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Mise - L'Action Humaine

Mise - L'Action Humaine

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1 / La théorie et les données de fait

1 / LA THÉORIE ET LES DONNÉES DE FAIT La catallactique, théorie de l’économie de marché, n’est pas un
ensemble systématique de théorèmes qui ne serait valable que dans des hypothèses idéales et irréalisables, donc
seulement applicable à la réalité moyennant des restrictions et modifications essentielles. Tous les théorèmes de
la catallactique sont valables de façon rigide et sans exception pour tous les phénomènes de l’économie de mar-
ché, pourvu que soient présentes les conditions particulières que définissent ces théorèmes. C’est par exemple,
exclusivement une question de fait qu’il y ait échange direct ou échange indirect. Mais là où il y a échange
indirect, toutes les lois générales de la théorie de l’échange indirect sont valables quant aux transactions et aux
instruments d’échange. Comme il a déjà été souligné 1, le savoir praxéologique est une connaissance précise
et exacte de la réalité. Toutes les références aux problèmes épistémologiques des sciences naturelles, et toutes
les analogies tirées de comparaisons entre ces deux domaines, radicalement différents, de la réalité et de la
connaissance méthodique sont trompeuses. Hormis les règles de la logique formelle, il n’y a aucun ensemble de
règles « méthodologiques » qui puisse s’appliquer à la fois à la connaissance que fournit la catégorie de causalité,
et à la connaissance que fournit la catégorie de finalité.

La praxéologie traite de l’agir humain comme tel, d’une façon générale et universelle. Elle ne s’occupe ni des
aspects particuliers de l’environnement dans lequel l’homme agit, ni du contenu concret des jugements de valeur
qui dirigent ses actions. Sont des données pour la praxéologie : les caractères corporels et psychologiques des
hommes qui agissent, leurs désirs et jugements de valeur, et les théories, doctrines et idéologies qu’ils élaborent
afin de s’adapter intentionnellement aux situations de leur milieu, de sorte à atteindre les objectifs auxquels
ils tendent. Ces données, encore que permanentes dans leur structure et strictement déterminées par les lois
régissant l’ordre de l’univers, sont en perpétuelles variation et fluctuation; elles changent d’instant en instant 2.

La plénitude de la réalité ne peut être intellectuellement maîtrisée que par un esprit qui se réfère à la fois à
la conception de la praxéologie et à la compréhension historique; et cette dernière exige que l’on ait pleinement
accès aux acquis des sciences de la nature. Connaissance cohérente et prévision sont fournies par la totalité
du savoir. Ce que chacune des branches distinctes de la science peut offrir est toujours fragmentaire; il faut le
compléter par les résultats de toutes les autres. Du point de vue de l’homme qui agit, la spécialisation du savoir
et sa dispersion dans les diverses sciences sont simplement un procédé de division du travail. De la même façon
que le consommateur emploie les produits des diverses branches de production, celui qui agit doit fonder ses
décisions sur de la connaissance fournie par diverses branches de la pensée et de la recherche.

Il n’est pas admissible de négliger l’une de ces branches lorsque l’on s’efforce de cerner la réalité. L’école
historique et les institutionnalistes prétendent rejeter l’étude de la praxéologie et ne s’occuper que d’enregistrer
les faits ou, comme ils disent aujourd’hui, les institutions. Mais l’on ne peut rien affirmer, à propos de ces faits
sans se référer à un ensemble défini de théorèmes économiques. Quand un institutionnaliste rattache un certain
événement à une certaine cause, par exemple, un chômage massif à de prétendues déficiences du mode de
production capitaliste, il recourt à un théorème économique. Lorsqu’il repousse tout examen plus approfondi
du théorème implicitement contenu dans ses conclusions, il désire simplement éviter que l’on réfute les erreurs
de son raisonnement. Il est impossible de faire simplement la collecte de faits bruts, sans se référer à aucune
théorie. Dès l’instant où l’on enregistre ensemble deux événements, où on les intègre dans une même catégorie
d’événements, une théorie intervient. L’on ne peut dire qu’il y a un lien quelconque entre eux, sans invoquer
une théorie; et quand il s’agit de l’agir humain, sans se référer à la praxéologie. Il est vain de rechercher des
coefficients de corrélation, si l’on ne part d’une vue théorique déjà formée. Le coefficient peut avoir une haute
valeur numérique, sans indiquer aucune connexion significative et pertinente entre les deux groupes examinés
3.

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CHAPITRE XXIII — LES DONNÉES DU MARCHÉ

2 / Le rôle du pouvoir

2 / LE RÔLE DU POUVOIR L’école historique et l’institutionnalisme condamnent la science économique,
comme ne tenant pas compte du rôle que le pouvoir joue dans la vie réelle. La notion de base de l’économie,
celle de l’homme choisissant et agissant, est à leur dire un concept non réaliste. L’homme réel n’est pas libre
de choisir et d’agir. Il est soumis à la pression sociale, à l’ascendant irrésistible du pouvoir. Ce ne sont pas les
jugements de valeur des individus, mais l’interaction des forces du pouvoir qui détermine les phénomènes de
marché.

Ces objections ne valent pas mieux que tout ce qu’affirment les critiques de la science économique.

La praxéologie en général et en particulier l’économie et la catallactique n’affirment ni ne supposent que
l’homme soit libre en quelque sens métaphysique que l’on attache au mot de liberté. L’homme est incondi-
tionnellement soumis aux conditions naturelles de son milieu. Lorsqu’il agit, il lui faut s’ajuster à l’inexorable
régularité des phénomènes naturels. C’est précisément parce que sont rarement réunies les conditions naturelles
de son bien-être, que l’homme est soumis à la nécessité d’agir 4.

En agissant, l’homme est guidé par des idéologies. Il choisit des fins et des moyens sous l’influence d’idéo-
logies. La force d’une idéologie est soit directe, soit indirecte. Elle est directe lorsque l’acteur est convaincu de
l’exactitude du contenu de l’idéologie, et pense qu’il sert directement ses propres intérêts en s’y conformant.
Elle est indirecte lorsque l’acteur rejette comme faux le contenu de l’idéologie, mais se trouve dans la nécessité
d’ajuster ses actions au fait que l’idéologie en question est partagée par les autres. Les mœurs d’un milieu social
sont un pouvoir avec lequel l’on est forcé de compter. Ceux qui reconnaissent comme illégitimes les opinions
reçues et les habitudes suivies, doivent dans chaque cas choisir entre les avantages qu’ils tireraient d’un mode
d’action plus efficace, et les inconvénients résultant pour eux du fait qu’ils contreviendraient aux préjugés po-
pulaires, aux superstitions et façons de vivre courantes.

