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Quinzaine littéraire, numéro 90, févier 1970

Quinzaine littéraire, numéro 90, févier 1970

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Quinzaine littéraire, n° 90, 1970. Bertrand Russell, Wilhem Reich, François Châtelet, Roland Barthes
Quinzaine littéraire, n° 90, 1970. Bertrand Russell, Wilhem Reich, François Châtelet, Roland Barthes

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SOMMAIRE
3 LB LIVRB
DB LA qUINZAINII:
4 LETTRE
D'ALLBMAGNE
li DOCUMENT
8 INEDIT
8 POBSIII:
10

11 ENTRETIEN SECRET
toi ROMANS .. RANCAIS
t5 ARTS
18 EXPOSITIONS
t8 PHILOSOPHIE
20 POLITIQUE
24 PSYCHOLOGIE
16 FEUILLETON
28 THBATRE
Hermàn Kant
Günter Kunert
Peter Bichsel
François Caradec
Benjamin Péret
E. R. Monegal
Jorge Luis Borges
Jorge Luis Borges
A Bioy Casares
Brigitte Axel
Olivier Perrelet
Gabriel Deblander
François Châtelet
Dieter Wolf
Roland Barthes
_Wilhern; Reich
Wilhelm Reich
Michel Cattier
Lenz
L'amphithéâtre
Au nom des chapeaux
Kinoogeschichten
Du nouveau
sur Lautréamont
Bertrand Russell : Ma vie
Œuvres CDmplètes. Tome 1
De derrière les fagots
Borges par lui-même
Evaristo Carriego
Chroniques de Bustos Domecq
H
Le dieu mouvant
Le retour des chasseurs
Jeux des nuages et de la pluie
L'art flamand
Exposition Saenredam
Les bolides au musée
La philosophie des professeurs
Samizdat 1, la voix
de l'opposition communiste
en U.R.S.S.
Doriot
S/Z
La révolution sexuelle
La fonction de l'orgasme
La tlie et l'œuvre du
Docteur Wilhelm Reich
W
Le Précepteur
par Claude Bonnefoy
par Luc Weibel
par Serge Fauchereau
par Gilles Lapouge
Propos recueillis par
Pierre Bourlleade
par Gilles Lapouge
par Marie-Claude de Brunhofl'
Dar M.-C. de B.
par Jean Selz
par Guy C. Buysse
par Marcel Billot
par Jean-François Jaeger
par Jeannette Colombel
par Jean-Jacques Marie
par Maurice Chavardès
par Philippe Sollers
par Roger Dadoun
par GeOrges Perec
par Gilles Sandier
p. 4 Lüfti Ozkok.
Crédits photographique.
La Quinzaine
litteraire
2
Françou Erval, Maurice Nadeau.
ConaeiUer : Joseph Breitbach.
Comité de-rédaction:
. Georges Balandier, Bemard Cazes,
François Châtelet,
Françoise Choay,
Dominique Fernandez, Marc Ferro,
Gilles Lapouge,
Gilbert Walusinski.
Secrétariat de la rédaction :
Anne Sarraute.
Courrier littéraire :
Adelaide Blasquez.
Rédaction, administration :
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Directeur de la publication
François Emanuel.
Imprimem : Graphiques Gambo.
Printed in France
p. 7
p. 9
p. 15
p. 16
p. 18
p. 23
p. 25
p. 28
Marc Riboud, Magnum.
Eric Losfeld.
Bibliothèque des Arts.
Central Museum Utrecht.
Michel Nahmias.
Vasco.
Siko.
Bernand
LIVBJ:8 DB LA
Allemands de l'Est
QUINZAINE
Apparemment, si l'on s'en
tient à leur biographie, Het-
mann Kant et Günter Kunert
ont plus d'un point commun.
Ils sont tous les deux citoyens
de la République Démocrati-
que Allemande. Ils ont publié
leur premier roman la même
année, en 1967 - et ce sont
ces dernières œuvres que dé-
couvre aujourd'hui le public
français. Enfin, ils appartien-
nent à la même génération,
celle qui fut privée d'adoles-
cence et passa brutalement
des culottes courtes aux te-
nues de combat.
Herman Kant
L'amphithéâtre
Trad. de l'allemand
par Anne Gaudu
Coll. « Du monde entier »
Gallimard éd., 353 p.
Günter Kunert
Au nom des chapeaux
Trad. de l'allemand
par Rémi Laureillard
Coll. « Du monde entier »
Gallimard éd., 288 p.
A dix-sept ans Kant connut le
Iront de l'Est et à dix-huit la re-
traite et la captivité. Kunert, à
quinze ans, vécut la bataille et
l'effondrement de Berlin. Si ces
faits n'étaient pas évoqués, trans-
posés dans leurs livres, ceux-ci par
leur composition comme par leur
écriture sembleraient n'apparte-
nir ni au même monde ni au
même temps.
Par contraste avec le mouve-
ment épique et onirique d'Au
nom des chapeaux (publié à
l'Ouest, non en R.D.A.), rAmphi-
théâtre paraît être un récit clas-
sique et réaliste. Mais prenons
garde aux nuances. Certes, d'un
texte à l'autre, la différence est
grande et l'on change radicale-
ment d'univers littéraire.. Toute-
fois, il serait faux de dire de leurs
auteurs respectifs que, si l'un re-
garde résolument vers les recher-
ches les plus modernes, l'autre
est encore pris aux rets du jda-
novisme. Kant et Kunert, c'est
évident, ne chantent pas la même
Tous deux cependant té-
moignent d'un renouveau de la
pratique et de l'invention roma-
nesque en Allemagne de l'Est.
Tous deux ont le souci de l'écri-
ture, le désir de rompre avec une
tradition figée. Seulement l'un,
qui bouscule les règles et ne craint
pas' le délire, doit jeter son livre
par-dessus la frontière, l'autre que
les grands prix couronnent montre
jusqu'où il est permis d'aller.
L'Amphithéâtre, d' H e r man n
Kant, s'insère parfaitement dans
la réalité politique et sociale de
la R.D.A. Kant est communiste.
Kant considère, sinon avec effroi,
du moins avec une surprise pei-
née, ceux de ses camarades d'étu-
des qui ont choisi de à
l'Ouést. Son héros, Robert Iswall,
qui lui ressemble comme un frère,
se sent mal à l'aise lors d'une
visite à Hambourg, étranger dans
sa ville natale. Bref, il n'est pas
question pour lui, un seul instant,
de remettre en cause les acquisi-
tions du socialisme. Au reste, si
cet ancien apprenti électricien a
pu devenir après la guerre pro-
fesseur, puis journaliste, enfin
écrivain, c'est au socialisme qu'il
le doit, qui lui permit de s'ins-
crire à la Faculté ouvrière et
. paysanne (A.B.F.) dès son ouver-
ture en 1949.
Cette faculté est au centre du
livre. L'amphithéâtre, c'est l'aula
construite et décorée par l'archi-
tecte baroque Andreas Mayer, où,
en 1949, des garçons et des filles
de 18 à 25 ans, charpentiers, fer·
blantiers, ajusteurs, forestiers,
agriculteurs, couturières, vendeu·
ses, ont été reçus par le savant
recteur qui leur ouvrait les por-
tes de la cultur.e, où quinze ans
après, pour la cérémonie de clô-
ture de l'A.B.F., Robert Iswal, un
de ses anciens élèves devenu jour-
naliste, doit prononcer un dis-
cours. Tout le roman n'est autre
que la réflexion de Robert Iawall
sur le sens de son expérience, !lur
le contenu qu'il doit donner à son
discours.
Là apparaît tout le talent
d'Hermann Kant. II refuse de
faire l'histoire conventionnelle de
l'A.B.F., de transformer son ré-
cit en démonstration. Iswall, son
héros, est, d'une certaine manière,
dans une situation privilégiée. Il
n'est pas professeur. II n'occupe
pas de poste officiel. Son rôle,
puisqu'on lui demande de pren-
dre la parole, ne peut pas être
d'apporter un bouquet supplé-
mentaire de fleurs de rhétoriques
à l'office funèbre de cette faculté
morte - ou plutôt devenue inu·
tue par suite des progrès de la
scolarisation mais de dire
quels furents la vie et l'enthou-
siasme des premières années. Il
entend donc moins parler de
l'institution que des hommes
qu'elle forma, ce qu'ils étaient,
ce qu'ils firent, ce qu'ils sont de-
venus. Aussi bien lui faut.il com-
mencer par s'interroger sur ce
qu'il était et sur ce qu'il est
devenu. Tout le mouvement, tout
l'intérêt du livre naissent de ces
décalages dans le temps, de la
perpétuelle confrontiltion entre
un passé plein de contradictions,
mais aussi d'espoir et un présent
où toutes les contradictions n'ont
pas été surmontées, où les cama-
rades qui sont c arrivés ont sou-
vent oublié d'où ils étaient partis.
Ce qui apparaît au terme de ce
livre souvent vif et juste malgré
quelques longueurs et naïvetés
(voulues? peut-être), c'est l'impos-
sibilité d'écrire un discours vrai
sur l'A.B.F., de rendre compte
object.ivement d'une réalité com-
plexe. Seules, finalement, les rêve-
:i-Ïes d'Iswall y parviennent.
Avec Günter Kunert, la rêverie
se fait délire. Il est vrai que le
narrateur d'Au nom des chapeaux
n'est pas sorti du cauchemar. Ou
plutôt il n'en sort qu'à la fin pour
entrer, comme à regret, dans la
peau d'un petit bourgeois bon
père, bon époux, et sans doute
fonctionnaire bien noté sur le
compte duquel il n'y aura jamais
rien d'intéressant à dire.
Pour Henry, rentrer dans le
rang ne peut être que la dé-
chéance, tant son génie s'accorde
au cataclysme et au cha·os. C'est
quelque chose comme le retour
du poète chez la mère Rimbe
après la fugue exaltante dans le
Paris de la Commune. Les ailes
sont coupées. La voyance est mise
en cage. Car la fabuleuse singu-
larité d'Henry est d'être voyant.
Non au sens poétique, plutôt à
celui des diseuses de bonne aven·
ture. Seulement il ne dit pas
l'avenir, il lit, il vit le passé des
autres rien qu'en se coiffant de
leurs chapeaux, képis, calots,
bonnets, bibis ou voilettes. Quant
à la révélation de ce don, il l'a
eue pendant la bataille de Berlin,
peu après la mort de sa mère sous
un bombardement, quand, mili-
taire de quinze ans peu doué
pour le sacrifice, il a compris
grâce au casque de son chef de
section que celui-ci n'était pas
parti pour une sortie héroïque,
mais pour se fondre dans la na-
ture. Attitude raisonnable qu'il
s'est empressé d'imiter.
Ce don, qui donne au roman la
dimension d'un grand jeu tragi-
que, Günter Kunert se garde bien
de nous le révéler d'entrée de
jeu. La passion d'Henry pour les
couvre-chefs ne prend sens que
progressivement, et aussi sa crainte
et ses tentations devant la cas-
quette crasseuse, abandonnée par
les policiers, d'un personnage
inconnu qu'il a découvert, assas-
siné, près d'une pissotière, durant
les premiers jours de l'occupa.
tion.
Tout le récit part de cette dé·
couverte, plus importante pour
Henry (à qui la casquette révèle
que le mort était son père et que
ce père était juif) que tous les
drames des semaines précédentes.
Plus précisément, cette décou-
verte, à l'instar de la révélation
de ses dons, éclaire Henry sur le
sens de tout ce qu'il a vécu, le
rend libre et étranger dans une
ville en proie au chaos, à la mi-
. sère et à la honte. Henry peut
désor.mais enquêter lIur la mort
de son père. Henry peut connaî-
tre d'étranges amours, participer
au mouvement « hoministe » et le
faire échouer. II sait que les des-
tins sont embrouillés. Il sait aussi
les lire et se jouer du sien. Tous
en effet sont à sa portée jusqu'au
jour où les chapeaux commen-
ceront à ne plus lui parler.
Aussi bien, Günter Kunert,
même s'il maîtrise toujours son
récit et sait établir de secrètes
concprdances entre les épisodes,
ne nous conte-t-il pas une his-
toire, mais mille : celle singuliè-
rement désordonnée d'Henry et
celles des chapeaux qu'il essaye,
qui le guident et le font sauter
d'une aventure dans l'autre.
Mieux, il pratique là un extraor-
dinaire et détonant mélange des
genres. Le tragique s'allie à la drô-
lerie et il apparaÎt que quand le
pire n'est pas sûr, le comique n'est
pas loin.
A travers les mésaventures co-
casses ou prodigieuses d'Henry,
Günter Kunert ne fait pas seule-
ment signe à Jarry, Kafka et Que.
neau, il nous donne la peinture
la plus saisissante du Berlin, an-
née zéro, et peut-être aussi, la
plus vraie.
Claude Bonnefoy
La Quinzaine littéraire, du 1" au 15 marli 1970 3
D'ALL&IIAGIf.
Pem Bic1uel. '
1
Peter Bichsel
Kindergeschichten ,
Luchterhand éd., Neuwied,
Allemagne
On se qu'en 1964, par
la publication .du Laitier (dont la
traduction française a paru chez
Gallimard), l'écrivain suisse Peter
Bichsel avait reçu l'accueil le plus
favorable de la critique et du public
d'expression allemande. Son dernier
livre: Kindergeschichten (histoires
pour enfants) connaît également le
plus grand succès, et manifeste à
nouveau la maîtrise de l'auteur dans
le genre de la nouvelle brève, où il
avait fait ses premières armes. C'est
en effet cinq « histoires » que nous
raconte Bichsel, et si les enfants
trouveront plaisir à les lire, n'est
pas seulement qu'elles sont écrites
avec leurs IQots : c'est aussi et sur·
tout qu'elles communiquent profon.
dément avec des thèmes et des ob-
sessions que l'âge adulte refoule
mais qu'il ne saurait oublier. En
d'autres termes, elles ne sont pas
l'œuvre d'un auteur rassis qùi se
pencherait généreusement sur le
monde enfantin, mais le prolonge-
ment direct de questions et de rê-
ves que l'éducation - et par là-
même la' Société - ne sauraient
récupérer.
Certes, les héros de Bichsel ne
sont en rien des révoltés. L'un passe
son temps à apprendre par cœur
l'indicateur des chemins de fer,
l'autre veut s'assurer par lui-même
que la terre est ronde; l'un se défi·
La Terre
est'ronde
nit « inventeur », l'autre s'enferme
pour faire le vide dans son esprit
et oublier tout ce qu'il sait : tous
sont de vieux originaux, tels qu'il
en existait dans les bourgeoisies pu-
ritaines, de ces maniaques margi-
naux, de ces inadaptés auxquels leS
enfants ont toujours voué' une pro-
fonde sympathie. Etrangers à la
société, ils sont à leur aise au
contact des objets (le bricolage) et
des mots : loin de remettre en ques-
tion ouvertement les pratiques et
le savoir social, ils en adoptent les
axiomes, pour les pousser, il est
vrai, à l'absurde.
.A.insi la méthode expérimentale
commande de mettre à l'épreuve
toute espèce d'énoncé, comme par
exemple : la terre est ronde: Il
s'agira donc de faire, en ligne droi·
te, le tour du monde, sans s'écar·
ter ni à droite ni à gauche. Très
positivement, très patiemment,
Bichsel énumère les Qbstacles qui
s'opposent à ce projet, à commen·
cer par la maison du voisin qu'il
faudra escalader, le fleuve qu'il fau·
dra traverser, etc. Echelle, bateau,
chariot pour transporter le bateau,
bateau pour transporter le chariot
(quand on arrivera à la mer) : l'énu·
mération procède ici par progression
logique, par emboîtement, imitant
les poupées russes ou les tables gi-
gognes. Le calcul, toutefois, échoue.
Pour conduire tant de chariots et
de navires il faudra beaucoup de
main-d'œuvre, et la main-d'œuvre,
par le temps qui court, est chère,
et difficile à trouver. Après avoir
consumé sa vie à préparer son
voyage, notre homme s'en ira tout
seul, à quatre-vingts ans, son échel·
le sur l'épaule.
Dans cette nouvelle, les objets re-
fusent de se plier à l'injonction des
mots. Dans celle qui s'intitule Il Une
table est une table », le héros prend
son parti de cet échec. Si son pro-
jet (Il que tout change») se heurte
à l'inertie du mobilier de sa cham-
bre, il prendra sa revanche en dé-
baptisant les objets usuels qui l'en-
tourent. SQn lit s'appellera tableau,
et le tableau, lit. Bischel nous livre
des tables de traduction, et offre
des exemples de la nouvelle langue
ainsi formée. Ce principe de subs-
titution ouvre l'espace d'une liberté
de la fiction qui trouve peut-être
son illustration dans le texte qui
porte pour titre : « Jodok vous
».
Un vieil homme y parle sans
cesse à son petit.fils d'un « oncle
Jodok» que personne n'a jamais
vu, et auquel il attribue toute es-
pèce d'actions et d'opinions. Cette
présence d'abord reléguée dans le
passé se rapproche: Jodok est censé
adresser au vieillard des messages
téléphoniques. Il annonce sa visite.
il le sujet
(grammatical) de toutes les phrases
prononcées par le héros, il substi-
tue à tous les noms communs (il
neige ce matin se traduira par : il
jodoque ce jodok) et illustre à sa
manière le principe saussurien se-
lon lequel, s'il n'y avait qu'un mot
dans sa langue, il servirait à tout
désigner.
Bien entendu, rien de tout cela
n'est vrai. En réalité, le grand-père
n'a parlé de Jodok qu'une seule
fois dans sa vie, sa femme l'a dure·
ment rabroué, et il s'est excusé timi·
dement, Cette impossibilité de par-
ler rappelle certes le Laitier. On me
permettra de la rapprocher du pas·
sage de l'Idiot où Dostoïevski, ra·
contant le 'séjour du prince Mych-
kine en Suisse, décrit les malheurs
d'une jeune fille nommée Marie:
(1 Elle était terriblement silencieuse.
Une fois, jadis. elle s'était tout à
coup mise à chanter en travaillant
et je me souviens que tout le monde
en fut surpris et se moqua d'elle ».
Le silence de Marie, comme le
silence du grand-père, manifeste un
interdit porté sur l'expression.
L'usage de la langue est codifié, et
l'on sait ,avec quelle méfiance on
regarde les enfants qui « fabulent ».
Chez Bichsel, la parole reprend ses
droits, et Il Jodok » est peut-être le
signe de cette joie retrouvée.
Luc Weibel
INFORMATIONS
A paraître
On annonce chez Gallimard pour la
fin de ce trimestre la sortie du roman
Trois tristes tigres du Cubain G. Ca-
brera Infante. traduit p,ar Albert Ben-
soussan. C'est la première fols Qu'est
proposée une traduction de cette
œuvre difficile Qui. publiée d'abord à
Barcelone par les éditions Seix-Barrai
(au prix de certaines coupures dues
au ciseau hcingreur de la censure es-
pagnole. et Qui ne figurent heureuse·
ment pas dans l'édition française)
reçut en 1964 le prix Blblloteca Breve,
et concourut l'année suivante au prix
Formentor. G. Cabrera Infante avait
donné déjà un Intéressant recueil de
nouvelles Dans la paix comme dans ta
guerre, publié en 1962 chez Gallimard.
Chez Fayard, sous le titre de l'U,R.S.s.
survlvr.t-elle en 1984 7, un document
qui ne manquera pas de retenir l'at-
tention et Qui, en tout état de cause.
risque de coOter gros à son auteur.
Celui-cI. Jeune' historien soviétique
exclu de l'Université de Moscou à la
suite d'une thèse sur les origines du
peuple russe qui n'avait pas emporté
l'adhésion des autorités, condamné à
deux ans et demi de déportation un
peu plus tard à cause de deux pièces
de théâtre non moins contestataires
écrites après cette exclusion, a choisi,
malgré la précarité de sa situation ac-
tuelle, de signer de son vrai nom,
Andreï Alexelevltch Almarlk ce court
texte, parvenu sous le manteau et où
se trouve analysé avec une lucidité
Impitoyable l'évolution de la société
soviétique vers un avenir qui, d'après
l'auteur, compte tenu des relations de
son pays avec la Chine, se présente
sous des auspices Quelque peu apo-
calyptiques.
Albin Michel
Chez Albin Michel où, dans la col-
lection • Lettre Ouverte ", Robert Sou-
pault étudie la crise actuelle de la mé-
decine. contestée dans ses méthodes,
dans son rôle social et dans son mode
d'existence par le public, dans un
pamphlet Qu'II Intitule Lettre ouverte à
un malade en colère, on fait beaucoup
de cas d'un ouvrage dO au rédacteur
en chef du • New York Times ", Har·
rison E. Salisbury, et où celui-cI, Qui a
longtemps vécu en U.R.S.S.. s'est
efforcé de reconstituer, en s'appuyant
sur force documents, Inédits, le siège
de Stalingrad : les Neuf cents lours.
Minuit
AU)Ç Editions de Minuit. dans la col-
lection • Le Sens Commun". P. Bour-
dieu et J.-C. Passeron (voir les n" 12
et 59 de la Quinzaine) présentent,
sous le titre d'Eléments d'une th60rle
du système d'enseignement, un ouvra-
ge Qui fait suite aux Héritiers.
DoeUMBNT
Du nouveau sur LautréaDlont
w. ORIIR BT P. COBBS
la rage des DOlrs amérlcalDs 18,801
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langage et s,stèmes s,mboUques
10,701
,.,.FEVRIER 1970
A paraître le 20 mars, aux Editions de la Table Ronde:
François Caradec : Lautréamont.
Biographie accompagnée de la reproduction de la totalité des pièces d'état
civil concernant Isidore Ducasse et ses parents.
Il existait dans la vie d'Isidore Ducasse, futur cômte de Lau-
tréamont, une lacune de trois années: de sa sortie du lycée impé-
rial de Pau, en août 1865, à la publication du premier des Chants
de Maldoror, en août 1868.
Qu'avait-il fait pendant cette période? Où avait-il d'ailleurs
passé ces trois années? A Bazet, dans la famille de son oncle?
A Montevideo, comme on .le pensait, grâce à des allusions de la
strophe du « Vieil Océan. et au témoignage incertain de Prudencio
Montagne? _
Les dernières éditions des Chants de Maldoror n'apportaient
aucune précision. Maurice Saillet penchait- pour l'hypothèse du
retour à Montevideo (Le Livre de Poche, 1963) ; Hubert Juin y
croyait fermement (Editions de la Renaissance, 1967).; Marguerite
Bonnet laissait subsister cette lacune dans sa chronologie, faute
de preuves (Garnier-Flammarion, 1969).
Les pièces d'archives permettent de répondre, à Tarbes et à
Bordeaux.
Isidore Ducase n'a pas gagné immédiatement Montevideo à sa
sortie du lycée de Pau. Il a séjourné deux ans à Tarbes même. Il
h'était pas étudiant, mais tout simplement « sans profession -.
Le 21 mai 1867, Isidore Lucien Ducasse obtient son passeport
à la préfecture de Tarbes sous le n° 66. Le 25 mai, il fait viser son
passeport à Bordeaux sous le n° 315; il embarque- sur le « Harrick -
qui n'est pas un navire régulier des Messageries impériales
(Archives départementales de la Gironde, -Visas des passeports
français â l'étranger, 1866-1868. Cote provisoire 4 M 758). Le
voyage doit durer un mois au moins. Il n'a pas été possible
de retrouver trace de son arrivée à Montevideo, de son nouvel
embarquement et de son retour définitif à Bordeaux.
Mais savons maintenant que ce voyage de retour au pays
natal, dans la maison maintenant détruit'e de -la calle Camacua,a
été relativement court: trois ou quatre mC)is, si la date de 1867
que fixe Léon Genonceaux pour son arrivée à Paris est exacte (et
Léon ne semble pas avoir de raison de se tromper) :
un an tout au plus, puisque le chant premier parait en août 1868.
Mais que faisait donc Isidore Ducasse à Tarbes, de 19 à 21
ans? Et qu'a-t-i1 été faire à Montevideo ?A la première question,
la réponse la plus plaUsible semble être: il travaillait, il lisait' et •••••••••••••••••••••••••111
passait le plus Clair, de son temps én compagnie de ses amis Henri
Mue et Georges Dazet. Ala deuxième, il avait été convaincre son
père, manuscrits en main, de son talent d'écrivain, et lui faire part
de son intention d'èmbrasser la carrière d'homme de lettres.
François Dl,Icasse, chancelier au Consulat de France de Monte-
video semble avoir répondu favorablement aux demandes de son
fils: il rui consentit une pension confortable (Isidore Ducasse n'a
vécu à Paris qu'en «appartements meublés -) et les sommes
nécessaires à l'édition de ses œuvres à compte d'auteur.
François Caradec
La Quinzaine littéraire, du 1- au 15 mars 1970
.Bertrand Russell



Ce livre doit être publié alors que les grands problèmes qui
divisent aujourd'hui le monde seront encore irrésolus. Pour le
moment et pour quelque temps encore, ce monde où nous vivons
doit être celui du doute. Il devra encore osciller entre l'espérance
et la peur. .
Il est vraisemblable que je mourrai avant qu'une décision
n'intervienne. Je ne sais pas si mes derniers mots devront être
C'en est fait du Jour lumineux,
Nous voici voués à la nuit,.
ou - co".me je me permets parfois d'en rêver - :
C'est le retour du bel âge du monde,
Nous revoici dans l'âge d'or...
Le ciel sourit, les fois et les empires luisent
comme les épaves d'un songe évanescent.
J'ai fait ce que je pouvais pour ajouter mon faible poids dans
la balance et la faire pencher du côté de l'espoir,' mais ce n'a été
qu'un effort contre des forces considérables.
Puissent d'autres générations' réussir là où la mienne a échoué.
je ne pouvais plus rien faire pour établir la science mathématique
sur des bases irréfutables. Alors survint la Première Guerre mon-
diale, et mes pensées se trouvèrent concentrées sur la folie et la
misère humaines. Ni la misère ni la folie ne me semblent appar-
tenir à "homme comme son lot inévitable. Et j'ai la conviction que
l'intelligence, ta patience et l'éloquence peuvent, tôt ou tard, sous-
traire le genre humain aux tortures qu'il s'impose à lui-même pourvu
qu'il ne s'extermine pas entre-temps.
Sur la base de cette foi, j'ai toujours eu un certain degré d'opti-
misme, bien que, tandis que je prenais de l'âge, l'optimisme se fît
plus modéré et l'heureux dénouement plus lointain. Je n'en reste
pas moins complètement incapable de donner raison à ceux qui
admettent l'idée fataliste que l'homme est né pour souffrir. Les
causes de malheur daM le passé et dans le présent ne sont pas
difficiles à préciser. Elles ont été la pauvreté, la peste et la famine,
lesquelles étaient dues à l'insuffisante domination de la nature par
l'homme. Il y a eu des guerres, des oppressions et des tortures
qui résultaient de l'hostilité des hommes contre leurs semblables.
