TIARE EN OR

OFFERTE PAR LA VILLE D'OLBIA
AU ROI SAITAPHARNÈS
PLAl'iCHES I-V
Le monument qui fait l'objet de cette notice ne saurait être pré-
senté ici comme inédit. La tiare d'or offerte par les habitants d'Olbia
au roi scythe Saitapharnès a rapidement conquis la célébrité ct per-
sonne n'ignore que historique du monument, sa valem d'art,
n'ont pas été seuls Cil cause. Dénoncée comme une œuvre de faussaire,
énergiquement défendue d'autre part, elle a provoqué des discussions
retentissantes; peu de monumcnts antiques ont compté à leur actif
- ou Il leur passif - en un court espace de temps une « littéra-
ture » aussi considérable 1. Aujourd'hui ces polémiques sont sinon
1. Voici, par ordre chronologique, la liste dl's principaux articles consacrés à la lia!'!' du
Louvre: Ih:no:\ DE Yll,I.EFOSSE, COllljltPo\" J'eJ/dus de tAcad. dl's /w·cr., 18\l(i, p. 1:1:J-U2, a\"l'C
planche en phototypie. L'Ami des Monuments, X, 189fi, p. HiG. - E.l\hCllO:'\, Lf! parl/re (,t la
lial'ed'Olbill; ail Mu.<ée du Louvre, Gaz, dl's Beaux-Arts, 1"1' mai 1896, p. H3. - Ai'iIJHf: F.\I.IZf:,
l'Avenir artistique el littéraire, I:i aVl'il 18!Hi. - R. FOHHEH, Illllslrir/e leitung, fi juin 1891;.
li MONUMEl\'TS ET MÉMOIRES.
éteintes, du moms assoupies. Les adversaires de l'authenticité ont
fourni tous leurs arguments. Il semble donc que le moment soit venu
de réunir tous les éléments du débat, de soumettre les objections à
une nouvelle critique, et d'exposer l'ensemble des preuves qui, pour
tout esprit non prévenu, peuvent confit'met' l'authenticité de la pièce
d'orfèvrerie acquise par le Musée du Louvre.
1
Après les descriptions qu'en ont données MM. Héron de Villefosse,
Michon, Th. Reinach et Lechat, la forme et le décor de la tiare sont
déjà bien connus. Nous devons cependant les examiner à notre tom,
ne ft'lt-ce que pOlir compléter la description de détail; il est d'ailleurs
nécessaire que les lecteurs de Ilotre article aient ulle idée précise de
l'ornementation riche qui fait du monument d'Olbia un chef-
d'œuvre de ciselure.
Nous conservons, pour le désigner, le mot de « tiare» devenu en
quelque sorte populait'e, Mais Il vrai dire le mot « casque» serait plus
exact. Cette coiffm'e rappelle beaucoup moins la tiat'e persique ou
- Mitthril. rI/·, k. k. O/'c,trJ'i'fich . .IfuSPl/lilS (fil' Kunst 1/l/d Indl/stl'ÏI', XI, 111%, p. 7:l et Hi!!.
- /lic Tia/'/l (!l''\ [{œl/iys Saitaji/Ulmes, COSII/opolis, l. III, n° Il. aoùt 111!l1i.
p. ili2. - Ih:IlO)i OE \'II.LEFOSSE, /I/:pOIlSf' f/ JI. Furlll'/I'l/yl!'}', COSII/opolis, spptcmhl'p 1l1(1li,
el Joul'nal df'S IM/mts, li aoùl 111%. - P. FOI'f.AIIT, C. R . ..1('((11. dl's fI/SC/' .. ï aoù!. 189/j,
p. :lOli. - F. K(II\I'I", supplr-menl ,l,' Zf'ituny,18 :loùt '11I!lo, et Hi septembre
,111%. - Sùppl('nll'iii dl' la Post dl' Berlin, 2:i llOiltlll!)(). - S. Ih:l1oL\clI, The dispuled tiaria
in tile 1.011/'/'/', I//f' Nation, 2ï aOtlt 18!HL - l'II. HEIi'nCII, POIII' la tiare d'Olbia, des
H(,(///J'-Al'ls, J "1' seplembre 1 Il!H). - FCR'l'W.I'::'\';I.EH, Intel'lIIf'z:i, H.r!.'/ll's. Ge!rïslc!tle Goldar-
bpilf!//' Die Tirll'a !lps SaÎlaplwl'Ilrs im LO/It'I'f', p. 111-92,1 S9fi. - HOLl.EAUX, L'inscription
dt· Irl liaJ'(' dl' Saitaphal'II/\.\·, R!'I'. arc//., L XXIX,IIl!lli, p. Hill-iiI. - LI':CIlAT, /lelJ/ie rI!'s
yrl'l1 1(('" , IIl!'li, nO< :1:i-:3Ii, p.lil. - 1 L\l;SEIl , IIr·rI. pltil. lI'udwnschri/I, 9 jan-
vicl' 1897, p. :in. - E. \'0:'\ STEH" La conlNIf/rOI/. des o"jets d'art al/tique dans la Russie
l/1':"idio/la{e, cOl/férence Flill' rUl Xc COl/yrh arl'II/:oloyiqlle rl lIiga le 2 aO/lt 18%. (En
russe.) Saint-Pt'tcl'shourg, impl'iIl1'\ <:hcz W, S. Balaselle\\', ·t 119ï , :n p. in-Il. Analysé Pl
reproduit cn partie dans la /Jiort. phil. 1V0chl'llsrilri(t, 22 jlli111897, p. i6\.-7li8. - FUIlT-
WcEI\GLEIl, Supplément de l'Allgell/f>ùœ ZeitulI!J, 21 juin 1897. - LECHAT, Revue des Éludf'.\·
,qrf'cqw's, jllillPl 1 S9ï. p, :1112-38'L
TL\lIE EN OH. 7
orien talc que le grec, cn formc dc moitié d'œuf, POl'té pal' les
Diolicurcs, ct les mOIlUlllents gl'ces nOlis appl'cUHent que cCl'tainli casques
de bl'onze offraient la mêmc 1. Cc n'est pas d'ailleurs la pre-
mière fois qu'on trouve dans la Russie mét'idionalc un casque de luxe
exécuté sur le modèle du "D,ljç gt'cc. On connaît le beau cas(lue d'oJ',
l'ithelllent orné de palmettes grecques, de volutes ct de feuillage
d'acanthc, (l'Ii a été tt'Ouvé dans un tombeau, à Ak-Bouroun, près de
Km'tch (fig. 'l). C'est unc
Œuvre gl'ecqllc de la tin
du IV" siècle ct dont le
possesseUl' était lut Grce,
cal' le même tombeau
contcnait les fragments
d'une amphore panathé-
lIaïque. Si, pour lc prin-
cipe de la décoration , il
offrc avec le monument
du Louvrc des différenccs
notablcs que nous expli-
querons plus loin, il nous
fait voir que cette forme
de coiffure n'avait rien
l'w. 1.
d'insolitc pour les habitallts des rilles grecques du Bosphore cillunél'im.
La tiare du Louvre mcsure en hautem' 170 millimètres et le dia-
mètre à la base est dc 18 ccntimètres, A l'intérieur, elle était gal'llie
i .. h' lIne hOlllmr coilré d'lIl1 eaS(JlH' l"lIliquc, BEl'il'iDOHF, Griech. /lnd sici!. Vasrnbilder,
pl. XXXIX. Casque Clinique suspendu dans le champ de la cOlllposition, Jalu'ouch des
arclt. /1/ 0/ ., IV, p. ::HiO. Dans l"arliel e jJioskul'el/ (HOSCHEII, ].f'xikoll, p. 1172) M. Furt-
\'l'l1glt' r dit ([Ut' [cs Lacé,lénllmil'lIs portaieul le 1t('.o; l'II l'atll]mgue et cite le texte de
Thucydide , Ir, 3. Le savant at'chéol ogue il commis une illadyertanee. II ne s'agit pas du
"n.o;, mai s de la houc (,,·r).(,;) que, faute de niSCS, les Lacédémoniens Iruns)l0delll SUI" leur'
dos pour éle"cr ,II''; fol"lilicalions de
:J. Compte rendu de la COII/illission arch. de Saint-Pé/eJ'I>·bouJ'.q, -1 Sïti. pl. Il, reproduit
pHI' Ellrcu PEIIl'iICE, Gl"lech. PferdegeschiJ'J', S(),·, l'J'ogl". ZUI/l Willcktdmallllsfcstl', 1S!lti, p. 11.
Cf. TOLSTOï, l(Ol'iIlAKOF, S. REEUcn, Antiquités de la flussie méridiollale, p.i!), fig. 1)6.
8 MOl\"UIENTS ET MÉMOIRES.
d'une coiffe d'étoffe dont quelques morceaux ont été consel'vés. Un
petit cl'oehet de bronze, placé intérieurement sous la pointe de la tiare,
soutenait la coiffe; sur les bords elle était maintenue par un fil qui
passait à travers une sél'ie de trous percés à intervalles réguliers, et
habilement dissimulés entre deux zones d'ornements. Toujours à l'in-
térieur, quatre petits clous de bronze, placés symétriquement deux par
deux, servaient à fixer la jugulaire de cuil' dont il n'est pas resté de
traces. Le poids de la tiare, y COlllpt'is les clous, est de 443 gramlllCS.
Or, suivant la remarque dc M. Brullo Kcil, c'est lit, il pcu de chose près,
le poids de la mine euhoïque, employée ù Olbia pOUl' les matit-res d'or '.
L'ornementation, Il'a\'êlillée au repoussé ct reprise au ciselet, cst
d'unc richesse extt'aordinaire, avec un tel luxe de détails ct de figures
qu'au premier aspect elle donne l'imprcssion d'une œuvre où l'orfèvre
a déployé toutes ses ressources et visé ù l'opulence du décor, sans
se laisser arrNer par des scrupules de sobriété. La partie essentielle
consiste en deux zones d'illégale grandeur, couvertes de figures; mais
les éléments de pure ornementation jouellt un rôle considérable, et ils
sont disposés avec un art qui défie toute critique. Au bord de la tiare
court une rangée d'élégantes palmettes de pur style grec réunies par
des postes, et encadrée entre des cordons annelés. Plus haut, des
oves cernent la zone inférieure. Au-dessus est figurée une ligne de
murailles avec ses tours cl'énelées ct ses cOUt,tines. C'est là, on le
verra plus loin, un des éléments les plus significatifs; mais, dès à
présent, il faut remarquer l'heureux effet de ce décor architectural qui
coupe fort à propos la tiare en deux sections, et d'oil semble surgir
la partie supérieure de la calotte avec sa courbe plus accusl·C.
Le haut de la grande zone il personnages, qui sc développe au-
dessus de la ligne des lllurailles, est occupé par un mince cordon
flexueux, dessinant une série de cœurs et de boucles, où s'insèrent des
palmettes. C'est la transition nécessaire entre le métal nu du fond et
t. I h ~ ~ o Km., Hermes, t. XXXII, p. l O ~ . Cf. Tl!. RE1:'iACII, Revue des t'Il/des grecques,
1897, p. 384, Ilote 1. L'observation de :\1. Bruno Kcil a d'autant plus d'intérêt qu'il est de
ceux qui mettent encore en doute l'authenticité de la tiare.
FI". _.
JO MONUMENTS ET MÉMOIRES.
les rinceaux qui s'épanouissent au-dessus d'une guirlande de feuillages.
Ici la zone est ajourée et c'est sur le fond sombre de la coiffe que se
détachait une opulente floraison de tiges d'acanthe tordues en souples
volutes. Puis vient une zone pleine, couverte d'ornements imbriqués en
forme de plumes, et enfin une nouvelle zone ajourée, composée de
palmettes redressées. La pointe de la tiare est ornée d'un serpent en-
roulé sur lui-même et dont la tête affleure à l'une des palmettes. Chose
curicuse: au milieu de ces ellI'oulements se dresse une seconde tête,
ouvrallt une gueule armée de crocs, menaçante, prête à mordre. Com-
ment justificr cette bizarrerie? Quand nous exposerons, dans les pages
suivantes, les procédés de la fabricatioll, on se rendm compte que les
nécessités de la techniquc expliquent tout. Le corps du serpent, avec
sa tête normale, a été cxécuté, comme le reste, au repoussé. Le tra-
vail terminé, l'orfèvre a ajouté cette seconde tête, pour corriger, fùt-ce
au prix d'une invraisemblance, l'effet trop maigre de la conception pri-
mitive. La tiare porte ici la trace de ce qu'on appelle, en terme d'ate-
lier, Ull repentir.
C'est pour la décoration des deux zones à personnages que l'artiste
a réservé la plus grosse part de son travail. Considérons d'abord la
ZOne inférieure dont notre dessin d'ensemble (fig. 2) permettra de
suivre le développement. Elle est d'une composition très dense et par
surcroit, pour laisser le moills possible de métal nu, le décol'ateur a
fait courir dans la partie supérieure un riche rinceau de pampres,
dont la tige, chargée de raisins et de feuilles, dessine de souples on-
dulations. Les sujets qui se développent sur le pourtour étaient de
nature à flatter l'orgueil du roi barbare auquel la tiare était destinée.
Ici, COIllllle dans la frise du célèbre vase d'argept de Nicopol, l'artiste
s'est inspiré des scènes de la vie du steppe; il a représenté les occupa-
tions favorites des Scythes, leurs animaux domestiques, sans oublier
la richesse de leur sol, car c'est au milieu d'une riche végétation
d'arbres, parmi les tiges de blé lourdes d'épis mùrs, qu'il a placé ses
personnages, évoquant ainsi la vision des plaines fertiles où campent
les tribus scythiques.
TIARE EN OR, 11
Au premier coup d'œil, les épisodes qui composent cc tableau du
steppe paraissent jetés très librement dans le champ de la zone. Un
examen attentif nous a fait voir que, loin d'être livrée au hasard, la
disposition des figures est réglée par une symétrie très savante. La
composition a un sujet central; c'est un cavalier en costume scythe,
combattant contre un griffon ct couronné par une Victoire; MM. Mi-
chon et Lechat l'intcl'prètent comme un Arimaspe; j'y vois plutôt
l'image allégorique du roi Saitapharnès. C'est en effet un détail très
digne d'attention que cc groupe est placé exactement au milieu et en
avant de la tiare et on le constate de la manière suivante. Lcs clous
de la jugulaire nous permettent de déterminer les faces latérales de la
tiare; d'autre part, la direction de la tète du serpent, formant cimier,
nous indique la face antérieure. Or la figure du cavalier couronné
occupe, de ce côté, le milieu de la zone. Dès lors n'est-il pas permis
de croire qu'elle a une valeur en quelque sorte héraldique ct qu'elle
représente comme le blason royal du possesseur de la tiare
1
? Les
sculpteurs grecs du IVe siècle qui décorèrent, à Tl'ysa, l'h(','ôon d'un
dynaste lyciell, avaient ohéi ù une préoccupation analogue, en sculptant,
près de la porte, le groupe héraldique de Bcllérophon cOlllhattallt la
Chimère 2. C'étaicnt les armes du chef lycien. Saitapharnès pouvait recon-
naître les siennes dans ce cavalier au griffon, placé, comme le serait
une cocarde moderne, juste au milieu du bandeau inférieur de la tiare.
A droite ct à gauche du groupe central l'artiste a réparti symé-
triquement : 1
0
dcs personnages scythes; 2° des animaux. En prenant
ce groupe pour point de départ, on peut suivre, de droite à gauche,
le développement de la zone:
1
• Séparé de la figure centrale pat' un bou-
L [n groupe analoguc, composé J'un cayalier en costulIle Ilarlmre cOlll'onné par ulle
Victoire, Jécore la plaqlll' ccntrale d'unc couronne d'or, trollV()C en J841 dans \lll tom-
beau de Kerlch, Il cst possiblc que cc cavalier représente le roi Bilescouporis Ir, dont \lne
monnaie a Né trouvée dans la m(\me tombe. (AllI. de la RIISsù> lIléridio/lf//e, p.\'(i,
lig, 52,) On remarquera que la place de ce groupe sur le bandeau dp I\erleh cOl'l'CSPOIHI
exactement à celle du candier couronné sur la tiare d'Oli.Jia,
2. BE:'\:>;DORF et NIDLII":>;, Das lIel'oon VOII Gjûlbasclti-l'r,ljsa, pl. XXII, Ag, el p. !J.
3, Voir, ligures 2 et a, le dével.oppement de la pptite frise,
12 MONUMENTS ET MÉMOIRES.
quet d'arbustes 1 et par des touffes d'épis, voici d'abord un Scythe
portant, comme ses compagnons, le costume national, la casaque
de cuir serrée par une ceinture ct le large pantalon; il tire vigou-
reusement sur une corde attachée à la jambe de son cheval et force
l'animal à s'agenouiller; c'est le dressage à la manœuvre de la génu-
flexion, pratiquée par les cavaliers scythes et orientaux 2. Plus loin, un
Scythe, les bras levés dans une attitude de prière, se tient debout
devant un chaudron à deux anses, au pied duquel sont placées une
hache et une outre. Qu'on se rappelle le passage où Hérodote décrit
les rites du serment chez les Scythes. « Quand les Scythes font pro-
messe de serment à autrui, ils mettent du vin dans une grande coupe
de terre Il'S'(6.),'1)V lI.ô21:l.!l.\V'1iv), et le mêlant de leur sang qu'ils
tirent en se frappant d'un petit couteau, ou bien du cimeterre en sc
coupant quelque petit morceau du corps, demeurent longtemps en
prières, puis boivent de la coupe avec tous les assistants 3. » Sauf le
détail du vase de terre, qui paraît ici remplacé par un récipient métal-
lique, n'est-cc pas une scène analogue, scène de serment ou d'adoration,
que nous avons sous les yeux? Tournant le dos au précédent, un autre
Scythe est fort occupé à maîtriser un cheval sauvage qu'il vient de
prendre au lasso. En vain l'animal, renversé sur le dos, sc débat déses-
pérément, battant l'ail' de ses pieds; son vainqueur serre autour de son
cou la corde du lasso en la tordant avec un garrot. Là s'arrêtent, au
moins de ce côté, les scènes de la vie scythe j la suite de la frise montre
des sujets plus simples, les représentations des animaux qui peuplent
le steppe dans le voisinage des habitations. Au-dessus d'une touffe de
roseaux, une grue prend son vol. Un cheval en liberté hume l'air, le cou
f. Le feuillage rappelle celui de l'olivier. On sait que les oliviers de l'Istros jouent un
rùle dans la légende dclphique. C'est au pays des Hyperboréens qu'Héraclès va chercher
l'olivier de Delphes. Schol. de Pindar!', Olymp., III, 24.. Cf. LATYScm:\', Scythica et Call-
casica, p. 327.