C’est tout aussi vrai en ce qui concerne la violence possible. En choisissant, l’homme doit prendre en ligne
de compte le fait qu’il existe un facteur susceptible d’exercer sur lui la contrainte de la force.

Tous les théorèmes de catallactique valent également à l’égard des actions influencées par de telles pressions
sociales ou physiques. La force directe ou indirecte d’une idéologie, et la menace de la contrainte matérielle sont
tout simplement des données de la situation du marché. Il est sans importance, par exemple, que des considéra-
tions d’une quelconque nature incitent un homme à ne pas offrir pour l’achat d’un bien un prix plus élevé qu’il
ne le fait, alors que pour ce qu’il offre il n’obtient pas ce qu’il voulait acquérir. Pour la détermination du prix du
marché, il n’importe pas qu’il préfère spontanément dépenser son argent à d’autres fins, ou qu’il redoute d’être
regardé par ses concitoyens comme un parvenu, ou un dépensier; ou encore qu’il soit intimidé par le risque de
violer un prix maximum décrété par le gouvernement, ou encore qu’il n’ose pas défier un compétiteur prêt à se
venger de façon violente. Dans n’importe quel cas, son abstention d’enchérir contribue dans la même mesure à
l’apparition du prix de marché 5.

On a l’habitude de nos jours d’interpréter la situation des détenteurs de propriété et des entrepreneurs sur
le marché, comme un pouvoir économique, un pouvoir marchand. Cette terminologie est trompeuse quand elle
est appliquée à ce qui se passe sur un marché. Tout ce qui arrive dans une économie de marché non entravée
est régi par les lois qu’étudie la catallactique. Tous les phénomènes de marché sont déterminés en définitive
par les choix des consommateurs. Si l’on veut appliquer la notion de pouvoir aux phénomènes de marché, il
faudrait dire : sur le marché, tout pouvoir est aux mains des consommateurs. Les entrepreneurs sont forcés, par
la nécessité de réaliser des profits et d’éviter des pertes, de tenir compte en toutes circonstances — notamment
aussi dans la conduite de ce qu’on appelle à tort les affaires « intérieures » de leurs ateliers, et en particulier la
façon de diriger le personnel — de la satisfaction des consommateurs la meilleure et la moins coûteuse; c’est
là leur directive suprême. Il est tout à fait inapproprié d’utiliser le même terme de « pouvoir », tantôt pour
dire qu’une firme est capable de fournir aux consommateurs, mieux que les autres ne le font, des automobiles,
des chaussures ou de la margarine; et tantôt pour se référer à la puissance des forces armées par lesquelles le
gouvernement peut écraser toute résistance.

La possession des facteurs matériels de production, ni l’habileté directoriale ou technique ne confèrent — en
économie de marché — aucun pouvoir de contraindre. Tout ce qu’elles donnent est le privilège de servir les vrais
maîtres du marché, les consommateurs, à un poste plus élevé que celui des gens qui n’en ont pas. La propriété
d’un capital est un mandat confié aux possesseurs, sous condition qu’ils l’emploient à la meilleure satisfaction
possible des consommateurs. Celui qui ne se conforme pas à cette règle impérative est déchu de sa richesse et il

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3 / LE RÔLE HISTORIQUE DE LA GUERRE ET DE LA CONQUÊTE

se trouve relégué à une place où son impéritie cesse d’être nuisible au bien-être des gens.

3 / Le rôle historique de la guerre et de la conquête

3 / LE RÔLE HISTORIQUE DE LA GUERRE ET DE LA CONQUÊTE Bien des auteurs exaltent la guerre, la
révolution, l’effusion de sang et la conquête. Carlyle et Ruskin, Nietzsche, Georges Sorel, et Spengler furent les
fourriers dont Lénine et Staline, Hitler et Mussolini mirent les idées en application.

Le cours de l’Histoire, disent ces philosophies, n’est pas déterminé par les activités mesquines de matérialistes
colporteursetboutiquiers,maisparlesprouesseshéroïquesdeguerriersetdeconquérants.Leséconomistessont
dans l’erreur en extrapolant, de l’expérience éphémère de l’épisode libéral, une théorie à laquelle ils attribuent
une portée universelle. Cette époque — celle du libéralisme, de l’individualisme et du capitalisme; de la démo-
cratie, de la tolérance, de la liberté; de la méconnaissance de toutes les valeurs « authentiques » et « éternelles
»; et de la suprématie de la racaille — disparaît maintenant dans le passé et ne reviendra jamais. L’aube d’un
nouvel âge de virilité requiert une nouvelle théorie de l’agir humain.

En réalité, jamais économiste ne s’est aventuré à nier que la guerre et la conquête furent de la plus haute im-
portance dans le passé, ni que les Huns et Tartares, les Vandales et Vikings, les Normands et les conquistadores
aient joué un rôle énorme dans L’Histoire. L’un des déterminants de la situation présente de l’humanité est le
fait qu’il y a eu des millénaires de conflits armés. Mais ce qui reste, et qui est l’essence de la civilisation, n’est
pas un héritage reçu des guerriers passés. La civilisation est l’œuvre de l’esprit « bourgeois », et non de l’esprit
de conquête. Les peuples barbares qui n’ont pas remplacé le pillage par le travail ont disparu de la scène de
l’Histoire. S’il subsiste une trace de leur existence, elle est dans des œuvres qu’ils accomplirent sous l’influence
de la civilisation des peuples conquis. La civilisation latine a survécu en Italie, en France et dans la pénin-
sule Ibérique en dépit de toutes les invasions barbares. Si des entrepreneurs capitalistes n’avaient pas succédé
à Lord Clive et Warren Hastings, la domination des Anglais en Inde pourrait n’apparaître un jour que comme
une insignifiante réminiscence historique, comparable aux cent cinquante ans de domination turque en Hongrie.

Ce n’est pas l’affaire des économistes de se mettre à examiner les efforts faits pour ranimer les idéaux des
Vikings. L’économie doit seulement réfuter les affirmations selon lesquelles l’existence de fait des conflits armés
réduit à néant son enseignement. Quant à ce problème-là, il nous faut souligner à nouveau ce qui suit :

Primo, ce qu’enseigne la catallactique ne se rapporte pas à une époque définie de l’Histoire, mais à toutes les
activités caractérisées par les deux conditions de propriété privée des moyens de production et de division du
travail. En tout temps et en tout endroit, dans une société où existe la propriété privée des moyens de produc-
tion, les gens ne produisent pas seulement pour couvrir leurs besoins propres, mais consomment aussi des biens
produits par d’autres gens; dans une telle société les théorèmes de la catallactique sont strictement valables.