Et puis, il y a eu des infortunes morbides engendrées par de
sombres croyances, plongeant les hommes dans de profondes dis-
cordes internes qui rendaient vaine toute prospérité extérieure.
Rien de tout cela n'est nécessaire.
En regard de tous ces maux on connaît les moyens par lesquels
ils pourraient être éliminés. Dans le monde moderne si les commu-
nautés sont malheureuses, c'est souvent parce qu'elles ont des
ignorances, des coutumes, des croyances et des passions qui leur
sont plus chères que le bonheur ou que la vie même. Dans notre
âge dangereux je vois beaucoup d'hommes qui semblent adorer la
misère et la mort, et qui s'irritent quand on leur suggère des ral-.
sons d'espérer. Ils pensent que Fespoir est irrationnel et qu'en
cédant à un désespoir paresseux ils ne font qu'observer les faits.
Mais la préservation. de l'espoir dans notre monde exige la mobili-
sation de notre intelligence et de notre énergie. Chez ceux qui
désespèrent il est fréquent que ce soit l'énergie qui manque.
La seconde moitié de ma vie a été vécue dans une de ces dou-
loureuses époques de l'histoire humaine où la situation du monde
se détériore, tandis que les victoires passées qui avaient semblé
définitives se révèlent avoir été seulement temporaires. Quand
j'étais jeune, l'optimisme victOrien allait de soi. On pensait que la
liberté et la prospérité se répandraient graduellement dans le
monde entier par un'e évolution régulière, et l'on comptait que la
cruauté, la tyrannie et l'injustice iraient constamment en diminuant.
Rares étaient ceux qu'obsédait la crainte de guerres majeures.
Rares étaient ceux qui regardaient le dix-neuvième siècle comme
un bref intermède entre la barbarie du passé et celle de l'avenir.
, -ri; da'ls cette atmosphère, l'ajustement au
monde d'aujourd'hui s'est avéré malaisé. Malaisé non seulement
affectivement mais intellectuellement. Des idéelS que l'on avait
jugées adéquates se sont révélées inadéquates. Dans quelques
domaines il est apparu difficile de préserver des libertés précieu-
ses. Dans d'autres domaines. spécialement en ce qui concerne les
rapports entre les nations, des libertés autrefois estimées sont
apparues comme de puissantes sources de catastrophes. De nou-
velles pensées, de nouveaux espoirs, de nouvelles libertés et de
nouvelles restrictions à la liberté sont nécessaires si le monde
doit enfin sortir de son périlleux état actuel.
Je ne prétends pas que ce que j'ai fait en ce qui concerne les
problèmes sociaux et politiques ait été de grande importance. Il
est relativement aisé d'exercer un immense effet à partir d'un
évangile dogmatique et précis comme celui du communisme. Mais,
pour ma part. je ne peux pas croire que ce dont l'humanité a besoin
soit ni précis ni dogmatique. Je ne peux croire davantage avec une
entière conviction en aucune doctrine partielle qui ne s'Intéresse
qu'à une fraction, à un aspect de la vie humaine.
Il y a des gens qui tiennent que tout dépend des Institutions et
que de bonnes institutions amèneront immanquablement l'âge d'or.
Et, d'un autre côté, il y a ceux qui croient que ce dont on a besoin
c'est de changer d'âme et que, comparées à cela, les Institutions
cipaux épisodes de sa vie dans
Autobiographie, dont deux to-
mes ont été publiés en français
par les Editions Stock. Un troi-
sième tome (et dernier) va
incessamment paraître. Nous en
avons extrait ce passage où
Bertrand Russell jette un coup
d'œil rétrospectif sur son exis-
tence et le sens qu'il a voulu
lui donner.
Bertrand Russell vient de
mourir,' au terme d'une vie lon-
gue et d'une carrière glorieuse
(mathématicien et philosophe,
il a eu le Prix Nobel de Iitté-
r.ature en 1950). C'est pourtant,
grâce à ses prises de position
morales et. politiques qu'il a
connu la célébrité des grands
non-conformistes.
Il a lui-même les prin-
La partie sérieuse de ma vie depuis mon enfance a été consa-
crée à deux fins différentes qui, pendant longtemps, sont restées
séparées et qui ne se sont rejointes que· dans ces dernières
années pour former un tout. J'ai voulu, d'une part, découvrir
si l'on pouvait réellement connaître quoi que ce fût; et, d'autre
part, j'ai voulu faire tout ce qui était possible afin de rendre le
monde plus heureux.
Jusqu'à l'âge de trente-huit ans j'ai donné le plus clair de mes
forces à la première de ces tâches. J'étais perturbé par le scepti-
cisme et porté malgré moi à la conclusion que la plus grande partie
de ce qui passe pour connaissance est sujet au doute rationnel.
J'avals besoin de certitude de la même mani.ère que d'autres ont
besoin de foi. Je pensais qu'il était plus vraisemblable de trouver
la certitude dans les mathématiques. Mais je m'avisai que beau-
coup de démonstrations mathématiques, que mes maîtres voulaient
me faire admettre, étaient pleines de faussetés et que, si réelle-
ment la vérité pouvait être découverte en ce domaine, cela devait
être dans une nouvelle espèce de mathématiques, avec des fon-
ments plus solides que ceux que l'on avait jusqu'alors tenus pour
certains.
Mais à mesure que mon travail avançait, il me rappelait constam·
ment la fable de l'éléphant et de la tortue. Ayant construit un élé·
phant sur lequel pouvait reposer le monde mathématique, je me
rendais compte que cet éléphant chancelait et j'entreprenais de
construire une tortue pour empêcher l'éléphant de tomber. Mais la
tortue ne tenait pas mieux que l'éléphant et, après quelque vingt ans
de travail acharné, j'en venais à la conclusion que personnellement
.Dans quelle mesure ai-je réussi?
n'ont guère d'importance. Je ne puis accepter ni l'une ni l'autre de
ces vues. les institutions modèlent le caractère et le caractère
modifie les institutions. les deux sortes de réforme doivent aller
de pair. Et si les individus doivent conserver ce degré d'initiative et
de flexibilité qu'ils devraient avoir, ils ne doivent pas être coulés
de force dans un seul moule rigide; ou, pour user d'une autre
métaphore, mis tous au pas dans une seule armée. La diversité est
essentielle en dépit du fait qu'elle exclut l'obédience de tous à
un seul credo. Mais il est difficile de prêcher une telle doctrine
particulièrement en des temps ardus. Et peut-être ne peut-elle
devenir efficace jusqu'à ce qu'une tragique expérience vienne nous
donner des leçons amères.
Mon travail approche de la fin et le temps est venu où je peux
en prendre une vue d'ensemble. Dans quelle mesure ai-je réussi et
dans quelle mesure échoué? Depuis mon jeune âge il m'a semblé
que j'étais destiné à des tâches grandes et difficiles. Il y a presque
trois quarts de siècle, marchant seul dans le Tiergarten à travers
la neige qui fondait sous le soleil de mars froidement lumineux, je
décidai d'écrire deux séries de livres: les uns, abstraits, devenant
de plus en plus concrets; les autres, concrets, devenant de plus
en plus abstraits. les deux séries devaient être couronnées par
une synthèse, combinant la théorie pure avec une philosophie
sociale pratique. Sauf en ce qui concerne la synthèse, à laquelle je
ne suis pas encore parvenu, j'ai écrit ces deux sortes de livres. Ils
ont été loués, voire encensés, et les pensées de beaucoup d'homo
mes et de femmes en ont été modifiées. En ce sens j'ai réussi..
Mais en regard de cela il me faut mentionner deux sortes
d'échec, l'un extérieur, l'autre interne.
Pour commencer par l'échec extérieur: le Tiergarten est devenu
un désert; la Brandenburger Tor, par laquelle j'y étais entré ce
matin de mars, est devenue la frontière entre deux empires hosti-
les, qui se regardent mutuellement par-dessus une barrière et pré-
parent sinistrement la destruction de l'humanité. Communistes,
fascistes e, nazis ont successivement défié tout ce que je considé-
rais comme bon, tandis qu'on s'efforçait de les vaincre, une grande
part de ce que leurs adversaires ont essayé de préserver est en
train de se perdre. On en est venu à tenir la liberté pour une fai-
blesse, et l'on a forcé la tolérance à revêtir les apparences de la
trahison. les anciennes formes d'idéal sont jugées inappropriées et
aucune doctrine exempte de dureté ne commande plus le respect.
Traduit de l'anglais par Michel Berveiller
c Editions Stock.
est exempt de violence; permettre aux moments de réflexion de
répandre la sagesse dans les temps où l'on se trouve en compa-
gnie d'autres êtres. Collective : se représenter par l'imagination la
société qui doit être créée, où les individus croissent librement et
dans laquelle la cupidité et l'envie meurent parce qu'elles ne trou-
vent plus d'aliment. En ces choses je garde ma fol, et toutes les
horreurs de ce monde ne l'ébranleront pas.

vIe Ma
Une bataille perpétuelle
L'échec intérieur, quoique de peu d'importance pour le monde,
a fait de ma vie mentale une bataille perpétuelle. Je suis parti d'une
croyance plus ou moins religieuse en un monde éternel, platoni-
cien, dans lequel les mathématiques brillaient d'une beauté compa-
rable à celle des derniers « cantos • du Paradiso. Or j'en suis venu
à la conclusion que le monde éternel est une futilité, et que les
mathématiques sont seulement l'art de dire la même chose en des
mots différents. Je suis parti de la croyance que l'amour, libre et
courageux, pouvait conquérir le monde sans combat. J'en suis venu
à donner mon soutien à une cruelle et terrible guerre. A ces égards
j'ai connu l'échec.
Mais par delà cet échec si lourd, je suis conscient de quelque
chose que j'éprouve comme une victoire. Je peux m'être trompé
dans ma conception de la vérité théorique, mais je ne me suis
pas trompé en pensant qu'une telle chose existe et qu'elle mérite
qu'on s'y dévoue. J'ai pu supposer plus courte qu'elle ne s'avère,
la route menant à un monde d'humains libres et heureux, mais je
n'ai pas eu tort de penser qu'un tel monde est possible et que
l'espoir de hâter son avènement rend la vie digne d'être vécue.
J'ai vécu à la poursuite d'une vision, à la fois personnelle et collec-
tive. Personnelle: aimer ce qui est noble, ce qui est beau, ce qui
parmi
tous les romans
parus en 1969...
les lauréats
des prix de
fin d'année
ont décerné
le
PRIX HERMES
à
l'AMAIEUR
DE CAFE
d'Edouard
Mattéi
I.. Quinzaine littéraiJ'e, du 1" au 15 'IIUIl" 1970
T
Le vrai visage
Pour ceux qui n'ont pas
connu Benjamin Péret à l'épo-
que du surréalisme, les im-
pressions se limitent souvent
à quelques épithètes vagues :
un ultra, le plus fidèle et le
plus intransigeant coéquipier
de Breton, un homme droit,
voire raide à force de droi-
ture ; et l'impression générale
est que l'envergure du poète
ne correspond pas à la droi-
ture de l'homme. Tout cela
qui est bien vite dit se fonde
Sl,Ir peu de choses : trois ou
quatre poèmes (. Mon avion
en flammes mon château....)
et un ou deux contes sans
cesse repris dans les antholo-
gies.
1
Benjamin Péret
Œuvres complètes. Tome 1.
Eric Losfeld éd., 290 p.
I
De derrière les fagots
José Corti éd., 134 p.
En si peu de texte on se fait
de Péret une image d'Epinal,
celle d'un poète jovial célébrant
comme Saint·Amant le fromage ou
le melon, et pour un peu l'on
dirait le brave Péret comme on
pouvait dire le bon gros Rabelais
ou le bonhomme La Fontaine
parce que lui aussi faisait parler
les andouilles à la barbe des papi-
manes et des sorbonagres, parce
que chez lui aussi le cercueil du
mort écrasait le curé. Péret
n'était pas un bon gros - pas
plus, d'ailleurs, que les répon-
dants évoqués ici.
Quelques tentatives ont été fai-
tes pour montrer le vrai visage
de Péret. D'une part celles de la
vieille garde surréaliste, zélées
autant qu'agressives et sentimen-
tales, tenant pour un tas d'idiots
tous ceux qui n'aiment pas la
poésie de Péret autant que celui-
ci aimait les artichauts. D'autre
part, celles des faiseurs de thèses.
sérieusement penchés sur un do-
cument du type « Heureux de
savoir que votre mal aux dents
va mieux :. parce que cette ligne
est signée Picabia. Or, même si
le lecteur potentiel était touché,
il lui manquait l'essentiel : au-
cun recueil de poèmes de Péret
n'était trouvable en librairie avant
1969. A présent que plusieurs re-
cueils ont été réédités et que ses
œuvres complètes sont en cours
de publication (1), les simplliica.
tions et les déformations de na-
1
guère ne sont plus excusables :
même (et surtout) si l'on n'aime
pas la poésie de Péret, il faudra
s'en expliquer.
Ses amis ont beaucoup insisté
sur le désintéressement de Péret
et, assurément, il était bien peu
littérateur. Si cette œuvre est mé-
connue, c'est aussi que son au-
teur la traitait lui-même avec
désinvolture. Péret ne posait pas
au voyant; pour lui, être poète
ce n'était pas produire des poè-
mes aux couleurs de l'avant-garde
du moment, manigancer une pu-
blication et guetter quelque ap-
probation. Le surréalisme répéta
que « la main à la charrue :.
valait bien « la main à la plume :.,
et Péret fut l'un des hommes de
main les plus constants et les
plus actifs du mouvement. Par
conviction, par tempérament, par-
fois aussi par nécessité, Péret ma·
nia plus la charrue que la plume.
Expulsé du Brésil pour ses acti·
vités révolutionnaires, il fut l'un
des rares poètes qui endossèrent
l'uniforme dans les Brigades in·
ternationales, avec un surréaliste
belge, le poète communiste Achille
Chavée (recommandons l'Achille
Chavée d'André Miguel, Seghers).
Au front ou diffusant les écrits
de ses amis politiques, Péret pas-
sa un an en Espagne. n en revint
aussi pauvre, aussi modeste et en·
thousiaste qu'avant, sans penser
à en tirer la moindre gloire, sans
penser qu'il aurait pu placer
pendant ce temps un recueil
un éditeur pour n'avoir pas à le
publier à compte d'auteur (le ro·
man Mort aux vaches et au champ
d'honneur, annoncé à diverses pé-
riodes, attendit trente ans un édi-
teur) .
Péret ne voulait pas confondre
plume et charrue, ni donner à
l'une le travail de l'autre; de là,
quelques années plus tard, sa co-
lère du Déshonneur des poètes
(1945) : « sa qualité de poète en
fait (du poète) un révolutionnaire
qui doit combattre sur tous les
terrains : celui de la poésie par
les moyens propres à celle-ci et
sur le terrain de raction sociale
sans jamais confondre les deux
champs d'action sous peine de ré·
tablir la confusion qu'il s'agit de
dissiper et, par suite, de cesser
d'être poète, c'est-à-clire révolu·
tionnaire :.. Pour lui, les poètes
résistants avaient commis l'erreur
d'engager leur poésie au service
de la patrie au lieu de se conten-
ter de a'engager dans le maquis.
Son point de vue inconditionnel
reste discutable, mais il n'empê-
che que, la paix revenue, sa co·
1ère était salutaire quand il dé·
nonçait le retour de la religion
et du nationalisme dans la poésie.
Et celui qui estimerait que Péret
s'est trompé là sur toute la ligne
devrait encore reconnaître qu'il
avait acquis au cours de diverses
incarcérations (en '1940, à Rennes
notamment) le droit de parler.
n s'agit ici de Benjamin Péret,
et de lui seul. Jean Cocteau avait
tort d'affirmer que Vive un tel
doit s'accompagner de A bas un
tel. n ne s'agit pas de savoir si
le poète est plus ou moins grand
que tel ou tel autre, il faut le lire
pour lui-même sans souci de men·
surations. La poésie de Péret ne
requiert aucune préparation in-
tellectuelle mais, plus rare peut-
être, une grande disponibilité,
une ouverture adolescente à tout
ce qui est merveilleux et provo·
cant :
La vieille valise la chaussette
et l'endive
se sont donné rendez-vous
entre deux brins d'herbe
croissant sur un autel habité
par des tripes
Il en est résulté la création
d'une banque hypothécaire
qui prête des oignons
pour recevoir des fauteuils
Et le monde continue.
Un petit tas de sable par-ci
Un ressort abandonné par là...
Le saugrenu, l'incongru Ilont
parties intégrantes de l'œuvre,
comme les passages gras chez Ra-
belais; il faut en prendre son
parti ou laisser toute l'œuvre d'e
côté. Cette poésie n'est pas pour
l'honnête·homme rassis, assis, as·
sagi et par-dessus tout modéré ;
cet honnête homme-là dont Péret
disait qu'il était « trop honnête
pour être vrai:. sait d'instinct que
cette poésie est dirigée contre lui,
il sait que ces rencontres fortui.
tes finiront quelques pages plus
loin par se tourner contre lui et
les valeurs qu'il défend :
Le vieux chien et la puce
ataxique
se sont rencontrés sur le
tombeau du soldat inconnu
Le vieux chien puait rofficier
crevé
et la puce disait
Si ce n.'est plU malheureux
de .'accrocher des petites
merdes avec des rubans
rouges sur la poitrine
Jadis les poireaux pourris
ne rougissaient pas
crêtre pourris...
(De derrière les fagots)
Ce n'est là qu'un des aspects de
l'œuvre; à trop vouloir la consi·
dérer comme d'un seul tenant, on
lui a trop souvent dénué une évo-
lution pourtant évidente.
Les premiers poèmes de Péret,
dans Le Passager du transatlanti·
que (1921), furent composés en
pleine période dada. Avant dada,
ses futurs amis avaient déjà pu·
blié en plaquette ou en revue :
Tzara avait commencé par imiter
Laforgue, Eluard les unanimistes,
Breton avait mallarmisé... Lors-
que le jeune Nantais arriva à
Paris au début de 1920, il fut in-
troduit auprès des dadaïstes par
Max Jacob ; sa connaissance de la
poésie moderne n'allait guère au-
delà des symbolistes et de Mal-
larmé. Très vite il se mit à lire
Apollinaire et Reverdy, mais aussi
des reoueils qui s'intitulaient
Unique Eunuque, Vingt-cinq poè-
mes, Aquarium, Mont de Piété,
Feu de joie, Les Champs magné-
tiques... Les poèmes du Passager
accusent l'impact de ces lectures :
Les œufs sont cassés
et le réveille·matin ne sonne
plus
Veux-tu me dire pourquoi
tlt veux rester tranquille
Ah ça ne me regarde pas et toi
non plus...
Ici, l'influence est celle des
poèmes-conversation d'Apollinaire,
et l'on trouverait ailleurs dans le
recueil celle de Reverdy ou des
dadaïstes de peu ses aînés, notam·
ment Philippe Soupault. C'est
(1) Le Tome 1 contient Le p_&eT
du tranMltlantique, Immortelle maladie.
Dormir, dormir dons le& pieTTU, Le Grand
jeu, Je ne mange [KU de ce pain-là,
Poèmes inédits; le Tome II, prévu polir
juin, sera très attendu. Nous nOU8 réfé·
rons en outre aux éditions suivantes : Je
sublime (Ed. Surréalistes, 1936). Dernie,
malheur, dernière chance (Fontaine, 1946).
Un point c'ut tout (Les QuatJ'e Venta,
N° 4, 1946), Air mexicain (Arcanes,
1952), Le Gi&ol, sa vie, son œuvre (Ter.
rain vague, 1957), Le DUMnFU!ur da
poètes (Rééd. Pauvert, 1965), Mort aux
vaches... (Rééd. Losfeld, 1967); André
Breton (La Bâconnière, 1949) contient
Toute une vie. Ouvrages anne7.e8 : Ben·
jamin Péret, par J.-L. Bédouin (Se«bers,
1962), Achille CMvée, par André Miguel
(Se«bera, 1969); l'Andwlop de l'hu-
lIlOur IIDÜ' et l'Amholop du noruerue
IOnt publiées cha Pauvert; et Le Miroir
d" rraeTI1eillewc aus Ed. de Minuit.
de Péret
Portrait de Benjamin Péret, par André M8880n.
d'ailleurs Soupault qui, dans Lit-
térature, fut le seul à saluer Le
Passager d'un 19 sur 20. De cette
époque date aussi certaine chan·
son que l'on retrouvera dans
Mort aux vaches (La dame est sur
la tour / la tour est ivre comme
un bœuf... ) et qui est un pastiche
de Max Jacob.
Après dada, Péret va s'engager
dans de nouvelles voies, écriture
automatique ou sommeil médium-
nique... Encouragé, peut-être, par
l'exemple d'Eluard, dans Immor-
telle maladie (1924), on le voit
d;abord tenté par le poétique
(Maintenant partons pour la mai·
son des algues... / ô mon amie ma
chère peur). Le long poème Dor-
mir, dormir dans les pierres
(1927) est certainement l'un des
plus beaux poèmes lyriques que
nous ait donnés le surréalisme
Souffle ô corne un azur
sombre et verbal
Le printemps est malade
d'un cerisier nouveau
d'un cerisier plein
de fruits miroitants
où sombrent des cils
de porcelaine
comme un regard dans un jet
d'eau...
Ce n'est pas le Péret aux ima·
ges fébriles et déconcertantes ; on
même ici un écho symbo-
. liste et mallarméen. Malgré leurs
mots dépaysants (de paysan ?), les
·alexandrins ne sont pas rares
dans Dormir, dormir (Et les tau-
pes de ma sœur gardent leur se-
cret). Il faudra attendre Dernier
malheur dernière. chance, écrit au
Mexique durant lit guerre, pour
retrouver un poème d'une telle
ampleur.
Entre les deux guerres mondia-
les, Péret écrivit aussI plusieurs
recueils de contes. Les contes de
Péret sont encore plus méconnus
que les poèmes (II. Il Y a des
contes à écrire pour les grandes
personnes, des contes encore
presque bleus disait le premier
Manifeste du surréalisme). Une
partie de ces contes nous plonge
dans un fantastique féérique,
ainsi A hauteur de rêve que
Pierre Mabille reprit dans son
Miroir du merveilleux: « Je lon-
geai la rive du lac, admirant la
-luxuriante végétation de fumée
fleurie d'agates et de chevelures
de femmes ... Le lecteur, entraî-
né par le conteur, pourra boire
de la liqueur d'orage ou du lait
.
. i
'}Il
de rosée. Il existe une autre caté-
gorie de contes non moins impor-
tante qu'il faut bien qualifier de
drôlatiques ; c'est à juste titre que
Robert Benayoun leur a fait une
bonne place dans son Anthologie
du nonsense. Extraordinaire dé-
railleur de mots, Péret excelle à
les faire aller là où ils n'étaient
pas prévus; avec lui, une séance
à la Chambre (dans Mort aux va-
ches) devient une suite de dis-
cours proprement désopilants.
Dans Les parasites voyagent,
choisi pour l'Anthologie de fhu-
mour noir, Péret en vient à créer
un véritable argot : « J'avais
reçu un ferreux (1) sur le rond
(2) et je glissais dans le blanc (3),
lorsque je sentis qu'on me serrait
les tiges (4) ... :& Un glossaire est
nécessaire pour suivre cette his-
toire farfelue : « (1) Ferreux :
éclat d'obus, (2) Rond : tête,
(3) Glisser dans le blanc : s'éva-
..
:... .. ' ..
i
1
,
nouir, (4) Serrer les tiges : pren-
dre par les membres ».
La veine nonsensique des contes
se retrouve fréquemment dans les
poèmes du Grand Jeu (1928) ou
De derrière les fagots (1934) ,
mais des poèmes graves sont tou-
jours présents dans les recueils;
on voudrait citer tout Pieds et
poings liés :
Quand je serai le cheval
de pierre
debout devant f éternité
je demanderai aux divinités
des plantes
le manteau de pluies
indispensable aux voyageurs
éternels
Aujourd'hui je suis
dans le puits glacé...
(Le Grand jeu)
L'année 1936 voit paraître deux
recueils dissemblables : Je su-
blime et Je ne mange pas de ce
pain-là. Le premier est constitué
de poèmes d'amour souvent cités,
et l'on pourrait dire de l'autre
qu'il ne contient que des poèmes
de haine. Je ne mange pas est
une œuvre extrêmement impor-
tante dont les poèmes, tous pu-
bliés en revue de 1926 à 1930,
ont une violence qui étonne. L'in-
sulte, l'injure, la scatologie qui
s'y accumulent atteignent une ra-
geuse grandeur :
Cardinal Mercier à cheval
sur un agent
je t'ai vu f autre jour semblable
à une poubelle
débordante d'hosties
Cardinal Mercier tu sens dieu
comme f étable le fumier
et comme le fumier Jésus...
On y trouve encore l'Hymne
des anciens combattants patriote.
ou la Vie de f assassin Foch :
Un jour d'une mare de purin
une bulle monta
et creva
A f odeur le père reconnut
Ce sera un fameux assassin
Morveux crasseux le cloporte
grandit...
Il eut tout ce qu'on fait
de mieux dans le genre
des dégueulis bilieux
de médaille militaire
et la vinasse nauséabonde
de la légion d'honneur...
Décidément, Benjamin Péret
l'indésirable ne prendra jamais
place dans les manuels de littéra-
ture ou de textes choisis.
La guerre et l'exil dont il ne
revint qu'en 1948 amenèrent une
nouvelle phase dans la poésie de
Péret. Les œuvres de cette époque
offrent moins de violences verba-
les. La voix du poète s'est faite
plus grave et une émotion conte-
nue sourd sous le lyrisme auto-
matique. On voudrait citer toute
la quatrième partie du long poème
Dernier malheur dernière chance
(1946) ou les poèmes d'amour de
Un point c'est tout (1947) :
Je voudrais te parler cri,tal
fêlé hurlant comme un chien
dans une nuit de draps
battants
comme un bateau démâté
que la mousse de la mer
commence d'envahir
où le chat miaule parce que
tous les rats sont partis
La Quinzaine littéraire, du 1'" au 15 mars 1970 9
Péret Borges
Jorge Luis Borges
Evaristo Carriego
traduit par F. M. Rosset
Ed. du Seuil, 160 p.
Je voudrai! te parler comme
un arbre renver!é par la
tempête...
Au moment où André Breton
compose l'Ode à Charle! Fourier
et Fata Morgana, on note simul-
tanément chez Péret un souci de
faire fluer un discours suivi avec
le poème, ainsi dans Air mexicain
seulement publié en 1952. Le poè.
me Toute une vie (1949) parut dans
un livre consacré à André Breton ;
exceptionnellement, et sans doute
parce qu'il s'adresse à son ami,
Péret, qui a toujours écarté de
ses poèmes toute allusion à sa
propre vie, y a laissé apparaître
quelques souvenirs ou traits bio-
graphiques. En évoquant leur
lutte commune, Péret retrouve
alors la véhémence de Je ne
mange pa!:
Il serait inutile de parler de la
vérité !i f on ne lui avait tant
craché au vi!age
que !on regard en étoile polaire
obstinée à marquer le la
s'est aujourd'hui effacé comme
une ville ra!ée par le! barba-
re! que déjà la brousse en-
vahit
Il! font même livrée à toU! les
appétit! de la troupe
Je nomme ici la tourbe de la
!teppe comme la pègre en
costume de gratte-ciel
le chevalier de! menottes
le rampant à moustaches
d'épaulettes...