2. Cne scène analogu!', mais avec des détails tout différents, est représentée sur la fl'isc
du vase de Nicopol, Compte rendu, 1864., pl. 3. KONDAKOF, TOLSTOï et S. REIi'iACIl, Anti-
quités de la Russie méridionale, fig. 256, 2:i7.
3, HÉRODOTE, IV, 70, trad. P. Saliat.
TIARE EN OR.
tendu, les naseaux grands ouverts. Pris de fureur, un taureau charge,
la tète baissée, les cornes menaçantes. Plus paisible est le groupe formé
par un bélier broutant et par une brebis couchée parmi les blés,
fort occupée à se gratter l'oreille avec une de ses pattes de d e r r i { ~ r e .
Ici, nous sommes arrivés à l'extrémité d'une demi-zone. Le point de
division est très ingénieusement indiqué par une touffe de pavots. Aussi,
par un de ces arrangements rythmiques qu'ont de tout temps recher-
chés les artistes grecs, les figures suivantes, tournées également vers le
centre, ont-elles une direction symétrique à celle des précédentes. Une
chèvre agenouillée correspond à la brebis couchée. Plus loin, un bélier
et une brebis qui allaite son agneau rappellent un groupc déjà vu;
puis un nouveau couple, un bouc et une chèvre couchée. Un cerf
aux écoutes forme bien le pendant du cheval que nous avons signalé
tout à l'heure. La concordance est complète. Si l'on y regarde de
près, c'est la même recherche de symétrie qui a engagé l'artiste à
placer ensuite un motif de remplissage, le groupe purement décoratif
d'un lion combattant contre une panthère. Ici, en effet, aurait dù
reprendre la série des épisodes de la vic scythe. Mais de ce côté, l'or-
fèvre n'en a placé que deux au lieu de trois; il lui restait donc une
place disponible, qu'il a utilisée de cette manière. Et pourquoi deux
épisodes seulement? Pour la raison fort. simple que l'un d'eux réclame
un espace assez étendu. C'est une scène de chasse qui, avec son décor
pittoresque, forme à elle seule un véritable tableau. Un lévrier a fait
lever un lièvre, ct le poursuit, tandis qu'agenouillé del'l'ière un arbris-
seau, le chasseur décoche sa flèche. Le dernier épisode, la leçon d'arc
donnée à un apprenti chasseur, se rattache très naturellement au sujet
précédent. Vn Scythe enseigne le maniement de l'arc à son fils, un
enfant tout nu, et, pour rectifier la position des bras, il se met à son
niveau en fléchissant les genoux. Ne retrouvons-nous pas là, dans son
rôle d'éducateur, l'adroit chasseur que nous venons tout ù l'heure de
voir à l'œuvre?
Cette petite frise, où l'orfèvre a réuni tant de détails vivants, amu-
sants et pittoresques, est sans contredit une des meilleures parties de la
14 MONUMENTS ET MÉMOIRES,
décoration. L'auteur s'inspirait de la réalité, de ses observations person-
nelles; il était d'ailleurs soutenu par une tradition d'art toute locale,
dont les bijoux trouvés dans les kourganes de la Hussie méridionale
nous ont livré bien des témoignages. Ces scènes de la vie scythe consti-
tuaient, pour les orfèvres grecs du Bosphore cimmérien, un véritable
répertoire courant, témoin la frise du vase d'argent de Nicopol; et,
d'autre part, le collier d'or émaillé de la Grande Bliznitza' nous montre
quel parti heureux ils savaient tirer de ces figures d'animaux, traitées
avec tant de vérité par l'orfèvre d'Olbia. Mais, à côté de réminiscences
faciles à expliquer, il y a là des sujets nomeaux, des détails inédits,
et on y observe par surcroît un art de composition qui fait honneur au
goût et à la conscience de l'artiste.
La zone supérieure comprend deux scènes bien distinctes : la resti-
tution de Briséis et les funérailles de Patrocle.
1
0
La restitutt'on de Brisé i8
2
(fig. 2). C'est la mise en scène de l'épisode
capital du chant XIX de l'Iliade, de la à.irOpp"tjljtç, qui est elle-
même la suite logique de la scène de la rIpmbeta., au chant IX. Sur le
conseil de Thétis, Achille a consenti il se réconcilier avec Agamemnon.
Celui-ci fait apporter les présents promis dans l'épisode de l'A mbas-
sade, « sept trépieds qui n'ont pas vu le feu, dix talents d'or, vingt
lébès splendides ». On amène les douze chevaux compris parmi les
présents : on conduit devant Achille les sept captives avec la belle
Briséis, et Talthybios, debout près d'Agamemnon, maintient au pied de
l'autel le porc qui va être égorgé ell signe de réconciliation. Tel est
exactement le sujet de la scène figurée sur la face principale de la
tiare
3
• Le champ est limité à droite et à gauche par un olivier, le sym-
bole de la paix. Au centre, Achille est assis sur un siège d'honneur,
le bas du corps recouvert d'une dmperie; le torse est traversé par le
1. Compte rendu, 1869, pl. 1, 13; Alltiq. de la Russie méridionale, p. 1i2, fig, 81.
2 . .M. Th. Heinach a très nettement montl'é qlle c'est bien là le slijet de la
scène, Gazette des Heau:c-Al'ts, art. cité, p. 239.
3. Cette face est, en l'fret, celle où trouve place, dans la zone inférieure, la figlll'e tlu
I!ayaljer couronné.
tIAHE EN on. t
"
a
baudrier de l'épée; la lance du héros est appuyée contre l'épaule
gauche. Par un brusque mouvcment, il s'est retourné vers Agamemnon,
dont il écoute les paroles avec un air d'attention farouche. A ses côtés
se tiennent deux personnages: un écuyer, pcut-être Antiloque, appuyé
sur sa lance, ct un vicillard drapé dans son manteau. Ce dcrnier est
sans doute Phénix; c'est lui en effet qu'Achille rctient à ses côtés dans
la scène de l'A mbassade après avoir repoussé les offres d'Agamemnon.
Aux pieds du héros sont déposés les représentés pour ainsi dire en
abrégé : un lébès à anses, un trépied, un rhyton à tête de lévrier,
une aiguièrc et un bassin; sur le sol sont épars les talents d'or, figurés
par des lingots plats, de forme triangulaire ou arrondic. Toute la partie
gauche de la composition est remplie par lc défilé des captives et des
chevaux. D'abord vient Briséis, conduite par Ulysse, et s'avançant
avcc l'attitude réservée d'une nouvelle épousée escortée par la nym-
plœutria)' puis un groupe de quatre femmes parécs de bijoux, repré-
sentant les captives lesbiennes « habiles à faire d'irréprochables
ouvrages )); elles marchent en troupe, comme un chœur de divinités,
tandis qu'autour d'elles se dandinent des oiseaux de bassc-cour,
des oies, habitantes familières du champ achéen, COlllmc elles sont
celles de la maison gl'ecque 1. Enfin, séparé du groupe précédent par
un olivier, un écuyer, chaussé de bottines à retroussis, conduit par
la bride quatre chevaux pleins de feu, dont il contient à grand'-
peine la vive allure; ce sont bien les rapides chevaux de course
(l ue si::male le lwète homérique : « 'TC'l"OÙ' oi: 'TCO!]!])'1
co '1" .,.' '
" 2
(1.20'11"0 ».
A droite d'Achille figUl'e un groupe de personnages dont le texte
homérique explique avec la même clarté le rôle et l'attitude. Celui qui
attire l'attcntion d'Achille est Agamemnon; les mains levées, suivant
un geste rituel ibid., vers 204), il prononce un ser-
ment solennel, et prend lcs dieux à témoin que jamais Briséis n'a
1. Cc délail est fréquent dans la peinture de vases. Cf., par exemple, MURRAY et
SmTH, lVlâte Athellian vases, pl. III; IIEYDEMANl'o", Grieclz. Vasellb., pl. IX, 4.
2. lliarle, IX, t24.
Hi MONUMENTS ET
partagé sa couche 1. Derrière lui, tout est prêt pour le sacrifice. Le
porc, victime p,'épar('e pOUl' le couteau d'Agamemnon, a été amené
devant l'autel qu'ombmge un olivier, et deux héros, dont l'un est
Talthyhios, se tiennent près de la victime) appuyés sur leur lance. On
le voit, le texte homérique trouve ici un commentaire absolument
fidèle; il est impossible d'illustrer avec plus de précision la scène
racontée en une quinzaine de vers dans le chant XIX.
2° Les funérailles de Patrocle (fig. '2). Pour faire à Patrocle des funé-
railles dignes de lui, ceux qui sont chargés des soins funèbres (x.'tlaifLoved
ont dressé, avec les troncs des chènes coupés dans l'Ida, un bûcher
de cent pieds; ils ont accumulé tout autour les corps des brebis et des
bœufs qu'on a écorchés, ceux de quatre chevaux, de huit chiens, et les
cadavres de captifs troyens égorgés. Le feu est allumé; mais la flamme
est lent.e il lu·iller. Debout. devant le bùcher, Achille invoque les yents,
BOl'ée ct Zéphyre; ceux-ci se rendent à son appel, excitent de leur
souffle la flamme qui jaillit, et toute la nuit Achille se tient près du
bùchCl', faisant des libations de vin, appelant FIlme de Patrocle 2. Voilà
le thème, emprunté à un chant de l' Itiade, qui 11 fourni le second
sujet de la grande frise.
L'artiste a pris soin de localiser la scène par un détail pittoresque;
un dauphin, près d'une touffe de roseaux, indique que le bùcher est
dressé sur le rivage de la mer. Au centre est le bùchcr, vu en per-
spective, avec les assises régulières fOl'mées par les troncs de chènes
soigneusement disposés. Sur les corps amoncelés des taureaux et des
brebis égorgés, gît le cadavre de Patrocle, déjà léché par les flammes
qui se font jour entre les troncs d'arbres, oil jaillissent des torches rési-
neuses jetées çà et là. Au pied du bûcher, c'est un entassement confus
de cadavres empilés les uns sur les autres, captifs tI'oyens, chevaux,
1. Le texte humériquc est cncorc scrré Jl' plus près que nc Ic pense M. Lechat
lors(IUïl roit ici" Agamemnon, debout, qui pl'ésrute il Achille ges cxplications et ses
excuses ». C'est un serment fait suivant les l'ites. Cf. les exemples l'éunis pal' SITTL, Dit,
Ge{)(ïrtlen der Griechen und lloelill'I'.
2. /liade, XXIII, vers 110 et suivants.
TIAHE El\' OH.
17
taureaux, brebis ct chiens, sur lesquels on a jeté la hache ct l'épée qui
leur ont dOlllH; le coup mortel. A droite, Achille, debout près de l'ume
d'or (/,puO'i"fj'l ylt7J,T
1
'I) pour recevoir les ccndres, ticnt la patère
aux libations. C'cst le lllOlllent précis où, la main droite levée, il
achève son invocation aux "cnts. Ccux-ci sont déjà il l'Œuv]'e. Zéphyre
et Borée, sous la forme de deux génies ailés armés de torches, volent
au-dessus du bùcher. Tandis que Zéphyt'e abaisse sa torchc vers le corps
de Patrocle, Borée souffle dans une conque, ct déchaîne sur les
flammes paresseuses toute la violencc du vent du Nord. La figure
d'Achille appelle impérieusement une figure symétrique : c'est celle
d'Agamemnon, placée à gauche. La tète ceinte d'une courollne de lau-
rier, le roi des rois fait une libation avec une patère; à ses pieds est
un cratère d'or, contre lequel est posée la cuiller à long manche
(lui sert à puiser le vin. Vient. ensuite, séparé de la scène principale
pat' un palmier, le groupe des assistants: Briséis, assise sur un rocher
dans l'attitude d'une pleureuse, auprès d'une lante jetée sur le sol,
puis les chefs achéens (ri.).).ot d.pl'1T1jZ; vers Phénix ou
Nestor, Ulysse, et. deux héros casqués dOIlt l'un s'appuie sur sa lance.
Moins importante que la précédcnt.e, d'une composition llloins rigou-
reusement symétrique, cette était aussi moins en évidence, Cat',
d'après l'agencement que les sujets de la petite frise nous ont permis
de déterminer, clIc ornait le revers de la tiare. Elle n'en offre pas moins
les mèmes caractères de style, la mème exécution précise et sel't'ée, avec
des lourdeurs ct des faiblesses que nous Ile songeons pas à dissimuler.
En terminant cette description, notons un détail de composition qui
a son importunce. La figure d'Achille, répétée deux fois, se trouve dans
l'axe du diamètre qui passe par le milieu de la tiare. Celle de la face
antérieurc se trouve placée juste au-dessus du cavalier couronné par ulle
Victoire, où nous avons reconnu l'image allégorique de Saitapharnès. Est-
cc un simple hasard? Nous pensons plutot qu'il y a là un arrangelllent
prémédité. Superposer ainsi au hlason royal la figure d'Achille, n'était-Cf'
pas assimiler le roi barbare au héros grec, et adresser unc flatterie dl'
plus à l'Achille scythe dont la dédicace de la tiare célèbre la vaillance?
TOllE YI.
li! :\IüNUI ENTS ET Œ
II
L'inscription suivante est tracée, en lettres repoussées, sur la cou-
ronne murale qui sépare les deux zones :
« Le conseil et le peuple des Olbiopolitains (ont honoré, ou cou-
rOllné) le roi grand et invincible Saitapharnès. »
C'est la dédicace officielle de la tiare, ofl'erte par la ville d'Olbia à
l'un des rois scythes établis sur le haut cours de l'Hypanis, et qui
exerçaient sur Olhia ulle sorte de droit de suzeraineté. Il est il peine
besoin de rappeler que Saitapharnès est conllu par une inscription
d'Olilia; on a bien souvent cité, à propos de la tiare, le décret rendu en
l'honneur de fils d'Héroson, généreux citoyen qui, à plu-
sieurs reprises, a mis sa fortune au service de la ville menacée 1. L'in-
scription éllumère les difficultés avec lesquelles Olhia s'est trouvée aux
prises, pal' suite des exigences de Saitapharnès, roi de la tribu scythique
des Sées, dont le domaine parait avoir été situé à l'est de l'Hypallis ct
d'Olbia. Une première fois le l'oi s'est avancé jusque sUl' la l'ive
gauche du fleuve, pOUl' réclamer « le tribut du passage » (":,,z
7':(J,p68ou). Le trésor étant épuisé, Protogéllès a donné quatre cents
pièces d'or. Une autre fois, Saitaphal'llès est revenu près d'Olbia, pour
recevoir le tribut de vassalité € ei; ";'0 7tip(J,v hl (hp(J,7:û(J,v).
Les archontes ayant fait connaître à l'assemblée le mauvais état des
l'CSSOUl'ces publiques, Protogénès fournit ncuf cents pièces d'or ct est
désigné avec un autre citoyen pour se rendre Cil ambassade auprès du
mi. Celui-ci trouve les présents insuffisants, entre dans une violente
1. L\Tr,cm:v, Inscl'iptiones alltiqu,e 01'<11 septentl'ionali.\' Ponti Euxini, l, Il'' 16; UrrTE,-
111-:IH;[-:I\, S!JlIo!J!!, 1,11° :21,8.