Secundo, si à côté du marché, et hors du marché, existent des vols et du pillage, ces faits constituent une
donnée pour le marché. Les acteurs doivent tenir compte du fait qu’ils sont exposés aux méfaits de voleurs et
de meurtriers. Si le meurtre et le vol deviennent si fréquents que la production s’avère inutile au producteur, il
peut se faire que le travail productif cesse et que l’humanité s’enfonce dans un état de guerre de tous contre tous.

Tertio, pour pouvoir s’emparer de butin, il faut qu’il y ait quelque chose à piller. Les héros ne peuvent vivre
que s’il y a assez de « bourgeois » à dépouiller. L’existence de producteurs conditionne la survie des conquérants.
Mais les producteurs pourraient se passer des pillards.

Quarto, il est assurément possible d’imaginer d’autres systèmes sociaux fondés sur la division du travail,
en dehors du système capitaliste de propriété privée des moyens de production. Les champions du militarisme
sont logiques en demandant l’établissement d’un socialisme. L’ensemble de la nation serait organisé comme une
communauté de guerriers dans laquelle les non-combattants n’ont d’autre mission que de fournir aux forces
combattantes tout ce dont elles ont besoin. (Les problèmes du socialisme sont examinés dans la cinquième
partie de ce livre.)

4 / L’homme réel en tant que donnée de fait

4 / L’HOMME RÉEL EN TANT QUE DONNÉE DE FAIT L’économie étudie les actions réelles d’hommes réels.
Ses théorèmes ne se réfèrent ni à l’homme idéal ni à des hommes parfaits, et pas davantage au mythique homme
économique (homo œconomicus) ni à la notion statistique de l’homme moyen (average man). L’homme avec

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CHAPITRE XXIII — LES DONNÉES DU MARCHÉ

toutes ses faiblesses et ses limitations, tout homme tel qu’il vit et agit, voilà le sujet d’études de la catallactique.
Toute action d’un homme est un thème de praxéologie.

La matière propre de la praxéologie n’est pas seulement l’étude de la société, des relations dans la société,
et des phénomènes de masse; c’est l’étude de toutes les actions des hommes. Le terme de « sciences sociales »,
avec toutes ses connotations, est à cet égard source d’erreurs.

Il n’y a pas de critère qu’une recherche scientifique puisse appliquer à l’agir humain, autre que celui des
buts ultimes que l’individu qui agit entend réaliser lorsqu’il entreprend une action définie. En eux-mêmes, ces
buts ultimes sont au-delà et au-dessus de toute critique. Personne n’est appelé à édicter ce qui pourrait rendre
heureux un autre individu. Ce qu’un observateur non concerné peut chercher à savoir, c’est simplement si les
moyens choisis pour atteindre ces buts ultimes sont ou ne sont pas aptes à produire les résultats désirés par celui
qui agit. C’est seulement en répondant à cette question que la science économique est habilitée â exprimer une
opinion quant aux actions d’individus, ou de groupes d’individus, ou quant à la politique de tels ou tels partis,
groupes de pression ou gouvernements.

Il est fréquent de déguiser le caractère arbitraire des attaques portées contre les jugements de valeur d’autres
personnes, en leur donnant la forme d’une critique du système capitaliste, ou du comportement des entrepre-
neurs. La science économique est neutre vis-à-vis de toutes les déclarations de cette espèce.

A l’affirmation arbitraire que « l’équilibre entre les productions des différents biens est manifestement fautif
en régime capitaliste » 6, l’économiste n’oppose pas l’affirmation que cet équilibre est irréprochable. Ce qu’af-
firme l’économiste est que dans l’économie de marché non entravée cet équilibre est en accord avec l’orientation
des consommateurs telle qu’elle se manifeste dans leur façon de dépenser leur revenu 7. Ce n’est pas l’affaire
de l’économiste de censurer ses semblables et de déclarer fautif le résultat de leurs actes.

L’alternative au système dans lequel les jugements de valeur de l’individu sont sans appel dans la conduite
des processus de production est une dictature autocratique. Dans cette dernière, le jugement des dictateurs seul
décide; mais leurs jugements de valeur ne sont pas moins arbitraires que ceux des autres individus.

L’homme n’est assurément pas un être parfait. Ses humaines faiblesses contaminent toutes les institutions
humaines, et donc aussi l’économie de marché.

5 / La période d’ajustement

5 / LA PÉRIODE D’AJUSTEMENT Toute modification dans les données du marché a ses effets déterminés sur
le marché. Il faut un certain laps de temps avant que ces effets soient épuisés, c’est-à-dire avant que le marché
soit complètement ajusté au nouvel état des choses.

La catallactique doit étudier toutes les réactions conscientes et intentionnelles des divers individus devant
les changements de données; et pas seulement, évidemment, le résultat final provoqué dans la structure du
marché par le jeu mutuel de ces actions. Il peut se produire que les effets d’un changement de données soient
contrecarrés par les effets d’un autre changement, intervenant en gros au même moment et dans la même me-
sure. Il ne se produit alors pas de changement considérable dans les prix du marché résultants. Le statisticien,
exclusivement préoccupé d’observer des phénomènes de masse et la résultante de la totalité des transactions de
marché, telle qu’elle se manifeste dans les prix de marché, ignore le fait que la non-apparition de changements
dans le niveau des prix est purement accidentelle, et non pas la conséquence d’une stabilité des données et de
l’absence d’activités spécifiques d’ajustement. Il ne peut voir aucun mouvement, ni les conséquences sociales de
tels mouvements. Pourtant chaque modification de donnée suit son propre cours, provoque certaines réponses
et réactions de la part des individus affectés; elle perturbe le réseau de relations entre les divers membres du
système de marché, même si finalement il n’en résulte pas de changements considérables dans les prix des di-
vers biens, et aucun changement du tout dans les chiffres concernant le montant total du capital dans l’entier
système du marché 8.

L’histoire économique peut fournir une information imprécise, après coup, sur la durée des périodes d’ajus-
tement. La méthode pour obtenir une telle information n’est évidemment pas affaire de mesure, mais de juge-
ment intuitif historique. Les divers processus d’ajustement ne sont pas isolés, dans la réalité. Au même moment
un nombre indéfini de tels processus prennent leurs cours, leurs cheminements se coupent l’un l’autre et ils
s’influencent mutuellement. Démêler cet écheveau serré et observer l’enchaînement d’actions et de réactions
déclenché par un certain changement dans les données est une tâche délicate proposée à l’interprétation de

392

5 / LA PÉRIODE D’AJUSTEMENT

l’historien, et les résultats en sont généralement maigres et douteux.