Euphémismes, métaphores, peu
importe; les mots sont transpa-
rents.
Quelques mois après sa mort,
en 1959, reparaissait le texte quel-
que peu remanié de La Parole
est à Péret où il définissait le
poète et concluait : « Pour lui il
n'y a aucun placement de père de
famille mai! le risque et f aven-
ture indéfiniment renouvelés.
C'est à ce prix !eulement qu'il
peut se dire poète et prétendre
prendre une place légitime à f ex-
trême pointe du mouvement cul-
turel, là où il n'y a à recevoir ni
louanges ni laurien, mais à frap-
per de toutes se! forces pour
abattre les barrières sans cesse
'renaissantes de f habitude et de
la routine C'est sans doute là le
testament d'un poète qui, de ceux
qui ont combattu pour la cause
de la poésie, fut l'un des plus au·
thentiques.
Serge Fauchereau
10
Il est né en 1899 à Buenos-
Aires et c'est à Buenos·Aires
qu'on peut le rencontrer, en
1970, grand et lourd. un peu
gauche avec sa canne blan-
che d'aveugle. Entre ces deux
dates, peu de péripéties. Il a
été étudiant en Suisse. de
1914 à 1919. poète à Madrid
puis bibliothécaire de sa ville
natale. JI aime les sabliers, les
planisphères, la typographie
du XVIIIe, le goût du café et la
prose de Stevenson. JI s'ap·
pelle Jorge Luis Borges et il
fait son entrée, bien tardive,
dans la collection Ecrivains
de toujours.
l
E. R. Monegal
Borges par lui-même
« Ecrivains de toujours »
Ed. du Seuil
1
Jorge Luis Borges
A. Bioy Casares
Chroniques de Busto! Domecq
traduit par F.M. Rosset
Les Lettres Nouvelles
Denoël éd., 160 p.
A force de pratiquer les contes
de Borges, le soupçon nous avait
gagné que leur auteur n'était
qu'une idée égarée dans le laby-
rinthe des mots, une phrase lue
de l'autre côté du miroir, une
aporie aussi perverse que l'espace
dont sont éternellement séparées
la flèche d'Achille et la tortue
de Zénon. Il faut dire adieu à ces
fantaisies. Borges n'est pas seule-
ment une notule, un errata ou un
etcœtera dans les marges de la
littérature universelle. L'homme
dont nous parle Monegal est un
Argentin qui adore les chevaux
de la pampa et la mélancolie du
tango, non l'un de ces écrivains
imaginaires qui grouillent dans
l'œuvre de Borges et qui résident,
entre l'aleph el l'omega, dans la
bibliothèque de Babel.
Naissance, donc, à Buenos·Ai-
res. Enfance parmi les livres an-
glais de son père. Traduction du
Prince heureux, d'Oscar Wilde,
à neuf ans. Lecture de Tartarin
de Tarascon en Suisse. Poésie. En
1938, un accident lui ouvre le
crâne, il manque de mourir, s'af-
fole. Est·ce que sa cervelle va
fonctionner comme avant? Dans
sa terreur, il invente une ruse :
au lieu d'écrire de nouveaux poè-
mes, il va s'essayer au conte. S'il
échoue, cela ne signifiera pas que
son accident l'a rendu idiot. Il
en concluera seulement que le
conte n'est pas son fort. On sait
la suite et que ce trou dans Je
crâne a fabriqué l'un des grands
conteurs de ce temps.
Aujourd'hui, trente ans après,
Borges n'est plus tout à fait dans
Borges. Le s mythes qu'il a
crées sont des vagabonds, ils
transhument, ils ne tiennent pas
en place et se faufilent de cervelle
en cervelle. Ce disciple exaspéré
de Berkeley nous a enseigné que
la personnalité n'existe pas, que
l'auteur et son lecteur se confon-
dent et que chaque homme est
Shakespeare. On dirait que la lit-
térature l'a pris au mot. Ses pen-
sées se baladent en tous lieux,
dans les taxinomies de Michel
Foucault, dans les films de Robbe
Grillet, dans la critique moderne,
Jans tous les jeunes gens qui
s'échinent à raconter l'histoire
d'un écrivain en train d'écrire le
texte que nous sommes en train
de lire. Cet effet de boomerang
obéit à Borges. L'œuvre de celui-
ci se présente comme une glose
sur la littérature. Il empile des
monceaux de vieux livres pour
édifier les livres les plus neufs du
monde. Voici que le cercle se re-
ferme. Borges devient à son tour
le matériau de la littérature des
autres.
Parler d'un tel esprit, à la fois
sans limite et d'une précision de
cristal, capricieux et gouverné,
humoristique et désespéré, cham-
pion du vertige métaphysique, de
la « mise en abyme », de la logi-
que fausse et de la référence tru-
quée n'est pas une besogne com-
mode. Beaucoup s'y sont em-
ployé avec compétence mais,
dans leurs études savantes, où
donc était passée la grâce dévasta-
trice de l'Argentin? Le livre que
lui consacre aujourd'hui Monegal
est peut-être moins brillant que
d'autres mais il se signale par
deux avantages.
Le premier est sa modestie.
Monegal suit Borges, pas à pas,
dans sa vie et dans son œuvre. Il
ne l'utilise pas comme un trem-
plin pour ses propres acrobaties,
mais se soucie d'en faire une hon-
nête lecture. Et s'il ne peut explo-
rer toutes les étoiles de la constel-
lation borgésienne, du moins, si-
gnale-t-il, leurs passages dans ses
télescopes. On connaît le nom de
ces étoiles - le miroir et le laby-
rinthe, le tigre et le fleuve, la flè-
che, l'épée, le double, le cerde,
la loterie, le temps et ses illusions,
Dieu et son absence, la personna-
lité et ses hypothèses, le futur, le
passé, le présent... Monegal déerit
chaque étoile, les situe les unes
par rapport aux autres, donne une
idée du système qui fonctionne
dans cette œuvre et, si sa descrip-
tion n'est pas parfaite, on ne lui
en tiendra pas rigueur, c'est que
la configuration est inextricable.
Monegal a un autre avantage.
Il n'oublie jamais que Borges est
un écrivain argentin et cela est
nouveau. L'habitude a été prise,
en France, de tenir Borges pour
une erreur de la géographie et
d'en faire un Londonien, un Pui-
sien et un Persan en même temps,
c'est-à-dire un homme de nulle
part. Rien de plus inexact. Borges
est aussi lié à Buenos-Aires que
Joyce le fut à Dublin ou Faulkner
au Mississipi. Son cosmopolitisme
est celui de sa ville natale. Il
existe deux Borges, irréconcilia-
bles au premier regard : l'un est
un habitant de Buenos-Aires,
amoureux des apaches et des fau-
bourgs, des refrains de la milonga
et des duels au couteaux. L'autre
est un théologien dépravé, un phi-
losophe un peu dément, un méta-
physicien farceur.
De ces deux registres de Borges,
l'édition française nous propose
aujourd'hui l'illustration. Deux
ouvrages inédits sont publiés.
L'un qui date de 1930, parle de
Buenos-Aires. L'autre, écrit en
1966, est une sur des
écrivains qui n'existent pas.
De Buenos-Aires, Borges nous
entretient, grâce à Evaristo Car-
riego. Nous ne connaissons pas
Carriego. Ce poète local ressemble
à un compositeur de tangos plu-
tôt qu'à Dante et l'on songe à une
farce : imagine·t-on un livre de
Maurice Blanchot sur Jean Du-
tourd ou sur Paul Guth? Or, ce
n'est pas une farce. Comme beau-
coup de grands esprits, Borges a
des goûts déconcertants, il donne-
rait toute la poésie française pour
un quatrain de Paul·Jean Toulet.
Il aime vraiment Carriego. Au
surplus, le très jeune Borges a été
fasciné par Carriego qui était un
ami de son père et J orge Luis vou-
drait être le Platon de ce minus-
cule Socrate sud·américain. Le li-
vre est donc sincère. Borges, pour
et le temps
Religion'1 Um tur
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\\ou o\.t .çoe\i.t.i •..tX

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Signes particuliers
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• 1
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UM e;\SU:r'tYM\-

éditions
flammarion
Gilles Lapouge.
L'Eterael Retour
Si le temps dessine vraiment
une ligne cyclique, les notions
de l'avant· et de l'après sont
des notions en ruine et l'ex-
trême avant-garde rejoint l'abso-
lu retard. On expliquera ainsi
que la répétition maniaque de
l'ancien à laquelle se complaît
Borges tolère et appelle l'inven-
tion d'une littérature qui n'a pas
encore accédé à l'être. Et com-
ment s'étonner, dès lors, que cette
Œuvre, incessamment envahie par
le passé, allume ses feux très en
avant du point du cerCle où la
littérature, et peut-être l'histoire,
ont l'illusoire conviction d'être
parvenues.
sibles, les lettres de l'alphabet,
n'est-ce pas en effet le propos ra-
dical de l'écrivain, étant bien clair
qu'une fois épuisées, les combi-
naisons logiques des vingt-six let-
tres, toute la littérature aura été
accomplie et, de surcroît, toute
l'histoire du monde ?
Ces considérations établissent
Borges dans une durée assez inso-
lite. Toute l'œuvre de l'Argentin
est obsédée par le problème du
temps, il y revient avec constan-
ce et c'est sa torture intime. Il e.n
a traité dans toutes ses œuvres,
par l'aporie de Zénon, par les di-
vagations des gnostiques, par des
gloses sur Léon Bloy, par des nou-
velles réalistes comme Emmfl
Zunz. Tour à tour, le temps a été
décrit comme illusoire ou atroce,
déchiqueté, multiple ou implaca-
ble mais le plus fréquemment le
temps de Borges obéit au mouve-
ment circulaire de l'Eternel re-
tour.
Cette notion flotte dans les
marges des Chroniques. Elle sug-
gère que les écrivains imaginaires
dont Borges fait son miel ne sout
pas du tout imaginaires. Ils ne le
sont pas davantage que Shakes-
peare, Goethe ou Mallarmé. La
différence est que la combinaison
alphabétique qui organise leurs
noms et leurs œuvres n'est pas
encore sortie à la de Babel.
Mais, dans l'infini du temps, leur
chance adviendra, toutes les com-
binaisons langagières se réalise-
ront, toute parole sera proférée.
Un jour, les vingt-six lettres pro-
duiront les œuvres. de néant que
Borges analyse en 1960.
grès. Il vitupère tout ce qui chan-
ge. Ces choses là ne !lont pas pour
surprendre. Borges est sourd aux
rumeurs de son temps et la jeune
génération d'écrivains argentins
est justifiée de lui en faire re-
proche. Il est aussi conservateur
en art qu'en politique : « L'in-
comcient, nous disait-il, voici
quelques années, fincomcient?
Ah, oui, je voi" de mon temp"
on appelait ça la mwe •.
Seulement, Borges est aussi le
contraire de Borges. La seule exis-
tence de cet ouvrage l'atteste.
N'est-ce pas se situer à la pointe
de l'avant-garde que d'écrire la
critique d'une littérature qui
n'existe pas? Critique du rien,
critique du néant, du vide et de
l'impensé, on soupçonne que ce
livre est porteur de vertiges plus
raffinés.
Il convient, pour les reconnaî-
tre, de lire les Chronique, de
Bwto, Domecq à la lumière des
autres ouvrages de Borges. Nous
songeons à ces deux textes brefs
et fondamentaux que sont la
Bibliothèque de Babel et Pierre
Ménard, auteur du Quichotte. Le
rapprochement est légitime car
les Chronique, de Bwto, Do-
mecq, c'est la paraphrase des
contes anciens que nous venons de
citer - et on sait que pour Bor-
ges, toute la littérature n'est que
la paraphrase de quelques images
ou de quelques symboles.
Rappelons l'argument de Pierre
Ménard, auteur du Quichotte. Cet
écrivain français, né dans la tête
de Borges, s'applique à réécrire
le Quichotte. Après des années de
labeur, il réussit à rédiger un ra-
ragraphe rigoureusement identi-
que à l'un des paragraphes du
Quichotte. Cet exploit peu com-
mun permet à Borges d'offrir un
double commentaire de ces deux
textes qui sont identiques mais
dont les sens divergent du seul
fait que le second n'est pas le pre-
mier. Texte de génie dont les
Chronique, de Bwtos Domecq,
publiées aujourd'hui, renouvel-
lent la veine avec bonheur.
Quel est donc l'objet de ces fa-
céties ? La Bibliothèque de Babel,
autre conte ancien, nous propose
une hypothèse. Borges a toujours
été hanté par le mythe d'une bi-
bliothèque totale, une bibliothè-
que abritant tous les livres qu'on
peut composer en combinant les
vingt-six lettres de l'alphabet.
Cette idée est réaliste: entrelacer,
selon toutes les configurations pos-
Cette idée nous servira de re-
lais pour aborder l'autre ouvrage
de Borges, ces Chronique, de
Bwtos Domecq qu'il a ourdies
avec son vieux complice, A. Bioy
Casares. Les deux compères ont
écrit une vingtaine de textes sur
des écrivains ou des peintres qui
n'existent pas. Le divertissement
est exquis. Chacune des têtes fic-
tives qu'ils massacrent, masque
une tête vivante. Ce livre est un
superbe feu de joie dans lequel
grésillent et grimacent tous les
écrivains «modernistes.. Qui
ne mettrait un nom - beaucoup
de noms, les écrivains sont si
nombreux désormais qu'ils pullu-
lent sur chaque trouvaille - der-
rière ce Ramon Bonavena dont
l'œuvre complète, Nord - Nord-
Oue,t décrit en six tomes l'angle
nord-nord-ouest de sa table de
travail avec son cendrier et son
crayon à deux pointes? Et qui ne
connaît le peintre Tafas qui peint
des tableaux réalistes pour les re-
couvrir ensuite de cirage noir, se
contraignant ainsi à calculer ses
prix sur le tableau effacé, puis-
que les œuvres achevées, toutes
également noires, sont identiques?
Ce livre forme une meurtrière
machine de guerre dont les ca-
nons sont braqués contre l'avant-
garde. L'homme qui l'a écrit est
un réactionnaire fieffé, un pas-
séiste, un vieillard attaché à sa
jeunesse, incapable d'évoluer. Il
déteste toute novation et tout pro-
une fois, parle avec son cœur. Il
trouve de vrais mots de tendresse
pour évoquer la Buenos-Aires du
début du siècle, ses faubourgs de
fleurs et de poussière, ses guitares
et ses grilles, ses jeux de cartes,
ses bordels, ses prostituées, ses
gauchos. Tout le passage est admi-
rable.
Mais rien n'est simple avec
Borges. Le livre sur Carriego a
beau être sincère, il possède un
double fond. Borges n'a pu éviter
de prendre possession de l'hum-
ble Carriego. Il l'investit, le dévo-
re, le détruit, il le recompose et
voici le poète des tangos projeté
parmi les étoiles folles du système
borgésien. Cet infime écrivain réel
devient un immense écrivain ima-
ginaire. Une place lui est assignée
dans cette vaste littérature des
limbes que Borges s'est donné à
tâche d'inventorier.
Buno. Domeoq
La Quinzaine littéraire, du J*' au 15 mara 197tJ
11
8BCRBT
ui est-ce?
Pierre Bourgeade a rencontré un certain
nombre d'écrivains à qui il a posé des
questions inusitées. Elles ne se rappor-
tent ni à leur vie ni à leur œuvre, mais
à ce qu'ils ont en eux de caché, de secret,
d'imaginaire, ce qu'en somme, ils ont fait
passer dans leurs ouvrages, sans toujours
en être conscients, et qU'ils n'auraient pas
toujours envie de révéler.
Il y avait là. pour la Quinzaine littéraire,
la possibilité d'un jeu. Qui est l'écrivain
rencontré par Pierre Bourgeade?
Les lecteurs qui nous envoient une ré-
ponse juste, dans le délai d'un mois,
bénéficient d'un abonnement de trois
mois (ou, s'ils sont abonnés, voient leur
abonnement prolongé de trois mois). Ceux
qui auront découvert tous les écrivains
interrogés (ou presque tous) recevront
de la Quinzaine littéraire un cadeau.
Les écrivains interrogés jusqu'à présent
étaient François Mauriac, André Pieyre de
Mandiargues, J.M.G. Le Clézio. Nathalie
Sarraute. Eugène Ionesco, Pierre Klossow-
ski, Raymond Queneau. Marguerite Duras,
Claude Roy, Joyce Mansour.
Qui répond aujourd'hui aux questions de
Pierre Bourgeade?
Pierre BOURGEADE Bonjour,
Monsieur. Que signifie cette
armée d'ombres derrière VOlIS?
X. Tiens, elle est donc si
visible? Certes, ces ombres, je
ne les sens pas exsangues, mais
je leur en veux d'apparaître ainsi
au grand jour, au premier re-
gard, et j'espérais mieux réussir
à les cacher. Vous avez dit :
armée; auriez-vous dit aussi
bien: cortège, ou : escorte, ou
bien, comme il m'arrive, avez-
vous le sentiment que je sois
leur prisonnier? Quelle foule!
De morts, de vivants, d'êtres
que je n'ai croisés peut-être
qu'une seule fois dans ma vie:
un filet, ma mémoire, un cha-
lut! je suis de ceux qui ne
savent rien oublier.
Et il n'y a pas que des êtres
que j'ai connus et aimés : une
grand-mère, des amis, des vi-
sages de femmes, il y a des
lieux, maisons d'enfance ou de
vacances, chambres, paysages,
il y a des objets, aussi vivants
et aussi tyranniques qu'eux, il
y a des personnages de fiction,
des écrivains, ,des poètes, Ner-
val et Baudelaire en particulier,
je n'arrête pas de leur parler.
Je m'enfonce avec eux dans des
galeries sans fin et sans fond,
à la rencontre de je ne sais quoi,
de ie ne sais quelle obscure
origine peut-être, comme si, à
travers cette ft chaîne des
aïeux» qui, justement, obsédait
si fort Nerval, j'allais pouvoir re-
monter jusqu'aux commence-
ments du monde - ou buter,
seulement, sur ce fantôme éva-
nescent que je crois parfois
pouvoir prendre pour moi-
même...
P.B. Ces ombres, qui vous
accompagnent dans la vie,
vous accompagnent-elles dans
vos rêves?
12
X. Non, en rêve je n'en ai'
croisé et reconnu qu'une ou
deux peut-être en des années.
Vous allez me dire que c'est
sans doute que les autres n'ap-
paraissaient la nuit que dégui-
sées. Mais c'est aussi que ma
vie onirique est d'une conster-
nante indigence. Longtemps,
j'ai été persuadé que je ne
rêvais pas, et je pourrais l'être
encore si je ne savais que tout
le monde rêve, rêve chaque nuit,
et même à des moments bien
précis du sommeil que l'obser-
vateur peut parfaitement repé-
rer. Seulement, moi, dès le ré-
veil, plus rien, pas même, la plu-
part du temps, la confuse im-
pression d'avoir rêvé et l'irrita-
tion que l'on éprouve à tenter
vainement de se souvenir. Est-
ce que je les censurais, comme
on dit, ces rêves, ou bien au
contraire accomplissaient - ils
discrètement leur fonction d'an-
ges gardiens du sommeil,
me .cet ange gardien de mon
enfance qui avait toujours foutu
le camp au moment où, me rap-
pelant brusquement sa problé-
matique existence, j'aurais bien
voulu, au moins une seconde,
l'apercevoir, ne serait-ce que
pour lui conseiller de me sur-
veiller un peu mieux...
Non, vraiment, jusqu'à ces
toutes dernières années, je ne
me suis guère intéressé à mes
rêves, si rares, si pauvres. Si je
faisais le compte des rêves qui
m'ont assez frappé pour que je
songe à les noter, le crois bien
que j'arriverais difficilement à
la douzaine, pour toute la durée
d'une vie déjà assez longue.
Tout de même, vous le voyez,
j'en ai noté quelques-uns. Ré-
cemment. Deux ou trois, en par-
ticulier, que je fis presque coup
sur coup. A ce moment, j'avais
même naïvement espéré que
j'allais me mettre, moi aussi, à
avoir des rêves plus nombreux
et plus riches. Comme ces
amis qui me racontaient les
leurs, éblouissants, qui les inter-
prétaient, les commentaient. Ça
devait me vexer de faire auprès
d'eux si piètre figure. L'envie,
l'exemple, c'est ça peut-être qui
avait incité ces quelques rêves
à sortir de l'ombre.
Elles n'ont guère continué, les
visitations nocturnes. A peine
assez pour m'en donner une
vague nostalgie. Pour m'inciter
à moins négliger cette face
obscure de ma vie : les longues
heures que je passe, ligoté, dans
les nasses closes du sommeil
(mais peut-être, après tout,
n'est-elle pas là, cette face obs-
cure et qui continue à se déro-
ber : avec toutes ces ombres,
déjà, tout le jour...). Assez, tout
de même, pour m'inciter à ébau-
cher une Petite Histoire de
mes rêves.
P.B. Pouvez-vous me racon-
ter un rêve que vous ne vous
apprêtez pas à raconter?
X. Je voudrais bien, mais
pensez à cette Petite Histoire
de mes rêves! J'arrive à peine
à la douzaine, je vous l'ai dit,
et comment le remplacer, ce
rêve ? Je ne peux pas compter
en faire un autre la nuit pro-
chaine, ni avant des semaines,
des mois peut-être... Et puis, ce
ne sont pas des histoires, mes
rêves; rien du film d'aventures;
aucune intrigue, absurde ou co-
hérente, ne les noue et les dé-
noue. Ce sont des rêves stati-
ques, tous, ou presque tous, ou
du moins il ne m'en reste au
réveil qu'une image, une seule,
fixe, immobile.
P.B. Votre vie rêvée se situe
donc avant l'invention du ciné-
ma ? Vous rêvez en daguerréo-
types?
X. Ce n'est pas faute pour-
tant d'en avoir vu, des films, des
muets, dans ma petite enfance,
des parlants. Mais je parlerais
plutôt de lanterne magique : les
daguerréotypes, il me semble,
- il y en a deux au trois dans
ce cortège d'ombres dont nous
parlions - ne sont pas en cou-
leur: presque toutes mes ima-
ges nocturnes sont en couleur_
P.B. Parlent - elles? Vous
offrez-vous un spectacle • par-
Iant »?
X. A cause du cinéma muet,
ou de la lanterne magique?
Non, c'est d'images muettes
qu'il s'agit, ou alors le réveil
confisque aussitôt les paroles.
Car je parle la nuit, je le sais,
on me l'a dit, nouvelle preuve
que je rêve bien plus que je
n'en garde ou n'en veux garder
mémoire, que je rêve depuis
toujours. Il m'arrive, on me l'a
dit aussi, de parler, parfois de
crier, dans des langues étran-
gères, et jusque dans des lan-
gues inventées. Aucun son, ce-
pendant, ne reste accroché à
ces images immobiles qui sur-
nagent. Pas plus, si j'y songe,
avez-vous fait la même consta-
tation ? que les paroles ne sur-
vivent à la plupart des images
de la mémoire. Comme dans les
films muets, je vois bouger les
lèvres de certains êtres que je
revois avec la plus grande pré-
cision : la plupart des mots
qu'ils prononçaient ont sombré.
J'ai cinquante images de ma
grand-mère, de la vieille bonne
de mon enfance : je n'entends
plus leur voix, je ne saurais plus
reconnaître leur accent ni leurs
inflexions. Les images sont là
toujours, aussi nettes, aussi
vivantes : je ne me rappelle pas
en tout dix de leurs phrases.
Est-ce à cause de la banalité de
tant de nos propos? Mais je me
La chaîne des aïeux
Les images Dluettes
La Mort du Loup
rappelle des amis qui m'éblouis-
saient. Je les revois pareille-
ment, j'al pareillement tout
oublié, ou presque, de ce qu'Us
disaient : l'Image et le souvenir
de l'éblouissement ont seuls
survécu à ce qui me paraissait
l'inoubliable.
Et d'une femme almée, de
l'inoubliable début d'un amour,
que nous rappelons-nous? Ses
premiers mots, le consentement
ou l'aveu? Pour mol du moins,
Il me semble que c'est l'Image,
le souvenir d'un contact, une
bouche, des traits, un regard :
là encore, presque toujours, les
mots ont fui. C'est curieux, pour
un écrivain. A moins que ce ne
soit, ces mots, pour me permet-
tre de les inventer...
P.B. Y a-t-il eu, quand vous
étiez enfant ou adolescent, une
phrase qui a provoqué en vous
un choc tel que vous vous êtes
dit en la lisant : Moi aussi je
serai écrivain; mol aussi j'écri-
rai des phrases?
X. Non, pas une seule phra-
se. Mals des œuvres, oui, des
poèmes.
P.B. Ouels poèmes?
X. Il y en a un, en particu-
11er: la Mort du Loup.
P.B. Ouel loup?
X. Le loup de Vigny, qui
était un loup-cervier, d'ailleurs,
un lynx.
P.B. Pourquoi celui-là?
X. Eh bien, ce poeme me fas-
cinait d'une double fascination.
Comme beaucoup d'autres vers
que j'aimais, tout petit, à lire
à ml-volx ou à me réciter sans
en rien « comprendre -, sans
chercher ni même soupçonner
en eux un sens Intelligible, dé-
détachable en quelque sorte de
la forme rythmique qui seule
m'enchantait, il était pour mol
pure délectation. Comme le ré-
cit de la mort d'Hector dans
Andromaque, lu dans de vieux
Morceaux choisis. Comme cer-
taines contes en vers, Griséli-
dis, par exemple, à quoi Je n'en-
tendais goutte. Je suppose que
c'est la musique de la poésie
à quoi j'étals uniquement sen-
sible, et aussi, comment dire, à
cette espèce de décalage que je
sentais entre la langue d'un
livre en prose, Gull/ver ou la
comtesse de Ségur, et la langue
hiératique, quasi sacrée, des
vers.
C'est cette forme mysté-
rieuse, exaltante, aux JfOuvoirs
décuplés, cette incantation que
je . tentai, très tôt, d'imiter :
pendant des années, je me suis
cru, je me suis voulu poète, je
me suis égaré là, parce que ça
me paraissait plus beau d'être
poète, de « chanter - : la prose
me paraissait ramper. Moi non
plus, même enfant, je ne me
résignais pas à ce que les mar-
quises (ou les femmes de mé-
nage) pussent sortir à cinq heu-
res. Pou r moi, les poètes
étaient des dieux, pas les ro-
manciers, pas les écrivains : ils
n'écrivaient, eux, que des « his-
toires -; être dieu, il me sem-
blait que je ne pouvais guère
aspirer à moins! Mais, dans la
Mort du Loup, il y avait autre
chose, une autre sorte de fas-
cination : j'étais, pour la pre-
mière fois, sensible à une mo-
rale, exalté par elle; j'admirais
ce loup qui souHrait et mourait
sans parler.
