P. 1
rapport de la commission Bouchard-Taylor (version intégrale)

rapport de la commission Bouchard-Taylor (version intégrale)

4.0

|Views: 10.217|Likes:
Publicado porMichel Monette
Les conclusions de la Commission Bouchard-Taylor sur les pratiques d'accommodement raisonnable.
Les conclusions de la Commission Bouchard-Taylor sur les pratiques d'accommodement raisonnable.

More info:

Published by: Michel Monette on May 22, 2008
Direitos Autorais:Attribution Non-commercial

Availability:

Read on Scribd mobile: iPhone, iPad and Android.
download as PDF, TXT or read online from Scribd
See more
See less

05/09/2014

pdf

text

original

Parmi les autres polarités socioculturelles qui marquent le Québec,
il y a la coupure générationnelle entre les personnes de moins de
30 ou 35 ans (et tout spécialement les 18-24 ans) et les plus âgées.
Cette disparité est particulièrement accusée; elle ressort de la
quasi-totalité des études et des sondages portant sur les pratiques
d’harmonisation et les thèmes connexes26

.Elle laisse entrevoir des
changements importants, d’ici quelques années, dans les façons
de voir et de vivre les rapports interculturels. Elle témoigne, en
particulier, d’une certaine rupture du côté des inquiétudes
séculaires du Québécois canadien-français, à la fois beaucoup
moins accusées et vécues différemment chez les jeunes27

.Ce sont
là pour l’instant des extrapolations, mais cette évolution est à
suivre de près.

Comme l’indiquent de très nombreux témoignages, un autre
clivage semble s’être installé sous la forme d’un bris de confiance
entre, d’une part, la population (particulièrement, semble-t-il, les
classes moyennes) et, d’autre part, la classe dirigeante et les
gestionnaires des établissements publics de même que les
intellectuels. Les élus sont accusés de ne pas avoir fait leurs devoirs
dans la crise des accommodements, les juges sont fustigés pour
ne pas avoir tenu compte des attentes de la population en rendant

des verdicts contraires aux valeurs de la société, les médias sont
tenus en suspicion, les gestionnaires du monde scolaire et des
autres établissements publics sont critiqués pour avoir fait preuve
de mollesse dans le traitement des demandes d’ajustement, les
intellectuels («déconnectés», dans leur «tour d’ivoire») sont
montrés du doigt pour avoir «bradé» la culture du groupe
majoritaire et s’être montrés indifférents à son histoire, à son
patrimoine et à tout ce qui fait son identité28
.

Les événements des deux dernières années ont montré les signes
d’une autre polarité qui s’est creusée entre, d’un côté, une partie
des Québécois canadiens-français et, de l’autre, les immigrants et
les minorités ethniques. Divers travaux en avaient déjà relevé des
traces29

,mais il est manifeste que cette fracture s’est accentuée
récemment. Nos analyses en ont montré diverses expressions. On
en voit un autre signe dans l’ambiguïté que recèle plus que jamais
le terme de Québécois: pour les uns, il recouvre l’ensemble des
citoyens du Québec, mais pour d’autres, il faut le réserver aux
Québécois canadiens-français. D’autres, enfin, passent d’une
acception à l’autre suivant les circonstances. Tout en reconnaissant
la légitimité de ces différents marquages identitaires, nous y voyons
une difficulté. Le fait, pour les Québécois canadiens-français, de
s’approprier l’appellation de «Québécois» crée une ambivalence
qui est une source de distanciation, sinon d’exclusion. Elle incite
plusieurs membres des minorités ethniques à réserver (ou à
concéder?) le mot aux Francophones «de souche» et à se rabattre
sur leur identité première, minoritaire sinon marginale.

De tous les clivages mentionnés ici, c’est peut-être celui qu’il faut
craindre le plus parce qu’il se déploie sur le terrain de l’ethnicité.
Or, c’est là que les tensions font naître habituellement les
stéréotypes, la xénophobie, la discrimination et le racisme. Durant
les prochaines années, ce sujet devra faire l’objet d’une attention
prioritaire de la partdes gouvernants et de l’ensemble de la classe
dirigeante. Les chercheurs et les professionnels des médias, en
particulier, auront à montrer ce que cette polarité peut avoir de
trompeur. En réalité, il y a une grande diversité (religieuse,
idéologique, coutumière) chez les Québécois canadiens-

206

26.Voir le Rapport de recherche no

6de la Commission, chapitres 2 et 7.

27.Dans le domaine intellectuel, la jeune revue d’idées Les Cahiers du 27 juinillustre bien cette nouvelle sensibilité.

28.«On s’ennuie de Félix Leclerc et de Pierre Bourgault» (commentaire entendu dans un groupe-sonde du Saguenay). Ce qui est certain, c’est que les intellectuels n’avaient pas vu venir la crise
des accommodements. Mais ils ne sont pas les seuls dans ce cas; tout le monde a été pris par surprise. Comme l’a déclaré la professeure Marie Mc Andrew: «La réalité nous a rattrapés»
(communication au colloque «L’interculturel: théorie et pratique», symposium organisé conjointement par l’Association d’études canadiennes, le Conseil des relations interculturelles du Québec
et le Congrès juif canadien, Montréal, 17 mars 2008).