2. SCInIID, lIheill . .Il/lSelllll, IS:{ti, p. 3ti4.
TIARE EN OH. \9
colère, ct lève le camp à la grande terreur des gens d'Olbia. On sait
que la fin du décret est mutilée; ies événements qui suivent nous
échappent.
Il a semblé assez naturel de mettre en relation avec ces faits la
dédicace de la tiare. Cc cadeau princier n'était-il pas destiné à apaise)'
le roi
1
? Cependant rien ne llOUS oblige à supposer qu'un travail aussi
soigné ait été ainsi exécuté ù la hàte, sous le coup d'une menace.
Entre Saitaphamès ct Olbia, il y avait des rapports fréquents, fort oné-
reux, semble-t-il, pour la ville grecque. Les Olbiopolitains lui payaient
des redevances; ils étaient vis-it-,is de lui dans une sorte de vasselage.
Les occasions Ile devaient donc pas manquer où ils étaient forcés de sc
concilier, par de riches cadeaux, les bonnes grlÎces de cc voisin redou-
table. Une œuvre d'orfèHel'ie telle que la tiare n'est d'ailleurs pas un
prt"sent improvisé, ct nous préfémns croire qu'elle a Nr offerte dans une
autre circonstance, soit avant, soit après les événements que lIH'ntiolllle
le décret de Protogén()s. SUl' lIlle autre face de l'inscription \ il est fait
allusion li lIne menace d'invasion de la part des Galates pt de lt'ms alliés
les Skil'es, il la terreur que tes bandes inspirent aux tribus seythes
voisines d'Olbia, aux Thisamates ct aux Saudarates. A leur approche,
Olbia sc met en défense, ear une partie de la ville est de
murailles, du côté du fleuve et sur le port. Protogél\(\s intervient el\core,
ct comme l'avait déjlL fait un citoyen d'Olbia, Cléolllhrotos fils de Pan-
taclt'>s \ il prend à sa charge la construction des nOllveam: lllUl'S, la
des anciennes tours, l'achèvement des courtines (1J!,0t'1l1.;.IJ.;).
Nous IIC saVOl\S pas si, dans ees cireonstanees critiques, Saitaphal'llès
a aidé les habitants d'Olbia il éearter le péril de l'invasioll galate; mais
il n'y a III rien d'invraisemblable. Dans ec cas l'offrande ct la formule
de la dédicace s'expliqueraient facilement; la représentation des murs
d'Olbia serait une allusion fort claire à cette enceinte de murailles que
1. CeUe hypolhi\sc a tlt(, indiqu{>c par 1\1. HÉHO:\ DE Yn,tEFOSSE (Comptes rf'ndlls Acall.
Imer., IH!J6) et par JI. 1\hr.HON (Ga;. d('s Neaux-Arts).
2. LATYSCIIEV, oJl. 1., ibid. B. 1. :i-25.
3. Il a construit à ses fl'ais la lour d'Héraclès, LATYSï.lIEY, ibid., n° 99. 39-10.
20 ET MÉMOIRES.
le dévouement de Protogénès a permis de compléter. Sauvée du dan-
la ville grecque pouvait, en rendant hommage il son suzerain, rap-
pelel', par unc image parlante, l'enceinte de toms ct de murailles qui
la protégeait 1.
Le décret de Protogéni's n'est pas daté, et la question de chrono-
logie a souleyé de nombreuses Le seul fait historique
dont on puisse tirel' lU'gument est l'invasion galate; mais quels sont ces
Galates? Si, comme l'a souteml \V. Schmidt, dans un commentaire
déjù ancien, il s'agit des Galates de Comontorios établis en Thrace
depuis 278, lem' royaume étant détruit Cil 213, le décl'Ct serait du
m(' siècle avant Jésus-Chrise. Mais une autre hypothèse est possihle. La
grande inscription de LéM fait mention d'une incursion des Galates
en Maeédoinc, cn 117, et le premier éditeur de l'inscription, M. l'abbé
Duchesne, est arrivé il cette conclusion que les han des d'emahisseurs
appartenaient à la tribu gauloise des Scordistes, établie SUl' les bords
du Danuhe 1. Une inscription de Delphes rappelle la défaite infligée aux
Scordistes, l'n 109, pal' II' proconsul M. Minucius Rufus:;. La période
historique connue où se placent leurs invasions en Macédoine est com-
prise enb'e les ann(!es 1 :l:i et 1 mil;. Est-il invraisemblahle d'admettre
que ces handes turbulentes avaient poussé leur pointe jusque dans la
vallée de l'Hypanis et pal'U sous les murs d'Olbia
Î
? Dès lors le décI'ct
1. Sc fondant snI' le poids dc 1;\ tiare, JI. Bruno I\eil suggl'I'e l'hypothrse qu'clle POUI'-
rait a\'oir élé oO'crlc en lI'ilmt, comme l'('quindelll d'ml!' mine (Hf'l'mes, XXX[1. p.WL
Ilote). l'iMe que [l'S gens d'Olbia aienl pn ainsi lIwl/lw.ljer une mine sons l'dte forme
me parai!. hien subtile.
2. L.\TYSr.tIEY, ibid., p.
3. Sr.IIlIIDT, lIltei/!. J/U>WIIl, al'l. cilf.'.
4. DrcIIEs:\E et. BAYET, Missioll al/ 1110111 Alhos, p. U2, 9::' n" ï: DITTF.:\IlEI\IOEI\, Sylloqe,
L n° 268.
,;. l'ElluRIZF.T, RlIll. d" /udlén .. '\8H6, rt slIiranll's.
li. /1 ('st Hai, comme Il' remarque JI. Perdrizet, «u'elle a pn commencer pIns t.ôt.
ï. Cp,1 la lhüoric de l'alll)(' Duchesne. Cf. PElWIIIZET, art. cité, p. noir L
M. Latyschev n(' l'exclu! pas, tont en inelinant \'ers lIIIC date pIns ancicnne : '( Quolllinl/s
Galatas Scol'di.l'cos ]lotil/s ess(' s{allloll/lis f'l Ii/ilIum media circitf'l' sil!cl/lo fT. l'hl'. fTliNIi
iJ/cis/f1ll, mea quù/cm >('II/rl/lia nihil obs/al. » 0111', cil':, p. 40. :\1. Fnl'lwa>nglrl' accpplP
la datr Ilu n' siècle, mais pCIIsr que les Galates alliés des Skil'l's sont des Bastul'ncs (/ntl'/'-
TIARE EX OR. 2t
de appartiendrait au milieu dn I1
r
siècle avant notre I\I'C, et
cettc datn fixerait du mùme coup celle de la tiare. Un examen Ilétaillé
du style et des de composition montrem pIns loin que
caractl\l'cS d'art sont d'acem'd avec la dak par lps
ments historiqucs.
III
La tiare de Saitapharnès Il ét(\ acqUIse pal' le Musée du Louvre,
le 28 mars 1806, en môme tpmps qu'une parure eomposée d'un col-
lier orné de pendants, et de deux couvre-oreilles de médaillons
au repoussé, représentant la lutte de Pélée contre Thétis 1. On n'a pas
oublié avec quel dévouement généreux MM. Cm'royer l't Th. Reinach
ont apporté leur concours pour aSSUl'er au la possession de ces
joyaux. On n'a pas oublié davantage les attaques dirigées cOIlt.re ceUe
double acquisition. Les polémiques engagées à ce sujet ont défl'llyé
les revues scientifiques, et il nous suffim d'en faire id un historique
sommall'e.
Le 19-31 mai 1896, paraissait dans un journal russp, le iVo1'0 Ï(]
Vremia, une lettre de M. Wesselovsky, professeur de droit musulman
;\ l'Université de Saint-Pétersbourg, affirmant que la tiare était le
Ill'or/uit d'ulle fahrique de fausses antiquités, établie il Otchakoff, ville
voisine de l'emplacement de l'aneienne Olbia Après un voyage il
Paris, où il avait sinon étudié, du moins vu le monument, M. )1'mt-
wrougler s'empressait de porter le même jugement; daus un articlp
de la revue intel'llationale intitulée Cosmopolis (aoùt 1896), il attaqua it
me:;:;;, p. tiO). La mènH' uate il (ité proposée par Toutefois M. Th. Hl'inadt lirr
argument uu style barbare urs monnaies u'Olbia, vel's 120, pOlir placer au Ille sii'clp le
décret. de Protogénès et, par suite, l'exécution de la tiare. /If!/'. (/1'('1! •• IS!)(i. p. l:iS.
1. Cette paruI'r est Mcrite ri rcproduih' Jans l'arliclr de MU:II"I'i, GII;. des 0('1/11:1'-
Al'ts. 189(;.
2. Lrttre reproduite dans le journal le Temps, du :l8 juin 18%. avec une réponse de
M. lhllol'i DE YIf.LEFOSSE.
22 ET MÉMOIRES.
vivcment l'acquisition du Louvre, et terminait en donnant aux conserva-
teurs dn musée le conseil charitable de l'envoyer la tiare au « creuset ».
I .. e savant archéologue de Munich ne s'est laissé ébranler dans sa convic-
tion ni pal' la énergique et courtoise de M. Héron de Villefosse 1,
ni pal' l'argumentation serrée de M. Th. Reinach
2
, ni par le témoignage
formel du conservatcur de l'Ermitage, M. de Kieseritzky, pourtant si
qualifié pour apprécier l'authenticité de la tiare 3. Il est revenu à la
charge dans un des mémoires qui composent son recueil d' Inü!l'mezzi,
et il y a réuni tous les arguments scientifiques allégués à l'appui d'une
opinion dont personne, parmi les adversait'es les plus décidés de
M. Furtwrengler, n'a mis en doute ni la sincérité ni la valeu1'l.
Les choses en étaient là lorsque, dans le courant de l'année 1897,
sc sont produites de prétcndues révélations, bruyamment commentées
par les de la tiare. L'officine de faux bijoux d'où elle serait
sortie était découvcrte; 011 désignait même le faussaire. Le directeur
du musée d'Odessa, M. von Stern, s'était livré à une enquête; dans une
conférence faite au xe m'chéologique de Riga (2 aolit 1896) ct
publiée ell 1897, il livrait à la publicité tous les faits qu'il avait
recueillis ';. Il dénonçait des marchands juifs d'Odessa, les frèl'cs Hoch-
mann ou Gauchmaun, dont la boutique aurait recélé les œuvres d'une
1. cosillopolis, III, septembre '1876, p. 7:;2-756.
2, Ga;:,. des Bl'flux-Arts, XVI, septembre 18%, p. 222-29,
:\. LpUr(' dl' M. KAE)!PFEN, dircdpur dps 'rusées nationaux, dalèr du 16 juillct18lHi, ct
re]ll'olillik par 1(' JOlli'll1l1 des Ddwts.
L i\'ous ne croyons pHS devoir insistel' snr les aJ'licles (jlli n 'apporlent pas de faits IlOU-
WlIIIX, comnw le corn pie rendu ,h's [n(('J'/I/e;:,;i, pal' 'L lL\l;sER, Herliner phil. lVor/w/I-
srhl'i(t, !) jall\'i,'l' 18tJ7, p. :JO, cl l'arlicle de la (Ja;e!{e de Voss, du 13 juin 1897.
seull'nHmt qu'en Allemagne, l'opinion de 'l, Fllrlwil'ngll'r a trouvé des contradicteurs.
Cf. Supplément de l'AlIgcmeine Zeitlll/g, 18 aoùl 1896, ct de la Post de \3crlin, 2;) aoùll896,
Il" 2:13. Ces arlicles sont l'l'produits par' la Chronique des Arts, ;) septemhre 1896. M. Conze
a émis, an sujet de la tiare, une opinion tl'ès modérée: « So/dle MeirwngSl'crscltiedenheit
wiil'de liaum bei eil/cm IYerk ellts/ehell, rias lIicht seiner Tecllnik nacl! in jedern Falle den
lehendigen, nicllt so leicltt ZlI verkennen Zug einer ol'iginalen Kunstla/tand vel'missen
lussen, » Arch. Anzfâgf'l', 1897, p. 72.
5, ,J'ai sous les yeux la traduction française manuscrite de CP l'apport, analysé et tra-
duit en parti\' dans la Berliner philolog. Wocltenscltri(t, 12 juill 1897, p, 766-768, Cf. FURT-
W,ENGLEII, Supplément de l'Allgl'lileillc Zei/lIIuj, 3t juin 1897, nO 136.
TIABE EN OH.
bande de faussaires, collahorant « avec des épigraphistes compétents et
expél'imcntés ». Disposant d'unc bibliothèquc, ct pillant le COJjJlfS des
inscriptions d'Olbia, ces indllstl'icls auraient graduellement perfectionné
lcms savantcs « forgeries ». La tiare du Louvre était lelU' coup de
maitre. Et n'était-il pas possiblc d'aller plus loin, de prcndre SUl' le fait
celui qui linrait ciselé cette insigne? On s'avise qu'il y a dans \111
faubourg d'Odessa un ciscleur juif, un certain Rachoulllowski, oU\'I'iel'
assez habile, parait-il; il h'availle dans une chambre dOllt les lUlU'S
sont garnis de dessins de palmcttes antiques. Chose plus gl'uve, il
a acheté à un joaillier de la villc une plaque d'm' dont le poids cst
exactemcnt celui de la tiarc; intcrl'Ogé, il déclare m'odestelllent qu'il
est fort capable d'exécutcr lc joyau du Louvre. Donc c'est lui qui
l'a fabriqué. Il n'en faut pas davantage pour accréditer une opinioll
qui trouve accueil dans des revues scientifiques.
Nous croyons n'avoir rien omis d'essentiel. On le voit, les argu-
ments invoqués par les adversaires de la tiare sc l'amènent il deux
catégories: 1" les arguments extrinsèques fondés SUl' l'existence reCOIllllte
d'une fabritlue de faux ù Otchakoff; c'est cc qu'oll peut appeler le
« dossier moral » de la tiare ;2" les arguments intrinsèques, empl'untt·s
à l'étude des sujets ct du style. Nous les examinerons successivement.
IV
On IlC saurait sérieusement soutenir que les révélations de M. \011
St.ern aient fourni UIlC preuve décisive contre de la tÎat'C
d'Olbia. Le prétendu faussaire n'a pas été découverl, et il eùt été
exh'(\lwdinaire qu'il le fùt 1. On ilnllon<.;ait une sorte de drame judicia,im ;
il reste un petit roman dont l'épigraphe pourrait êtt'c: Alildt ado about
Il o tftin,q , Il y a cependant Ull fait acquis, et IlOUS n'en mécollnaissons
pas l'importance: c'est qu'on fabrique des bijoux faux Il Otchakoff et
1. Le Jou1'Ilal des Débats (30 octobre 1S9i) a reproduit une protestation de Rachoumo"'ski
et du joaillier d'Odessa visé pUl' :\1. von Stern.
;}} MOl'\UME:"lTS ET MÉMOIRES.
à Odessa, comllle on fabrique des terres cuites fausses à Athènes. Ces
supercheries étaient connues à Berlin, car dès l'année 1890, M. Curtius
communiqua à la Société archéologique de Berlin la photographie d'une
COUl'Olme mumle en or, qui faillit passel' pour authentique 1. On ne les
ignomit pas à Paris, 011 les conservateurs du musée eurent l'occasion de
voir et de comparer au monument du Louvre des produits avérés de la
fabrique d'Otchakoff. Personne ne songera donc à contester surce point
les conclusions de M. von Stern. Le conservateur du musée d'Odessa
a pris soin d'énumérer plusieurs de ces faux, qu'il considère comme
« les œuvres les plus remarquables de cette puissante manufacture ».
Nous nous croyons autorisés à les indiquer ici: 1
0
Un masque d'or,
avec une dédicace de Pantaclès, fils de Cléombrotos ; 2° Ulle couronne
murale, ornée de neuf médaillons, représentant des tètes de divinités, un
vaisseau, un aigle sur un dauphin, des lions déchirant un cerf, avec
une dédicace à Achille Pontarque par Callinic08; 3° Un diadème, repro-
duisant avec de grossières el'reUl'S le dessin d'un vase atti(lue (Bau-
meistel', Denkmaela, II, Hg. 1303); 4° Plusieurs paires de sandales
en or, sans compter des bijoux de petites dimensions, bracelets, bagues,
boucles d'oreilles. Tels sont les produits suspects auxquels on voudrait
adjoindre la tiare du Louvre.
Il est surprenant que, parmi les advel'saires de la tiare, les uns,
comme M. von Stern, la condamnent sans l'avoir vue
2
, sUl'la simple con-
naissance qu'ils ont des faux bijoux, les autres, comme M. Furtwœngler,
l'aient VIlC, mais n'aicnt pu la comparcr aux « forgeries » modernes. Ces
dCl'llit\res, M. Furtwcengler les expédic très vitc. « On a, écrit-il, comparé
1\ Paris des hijoux faux de cette fabrique, et l'on a constaté de grandes
différences. Cela peut être; jc ne cOlllmis pas les contrefaçons d'Otcha-
koff, mais elles Il'ont pas d'intérêt dans cette affaire qui rcIève de la
1. Arch. An;eiger, 1895, p. lIi4. La mèuH' année, 1\1. Zichcn a attiré l'attention sur
dns hijuux faux provenant de la Hussie mél'idionale et conservés il Frallcfol't. Bel'ichten
der (l'eien delltselten /locltsti(te ::u Frank(ll!'t a. ll/., XI, 1895.