L’évaluation de la durée des périodes d’ajustement est aussi la plus difficile des tâches incombant à ceux qui
sont intéressés à discerner l’avenir, les entrepreneurs. Pourtant, quant au succès des activités d’entrepreneur, la
simple prévision du sens dans lequel le marché réagira à un certain événement n’a qu’une faible signification
si elle n’est complétée par une prévision correcte de la durée des diverses périodes d’ajustement impliquées. La
plupart des erreurs commises par des entrepreneurs dans la conduite de leurs affaires, et la plupart des bévues
faussant les pronostics sur les futures tendances émis par les « experts » en prévisions, ont pour cause les mé-
prises touchant la durée des périodes d’ajustement.

En traitant des effets produits par des changements dans les données, l’on distingue habituellement entre
ceux qui sont plus proches dans le temps et ceux qui sont plus éloignés dans le temps, autrement dit les effets
à court terme et les effets à long terme. Cette distinction est beaucoup plus ancienne que le vocabulaire dans
lequel on l’exprime de nos jours.

Pour découvrir les effets immédiats (à court terme) provoqués par un changement dans une donnée dé-
terminée, il n’est généralement pas besoin de recourir à une recherche approfondie. Les effets à court terme
sont pour la plupart évidents et échappent rarement à l’observateur naïf, non familier des investigations rigou-
reuses. Ce qui a donné le branle aux études économiques fut précisément le fait que certains hommes de génie
commencèrent à soupçonner que les conséquences plus lointaines d’un événement peuvent différer des effets
immédiats, visibles même au profane le moins perspicace. La principale réussite de la science économique fut la
découverte de tels effets à long terme jusqu’alors inaperçus des témoins non concernés, et négligés par l’homme
d’État.

De leurs surprenantes découvertes les économistes classiques tirèrent une règle pour la pratique politique.
Les gouvernements, les hommes d’État et les partis politiques, expliquaient-ils, doivent, quand ils dressent leurs
plans et agissent, considérer non pas seulement les conséquences à court terme mais aussi à long terme de
leurs mesures. Que cette déduction soit correcte n’est pas à contester ni à discuter. L’action tend à substituer un
état de choses plus satisfaisant à un état de choses qui l’était moins. Pour savoir si le résultat d’une action sera
considéré comme plus satisfaisant ou moins satisfaisant, il faut prévoir correctement toutes ses conséquences, à
la fois à court et long terme.

Certaines gens reprochent à la science économique un prétendu manque d’attention aux effets à court terme,
et une prétendue préférence pour ceux à long terme. Cela n’a pas de sens. L’économie n’a qu’un seul moyen
d’examiner les résultats d’un changement dans les données, qui est de commencer par ses conséquences im-
médiates et d’analyser, pas à pas, de la première réaction aux réactions plus éloignées, toutes les conséquences
successives, jusqu’à parvenir enfin aux conséquences ultimes. L’analyse du long terme inclut nécessairement et
complètement, dans tous les cas, l’analyse du court terme.

Il est facile de comprendre pourquoi certaines personnes, certains partis et groupes de pression, s’évertuent
à faire adopter le principe de l’importance exclusive du court terme. La politique, disent-ils, ne devrait jamais
s’occuper des effets à long terme d’une combinaison, et ne devrait jamais s’abstenir d’appliquer une mesure dont
l’on attend des avantages à brève échéance, simplement parce que ses effets à long terme sont nuisibles. Ce qui
compte seulement, ce sont les effets à court terme : « à long terme, nous serons tous morts ». Tout ce que l’éco-
nomie doit répondre à ces critiques dictées par la passion, c’est que toute décision devrait être fondée sur une
soigneuse mise en balance de toutes ses conséquences, aussi bien proches que lointaines. Il y a assurément, tant
dans les actions des individus que dans la conduite des affaires publiques, des situations où les acteurs peuvent
avoir de bonnes raisons d’accepter de subir des effets à long terme extrêmement désagréables, afin d’éviter
des situations à court terme qu’ils considèrent comme encore plus désagréables. Il peut parfois être utile à un
homme d’alimenter son poêle avec son mobilier. Mais s’il le fait, il devrait savoir ce qu’en seront les effets ulté-
rieurs. Il ne devrait pas se flatter sottement d’avoir découvert une merveilleuse méthode pour chauffer son logis.

Voilà tout ce que l’économie oppose à la frénésie des zélateurs du court terme. L’Histoire, un jour, en dira
bien davantage. Elle aura à dégager le rôle que ce plaidoyer pour le principe du court terme — cette résurrection
de la fameuse phrase de Mme de Pompadour après nous le déluge — a joué dans la plus sérieuse des crises
de la civilisation occidentale. Elle devra montrer combien ce slogan a été le bienvenu pour les gouvernements
et les partis dont la politique tendait à consommer dans l’immédiat le capital spirituel et matériel hérité des
générations précédentes.

393

CHAPITRE XXIII — LES DONNÉES DU MARCHÉ

6 / Les limites des droits de propriété, et les problèmes des coûts et
avantages extérieurs aux transactions

6 / LES LIMITES DES DROITS DE PROPRIÉTÉ, ET LES PROBLÈMES DES COÛTS ET AVANTAGES EXTÉ-
RIEURS AUX TRANSACTIONS
Les droits de propriété tels qu’ils sont délimités par les lois et protégés par les
tribunaux et la politique, ont été façonnés par une évolution poursuivie au long des âges. L’histoire de ces temps
passés est un répertoire de tumultueux efforts tendus vers l’abolition de la propriété privée. De siècle en siècle,
des despotes et des mouvements populaires ont voulu rogner les droits de propriété privée, ou les abolir com-
plètement. Ces entreprises, il est vrai, ont échoué. Mais elles ont laissé des traces dans les idées qui déterminent
la forme légale et la délimitation de la propriété. Les concepts juridiques concernant la propriété ne tiennent
pas compte pleinement de la fonction sociale de la propriété privée. Il y a certaines inadaptations, certaines
discordances qui se reflètent dans la formation des phénomènes de marché.

Appliqué dans toute sa logique, le droit de propriété devrait conférer au propriétaire un titre à réclamer tous
les avantages que l’emploi d’un bien peut engendrer, d’une part; et lui faire porter la responsabilité de tous les
inconvénients résultant de cet emploi, d’autre part. De cette façon, le propriétaire seul serait responsable du
résultat. En se servant de ce qui lui appartient, il considérerait tous les résultats prévisibles de ses actions, qu’ils
soient tenus pour favorables ou défavorables. Mais si certaines des conséquences de son action restent en dehors
de la sphère des bénéfices qu’il a le droit de recueillir et des inconvénients qui sont mis à sa charge, il n’aura pas,
en dressant ses plans, souci de toutes les conséquences de son action. Il ne tiendra pas compte des avantages
qui ne contribueront pas à sa propre satisfaction, ni des coûts qui ne retomberont pas sur lui-même. Sa conduite
s’écartera de la voie qu’il aurait suivie si les lois étaient mieux ajustées aux raisons d’être économiques de la
propriété privée. Il se lancera dans certains projets, pour la seule raison que les lois ne le chargent pas de la
responsabilité de certains coûts provoqués. Il s’abstiendra de réaliser d’autres projets, simplement parce que les
lois l’empêchent de recueillir tous les avantages qui pourraient en découler.