29.Par exemple, M. LABELLE et J.-J. LÉVY (1996, p. 341).

français30

tout comme chez les immigrants et les minorités
ethniques. On relève aussi de nombreux points de similitude et
de rapprochement susceptibles d’être mis en relief.

Nous connaissons bien, par ailleurs, le rapport traditionnellement
difficile et jamais vraiment dénoué entre les Francophones et les
Anglophones québécois. Il s’est amélioré toutefois depuis
quelques années. La loi 101 est de plus en plus acceptée, le projet
souverainiste ne fait plus scandale, les vives controverses ayant
entouré le thème de la partition du territoire québécois ont été
mises en veilleuse et l’inquiétude suscitée par la langue anglaise
auprès des Québécois francophones s’est déplacée vers d’autres
sources, comme nous le verrons plus loin. On constate aussi que
ce clivage, lieu potentiel de tensions, n’a pas été activé durant la
crise des accommodements. Une autre polarité, plus ancienne
qu’on ne croit, mais qui n’a que récemment affleuré dans la
conscience collective, réside dans le rapportentre Blancs et
groupes racisés (il sera abordé dans le chapitre suivant).

Il y a enfin toutes ces autres disparités et tensions dont on parle
peu et qui divisent les minorités ethniques elles-mêmes. Certains
leaders essaient de projeter une image unie et très intégrée de ce
que l’on appelle les communautés culturelles. Or, ces minorités
sont tout sauf homogènes. Comme dans toute population, on y
observe des différences sur le plan des niveaux de vie, de la
scolarisation, des visions du monde (religieuse, séculière). On y
trouve des questionnements identitaires, des désaccords sur les
pratiques d’harmonisation (notamment les demandes pour motifs
religieux), sur le régime de la laïcité, sur la condition de la femme,
sur l’avenir politique du Québec31

,ainsi que des ruptures pénibles
entre les générations:des parents éprouvent de la nostalgie pour
le pays quitté et voudraient en perpétuer la mémoire, sinon les
coutumes, à leurs enfants complètement immergés dans la culture
du nouveau pays et qui ne partagent pas les fidélités de leurs
aînés. À une autre échelle, on relève l’existence de dizaines
de nationalités et de langues. Même au sein de chaque religion,
les traditions, les écoles, les courants sont nombreux et souvent
en compétition.

Un mot sur les Québécois de confession musulmane. Pour
diverses raisons, ce groupe est présentement l’objet de suspicion.
Les attentats tragiques du 11 septembre 2001, perpétrés au nom
de l’islam, et les actes de terrorisme islamiste survenus à l’échelle
mondiale au cours des dernières années ont subitement terni
l’image du musulman et, ici même au Québec, ont transformé la
vie de nombreux immigrants. C’est ce que plusieurs d’entre eux
sont venus nous dire au cours de nos consultations32

.Un
stéréotype s’est formé: celui du musulman radical qui ne veut pas
s’intégrer, qui rejette les valeurs fondamentales de notre société,
qui veut remettre le religieux en selle dans les affaires publiques et
qui utilise les pratiques d’harmonisation pour faire avancer un
projet agressif de conquête, à la faveur de nos chartes, de notre
pluralisme et autres largesses.

Pourtant, au cours de nos consultations, nous avons reçu de
nombreux témoignages contraires concernant les musulmans,
dont les médias ont largement fait état: des citoyens modérés, très
scolarisés, désireux de s’intégrer, solidaires dans la lutte pour le
français et la francophonie québécoise en général, respectueux
des valeurs fondamentales du Québec, qu’ils ont adopté comme
nouvelle patrie. Il nous a été donné plusieurs fois d’entendre cette
phrase: «Le Québec, c’est très important pour nous, car c’est le
pays de nos enfants.»Et c’est pour eux justement que plusieurs de
ces immigrants endurent en silence le déclassement économique
et social, les propos humiliants et la discrimination. En ce qui
concerne la ferveur religieuse, une enquête récente de la
Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse
amontré que les immigrants musulmans du Québec comptaient
parmi les groupes les moins dévots, l’explication la plus probable
étant qu’un grand nombre d’entre eux ont justement quitté leur
pays pour fuir l’emprise de la religion33
.

Cette polarité, si elle devait se perpétuer, entraînera à coup sûr
les effets que l’on voudrait prévenir chez ces concitoyens. Ces
effets, ce serait, en premier lieu, qu’ils soient incités à cultiver
une appartenance exclusive à la société canadienne, jugée
plus accueillante que la québécoise. Ce serait, en deuxième lieu,
un repli sur les traditions communautaires, un durcissement

207

30.Pour nous en tenir aux réactions manifestées durant la crise des accommodements, on est très loin de l’unanimité parmi les Québécois canadiens-français.