2. Et pourtant 1\1. Winter remarque avec beaucoup de raison que « le jugement SUI'
l'authenticité de la tiare ou sa fausseté d!\pelld de l'examen de l'original ». Compte rendu
des lilfall/e:;,:;i. dans la Deulsclte Litteratlll'zeitung, 5 juin 1897.
TlAIlE EN OR. 2

;)
police plutùt que de la science 1. » N'en déplaise au savant archéologue de
Munich, ces contrcfaçons, qui ont pd,yenu contm la tiare un certain
nomhre dl' savants, ct M. Furtwrcngler lui-même, ont dans
la question un intérêt cOl\siMmhle. M. Héron de Villefosse l'a déjà
montré, en constatant qu'eJül'e ces faux bijoux et la tiare du Louvre,
« il n'existe aucune parenté"» . .J'ai cu de mon côté l'occasion d'exa-
miner de près Ull cel'tain nombre des ohjets suspects visés par M. Stern,
et, sans entrer dans des détails que je ne me crois pas le droit de
donnel' ici, voici )ps principales conclusions qui sc sont dégagées pour
moi de cette enquête:
i" Les bijoux sont ou totalement faux, ou faux en partie, et accom-
pagnés SOl1\'(\nt de petites pièces authentiques.
2" Quand l'ohjet est faux, le faussaü'e n'invente rien;
il a un qu'il snit servilement, ct il trahit néanmoins son inex-
périence pal' des l'rreUJ's manifestes.
:3" Il aJ'l'i"e qt\(. l'objet .comprend des parties antiques, pàtes de
Yerre, cabochons, figl1l'es d'applique, rajustées sur un fond moderne.
Dans ec cas, l'éturle des procédés de travail est trt\s instl'uctive. Les
pat,ties antiques, telles qne les tètes formant médaillons, ne sont pas
l'epOIlSSt·CS de l'intérieur, tandis que les parties modernes le sont. Dans
ces le l'epousst' est. très défectueux, ct il n'y a pas de
l'etouches an cisPlet. Quelquefois on observe rles attributs au repoussé
ù des tdes d'applique qui sont anciennes.
4° Les sOlHllll'es sont apparentes ct exécutées sans beaucoup de
soin.
;;" .Jamais le faussaire ne sc risque à traiter un sujet d'ensemble.
Les ornements, comme l'a remarqué M. Héron de Villefosse, « se com-
posent de tètes ou de motifs isolés, indépendants les uns des autl'CS ».
A ces procédés (le composition ct d'exécution, comparez ceux de la
tiare : 1" D'abord, elle offre des sCl-nes l'l personnages multiples, trai-
tées avee une sÙl'eté ct ulle suite dont on ne trouve d'exemples que
1. p. 84.
2. CoslIlOputis, seplcmbl'cl8!J1i.
TOM E \" 1.
26 MONUMENTS ET MÉMOIRES.
dans les pièces authentiques de l'Ermitage. Et nous croyons avoir montré
quelles préoccupations de rythme et d'harmonie ont présidé à leur
agencement. 2° La tiare est entièrement exécutée au repoussé. On ne
voit pas où sernient ces parties antiques, que les faussaires introduisent
dans leur œuvre pour donner l'illusion de l'authenticité. En se plaçant
à ce point de vue, M. Furtwœngler n'a pu découvrir, comme
d'amorce destinées à donner le change, que les clous et le crochet de
bronze fixés li l'intérieur. Cc serait là l'innocente rouerie imaginée
par le fabricant moderne pour écarter les soupçons. L'aqllument ne
soutient pas l'examen 1. 3° Si la tiare provenait de l'officine dont nous
connaissons les habitudes, elle présenterait les mêmes caractères défec-
tueux d'exécution que nous avons relevés. Or, la technique est d'une
perfection qui défie toute critique. Nous avons pu consulter sur ce point
un praticien dont la compétence est indiscutable, M. Bouchon, le chef
d'atelier de la maison Falize, et l'on admettra sans doute que le colla-
borateur assidu de l'artiste érudit qui fut un des maUres de l'orfèvrerie
par.isienne a quelque autorité en celle matière. D'après les observations
minutieuses de M. Bouchon, la tiare paraît avoir été faite en deux
morceaux: la partie inférieure, jusqu'à la première zone ajourée, ct la
calotte. Pour la partie inférieure, l'orfèvre a procédé par assemblage;
en d'autres termes, il a découpé une lame d'or suivant un pah'on de
même forme qu'une feuille d'abat-jour développée; puis les bords ont
été assemblés pt réunis par une soudure très fine, qui n'a pas laissé
d'aub'es traces qu'un mince sillon apparent pal' endroits, déviant par-
fois de l'axe vertieal là où le travail du repoussé exécuté, après le tt'a-
vail d'assemblage, en a changé la direction 2. L'ajustage terminé, le
métal a subi l'opération du planage. Le tronc de cône obtenu par la
1. Il a été réfuté pal' MM. Héron de Villefosse et Th. Reinach.
2. Cc sillon est produit pal' la disparition de l'or de la soudure, et c'est une preuve
matérielle que le travail est ancien. On l'aperçoit très neltement sur la face de la tiare que
reproduit notre planche V. JI traverse le corps du Génie soufflant dans une conque, le
eOI'ps de Patrocle, et reparaît dans la petite frise oil il coupe du taureau
qui galope tête baissée.
TL\HE E:\' OR. 27
soudure a été IllIS en forme sur la bigorne, et plané au marteau;
il a ainsi re<;u la courbe exigée. Quant à la calotte formée par les
zones supérieures, elle ne porte pas de traces d'assemblage. La plaque
d'm' dont elle est composée a donc été rétreinte, et c'est le marte-
lage qui lui a donné sa forme. L'orfèvre a exécuté à part le travail du
repoussé, y compris le serpent pris dans la plaque réb'einte 1; il a
repercé les zones ajourées, et, l'opération terminée, il a ajouté à la
tiare incomplète cette petite coupole, assurant l'adhérence par unc
soudure, sur tous les points où se pI'oduisait le contact avec la partie
inférieure. Il y a là un travail très minutieux, conduit avec un SOlll
irréprochable, et auquel le praticien le plus consommé nc h'ouve rien
à reprendre.
La même habileté apparaît dans l'exécution des omemcnts et des
figures. C'est avec uu art merveilleux que l'artiste a obtenu cc que les
hommes du métier appellent la couleul' de la ciselul'C. Uu tin h'avail
au ciselet a rendu, pour chaque espèce d'animaux, l'aspect particulier
du pelage, indiqué les poils des chevaux, la fourrure de la panthère
et du lion, la toison frisée des brebis, les longs poils qui habillent les
boucs et les chèVl'es. Non moins scrupuleuse est, pour les nus, l'exécu-
tion du cltail'é, tnl rail de martelage qui procède par petits plans serrés
pour traduire l'aspect de la peau, par opposition avec le métal !lU du
fond. Et cette perfection de technique se soutient d'un bout à l'autre de
deux frises si chargées de personnages, sans qu'on puisse noter la
moindre défaillance.
Telle est la maîtresse pièce d'orfèvrerie qu'on voudrait condamner
à la compagnie compromettante des faux bijoux d'Otchakofl'. Les
adversaires de la tiare veulent bicn reconuaitl'c, d'ailleurs, qu'clIc est
lc chef-d'œuvre de la fabrique. Ce serait, croyons-nous, le premier
exemple de faussaires perfectionnant leurs procédés assez rapidement
pour les transformer du tout au tout. D'habitudc les choses IIC sc
passent pas ainsi. C'est un monument original qui fait éclore une série
1. Sauf la seconde lète ajoutée après coujl. l'\ous avons donné plus haut l'explicatioll
de ce détail.
2S ET
de médiocres cOlltrefa{'olls, et tel semble bien èh'c le cas pOUl' la tiare
du Louvre. Si l'on a Hl surgir de fausses couronnes murales, de faux
diadèmes où figurent, dans des inscriptions incorrectes, des Iloms COllllllS
par le CorjJus d'Olbia, n'est-cc pas parce que la tiare cn li snggér{'
l'idée? Admettre que la découverte d'llll monulllcut si caractéristique
a donné l'évcil aux faussaires est unc hypothèse fort vraisemblable 1.
Elle a quelques chances d'êt.re vraie.
v
L'examen de la technique, la comparaison avcc les produit.s de la
fabrique d'Otchakoff ont suffi à des juges aussi exercés que M. de
Kieseritzky pour assurer leur comict.ioll en faveur de l'authenticité.
Mais les adversaires de la tiare invoquent des arguments d'un autre
ordre; ils incriminent lc style ct la composition dcs sujcts. Ccux-ci
représcntent pour M. Furtwœngler un « salmigondis » (Samrnelsu-
l'iurn) de motifs empruntés aux différentes époques de l'art, mêlés à de
pures inventions modernes. L'argumentation du savant de Munich peut,
croyons-nous, se ramener à deux points : 1" La composition comprend
des sujets connus; donc ils sont pillés dans des recueils de planches"2.
L Il serait d'ailleurs suprrllu de discuter l'origine exacte de la tiare. Elle li été prô-
,entée ail Louvre comme pl'O\'enllIÜ d'Olbia, ct 1lllCllllllllire renseignemenl, \Tai ou faux,
n'a été donné au musée. On sait seulement que le vendeur a achetô Il' collier et la tian'
à un habitant d'Olchakotf. Toutefois, étant donné la teneur de l'inscriplion, la prove-
nance d'Olbia paraillrès \'l'aisemblable. M. von Stern reconnaît que les paysans de l'arou-
tine (village voisin de l'ancienne Olbia) fouillent soigneusement leurs tcnains, el
M. Furtwœngler ajoute qne la surveillance fait dMaut (dl'/' einzige Punkt Siirll'lIss{allt!"s
de l'Ail. Zétung, 24 juin 1897.) Quant à la date de la découverte, on ne peul faire que
des hypothèses. M, Th, Heillllch supposr qlH' la tiare peut pl'Ovenil' du tumulus d!'
Tchertomlysk, fouillé en 18(j2-18Ij:1 (lier. (/l'ch., 18%, Il, p.lti6); mais il faudrait expli-
quer commenlle possesseur l'aurait gardèr aussi longtemps.
2. Par exemple la Gal/erie /wl'oisch. Bildwel'ke d'OVElIUI;CK, ct le Bildl'I'allas ZIII' Jllas
publié pal' E",GED/AM. Hauser désigne enCOl'e d'autres ouvrag'es : la GlIale JIl!Jt/w-
/logique, de MILLl;>;; les Dellkmaelel' de llAu)lEIST/';lI; les Antiquités de la Russie mél'ùlio-
lIale (Berl. phil. 'Yoch., 9 janvier 1897, p. 50\. C'est déjà lin fonds de bibliothèque.
l'IAIIE El' nH.
2" Elle montre aussi des sujets nouveaux; donc ces derniers sont l'œuvre
du faussairc. On donnerait. volontiers une formule scolas-
tique il. cc misonncmcllt : No[uJII, I!I".'I0 laIs IOn ; IIOVU))/, eJ'.qo j"als/I1ll.
Sm' les prôtellducs pillcrics, l'essentiel 11 déjit été dit pat' M. Th.
Rcinach. Nous Ile pOUVUIIS que renvoyel' Ù l'étudc critiqlw oit il a
démontré que l'orfù\Te d'Olbia, suinlllt en cela les haoitudes de l'art
industriel, a puisé libremcllt dans lc répel'toire créé par los <trtitites 'Ulté-
riours. OJI nOlis excusera cependallt de revellir SUl' linO qucstion (léjà
traitée; elle il trop d'importance pour que nous songions il l' esqui ver.
,,. La Restitution de Bl'iséÎs. - Examinons d'abord la prcmière
des seèllcs homériques, la Restitution de Briséis. C'est eelle qui foumit
30
MON UMENTS ET l\UhIOIRES.
les rapprochements les plus nombreux avec des monuments connus.
Le groupe d'Ulysse amenant Briséis avait immédiatement rappelé à
1\1. Furtwmngler celui d'Iphigénie conduite au sacrifice, sur l'autel rond
de Florence attribué à Cléoménès 1. Depuis, MM. Héron de Villefosse
et Th. Reinach lui ont signalé un autre monument qui offre, pour
l'ensemble du groupe central, des analogies encore plus étroites avec
la tiare : c'est le disque d'argent, de basse époque romaine, connu
sous le nom de Bouclier de ,8cipion, ct conservé au Cabinet. des Mé-
dailles 2 (fig. 3). On y retrouve non seulement le groupe d'Ulysse et de
Bt'iséis, mais encore la figure d'Achille assis ct entouré de ses com-
pagnons. Les chevaux tenus en main ont été rapprochés des chevaux
de Hhésus, emmenés par Diomède et Ulysse, sur deux vases italo-
grecs :3. En cherchant bien, on trouverait cncore d'autres figures évo-
quant le souvcnÎl' de monumcnts connus. Considérez les deux héros
debout derrière Agamemnon: Talthybios, le pied posé sur l'autel, a
1. A1IELU:'iG, Führer durell die Anti/œ/t lit Fforel/;, n° 79.
2. l\hLLlI\, Ga/erl!' mythologique, pl. 587; ÜVEHIIECK. Ga/l. he/'. Hild1/' .. p. He7, n" 98,
Ilrt. cit,;, p. 239; Til. HEIl'iACII, Gaz. des Beaux-Arts.
3. 1" Vase de l\:aples, GEIIHARD, 1'I'inkschalen und Ge/aess(', pl. K; llAUMEISTEII, Denk-
maeln, fig. 782. - 2° Vase de llerlin, Wiener VOI'If'geblâUel', série C, pl. III, 2.
TIARE EN OR.
la même attitude qu'un des personnages du vuse Médicis' (fig. 4).
Son compagnon, vu de dos, avec le geste si caractéristique de la main
droite posée sur la hanche, rappelle une des figures de la ciste de
Ficoroni (fig. n). Qu'il y ait
donc, dans la scène dc la Res-
titution de Briséis, des motifs
d'emprunt, personne ne le con-
teste, et là-dessus, ad versai l'CS
ct défenseurs de la tiare sont
d'accol'd. Il reste à voir si ces
imila lions sont des « démarqua-
Fit>. G.
ges » imputables à un faussaire, ou si elles peuvcnt s'expliquer autI'ement.
Une première observation s'impose. Il n'y a là rien qui ressemble
aux décalques dont les faussaires sont coutumiers. Entre l'Achille
de la tiare ct celui du Bouclier de Scipion, l'analogie sc limite ù
.'
.. '
l'attitude, ct d'ailleurs,
si l'on considère lc
travail plat ct lourd de
l'œuvre romaine, la
comparaison tourne ù
l'avantage de la tiare.
Pour le groupe
d'Ulysse amenant Bri-
séis, l'orfèvre mo-
............. " ...
derne se serait, sui-
vant M. Furtwœnglcr,
Cléoménès dont nous reprodui-
F'I;. 7. :!
adressé à deux moddcs : l'autel de
sons ci-joint la composition (fig-. 6), et le Bouclier de Scipion; mais,
même après l'explication un peu embarrassée du savant allemand 3, nous
1. Am:LUNG, nO 111; HAUSER, nie nell-aui.schen Ile/irfs, p. i5. Pour la reproduction.
voir Gall. di Firenze, IV pl. CLVI, Wiener Vol'!egeblatter , V, pl. 1.
2. Wiener VOl'legeblattel', 1889, pl. XII.
3. lntel'mezzi, p. 88.
ET 1IÉMOIRES.·
à COIllIll'l'IHll'f' comment il s'y serait pris, car lf's df'uX figures
de Bris4\is diffi'rl'llt totalement entI'e elles pOUl' la forme (lu costume
nt l'aspect. général de la draperie!. Veut-on compHl'el' ]f'S clH'v1luX tenus
rn main à ceux du vase de Naples et du vase dl' Berlin? Ici ]f'S chevaux
sont au nombre de deux seulelllrnt, tan di" qu'il y en a quatre SHI' la
tiare; rt, pal' SUl'CI'Oit, ceux du vase de Berlin, disposés h{·t'aldi([w·-
ment, ont IIlt tIl0UYellWIlt tout diffél'ellt (fig. 7). Ellfin, dans groupp
placé lm\s de l'autel, le h('I'OS Hl de dos est casqué ct porte la ehlalllyde;
le persollnage similait,c dl' la ciste d" Ficorolli est ellt.ièrenwlIt IIU. Si
des analogies aussi PPu rigoureuses se rencontraient dans denx lIas-
reliefs fJUf'ICOlHJlIeS, 011 If's expliquerait tout naturellellH'llt. par l'imita-
tion libre d'un prototype commun. C'est 1:'1 Ull principe ('lémentaire
de la méthode d'exégèse appliquée aux lIlonUlnents figur{·s. Pourquoi
l'Il refuser le hénéficc à la tiare du Louvre?