Les lois concernant la responsabilité financière et l’indemnisation pour les dommages causés ont été et res-
tent à certains égards défectueuses. En gros, le principe admis est que chacun est responsable des dommages
que ses actes ont infligé à autrui. Mais il y avait des brèches que les législateurs ont été lents à boucher. Dans
certains cas, cette lenteur fut intentionnelle parce que les imperfections servaient les intentions des autorités.
Dans nombre de pays, jadis, les propriétaires d’usines et de chemins de fer n’ont pas été tenus responsables
des dommages que leur façon de conduire leurs entreprises infligeaient aux biens et à la santé des voisins, des
clients, des employés et autres gens, par les fumées, la suie, le bruit, la pollution de l’eau, et par les accidents dus
à des équipements défectueux ou mal conçus; c’est qu’alors l’idée était qu’il ne fallait pas entraver le progrès de
l’industrialisation et le développement des moyens de transport. Les mêmes idées qui ont poussé, et poussent en-
core, beaucoup de gouvernements à encourager l’investissement dans des usines et des voies ferrées, au moyen
de subventions, d’exemptions fiscales, de tarifs douaniers et de crédit à bon marché, ont contribué à l’apparition
d’un état de choses juridique où la responsabilité de telles entreprises était restreinte, soit formellement soit
en fait. Plus tard, la tendance inverse commença à prévaloir dans beaucoup de pays, et la responsabilité des
industriels et des chemins de fer fut rendue plus sévère que pour les autres citoyens ou firmes. Là encore des
intentions politiques définies étaient à l’œuvre. Les législateurs ont voulu protéger les pauvres, les salariés, et
les paysans contre les riches entrepreneurs et capitalistes.

Que l’allégement de responsabilité en faveur du propriétaire, déchargé de répondre des inconvénients ré-
sultant de la façon dont il conduit ses affaires, soit la conséquence d’une politique délibérée des gouvernants
et législateurs, ou qu’elle soit un effet non intentionnel de la rédaction traditionnelle des lois, c’est dans tous
les cas une donnée de fait que les acteurs doivent prendre en ligne de compte. Ils sont confrontés au problème
des coûts externes. Alors il y en a qui choisissent certains modes de satisfaction de leurs besoins, en fonction
simplement du fait qu’une partie des coûts encourus ne leur sont pas imputés, mais retombent sur d’autres gens.

Le cas extrême est fourni par l’exemple de la terre sans maître évoqué ci-dessus 9. Lorsqu’une terre n’est la
propriété de personne bien que le formalisme juridique puisse la qualifier de propriété publique, elle est utilisée
sans aucun égard aux inconvénients entraînés. Ceux à qui il est possible de s’approprier les fruits — bois et gibier
des forêts, poissons des étendues aquatiques, et gisements minéraux du sous-sol — ne se soucient pas des effets
ultérieurs de leur mode d’exploitation. Pour eux l’érosion du sol, la diminution des réserves de ressources res-
treintes, et autres dégradations des possibilités futures d’utilisation, sont des coûts externes, dont ils ne tiennent
pas compte dans leur comparaison des apports et du produit. Ils coupent les arbres sans s’occuper de nouveaux
plants ni de reboisement. En chassant ou en pêchant, ils n’hésitent pas à employer des procédés qui empêchent
le repeuplement des terrains de chasse ou de pêche. Dans les premiers temps de la civilisation, où il y avait
encore abondance de terres d’une qualité non inférieure à celles des parcelles utilisées, les gens ne trouvaient

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6 / LES LIMITES DES DROITS DE PROPRIÉTÉ, ET LES PROBLÈMES DES COÛTS ET AVANTAGES
EXTÉRIEURS AUX TRANSACTIONS

rien à redire à ces méthodes de prédation. Lorsque les effets en apparaissaient sous la forme d’une baisse des
revenus nets, le laboureur abandonnait sa ferme et allait ailleurs. C’est seulement lorsqu’une contrée devint plus
densément occupée, et qu’il n’y eut plus de terres de première qualité vacantes susceptibles d’être appropriées,
que les gens commencèrent à considérer les méthodes de prédation comme un gaspillage. C’est alors que l’on
consolida l’institution de la propriété privée des terres. L’on commença par les terres cultivables, puis, pas à pas,
on l’étendit aux pâtures, aux forêts, et aux zones de pêche. Les nouvelles terres occupées des régions colonisées
outre-mer, et en particulier les vastes espaces des États-Unis dont les merveilleuses aptitudes agricoles étaient
à peu près inemployées lorsque les premiers colons arrivèrent d’Europe, ont passé par ces mêmes phases. Jus-
qu’aux dernières décennies du XIXe siècle, il y avait toujours une zone géographique ouverte aux nouveaux
arrivants — la « frontière ». Ni l’existence d’une frontière ni sa disparition ne furent particulières à l’Amérique.
Ce qui caractérise la situation américaine, est le fait qu’au moment où la frontière disparut, des facteurs insti-
tutionnels et idéologiques entravèrent l’adaptation des méthodes d’utilisation de la terre aux nouvelles données.

Dans les régions centrales et occidentales de l’Europe continentale, où l’institution de la propriété privée
avait été rigidement établie depuis de nombreux siècles, les choses furent autres. Il n’y fut pas question d’une
érosion des sols précédemment cultivés. Il n’y eut pas de problème de la dévastation des forêts, malgré le fait
que les forêts patrimoniales aient été pendant des générations la seule source du bois de construction, de celui
nécessaire aux mines, et du combustible pour les fonderies et forges, la poterie et la fabrication du verre. Les
possesseurs de forêts furent poussés à pratiquer la conservation par leurs propres intérêts égoïstes. Dans les ré-
gions les plus densément peuplées et industrialisées, il y eut jusqu’à une époque très récente entre un cinquième
et un tiers de la surface toujours couverts de forêts de premier ordre, exploitées selon les méthodes forestières
scientifiques 10.