31.Levote s’est diversifié dans ces milieux au cours des dix dernières années, en particulier chez les jeunes. Voir G. GAGNÉet S. LANGLOIS (2005).

32.«Après vingt ans au Québec, je suis redevenu un immigrant», nous a dit l’un d’eux aux audiences de Laval, les 14 et 15 novembre 2007.

33.Voir P. EID (2007). La même étude révèle que la proportion des personnes ne se réclamant d’aucune religion est de 5% parmi les Québécois natifs, de 10,3% parmi l’ensemble des immi-
grants et de 15,5% chez les immigrants récents. Une autre enquête de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse montre que ce sont les immigrants d’Asie de l’Est
et du Sud-Est qui sont proportionnellement les plus nombreux à ne se réclamer d’aucune religion (30%) (étude à paraître).

des croyances, une marginalisation (sinon carrément une ghet-
toïsation) et des comportements de défense qui prendraient tous
les airs de la subversion tant redoutée. Qui trouverait profit à
enclencher pareille spirale?

Il faudra tout mettre en œuvre pour contrer cette dérive potentielle
et, plus généralement, pour réduire les polarités qui viennent
d’être évoquées. Ici, la contribution des médias sera indis-
pensable: on doit donner à voir le vrai visage de l’immigrant,
montrer à la fois ce qu’il est et, tout autant, ce qu’il n’est pas – sans
oublier le visage du réfugié, son parcours souvent périlleux, ses
déboires à l’arrivée et le courage, les qualités qu’il montre pour
refaire sa vie. Il faut signaler à ce sujet deux expériences
particulièrement éloquentes que nous avons vécues. La première
s’est déroulée lors d’une soirée passée à Trois-Rivières avec une
trentaine de réfugiés latino-américains et au cours de laquelle
nous avons entendu l’histoire de chacun d’eux. Des récits édifiants
–c’est le mot qui convient – qu’il faudrait consigner pour la
nouvelle mémoire du Québec. L’autre expérience a pris la forme
d’un témoignage qu’a présenté à Montréal une survivante des
boat peopledu Vietnam. Encore un récit de courage et de
générosité, aussi magnifique que tragique – dont les médias,
encore une fois, ont fait largement état.

Pour réduire les distances et les barrières, la collaboration de la
classe politique, des leaders économiques et sociaux (les
dirigeants syndicaux en particulier), du monde scolaire, des
groupes communautaires et des associations de bénévoles sera
tout aussi nécessaire, de même que le travail des intellectuels.
Insistons tout particulièrement sur celui des chercheurs, des
animateurs, des médias, indispensable pour diffuser une infor-
mation juste dans l’ensemble de la population, pour défaire les
fausses perceptions et prévenir la formation de stéréotypes. La
contribution des historiens est également sollicitée; il leur
incombe de recueillir la mémoire vive des immigrants pendant
qu’ils peuvent la dire eux-mêmes, dans leurs propres mots. En fait,
il faudrait qu’on se le dise: l’enjeu est important, on ne doit pas
revivre les événements des deux dernières années34
.

On trouvera peut-être paradoxal que, dans un document mettant
en garde contre les fractures ethnoculturelles et plaidant pour leur
réduction, on trouve de si nombreuses références à tel ou tel
groupe ethnique. Mais comment faire autrement? Pour le
moment, ces polarités existent et, pour les combattre, il est
nécessaire de bien connaître ces groupes, d’analyser les
perceptions et les dispositions à leur endroit et de mettre au jour
les tensions et les rapports qu’ils alimentent. Dans cet esprit, il
nous faut maintenant aborder de nouveau, avec l’espoir de les
apaiser, les inquiétudes qui agitent de nombreux Québécois.

Examinons d’abord la situation des Québécois canadiens-français.
Il est important de s’y arrêter, car tant que plusieurs d’entre eux
éprouveront un vif sentiment d’insécurité pour la survie de leur
culture, ils seront moins sensibles aux problèmes des
immigrants et des minorités ethniques35

.Et, encore une fois,
c’est principalement de ce milieu que la crise est venue. Nous
avons déjà commenté l’insécurité du minoritaire, cet invariant de
la francophonie québécoise avec lequel on doit constamment
composer.
Cette insécurité se décline selon divers registres, parmi
lesquels on peut distinguer: l’inquiétude pour les valeurs, pour la
langue, pour les traditions et les coutumes, pour la mémoire, pour
l’identité. Chacun de ces sujets appellerait de longs dévelop-
pements;nous devrons malheureusement nous restreindre à
quelques commentaires.

Toutefois, il importe d’abord de rappeler que ces inquiétudes sont
très inégalement partagées au sein du groupe majoritaire. Les
visions proprement catastrophistes prévoyant «notre disparition
prochaine» ou «notre disparition inéluctable36

»avoisinent des
aperçus plus modérés, tout comme des expressions de franche
confiance et d’optimisme.

You're Reading a Free Preview

Descarregar
scribd
/*********** DO NOT ALTER ANYTHING BELOW THIS LINE ! ************/ var s_code=s.t();if(s_code)document.write(s_code)//-->