P.B. La forme alexandrine et
la morale stoïque?
X. De l'une et de l'autre, en
tout cas, j'ai eu beaucoup de
mal à me remettre. J'ai été long-
temps victime de mes admira-
tions enfantines, voilà. Pour
ressembler à ce sacré loup qui
mourait à la fois en alexandrins
et en silence, je me suis, pen-
dant des années, trompé sur
moi-même, fourvoyé... C'est V.
léry qui a dit : «Ce que nous
pensons nous cache ce que
nous sommes -? Ah oui, ça,
sûrement!
P.B. Je remarque que vous
n'avez pas été influencé par
cette morale stoïque au point
de mourir sans parler?
X. Il vous faudra venir à
mon dernier moment pour vous
en assurer.
P.B. Dites-moi quand c'est,
et je viendrai.
X. Je voudrais bien avol>
encore un peu parlé avant
c'est-à-dire: écrit.
P.B. Oui êtes-vous?
L'écrivain avec qui s'est entretenu Pierre Bourgeade dans notre numéro
du 1er février était Georges Perec. Aucun de nos lecteurs n'a reconnu l'auteur
des Choses, de la Disparition et du feuilleton que nous publions actuellement.
Pierre Bourgeade nous fait remarquer que les questions avaient été choisies
dans les ouvrages suivants : Beckett, Fln de partie; Miller : Sexus; Michaux :
l'Espace du cIecIans; Borges : Discussion; Genet : Miracle de la ros••
, Les réponses de Georges Perec suivaient les règles d'un code. Bref, nos
deux amis se sont au moins bien amusés.
Avec l'entretien publié dans ce numéro notre Jeu se termine.
Dans notre numéro ·.<Ju 1er avril, en même temps que nous révèlerons le
nom de l'écrivain aujourd'hui interrogé (et dont l'un des ouvrages fut très lu
durant une saison au moins) nous publierons les noms des gagnants.
je suis mal
dans
ta peau
le nOUTeau roman de
cesbron
112000
exemplaires
ROBERT.aLAFFONT
La Quinzaine littéraire, du 1- au 15 maT' 1970 13
ROMANS
FRANÇAIS
H, CODlIDe hippie
1
Axel
Flammarion, éd., 256 p.
De cette route de l'enfer qui aboutit
à Katmandou, d'hallucinants reportages
nous ont dit l'horreur mais ce sont des
reportages et comment connaître, de l'in·
térieur, l'aventure qui jette ces jeunes
gens de l'Europe repue sur les voies les
plus pauvres du monde? Une lucarne s'ou·
vre aujourd'hui sur ces paysages méphi.
tiques, par le livre d'une jeune Belge,
Brigitte Axel, qui relate le long voyage
de Katmandou.
L'ouvrage renverse quelques idées re·
çues. L'enfer qu'il molItre a des couleurs
pâlichonnes, il n'est pas très riche en
soufre. Brigitte Axel s'y présente comme
une jeune fille costaud et résolue, réaliste,
avide de sa liberté. Sous sa plume, la
quête hippy prend des allures d'auberge
de jeunesse. Non que cette quête ignore
l'enfer mais le cœur de Brigitte est sans
doute ignifugé, les flammes ne le brûlent
pas.
Son récit est bien troussé. Le mouve-
ment est vif, le ton narquois et le fol1ùore
coule à pleins bords : le chatoiement
des étoffes, l'élégance des vestes afghanes,
l'éclat des bagues, l'ocre des masures, voilà
ce qui hisse Brigitte au septième ciel.
Elle aime la beauté et surtout la sienne.
Elle n'en revient pas d'être ainsi, une
fille qui a largué l'Europe et qui passe.
chaque matin deux heures à peindre un
serpent sur son front.
Elle est pleine de vie, les Indiens l'ap-
pellent Kali, elle porte des saris superbes
et tous les garçons lui font la cour. Mais
attention, Brigitte ne va pas donner son
corps au premier venu, il faut qu'on le
mérite, comme dans l'amour courtois. Bri·
gitte fonctionne comme la reine de ces
petites sociétés vagabondes. Une « allu·
meuse» voilà ce qu'elle est et de le
savoir porte son plaisir au zénith: cela
lui confirme qu'elle est au·delà de toute
morale et qu'elle a transmué les valeurs.
Majestueuse, elle se laisse servir, dans
l'attente du « Prince charmant» qui aura
droit à son corps parce qu'il aura plu à
son cœur. Ce qui. en Inde, advient à uu
certain Ric.
On voit que l'Europe, si l'on peut s'en
éloigner en quittant ses rivages, ne se
déclare pas battue. Bien sûr, on va en
auto-stop et non en avion, on vit à six
dans la même chambre et l'on est une
vraie cigale, mais a·toOn pour autant
"changé la vie », a·toOn "réinventé
l'amour» ou " écrit des opéras fabuleux,,?
Ce livre ne donne pas à le croire. Cette
hippy ressemble à une touriste d'un nou-
veau style. Elle est hantée par le besoin
de se laver et ses amoureux passent leur
temps à pomper de l'eau, pour son corps.
dans les fontaines. Et ce problème du
dentifrice!
Il y a aussi la drogue, mais longtemps
Brigitte s'en approche avec circonspection.
Ce beau papillon aime tournoyer autour
du feu mais il apprécie trop l'éclat de
ses ailes pour les brûler. Elle fume du
haschich parce que le monde y gagne p.n
beauté, non en danger mais elle se méfie
légitimement des piqûres comme d'une
peste.
Un jour, elle fera un pas. Elle va
prendre du L.S.D. Dans la confrérie.
qu'elle affaire! « Le premier acide-trip de
Brigitte, dit-elle modestement, est un évé·
nement.» Suivent les chimères et les
délires du L.S.D. Brigitte est au centre
du monde, personnage héroïque, fabuleux,
à écrire sur des feuilles d'or, vedette in·
contestée. Elle se surpasse. Elle abandonne
ses vêtements et la voici nue dans les
rue de Katmandou, puis rhabillée dans
une affreuse prison. Période atroce. Rapa.
triement en Belgique chez les parents.
On la réconforte, elle grossit de cinq
kilos, écrit ce livre et ne songe qu'à
repartir.
On cherche, dans les silences du livre,
l'écho des forces profondes que cette jeune
fille a côtoyées. La récolte est maigre. Ici
et là, elle s'extasie sur la religiosité de
l'Inde mais elle manque de temps pour
l'approfondir. Les petites tâches quoti-
diennes la requièrent, confection des re·
pas, shopping dans les " bazaars », amours
platoniques et dentifrice. Du reste, Bri·
gitte est une âme tranquille : la société
vous aliène et il faut s'en isoler, voilà
tout. Et comme elle est forte, elle évite
les drames qui en broient tant d'autres.
Elle saisit ainsi quelque chose qui res·
semble à la liberté ou à son leurre.
Il est vrai que son courage est extrême.
Elle se défend comme la chèvre de M. Se-
guin : non seulement contre les garçons
qui ne pensent qu'à ça mais aussi contre
les autochtones parfois malhonnêtes (scène
insolite, dans le livre, des hippies qui
livrent à la police le concierge de leur
hôtel soupçonné d'avoir chapardé dans
leurs bagages). Quant à l'argent, on pro-
fite de la mendicité généralisée de l'Inde
pour mendier aussi !
Ce livre nous en dit davantage sur
Brigitte que sur le mouvement hippy, du
moins si l'on demeure convaincu que les
révoltes des jeunes gens sont des décisions
généreuses, violentes et ravageuses. Il reste
que l'histoire se lit sans ennui et que le
caractère de cette jeune fille n'est pas
ordinaire : elle dose curieusement le goût
de l'aventure et la raison, la révolte et
le conformisme. Elle a enfin une ardeu.r,
un sens de la liberté et de l'haleine fraîche
qui font honneur à la bonne éducation
belge.
Gillu
Un objet insolite Le Mal
Morie-Claude de Brunhoff
1
Olivier Perrelet
Le dieu mouvant
Mercure de France éd., 248 p.
Il y a trois ans. amicalement préfacé
par André Pieyre de Mandiargues, Olivier
Perrelet avait publié Aphrosyne ou l'au·
tre et le& Petitu Fillu criminelles,
des récits inspirés par le romantisme alle·
mand et allégés par un érotisme baroque.
Avec le Dieu mouvant, une suite de
quatre courts récits, le poète rejette tout
baroque, refuse tout clin d'œil. Il sait bien
à quoi il s'engage ainsi et le dit simple-
ment dans Ganymède : " celui qui ne fait
aucune concession au% goûts du moment
n'ut jamais aimé, ils (les critiques) ne le
manquèrent pas. » Mais il termine ainsi :
" Ecoute·moi, Ecoute·moi, convul·
sion pétrifiée! Ecoute-moi mO&se de pure·
té! tu t' sons fin vers le ciel -
et le ciel se retire ... Ecoute-moi ! Je monte,
;e monte, je monte... ».
Olivier Perrelet est consumé par la poé.
sie, déchiqueté par le stylet des mots. Il
avance dans un rêve, refusant toute lu·
mière extérieure. Il s'explique dans
Royombre où le héros vit la nuit : un
matin de juillet le soleil entrant dans sa
chambre l'avait attaqué, incendié, étouffé,
mis ses souffrances à nu. Désormais, dans
la pénombre de ses volets clots il peut
essayer de ranger les mots, d'un côté les
diurnes : « aigle », de l'autre les noctur·
nes : "source ». Parfois il y a des hési-
tations, où ranger le mot « douleur » ?
et puis certains mots sournoisement fran·
chissent la frontière.
La Nature le met en transes, le fait
délirer et le Dieu mouvant est un de ces
rêves fièvreux. Le dieu est un marais,
somptueux royaume caché dans les r0-
seaux, les fleurs, " la sagne rose buveuse
14
d'aiguail, le souci d'eau et la spirée, la do-
rine et le lotier II les plantes : « !Denthes,
orties et douves, trèfle et châtaigne d'eau,
prèles et fougères, carex et lentilles ». Au
bord du marais, une maison où habitent-
deux sœurs Iris et Elodie. Le héros y est
reçu comme l'Etre Attendu. Avec Iris il
parcourt le marais. apprend à le connaître
à s'imprégner de sa substance, à l'aimer
jusqu'au plus inf.ime reflet d'eau, jusqu'à
la plus frémissante de ses libellules, jus-
qu'à sa senteur la plus secrète. La profu-
sion des images paraît infinie, le luxe des
détails botaniques et poétiques font de ce
marais un monde immense, sa splendeur
tremble au bord de la beauté et de la pes-
tilence. Et le. soir venu, devant les hautes
flammes, il retrouve Elodie la belle et
l'encemence avec le pollen du marais.
L'érotisme de ces jours d'été devient at·
tente avec les pluies d'automne, attente
d'un enfant - celui du héros ou celui
du dieu? Mais dans la nuit de l'hiver
Elodie meurt. Le printemps reviendra-t-il ?
Non. Le sable, la boue s'étendent à perte
de vue «la mort vers eux tendait ses
lippes li. .
La bizarre fascination qu'exerce sur nous
ce récit onirique, cette poussière d'or
poétique, ce raffinement d'observations
passionnément polies, est néanmoins trou·
blé par des images qui nous font rire:
nous sommes encore sensibles au ridicule
de flammes enchaînées dans la cheminée
ou du jour qui passe un bras blanc sous
une nuque... Avons-nous tort de donner
ainsi des limites à la poésie?
Le livre d'Olivier Perrelet doit se décou-
vrir comme une boîte ancienne très ouvra·
gée, il faut la regarder avec soin, c'est un
objet insolite.
1
Gabriel Deblanqer
Le retour du c1wsseurs
Robert Laffont, éd., 280 p.
La méchanceté crue, sans sadisme, sans
psychologie, sans aucun· esprit sophistiqué
ni surréaliste, la peur venue de la terre
même, des arbres. des animaux, reste peut.
être un des domaines de l'épouvante le
plus inexploré de nos jours. L'inspiration
de Gabriel Deblander - poète belge -
vient de ces régions démoniaques contre
lesquelles nous n'avons pas appris à nous
défendre. Ces nouvelles sont hors du
temps, elles pourraient aussi bien se pas-
ser au Moyen Age.
Dans une grande ferme parquée par
l'hiver, sous une neige" grumeleuse, âcre
comme suie ». où court une bise au bec
de pierre, la servante-maîtresse de Juste Le
Mal Nommé est une femme·belette. Le fils
de la maison sait qu'elle a tué sa mère
en la mordant au cou : les belettes mor·
dent ainsi les lapins pour leur sucer la
cervelle. Son tour ne saurait tarder, les
signes précurseurs sont là. Mais la vp.n·
.geance existe aussi. Le drame commence
il y a longtemps va se dénouer sous nos
yeux. Certains soirs, la belette peut dev!'..
nir lapin pourchassé.
Plus loin un insecte venu « d'ailleurs »,
une énorme chose jaune - la couleur sata·
nique - hume doucement la peau douce
d'un enfant, puis le pique brutalement.
La joue goDne, éclate, et un insecte jaune
gros comme un poing d'homme en jaillit.
Dans ces deux nouvelles la même appro-
che : une menace qui rôde comme un
bourdonnement sourd, puis soudain un
geste brutal, et l'horreur.
Les je'unes gens sont aussi aux prises
avec les démons de la nuit. L'un d'eux
s'arracherait la peau tant une démangeai.
son le brûle et soudain, il est entière·
ment couvert de poils de taupe, même
sa figure.
La meilleure histoire de Gabriel Deblan·
der est sans aucun doute les Fous autour
de l'arbre. Tout se passe dans un jardin,
autour d'un arbre. Un vieux jardinier
aveugle essaye d'arracher son jeune assis-
tant à une curiosité obsessive. Au haut
de l'arbre, au cœur de sa cime, il y a
quelque chose. Le garçon entend un cris·
sement doux et intolérable : « On eut dit
la carU5e d'une main colleuse sur une
robe de soie. Qu'est-ce que cela peut bien
être? Une femme et un homme dons un
nid ?» " Va à la ville, vois le& fillu... ",
grogne le vieil aveugle. Mais le garçon
s'entête, il '!oe peut plus penser à autre
chose, il ne peut plus entendre autre
chose. Il monte au haut de l'arbre. Je me
garderais bien de vous dire ce qui s'y
passe... Il faudra qu'un troisième jardinier
vienne s'occuper du jardin; mais lui aussi
rôde maintenant autour de l'arbre.
Cette nouvelle toute enduite d'une poé.
sie rude a néanmoins une atmopshère
qui rappelle. çertains tableaux de Mal(
Ernst. Un mystère, une couleur si belle
et maléfique et soudain, dans un coin,
un éclat de métal, un mouvement d'oiseau.
La rudesse du ton de Gabriel Deblander
a une lourdeur rustique. On peut même s'y
enliser comme dans de la terre meuble.
Peut-être est-ce cet équilibre précaire
entre le style raboteux et l'imagination
diabolique qui provoque notre peur.
Gabriel Deblander la tisonne comme un
vieux sorcier au coin de son feu. Il nous
transmet un malaise profond, écœurant
comme un fruit blet. Aucun fol1ùore, sim·
plement, le Mal.
M.C.B.
La Chine
et l'art d'aimer
Porcelaine de l'époque de (1662.1722,.
LUC FERRARI
HETERO • CONCERT
18 h 30 : Sandwichs concert
20 h 30 : Soirée concert
THEATRE DE LA MUSIQUE
Square Chautemps. Tél. 277-88-40
16 mars
remplacées par dés prunes.
n'est pas de tout repos pour
leur cible vivante. Cependant,
on est bien obligé de reconnaî-
tre que la pureté du trait, dans
tous ces dessins, est communi-
cative, et qu'elle y dissipe toute
impureté des intentions. C'est
un privilège de l'art - singuliè-
rement de l'art chinois - que
de transcender toute chose et
de climatiser, pour ainsi dire.
l'impudeur. Une recherche sty-
listique poussée jusqu'au manié-
risme fait de ces jardins clos et
de ces intérieurs de gynécée un
décor toujours un peu irréel
dans lequel le spectacle de
l'amour semble s'offrir à l'es-
prit plutôt qu'aux sens.
Jean Selz
me de cette édition exception-
nelle.
Les personnages que les artis-
tes chinois, depuis les Yuan jus-
qu'à l'époque K'ien-Iong, c'est-
à-dire du XIIIe à la fin du XVIIIe
siècle, et, même au-delà, ont
peints sur soie, sur papier huilé
ou, plus curieusement, sur peau
de fœtus, parfois sur des rou-
leaux offerts aux jeunes mariés
pour leur initiation, ou encore
dessinés d'un. pinceau volant •
et d'une • encre dansante •
pour illustrer les pages du Kin
P'ing-Mei, ces amants au visage
à peine souriant, ces jeunes
beautés aux gestes délicats
(mais précis), presque hiérati-
ques, nous persuadent tous
qu'ils ont bien mérité leur
immortalité.
Mais, aussi descriptive et
réaliste que soit la représenta-
tion de leurs jeux non innocents,
jamais l'image ne se situe au
niveau d'une qualification égril-
larde. L'humour n'en est pas
pour autant absent (on y décou-
vrira un usage inattendu de l'es-
carpolette) , et la cruauté y
trouve aussi sa place. Dans le
cas du moindre mal, le « Jeu
des fléchettes volantes ., même
alors que les fléchettes sont
Les extraits de ces romans
et des poèmes sont publiés
dans des traductions de Mme
Georges Bataille, Pierre Klos-
sowski, Tchang Fou-Jouei et
Franklin Chow, tandis que des
études historiques et analyti-
ques, dues aux sinologues Kris-
tofer Schipper et Jacques Pim-
paneau, professeur à l'Ecole des
langues orientales, complètent
cet ouvrage que Michel Beur-
deley présente, qu'il a aussi, en
partie, rédigé, et qu'il a illustré
par un choix de peintures et
d'estampes chinoises. Puisées
dans les collections, sans doute
un peu cachées, du British Mu-
seum, du Metropolitan de New
York, de l'Université d'Indiana,
entre autres, ainsi que dans des
collections privées, principale-
ment dans celle de l'ambassa-
deur R.H. van Gulik, auteur de
Sexual Iife in ancient China,
elles sont reproduites avec un
grand soin et font tout le char-
atteindro.nt toutes les formes
de l'écriture, poétique et roma·
nesque, en même temps que s'y
déploiera un panorama dendu
des raffinements et des perver·
sités inséparables des • jeux
des nuages et de la pluie» ou
yun yu, ainsi que sont nommés,
dans un langage souvent moins
aérien, les jeux de l'amour. Des
aventures des moines lubriques
aux délicats poèmes des Song,
des scènes de lupanars, où l'on
met un entrain diabolique à
«forger l'épée dans le four·
neau écarlate., aux évocations
élégiaques où «la rosée, com-
me un doux ruisseau, atteint le
cœur de la pivoine ., toute une
galerie de héros et d'héroïnes
ont rendu célèbre l'histoire de
Ying-ying, souvent reprise au
cours des siècles, le Kin P'ing-
Mei, roman de toutes les débau-
ches, le Jeou Pou T'ouan (le Ta-
pis de prière de chair), écrit
par Li Yu, le Yu Kouei Hong, de
Louo P'ing-cheng, récit de l'igno-
ble dégradation imposée à une
jeune fille dont la virginité est
vendue à un vidangeur et où
plus d'une scène semble préfi-
gurer les romans de Sade avec
une Justine aux petits pieds
bandés, le P'in-houa-pao-kien,
où Chao-Yi décrit les mœurs des
acteurs, spécialement de ceux
qu'on appelle les • manches
coupées ., le Liang-Hiang-Pan,
livre des amours saphiques, etc.
L'Eglise ne s'y trompe pas :
ces prêtres qui ont l'audace de
revendiquer le droit au mariage
font partie du scandale où se
Jette avec allégresse l'Occident
en osant vouloir délivrer l'éro-
tisme de la notion de péché. Il
est curieux qu'il suffise de se
tourner vers une autre partie du
globe, vers la Chine, pour voir
cette notion se volatiliser. C'est,
en effet, au cœur même d'une
vieille religion, c'est dans le pur
taoïsme, que les traditions éroti-
ques chinoises plongent leurs
racines.
A l'époque des Han (206 av.
- 220 apr. J.C.), les pratiques
sexuelles faisaient l'objet de ma-
nuels destinés à propager les
doctrines taoïques. Elles consti-
tuaient un exercice fondamental
.dans la recherche de l'immorta-
lité. C'est pourquoi la légende a
fait d'un maître des • arts
sexuels ., le sage P'eng-tsou, un
auxiliaire du dieu de la Longé-
vité : il n'eut pas moins, dit-on,
de dix-neuf femmes et de neuf
cents concubines. Et selon le
philosophe taoïque Ko Hong, qui
vécut au IVe siècle, • nul ne peut
obtenir la longévité qui ignore
les Arts de la Chambre à cou-
cher». Image vécue de l'union
spirituelle du Yin et du Yang,
les deux principes complémen-
taires de la cosmologie chinoise,
l'union charnelle révèle sa per-
fection par la volupté. En outre,
elle est tenue pour essentielle
dans la thérapeutique d'affec-
tions multiples.
Religion populaire, le taoïsme
des premiers siècles initiait les
masses à son rituel qui com-
portait des cérémonies sexuel-
les rigoureusement réglemen-
tées. Et lorsque, plus tard, la
réaction bouddhique manifeste-
ra son opposition à de tels rites,
des courtisanes se feront en-
core une renommée en se spé-
cialisant dans les techniques
érotiques taoïstes.
C'est du fond de cette sexo-
logie sacrée que surgit dans la
littérature chinoise un courant
érotique dont les manifestations
1
Jeux des nuages et de la pluie
Textes de divers auteurs.
13.1 ill., dont 28 pl. en coul.
Bibliothèque des Arts, éd.,
224 p.
La Quinzaine littéraire, du 1
W
au 15 mGT. 1970
15
EXPOSITIONS
L'Art flallland
c'est une exposition excep-
tionnelle qui se tient à l'Ins-
titut Néerlandais (1) jus-
qu'au 15 mars. Non que Saen-
redam soit un grand maître
(chacune de ses toiles vaut
cependant un nombre res-
pectable de millions), mais
parmi les innombrables pein-
tres de l'Age d'or hollandais,
il occupe une place singu-
lière.
Qui est Saenredam? Biogra-
phiquement, cela tient en peu
de mots. Il naît bossu à Assen-
delft en 1597, peint cinquagte-
cinq tableaux à peu près iden-
tiques et meurt en 1665, laissant
aussi cent quarante dessins. Il
a une manie, l'architecture, une
passion : le vide.
Les manuels le signalent com-
me peintre d'églises, précisent
parfois que son père était gra-
veur et le catalogue de l'expo-
sition ajoute qu'il eut pour com-
pagnons deux architectes, Pie-
ter Post et Jacob van Campen
qui fit son portrait, et qu'il n'alla
jamais en Italie.
Saenredam est donc • pein-
tre d'églises -. Il n'est pas le
seul. Emmanuel de Witte, van
der Vliet et quelques autres
n'ont pas négligé cette source
d'inspiration, mais ils ne l'ont
pas privilégiée comme lui. Ils
s'attachent à la réalité et même
peut - être l'embellissent - ils.
Saenredam semble la fuir. Leurs
églises sont aussi peuplées que
les canaux gelés d'Avercamp ou
les rues de Harlem de Berkhey-
de. Les siennes sont désertes.
Ils se résignent mal au dépouil-
lement des nefs ordonné par la
Réforme, lui l'accentue; ainsi
multiplient-Ils sur les murs ces
curieux blasons en forme de lo-
sange dont il ne se sert que
pour briser d'une façon quasi
clandestine la rectitude d'une
colonne. Leur champ visuel en-
trecroise les piliers, les clôtu-
res de bois ajourées, installant
une succession de plans qu'ani-
ment à plaisir les jeux d'ombre
et de lumière et les allées et
venues d'un peuple en labeur.
Saenredam, lui, aborde les nefs
et les transepts dans leur fron-
talité, les vide de tout mobilier
et réduit les personnages -
quant il les tolère - à l'état de
silhouettes inutiles:
Il exacerbe la perspective des
dallages, pose les piliers com-
le
El{lise St-Jan à Utrecht.
me des portants sur la scène
d'un théâtre et fait descendre
des voûtes enveloppantes com-
me des coquilles, un lustre
aussi énigmatique qu'un pen·
dule figé dans sa course. Il éclai-
re enfin cet espace savamment
élaboré d'une lumière uniformé-
ment blonde. envahissante et
illogique, qui atténue les volu-
mes, simplifie les plans au point
de suggérer parfois la grille
d'un Mondrian ou les arcades
métaphysique d'un Chirico.
Non. Saenredam n'est pas le
seul à peindre des églises, mais
il est le seul à les peindre vi·
des. Mieux, c'est le vide qu'il
peint.
On ne manquera pas ça et là,
et non sans raison, de voir dans
cette obstination son goût quasi
exclusif pour "architecture ou,
sur un autre plan, le triomphe
de la Réforme aux Pays-Bas,
l'exaltation du dépouillement et
de l'austérité calvinistes. Cela
ne suffit pas. Pour mettre Saen-
redam à sa vraie place. il ne
faut pas le restreindre aux pein-
tres d'églises mais le situer
dans l'ensemble des petits maî-
tres qui l'entourent. Solidaire
parmi tous ces intérieurs cos-
sus et soigneusement astiqués,
ces ports grouillant de marchan-
dises. ces orgies villageoises,
ces natures mortes étalant les
pâtés entrouverts, les citrons à
demi pelés, les fruits vernissés,
les carafes miroitantes et les
verres à moitié vides, son œu-
vre prend alors une résonance
inattendue.
Le dénuement s'oppose à
l'exhibitionnisme et l'on se de·
mande si, face à cette société
hollandaise qui ne se lasse pas
de commander à ses peintres
les images de son opulence,
Saenredam ne serait pas tout
simplement contestataire com-
me le sont à leur manière,
Arman et ses poubelles, Warhol
et ses Campbell soup.
Marcel Billot
(1) 121, rue de Lille.
Un sentiment bizarre s'empare
du visiteur de l'exposition de
l'Art Flamand à l'Orangerie.
Certaines toiles ou certains
peintres lui apparaissent comme
des points de repère. Il retrouve
avec plaisir la fresque cha-
toyante d'Ensor l'Entrée du
Christ à Bruxelles ou l'exubé·
rance ensoleillée des toiles de
R. Wouters. Ces œuvres fami·
lières demeurent cependant iso-
lées dans un paysage nocturne
de terres inconnues. L'impres·
sion d'étrangeté qui se dégage
ainsi de cette exposition se
trouve encore accusée par la
diversité frappante de ce que
l'on n'ose à peine appeler une
école, tant celle-ci paraît défier
les normes de la cohérence. Au
premier regard on voit mal, en
effet, quel principe mystérieux
a déterminé le regroupement
d'œuvres si différentes, sinon
qu'elles ont toutes été créées
en Flandre au cours d'une pé-
riode s'étendant approximative-
ment de 1880 à 1940.