Il n’incombe pas à la théorie catallactique de dresser un tableau des facteurs complexes qui engendrèrent la
situation de la propriété foncière dans les États-Unis contemporains. Quels qu’aient été ces facteurs, ils entraî-
nèrent un état de choses où de très nombreux agriculteurs et exploitants forestiers eurent motif de considérer
les inconvénients de négliger la conservation des sols ou forêts comme des coûts externes 11

Il est exact que, là où une part considérable des coûts occasionnés sont, du point de vue des acteurs ou
des firmes, des coûts externes, le calcul économique qu’ils établissent est manifestement faussé et les résultats
en sont décevants. Mais cela n’est pas la conséquence de prétendues déficiences intrinsèques du système de
propriété privée des moyens de production. C’est au contraire une conséquence des brèches restées ouvertes
dans le système. L’on pourrait y remédier par une réforme des lois concernant les dommages à autrui, et par
l’abolition des barrières institutionnelles qui s’opposent au plein effet de la propriété privée.

Le cas des économies externes n’est pas simplement l’inverse de celui des coûts externes. Il a son domaine

et ses caractères propres.

Si les résultats de ce qu’a fait l’acteur profitent non seulement à lui-même mais aussi à d’autres, deux situa-
tions alternatives sont possibles :

1. L’acteur, en faisant son plan, considère les avantages qu’il escompte pour lui-même comme si importants
qu’il est disposé à assumer tous les frais. Le fait que son projet profite aussi à d’autres ne le dissuade pas d’ac-
complir ce qui améliorera son propre bien-être. Quand une compagnie de chemins de fer élève des talus pour
protéger ses voies des congères ou des avalanches, elle protège également les maisons des terrains adjacents.
Pourtant les avantages que reçoivent les voisins ne détournent pas la compagnie d’entreprendre des travaux
coûteux mais qui lui paraissent en valoir la peine.

2. Les frais nécessaires du projet sont si élevés qu’aucun de ceux qui en profiteraient n’est disposé à les
assumer en totalité. Le projet ne peut être réalisé que si un nombre suffisant d’entre les intéressés prennent leur
part des frais.

Il ne serait guère nécessaire d’en dire davantage sur les économies externes, si ce phénomène n’était entiè-
rement déformé dans l’interprétation qu’en donne la littérature pseudo-économique courante.

Un projet P n’est pas profitable lorsque, et parce que, les consommateurs préfèrent la satisfaction attendue
d’une réalisation de quelques autres projets, à la satisfaction attendue de la réalisation de P. La réalisation de
P détournerait du capital et du travail de la réalisation de quelques autres projets pour lesquels la demande
des consommateurs est plus pressante. Le profane et le pseudo-économiste n’arrivent pas à comprendre ce fait;
ils refusent obstinément de voir qu’il y a rareté des facteurs de production. A leur idée, P pourrait être réalisé
sans qu’il en coûte rien, c’est-à-dire sans renoncer à aucune autre satisfaction. Ce serait seulement l’ineptie du

395

CHAPITRE XXIII — LES DONNÉES DU MARCHÉ

système de profit qui empêche la nation de jouir gratis des plaisirs attendus de P.

Or — ajoutent ces critiques à courte vue — l’absurdité du système de profit devient particulièrement cho-
quante si le caractère non profitable de P est dû simplement au fait que les calculs de l’entrepreneur ne tiennent
pas compte des avantages de P, qui, pour lui, sont des économies externes. Du point de vue de l’ensemble de
la société, de tels avantages ne sont pas externes. Elles profitent au moins à quelques membres de la société, et
viendraient accroître le « bien-être total ». La non-réalisation de P est donc une perte pour la société. Comme
l’entreprise privée, entièrement tournée vers l’égoïsme, refuse de se lancer dans ces projets non rentables, c’est
le devoir du gouvernement de combler ce vide. Le gouvernement devrait soit les gérer comme entreprises
publiques, soit les subventionner afin de les rendre attirants pour l’entrepreneur et l’investisseur privés. Les
subventions peuvent être fournies soit directement par des paiements sur fonds publics, soit indirectement par
des droits de douane dont l’incidence est supportée par les acheteurs des produits.

Toutefois, les moyens dont un gouvernement a besoin pour gérer une production à perte, ou pour subven-
tionner un projet non rentable, doivent être soustraits soit des dépenses du contribuable et de ses possibilités
d’investissement, soit du volume des prêts offerts sur le marché du crédit. Le gouvernement n’a pas plus que
les particuliers le pouvoir de créer quelque chose de rien. Ce que le gouvernement dépense en plus, le public
le dépense en moins. Les travaux commandés par l’État ne sont pas accomplis par le miracle d’une baguette
magique. Ils sont payés par des fonds qui sont prélevés sur les citoyens. Si le gouvernement n’était intervenu,
les citoyens auraient employé ces fonds à réaliser des projets prometteurs de profits; il leur faut y renoncer
parce que leurs moyens ont été amputés par le gouvernement. Pour chaque projet non rentable qui est réalisé
avec l’aide du gouvernement, il y a un projet équivalent dont la réalisation est repoussée par le fait de l’inter-
vention du gouvernement. Or ce dernier projet aurait été rentable, c’est-à-dire qu’il aurait employé les moyens
de production disponibles d’une façon conforme aux besoins les plus pressants des consommateurs. Du point
de vue des consommateurs, l’emploi de ces moyens de production pour un projet non rentable constitue un
gaspillage. Il les prive de satisfactions qu’ils préfèrent à celles que peut leur procurer le projet patronné par le
gouvernement.

Les multitudes crédules qui ne peuvent voir plus loin que la portée physique de leurs yeux sont ravies des
réalisations merveilleuses de leurs gouvernants. Elles ne voient pas qu’elles paient elles-mêmes la facture et
doivent par conséquent renoncer à maintes satisfactions dont elles auraient profité si le gouvernement avait
dépensé moins d’argent pour des projets non rentables. Elles n’ont pas l’imagination nécessaire pour penser aux
possibilités que le gouvernement n’a pas laissé parvenir à l’existence 12.

Ces enthousiastes sont encore plus effarés si l’intervention du gouvernement permet à des producteurs sub-
marginaux de continuer à produire et de soutenir la concurrence d’usines, magasins ou fermes plus efficaces.
Là, disent-ils, il est évident que la production totale est accrue, et que quelque chose est ajouté à la richesse,
qui n’aurait pas été produit sans l’assistance des autorités. Ce qui arrive en fait est exactement à l’opposé; le
montant de la production totale et de la richesse totale est diminué. Des installations produisant de façon plus
coûteuse ont été créées ou maintenues, tandis que des installations produisant à meilleur compte ont été forcées
de réduire ou d’arrêter leur production. Les consommateurs ne reçoivent rien en plus, mais en moins.