Nous hésitons d'autant moins à l'xpliqlH'I' CI'S cOllcordaucps pill' d"s
emprunts faits aux mt'mes SOlll'C{,S, qu'aucun des {)J'étendus HltHiI\les
n'est une œuvre Ol'iginale. Le Roltc/ù!/' dt! Scipion, si n\(\l1ioI'1'e de
style, n'est qu'un pùl,' reflet d'une composition hellénistiC(lII'. Savons-
nous comhien dl' fois la peinture grl'cque Il traité cc sujet de la Br'stilll-
tinl/ de Bris(iis, dont nous tl'oU\'ons une variantf' dans llIW peintm'e
pompéienne bien COllllUe, celle de la Casa del Po('ta (fig. fW? Si les
advet'saires dt' la tim'c .Y avaien! songt'>, ils auraient pu Msigner cette
('Olll me \IIW dl's sources du pl'(\tendu faussait'e; cal' si 1'011 en
détache la figlll'e de l'Achille assis, 011 remarque qu'elle présenle, avec
l'Achille de la tiare, des analogies étroites pOUl' la pose d{'s
jambes et la fm'lIle de la drapcrie. Pat' contre, le lllouvcmelit du torse
n'est plus le mt\me. Il fandrait donc ('onclure que le faussaire a pris
un torse ici, une draperie là, ct qu'il a fondu ellsemble ces mOl'ceaux
1. Il faulll'aii ehoisil'. Or (,'('sl I1pllig('lIit' d" Flol'ell(,(, (lUI' la Bl'is(·i, dl' la liare
l'appelle 1(' pilis. Il l'st nai 1(11'1'1'" l'st 101ll'n(ol' t'JI ,,,ns ill,,·rsl'.
:!. ilfl/.w'o [lor/IOI/ico, Il, :;8; IL\Orr.-HoCllI·:rm. MOIl. iJ//;tlits, 19, p. 7:i; Ih:r.IIJt;, lI"uiII!ye-
II/or'lr!e, n" l:lO!I .. rai l'I'I'll 1'1;1'1'111 n1l' Il 1 l't'II .. prinlllrp ail mllst;" dt' \"aples; .. Ile ('si l'Il !' 1
('(fael'c, l'l c'est pOli!' eclle raison ![ue 1I0U'; donnons ici la gl'a\lll'(' dll MI/sro !lo/'/Ifl/lico.
TIARE E\ OB,
d'emprunt. On voit à quelles subtilités on serait forcé de recourir.
Pourquoi ne pas admettre une solution simple, dont l'évidence saute
aux yeux? Si lc peintre pompéien a reproduit un original alexandrin,
si le disque d'argent du Cabinet des médailles est une adaptation
romaine du m(\me sujet, poul'quoi se refuser à croire quc l'orfèvrc
d'Olbia a connu les
mêmes sourccs ct y Il
lilH'emcnt puisé?
Pas plus que le Bou-
dier de Scipion. l'autel
de Cléoméw\s n'est une
création originale. C'est
une Œuvre
dont les éléments sont
cmpruntés à différents
modèles. Pour lc groupe
du milieu, qui seul nous
intéresse ici, M. Michaelis
Il démontré qu'il dériyc
d'nn original attique dc
la fin du "C sit'de, con-
tcmporain du bas-relief l'I r.. R,
d'Orphéc, et dt'stin(', comme cc del'niCl', il rappeler le souvenir d'une
victoire dl'amatiquc l, 01', l'en contre l' dans un has-rclief néo-atti(lue ct
dans une œuvre d'ol'fi'vrcl'ie du sccond siècle avant notre èrc un
motif célèbre, cl'éé pal' un des successeurs de Phidias, n'cst pas plus
surprenant que de reconnaîtrc, par exemple, SUl' une piltc de verre
romaine, un groupe dc Poseidon et d'Amymone emprunté à une
peinture du n'
C
t. Il n'y a Ih qu'une snrviv8nce de sujets
'1. MICILIEUS, Eill allÎ$clles Relie! (Roem, MittheilulIgen, 1893. p, 201 ), La
li gul'r d'Agamemnon l'st empruntée il une peinlure lie Timantlw,
2. Pàlr de verre livre la signature d'Aulus, fils d'Alexas, Museum. FI>II1'\\'.":-;-
ilLER, Jahrbuch des arch. IlISl. , 1889. pl. Il, III.
l'OUI<: YI.
ET
classiques, et le fait est trop fréquent pour qu'il y ait lieu d'y insister,
De même, les céramistes italo-grecs qui, sur les vases de Naples et
de Berlin, ont reproduit le groupe des chevaux de Rhésos, d'après
deux modèles différents, n'ont pas fait œuvre d'inventeurs. Ils ont uti-
lisé un motif familier depuis longtemps à l'imagerie grecque, celui du
personnage tenant par la bride deux chevaux accouplés. M. Loeschcke
en a montré les origines lointaines et les transformations dont on suit
les étapes, depuis les coupes de la Cyrénaïque jusqu'aux vases attiques 1.
Ici encore l'orfèvre d'Olbia n'a fait que s'inspirer d'un sujet courant.
Enfin le groupe des deux héros près de l'autel nous met sous les
yeux une contamination de types dérivés de modèles très connus. On
ne conteste pas, croyons-nous, que la ciste de Ficoroni reproduise une
grande composition du cycle polygnotéen 2. Quant au vase Médicis,
auquel M. Hauser a consacré une pénétrante étude
3
, c'est un exemple
de ces compilations auxquelles se livrent les sculpteUl's néo-attiques. Le
héros casqué, au pied posé sur un autel, rentre dans la série des
(c types stéréotypés » dont parle le savant allemand: M. Konrad Lange
a dressé une longue liste des monuments où figure le « héros au pied
relevé 1 ». Qui pourrait dire combien de peintres, de sculpteurs et de
ciseleurs l'avaient fait passer dans leurs compositions, avant que l'orfèvre
d'Olbia consultlit son répertoire de modèles?
Nous croyons avoir suffisamment montré que l'accusation de faux,
dirigée contre la tiare, pourrait se retourner contre les documents
qu'aurait pillés le prétendu faussaire. Il reste un fait incontestable:
c'est que la scène de la Rf'stitution de Brùéis trahit le souvenir de
compositions antérieures, et la mise en œuvre de motifs déjà connus.
M. Th. Reinach a donné de ces réminiscences l'explication la plus plau-
sible. « La tiare, écrit-il, relève d'un art qui a,'ait déjà perdu toute
'1. li. LOESCHCKE, Bi/dlie/te Tradition, BOIlIlI'/' Studiell, p. 2W et suivantes.
2. Cf. FliHT\\".l,,\r.LEH, Meistel'1I'f'/'ke, p. '1;;2.
:3. Die JWI/-altisclœll Re/irIs, p. 7:;-77.
i. K. LA:>;GE, Das .llotie des au(gestiit;/ell FI/sses, p. 25. SUI' l'emploi de ce motif dans la
peinture de Polygnote, voir en particulier C. HOllERT, Die Nekyia des Polyg/tot, p. 65.
'l'IAHE E\ OH.
'1"
,,;j
fraîcheur, toute naïveté, presque toute puissance créatrice, qui vivait de
souvenirs, ployant sous le fardeau de son érudition. » Cette observation,
M. Th. Reinach l'applique à l'art hellénistique en génél'al: on peut la
préciser, en considérant spécialement la toreutique. Le cas de l'orfèvre
d'Olbia n'est pas isolé. QueUes œuvres de la toreutique hellénistique ou
gl'éco-romaine résisteraient à la critique négative au nom de laquelle
on prétend condamner la tiare du Louvre? Est-ce la patère d'argent
de Bernay dont l'emblema représente Hermès debout? Mais M. Wald-
stein y reconnait le souvenir de l'Hermès sculpté SUl' une des colonnes
de l'Artémision d'Éphèse 1. Est-ce la grande patère de Hildesheim?
Mais M. Willter signale de curieuses analogies entre
l'A théna assise qui la décore et cel1e qui figure sur les
monnaies de Pergame 2. Est-ce l' œnochoé iliaque de
Bernay dont le sujet est Achille pleurant sur le corps
de Patrocle:
1
? Mais si l'on appliquait rigoureusement la
méthode qui procède par l'analyse des motifs isolés
pour conclure au faux, on h'ouverait sur le vase d'ar-
gent de Bernay une figure bien suspecte; nous voulons parler de
Phénix assis, les deux mains croisées autour du genou (fig. 9). C'est
l'attitude hien connue que Polygnote avait dOllnée à Hector dans la
Nekyia, et l'on sait dans quelle longue série de monuments a passé
ce motif polygnotéen devenu bien vite populaire.\. Ces emprunts aux
types créés par la grande peinture sont trop familiers à l'orfèvrerie
grecque pour qu'on n'en relève pas des exemples dans les plus belles
pièces provenant de la Russie méridionale . .M. Th. Reinach a justement
rapproché de la tiare d'Olbia le célèbre goryte de Nicopol (fig. 10),
dont les reliefs, comme ceux dn joyau du Louyre, offrent l'illustration
1. Journal of Hellenic SIl/dies, 1882, p. 107, pl. XXII.
2. WI:'iTER, Arch. An::eiger, 1897, p. 127.
3. CHABOUILLET, p. 426, n° 2804. - BADIEISTElI, Denkmaeler, fig. j93.
4. Cf. CAlIL, HOBElIT, Die Nekyia des Porljgnot, p. 68. - P GIIL\I\I), La Peinture antique,
p. 173. - POUl' les rapprochements avec le cratère d'Orviéto. oit ce motif est reproduit,
voir P. GllIAI\I), MriJI. : ; r e r . ~ . IS9'i-IS97. p. 17.
ET
d'une scène de la légende troyenne 1. Or, après la démonsh'ation de
M. Carl Robert, on n'hésite pas il désigner le prototype auquel s'est
adressé l'orfèvre, pour illustrer l'histoire du séjour d'Achille parmi les
filles de Lycomède : c'est une peinture célèbre de Polygnote et l'on
n'est pas surpris de retrouver SUl' la feuille d'or travaillée au repoussé
pal' un ciselcur du 1l0sphOl'c tel groupe de femmes assises qui de la
peinture de Polygnote a passé dans la frise orientale du Parthénon,
l',,:. III.
avec d'autres motifs créés par le grand peintre de Thasos. Pourtant le
décorateur du goryte y a mis du sien; son goût personnel est intervenu
pour donne.' à hl composition le caractère dense et serré qu'imposaient
la forme ct les dimensions de la plaque d'm'.
L'exemple du goryte de Nicopol nous renseigne SUl' les procédés
de composition suivis pal' l'auteur de la tiare. Comme l'ol'fhre go-
l'y te, COlluue ces décorateurs grccs qui jadis transposaient ell bas-reliefs
sur les frises de l'hérôon de Trysa les peintures de Polygllote, l'orfèvre
L Til. REI;\ACII , Le Coryle de lficopol et /a Tiare d'O/bia, Rel). arch ., p. 145 ct sui\".
2. C. HOBEIIT, Oie JVdi!l;a, p. 38.
T1AHE El'I UH. :n
d'Olbia avait des cahiers de modèles assurément mienx foumis que
ceux des pauvres faussaires d'Otchakoff. Il possédait le répertoire des
Achilléides traitées par des générations de peintres, depuis les maîtres
du V
C
siècle jusqu'aux artistes alexandrins dont les œuvres ont inspiré
les fresques pompéien Iles 1. Qu'il y ait puisé librement., on Ile saurait
s'en étonner. Pense-t-on qu'à l'époque hellénistique, en un temps où
FIV. '11.
les adaptations de cc genre sont dans les hahitudes courantes de l'art
industriel, un orfèvre tramilIHnt h Olbia, aux confins du monde grec,
se serait imposé l'invention de motifs originaux pour décorer le cas-
que d'un roi harhare?
2" Le bûâlel' de Patrocle. - On ne connaît, dans la peinture de
vases, qu'une seule représentation du bûcher de Patrocle. Elle figure
1. Il est à peine besoin de l'appeler, après ~ l . Th. Heinach, combien les poèmes homé-
riques é!a ien! populaires il Olbia. M. Th. Heinach cite le témuignage du HUI'.'Jst/le/lÎclIs de
Dion Chrysostome (II, p. 51. DiIHlorf). - Ajoutons qu'Achili e avait un temple il OIbia.
- Cf. L.\T\'SCIIEV, Inscl'. PO/lfi Eu.tùti, p. ·liO.
38 MONUMENTS ET MÉMOIRES.
sur un vase de Canosa! (fig. 11). Entre cette scène et celle de la tiare
il y a d'ailleurs des différences fort sensibles; le bûcher y est présenté
presque de face avec un point de vue pris assez bas. Celui de la tiare
est au contraire, comme le remarque M. Th. Reinach, présenté « pal'
l'arête, avec un double effet de perspective fuyante, avec le savant
entre-croisement de ses bûches, avec l'entassement savamment confus
de victimes humaines, de chevaux, de bœufs, de béliers, de glaives,
le tout déjà léché par les flammes grandissantes ». L'épisode des funé-
railles traité par l'orfèvre de la tiare n'est pas le même qu'a choisi le
céramiste. Celui-ci a représenté le moment où l'on égorge les victimes;
l'artiste d'Olbia nous montre une scène moins brutale, celle de l'invo-
cation aux Vents. Ces dissemblances sont trop manifestes pour que
les adversaires de la tiare aient songé à dénoncer le vase de Canosa
comme le modèle du prétendu faussaire. Force leur est de reconnaitre
la nouveauté de la composition. Dès lors, c'est une invention moderne,
où le faussaire aurait beaucoup tiré de son fonds, quitte à laisser et
là percer son ignorance, en introduisant des détails qui ne sont pas
antiques. Examinons ces détails suspects.
M. Furtwffingler n'épargne pas les critiques à la figure d'Achille:
geste affecté, emprunté à la mimique du théàtre moderne; attitude de
danseur, très différente de celle que l'art grec prète aux adorants,
voilà, suivant lui, des indices qui trahissent le faux. Nous ferons
remarquer qu'on ne saurait comparer la figure d'Achille à celle de
l'Enfant en prière du musée de Berlin. Il s'agit moins ici d'un geste
rituel que d'une invocation et l'on trouverait facilement des textes qui
justifient l'attitude du héros. Dans un passage de Plutarque, Alexandre
invoque les dieux devant son armée; il lève la main droite qu'il a rendue
libre Cil faisant passer son javelot dans l'autre 2. Ainsi fait Achille,
qui tient pour un moment de la main gauche la patère aux libations
3

1. Mon. inéd., IX, il2. - PERCY GARDNER, Sculptul'ed Tombs of Hel/as, p. 10, fig. 6.-
TH. REINACH, Gaz. des Beaux-Arts, article cité.
2. PLUTAIIQUE. Vie d'Ale.xandre, il3, ...;:, "'''pzxü." Ozo';;.
3. M. Lechat a proposr récemment une autre interprétation pOUl' l'attitude d'Achille.
TIARE E:\' OR.
Quant à la pose des jambes, au mouvement qui porte le corps en
avant, ils ne sont pas sans analogues, témoin les adorants repré-
sentés sm des monnaies de Magnésie et de Nicée 1. Mais pourquoi
s'attarder à commenter par des exemples une attitude qui se comprend
d'elle-mêmc? L'orfèvrc d'Olbia n'aurait pas été de son temps, s'il
n'avait pas, par les moyens dont dispose l'art hellénistique, traité le
principal personnage de la sc('me comme une figure d'expression; s'il
n'en avait pas accusé le camctère pathétique Cil traduisant la fervem
de l'évocation pal' l'amplcUl' du geste, par la direction du regard, par
Je mouvement du corps qui semble accompagner celui du bras tendu
vel'S Je ciel. Grandissez la figure d'Achille jusqu'aux dimensions d'une
statue; elle ne serait pas déplacée à côté du Péda,qo,que du groupe
des Niobides.
Il y a deux autres personnages auxquels M. Furtwmngler refuse
droit de cité dans l'art antique: ce sont les deux figmes ailées de Borée
et de Zéphyre, conception moderne, affirme-t-il, étrangère à l'art grec
de toutes les époques 2. Nous ne reviendrons pas longuement sur une
Re/', dl!s A'tlldes fll'erql/es, XI, 1898, p, 22\', 225. L'artisl(' aurait représenté le momenl
011 le bùcher flambe sous l'action du souffle d(·s vents, et où Achille, puisant avec une
coupe dans un cl'at1>re d'or, fait d('s libalions, « aplwlant à cris l'lime du mal-
lH'ul'cUX Patrocle» (lliadl', XXIII, vers 217-221). Le geste d'Achille serait celui de la con-
clama/in, Je ne crois pas que cette hypothi'se explique l'attitude du h('ros (l'une far:on
plus heureuse qu'on ne l'a fait JUS(IU'ici. On Hurait le droit de trouwr qlle le geste de lu
cOl/clama/io est singulièrement thrlâlral. et n'est pas d'accord awc la mimique funé-
raire, telle que nous la connaissons pal' les monuments. Au vcrs 22:;, lp porte montre
Achille " ""pi "'Jp"û(,'1 » (.t. se lamentant auprl's du corps que consume la flamme.