Au seuil de l'exposition,
l'œuvre d'Henri de Braekeleer et
celle de van Rijsselberghe indi·
quent toutefois, d'une manière
révélatrice, une rupture entre
deux mondes. Tous deux ont,
d'une façon presque contradic·
toire, vidé les apparences du
réel de leur support. L'œuvre
d'Henri de Braekeleer baigne
dans le vacillement immobile
d'espaces confinés où le silence
s'installe avec l'attente anxieu-
se d'une absence en perpétuel
devenir.
L'espace ai n si découvert,
Ensor va le remplir de ses phan-
tasmes qui empruntent à ses
terreurs enfantines et aux han·
tises de son subconscient les
aspects horrifiques d'une mas·
carade qui n'est pas sans rap-
peler les hallucinations de Poe.
L'extraordinaire y revêt les
apparences du quotidien et les
rues d'Ostende, les chinoiseries
des brocanteurs deviennent le
lieu d'un sabbat démoniaque.
Bientôt la lutte avec les forces
du mal étend ses ravages, les
artisans de la persécution mul-
tiplient leurs coups en tous sens
et même les espaces les plus
sublimes ne sont plus à l'abri
de leurs atteintes. Ensor de·
viendra alors pareil à l'Homme
de Douleur. assailli de toutes
parts, ignoré et bafoué, muré
dans ce silence de supplicié et
Les bolides au
,
musee
GALERIE RIVE DROITE
3, rue Duras - Paris 8' - 265-33-45
MOURAUQ
Exposition prolongée jusqU'au 7 mars
dans l'attente muette de cette
résurrection tardive, parodie
dérisoire et grotesque du triom-
phe condamné.
Cet espace est aussi celui
de van den Berghe. La consis-
tance opaque et les couleurs
graves de ses premières toiles
sè déchirent comme des fruits
mûrs pour faire place à des lam·
beaux aux formes tentaculaires
et à des monstres menaçants.
Ailleurs, cepend;mt, les pein-
tres flamands semblent s'ingé-
nier à déguiser leurs spécula-
tions sous les formes rassu-
rantes de l'espace familier. Tout
se passe comme si van de
Woestijne, Minne ou de Saede-
leer s'étaient appliqués à conju-
rer leurs démons en s'inspirant
de l'imagerie religieuse ou des
paysages que leur avaient lé-
gués les siècles. Sous leur pin-
ceau nous redécouvrons, dans
Jeur fraîcheur primitive, les vas-
tes étendues de la perspective
et le visage trop humain de la
suavité divine révélés par les
maîtres du XV· siècle. Bientôt
cependant la fixité insolite d'un
regard ambigu, la pâte crayeuse
d'une neige trop blanche, la dis-
torsion exaltée d'un geste dé-
noncent sournoisement J'impos-
ture et ses illusions. Ainsi, la
sérénité admirable des Dor·
meurs trahit-elle l'accablement
abruti des mauvais bergers,
tandis que le visage du Christ
se brouille dans la buée des
Jarmes refoulées. La fantasma-
gorie captée au gré des images
anciennes et pieusement recon-
vertie, selon les deux sens du
terme, dans le langage quoti-
dien, avec une patience orien-
tale, aboutit ainsi à en démen-
tir l'apparente quiétude et à y
insérer une dimension irration-
nelle : cette lumière laiteuse et
asthénique qui est le tissu des
rêves.
Ainsi les artistes flamands
ont-il tracé, par des voies sou-
vent divergentes, les limites
d'un espace nouveau dont de
Smet a élaboré l'architecture
tandis que Permeke en a tracé
l'horizon et campé les acteurs.
C'est par l'œuvre de ce géant
que s'achève cette exposition:
paysages illimités où la char-
pente de l'homme se dilue dans
l'éclat soufré d'une lumière
inquiétante chargée d'orages èt
d'angoisses.
Guy C. Buysse
Immobiles, ils composent sur
la piste tendue à travers la gran-
de nef du Musée des Arts déco-
ratifs une surprenante figure de
ballet.
Ces voitures plus fréquem-
ment aperçues comme des for-
mes fuyantes, accompagnées
par le vacarme des échappe-
ments libres et d'enivrantes
odeurs d'huile, se retrouvent
briquées, luisantes, désodori-
sées, presque démystifiées dans
l'atmosphère compassée du mu-
sée. Les qualités qui leur appor-
tent l'efficacité: profilage, astu-
ces mécaniques, recherche
d'une totale adhérence, d'une
plus grande légèreté, nous ap-
paraissent composer une étran-
ge beauté.
Ces formes qui nous sédui-
sent sont le fruit d'une évolution
continue, au long- des années et
presque de saison en saison,
selon les développements de la
technique, les options mécani·
ques ou les règlements de cour-
se. Les formidables monstres au
capot démesuré, aux formes
brutes, s'affinent et perdent leur
aspect de mastodonte pour re·
vêtir des allures de pur-sang
merveilleusement déliées, avant
de se métamorphoser en pois-
son, puis en insecte. A chaque
époque, quelques réussites ex-
ceptionnelles donnent le ton et
déterminent une mode. L'esthé-
tique prend alors le pas sur la
mécanique, l'une et l'autre tou-
jours intimement liées. La Bu·
gatti n'est pas seulement la voi-
ture la plus racée des années
3D, c'est également celle qui ga-
gne, parce que l'esprit de s-on
constructeur s'est tendu vers la
perfection sur tous les plans et
se préoccupe aussi bien de la
beauté de son moteur, de ses
roues, de la netteté de sa ligne
que de l'efficacité des solutions
techniques mises en œuvre. Il
en est de même pour la Mercé-
dès de Fangio, la Jaguar des 24
Heures, la Lotus de Clark ou la
Porsche de Siffert.
Sur les piédestals où se trou-
vent ces vedettes, auréolées de
fulgurante gloire, notre œil est
appelé à contempler ces formes
soumises à des fonctions, nées
d'aucune émotion, mais d'une ri-
goureuse science, et cependant
sensibles. Du croquis initial à la
réalisation définitive, elles ont
allié à tous moments la techni·
que la plus avancée aux concep-
Etude pour la Sigma.
tions esthétiques les plus auda-
cieuses. Les artistes, parmi les
premiers, se sont passionnés
pour ces grands jouets, pas seu-
lement sous le coup d'une exci·
tation passagère pour un fasci·
nant gadget, mais sans doute
séduits par cette force en pleine
expansion qui cherchait sa for-
me ; peut-être également par un
inconscient besoin de s'appro-
prier les pouvoirs et les vertus
de la star rivale, de la posséder
avant qu'elle ne les possède,
pour découvrir, avec elle, de
nouvelles notions de temps,
d'espace et d'équilibre, dont les
relativités vont transformer leur
vision. Ils ont donné libre cours
à leur frénésie au volant de leur
cpvale, parcourant les paysages
déchirés comme ils éclataient
les plans de leur tableau ou de
leur sculpture, découvrant dans
la vitesse des énergies nouvel-
lement assemblées.
Aucune confusion de genre
n'a sans doute été cherchée
dans la manifestation du Musée
des Arts Décoratifs. Nous y
trouverons le plaisir un peu ma·
sochiste de côtoyer des vedet-
tes dont l'usage nous sera, hé·
las, refusé, objets de culte et
mirages pour nos instincts de
puissance..
Jean.François Jaeger
La Quinzaine littéraire, du 1- au 15 17UJTS 1970
17
PHILOSOPHIE
La philosophie
Le livre de François Châte·
let: La Philosophie des pro-
fesseurs, écrit par un pro-
fesseur de philosophie, évo-
quée ici par un professeur de
philosophie... pourrait paraître
typique de ce qu'on dénonce:
le serpent qui se mord la
queue, le débat interne et l'au·
tocritique qui ne fait de mal
à personne, d'autant que cette
autocritique comporte toujours
une réserve, puisqu'elle est le
produit d'une réflexion théori·
que liée à une pratique de
c quatre lustres -, l'on a
connu les classes terminales,
la sélection de la Khâgne et
l'expérience du département
de philosophie de Vincennes,
c'est-à-dire à une pratique suf-
fisamment complète et dispa-
rate pour avoir le droit de
juger... ou tout au moins la
possibilité de prendre ses dis·
tances!
1
François Châtelet
l,a philosophie des professeurs
Grasset éd., 230 p.
Cependant nous ne sommes pas
$ur ces terrains et François Châ·
telet nous met en garde. dès le
début contre cette interprétation
contestable et psychologiste. En
effet le livre, et son titre, ne doi.
vent pas être pris comme l'an·
nonce d'une critique des' ensei.
gnants de philosophie - somme
disparate d'individus - de toutes
opinions .et de tous caractères, de
Sénik l'indésirable, au professeur
modèle que l'Inspection Générale
note au maximum ou que le minis·
tère, accentuant la hiérarchie
bien connue' et concurrentielle,
prônent en « Chaire supérieure ».
Car l'analyse de Châtelet est
d'abord destinée à éviter le piège
du vécu, et l'illusion « psychophi.
losophique» d'une indépendance
que nous n'avons pas.
« Il s'agit d'abord de critiquer
résolument l'enseignement actuel de
'la philosophie tel qu'il est défini
institutionnellement, afin de met-
tre à jour sa place et sa fonction
dans la lutte politique et, pour ce
faire, de définir les moyens qu'il
utilise ».
On voit à quel point ce livre, est
salutaire qui dit clairement ce que
l'on tend à cacher, plus encore
depuis Mai qu'avant : le dévoile·
18
ment, fait alors dans les masses,
de la fonction de classe de l'Uni-
versité et, plus spécialement de
l'enseignement de la philosophie
en classes terminales, dans le cadre
de la préparation aux KN.S.,
dans l'enseignement supérieur,
bloque la reconnaissance de struc·
tures par rapport auxquelles nous
ne voulons pas avouer notre dé-
pendance.
Aussi pour en faire prendre
conscience, François Châtelet met·
il en lumière les conditions objec·
tive., communes. Dès la première
ligne est indiquée la spécificité de
l'institution de la philosophie en
France : son enseignement' pour
tous' les élèves du secondaire, en
« classes terminales ». Quel est
alors le rôle de ce « couronnement
qui se veut situé dans l'extrême
généralité » ? Quelle' philosophie
y enseigne.t.on ? Et comment, au·
delà des spécialistes, cet enseigne.
ment fournit·il « à qui pense, à qui
écrit, à qui décide en ce pays ses
concepts.•clés et ses valeurs pri.
mordiales ? » De façon plus généra-
le il « permet à l'adolescent, bien
doué et soutenu par sa famille de
faire sa place dans la société de son
tem"s» et « possède ce privilège
redoutable de rendre digne l'indi.
gnation, critiquable la critique,
acceptable l'acceptation ; de tout
ramener à l'étiage commun, la
religion, l'université, la vie des ré·
gions, la politique mondiale, de
tout disposer en colonne par cinq;
de tout comprendre et de tout re·
cevoir ; de définir ce que, désor-
mais, on va appeler « l'objectivi.
té ».
Les annexes du livre montrent
comment les programmes, pour
qu'ils soient, n'en sont
pas moins exigés, et constituent
déjà un cadre.'
L'efficadté immédiate, celle du
baccalauréat, en est l'enjeu. Et ce
dyptique montre la distorsion en·
tTe la I( liberté assurée au profes.
seur à chaque page des instruc-
tions ministérielles (liberté d'opio
nion, liberté d'ordonnance, liber.
té de mét.hode... ) et la plate réa·
lité. » « De fait le professeur en
cla.,ses terminales peut procéder
comme b,on lui semble pourvu
qu'il sache faire aimer La Philoso-
phie et développer les capacités ré-
flexives en général. Mais ce libéra·
lisme apparent a une limite et
cette liberté déclarée sombre dans
la plus complète abstraction. Il y
a une sanction en fin d'année : le
,baccalauréat. » On croirait la re·
tombée du poème de Rimbaud :
« Le voyage »... le contraste entre
le rêve et la dernière réplique :
« Et le bureau » ?
Le tout, en référence aux ma·
nuels. Et certes, il est conseillé
(Instructions de 1925, celles du
libéralisme bourgeois et de l'apo-
gée de la philosophie des profes-
seurs, qu'il faudrait commenter de
près... ) « de ne s'en servir qu'acci.
dentellement », mais ils sont choi-
sis par l'ensemble des professeurs.
Ils sont la trame sourde et l'ex·
pression commerciale d'un dis-
cours analogique, sa dis-
tinction. De sorte que l'élève peut
s'y référer, et s'y retrouver, dans
ses dissertations comme à l'exa·
men, et le manuel, sera, qu'on le
veuille ou hon, le miroir défor·
mant où l'enseignant découvrira ce
qu'il n'a pas cru dire.
Prenant ces repères objectifs :
programmes, examens, manuels,
comme indice, Fr,ançois Châtelet
va développer dans une analyse
descriptive les lieux communs et
le proces.sus commun à tous les
secteurs et tous les niveaux de la
Philosophie scolaire et universi-
taire (que Fr.ançois Châtelet dési.
j(Ile, en s'amusant, des initiales
P.S.U.). C'est pourquoi il ne s'at-
tachera pas à l'enseignement supé.
rieur en lui·même : « réitération
et dérivation» de l'enseignement
donné dans le secondaire; il est,
comme le rappelait le ministre
Guichard contestant la validation
de la licence d'enseiplement à
Vincennes, destiné à former de
bons agents de la P.S.U. La P.S.U.
se définit d'abord par son incroya-
ble capacité d'intégration.
Ce mode d'intégration 'est aussi
plus modeste et s'accommode d'un
électismequi convient bien à l'en.
seignement de la philosophie
quand on a perdu confiance dans
les valeurs dominantes. Seuls le
« Moi·je », sujet « psychophiloso-
phique » que Châtelet désigne
comme premier lieu commun, et
l'Homme, second lieu commun:
source et achèvement, unifient cet
amalgame. Entre les deux pôles
les autres « lieux communs» : le
concret, l' histoire de la philoso-
phie, les sciences de la nature et
les sciences humaines ont des pro·
cessus analogues et des rôles par.
ticuliers. Et la récupération ré·
cente sciences humaines pero
met de fermer le cycle : l'ordon.
nance de la P.S.U., comme chacun
de ses ch,apitres, de ses cours,
comme l'idéal de la dissertation
bien faite ou du chef·d'œuvre
constitue une totalité achevée.
L'analyse descriptive que François
Châtelet mène de proche en pro·
che nous y conduit comme si de
rien n'était, encore faudrait·il la
suivre pour voir la précision que
l'auteur apporte dans les différen·
ces.
La P.S.U. en appelle aussi aux
« grands auteurs» et confronte
leurs « subjectivités libres », hors
de toute référence historique puis.
qu'il s'agit de pensées éternelles:
« 'comme en un dialogue des mort,
Platon dialogue avec J.•P. Sartre
et Bergson avec Zénon l'Eléate ».
Par,allèlement elle a recourlt aux
faits pour échapper à l'analyse.
Le « Faitalisme» que dénonce
Nietzsche comme typique de la dé-
cadence, répond au lieu commun
« concret» et permet de ne rien
conclure : oui mais... oui mais,
qu'il s'agisse du socialisme ou du
capitalisme, on en appelle à 'la
neutralité.
Dans un cas (histoire de la phi.
losophie) comme dans l'autre
(concret) il s'agit d'un nivellement
où tout est édulcoré. La façon de
manier les auteurs, de les lier à
tel problème en un réHexe condi·
tionné, de le8 in8érer dans une sé·
rie qui dénature leur pensée (la
thèse de Sartre à propos de l'Ima·
gination), de les réduire au P8Y-
chologisme (Descartes, inventeur
de ce « truc » pédagogique commo-
de qu'est le doute... ) n'a d'égal
que l'irrespect pour les sciences :
« Galilée avec son lustre (sans le
tribunal du Saint-Office), Newton
avec sa pomme (sans la révolution
théorique qu'il détermine) pero
mettent d'esquiver les problèmes ».
Tel semble trop souvent l'inten·
tion de cette philosophie du Ques.
tionnement.
Pour avoir démonté les rouages
de la P.S.U. et avoir cerné les
idées directrices (éclectisme et inté-
gration, banalisation et postulats
normatifs, démagogie et neutralité
etc) qui correspondent au vide
théorique et à la fonction sociale
de l'en8eignement de la bourgeoi.
sie, le livre de François Châtelet
est important. Ce qui n'exclut
pas l'aisance dans l'écriture et la
pensée. On sent à la lecture une
saine gaîté à critiquer le pourris-
sement de cet enseignement qui
(comme beaucoup d'autres) « ad·
des professeurs
ministre un cadavre avec défé-
rence :Il.
Au-delà des collègues qui «trou.
veront le temps» de lire les 250
pages' alertes, synthétiques, par·
fois trop allusives, parfois trop
brillantes, François Châtelet s'a·
dresse aux élèves, aux étudiants,
à tous ceux qui, d'une spécialité à
l'autre, s'interrogent sur la pesante
survie de l'Université, de la phi.
losophie et de la culture bour-
geoise. Un livre qu'il faut discuter,
armes en mains (je veux dire :
manuels et cours), enseignants et
enseignés...
L'aisance n'exclut pas l'exigen-
ce : le mérite de Châtelet est de
situer l'enseignement de la phi-
losophie dans sa fonction sociale,
comme idéologie de la classe do-
minante, sans se laisser prendre
au piège du « savoir », sans pra·
tiquer l'auto-censure habituelle à
la « défense de la philosophie»
devant les menaces réactionnaires.
Car si l'enseignement de la phi-
losophie est, tout relativement et
malgré sa confusion « un lieu de
résistance à la bêtise dominante ".
c'est tout relativement! et
l'i d é 0 log i e anarcho-chrétienne
qu'évoque François Châtelet risque
éventuellement, devant le dévelop-
pement de mouvements lycéens et
étudiants, plus souvent de freiner
que d'aider.
Dans ces conditions, les limites
du livre ne répondent pas à ce
qu'on attendait; car manque l'ana·
lyse de ces luttes politiques en
rapport à quoi l'auteur annonçait
qu'il déterminerait Il la place et la
fonction de l'enseignement de la
philosophie », comme est partiel
aussi le rôle que l'auteur propose
à l'enseignant dans la lutte contre
l'idéologie de la P.S.U.
Certes, il s'agit « d'utiliser ce
lieu qu'est l'enseignement de la
philosophie dans les lycées et dans
François Châle/el,
les facultés pour cntr.quer cet en-
seignement ». Mais, à en rester là,
le risque de récupération par la
P.S. U. demeure. Aussi la dénon-
ciation doit·elle comporter la ré-
pudiation pratique de la pensée
spéculative. La lutte idéologique
ne se mène pas qu'avec des mots.
Sans l'action politique la critique
théorique devient IC critique )J.
Et si François Châtelet s'était
interrogé, comme il le fait, au
terme du chapitre sur les sciences
humaines à propos de Freud (et
de l'ethnologie! ) nous savons
« ce qu'il resterait de l'èdifice
théorique de la P.S.U. si elle don-
nait réellement la parole)J.. . ' à
Marx, ce lien à la pratique poli-
tique se serait sans doute imposé.
Encore est·ce une fausse ques-
tion : la P.S.U. ne donne jamais
la parole au discours marxiste s'il
reste lié à la pratique révolution-
naire. François Châtelet le sait
bien, pour l'éprouver au départe-
ment de philosophie de Vincennes.
Aussi faut-HIa prendre dans ces
« luttes rebelles » auxquelles il fait
allusion et qui actuellement com-
portent le risque de répression.
Jeannette Colombel
Une nouvelle forme d'équipement'culturel
LE COLLÈGE GUILLAUME BUDÉ DE YERRES
a 1 CES 1200 élèves : enseignement général
b / CES ·1200 élèves : enseignement
scientifique et spécialisé
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f 1 Salle de sports avec gradins (1000 places)
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garderie d'enfants; conseils sociaux,
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1 / Maison des jeunes
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'f théâtre. galerie d'exposition. musêe.
..... . ...Jill centre d'enseignement artistique
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TOUT AU LONG 'DE LA JOURNtE. DE LA SEMAINE ET D.E L'ANNtE. PAR LES JEUNES COMME PAR LES ADULTES,
ASSURE LEUR PLEIN EMPLOI.
réalisation
La Quinzaine littéraire, du 1· au 15 mar. 1970
gllPL·Abbaye. Yerres - 91. Essonne - 925.39.80
1.
POLITIQUE
Les voix du silence
Le 5 décembre 1969 une
trentaine de membres du
Groupe d'initiative .pour la dé-
fense des droits civiques, or-
ganisation proclamée publi-
quement en Union Soviétique
en mai 1969, organisaient une
manifestation à Moscou pour
le respect des droits garantis
par l'article 125 de la Consti-
tution (liberté de parole, de
réunion, de presse, de ma-
nifestation); 16 jours plus
tard, le 21 décembre, une tren-
taine de manifestants, à l'ap-
pel du même Groupe, se réu-
nissaient sur la Place Rouge
devant le mur où sont enfouies
les cendres de Staline pour
manifester contre la réhabili-
tation de Staline. Dans les
deux cas la police dispersa
violemment la manifestation.
1
Samizdat 1
La voix de l'oppositwn
communiste en U.R.S.S.
Edité par la Vérité
Réédité par Le Seuil, 644 p.
Le gros volume qui vient de
paraître sous le titre Samizdat l,
lu voix de l'opposition commu-
niste en U.R.S.S., publié par les
trotskystes français de l'Organi-
sation Trotskyste pour la recons-
truction de la IV· Internationale,
permet de comprendre l'origine,
la nature et le sens de ces mani-
festations, qui se répètent depuis
1965 et traduisent la montée lente
mais régulière d'une opposition
de gauche que la répression ren-
force, loin de pouvoir la briser.
Les textes ici réunis couvrent la
période qui va de la fin de la
seconde guerrc mondiale à ces
dernièrcs semaines. De l'évoca-
tion de la grève générale des dé-
portés de Vorkouta (1953) qui ou-
vrit la première faille dans le
système des camps, à l'appel du
Groupe d'Initiative pour la dé-
fense des droits civiques, les di-
vers moments d'une longue lutte
sourde. méconnue, sont
ici évoqués par la bouche de
ceux·là mêmes qui en furent ou
en sont les pionniers.
La nature de cette lutte, l'écri-
vain Constantin Paoustovski la
définit dès le 22 octobre 1956.
Ce jour.là devait se tenir un mee-
ting officiel pour condamner
l"f/omme ne vil pas seulement de
JlU.in. roman de Doudintsev qui
20
dénonce certaines pratiques bu-
reaucratiques. Mais ce jour.là en
Pologne, des dizaines de milliers
de travailleurs réunis en assem-
blées et en mettings affirmaient
leur volonté de prendre en mains
leur destin; mais ce jour.là, en
Hongrie, les meetings se multi-
pliaient dans les Universités et les
étudiants de l'Université techni-
que décidaient d'organiser une
manifestation de solidarité avec
la Pologne et d'envoyer des délé-
gations dans les usines. Egale-
ment, ce jour.là à Moscou, le mee-
ting qui devait condamner Dou-
dintsev fut envahi par des cen-
taines d'étudiants et par les écri-
vains fondateurs d'un syndicat
autonome clandestin qui le pri-
rent en mains. Paoustovski y dé-
clara dans un discours que Sa-
mizdat 1 reproduit :
« Le problème est que dans no-
tre pays existe impunément et
prospère même jusqu'à un certain
point une couche sociale tout à
fait nouvelle, une nouvelle caste
de petits·bourgeois. Cest une nou-
velle caste de carnassiers et de
possédants, qui n'a rien de com-
mun avec la révolution, ni avec
notre régime, ni avec le socia-
lisme ». En affirmant la nécessité
de combattre ces c carnassiers »,
Paoustovski concluait:
c Il faut mener le combat jus-
qu'au bout. Ce n'est qu'un début.»
(p. 143·146).
Après l'écrasement de la révo-
lution hongroise et la confisca-
tion de l'Octobre polonais, l'oppo-
sition se reconstitue au milieu des
écrivains autour de la revendica-
tion du droit à la parole. C'est ce
que les auteurs de Samizdat 1 ap-
pellent «l'opposition littéraire »,
inorganisée, que sa volonté d'ar-
racher la liberté d'expression,
dans le seul cadre même de la lit-
térature, entraînait, involontaire-
ment sans doute, à poser à nou-
veau des revendications de carac-
tère politique.
Toutes les traditions de la lit-
térature russe donnent à celle.ci,
en effet, un rôle social éminent.
Le c réalisme socialiste », lui-
même, en proclamant les écri-
vains des Il: ingénieurs» des âmes,
a sanctifié ce rôle social, l'a ins-
titutionnalisé. Cela seul suffisait
à donner au plus minime exercice
de ce droit à la parole une impor-
tance extrême et donc une dimen-
sion explosive. Soljenitsyne en est
un exemple frappant : une Jour-
née d'Ivan Denissovitch apparaît
sans doute assez fade aujourd'hui,
comparé aux Récits de Kolyma
de Chalamov ou au Témoignage
de Martchenko, mais sa publica-
tion officielle en U.R.S.S., dans
les colonnes de Novy Mir, publi-
cation imposée, semble·t·il, par
Khrouchtchev à une minorité ré-
ticente du Bureau Politique, était
un acte politique très important
parce qu'elle levait le voile sur un
moment du passé aux conséquen-
ces toujours actuelles. C'est pe\!
après, d'ailleurs, que commencèrent
la réaction et les procès contre les
écrivains dont les vérités, même
partielles, étaient trop explosives.
En même temps commençait le
lent processus de la réhabilitation
de Staline, nécessaire à toute ten-
tative de resserrer le corset de la
bureaucratie. Ainsi le combat
pour la liberté de parole devint
combat pour le respect des droits
garantis par la constitution, étroi-
tement lié à la lutte contre la
réhabilitation de Staline.
Au premier plan de ces com-
bats des fils de vieux-bolcheviks
(Pavel Litvinov, Piotr lakir, Leo-
nide Petrovski), un vieux bolche-
vik rescapé de Kolyma, Alexis
Kosterine, qui maintiennent une
fragile continuité historique. Leurs
textes sont sans doute les plus ri-
ches du volume. L'importance de
cette continuité, Piotr Grigorenko
la souligne lorsque dans son dis-
cours prononcé aux funérailles
d'Alexis Kosterine le 14 novem-
bre 1968 - le premier meeting
libre en U.R.S.S. depuis les funé-
railles du trotskyste Abraham
loffé en 1927 - il affirme :
c Il y a très peu de temps que
je connais Alexis. Il y a moins de
trois ans. Mais lai passé à ses
côtés une vie tout entière. Mon
ami le plu!J proche m'a dit, du vi-
vant même d'Alexis Kosterine :
« C'est Kosterine qui t'a créé ». Et
je ne le contestai pas. Oui il m'a
créé: du révolté que l étais, il a
fait un combattant. »
Combattant. C'est le mot qui
définit sans doute le mieux les
auteurs de la grande majorité des
textes de Samizdat 1. Une force
tranquille s'affirme chez ces hom-
mes qui veulent en même temps
défendre l'Union Soviétique et en
balayer ceux que Paoustovski dé-
nonçait dès 1956 comme les pires
ennemis du socialisme : le docker
Anatoli Martchenko, condamné à
six ans de camps de concentration
de 1961 à 1966, condamné depuis
l'admirable lettre qu'il écrivit aux
travailleurs tchécoslovaques (pp.