Il y a, par exemple, une idée très populaire : que c’est une bonne chose que fait le gouvernement en poussant
au développement agricole des régions du pays que la nature a pauvrement dotées. Les coûts de production sont
plus élevés dans ces contrées que dans les autres; c’est précisément cela qui qualifie une grande partie de leur
sol comme submarginal. Quand ils ne sont pas aidés par des fonds publics, les agriculteurs qui travaillent ces
terres sous-marginales ne peuvent soutenir la concurrence des fermes plus fertiles. L’agriculture dépérirait ou ne
se développerait pas et toute la région deviendrait arriérée par rapport au reste du pays. En pleine connaissance
de cet état de choses, les entreprises cherchant des profits évitent d’investir dans la construction de voies ferrées
rattachant ces régions malchanceuses aux centres de consommation. Le malheur des paysans n’est pas causé
par le manque de voies de transport. Le lien de causalité est inverse : parce que les entreprises comprennent que
les perspectives pour ces cultivateurs ne sont pas favorables, elles s’abstiennent d’investir dans des voies ferrées,
probablement vouées à être déficitaires faute d’un volume suffisant de denrées à transporter. Si le gouverne-
ment, cédant aux demandes des groupes de pression intéressés, construit la voie ferrée et la fait fonctionner à
perte, il favorise certainement les propriétaires de terres cultivables dans ces régions pauvres du pays. Comme
une partie des coûts que le transport de leurs marchandises implique est supportée par le Trésor, ils se trouvent
en état de concurrencer plus facilement ceux qui cultivent de meilleures terres et auxquels une aide analogue
est refusée. Mais l’avantage gratuitement reçu par ces cultivateurs privilégiés est financé par le contribuable qui
doit fournir les fonds requis pour couvrir le déficit. Cela n’affecte ni le prix de marché ni le total disponible de
produits agricoles. Cela rend simplement profitable l’exploitation de fermes jusqu’alors sous-marginales, tout en
rendant sous-marginales des exploitations autres, qui jusqu’alors étaient rentables. Cela déplace la production,

396

6 / LES LIMITES DES DROITS DE PROPRIÉTÉ, ET LES PROBLÈMES DES COÛTS ET AVANTAGES
EXTÉRIEURS AUX TRANSACTIONS

d’endroits où elle exigerait moins de coûts, vers des endroits où elle en exige davantage. Cela n’augmente pas
les ressources disponibles et la richesse, mais les ampute, car les montants additionnels de capital et travail
exigés pour cultiver des champs à coûts élevés au lieu de champs à coûts moindres, sont soustraits aux emplois
dans lesquels ils auraient rendu possible de produire quelque autre bien de consommation. Le gouvernement
atteint son but, qui est d’avantager certaines parties du pays en leur fournissant ce qui leur aurait manqué, mais
il provoque en d’autres endroits des coûts qui excèdent ces gains d’un groupe privilégié.

Profits externes de la création intellectuelle

Le cas extrême de profits externes est manifeste dans la « production » du travail intellectuel fondamen-
tal qui conditionne toute espèce de processus de fabrication ou construction. La marque caractéristique des
formules, c’est-à-dire des combinaisons mentales orientant les procédures technologiques, réside en ce que les
services qu’elles rendent sont inépuisables. Ces services ne sont donc pas affectés de rareté, et il n’est pas be-
soin d’économiser leur emploi. Les considérations spéciales qui ont conduit à instituer la propriété privée des
biens économiques ne s’y référaient pas. Elles restèrent en dehors de la sphère de la propriété privée, non parce
qu’elles sont immatérielles, intangibles et impalpables, mais parce que leur utilité intrinsèque ne peut s’épuiser.

L’on n’a commencé que tardivement à se rendre compte des inconvénients que présente aussi cet état de
choses. Il place les producteurs de telles formules — en particulier les inventeurs de procédés techniques, les
auteurs et les compositeurs — dans une situation particulière. Ils supportent les frais de leur production, alors
que les services de ce produit qu’ils créent peuvent être employés gratis par tout le monde. Ce qu’ils produisent
est, pour eux, entièrement ou presque, des économies externes.

S’il n’y a ni droit de reproduction ni brevets, les inventeurs et auteurs sont dans la situation d’un entrepre-
neur. Ils ont un avantage provisoire par rapport aux autres gens. Du fait qu’ils commencent plus tôt à utiliser leur
invention, ou leur manuscrit, par eux-mêmes ou en le mettant à la disposition d’autres utilisateurs (fabricants
ou éditeurs), ils ont la chance d’en tirer profit pendant le laps de temps qui s’écoulera avant que tout le monde
puisse de même s’en servir. Dès que l’invention, ou le contenu du livre, sont connus du public, ils deviennent
des « biens gratuits » et l’inventeur ou l’auteur n’en a que la gloire.

Le problème en question n’a rien à voir avec les activités du génie créateur. Les pionniers, ces découvreurs
de choses inouïes avant eux, ne produisent ni ne travaillent au sens où ces mots sont employés pour évoquer
l’activité des autres individus. Ils ne se laissent pas influencer par l’accueil que leur œuvre rencontre auprès de
leurs contemporains. Ils n’attendent point d’encouragement 13.

Ce n’est pas le cas de la vaste catégorie des intellectuels professionnels dont les services sont indispensables
à la société. Nous pouvons laisser de côté la question de savoir si l’humanité pourrait se passer sans grand dom-
mage du travail du tout-venant des auteurs de poèmes, de romans d’imagination, de pièces de théâtre ou de
musique. Mais il est évident que pour transmettre du savoir aux nouvelles générations, et familiariser les indivi-
dus qui agiront, avec la somme de connaissances dont ils auront besoin pour réaliser leurs plans, cela nécessite
des ouvrages pédagogiques, des manuels, des mémentos, et autres travaux sérieux. Il n’est pas vraisemblable
que des gens entreprendraient la tâche astreignante d’écrire de telles publications si n’importe qui avait le droit
de les reproduire. Cela est encore plus clair dans le domaine des inventions et découvertes techniques. L’expé-
rimentation d’envergure nécessaire pour parvenir à de tels résultats est fréquemment des plus coûteuses. Il est
très probable que le progrès technologique serait sérieusement retardé si, pour l’inventeur et pour ceux qui font
l’avance des dépenses qu’exige cette expérimentation, les résultats obtenus n’étaient rien de plus que des profits
externes.

