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rapport de la commission Bouchard-Taylor (version intégrale)

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Les conclusions de la Commission Bouchard-Taylor sur les pratiques d'accommodement raisonnable.
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Published by: Michel Monette on May 22, 2008
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201

Nous avons exposé au chapitre VI le modèle adopté par le Québec
en matière de rapports interculturels. Nous nous demanderons
maintenant où en est ce modèle. En d’autres termes, quelle est la
situation de l’interculturalisme aujourd’hui? En quoi pourrait-il être
amélioré? Quels correctifs devrait-on y apporter? Nous nous
en tiendrons ici aux aspects culturels de l’intégration, réservant
au chapitre suivant l’analyse des aspects socioéconomiques et
celle de la discrimination.

Pour des sociétés qui assuraient leur intégration par l’assimilation
oul’exclusion, l’apprentissage de la diversité dans un esprit
pluraliste appelait un important virage et soulevait de grandes
difficultés. Dans l’ensemble, on peut dire que le Québec s’en est
assez bien tiré sous ce double rapport, surtout si l’on considère sa
condition de minoritaire comme francophonie nord-américaine.
Ajoutons que la diversification ethnique s’y est accentuée très
rapidement au cours des vingtou vingt-cinq dernières années.

Rappelons que, démographiquement, les minorités allophones
(de langue maternelle autre que le français ou l’anglais) ont
maintenant supplanté la minorité de langue maternelle anglaise
(12,3% contre 8,2%1

). Les pays d’origine de la population
immigrante se sont beaucoup diversifiés, recouvrant maintenant
toutes les régions du monde. L’appartenance religieuse témoigne
également de cette diversification. Plus d’une centaine de religions
sont maintenant représentées sur le territoire québécois, sans
compter les multiples sectes et groupuscules (dont certains
estiment le nombre à 600). Parmi les religions principales, c’est
l’islam qui progresse le plus rapidement: il représentait 0,7% de
lapopulation du Québec en 1991, 1,5% en 2001 (pour cette
dernière année, 10,6%de la population immigrante était de
confession musulmane) et, selon diverses estimations, aux
environs de 2% en 20082
.

La diversité ethnoculturelle constitue donc une coordonnée
structurelle de la population québécoise. Nous savons par ailleurs
qu’elle se concentre massivement dans la région métropolitaine
de recensement de Montréal* (88% des immigrants en 2001 et
86,9% en 20063

). Selon les données de 2006, la population

immigrante représente 20,6% de la population de la région
métropolitaine et 30,7% de la population de l’île de Montréal. Ces
pourcentages semblent élevés, mais ils sont très inférieurs à ceux
des régions métropolitaines de Toronto (45,7%) et de Vancouver
(39,6%). Ajoutons que la proportion des immigrants est très
inégale dans les arrondissements de Montréal: de 10% à plus de
40% selon le quartier, Côte-des-Neiges et Notre-Dame-de-Grâce
venant en tête. En comparaison, rappelons que les immigrants ne
représentent que 3,7% de la population de la région métro-
politaine de Québec (selon le recensement de 2006).

Cela dit, ces indices de diversité cachent d’importants éléments de
similitude. Par exemple, au recensement de 2001, 9 Québécois sur
10 se réclamaient d’une confession religieuse «chrétienne» et
plus de 4 sur 5 (84%) se déclaraient catholiques. De même, plus
des deux tiers des immigrants se déclaraient de religion
chrétienne.

Toujours à propos des immigrants et selon les données du recen-
sement, soulignons qu’en 2006 ils représentaient 11,5% de la
population du Québec (6,6%en1871et 8,8%en1931). Cette
proportion est relativement basse si on la compare à celle du
Canada (19,8%), de l’Ontario (28,3%), de la Colombie-
Britannique (27,5%) et de l’Alberta (16,2%). Mais elle est du
même niveau que celle de l’ensemble des pays dits développés et
légèrement supérieure à celle des pays d’Europe4
.

Plus concrètement, la diversité culturelle s’est imposée dans la vie
des institutions. La Commission scolaire de Montréal gère une
population étudiante venant de 180 pays et représentant
150 langues (à l’échelle du Québec, on en compte plus de 200).
Àl’École secondaire Saint-Laurent, les deux tiers des élèves sont
nés hors du Québec. Plus de la moitié des élèves québécois
fréquentant l’école publique montréalaise sont issus d’un ou de
deux parents immigrants. À l’hôpital Sainte-Justine, environ 40%
des patients sont allophones. Dans des unités de soins de l’Hôpital
général juif de Montréal, on compte souvent plus de dix origines
ethniques différentes pour une vingtaine de patients.