398·403) à trois nouvelles années
de camp, Larissa Daniel, Piotr
Grigorenko, Boukovski, le prési-
dent du kolkhoze Ivan lakhimo-
vitch - dont la Komsomolskaia
Pravda reproduisait le journal
de président cmodèle» en 1964 -
et qui croupit aujourd'hui dans
un asile, le poète Vadim Delau-
nay, le mathématicien Léonide
Pliouchtch.
S'il est impossible d'analyser ici
les nuances et les activités d'une
opposition communiste qui fon-
dait dès 1961 en Ukraine une
Union Ouvrière et PaY!Janne dont
Samizdat 1 reproduit une partie
du programme, qui vient de se
constituer en une organisation
publique et qui organise des ma-
nifestations, s'il est impossible ici
d'évoquer le contenu fort riche de
la soixantaine de textes reproduits
dans Samizdat l, s'il est impossi-
ble de détailler le contenu d'une
politique qui s'affirme comme
une volonté de «retour à Lénine
et d'ouvrir «la seule alternative
au capitalisme et au c socialisme
stalinien, le socialisme marxiste
léniniste régénéré et débarrassé
de la boue » (Kosterine), on peut
dire que les textes de Delaunay
et de Kosterine, de Grigorenko et
de Iakhimovitch, de Pliouchtch
et de Iakir, d'Alexeev et de Mart-
chenko, de Larissa Daniel et de
Pavel Litvinov rassemblés dans
Samizdat 1 mènent tous plus ou
moins directement à la conclusion
du dernier texte rédigé par Ivan
Iakhimovitch avant son arresta-
tion et où, se posant sans la
moindre ambiguïté comme un
combattant du socialisme et de la
classe ouvrière, comme un défen-
seur des conquêtes d'Octobre, il
conclut par ces mots :
« Communistes, en avant! Com-
muniste!J, en avant!
Avant tout, c'est un danger pour
le pouvoir soviétique lui· même
quand les homme!J sont privés de
liberté pour leuT!J convictions,
car il ne !Je passera pas longtemps
avant que lui aussi soit privé de
liberté.
Les puissants de ce monde sont
forts parce que now sommes à
genoux.
Levons·nous.» (p. 429·433).
Jean-Jacques Marie
Du communisme à la collaboration

critique et métaphysique
sociale de l'occident
Si l'on ne partage pas l'opti-
misme de Dieter Wolf sur le fas-
cisme « irrévocablement vaincu par
la Seconde Guerre mondiale», ni
le jugement favorable qu'il porte
incidemment sur le préfet de p0-
lice Jean Chiappe, si le mot « in-
vasion » pour désigner le débarque-
ment allié en 1944 (p. 393) est de
nature à choquer la sensibilité fran.
çaise (mais peut-être s'agit-il d'une
maladresse de traduction ?), il
te que ce Doriot, sous-titré : Du
communisme à la collaboration, est
un portrait brossé avec une lenteur
minutieuse, une application opiniâ.
tre et un souci constant de vérité.
Maurice Chavardès

qUI
est aliéné
?
MAURICE CLAVa
Er
FLAMMARION
sé, sur lequel Dieter Wolf se pen·
che en passant, est l'imprégnation
d'hommes politiques français (dont
la réputation de démocrates n'a
guère été mise en doute) par les
idées fascistes. C'est le cas, par
exemple, de Daladier, qu'on vit, en
1939, recourir à une propagande
animée des principes du P.P.F. :
à l'approche du conflit, le « tau·
reau du Vaucluse », reprenant plus
d'une idée à Doriot, « se conduisit
en dictateur possible », ainsi que le
notèrent alors - mais on l'a un peu
oublié - Jacques Debû·Bridel et
Alfred . Fabre-Luce, lequel avait
rompu, après Munich, avec le
P.P.F.
Ce qu'il '11 a
et d'élémentaire dans le fas-
ofsme n'empiohe pas la f..-
aination qu'il peut ezeroer
sur oertains intelleotuels.
allemand, italien, espagnol ou fran·
çais : un nationalisme exaspéré, la
création d'un parti unique (Doriot
y échouera à Vichy à cause de
Pétain et de Laval), le principe du
chef et l'idée d'élite (cf. l'hymne du
P.P.F. : « Ecoute Doriot qui t'ap-
pelle - Enfant de France, vers le
plus noble but!»), la formation
d'un front contre le marxisme, la
démocratie et les Juifs (dès juillet
1940, des membres du P.P.F. sac·
cagèrent des magasins appartenant
à des Israélites et tentèrent, le 15
août, d'incendier la synagogue de
Vichy).
Ce qu'il y a d'irrationnel et d'élé-
mentaire dans le fascisme - et que
l'ouvrage de Dieter Wolf met assez
bien en lumIère - n'empêche pas
la fascination qu'il peut exercer
sur certains intellectuels. Il est édi-
fiant de rappeler à cette occasion
l'enthousiasme béat de Drieu La
Rochelle parlant du « rendez·vous
à Saint-Denis» (où se rassemblè-
rent, en juin 1936, les fondateurs
du P.P.F.) : « On y vient avec ou
sans gants, en blouse ou en salo-
pette, à pied et en voiture». Et
tout de même le vertige d'un Thier-
ry Maulnier, d'un Jean-Pierre
Maxence, d'un Alfred Fabre-Luce,
« se hasardant un peu étourdiment
sur le sol vierge du fascisme».
Contradiction trompeuse : la pen-
sée française a toujours eu beau-
coup de mal à se dégager de la
caste, à se faire « socialiste ».
Par une autre contradiction -
non moins apparente - la haine
de la ploutocratie qui, par moments,
prenait un aspect anticapitaliste,
n'a jamais empêché Doriot de tou·
cher des fonds de diverses banques
parisiennes (dont Rothschild, Drey-
fus et Lazard), d'industriels de l'au-
tomobile et de l'alimentation, de
plusieurs associations patronales et
des Aciéries de l'Est. En marge de
quoi, on devine l'intérêt d'une étu·
de d'ensemble sur lp. financement
des ligues d'extrême-droite en Fran-
ce de 1930 à 1945...
Un phénomène rarement analy.
Si impartiale qu'elle se veuille,
une biographie de Jacques Doriot
court le risque de paraître majorer
un homme et, par voie de consé-
quence, un mouvement politique
relativement secondaire. C'est sans
doute afin de parer à ce reproche
que Dieter Wolf - jeune historien
allemand qui n'a guère connu d'ex.
périence le nazisme et la Seconde
Guerre mondiale - a entendu re-
placer le Parti populaire français et
son fondateur dans le contexte du
fascisme et de la collaboration avec
l'Allemagne hitlérienne, parmi les
autres personnages et mouvements
similaires auxquels il s'est efforcé
de restituer leur véritable échelle.
S'il n'y est pas toujours parvenu,
on lui accordera cependant que sa
peinture des années 20, son évoca-
tion de février 1934, son analyse
des milieux collaborationnistes de
Vichy sont, en général, justes et
objectives.
Sur un tel fond d'histoire, le
métallo Doriot, amateur de boxe
et de théâtre, socialiste antimilita-
riste en 1917, secrétaire des Jeu-
nesses communistes, enfant gâté,
puis enfant terrible du P.C.F. et
de Moscou, partisan de l'ouverture
vers la S.F.I.O., battu par Thorez
dans la lutte pour le pouvoir à l'in.
térieur du parti, schismatique après
1934, chef d'un mouvement natio·
naliste pro-mussolinien et pro-hitlé-
rien, munichois en 1938 (mais, en
dehors de ceux des députés commu-
nitses, deux votes seulement s'ex-
primeront contre Munich au Parle-
ment), partisan d'une entente tota-
le avec l'Allemagne en 1940, et,
pour finir, adversaire malheureux
de Laval, puis triomphateur déri-
soire, à Sigmaringen, de Darnand,
Bucard et Déat - cet aventurier
qui devait mourir banalement, en
1944, dans un bombardement, ce
« fils du peuple» (son père était
forgeron), cette « force de la nature
prolétarienne » qui, sans drame de
conscience, franchit le fossé qui sé·
parait Staline de Hitler, apparaît
comme le meneur fasciste type.
Il est intéressant de noter que
sa conversion, après la rupture de
1934, est un ralliement sans condi-
tions à la définition du fascisme
valable, à quelques nuances près.
pour tous les fascismes, qu'ils soient
1
Dieter Wolf
Doriot
Trad. de l'allemand
par Georgette Chatenet
Fayard éd., 482 p.
La Quinzaine littéraire, du 1
W
au 15 mars 1970 21
LIRGUISTIQU.
Sollers parle
nément une histoire de castra-
tion.» Balzac aura cependant
écrit son texte en tournant ellip-
tiquement autour d'un manque
qu'il ne peut pas dire constituant
ainsi le tissu symholique et son
trou, l'œil et sa tache aveugle.
Il faut lire Sarrasine puis le
montage et la partition qu'en fait
Barthes. La nouvelle n'étant plus
finalement, que ce montage où elle
est incluse. Ce texte - classique-
est un pluriel économisé. Il parle
en rêvant, et il rêve qu'il parle.
Il n'a pas à se rendre compte qu'il
est écrit. Il sait quelque chose
qu'il ne sait pas et sur quoi il se
fonde pour se raconter, quelque
chose qui l'autorise, l'interdit, le
sauve des interv,alles où il s'éva-
nouirait s'il les prenait en charge
et s'il les pensait. Il est tout entier
comme le fantasme, mis en scène
dans l'emhrasure d'une fausse fe-
nêtre logique: celle de l'antithèse
qui est sa matrice tonale. Comme
tel, il est « incomplètement réver-
sihle». Il faut, pour le susciter
dans son volume, le radiographier,
le plisser, le disperser, le faire ré-
gresser jusqu'à retrouver les tra-
ces du travail dont. il est l'efface-
ment et le le transfor-
mer en « galaxie de signifiants »
soumise à un mouvement topolo-
p:ique, à une indication continue.
C'est ce que Barthes appelle le
« texte étoilé» : indication du
fait qu'il peut commencer à sor-
tir de la toile, par interruption,
coupes, suspens, surgissement et
dérive des hlancs sous.jacents. ceLe
développement d'une énig'me est
hien celui d'une fugue. » De plus,
le texte classique (comme le dis-
cours névrotique) est appendu à
la méconnaissance de la castration
(c'est-à.dire au pénis de la Dière
maintenu coûte que coûte). « Un
doigt, écrit Barthes, de son mou-
vement désignateur et muet, ac-
compagne toujours le texte clas-
sique : la vérité est de la sorte
lonj{uement désirée et contournée,
maintenue dans une sorte de plé-
nitnde enceinte, dont la percée, à
la fois libératoire et catastrophi.
que, accomplira la fin même du
discours; et le personnage, espace
même de ces signifiés, n'est jama;s
Que le passage de l'énigme, de
cette forme nominative de l'énig-
me dont Œdipe (dans son débat
avec le Sphynx) a empreint my-
thiquement le discours ocdden-
tal. »
Or le castrat, dans Sarrasine, in-
mur et vitral;-e, qui est le règle-
ment et la mise en cause de la dif-
. férence : ce trait est caché dans le
texte classique, opérant et visihle
dans le texte moderne (d'où la dis-
parition de la figure, de l'image,
du personnage, du nom). Le mot
Sarrasine ne s'entend pas comme
il se lit : un Z vient, à l'audition
à la place d'un s. L'espace figu.
ratif est dicté par la méconnais-
sance de cette incision.
Mais résumons. Le texte d'Ho·
noré de Balzac commence par la
« description» d'un hal au Fau·
bourg Saint·Honoré. Apparaît un
« mystérieux vieillard » dont la
narration, par une série de détours
et de décrochages (minutieusement
repérés par Barthes), nous ap·
prendra qu'il est un castrat célè·
hre, Zamhinella, cause de la fortu-
ne de ses neveux. Zamhinella a été
responsahle de la passion mortelle
et aveugle d'un sculpteur vierge,
Sarrasine (c'est le récit dans le
récit : le narrateur essaye de ven-
dre cette histoire à une jeune fem·
me contre une nuit passée avec
elle. La narration de l'énigme
tourne autour d'un tableau, L'En-
dymion, de Girodet, lui-même
réplique de la sculpture réalisée
par Sarrasine avant qu'il s'aper-
çoive que Z n'était pas une fem-
me. Le récit, conçu comme mar·
chandise, hute sur le fait qu'il ne
peut ni nommer ni intégrer l'effet
de la castration : le narrateur
n' ohtiendra pas le corps qu'il dé·
sirait. « On ne raconte pas impu.
La Quinzaine.
Utt'ral ...
43 rue du Templ.,. Paris 4.
c.c.P. 15.:>51.53 Paris
80uscrit un abonnement
o d'un an 58 F 1 Etranger 70 F
o de six mois 34 FIEtranger 40 F
règlement joint par
o mandat postal a chèque postal
o chèque bancaire
cette carle à
M.

Ville
Date
net et de Julia Kristeva, que la
coupure qui fait apparaître le plus
nettement cette mutation dans
l'écriture est précisément datée :
Les Chants de Maldoror (1869).
Sarrasine a été écrit en novemhre
1830 (année où les mouvements li-
héraux et nationaux agitent toute
l'Europe). Barthes, en 1970, peut
réécrire cette nouvelle au point de
lui assigner exactement sa place :
celle d'un tahleau maintenant li-
sihle en chacun de ses points, d'un
ensemhle entièrement saturé, d'un
système qui enregistre la crise de
la représentation même. Le texte
de Balzac, nous explique Barthes,
est juste antérieur à cette aventure
de l'écriture qui définit la pointe
de notre modernité : il la frôle, la
dénie, la suggère ; il en suhit les
craquements, la fissuration, la
hrûlure, et cela au point vif que
Freud est venu définir : la castra·
tion. Sarrasine est le récit d'une
castration qui a lieu dans le récit,
et le récit de la cas t ra-
tion du récit comme récit. Bien
plus, nous pouvons ici en donner
le monogramme, la formule, le
chiffre : S/Z. Ce qui passe entre
les « personnages » du récit hour·
geois n'est rien d'autre, en défini·
tive, qu'une permutation et une
mutilation de lettres, une entaille
littérale en miroir. Entre le narra·
teur et celle qui l'écoute (entre
Balzac et son écriture) com-
me entre Sarrasine (le sculpteur
assassiné) et Zamhinella (le cas-
trat chanteur) se dresse un trait,
Abonnez-vous
1
Roland Barthes
SjZ
Le Seuil éd., 280 p.
« L'aventure a des passages dan-
gereux pour le narrateur. »
(Balzac).
Georges Bataille, en 1957, indi-
que avec sûreté l'importance
d'une nouvelle peu connue : Sar-
rasine (qu'il écrit d'ailleurs avec
un z) où il voit « l'un des som-
mets » de Balzac. Plus qu'un pro-
hlème formel ou technique, ce qui
compte à cette époque, aux yeux
de Bataille, c'est le fondement qui
ferait d'un certain nombre de tex-
tes, épars dans notre culture, les
symptômes d'un houleversement
ouvrant, comme il le dit, sur une
« vision lointaine». Le récit qui
révèle les possibilités de la vie
n'appelle pas forcément, mais il
révèle un moment de rage, sans
lequel son auteur serait aveugle
à ces possibilités excessives.» Nous
n'avons plus aujourd'hui, dans le
champ théorique désormais déga-
gé, à nous demander ce qu'il en
est de l'expérience d'un «auteur».
En revanche, nous savons que no-
tre travail doit porter sur les limi-
tes, les hords, l'épaisseur signi-
fiante et l'inscription historique
du fonctionnement des textes :
travail d'avant-garde, malgré tou·
tes les résistances ohscurantistes
(psychologiques), travail qui con·
solide une mutation idéologique
dont le frayage est inéluctahle.
Nous supposons démontré, après
les recherches de Marcelin Pley-
22
de Barthes
troduit dans le code culturel clas-
sique ùne fissure irrémédiable :
il est bien le représentant de sa
représentation écoilOmique. Ve-
nant à la place creusée et inverse
de la mère au pénis - envers
strict de l'essence (divine) -, il
(9U elle) perturbe comme l'écrit
Balzac « la mort et la vie, ma pen.
sée, une arabesque imaginaire, une
chimère hideuse à moitié, divine·
ment femelle par le corsage. >J Le
texte classique ne montre que sa
moitié, c'est un effet de gorge.
Entièrement déplacé sur la voix
(et pour cause), Z, le castrat chan·
teur (ou chanteuse) fait de cette
ressource vocale un « produit di-
rect de la castration, trace pleine
liée,. du manque. » De même que
le récit classique (dit réaliste) est
copie de copie (réglé sur une idéa-
lisation picturale du réel, écriture
inconsciente d'une image déjà
-écrite), de même, donc, que la lit-
térature est conçue par l'idéalisme
.esthétique comme un « rétrovi.
de la peinture (et jamais
.comme une machine signifiante
antérieure à toute saisie) ; de mê·
me, la mélodie. comme ],a figura.
tion (dont le point de fuite impré-
sentable est, dans notre culture, le
phallus) culmine dans la voix' ase·
xuée. On ce que rapporte
Stendhal (cité par Barthes) des
castrats vocalistes du XVIII" siè-
cle : que les femmes portaient
leurs portraits « un à chaque bras,
un au cou suspendu à une chaîne
d'or, et deux sur les boucles de
c.haque soulier. »
Le castrat est ainsi refoulé-su-
blimé. Sinon il ne serait évidem.
ment qu'un monstre, un corps
morcelé ou, comme le dit Balzac,
un vampire, un Faust, un alchi.
miste, une fée. Au niveau écono·
mique, il est d'autre part une
sorte de point.mort de la monnaie,
sa source neutre : « l'Or est subs-
titut du vide de la castration >J.
Sarrasine est implicitement le
le plus lucide sur la so·
ciété capitaliste en pleine expan-
sion : l'argent bourgeois est aussi
fondé sur l'exploitation d'une
plus-value liée à la
jouissance, ce que Lacan appelle
le « plus. de· jouir >J. Ce que nous
indique le texte, et ce qu'il redou-
ble dans son non.dit, c'est que
l'excrément se capitalise sous
l'apologie de « l'art >J, c'est que le
spectre idéologique de ],a 'bour-'
geoisie, de ses corps et de son ré-
cit, est composé de cette « castra-
ture» qui ressort dans sa voix et
dans sa parole, d'une prostitution
voilée et syntaxiquement neutrali.
sée assurée par un argent san-
glant qui en est le support sémi.
nal. Le récit bourgeois est un
« corsage >J : au·dessus de la cein-
ture de ce qui se fait, il s'accumule
dans sa sublimation stéréotypée.
La castration et l'argent passent
l'une dans l'autre : pour le « sa-
voir >J, il faudra payer.
Ainsi le récit·marchandise est
« la représentation du contrat qui
le fonde )1 ••« Raconter est un acte
responsable et marchand... dont
le sort (la virtualité de
tion) est en quelque sorte indexée
sur le prix de la marchandise, sur
l'objet du récit ». Dans Sarrasine,
cependant, le premier symptôme
de la crise apparaît. Echec de la
sublimation et récit de la sublima-
tion d'un échec, de l'impossibilité
« d'authentifier l'enveloppe des
choses, d'arrêter le mouvement di.
latoire du signifiant >J, ce texte est
déjà une critique. de tout « art >J
où s'accomplit la représentation
sauf le sexe, de la feuille de vi.
gne - de la feuille de signes -
qui soutient son dessin. S/Z est
ainsi l'exposé analytique et dra-
matisé de la manière dont le re·
foulé sexuel se cherche dans le dis-
cours, s'empare de lui et le guide,
oriente son glissement, ses distri·
butions, sa clôture; comment ce
refoulé ou ce blanc marqué, mais
non pensé, surdétermine le
champ discursif, informe sa clé, sa
pente, son alpha et son omega fic-
tifs. Le tissu du texte classique ne
reconnaît pas son travail qui reste
inconscient : or nous savons, par
Freud, ce qu'il en est de ce tissage
C9mme « origine» de l'écriture,
comment il correspond au jeu de
la femme tres8ant ses poils pubiens
pour fabriquer le pénis qui lui
manque. La reconnaissance du
sexe est ainsi prise indissoluble·
ment dans un filet d'écriture et
toute connaissance de l'écriture
entraîne une connaissance sexuel-
le. Le texte classique, Barthes a
raison de le souligner, est un féti-
che (une chimère qui parle à moi.
tié). Il tourrie autour d'un sujet
barré vide, d'un prédicat double
et flottant : il est la pensée dU'
trou dont il est le tour. On com.
prend pourquoi il souHre de l'ex.
position et de l'évitement de la
castration comme une contagion
en lui réprimée, une véritable gan.
grène ; comment cette coupure e8t
pour lui la destruction d'une idéo-
logie obsessionnelle de l'art, du
sens et de la beauté. La castration,
en effet, interrompt « la circula·
tion des copies (esthétiques ou bio-
logiques) elle trouble « la perméa.
bilité des sens, leur enchaînement
qui est classement et répétition,
comme la langue. >J Au contraiJ::e,
l'effet de coupure de l'écriture
moderne est d'abandonner le
plein « pensif» (la déambulation
discursive) du champ classique
pour introduire, à l'infini, un excès
qui fait de sa visée non pas un
objet perdu mais un reste multi·
plié et dialectisé. A travers Sarra•
sine, S/Z, nous abordons à cet
envers dudit qui va trancher les
liens de l'écriture et de la voix
ouvrir le texte à une atonalité qui
annonce une transformation histo-
rique générale, le passage (tou.
jours en cours) à un autre mode
de production. Dans la nouvelle de
Balzac, la' fin du discours hésite
encore. Son idéologie est program·
mée par un savoir pauvre, par des
codes de références culturels l'es·
treints. « Quoique d'origine entiè·
rement livresque, ces codes, par
un tourniquet propre à l'idéologie
bourgeoise, qui inverse la culture
en nature, semblent fonder le réel,
la « Vie >J. La « Vie» devient
dans le texte classique, un
melange écœurant d'opinions cou.
l'antes, une nappe étouffante
d'idées reçues : c'est dans ces
codes culturels que se concentre le
démodé balzacien, l'essence de ce
qui, dans Balzac, ne peut être ré·
écrit. Seule l'écriture, en assu·
mant le pluriel le plus vaste possi.
ble dans son travail même, peut
s'opposer coup de force il
l'impérialisme de chaque langage.
1830 : il faudra près de quarante
ans avant que vienne la main qui
tracera pour nous ce début :
« Plût au ciel que le lecteur, en·
"ardi et devenu momentanément
féroce comme ce qu'il lit ... >J Marx
et Freud, désormais, existent.
Bientôt, le texte de Sade va sortir
de l'ombre. Bientôt tout sera dit
et commencera d'être écrit.
Philippe Soller$
La Quinzaine littéraire, du ]" au 15 mars 1970 23
P8YCBOLOGI.
Wilhelm Reich
Reioh dénonoe toutes les sauces idéalistes ou métapho-
Reioh, o'est l'énergie sexuelle.
sir et à traiter le problème 88S termes littéraux,
Sous l'effet de la « brèche» opé-
rée dans la cuirasse caractérielle-
musculaire, Reich voit surgir la
colère, la haine, l'angoisse - tous
sentiments qui le conduisent à une
source commune : la frustration
sexuelle, et plus précisément, l'in-
capacité d'atteindre la plénitude
du plaisir sexuel, l'orgasme. Réso-
lu à se maintenir au niveau du
principe de plaisir et à traiter le
problème dans ses termes litté-
raux, Reich dénonce toutes les sau-
ces idéalistes ou métaphoriques à
l'aide desquelles on cherche, un
peu partout, à « faire passer » la
libido freudienne. La libido, pour
Reich, c'est l'énergie sexuelle,
c'est l'énergie du système nerveUl
- plus spécifiquement du système
neuro-végétatif - en tant qu'elle
commande le mécanisme tension-
détente des organes sexuels. Ener-
gie biologique que Reich, dans le
courant des années 30, conçoit
comme énergie électrique, et qu'il
voit à l'œuvre dans la fameuse
« formule de l'orgasme : tension
mécanique charge électrique -
décharge électrique - relaxation
mécanique » (la Fonction de· l'or·
gasme, p. 219).
Reich appuie sa conception
« nerveuse » de l'énergie sexuelle
sur tout ce que la physiologie de
son temps pouvait lui proposer
quant au fonctionnement des sys-
tèmes sympathique et parasympa-
thique. En revanche, ses spécula-
tions sur l'orgone, « énergie
sexuelle cosmique », ne peuvent
faire état que de données contes-
tables et confuses. Plus qu'un dé-
veloppement de sa réflexion, elles
traduisent l'impact de circonstan-
ces historiques bouleversantes sur
un homme harcelé de tous côtés,
épuisé par un labeur stupéfiant
du patient, à cerner et dissoudre
ses résistances telles qu'elles sont
constituées dans ce qu'il appelle
la « cuirasse caractérielle » qui est
en même temps, et littéralement,
« cuirasse musculaire» : spasmes
et tensions musculaires mis au jour
par la végétothérapie ne sont pas
de simples manifestations de symp-
tômes névrotiques ou de forma-
tions caractérielles, ils sont ces
formations et ces symptômes eux-
mêmes, comme le sont aussi les
mimiques et traits du visage, les
façons de respirer et toutes les
modalités individuelles de fonc-
tionnement des organes.
titudes caractérielles» (p. 1I8,
souligné par Reich). Total, donc,
en ce qu'il est à la fois histoire et
structure ; dialectique, en ce qu'il
se fonde, entre autres mécanismes,
sur « l'unité fonctionnelle-antithé-
tique de l'instinct et de la dé·
fense ».
Tandis que la cure analytique
traditionnelle consiste dans l'inter-
prétation des matériaux incons-
cients et des associations - toutes
choses qu'on peut grouper sous la
rubrique très jungienne de « méta-
morphoses et symboles de la libi.
do » - « l'analyse caractérielle»
ou caractéro-analyse proposée par
Reich s'attache avant tout à appro-
cher les défenses caractérielles
res, réseaux neuroniques, etc.) -
qu'il importe de regarder au moins,
d'interroger, de déchiffrer, en
liaison avec son mode spécifique
de perception et de position dans
le monde qui est ce qu'on appelle
le caractère - concept original et
déterminant de la thérapeutique
reichienne, qui n'a pas grand
chose de commun avec les intui·
tions caractérologiques tradition-
nelles, de nature phénoménologi-
que ou impressionniste. Le concept
reichien de caractère est un
concept total et dialectique : « la
constitution d'une personne, écrit-
il dans la Fonction de l'orgasme,
est la somme totale fonctionnelle
de toutes ses expériences passées...