Est-ce lit son atlitude dans la scène rie la tiare'? JI est SÙI', au contraire, qu'cn figurant
Achille le hras levé, le visag'e tOUI'lll> wrs le ciel, l'orfl'vre a nettement indiqué 1('
moment de l'inrocatioll. Sous continuons 11 ppnscr, comme LechaI. l'avait. fait. lui-
même tout d'abord, que l'artiste Il mont!'(· simultanément l'invocation, l'aniv('c des
venls, et l'effet immédiat rie leur intervenlion.
1. hlHOOF BLIJ)IEH, Anlikp :lliillzhildf'l', Ja/il'bucll des arc/l, Im/, , m, 1888, pl. IX,
fig, a,8.
2, Furtwœng-Ier a ('mis SUI' cc point d(·ux opinions qui se concilient difficilement:
1° C'est pal' une gl'ossii're l'ITelll' du faussair(' que les wnls sont figurrs comme des pI/IIi
(Cosmopolis, p, ;;7.\,). - 2" LI' motif du jet visible est emprunt!' il la miniatul'(, du Valican,
(lnte/'l1!l'zzi, p, 89, note 1.) On voïL à quelle subtilité l'auteur des 11l/1'l'mez:;; est forcé de
recoul'ir; le faussaire aurait pris dans la miniature un pelit délail et créé le reste,
\.0 ONUl\IENTS ET MÉMOIRES.
question déjà traitée et, 11 notre avis, épuisée. Aux critiques du savant
allemand, M. Théodore Reinach a opposé des témoignages positifs:
1
0
une miniature du Virgile du Vatican, où les vents soufflant la tem-
pête sont représentés sous les traits d'adolescents, dont l'un est ailé 1;
2" un fragment de sarcophage romain où un enfant ailé, soufflant dans
une conque, figure le vent; :3" un passage du poète de Constantin le
Rhodien, décrivant la Pyramide des Vents de Constantinople, où, sur
des reliefs de bronze enlevés à un temple païen, on voyait des « Amours
nus ("(!J:L'VOt "EF(')'!EÇ) soufflant les vents dans des trompettes de bronze ».
Quant au détail du jet visible sortant de la conque de Borée, M. Reinach
le retrouve sur des médaillons de la mosaïque de Tyr, au musée du
Que ce détail si caractéristique se soit introduit dans l'art grec
bien avant le moment où travaillait l'orfèvre d'Olbia, on n'en saurait
douter. Il apparait sur un vase peint de Canosa, représentant une scène
de la Gigantomachie et un texte d'Aristote nous apprend que, de son
temps, les peintres représentaient le souffle du vent sortant de la bouche
de Borée". Nous sommes loin du Borée classique, cher à l'ancien art
attique. Est-il surprenant (lue le type des vents, déjà si profondément
modifi(· au IVe siècle, ait subi dans l'àge suivant de nouvelles transfor-
mations? que l'art hellénistique l'ait rajeuni au point de l'apparenter
aux Él'os? M. Th. Reinach prouve le contraire, ct nous ne pouvons
que souscrire à ses conclusions. Le Borée et le Zéphyre de la tiare
sont. !woches parents des Amours nus soufflant le vent décrits dans le
poème de Constantin.
Nous l'avons déjà remarqué: la scène du bûcher contient plus de
particularités nouvelles pour nous que la précrdente. Il en est une (lue
l'Oll n'a pas encore relevée. Le cadavre de Patrocle, présenté sous une
1 . .\1. II,;ron de \ïllrfosse avait cité cette rniniatul'P dans son article de CoslI1opn!is.
2. Ces docunwnls sont reproduits dans la Gazetlf' des Reau.r-Ar/s. M. Hrinach a répondu
aux objections de .\1. FurlwŒng'lcr. Ret'. arc//., p. 11;2, notr 2.
3. MAYEH, Die Gigantf'n ulld TitllIlPIl, p. 39;), fig. 1. Cf. I1EYDDU:-;t\'. Ers/es Hallisclles
IFinckelmannspl'ogramm, 1876. , pl. 1.
4 . .ARISTOTE, Dp anùn. '11201., 2, p. 698. fO Bopia.; 7.'JËw'J ••• Et ,.jZOt 7C'IZL>'J ':&'1 7?Û;:O'J ot
7tO'.OVI1W' a'J";ov yip "':'0 i9CSV";Îl
TIARE EN Olt 41
perspective si hat'die, est celui d'un homme bat'bu, alors que, dans les
autres mOllmllents figurés , Patrocle est presque toujours imberbe!. Est-ce
une inadvertance de l'artiste? Nous croyons plutôt qu'il y a là un souci
de l'exactitude attestant il quel point l'orfèvre -- ou le peintre qu'il a
suivi - était familiarisé avec les moindres détails de la légende homé-
rique. Pab'ocle est en effet plus àgé qu'Achille. M. Maurice Croiset
veut bien me signaler les textes où cette différence d'lige est nettement
accusée. Au chant XI (vel's 786) , Nestor dit 11 Patrocle :
TiiGWJV l'EVe"? :J.!V i fj-;w
II
Il résulte en outre d'ulle scolie (lue si la relation d'âge des deux héros
était discutée, les meilleurs critiques faisaient de Patrocle le plus àgé
En suinlllt cette tradition, l'orfl'Vl'e d' Olbia puisait il bonne source, ct
nous croyolls yolontiers que SOli modèle lui était fourni pal' quelque
peinture alexandrine.
3" Les accessoires. _ . Avant de quitter les homériques, nous
devons encore examiner si, parmi les détails de costume ou d'acces-
soires, il s'en trouve quelques-uns où le faussaire sc trahisse par une
de ces maladresses qui échappent aux plus habiles. Les critiques les
plus sévères n'ont rien trouvé à reprendre au costume des personnages.
Les hautes bottilles d'Achille, dans ]a scène du bùcher, rappellent celles
que portent les héros grecs SUl' une coupe il l'cliefs appm'tenant. à la
série des « vases homériques » (Homel'isclte Beclter) 3 . Si l' on étudie
t, Il cependant kU'IJll SlIl' Il' sarcophage public; pal' .11011. illlld ..
nn - Cf. -'111.1.1:\, (if/I,'I'Ù' lIly/h, . pl. CXXXII, Il'' :iO.
2. Au ,'el's!J tlu challt XXIII , l'omhrc dc Patrocle apparail il Achill e qlli llli dit :
A p,'opos de crs mols, ';/ h ("(1 lr scoliaste dit : 'l iQ'J 0';.;.')'1
ij< •• (, IH:?oùoç . . \1. Mauri ce Croi sel , (lui mïndiq1ll' cc texte, ajoute: « CeUc
scoli e, q1li provi ent du manuscrit. dr Vcni sl' . l'sI rapporlér al' ec bea1l coup dl' naisrm-
hl ance au grammairil'n Ari slonicu;; , contr mporain de Strabon. Ell e doit l'l' monter, quant.
au fon,l. jusqU'à Aristarque. »
:\. C. 11081': 11'1', SU" Pl'oql'. :;/(111 lVinckelll1ll/wfest. p. H, r( p. 19. pour l'rtudr drs
lUli E ri.
i-2 MONmlENTS ET MÉMOIRES.
le costume des femmes, en particulier celui des captives, on observe
que le bord supérieur de la tunique dessine une sorte de feston, formé
par des plis arrondis en coquille. C'est un détail assez rare; mais il se
retrouve dans les reliefs étrusques 1. La coiffure des captives, carac-
térisée par la masse des boucles flottant sur le cou, rappelle celle
de la tète de Cybèle tourelée sur les monnaies d'Olbia 2. Si l'agen-
cement des draperies trahit souvent, par le foisonnement des plis, la
recherche de complication chère à l'art hellénistique, il ne montre rien
de factice, ct s'explique par la connaissance pratique et familière du
costume grec.
Aussi bien les adversail'es de la tiare ont dirigé leurs critiques d'nu
autre côté. C'est en s'attaquant à la forme des vases placés aux pieds
d'Achille assis, ou disposés autour du bûcher, qu'ils ont voulu prendre
le prétendu faussaire en flagrant délit de lèse-antiquité. Suivant
M. Furtwi:Cngler, il Y aurait 11\ des types étranget's à l'art ancien, em-
pruntés aux vases de Sèvres de l'Ermitage, ct de fàcheux mélanges de
formes prises à tontes les époques 3. Avant d'examinel' si ces objec-
tions sont fondées, il y a lieu de remarquer, avec M. Th. Reinach, que
les formes des vases de terre cuite ne sont pas en cause"'. L'orfèvre a
représenté ici une vaisselle de luxe CIl bronze ou Cil métal précieux;
les types dont il s'est inspiré sont ceux des vases métalliques où s'exerce
l'invention des torentes alexandrins, ct dont nous reconnaissons l'imi-
tation dans la poterie moulée qui, dès le IVe siècle, supplante les
céramiques peintes. C'est donc dans les vases de métal qu'il faut cher-
che!' des termes de comparaison, ct on les trouve. Examinons d'ahord
les vases déposés aux pieds d'Achille dans la scène de la Restitution
de Bl'iséis : on se demande quelles formes pourraient paraître sns-
détails. - Les bollines lacées figurent parmi les al'llles d'Achille sur un plateau d'argent
trouvé en Hussie - inédits, I, p. 257. Gal. Mylhol. , pl. CLXXIII , nO 629.
i. RAon-Hor.HETTE, iI/on. inédits, pl. XXVI, nO' t ct 2; pl. LVII. nO 2; pl. L1X, n· 1.
2. Aut. dl' ln Russie méridionale, p. 25, fig. 1'1.
3. Cosmopolis. p. 574 et Intermezzi, p. S:;.
i Gazelle de.1 art. rÎ/p, p. 243.
TIARE EN 01-1..
pectes. Le rhytoll Ù tMe d'animal est du môme type qu'un rhytoll
d'argent trouvé à Kertch 1. Le plat à deux anses en forme de vasque,
porté sur deux pieds, se retrouve sur un vase apulien 2. L'œnochoé
reproduit exactement le galbe de celles qui sont représentées sur le
seau en argent de Dorogoï
3
• Si l'on étudie de près le décor gravé sur
l' œnochoé de la tiare, on y remarque une zone de feuilles d'acanthe
semblable à celle qui orne le couvercle d'mH' tasse d'argent provenant
de Koul-Oba 1. Quant aux cannelures, communes à ce vase et ù d'autres,
faut-il rappeler qu'elles appartiennent à la décoration courante de la
vaisselle métallique, et qu'elles caractérisent les imitations en terre cuite
de cette vaisselle';? Nous avouons lie pas b'ouver ici le moindre détail
suspect. Si quelque chose peut paraître surprenant, c'est la conscience
dont l'orfèvre a filÏt preuve, c'est le soin minutieux avec lequel il a,
par un fin travail de ciselure, reproduit à si petite échelle le décor des
grands vases métalliques.
Les vases placés auprès d'Achille et. d'Agamemnon dans la scène du
bûcher présentent des particularités curieuses. Nous le reconnaissons
sans difficulté : au premier coup d'œil, certains détails peuvent sembler
inquiétants. Comment expliquer cette sorte de couvercle qui ferme le
vase déposé aux pieds d'Achille? Et pourquoi le vase voisin d'Aga-
memIlon est- il comme clos par un goulot étroit, alors que partout
ailleurs le ciseleur a pris soin d'indiquer l'ouverture évasée du réci-
pient? M. Pottier a très heureusement résolu le probMme, et les fines
observations qu'il veut bien me communiquer tranchent la question.
Aucun de ces deux vases n'a de couvercle à proprement parler. « Ce
1. Ani. dit lJosp/iOre Cùnmùic/I, pl. XXXYI. 1.
:J. l ~ l i t c réramo.rl'"apltiqlte, Ir, pl. XI\'.
:J. AnI. du JJOSp/Wl"f CimllltIripl/, pl. XXXIX.
\,. Ibid., pl. XXXVII, 1- Cc décor est aussi tt'ès fréquent sur les couprs il reliefs dites
de l.\'h;gare. - Ik-';NDOHF, Gripc/t. ul/d sicil. VascnlJiMer, pl. LVIII-LXI. - Les acanthes
figurent sur des coupes en argenl du musée de Naples, où l'on reconnait sans peine la
forme métallique imilée dans les coupes à reliefs. - WI:"iTEH, Arch. An:;eiger, 1897. p. 1 :J9,
fig. lti-17.
5. Ainsi dans 11'5 vases dl' CUllIes.
;\IONCMENTS ET
sont, m'écrit M. Pottiet" deux cratères en forme de stamnoi, sur
lesquels on a placé un aub'e vase en forme de bol ou de phiale des-
tiné à la libation, et qui est retourné. On tl'ouve souvent dans les
nécropoles italiotes une urne coiffée d'une coupe ou d'un autre vase
retourné 1 et l'usage de placer par-dessus le vase-récipient le vase à
puiser ou à boire est attesté par des peintures céramiques dont plu-
sieurs remontent à une époque grecque ancienne 2. » Un fait digne
d'attention, c'est que ces petits vases retournés et formant couvercle,
représentés sur la tiare, ont une forme hémisphérique; or, c'est celle
de ces « coupes homériques» dont nous avons parlé tout Il l'heure,
et qui offrent avec la tial'e, pour la nature du décor, des analogies fort
instructives. Ainsi il n'y a pas ici de détail suspect; il n'y a (Jue l'ob-
servation d'ull usage pratique, tout à fait à sa place dans la scène
du bûcher. Comme le kyatlLOs figuré près du cratt"re d'Agamemnon \
ces petits vases servent aux libations; on les a apportés au pied du
bûcher avec les grands récipients remplis de vin où puisent les deux
héros 1. Il fallait cependant empêcher que des flammèches et des
cendres, chassées par le vent, vinssent altérer la pureté du liquide, et
l'on a pris la précaution de poser sur les cratères ces couvercles impro-
visés. Voilà, croyons-nous, une explication qui lève tous les doutes.
Mais quel faussaire aurait imaginé une telle accumulation de détails
dont la parfaite exactitude, justifiée par les usages antiques, ne se
découvre qu'à l'examen le plus attentif?
4° Lapetite (rise. - Avec les scènes de la vie scythe, l'orfèvred'Olbia
L A. BERTRA7'D, Al'cltéoloqie celtique et qa1l/oise. 2" éd., 1897, p. 231, fig, ti9.
2. Ainsi les vascs cyrlinéens publiés par PrCHSTEl7', Arch. Zeitunq, 1881, pl. XII, n° 1;
pl. XIII, nO 1, 4.
3 La formc de ce kyathos, arcc son long manche tcrminé pal' une tMe d'oiseau, est
cxactement celle des cuillers à puiser trouvées dans la Russie méridionale. Anf. du
Bo,çph. Cimmél'ÏI!/t, pl. XXX. Quant il la façon dont il est posé obliquement dcrrièl'e le
sans point d'appui apparent, elIc s'explique pat' une convention.
4. M. Furtwœnglcr s'étonne qu'Agamemnon tienne il deux mains la phiale aux
libations (Intemwz;:,Ï, p. 85). - Dans une scène de départ, une femme présente de la
même manière une phiale il un guerricr armé. BEi'iNDORF, Gl'iech. und sicil. Vasenb"
pl. XXXIX.)
TIARE EN UH.
revenait à un répertoire local, pour ainsi dire, et familier à tous ses
conf t'ères du Bosphore cimmérien. Il leUl' suffisait d'ouvrit, les yeux
pOUl' saisir sur le vif les costumes, les types, les occupations de leurs
voisins immédiats, et réunir ainsi les éléments d'une imagel'ie faite pOUl'
plaire à leurs clients scythes. Voici, en effet, sur la petite ft'ise du vase
d'argent de Nicopol, des scènes de dressage de chevaux, analogues à
celles de la tiare; voici encore, sur le collier de la Grande Bliznitza,
une frise ajourée, montrant des animaux domestiques, boucs, bl'ebis et
chèvres, traités avec le même réalisme que sur le monument du Louvre.
Ce seraient là, naturellement, les modèles du faussaire.