Les brevets et droits de reproduction sont sortis de l’évolution juridique des derniers siècles. Leur place dans
le corps traditionnel des droits de propriété est encore controversée. Des gens les regardent avec scepticisme et
contestent leur légitimité. On les considère comme des privilèges, des survivances d’une période rudimentaire
de leur évolution, où la protection légale accordée à des auteurs et inventeurs dépendait d’un statut arbitraire-
ment conféré par les autorités en place. Ils sont suspects, parce qu’ils ne sont lucratifs qu’autant qu’ils permettent
de vendre à des prix de monopoles 14. De plus, l’équité des lois de brevet est contestée pour la raison qu’ils
ne récompensent que ceux qui ont mis la dernière main aux progrès accomplis par de nombreux prédéces-
seurs, en aboutissant à leur utilisation pratique. Ces précurseurs sont renvoyés les mains vides, alors que leur
contribution au résultat final a souvent été d’un poids beaucoup plus important que celle du détenteur du brevet.

Il est hors du champ de la catallactique d’examiner les arguments présentés en faveur ou à l’encontre de
l’institution des brevets et droits de reproduction. Elle doit seulement souligner le fait que c’est là un problème
de délimitation des droits de propriété, et que l’abolition des législations en question aurait pour effet que les

397

CHAPITRE XXIII — LES DONNÉES DU MARCHÉ

auteurs et inventeurs seraient pour la plupart des producteurs d’économies externes.

Privilèges et quasi-privilèges

Les restrictions que les lois et institutions imposent à la faculté de choisir et d’agir ne sont pas toujours si
insurmontables qu’elles ne puissent être annulées sous certaines conditions. Pour quelques favoris, l’exemption
d’une obligation imposée au reste des gens peut être accordée, comme un privilège explicite conféré par les lois
elles-mêmes ou par une décision administrative des autorités chargées d’appliquer la loi. Certains peuvent avoir
assez peu de scrupules pour défier les lois en dépit de la vigilance des autorités : leur insolente audace leur
confère un quasi-privilège.

Une loi que personne n’observe est sans portée. Une loi qui n’est pas valable pour tous, ou à laquelle certains
n’obéissent pas, peut conférer à ceux qui en sont exempts — soit en vertu de la loi même, soit en vertu de leur
propre audace — la possibilité de recueillir ou bien une rente différentielle, ou bien des gains de monopole.

En ce qui concerne la détermination des phénomènes de marché, il est sans importance que l’exemption
soit légalement valable, comme privilège, ou illégale comme quasi-privilège. Il n’importe pas non plus que les
coûts, s’il en est, encourus par l’individu ou la firme pour avoir le privilège ou le quasi-privilège soient légaux
(par exemple, une taxe levée sur les titulaires de licences) ou illégaux (comme des dessous-de-table versés à
des fonctionnaires prévaricateurs). Si une interdiction d’importer est tempérée par l’importation d’une certaine
quantité, les prix sont affectés par le volume de cette importation et par les coûts spécifiques liés à l’acquisition
et à l’utilisation du privilège ou quasi-privilège. Mais que l’importation soit légale (comme dans le cas de licences
délivrées à certains privilégiés dans le cadre d’un système de quotas), ou qu’elle provienne d’une contrebande
et soit donc illégale, cela n’affecte pas la structure des prix.

Notes

1 Voir ci-dessus, p. 44.
2 Voir Strigl, Die ökonomischen Kategorien und die Organisation der Wirtschaft, Iéna, 1923, pp. 18 et suiv.
3 Voir Cohen et Nagel, An Introduction to Logic and Scientific Method, New York, 1939, pp. 316 à 322.
4 La plupart des réformistes sociaux, au premier rang desquels Fourier et Marx, passent sous silence le fait
que les moyens que fournit la nature pour écarter ce qui gêne l’homme sont rares. Dans leur idée, le fait qu’il
n’y ait pas abondance de toutes choses utiles est simplement causé par la défectuosité du mode de production
capitaliste, et disparaîtra par conséquent dans la « phase supérieure » du communisme. Un éminent auteur
menchévik, qui ne pouvait faire autrement que d’évoquer les obstacles opposés par la nature au bien-être des
hommes, a appelé — de façon authentiquement marxiste — la Nature « le plus impitoyable exploiteur ». Voir
Mania Gordon, Workers Before and After Lenin, New York, 1941, pp. 227 et 458.
5 Les conséquences économiques de l’immixtion de contraintes et de pressions extérieures dans les phéno-
mènes de marché sont examinées dans la sixième partie du présent ouvrage.
6 Voir Albert L. Meyers, Modern Economics, New York, 1946, p. 672.
7 C’est là un trait général de la démocratie, politique ou économique. Des élections démocratiques ne ga-
rantissent pas que l’homme élu est exempt de fautes, mais simplement que la majorité des votants le préfèrent
à d’autres candidats.

8 En ce qui concerne les changements dans les éléments qui déterminent le pouvoir d’achat de la monnaie,
voir ci-dessus, p. 437. En ce qui concerne la dés-accumulation et l’accumulation de capital, voir ci-dessus, pp.
542 et 543.

9 Voir ci-dessus, p. 672.
10 Vers la fin du XVIIIe siècle, les gouvernements européens commencèrent à édicter des lois visant à la
conservation des forêts. Toutefois, l’on se tromperait gravement en attribuant à ces lois un rôle quelconque dans
la conservation des forêts. Avant le milieu du XIXe siècle, il n’y avait pas d’appareil administratif disponible
pour les faire appliquer. D’ailleurs les gouvernements d’Autriche et de Prusse, pour ne point parler des moindres
États allemands, étaient virtuellement incapables d’obliger l’aristocratie terrienne à respecter ces lois. Aucun
fonctionnaire d’avant 1914 n’aurait eu l’audace de provoquer le courroux d’un magnat de Bohême ou de Silésie,
ou d’un seigneur allemand médiatisé (dont le fief avait été annexé à un des États souverains de l’Empire).
Ces princes et ces comtes s’intéressaient spontanément à la conservation des forêts, parce qu’ils se sentaient
parfaitement sûrs de la possession de leurs domaines et qu’ils entendaient ne pas laisser tarir la source de leurs
revenus, et baisser la valeur vénale de leurs terres.
11 L’on pourrait aussi bien dire qu’ils considéraient les avantages qu’auraient procurés les soins apportés à
la conservation du sol et des forêts comme des économies externes.

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6 / LES LIMITES DES DROITS DE PROPRIÉTÉ, ET LES PROBLÈMES DES COÛTS ET AVANTAGES
EXTÉRIEURS AUX TRANSACTIONS

12 Voir la brillante analyse des dépenses publiques dans le livre de Henry Hazlitt, Economics in One Lesson,
nouv. éd., New York, 1962, pp. 21 et suiv.
13 Voir ci-dessus, pp. 145 à 147.
14 Voir ci-dessus, pp. 383 et 384.

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CHAPITRE XXIII — LES DONNÉES DU MARCHÉ

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