Tout le monde vécu du passé vit
tÙms le présent sous la forme d'at-
Conservant à la sexualité sa posi-
tion centrale, Reich en poursuit
l'analY8e et l'inscription dans deux,
directions et domaines différents
mais rigoureusement complémen-
taires : le corps et la société. Là
où l''reud fait surgir des figures
monadiques, anthropomorphiques
ou lDythiqueF; (le ça démoniaque,
le !Jurmoi imperator, Eros, le Père
primordial, etc.), Reich s'efforce
de cerner la singularité et la tota-
lité du sujet. L'être qu'il a en face
de lui - patient qui vient solli-
son intervention, ou tout
a u t r e interlocuteur c'est
d'abord un corps, un ensemble or-
ganisé de signes somatiques (sur-
faces cutanées, plaques musculai-
« faire passer» la libido freudienne. La libido, pour
Résolu à se maintenir au niveau du prinoipe de plaie
riques à l'aide desquelles on oherohe, un peu partout, à
qu'elle détient dans un système.
Ainsi, chez Melanie Klein, elle
inaugure une problématique qui
éclaire des aspects saisissants du
tout-premier psychisme enfantin.
Chez Freud, en revanche, l'instinct
de mort semble bien avoir pour vo-
cation - telle est en tout cas l'opi-
nion de Reich - de clore une
problématique articulée sur les
thèmes du masochisme, du sadis-
me, de l'agressivité, rte la compul.
sion de répétition ; elle opère un
décentrement du système : l'éco-
nomie psychique fonctionne en
cuit fermé entre les deux pôles
d'Eros et de Thanatos, au lieu
d'être centrée sur ce point pivotaI
qu'est la sexualité; est escamotée,
ainsi, l'ouverture sur les problè-
mes politiques et sociaux.
A 23 ans, Wilhelm Reich
devient, en 1920, membre de
la Société Psychanalytique
de Vienne, au moment où
Freud, avec la publication
d'Au-delà du principe du plai-
sir, engage la psychanalyse
dans une voie nouvelle : en
proposant ce qu'on appelle
aujourd'hui sa « deuxième to-
pique -, Freud présente le
fonctionnement de l'appareil
psychique comme l'interaction
de trois instances, le ça, le
moi et le surmoi. Il élargit le
concept de sexualité, et fait
appel à la notion platonicienne
et mythique d'Eros, à laquelle
il oppose, dans un dualisme
massif et radical, l'instinct de
mort, Thanatos.
Non pas qu'une telle hypothèse
soit contestable en soi : ce qui est
surtout à repérer, c'est la fonction
C'est par son OpposItIOn à ce
second versant de la pensée freu-
dienne et sa fidélité aux principes
premiers de la révolution psycha-
nalytique que Reich se définit.
Dans la Fonction de l'orgasme, sa
grande ,autobiographie intellec-
tuelle (1), il évoque avec une
exacte ironie la figure des fameu-
ses instances psychiques : « Le
"ça" était "méchant". Le "surmoi"
siégeait avec la longue barbe, et il
était "sévère" Quant au pauvre
" moi", il tâchait de ménager la
chèvre et le chou. » (p. 103). Figu-
res plus aptes, lui semble-t-il, à
s'agencer en fantaisies combina-
toires qu'à susciter des développe-
ments théoriques ou cliniques effi-
caces. Le bel et hellénique Eros
prenant la place du sexe, c'est,
pour Reich, l'abandon ou la mise
en veilleuse du concept fondateur
et centr,al de la psychanalyse : la
sexualité ; enfin, Reich refuse caté-
goriquement l'idée d'un « instinct
de mort ».
1
Wilhelm Reich
La révolution sexuelle
Plon, 1968, 315 p.
1
Wilhelm Reich
La fonction de l'orgasme
L'Arche, rééd. 1967,300 p.
1
Michel Cattier
La vie et l' œuvre du Docteur
Wilhelm Reich
La Cité, Lausanne, 1969, 221 p.
24
et la révolution sexuelle
(allez-vous eontinuer longtemps
comme ça lui demanda Freud un
jour, et ce n'était qu'au début !)
et rendu plus vulnérable encore
par sa lucidité. L'orgone a surtout
permis à la meute enragée des ad-
versaires de Reich de dénigrer
l'homme et l'œuvre, tandis qu'on
s'acharnait à réduire par le silence
ou- la calomnie (ne vient-on pas
de voir paraître ces derniers jours
quelques lignes infâmes?) une
pensée redoutable. La justice et la
police américaines se sont chargées
de passer à l'acte : un jugement,
concluant un -procès intenté par la
Federal Food and Drug Adminis-
tration, interdit tous les livres de
Reich; un second jugement l'en-
voie au pénitentier de Lewisburg,
en Pennsylvanie ; après huit mois
Ge détention - dans quelles condi-
tions ? - il meurt le 3 novembre
1957, Il avait été mis, au ban du
parti communiste allemand en
1933, il aavit été exclu de l'Asso-
ciation Psychanalytique internatio-
nale en 1934 - expulsé du Dane-
mark et de la Suède.
Psychanalystes, communistes et
bourgeois ne pardonnent pas à
Reich d'avoir poussé à son terme
logique la « révolution psychanaly-
tique », de la transformer en psy-
chanalyse révolutionnaire.
parable expérience clinique de
Reich - sous-directeur de la Poly-
clinique psychanalytique de Vienne,
mrecteur d'un séminaire de théra-
pie psychanalytique, enseignant à ]a
clinique psychanalytique de Berlin,
Qirigeant de nombreux centres d'hy-
giène sexuelle - l'amène à cette
constatation : un analyste tente
péniblement, au fil des années, de
Génouer un conflit névrotique, de
« guérir » une névrose, alors que
c'est par millions que la société
fabrique des névroses. ·C'est donc
au système sodal qu'il faut s'atta-
quer : nommément, le système
capitaliste et la société bourgeoise,
fondés sur l'exploitation économi-
que et la répression sexuelle.
Comment parviendrait-il à la
pleine jouissance sexuelle, à l'épa-
nouissement de sa génitalité,
l'homme que le travail quotidien
harasse, que harcèlent les soucis
d'argent et que crétinisent les mass-
media, la religion, les idéologies
conformistes et disciplinaires, .qui
vit dans un logement étroit et
bruyant, avec une femme elle-mê-
me épuisée par le travail ménager,
les soins donnés aux enfants et han-
tée par la peur de la grossesse
tous deux, en outre, ignorants
des capacités de bonheur qui les
habitent, pervertis et mutilés par
une éducation qui a mis le grappin
sur eux dès la naissance et depuis
lors ne cesse de traquer les « bas
instincts»? Tel est le langage
franc, direct, concret, et toujours
actuel - si l'on en juge d'après
la généralisée de
l'ordre répressif dans les écoles,
lycées, universités, maisons de
jeunes, etc. - que parle Reich
dans la Revolution sexuelle.
Fort d'une expérience thérapeu-
tique-sociale-politique unique en
son genre, appuyé sur une culture
immense qui a su intégrer le meil-
leur du freudisme, du marxisme et
du savoir sociologique et biolo/l;i-
que de son temps, Weihelm Reich,
qui a fondé en 1931 là SEXPOL
- Association allemande pour une
une politique sexuelle proléta-
rienne, qui comptera au bout de
quelques mois 40.000 membres -
démonte, en des analyses sans ré-
plique, les mécanismes de la so-
ciété répressive, qu'elle soit occi-
dentale ou ; il porte se';
coups les plus durs à la famille,
« fabrique d'idéologies autoritaires
et de structures mentales conser-
vatrices» (p. 113). Ses descrip-
'tions de la misère sexuelle des
jeunes - qui aimer ? où ? com-
ment? avec quelles conséquen-
ces ? -, des rapports du couple
viciés par l'obligation du mariage
en tant qu'institution économique-
morale, de la tyrannie quotidienne
exercée par l'adulte sur l'enfant
prisonnier d'un univers imposé
qu'on peut déjà nommer « concen-
trationnaire », du « regel ». moral
en Union soviétique après la lutte
pour une « nouvelle forme de vie »
- donnent à une vi-
gueur et un souffle inégalés. Il y
,a une acuité du regard de Reich,
qui traverse l'anecdote pour at-
teindre un aspect· structurel déter-
minant. Assiste-t-il, en exil à Mal-
mo, à la promenade du soir dans
la grand-rue, où J!:arçons et filles
sont contraints de bêtifier, il
note : « Civilisation ? Bouillon de
culture pour mentalité fasciste, dès
lors que l'ennui et la pourriture
sexuelle rencontrent la fanfare na-
tional-socialiste. » (p. 132).
Rien n'est plus loin de Reich
que l'utopie. Militant pour l'avè-
nement d'un homme libre et heu-
reux, c'est dans la chair même de
Wilhelm Reich, 1924.
l'homme, dans la sexualité comme
expérience primordiale, quoti-
dienne, universelle, qu'il inscrit
sa vocation révolutionnaire - dé-
veloppée en propositions précises,
concrètes, qui font de la RévQlu-
tion sexuelle un manüeste et un
programme d'une vitalité inépui-
sable -' source à laquelle s'ali-
mentent les expériences et les ten·
tatives de libération et de transfor-
mation dans les domaines les plus
divers : puériculture, pédagogie,
éducation, vie sociale, etc. Que
l'on pense à l'activité militante
d'un Luigi De Marchi en Italie (2),
à l'expérience de pédllgogie liber-
taire d'A.S. Neill en Grande-Bre-
tagne (3); que l'on se souvienne
que, trente ans à l'avance, la Révo-
lution sexuelle a donné la formule
des revendications qui aboutirent à
l'explosion des mouvements étu.
diants dans le monde, inaugurant
ainsi la révolution (4).
Wilhelm Reich, ce n'est peut-être
qu'un début, mais c'est déjà tout
le sens d'un combat.
Roger Dadoun
1. Cet ouvrage autobiCigraphique ne
doit pas être confondu avec Die Funk.
tion de3 Orgaamw, publié en 1927 dan.
leqnel Reich expose de façon scientifiqne
sa théorie de l'orgasme. Cf. le livre clair
et documenté de Michel Cattier sur
Reich, p. 56, note 1.
2. Cf. Repressione seasuale e opprea.
lIione lIociale, Sugar ed. 1965. SillnaloDi
que Feltrinelli avait publié dès 1963, en
édition de poche, une tradnction italien.
ne de la Révolution 3e%uelle.
3. Cf. Summerhill, Pelican Books, 1968.
4. Cf.Perapectitlfl3 paychiœriqua, nO
25, 1969 : la Révolution culturelle, Freud
Marcnse, Reich; notamment le. deux
articles de Constantin Sinelatkofl, exeel-
lent traducteur de la Révolution 3e%uelle.
La Quinzaine littéraire, du 1- au 15 mar3 1970
21
COLLECTIONS
.L'art dans le monde
On ne saurait manquer de rappro-
cher cette collection d'Albin Michel
d'une autre collection de cet éditeur
que nous avons évoquée dans un pré-
cédent numéro : «L'Evolution de l'hu-
manité. (voir le n° 66 de la Quinzaine) .
Il s'agit en effet, appliqué cette fois
à l'évolution des formes artistiques,
d'un tableau d'ensemble non moins
vaste, non moins ambitieux, non moins
minutieux dans le détail, qui groupera
au total une cinquantaine d'ouvrage8
de synthèse fondés sur les recherches
et les découvertes les plus actuelles
dans le domaine concerné, dus à
des spécialistes internationaux et
qui tous s'articulent autour d'une
conception, d'une approche communes.
C'est bien une histoire de l'art dans
tous les pays et à toutes les époques
qui nous est proposée ici, mais à tra-
vers elle se trouve reconstituée du
même coup l'histoire des conditions
politiques, sociologiques et religieuses
au milieu desquelles ont pris naissance
les innombrables œuvres d'art réper-
toriées à travers les cinq continents, et
qui, intimement liées au stade de civi-
lisation dont elles sont issues, offrent
souvent des analogie's frappantes en
dépit de leur prodigieuse diversité.
C'est du reste sur cet aspect que
devait mettre l'accent le premier vo-
lume de la collection, paru en 1960,
sous le titre de l'Age de pierre, ouvra-
ge collectif composé d'études très
différentes sur des régions éloignées
aussi bien dans l'espace que dans le
temps et qui démontre que si l'art
pariétal franco-cantabrique trouve ses
répliques en Afrique, en Australie, en
Asie, c'est que la civilisation suit à
peu près le même processus dans tous
ses débuts.
Par la suite, la collection devait
faire alterner régulièrement, au rythme
de trois ou quatre volumes par an, des
ouvrages portant tantôt sur les civili-
sations non-européennes, tantôt sur les
civilisations occidentales mais dont le
trait commun et l'originalité particu-
lière est de permettre au lecteur, qu'il
soit spécialiste, étudiant, enseignant ou
amateur, de découvrir des aspects
ignorés de l'univers plastique de telle
ou telle civilisation, notamment dans
le domaine des arts appliqués que les
histoires synthétiques se contentent
généralement de survoler.
C'est ainsi que E. Homann-Wedeking,
évoquant la Grèce archaïque, se livre
à une minutieuse analyse des cérami-
ques peintes, des architectures, des
sculptures des bronzes nés dans le
monde hellénique du VIII' au XI' siècle
avant Jésus-Christ; que l'archéologue
français A. Grabar nous fait pénétrer
dans l'extrême complexité de l'Art du
Moyen Age en Europe; que Herman
Goetz dégage dans le volume consacré
à l'Inde, la signification d'un art qui
s'étend sur cinq millénaires et dont
les formes, d'une complexité infinie,
s'associent toujours à ses intentions
religieuses; que Paul Bourguet,
conservateur au Musée du Louvre,
nous ré)lèle cet Art Copte très par-
ticulier et mal connu des chrétiens
de la vallée du Nil; qu'Anil de Silva
nous entraîne jusqu'au cœur de l'Asie
pour nous faire découvrir dans un
livre qu'il intitule la Peinture de pay·
sage chinoise la mystérieuse signifi-
cation de ces fresques qui ornent
les parois des quatre cent soixante-
neuf chapelles taillées dans le roc
de Touen-Houang.
Il faut porter au crédit de ces volu-
mes, outre la valeur scientifique et
la tenue littéraire de leur contenu,
une présentation attrayante et une
documentation iconographique d'une
richesse et d'une qualité remarqua-
bles. Tout cela explique l'excellent
accueil qui a été fait par le public
à ces ouvrages qui, tirés à 15.000
exemplaires, ont fait pour la plu-
part l'objet d'une ou de plusieurs
réimpressions en dépit de leur prix
relativement élevé (52,40 F). La réus-
FEUILLETON
par Georges Perec
Il est clair que l'organisation de base de la vi-e sportive sur W
(l'existence des villages, la composition des équipes, les moda-
lités de sélection, pour ne donner de cette organisation que des
exemples élémentaires) a pour finalité unique d'exacerber la
compétition, ou, si l'on préfère, d'exalter la victoire. On peut dire,
de ce point de vue, qu'il n'existe pas de société humaine suscep-
tible de rivaliser avec W. Le Struggle for Iife est ici la Loi; encore
la lutte n'est-elle rien, ce n'est pas l'amour du sport pour le sport,
de l'exploit pour l'exploit, qui anime les hommes W, mais la soif
de la victoire, de la victoire à tout prix. Le public des stades ne
pardonne jamais à un athlète d'avoir perdu, mais il ne ménage
pas ses applaudissements aux vainqueurs. Gloire aux Vainqueurs!
26
Malheur aux Vaincus! Pour le sportif professionnel qu'est le
citoyen d'un village, la victoire est la seule issue possible, la
seule chance. La victoire à tous les niveaux : dans sa propre
équipe, dans les rencontres avec les autres villages, dans les
Jeux, enfin et surtout.
Comme toutes les autres valeurs morales de la société W, cette
exaltation du triomphe a-trouvé dans la vie qùotidienne son expres-
sion concrète: des cérémonies grandioses sont données en l'hon-
neur des athlètes victorieux. Il est vrai que de tous temps les
vainqueurs ont été célébrés, qu'ils sont montés sur le podium,
qu'on a joué pour eux l'hymne de leur nation, qU'ils ont reçu des
médailles, des statues, des coupes, des diplômes, des couronnes,
que leur ville natale Is a faits citoyens d'honneur, que leur gouver-
nement les a décorés. Mais ces célébrations et ces honneurs ne
sont rien à côté de ceux que la Nation W réserve à ceux qui ont
mérité d'elle. Chaque soir, quelqu'aient été été les compétitions
disputées dans la journée, les trois premiers de chaque série,
après être montés sur le podium, après avoir été longuement
applaudis par la foule qui leur a lancé des fleurs, des confetti, des
mouchoirs, après avoir reçu des mains des calligraphes officiels
le diplôme armorié immortalisant leur exploit, après avoir eu l'in-
signe privilège de hisser l'oriflamme de leur village au sommet
des màts olympiques, les trois premiers de chaque série sont
conduits, précédés des porteurs de torches et des porteurs d'éten-
dards, des lanceurs de colombes et des fanfares, jusqu'aux grands
salons du stade central où est préparée pour eux une réception
rituelle, pleine d'éclat et de munificence. Ils se débarrassent de
leurs survêtements, on les invite à choisir un costume magnifique,
un habit brodé, une cape de soie aux brandebourgs rutilants, un
uniforme chamarré constellé de décorations, un frac, un pourpoint
au jabot et aux parements de dentelle. Ils sont amenés devant
les Officiels qui lèvent leur verre à leur santé en les congra-
tulant. On les entraîne dans un tourbillon de toasts et de libations.
On leur offre un banquet qui se prolonge souvent jusqu'à l'aube:
les mets les plus exquis leur sont proposés, les vins les plus
capiteux, les charcuteries les plus fines, les douceurs les plus
onctueuses, les alcools les plus enivrants.
Les Fêtes célébrées au moment des grands Jeux ont évidemment
plus d'ampleur et plus d'éclat que les fêtes données aux vain-
queurs des championnats de classement ou des championnats
locaux. Mais cette différence, pour marquée qu'elle soit, n'est pas
essentielle à la compréhension du système de valeurs en usage
sur W. Ce qui, par contre, est beaucoup plus significatif, et qui
constitue même un des traits les plus originaux de la société W,
bien l'efficacité des nouvelles mé-
thodes de co-édition Internationale.
Théâtre
Deux nouveaux titres dans la collec-
tion c Théâtre. du Seuil (voir le n° 77
de- la- Ouinzaine) : A bientôt Monsieur
Lang, par Jean Louvet, dont le prota-
goniste symbolise l'élégante impuis-
sance et les droits compromis de l'in-
tellectuel de gauche intégré à la socié-
té qu'il conteste; Splendeur et misère
de Minette la bonne Lorraine, par Jac-
ques Kraemer et René Gaudy, parabole
comique et satirique dans la tradition
d'Arturo Ui et de l'Opéra de Ouat'
Sous.
Les revues
Esprit
(Février 1970). - En tête de ce
numéro, une lettre émouvante de P.C.
Nappey sur l'homosexualité. La -revue
présente en outre plusieurs centres
d'intérêt : Giacometti (par Robert
Marteau), l'université aux U.S.A., la
violence selon Freud et selon la Bible,
la poésie (grâce au Québécois Jacques
Brault), Claudel encore. Pour qualifier
la • nouvelle société -, Jean-Marie Do-
menach a des mots qui ne pardonnent
pas.
La Nouvelle
Revue Française
(N° 206). - C'est Paul Klee qui est
la vedette de ce numéro. Dora Vallier,
Jean Guichard Meili et surtout Jean
Clair publient trois textes à l'occasion
de la rétrospective du grand peintre
au Musée d'Art moderne. Au sommaire,
une nouvelle d'un écrivain japonais
Yukio Mishima, un essai très précis de
Maurice-Jean Lefebve sur c Le dis-
cours du récit. et une étude de Pierre
Oster sur Paul Claudel.
Les Temps Modernes
(N° 282). - Malgré une nouvelle de
l'écrivain polonais Korab, de plusieurs
études sur les problèmes révolution-
naires, l'essentiel de cette livraison est
constituée par l'interview donné à Il
Manifesto par Jean-Paul Sartre : il y
fait le point actuel (et vraisemblable-
ment provisoire) de ses difficiles re-
latjons avec le Parti Communiste Fran-
çais, de la structuration des Partis
Révolutionnaires et du Processus -de
socialisation des pays régis par un
capitalisme avancé. Comme toujours
chez Sartre, c'est aussi riche que dis-
cutable.
RECTIFICATIF
Dans le no 89 de la Quinzaine, noùs
avons omis de préciser à propos de
la collection • En toute liberté _ dlrl·
gée par Alain Duhamel qu'elle était
éditée par Fayard.
Pér.ôiisme
de notre
tetnps
1..i.......__L......
Hr no '>(0(1 -'j(>)(",o '>top . 110
livres - ·revveo;
i111J'Ires
e"volC, dO'- er t,.... cli<5Cfé.;
c'est, non pas que les vaincus soient exclus de ces fêtes - ce
qui n'est que justice - mais qu'ils soient purement et simplement
privés de repas du soir. Il va de soi, en effet, que -si vainqueurs
et vaincus recevaient tous deux de la nourriture, le seul privilège
des vainqueurs serait alors d'obtenir une nourriture de meilleure
qualité, une nourriture de fête au lieu d'une nourriture quotidienne.
Les Organisateurs, non sans raison, se sont- dit que cela ne
suffirait peut-être pas' à donner aux Athlètes la 'combativité néces-
saire à des compétitions ue haut niveau. Pour qu'un athlète gagne,
Il faut d'abord qu'il veuille gagner. Sans doute, le souci de sa gloire
personnelle, le désir de se faire un nom, sa fierté nationale, cons-
tituent-ils des moteurs puissants. Mais, à l'instant crucial, - au
moment où l'homme doit donner le meilleur de lui-même, où il
doit aller au-delà de ses forces et puiser, dans un ultime détache-
ment,-I'é'nergie qui lui permettra d'arracher la victoire, il n'est pas
inutile que ce qui soit alors' en jeu relève d'un mécanisme presque
élémentaire de survie, d'un réflexe de défense devenu quasi
Instinctif: ce que l'Athlète tient au bout de sa victoire, c'est beau-
coup plus que le prestige, nécessairement fugace, d'avoir été le
plus fort. c'est, par la seule obtention de ce repas supplémentaire,
la garantie d'une meilleure condition physique, la certitude d'un
meilleur équilibre alimentaire et, par conséquent, d'une meilleure
forme.
C'est ici que l'on pourra apprécier à quel point le système
d'alimentation W s'insère d'une manière subtile dans le système
global de la société et en devient même une des articulations
essentielles Il va de soi que l'absence de repas -du soir ne
constitue pas, en elle-même, une privation vitale. 'Si tel était le
cas, il n'y aurait plus depuis longtemps de vie sportive, ni même
de vie tout court, sur W : un simple calcul montre en effet que,
dans le meilleur des cas, celui des championnats de classement,
264 athlètes seulement, sur un total de 1320, ont une chance
de dîner. Après des championnats locaux ou des épreuves de
sélection, il n'yen a plus que 132. et, à l'issue des Jeux, il n'en
reste que 66, c'est-à-dire, très exactement, 1 sur 20. La grande
majorité des Athlètes serait donc sous-alimentée d'une manière
Ils ne le sont pas : leur régime comporte trois repas
par jour, le premier le matin, très tôt'. avant le cross de mise
en train, le second à midi, à la fin des séances d'entraînement,
le troisième à 16 heures, au cours de la mi-temps traditionnelle
qui sépare les éliminatoires des finales. Par contre, ces repas sont
calculés de façon à ne pas satisfaire pleinement les besoins
diététiques et énergétiques des Athlètes. Le sucre en est presque
complètement absent. de même que la vitamine 81, indispensable
La Quinzaine littéraire, du r au 15 mars 1970
à l'assimilation des glucides. Les Athlètes sont donc, d'une façon
permanente, soumis à un régime de carence qui, à plus ou moins
long terme, risque de compromettre sévèrement leur résistance
à la fatigue musculaire. Le repas des vainqueurs. avec ses fruits
frais, ses vins doux. ses bananes séchées, ses dattes, ses confi-
tures de fraise, ses compotes, ses médailles de chocolat, cons-
titue donc. de ce point de vue, une véritable récupération gluci-
dique indispensable à la bonne condition des Athlètes.
L'inconvénient de cette méthode est évidemment qu'elle risque,
en favorisant les vainqueurs et en pénalisant les vaincus dans un
domaine précisément lié aux _ physiologiques de la
compétition, d'accentuer les différences entre les athlètes et
d'aboutir à une sorte de système en circuit fermé: les vainqueurs
du jour, récompensés le soir même par une ration supplémentaire
de sucre. ont toutes les chances d'être aussi les vainqueurs du
lendemain, et ainSi de suite, les uns étant de plus en plus
vigoureux, les autres de plus en plus faibles. Ceci ôterait évidem-
ment tout intérêt aux rencontres, les résultats en étant pour ainsi
dire connus d'avance. Pour pallier cet inconvénient, les Organi-
sateurs n'ont pris aucune mesure particulière; plutôt que d'inter-
dire aux vainqueurs l'entrée des stades au lendemain de leur
victoire - mesure évidemment contraire à "esprit même de la
vie W-, ils ont préféré. faisant encore une fois la preuve de
leur sagacité. de leur profonde connaissance du cœur humain,
faire confiance à ce qu'en riant ils appellent la nature: l'expérience
leur a donné raison. Les Vainqueurs ne sont pas exclus des compé-
titions du lendemain. Mais ils ont le plus souvent passé une nuit
blanche et n'ont regagné leurs quartiers que pour l'appel du
matin. Affamés de sucre, ils se sont précipités sur les nourritures.
ils se sont empifrés comme des goinfres. Grisés par leur victoire,
ils se sont laissé aller à répondre à tous les toasts qu'on leur
portait, mélangeant les vins, les alcools jusqu'à rouler sous la
table. On comprend aisément pourquoi, dans .ces conditions, il
est rllrissime qu'un Athlète triomphe deux jours de suite. La
sagesse voudrait que le vainqueur se modère, refuse les libations,
choisisse et surveille les aliments qu'il consomme. Mais les ten-
tations sont si fortes pour les lauréats fêtés qu'il faudrait une
âme singulièrement trempée pour y résister. Nul ne les y pousse,
d'ailleurs, ni les Officiels - au contraire, ils les invitent à tout
instant à vider leurs verres -, ni les Directeurs Sportifs qui,
soucieux du bien-être de leur équipe, ont tout intérêt à ce qu'une
permutation rapide des vainqueurs assure le plus régulièrement
possible au maximum des Athlètes ('indispensable appoint éner-
gétique de ces repas du soir. (à suivre)
27
THEATRE
«Le Précepteur», de Lenz
1
Lenz
Le précepteur
Th. de J'Ouest Parisien
• Si on vous dit : • L'école
est faite pour dompter des fau-
ves, pour soumettre au normal.