Nous reproduisons ici , pour faciliter la comparaison, la frise du
vase de Nicopol (fig. 12). Au premier coup d'œil, on s'assure que, s'il
y a entre les deux frises communauté de sujet, la ressemblance s'arrête
là. Voyez la mamNlvre de la génuflexion SUl' le vase d'argent : elle
occupe deux hommes, dont pas un n'a le mème mouvement que le
Scythe de la tiat'c. La scène de domptage est entièl'ement nouvelle :
c'est comme l'épilogue de la chasse au cheval sauvage qui figure sur le
vase de Nicopol. On trouve fréquemment, sur les bijoux de Crimée,
des allusions à la chasse au lièvre 1; mais nulle part on ne voit le
1. Ainsi sur le colliel' de la G1'allde Bli/::./tit::.a.
MONUMENTS ET l\1ÊMOIHES.
rms en scène avec autant de pittoresque que sur la tiare 1. Le
Scythe en prière devant le chaudron est encore un sujet inédit. En
vain M. Furtwrengler affirme que cette forme de récipient était
inconnue aux Grecs de la côte et que le faussaire l'a empruntée à un
l'ccneil d'antiquités scythes. M. Th. Heinach lui a répondu en citant
fort à propos le chaudron scythe, tout à fait semblable pour la forme
et pour le décor, trouvé dans le tumulus de Tchertomlysk, c'est-à-dire
dans la zone de l'influence Quant au Scythe enseignant à son
fils le maniement de l'arc, il n'offre qu'une ressemblance bien lointaine
avec l'Achille du goryte de NicopoP. Si l' orfiwre d'01bia a puisé à la
même source que l'auteur du goryte, il faut reconnaître qu'il a su
garder toute son indépendance. Ainsi des analogies inévii ables, en
raison de la nature du sujet, mais sans aucune trace de pastiche ni de
copie servile, et, d'autre part, des scènes inédites, très hemcusement
composées, accusant une parfaite connaissance des mœurs et des
usages des Scythes, voilà ce que révèle la comparaison de la tiare
avec le vase d'argent et le goryte de Nicopol.
Les autres sujets relèvent, nous l'avons vu, de la simple décora-
tion. Tandis que pour les scènes à personnages l'orfèvre s'est mis en
frais d'invention, il a pu trouver facilement dans le répertoire courant
les types d'animaux qui remplissent le reste de la frise; ainsi faisaient
les vieux potiers corinthiens quand ils remplissaient d'animaux con-
ventionnels les zones inférieures de leurs vases. On s'explique sans
peine que tel motif de la petite frise, une grue qui s'envole 4, un bouc
qui plie les jambes, une brebis qui se gratte la tête, se transmelte
d'atelier en atelier. Et pourtant, les sujets nouveaux ne manquent pas
1. Scythe à cheval ehaSsilllt [e liè\'l'l'; tene cuite Ju tumulus du :\Ionl.-
Mithridate. AI/l. du Bosphore cimm., pl. LXIY, n° 2.
2. Gazette des Beaux-Art.\', art. cit,:, p. 24ï. 1\1. ]-Iéron di' \ïllefosse avait Jt\jà signalé
cc monument. (Cosmopolis.)
3. Re!'. aJ'ch., 18!Jü, pl. XIV, Pl p. Hiii.
4. On ft'ouve cc motif 11 la fois sm la gemme dt' Dl'xaménos (Compte rendu,
pOl/rIS6,t, pl. YI, 10) et SIII' !r. vase de Tchertomlysk. Cf. 'l'II. REIXACH (Gaz. des BelllI:J:-
Arts, p. :Ht)).
TIARE EN OR.
ici. Le cerf aux écoutes, le petit cheval scythe qui flaire le vent, le
taureau qui charge, trahissent l'observation prise sur le vifl.
Venons enfin au groupe central, celui du cavalier combattant
contre un griffon et couronné par une Niké. M. Hauser y voit l'imi-
tation du cavalier scythe chassant le lièvre figuré sur une plaquette
d'or de Koul-Oba 2. Mais ni le geste du cavalier, ni la pose des jambes
du cheval, ni le harnachement ne sont identiques. La monture de
notre cavalier porte une chabraque ornée de franges, détail assez
particuliCl' pour échapper à un faussaire, car il ne se retrouve que
dans les représentations de cavaliel's scythes ou orientaux 3. D'autre
part, M. Fnrtwœngler objecte la présence de la Victoire. « Niké I ~ s t
étrangère aux représentations grecques de la chasse. Dans le fait de
tuer une bête de chasse, on ne voyait pas un exploit qui méritàt la
couronne de Niké 4! » Nous répondrons qu'un griffon n'est pas un
gibier ordinaire : c'est le gardien des trésors hyperboréens, l'adver-
saire légendaire des Arimaspes. Apparemment, le cavalier de la tiare,
c'est-à-dire Saitapharnès lui-même, ne fait pas de la chasse au griffon
sa distraction habituelle - c'est un luxe que les Arimaspes seuls
peuvent se permettre - et dès lors l'artiste n'a pas commis la
bévue dont l'accuse le savant allemand. Le griffon a ici un sens sym-
bolique; la victoire que remporte sur lui le roi des Sées est comme
le commentaire figuré de l'épithète d' « invincible » inscrite dans
la dédicace.
Si l'on compare sans parti prIS la petite frise et les prétendus
modèles d'où elle dériverait, on relève une différence essentielle qui
n'a pas encore été signalée, et qui pourtant aurait dû faire réfléchir
les détracteurs du monument du Louvre. La frise du vase de Ni-
copol ne fait aucune place à la décoration végétale; on n'y trouve
1. Bel'linel' phil. Wochensch., 9 janvier 189ï.
2. Anf. de la Russie mùidionalf!, p. 1;)i; AnI. dit Rosphfil'f' cimmél'ien. pl. XX. La Niké
serait empruntée à une monnaie du Il' siècle av. J .-C. Ant. Russ .• p. 148.
3. Ainsi. SUI' 1(' vase de Ji:crtch, représentant la chasse de Darius. Anf. de la Russ.
mérid., p. 80, Hg. 20!:!.
4-. lntel'mezzi, p. 90.
MONUMENTS ET MÉMOIRES.
pas même l'indication sommaire de ces bouquets d'arbres, de ces
touffes ou de pavots si hahilement jetés entre les figures par
l'orfèYl'e de la tiare. Dans le collier de la Grande Blblitza (fig. 13),
le décor végétal se réduit à un simple semis de fleurs. Où donc le
faussaire aurait-il pt'is l'idée de faire jouer il l'élément piUm'esque un
l'Ole aussi considél'able? Cette innovation s'explique au contraire fort
l'w. 13.
simplement, si, laissant là les vaines <ll'guties, on applique à la tiare
une autre méthode d'interprétation. L'importance attribuée par l'orfè-
vre au décor végétal est l'indice certain que la tiare relève d'une tradi-
tion d'art aujourd'hui bien connue, celle qui a donné naissance aux
bas-reliefs hellénistiques 1. Entre le vase de Nicopol et le monument
1. Cf. SCHItEI8ER, Die !Viene!' Brllnnenrelie!s aus Pola::,o Grimani.
2. Stephani vase de au 1\"' siècle, Comple l'CIIdu pour 186i. Cf. RAYET ,
d'arc/t. l'l "'art, p. 2:10. )1. Furl\\"<englcl' le fait remonler jusqu'au y . sièe\c;
Art//. 189:l. p. Il:i. C'est aussi la tlale adoptée pal' St.HIIEInEII,
TOI'I'lIlil.-. p. IHL
TL\HE on.
du Louvre se place toute une évolution de stylc; les sculptcurs hellé-
nistiqucs ont le has-l'dicf pittorcsque, où les éléments cmpruntés
Il la nature, arhl'cs 011 plantes, sont associés il la figUl'C humaine, ct
Ics tOl'ClItes nc SOllt pas les derniers il adopter cctte inllovation. On
reconnaît l'influcnce du style pittoresque jusque dans les poteries mou-
lées imitées des vases métalliqucs. Une coupc il reliefs, appartenant il
la série des vases dits dc Mégare, montre un cep dc vignc dc
feuillage qui s'épanouit l'ntI'c Dionysos et unc Ménade 1. L'autcUl' du
vase dc Nicopol et cclui dc la tiare n'appartienncnt pas il la Ilu\mc
école. Il y a cntre cux toutc la distance qui séparc le bas-I'clief clas-
sique du bas-relief hellénistique.
;)0 Les ornements et Après cctte longuc analyse des
dcux frises, nous croyolls supcrflu de nous attarder à de mcnus détails,
ou d'insister Slll' dcs objections déjll réfutées. Certains Ol'nCllH'lIts de
la tiare, a-t-on dit, se rdl'ouvcnt SUI' dcs pièces d'ol'fèvl'el'ic pl'orelHlllt
de la Hussie méridionale; mais s'étollne-t-on de l'etroUVl'l' sur des vases
attiques des palmettes identiques? Si la palmette inférieure est 111\('
palmette attique, c'est quc la tradition avait conservé ce motif
Si l'ornemcllt imbl'iqué Cil formc de plumcs apparait il la fois sur la
tiare ct sur le col du vase d'argent de Dorogoï:
1
, c'est apparemment
quc ce motif était familicr aux orfèvres des villes grecques du Bos-
phore cimmrl'iell. C'était d'aillcurs un élément de sOll\'cnt cm-
ployé dans la toreutique helléllistique, d dans la céramique qui Cil
dérive. Voici une coupc il reliefs du Louvl'e, apparentéc aux yases
mégariens, et qui, posée sur ses bords, repl'odnit assez bien la forme
et l'apparence d'un petit pilos (fig. 14). Vous y ohsel'vez lc mème
ol'Oement, placé, comme dans la tiare, au sommet de la coupole. Quant
1, BEN:\[)OI\F, Grieeh, /lnd siei!. Vasenh" pl. LXI, fig, :1.
:2. Cf. une paln1l'llt' analogue sur lin diadi'me de style hellrnistiqu!' ll'ml\'() dans le
gulfe d'Elaia, A l'ch. z"it/l/lq, p, 9'..
:3, Ant. du /Jo,\pll. Cim" pl. XL, Cf. le mème ornemcnl slIr Il' boulon allon!,',· d'un
couvercle, Ibid., pl. XXXVII,;i Il figul'c cncol'l', mais l'CII\'('1'S'\ SIIt' lin gO!.l'11'1 d'<ll'gellt
de BoscoI'cale.
50
MONUMENTS ET
à la zone de rinceaux ajoUl'és commune il la t.iare ct au gOl'yte de
Nicopol, il fant quelque bonne volonté pour y surprendre un simple
décalque; ni la disposition, ni le style ne sont les mêmes, Traité
avec largeur par l'autem' du goryte, cet ornemcnt a pris sous la main
de notre ol'fèvre un caractt"re pIns raffiné, une apparence pIns grêle
et plus menue,
La d,'rnii're objection de M, Fllrtwmngler vise l'inscription qui se
développe sur le pour-
tOUt' de la couronne i.
1
0
La forme des lettres
tt'ahit des ressemblances
avcc les caractères du
décret de Protogénès.
2
0
Le libellé de l'inscrip-
tion est incorrect.. L'ac-
cusatif p .. i,f1.v M.t
. , " ,
fJ.'n
I
.Y...'t(r0V .... f1.t7f1.:pf1.pV"lj'l ne
se comprend pas. Le
seul verbe qu'on puisse
sous-entendre, le verbe
FIl:. l ',. appelle impérieu-
sement le datif. A ces cI'itiques, des épigraphistes aussi autOl'isés que
MM. P. FonCHt't ct Holleal1x ont. )'ôpondu d'une maniùre décisive 2.
L'inscription de la tiare, remarque M. Holleaux, est une inscription
officielle; elle n'a rien de commun avec les dédicaces en caractères
cursifs gravés sur d'autres monuments. Qu'elle présente les formes
graphiques analogues à celles d'un dt'cret officiel d'Olbia, rigoureuse-
ment contemporain, il n'y a là rien que de fort naturel. Quant à la
prétendue incorrection, elle est au conh'nire justifiée par une série de
dédicaces où l'accusatif est de l'ègle, le verbe sons-entendu étant
1. lnterme:;zi, p. 9t.
2. P. FO\'CART, Comptes l'rndlls de l'Acad. df'S lIlSN., 7 aOÎll 1896, p. :l06. MAGIIICE Hol.-
1.EAt:X, RPv. arch., t. XXIX, 1S91i, p. 158-171.
T L\ H E E;\ 0 n . 5f
OU Z'1'd
Y
Œ'M'JE'I. Nous n'avons pas à revenir SUt' une démonstration qui
est faite et bien faite. Après l'article de M. Holleaux, il ne reste rien
de l'argument invoqué par le savant professeur de Munich.
On dit cOIluHunément que « les arbres empêchent de VOIr la
forêt ». Absorbés pal' la critique négative des détails, tout entiers à
leur préoccupation de relever çil et là qllelque analogie suspecte, les
advel'saires de l'authenticité n'ont-ils pas oublié de se mettl'e il distance
et de considérer l'ensemble du monument? On le croirait volontiers.
Autrement ils n'eussent pas manqué de se sentir ébranlés daus leur
eonvietion par des faits inexplicables; de prétendus emprunts qui vien-
nent se fondre dans un style d'unité des motifs pillés
dans des IllOUUlllellts de date différente, pal' un faussaire inintelligent l,
et qui se juxtaposent avec une parfaite aisance, sans que la plus légère
disparate trahisse ce singulier travail de mosaïque; des inventions soi-
disant modernes, qui, loin de ,jurer avee ces imitations, font auprès
d'ellcs exeellente figUl'e 2. Et cette unité de style, soutenue par une
technique irrépl'Ochable, se soutient d'un bout il l'autre de ces frises
compliquées, chargées de pCI'sollllages, salis sc tlémelltir dans le plus
petit détail, salis que rien, dans ce décor d'une extrême opulence,
viellne jeter la moindl'c note discordante. POUl' tout esprit qui n'obéit
pas ù un parti pris, une conclusion s'impose: l'hypothèse d'un faux
souh"\'(' des prohU'lIles difficiles il résoudre.
Tenons donc la tiare d'Olbia pour ce qu'elle parait ètre : une
lllaitl'esse pièce d'orfèvrerie grecque, aussi précieuse pal' le luxe du
déc or et le fÎlli du trayail (lue par sa haute valeur historique. Seul, Ull
artiste gree il cette habile disposition des zones, qui lui permet
d'évoquer le vivant tahleau du steppe scythique, le souvenir de la ville
1. M. Furtwœnglcl' ne ménage pas à cc faussaire (Iuïl imagine les épithètes désobli-
A plusieurs l'l'prises il parle de sa stupidil\', « /)lImmltfit ».
2. M. Pollier a faiL à du Louvre uue expérience dét:isiw'. Il a grandi par pro-
[relions tics photographiC's de la Lian', ct montré quC' ni le stylp. ni la technique lI·olTraienL
de ces di,;parates (lui trahissent inéyitablemcnl le faux,
M 0\ r ME\TS ET HES.
d'Olhia, pel'sOllllifiée pal' ses murailles, et dc réserver la place d'honnem
pOUl' une légende helléllique; scul il a pu imprimer un tel caractère
d'unité il une œuvrc oit se combinent ct se mêlent tant d'éléments
variés. Asslll'èmcnt il n'a pas tout créé. Il appartient il un temps oü
l'art nc créc plus guère ct où l'csprit dcs artistes est plus riche de
souvenirs quc d'inspiration. Au moins s'est-il montré original là oit il
pouvait l'être, c'est-ù-dil'C dans la composition et dans l'exécution. A
. ce point dc vuc, lc maitrc orfèvrc défic toute cl'itique. Depuis le plus
petit détail d'ornementation jusqu'aux figures capitales de la grande
frisc, on le retrouve égal à lui-même, épris d'exactitude, scrupuleux
jusqu'il la minutie, serrant lc travail de près, n'épargnant ni son temps
ni sa peine pour fairc valoir, par une exécution ilTéprochahle, les
scènes répartics avec tant d'art, au milieu de lem décor fleuri, sur la
coupole d'or que dessine la forme de la tiare.
VI
Aux critiques négatives dont l'examen nous il si longuement
l'ctenu, nous croyons avoit' répondu par dcs arguments dont on peut
mcsurcr la portée. Mais si l'authenticité du monument parait hors de
il nous reste à cn déterminer la datc, et il rechercher de quelle
tradition d'art il relève.