1.Selon les données du recensement canadien de 2006.

2.Les données sur l’appartenance religieuse ne sont produites que tous les dix ans. Les prochaines seront disponibles en 2011.

3.Cette concentration est très élevée. La région métropolitaine de Toronto, par exemple, regroupe seulement 68,3% des immigrants établis en Ontario (données du recensement de 2006).

4.Pour les données sur l’immigration et la diversité, voir le Rapportde recherche no

11de la Commission.

INTRODUCTION

Ce constat est le reflet d’une évolution assez ancienne qui s’est
accélérée depuis quinze ou vingt ans. C’est dans ce contexte que
fut élaboré le modèle interculturaliste. Afin de répondre aux
questions posées en début de chapitre, nous allons examiner les
acquis de ce modèle, ses avancées, mais surtout les limites qu’il
accuse, les obstacles auxquels il fait face et certains sujets qui ont
suscité des critiques et des inquiétudes.

D’abord, un mot sur les concepts que nous utiliserons. Nous
rejetons l’expression «Québécois de souche» pour désigner les
Québécois d’origine canadienne-française. Cette expression est
chargée d’une connotation négative, et ce, dans deux directions
opposées: a)du point de vue des Québécois d’origine autre que
canadienne-française, elle paraît affirmer une sorte de hiérarchie
fondée sur l’ancienneté; b)du point de vue des Québécois
d’origine canadienne-française, elle peut évoquer une figure de
repli, une image un peu folklorique et frileuse dont ils souhaitent
se départir. Enfin, le terme est ambigu dans la mesure où les
Autochtones aussi se qualifient comme «de souche», de même
que les Anglo-Québécois. En ce sens (élargi), il vaudra mieux dire
«Québécois canadiens-français» (ou d’origine canadienne-
française) pour éviter toute connotation hiérarchique. Nous
tiendrons également compte des observations de l’Organisation
des Nations Unies qui rejette l’usage de l’expression «minorité
visible»àcause de saréférence biologique.

Si on jette un regard sur le dernier demi-siècle, on constate que les
avancées du pluralisme sont spectaculaires. Nous l’avons vu au
chapitre VI, le parcours interculturel québécois montre une grande
continuité dans la poursuite de quelques grands objectifs qui n’ont
guère varié. La loi 101, qui visait notamment la francisation de la
population immigrante, a constitué de ce point de vue un jalon
déterminant dans la mesure où elle a institué un cadre
indispensable de communication et d’intégration. Elle y est
parvenue en ouvrant la langue française à diverses traditions et
sensibilités culturelles5

–c’est à cette condition qu’elle peut être
rassembleuse. Du même coup, bien sûr, elle assurait la
perpétuation de la francophonie québécoise, mais sa fonction
civique doit aussi être reconnue. Le sociologue Guy Rocher, l’un
des parrains de cette loi, aime faire remarquer que, sans cette
mesure, la société québécoise était probablement vouée à bien
des turbulences.

Voici quelques chiffres illustrant les changements qui se sont
produits. En 2003-2004, 79,5% des élèves de langue maternelle
tierce (ou allophones) étudiaient en français, contre 20,3% en
1976-19776

.En 2006-2007, 80,7% des 5640 entreprises de
50employés et plus avaient obtenu un certificat de francisation
(contre 71,4%en 2001-20027

). Parallèlement, la connaissance du
français chez les nouveaux arrivants passait de 37,2% à 57,7%
entre 1995 et 20068

.Parmi les immigrants allophones, les
transferts linguistiques, qui jouaient fortement en faveur de la
langue anglaise, favorisent maintenant le français dans une aussi
forte proportion (voir plus loin dans ce chapitre).

Dans l’ensemble, les effets que l’on peut associer à l’inter-
culturalisme sont de trois ordres. Il faut signaler, en premier lieu,
la fin du régime d’assimilation-exclusion pratiqué au Québec
jusqu’à la Révolution tranquille (comme dans la plupart des
nations d’Occident à la même époque). La nation canadienne-
française tablait sur une homogénéité largement fondée sur
l’ascendance (ou sur le «sang»), sur les coutumes et les mœurs
héritées de la Nouvelle-France et sur l’appartenance religieuse. Les
citoyens qui refusaient de renoncer à leur culture pour assimiler
ces traits étaient marginalisés ou, plus vraisemblablement,

202

A

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