La pédagogie est en crise parce
qu'elle exclut la violence et la
sexualité ", vous mettez·vous à
hurler: " Mais non... Cela s'en-
seigne doctement dans les uni-
versités où l'esprit souffle à
gauche,,? Et le même texte
d'ajouter : • Notre bonne cons-
cience de profs repose sur un
sacré mensonge : • ils " au-
raient besoin de notre savoir
pour vivre. Mais on leur apprend
seulement, en réalité, à tenir
leur place dans une hiérarchie,
on leur donne seulement les
raisons de se résigner à ne pas
vivre ". Il faut bien croire que
ce texte, signé en octobre der-
nier, par 24 professeurs, est
subversif puisqu'il a attiré, sur
tels d'entre eux, la répression.
C'est pourtant là ce que nous
dit, si on sait la lire (et Brecht
la lisait ainsi) la pièce de Lenz
le Précepteur écrite dans la
Prusse de 1774, par un garçon
en colère de 23 ans, qui allait
devenir fou 4 ans plus tard, sans
doute parce qu'à l'encontre du
personnage de la pièce, il avait
refusé de se châtrer, c'est-à-dire
de· se soumettre à la loi. L'ex-
trême violence de l'œuvre
contre une certaine forme de
pédagogie et de morale issue
de Kant et nous régissant tou-
jours sous les espèces de l'hu-
manisme bourgeois, cette vio-
lence a-t-elle fait peur à Antoine
Vitez, qui a traduit et mis en
scène la pièce? A-t-il craint de
tomber dans J'hérésie • gau-
chiste " ou seulement d'en être
accusé? En tout cas sa mise
en scène intelligente et sage-
ment humaniste, méticuleuse
et prudente (. révisionniste" ?)
ne risque pas de heurter ni le
Pouvoir ni les Syndicats de l'en-
seignement secondaire et supé-
rieur.
D'abord, - c'était son droit
- Vitez a choisi de présenter
la pièce de Lenz plutôt que
l'adaptation corrosive que
Brecht en a faite. Et c'est déjà
un signe. Et puis, cette pièce
de Lenz mise en jolies gravures,
et en usant d'inutiles arabes-
ques scéniques, il l'a désamor-
cée. On connaît le sujet de la
pièce. Un jeune homme pauvre,
28
fils de pasteur, voulant s'élever
dans la société, se fait précep-
teur chez des hobereaux : J'in-
tellectuel est domestique, coin-
cé entre le père et la mère,
même s'il couche, comme c'est
le cas, avec la fille. Coucher,
en dehors de sa classe, est un
crime; on veut le tuer, il s'en-
fuit, et ce produit du monde
ancien (le • Précepteur ,,). se
réfugie chez un représentant
capital et modeste du monde
qui vient, l' .0 instituteur ", en
l'occurence un vieil homme
nommé Wenceslas - pantou-
fles, pipe, saucisses, célibat et
citations de la Bible -, qui ILii
prêche une morale à cheval sut
Kant et le catéchisme, et
d'abord abstinence et conti-
nence. Pour se punir de ses éga-
rements et se prémunir contre
la chair, le jeune homme se les
coupe: nouvel Origène, le voilà
dévenu pédagogue idéal; il fera
même un très potable époux
bourgeois.
Le thème est sauvage. Et
Vitez le sait qui commence
ainsi : • Autrement dit : pour
vivre heureux dans le monde
tel qu'il est, vivez châtrés...
Qu'est-ce qu'enseigner? C'est
jeter une semence; le pédago-
gue châtré, si je passe au sens
figuré, ne fait que transmettre
un bagage. " Et il est vrai que
ce thème est cher à tous les
• enragés ", qu'ils soient de
Mai 68 ou du • Sturm und
Drang ", ces jeunes exaltés,
Lenz et ses amis, que le sage
Gœthe désavouera très vite.
Sur ce thème, la pièce de
Lenz batifole, s'égare, se com-
pll;lit aux péripéties et au roma-
nesque plus ou moins échevelé.
Vitez nous dit que Lenz aimait
Fielding et que sa pièce, avec
ses allures picaresques, fait pen-
ser à ·Tom Jones. Soit, mais
Brecht a eu· raison de tailler là-
dedans, et s'il· a assagi le
récit, comme Vitez le lui repro-
che (lui, il a assagi le contenu).
Brecht a exacerbé les idées, ai-
guisé leur mordant. Comme le
disent les traducteurs de la
pièce de Brecht, Brecht va don-
ner à juger un siècle et demi de
trahisons· de la caste intellec-
tuelle allemande. Lenz a suivi
les cours Kant, mais son
œuvre • paroxystique, faite
d'ordure et de flamme " comme
le lui reprochait Gœthe, ne
s'en ressent guère. Et Brecht,
lur, a vu en effet les ravages·
du kantisme dans les universi-
tés de Guillaume II. Il connaît,
du haut jusqu'en bas de l'échelle
universitaire, ces Wenceslas qui
transmettent un savoir répres-
sif, enseignant, avec l'écriture
droite, la droite observance des
normes établies, la discipline et
la mort au champ d'honneur :
ce ne seront pas leurs élèves
qui risqueraient d'être passibles
du tribunal militaire de Rennes.
• Châtreurs des volontés et des
intelligences ", ces respectables
enseignants feront. contre leurs
élèves, et avec les parents,
front commun et commune en-
geance. L'humanisme kantien,
dans la version de Brecht, est
mis radicalement en question :
• Le père Kant est un crétin
- fait·i1 dire à un étudiant sans
doute contestataire - oui, c'est
un révolutionnaire mais seule-
ment au royaume de l'Idée.
Chacun sait que chez Rous-
seau, dans l'Emile, comme chez
Kant - et les principes fonda-
mentaux de l'éducation sexuelle
et civique sont restés depuis
lors inchangés - l'essentiel de
la pédagogie à empê-
cher l'adolescent de se mastur-
ber. Cette éventualité leur fait
pousser des cris d'horreur : à
l'enseignant châtré répond l'élè-
ve aux mains jointes sur le
drap. Dans sa Pédagogie (Som-
me de textes non traduite en
français, dont René Schérer me
communique un fragment), Kant
écrit : • Rièn n'affaiblit plus
l'esprit et le corps de rhomme
que genre de jouissance ·qui
est orientée vers soi-même, il
contredit entièrement à la na·
ture de l'homme. On doit le re·
présenter au jeune homme dans
toute son abomination. on doit·
lui dire que par là, il se rend
inutile à la propagation de la
race, qu'il travaille à l'anéantis-
sement de ses forces
les et se prépare une vieillesse
prématurée"o • Eux - il s'agit
des élèves, dans le texte sub-
versif déjà cité - ils refusent
de parler du sexe sans avoir
l'air d'y toucher ".
En vérité, la mise en scène
de Vitez est bien loin de tout
cela, qu'il était pourtant capital
de nous donner à entendre. Vi-
tez s'est contenté de nous faire
parcourir gentiment et intelli-
gemment une suite d'aventures,
dont un immense jeu de l'oie
dressé sur la scène comme un
panneau d'affichage, figure le
parcours. Et comme si la pièce
de Lenz était encore trop dan-
gereuse, il l'a. désamorcée en
doublant l'intrigue d'un commen-
taire muet, et parasite comme
le lierre sur le tronc : le mime
Pierre Byland, talentueux du
reste, traverse la pièce de part
en part en lui surajoutant. scène
après scène, un commentaire
de gestes humoristique et gen·
tillet qui en extirpe radicale-
ment toute violence. On rêve
de ce que Chéreau, qui mit en
scène les Soldats de ce même
Lenz en donnant à la pièce la
violence que l'on sait, aurait
fait de ce spectacle. Il est vrai
que le Pouvoir et les Syndicats
l'eussent, peut-être, conjointe-
ment condamné. Ici, ça ne ris-
que pas.
Gilles Sandier
Livres publiés du 5 au 20 février 1970
Caude Berri
Le pistonné
Mercure de France,
168 p., 17 F.
Un recueil de nouvelles
et la première œuvre
littéraire de J'auteur
et réalisateur du • Vieil
homme et J'enfant-.
Suzanne Blum
Ne savoir rien
Julliard, 224 p... 14,30 F.
Un drame de
l'Incompréhension
familiale,
Jean Chambon
La sentinelle
Ch. Bourgols,
272 p., 19 F.
Une rêverie poétique
sur les mythes de
l'amour fou, de
l'Impossible et du
miroir.
Serge Chauvel
La vie douce
Ch. Bourgois,
160 p., 14,30 F.
Un roman dont les
thèmes et la facture
Illustrent un certain
romantisme moderne.
Gabriel Deblander
Le retour des chasseurl
Lattont, 288 p., 20 F.
Un recueil de nouvelles
campagnardes et
rustiques aux confins
du fantastique.
Etienne Dor-Rivaux
Les grandes pyramides
Cb. Bourgois,
144 p., 14,30 F.
Un entassement
hétéroclite de souvenirs
d'amour, de guerre
et de bohème,
Pierre Emmanuel
Autobiographies
Seuil, 480 p., 29 F.
Réunis en un seul
volume, deux romans
parus, l'un, en 1948,
sous le titre de
• Oui est cet homme-,
J'autre, en 1957 :
• L'ouvrier de la
onzième heure -.
• Jean Pierre Faye
Les Troyens
Coll. • Change -
Seuil, 368 p., 27 F.
Par l'auteur de
• L'Ecluse - et du
• Récit Hunlque - (voir
Je n° 27 de la Quinzaine).
Maud Frère
L'ange aveugle
Gallimard, 164 p., 12 F.
Le roman d'amour d'une
jeune fille rangée et
d'un bel étranger
Inquiétant, ou du
bonheur d'écrire et
du malheur d'aimer.
Jacques Chardonne
Ce que je voulais dire
aujourd'hui
Avant-propos
de Paul Morand
Grasset, 270 p., 20 F
Une correspondance
qui jette un jour
nouveau sur l'homme
et son Itinéraire.
Georges Clemenceau
Lettres à une amie,
1923-1929
Edition établie
et présentée
par P. Brive
Gallimard, 672 p., 42 F
Un document inattendu:
les lettres d'amour du
• Tigre -, alors Agé de
83 ans, à Marguerite
Baldensperger.
.Coretta S. King
Ma vie avec
Martin Luther King
42 photos
Trad. de l'américain
Stock. 380 p., 22 F
La vie du leader noir
assassiné, retracée
avec mesure, chaleur
et une grande véracité,
par son épouse.
CRITIQUB
HISTOIRE
LITTÉRAIRE
• Roland Barthes
S/l
Coll. • Tel Ouel -
Seuil, 280 p., 21 F
Une • lecture active -
de la nouvelle de Balzac,
• Sarrasine -, dont
Barthes déploie les
virtualités, les Interdits,
les prolongements
signifiants,
l'Inconscient littéral.
• Lettres d'Erza Pound
.i1 Joyce
Trad. de l'anglais
par Philippe Lavergne
Mercure de France,
352 p., 36 F
Un recueil groupant
des lettres, des articles,
des confidences:
un document capital
sur deux figures
essentielles de la
littérature moderne.
Paulette Roy
Pierre Boulle
et son œuvre
Julliard, 176 p., 14,30 F
L'univers romanesque
de Pierre Boule.
Walter Schmiele
Henry Miller
dans l'Intimité
73 illustrations
Buchet/Chastel,
192 p., 29 F
La vie intime
du grand écrivain,
Illustrée par de
nombreuses
photographies inédites.
Les écrits, en partie
Inédits, de cet Impor·
tant représentant du
mouvement Dada, qui se
suicida en 1929, à "Age
de 30 ans.
Jude Stefan
Libères
Gallimard, 112 p., 18 F
Jean Vasca
Jaillir
Pierre-Jean Oswald
La première œuvre
poétique
de l'auteur-compositeur.
REEDITIONS
Léon Trotsky
Karl Marx
Buchet/Chastel
275 p., 9,75 F
Jules Vallès
Littérature
et révolution
Choix, préface et notes
de R. Bellet
Editeurs Français
Réunis, 496 p., 29,20 F
André Wurmser
La comédie Inhumaine
• Bibliothèque des
Idées -
Gallimard. 840 p., 62,80 F
BIOGRAPHIES
M.MOIR.S
James Burnham
L'ère _ organlseteurs
Préface de Léon Blum
Un livre prémonitoire,
paru en 1941 et dO
à un anCien trotskyste.
Chagall
Ma vie
31 dessins,
·14 eaux-fortes
trad. par Bella Chagall
Stock, 252 p., 30 F
Les souvenirs d'enfance
du peIntre, où l'on
retrouve' le monde naif
de ses toHes (voir le
n° 86 de la Quinzaine).
Pierre Mac-OrlaA
La maison' du retour
écœurant
Gallimard, 208 p., 14 F
Réédition. dans sa
version définitive,
du premier roman de
Mac·Orlan, paru Il y a
30 ans.
POÉSIE
histoires fort
extraordinaires et fort
célèbres dues à un des
plus grands prosateurs
chinois.
• Per Olof Sundman
Le voyage de
l'Ingénieur Andrée
Trad. du suédois
par Ch. Chadenson
Gallimard,
376 p., 25 F.
Le récit romancé
d'une expédition
tragique et fort réelle
au Pôle Nord en 1897.
• Jacques Rigaut
Ecrits
Edition établie et
présentée par
Martin Kay
1 frontispice
Gallimard, 292 p., 20 F
104 p., 12 F
Pierre-Jean Oswald
Série:
• Contes et poèmes -
Un des tenants suisses
de la recherche poétique
actuelle.
• PIerre Oster
Les Dieux
(1963-1968)
Gallimard, 88 p., 13,50 F
• Jean-Loup Passek
Pouvoir du cri
12 p., 9,60 F •
Pierre-Jean Oswald Jorge-Luis Borges
Coll. • J'exige la parole _ Evaristo Carrlego
Second recueil Trad. de l'espagnol
d'un nouvel auteur. par M.·F. Rosset
Préface de E.R. Monegal
Seuil, 160 p., 16 F
Une biographie poétique
d'un poète populaire
argentin, symbole d'un
Buenos Aires perdu qui
est celui de l'enfance
de l'auteur.
ROMANS
BTRANGERS .Louis Brauquler
--------- Feux d'épaves
Gallimard, 176 p., 20 F.
Willy Derron
Mon chant li la muse
classique
Poésie Vivante, Genève
128 p., 10 F.
Prix des Poètes Suisses
de langue française,
1968.
Pierre Emmanuel
Jacob
Seuil, 328 p., 24 F.
Un grand poème inédit.
César Fernandez Moreno
Argentin Jusqu'li
la mort
Edition bilingue
Traduit de l'espagnol
par Claude Coutton
Coll. • La poé.sle des
pays ibéro-américains-
Plerre-Jean Oswald
136 p., 13,50 F.
Le chef de flle de la
nouvelle poésie
argentine traduit pour
la première fois en
France.
Charles Mouchet
Morte ou vive
Henri Troyat
L'éléphant blanc
Les Héritiers de
l'avenir • T. III
Flammarion,
272 p., 22 F.
La fin de l'épopée
pré-révolutionnaire
russe et l'exil
dans le Paris
des années 1911-1914.
• Michel Vachey
La Snow
Mercure de France,
176 p., 15 F.
Un roman très nouveau
de forme par l'auteur
de • Cétait à Mégara-.
E. Averott
Terre de souffrance
Traduit du grec
Stock, 416 p., 30 F.
Un roman qui fait suite
à • Terre des Grecs-
et qui a pour cadre
l'époque tragique et
mal connue
de l'après-guerre
dans ce pays.
".Graham Greene
Voyages avec ma tante
Trad. de l'anglais
par G. Belmont
Coll. • Pavillons -
Lattont, 360 p., 20 F.
Par l'auteur du
• Rocher de Brighton-
et de • La puissance
et la gloire-
(voir le n° 40 de
la Quinzaine).
.Robert A. Heinlein
En terre étrangère
Trad. de l'américain
par Frank Straschltz
Coll.· • Ailleurs
et demain -
Lattont.. 480 p., 24 F.
Le second titre de
cette collection de
science-fiction d'une
grande tenue littéraire
et qui semble avoir pris
un excellent départ.
• Véra L1nhartova
Canon il l'écrevisse
Trad. du tchèque par
J. et D. Suchy
Seuil, 224 p., 19,50 F.
Par un des écrivains
les plus originaux
de la jeune génération
tchèque, une série
de textes écrits
entre 22 et 26 ans.
p'ou Song-LIng
• Contes extraordinaires
du Pavillon du Loisir
Trad. du chinois
sous la direction
d'Yves Hervouet
• Connaissance de
de l'Orient-
Gallimard,
224 p., 23,20 F.
Une anthologie de ce.
Stani Gorka
Les cavaliers
de Guernica
J. Martineau,
144 p., 15 F.
Un chant d'amour au
peuple basque, à travers
la chronique d'une
famille.
.Jean·Claude Hémery
Anamorphoses
Lettres Nouvelles
Denoël, 160 p., 12 F.
Par l'auteur de
• Curriculum vitae-
(voir le n° 11 de
la Quinzaine).
Vahé Katcha
Un nègre lur la
statue de Lincoln
Julliard, 224 p., 14,30 F.
Un roman sur le
problème noir
aux Etats-Unis.
Michel Mardore
Le mariage li la mode
Denoêl, 24 p., 18 F.
Un roman plein de
situations cocasses,
voire scabreuses,
à travers lesquelles
se dessine une nouvelle
morale du couple.
Melmoth
Seing
Ch. Bourgois,
352 p., 23,70 F.
Un roman fait d'une
succession de flashes
échevelés et
hallucinants.
Robert Ouatrepolnt
Mort d'un grec
Denoêl, 216 p., 16 F.
Un roman qui a pour
cadre une Ile grecque
et qui nous propose
une vision pittoresque
et émouvante du petit
peuple de ce pays.
• Olivier Perrelet
Le dieu mouvant
Mercure de France,
248 p., 17 F.
Un recueil de nouvelles
où l'on retrouve les
obsessions du premier
roman de l'auteur
• Les petites filles
criminelles
(voir le n° 30).
• Geneviève Serreau
Cher point du monde
Lettres Nouvelles
Denoêl, 192 p., 14 F.
L'itinéraire d'un homme
sans cesse déchiré
entre la justice et la
violence, l'utopie et la
réalité, bref d'un
héros-type de notre
temps.
Evelyne Soren
Polnt.vlrgule
Lattont, 192 p., 15 F.
Un premier roman
très représentatif
de la sensibilité des
adolescents
d'aujourd'hui.
ROMANS
FRANÇAIS
La Quinzaine littéraire, du 1" au 15 mar, 1970
Livres publiés du 5 au 20 février 1970
• Leo Spitzer Eda Le Shan. J. Ortega y Gasset Léonard Mosley Cal mann-Lévy, 320 p., de l'univers -
Etudes de style Complot contre L'évolution de la Le grand sursis 18 F Laffont, 304 p., 20 F
Précédé d'une étude l'enfance th60rle déductive Trad. de l'anglais Une mise au point Un document sur le
de J. Starobinski : Trad. de l'américain L'idée de principe 36 photos Impitoyable sur un spiritisme appuyé sur
Leo Spitzer et .Ia Stock, 272 p., 24 F chez Leibniz Stock, 520 p., 39 F certain nombre de une expérience vécue
lecture stylistique Le danger du • forcing - Trad. de l'espagnol Par le correspondant problèmes peu connus et où se trouvent
Trad. de l'anglais en matière d'éducation. par J.·P. Borel du • Sunday Times - de l'opinion. réunis les éléments
et de l'allemand par Gallimard, 344 p., 32 F pendant ces mois d'une théorie du
E. Kaufholz, A. Coulon
Iganzio Majore
La genèse de l'esprit décisifs, une analyse spiritisme.
et M. Foucault
Principes de psych.
scientifique à travers impitoyable des erreurs
DOCUMBNTS Raymond Thévenin
.Gallimard, 536 p., 42 F
nalyse clinique
ses principales étapes tragiques qui devaient
Les principales études
Ed. Privat, 312 p., 23 F
et ses principaux conduire l'Europe à la
. Criminels, fous
de .celui qui, avec
La mise en œuvre de
penseurs. guerre, de l'accord
Brigitte Axel
et truands:
Auerbach, illustra la
la praxis psychana-
de Munich à l'invasion
grands procès d'assl..s
J.W.C. Wand
H
Préface de René Florlot
grande génération des
lytique.
Ce que saint Paul
de la Pologne.
Flammarion, 264 p.,
Fayard, 384 p. 20 F
romanistes de culture
a vraiment dit
16 F
Une introduction à
r ..
Trad. de l'anglais
L'expérience • hippie -
• l'univers judiciaire -,
• Tzvetan Todorov
ESSAIS
Stock., 168 p., 15,40 f
POLITIQUE racontée par une jeune
par le chroniqueur
Introduction à la La dualisme d'une
ECONOMIE fille' qui explique
de Il.T.L.
littérature fantastique pensée partagée entre
pourquoi et comment
Coll. • Poétique -
Pierre Antoine
le monde classique
André Barjonet
elle a vécu cette
Seuil, 192 p., 10 F
Abel Jeannlère
et le monde hébraïque,
Le Parti Communiste
aventure.
RELIGION
Inaugurant cette' collee·
Espace mobile et
et ses grandes Idées-
Français Franco Basaglla
temps fncertalns
tion, un' essai où
Coll. • Recherches
forces.
J. Didier éd., 236 p., L'Institution en
• David Flusser
l'auteur tente d'explorer
économiques et
17 F négation
Jésus'
les Iimitès ef le réseau
sociales -
L'analyse spectrale Trad. de l'Italien
Trad. de l'allemand
qui commande ce genre
Aubier-Montaigne,
HISTOIRB du P.C.F. au moment par L. Bonaluml
par Michael Marsch
littéraire.
160 p., 13, 30 F
de son nouveau Congrès Coll. • Combats'-
Préface de B.C. Dupuy
Une étude sur les
Jean-Pierre Azéma
par un transfuge de Seuil, 288 p., 21 F
Seuil, 160 p., 16 F
SOCIOLOGIE
profonds changements
Michel Winock
la C.G.T. Une dénonciation de
Par un historien juif,
PSYCHOLOGIE
échus et à venir de
La III" République Henry A. Kissinger
l'Institution psychla-
un.e étude de la vie
notre, cadre de vie dans
Cal mann-Lévy, 348 p., Pour une nouvelle
trique par le
de Jésus replacée dan.
Henri Amoroso
le monde d'aujourd'huI.
24 F politique étrangère
médecin-chef d'un asile.
son contexte politique,
La condition sexuelle
Nicolas Berdiaev
La naissance et la américaine Colette
juridique et culturel.
des Français
L'Idée rus..
mort de la plus longue Fayard, 160 p., 20 F Contes des mille
.Angelus Sileslus
Ed. de la Pensée
Mame, 274 p., 28 F
République de France Une analyse des réalités et un matins
L'errant chérublnlque
Moderne, 420 p., 24 F
Les problèmes
(187o-1940) et des Impératifs de Flammarion, :256 p.,
Préface de R. Laporte
Réédition d'un ouvrage
essentiels de la pensée
• Gibbon
la politique étrangère .16 F
présenté et traduit
explosif, devenu
russe du XIX' siècle Histoire du déclin
américaine, par le Les chroniques de
de l'allemand
Introuvable.
et au début du et de la chute de
conseiller n" 1 du Colette dans • Le
par Roger Munler
Georges Bach
XX' siècle. l'empire romain
président Nixon. Matin - entre 1910
Planète, 224 p., 22 F
, Peter Wyden Texte établi, présenté Le Centenaire du
et 1918.
Un grand mystique
L'ennemi intime
Maurice Clavel
et annoté par D.M. Low • Capital. Charles Glllard
allemand (1624-1677).
Buchet/Chastel
Qui est aliéné?
Trad. de l'anglais Mouton, 344 p., 24 F Echec aux rois de
dont la pensée a joué
252 p., 19 F
Flammarion, 336 p.,
par.J. Rémillet Exposés et entretiens la drogue
un rôle Important dan.
La fonction de
25 F
Laffont. 1080 p., 85 F sur le marxisme au Buchet et Chastel
l'histoire de la
l'agressivité dans
Une étude sociale et
Dans la coll.. • Les cours des décades 241 p., 24 F
philosophie de son pay•.
l'économie psychique
métaphysique sur la
grands monuments de du Centre Culturel Par l'ancien chef de la
Max Thurlan
de l'homme.
société de consomma·
l'histoire -, le chef· International de Cerisy· brigade des stupéfiants
Sacerdoce et mlnlstire
tlon et sur le sens
d'œuvre de celui qu'on la-Salle (juillet 1967). une évocation des
Presses de Taizé
Hilaire Cuny des révolutions sociales
a appelé le grandes affaires dont Il
diffus. Seuil, 304 p., 18 F
De la sexualité contemporaines.
Montesquieu anglais
James Mac Millan
s'est occupé.
Du sacerdoce aux
Editeurs Français Réunis Bernard Harris
196 p., 15 F
René Duvillard
André Guérin L'Angleterre est une F. Perez Lopez
problèmes des
Dans le cadre de
Dynamique du couple'
La folle guerre le 1870 colonie américaine El Mexlcano
ministères d'aujourd'huI.
l'édition des Œuvres
Mame, 220 p., 18,80 F
1 cahier d'Illustrations Ed. de la Pensée Coll. • Vécu.
complètes sous la
Le couple, contradlc-
Hachette, 334 p., 30 F Moderne, 280 p., 22 F Laffont, 288 p., 20 F
direction de L. Scheler.
tlon dialectique qui
Le drame de la Un dossier explosif sur Rédigé en 1941 par un ARTS
réalise la synergie des
Commune et celui d'un la situation économique jeune combattant des URBANISME
S. Fantl contraires et explique
million et demi de l'Angleterre et sur Brigades Internationales
Contre le mariage peut-être le sens de
d'Alsaciens devenus, le danger que compor- un document
Z. Arsène-Henry
Flammarion, 304 p., 18 F l'univers.
malgré eux, sujets terait son insertion exceptionnel sur la
Par un psychiatre suisse,
allemands. dans le Marché guerre d'Espagne et
Notre ville
un violent réquisitoire
Jean Guitton
Commun. ses lendemains.
Mame, 328 p., 25 F
contre le triangle
Profils parallèles
Robert Lacour-Gayet
De la ville fonctionnelle
familial, illustré à
Fayard, 496 p., 35 F
Histoire de l'Afrique A. Teissier du Cros • Anatoll Martchenko
à la ville personnalisée:
travers quatre psycha-
Quatre portraits
du Sud J..J. Thiebaut Mon témoignage
un aspect de l'urbanisme
nalyses significatives.
parallèles : Pascal et
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