La tiarc de Saitapharnès a été probablement exécutée il O1hia; tou-
tefois la date reste matière à discussion 1. C'est là, on le sait déjà,
une qucstion qui est liée à une auh'e, celle de l'époque où fut
gl'avé le décret d'01bia relatif à Protogénès. Eu admettant, comme
nous l'avons fait, que le décret appartient au milieu du -[( siècle,
nous avons d'avance engagé nos conclusions au sujet de la date vrai-
semblable de la tial'e. Or, les caractères du style ne la démentent
1. M. Héron de Villefosse place la tiare au lIle siècle (Comptes rendus de L'Acad. des biser.,
1896). :\'1. Th. lleinaeh incline à y voir une œuvre contemporaine du gOI')':Le de Nicopol,
et adopte également la dat.e du Ill" siècle (Rev. arch., 1896, p. 158). 1\1. Lechai abaisserait
volontiers la date jusqu'au 1
er
siècle arant notre ère (Revue des éludes grecques, 1896, p 471\
'l'L\ltE El'I OH.
pas. Si 1'011 prclld COlllllle termc de comparaison le goryte de Nicopol,
dont la date ne salll'ait être postél'ieurc ù la fin du Ille siècle, et
remontc sans donte bcaucoup plus haut l, 011 sel'a frappé des (Iiffé-
l'cuces de stylc; malgré lcs proportions un peu lomdes dcs figures
et la sUl'charge dl' la composition, ]e h'ayail, encore large et souple,
parfois jusqu'à la mollesse, ne rappclle cn rien la facturc plus pl'écise
mais plus sèche dcs figmcs de la tiare. J'ai donc quelque peine à
admcttt'c, avec M. Th. Reinach, que lcs dcux monuments soient COI1-
tcmpol'ains, ct à cxpliqucl' ce contrastc par la « différcnce de style et
d'époque des originaux qui out fomni les modèles ». J'y ven'ais plutôt
l'indicc quc la tiarc cst plus récente. Tandisqne l'autcur du goryte sc
rattachc aux hahitudes tmditionnelles restées Cil vigueur au déhut du
nI" siècle, l'orfèvre d'Olbia est tout pénétré des influenccs hellénis-
tiques; elles se trahissent à des détails que nons avons relevés plus
haut : exécution recherchée des dl'aperies, fOl'mes métalliques des
vases, emploi du décor pittoresque pom encadrer les figures. Une
date rt'lativement hassc, connue celle du lI
r
siècle avant notre èrc,
exp]iquc aussi certaincs faiblesses de style SIlI' lesquelles il est impos-
sihlc de ferIllcr les yeux. Praticien consommé, plus soucieux du détail
quc l'auteur du goryte, l'orfiwre dc la tiare n'évite cependant pas ]a
lourdcm daus lc dessin dcs figmes : scs personnages ont souvent des
formes épaisses et pcu témoin l'Agamemnon Je la scène
dn bùchcr et lc héros debout près de l'autel. Lc groupe des captives
n'est guèrc meillcUl'. Cc sont là des défauts qui vont s'accentuer dc
plus cn plus dans les productions de Porfèvl'Crie bosporane; au temps
de l'Empil'C, quand les hahitudes de style se seront relàchées, ils trou-
vcront leur expl'cssion la plus complète dans les lomdes figures cIse-
lées sur le vase en argent de DoroguÏ
1. Ici encore, la date esl conlroversér. Cf. 'l'II. HEIIiACH, Rec. arch., 1891i, p. Hi:!.
Bayet place le gOl'yLe à la fin du IV" sil'cle d'al'cMologie rt d'art, p. 2:l0). M. Th.
Hcinach y voit une U'\I\TC du Ill" sii)clr.
2 . ..tilt. dll lIosph. cùnm., pl. XL-XLIII. - O. Bayet les apprécie très sévèrement
(fttudes d'archéologie et d'art, p. 35).
l\lONUl\lENTS ET l\lÉMOIIŒS.
La tiare est donc une œmre hellénistique; mais on peut déterminer
av ce pIns dl' préeisioll il quelle catégorie de mOllUlllents elle est appa-
reutée. La place d'honlleur qu'y occupent les scènes homériques nous
avertit que l'orfèvre connaît tout le répertoire des œuvres alexandrines,
peinturcs ou has-reliefs, dont nous trouvons le reflet dans les Tables
iliaques de l'époque romaine. Or il y a toute une école d'orfèvrerie
qui puise aux mèmes sources ct pour qui l'illustration des sci'lles de
est aussi un thème familier: c'est l'école qui crée les modèles
métalliques imités pal' les potiers grecs dans ces vases il reliefs aux-
quels nous avons fait allusioll, ct qu'on désigne sous le nom de « coupes
homériques» (Holllerisclw Becher). Après l'étude d'ensemble que leur
a cOllsacrée M. Carl Bohert l, la date de ces poteries paraît définitive-
ment (·tablie; elles appartiellnent au Ille siècle avant notre ère, sans
(lue rit'Il elllpèehe d'ell prolollger la fahrication jusqu'au milieu du
li" sii-de:!; elles se rattachellt d'ai!leUl's très étroitement à la série des
vases cn fm'lIle de hols, omés de reliefs, qu'on a longtcmps appelés
l'(fses de JJé.'1({)'e :1. Or, h hien des éga l'lIs , les « coupes homériques »
of1'rellt avee la tiare analogies. Les at-mes, les costumes
y ont le asped \; OJl y voit mèmes types de vais-
selle métallique';; comllle dans les Tables iliaques, ou y voit parfois
se les lignes de IUm'ailles flanquées de tours, qui évoquent
1. 1:. I\OIlE1IT, /JI'd/N, 51t' PI'0Yl'amm zlim lVinckdmallllsfesle, 18UO. -
M. Ilrïlning a IIlOnll'l' qll'il ya des relations, [10111' lcs sujets figUl'llS, cnlre ces vases elles
Tablt,s ilialjlll!s (Ja/irblldt des ((l'cil. IIISI., IX, 18U!" [1. 'IGa).
C. HOIll-:IIT. 111'1. citd, p. (1 Doc/! isl al/clt die l'l'ste Hdlfte des zweiten (Jahrlwlldel'ls)
Ilicld f/Ill/Z lIusqescMossen, .,
3. lh;llO:\1' el CnAPLAlN, les Cr'ramiqllf's de la Grèce pl'opre, p. :lU2-:Wi. POl'TlEll, Mail.
yl'/'fS. 188:i-188S, p, \.R-\'U. ,"Oil' les spl'eimclls [luhlil's pal' 1h:;-;:-;lloI\F, Criccl!. und sici!.
VIISCllbildCi'. [II. L1X-LXI. Les mOllldl'S mdallill'H's tic ces coupes il l'eliefs S01l1 conllUs.
Cf. \Ylyn:lI, Arch. A Il zl'ig(!/'. IS!lï, p.12H, lig. Hi-li. M. \Vinlel' sigllall' commc Ull
[ll'otolypl' Illl'lallillilc le vase d'argent dl' 'J'alllan, COII/jill! 1'I'ililu pOlll' ISHO. pl. Ill, Il
faut l'I'mal'<[ul' l' qu'un exemplail'e des \'lIses dits de :\Il'gare a été trouvé dans un tumulus
Ile la hail' dl' Taillan. (Ani, df' la Russie méfitl., p. H!., fig. lI:q
\.. Ainsi ll's hautes boltill{,S : Il OBElI'I' , OIlV. cité, p. 19.
;J, Ail moillS SUI' les coupes « mégal'ienues H. llE"'IWOIlF, Gr/ech. und sù:i/. Vaocllo.,
pl. LX, 10.
TIARE OR.
l'image des murs d'llion et ra ppelle Il t. de SI l'clI('('inte (,l'é-
nelée d 'Olbia figurée snI' la tiare 1. Enfin, les figures ne sont pas tou-
jours soutenues par une ligne de t.elTe 2; clI('s SOllt souvpnt disposl'cs
librement dans le champ de la composition, ct c'est encOl.'c lù unp par-
ticularité qu'on observe SUI' le monumellt du Louvre.
L'analogie sc poursuit dans la disposition dn f't P(' n '('st pas
là le fait le moins digne
d'attention. Considérez,
par exemple, la coupe il
reliefs dn Louvre qne re-
produit notre figure 11);
vous reconnaîtrez au pre-
mier coup d'œil le prin-
cipe de décoration suivi
par l'auteur de la tiare:
c'est le système des zones.
D'abord une bordure
d'ornements équivalant il
la petite frise de la tiare;
puis une zone de figures,
cOl'l'espondant exacte-
Fil;.
ment à la grande fl'ise, occupant comme elle, Cil belle place, tout
le poul'tonr du vase, mais naturellement tournée en sens im'crse 3; cnfin
une nouvelle zone purement Ol'l1elllcntale. Ces rapprochements m'avaient
déjà paru mériter réflexion, quand j'ai pu voir, an musée national
d'Athènes, un monument inédit qui leur donne, cmyons-nous, une
1. C. RonERl', p. Mi, k. Cf. '1-:9""' .. ipl." -1881, pl. V. Comme , nI' ln tiarp. Irs tours ont
trois Cl'() neaux.
2. C. ROBERT, p. !lG9, IX, p. 7:l . avait rl\ lel't\ cc Il élail comme sus-
pect dans la tiare. Interme;;i, p. 86. On voit qu' il est justifi é pnr des exemples.
3. Notez la présence de l'Athéna archaïsante, qui figme {-gaIement sur l'amphore
placée aux pieds d'Achille Jans la scène du bÎlchel'. M. H"l'On dr, Yillrfossc avail déjà
l'approché à ce point dl\ vue la tiare et les vases à reliefs puhlil\5 par I1cnn(lorf (Gl'iceiliselle
und siei!. V .. pl. ,;9 ù iiI) .
ET
nouvelle valeur. C'est un hol profond, en terre cuite, trouvé à Samos, et
provenant de l'ancienlle colledion Misthos (fig. 16r. La disposition des
zones, leur hauteur relative, la forme ovoïde du vase, sllggùrent imllu\-
diatement une comparaison avec la tiare. La zone très simple <lu haut
figure une sorte de bandeau, limité, comme dans la tiare, par une
rangée d'ovcs. Si la zone principale est remplie uniquement de motifs
décoratifs, vous reconnaissez, comllle dans la scène du hùcher, des
types de vases qui SOIlt ceux de la vaisselle métallique. Enfin, la partie
FIG. lti.
formant coupole est également
réservée au décor végétal qui
s'épanouit en rinceaux ct Cil
tiges de feuillage. Imaginez cc
vase retourné ct posé sur ses
horets : vous am'pz comme l'il-
lusion d'un pilos en terre cuite,
auquel le modeleur aurait ap-
pliqué le système d'ornementa-
tion avec infiniment
plus de luxe pal' l'orfèvre d'OI-
hia. 0 n s'explique maintenant
pourquoi le déCOl' de la tiare
l'appelle si peu celui du pilos d'OI' trouvé près de Kel'tch : cc derllier
est beaucoup plus ancien, et date de la seconde du IV" siècle.
Entre les deux mOlluments sc place toute la floraisoll de cette école de
toreutique dont les vases il l'eliefs nous font cOllnaÎtre le style; aux
palmettes, aux volutes, aux flcurs qui décorcnt le pilos dc Kertch,
l'orfèvre d'Olhia substitue les zoncs à personnagcs, parce que tcl est le
système décoratif dont les vases métalliques lui offrent des modèles 2.
1. Ille salle drs tcrres cuih's, al'lnoirc 12;i, nO :i1l:i, Je dois la photographie de cc rase
il Colin ct Cahen, mel1llorf's dt' l'l'lll1çaise d'Athi'nes.
2, Dans son artiele de ln Ilerl. phil, IVochellsclmjt I,U janvier IS!I7), Hauscr sUPliose
quc le fnllsSait,c se scrait inspil'(' dll pi/os cisel" que porte Iïysse dans un Luste repro-
duit par nO/Nie mytl/OlogÙ11Il', 1'1. CLXXII bis, n° (j27, - II suflit ,le jeter les yeux
sur la gravlIl'I' Irl's eonfllse d" pOil\' apprécier ce quI' valll l'argul1wlIL
TL\HE EN OH. 57
NOÎl'c conclusion sera COUI'te. On peut considérer la tial'e du Louvre
comme l'œuvre d'un artiste grec établi à Olhia, héritier des tt'aditions
d'art qui ont fait la gloire de l'orfèVl'eric bosporane, et prOtluit les
mel'veilles cOllscl'vécs il l'Ermitage. Elle se place, au plus tôt, vcrs le
milieu du second siècle avant notre ère. C'est le momcnt oit l'art
Ilistique a terminé son évolution, et la tiare a bien tous les caractt'rcs
de style qu'on est hahitué à relever dans les œuvres de cette époque :
contaminatioH de sujets connus, habileté d'exécution supérieure il l'in-
vention, recherche curieuse du détail précis ct pittOl'esque. Conuue ses
contemporains, l'orfèvre d'Olbia dispose d'un riche répertoire, créé pal'
plusieurs siècles de production artistique; il a sous la main tous les
documents qui servÏt'ont à l'illustration des Tables iliaques, et, d'autre
part, il cst aussi apte que ses devanciers à exploiter les ressources que
lui offre le spectacle si familier à ses yeux de la vie du steppe. Il
oLsene dOllc et il se souvient. Mais ses réminiscences se coordonnent
docilemcnt sous son cisell·t, et son œUVl'e garde un indéniable caractère
d'unité. Quel qu'ait été d'ailleurs l'étonnement de la prellli(\rc heure,
clle n'a pour nom; rien d'imprévu. Nous savons il quclle école d'orf(L
vI'crie se l'attache l'artiste d'OlLia; nous pouvons dire quels modèles
lui ont suggéré l'idée dc ces zones il personnages dont il a couvert
le casque du roi scythe; il l'a empl'Untée aux vases d'or ou d'argent sur
les flancs desquels les toreutes du ne et du Ille siècle Cil
fines ciselures les légendes de l'épopée et les mythes nationaux de
la Grèce.
MAX. COLLIGNON.
'1" f) E \" [.
APPENDICE
Je cOI'rigeais les dernières épreuves de cet article, terminé au mois
de mal'S 1898, quand j'ai eu connaissance de deux objets en or,
donnés comme provcnant d'Olbia, et quc je me ferais scrupule de
passcI' sous silcnce. II nc m'est pas pet'mis de les d ~ c r i t ' c ici en détail.
Je dirai seulement que l'un d'eux, un vase à hoire, est d'unc exéeu-
tion habile, et offre avcc la tiare, au point de vuc de la techniquc,
de grandes analogies. Les sujets sont empruntés aux scimes de la vie
scythique. L'autre objet est d'une exécution médiocre, avec des inscl'ip-
tions mal tracées. Ces deux monuments sont des faux. Dans l'un comme
dans l'autrc, le faussaire s'est inspiré des textes anciens qui sont
réunis dans les A ntiquités de la Russie meridionale, de Tolstoï et
Kondakof, ct les a mis en œuvre. Il faut conclure de ces faits :
10 que l'industrie des fausses pièces d'orfèvrerie est exercée actuelle-
ment par des ouniers qui se sont assimilé les procédés ct la technique
appliqués à la tiare; 2° que les faussaires s'attachent à interpréter
plastiquement des textes et qu'ils prennent comme source un ouvrage
d'archéologie très connu; 3° que ces nouveaux faux accusent un pro-
grès manifeste sur ceux que j'ai visés dans les pages précédentes. Nous
sommes en présence de deux groupes de faux : les uns différents de
la tiare pour la technique; les auh'es s'en rapprochant beaucoup plus,
TIARE EN OR.
mats restant très au-dessous du monument du Louvre, pOUl' le style
et la composition.
Ces documents nouveaux m'obligent il faire des r t ~ s e r v e s SUl' la
pal'1ie de mon argumentation qui est consacrée il la comparaison de
la tiare avec les faux du premier groupe. Il y a aujourd'hui d'autres
éléments de comparaison. « A l'heure qu'il est, écrivait tout récem-
ment M. S. Heinach, dans 1'Ant!tl'opolo,qie (novemhre-décembre '1898,
p. 7'10-7'17), je pense qu'aucun archéologue n'a le droit d'être abso-
lument affirmatif au sujet. de la tiare. Il doit peser le pour ct le
contre, étudier - s'il en a le lOIsir - l'orfèvrel'ie de la Russie méri-
dionale, et attendre. » Tel est Lien en effet l'état de la question, ou
plnt<Ît du prohlème archéologique que soulève l'étude de la tiare. Une
démonstrat.ion décisive ne sera possible que le jour olt les faux pour-
ront être puhliés ct eompal'és avec le monument du Louvre jusque
dans les plus minutieux détails.
J'ai cru devoil' formuler cps réserves ponr la loyallM du ol\hat.
J'ajoute qu'clIcs 11e visent pas la discussion purement archéologique à
laquelle est cOllsacl'ée une partie de ce mémoire. « D'arguments contre
l'authenticité, tirés de l'objet lui-même, écrit encore M. S. Reinach,
il n'yen a point. » J'espère l'avoir montré.
Quelles que soient les atténuations que je doive apporter à cer-
taines pages de cet article, il met, je crois, sous les yeux du lecteur
un exposé fidèle de la question. Je le livre donc tel qu'il est à la
discussion. S'il pouvait provoquer de nouvelles recherches, de nou-
velles enquêtes, donnant à la tiare un état civil définitif, il aurait
atteint son but.
M. C.
il jamier 189\1.
Monu men's et :Memo ir es Vl. 189B. Pl. 1
HelioS Dujaxdin lmp.A Cbusepoi
LA TIARE D' 0 T.H lA
( Musee au Louvre 1
E. ler'oux rdlt.
Monuments VL 1898 PI 11
Héb DUJ'U'am lmp A Chassepot
LA Tl A H E D' Cl LB lA
: Musée du Louvre 1
Monuments el MémolTes VI, 1898. Pl. III
LA TIARE D' OLB lA
( Musee du Louvre)
E. Leroux .Edit.
Monuments et Memoires VI. 1898 Pl. lV
HéhoS' ]mp A Chassepot
LA TI ARE D' 0 LB 1 A
1 Musee du Louvre )
Monèlments et Memoires VI. 1898 Pl V
BehoS Dujardm lmyA Chà"epot
LA TI ARE D' 0 LB rA
1 Musée du Louvre)
E Lero'Jx Edit.

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