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Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

(Re)penser la critique? Pour une


contestation constructiviste.
Une tentative de reproblématisation du livre d’Andrew Feenberg : (Re)penser la technique ,
vers une technologie démocratique , trad . Anne-Marie Dibon, révisée par Alain Caillé et
Philippe Chanial , Paris : La Découverte/M auss , 2004, 230 p.

La pensée sociale du XXe siècle de tradition wébérienne a hérité d’une conception


déterministe et pessimiste de la technique. L’empire technicien s’étendant de jour en jour à
travers le tissu social, l’histoire des hommes mènerait droit vers la « cage de fer »
bureaucratique, dans laquelle « la hiérarchie technique se confond avec la hiérarchie sociale et
politique ». (p.45) En effet, la fin de l’histoire, pour Weber, ce serait une société technicienne
sans extériorité. Et si l’on conçoit la démocratie comme le système politique qui réintroduit du
possible dans un monde tissé de prévisibilité routinière, on comprend que l’éventualité
« d’une rationalisation ‘’subversive’’ et ‘’démocratique’’ » apparaisse évidemment comme
« une contradiction dans les termes » (p.46). C’est que la différence étant d’emblée retraduite
dans la grammaire de la contradiction, et les techno-sciences s’arrogeant le monopole de la
raison, toute contestation de l’ordre technicien se ferait inévitablement par l’affirmation de
forces vitales, aveugles et irrationnelles. De même s’il s’agit de penser le rapport entre la
technique et la politique, l’opposition a priori entre les termes induit que le progrès
démocratique soit en rapport inversement proportionnel du déploiement technique…

Le principe de symétrie constructiviste

En problématisant le rapport à la technique à partir des catégories non questionnées de


l’histoire, la contestation participe implicitement de ce à quoi elle s’oppose. En effet, aucune
nécessité dans la pensée ne confine à cette alternative binaire. Entre l’ultra-rationalisme
bureaucratique et la fureur irrationnelle romantique il est possible d’envisager une troisième
voie, celle de l’ambivalence de la technique. Fur fond de cette ambivalence, mais sans rompre
le lien entre technique et raison, la notion de rationalisation subversive désigne la possibilité
théorique « de rationaliser la société en démocratisant plutôt qu’en centralisant le contrôle. »
(p.47) C’est en tout cas le pari que lance Andrew Feenberg dans sa tentative de repenser la
technique dans son rapport au politiquer : s’opposer à la technocratie ainsi qu’au monopole de

1
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la raison instrumentale que cette forme de gouvernement induit ; mais sans verser pour autant
dans le romantisme.

En somme, il s’agit de produire plus de démocratie par la technique elle même! De


prime abord, le projet peut sembler contre intuitif. C’est peut-être parce que nous marchons
encore avec les lourds sabots d’une histoire déterministe de la technique. Pour les tenants de
la thèse déterministe il y aurait une nécessité technique qui prédéterminerait son déploiement
historique selon une progression linéaire. De plus cette histoire sans vague se dirait
exclusivement dans les termes de l’efficacité. Pourtant il semble qu’aucune de ces deux thèses
ne résiste à un examen rigoureux. Feenberg invoque le principe de symétrie hérité de la
sociologie constructiviste, se situant dans le sillage de l’histoire kuhnienne des sciences, et
selon lequel « toutes les croyances concurrentes doivent être soumises au même type
d’explication sociale, qu’elles soient vraies ou fausses. » (p.49) Il s‘agit en effet d’éviter le
biais qui consiste à raconter une controverse historique en calquant sur elle une forme de
rationalité qui n’a pu advenir qu’au moment de la clôture de cette même controverse.

En ce sens, lorsque l’histoire est racontée du point de vue du vainqueur, elle fait
intervenir comme condition de la narration une forme de partage entre gagnants et perdants
qui n’était pas encore décidée pour les protagonistes de l’histoire se faisant. C’est ainsi que
les partages entre la vérité et la fausseté d’une théorie ou entre l’efficacité et l’inefficacité
d’une technique, qui clôturent les controverses au sein desquelles ces partages émergent,
peuvent se retrouver implicitement érigés en substrat anhistorique d’une histoire. Dés lors,
celle-ci apparait rétrospectivement comme prédéterminée par une raison à l’œuvre qu’on
retrouverait de façon embryonnaire dans les prémisses d’une histoire qui se déploierait sur le
mode dialectique d’un grand syllogisme! C’est pourquoi, pour reprendre les mots d’Isabelle
Stengers à propos des controverses scientifiques dans L’Invention des sciences modernes, au
lieu de reprendre le partage obtenu à l’issue de la controverse, l’approche constructiviste doit
« au contraire mettre en lumière la situation d’indécision foncière, c'est-à-dire aussi l’ensemble des facteurs
éventuellement ‘’non scientifiques’’ qui ont joué dans la création du rapport de force final dont nous héritons
1
lorsque nous pensons que la crise a fait, effectivement, la différence entre vainqueurs et vaincus. »

De la même manière, les controverses technique devront faire intervenir d’autres


facteurs (politiques, sociaux, culturels, ou économiques, etc) afin d’expliquer la réussite ou

1
STENGERS Isabelle, L’Invention des sciences modernes. Paris : Flammarion, 1993, p.17
2
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l’échec d’une innovation technologique. La thèse d’un progrès unilinéaire et prédéterminé de


la technique s’effondre alors au profit d’une aventure, avec ses risques, ses bifurcations et ses
soubresauts. L’histoire se faisant regagne ainsi sa part d’indétermination. Il s’agit alors de
mettre en évidence la façon dont la technique se déploie en se ramifiant, de sorte que
s’ouvrent sans cesse de nouvelles possibilités, parmi lesquelles il n’est pas possible de décider
sur base d’une pure logique technicienne prédéterminant le déploiement concret des objets
techniques. Mais si, comme le suppose l’approche constructiviste, la société et la culture sont
requises pour expliquer l’issue d’une controverse technique, comment soutenir en même
temps que cette même technique détermine le devenir des sociétés ? Ne tombe-t-on pas dans
un cercle infernal ? Qui, de l’œuf ou de la poule, est premier ?

Feenberg contourne le problème en postulant un rapport de co-construction2 scellant


d’emblée l’interdépendance du social et de la technique. Le social et la technique ne se
présupposent pas, ils sont complémentaires ; l’un ne va pas sans l’autre. Il devient alors
possible de déployer sous un jour nouveau les implications politiques de cette co-construction
:

Dans une société où le déterminisme monte la garde aux frontières de la démocratie, l’indéterminisme
est politique. Si la technique recèle beaucoup de potentialités inexplorées, aucun impératif
technologique ne détermine la hiérarchie sociale actuelle. La technique est plutôt la scène de luttes
sociales – selon Latour, un ‘’parlement des choses’’ où les alternatives politiques se font
concurrence. (p.54)

Mais comment se monte cette grande scène démocratique ? En supprimant les fissures
qui séparaient la société des sciences et de la technique, puis en intégrant la politique comme
ce qui injecte de l’indéterminisme dans le déterminisme « qui monte la garde aux frontières de
la démocratie », ne risque-t-on pas de réintroduire une nouvelle dualité qui serait elle-même
issue d’une controverse ? En somme ne risque-t-on pas de déplacer le lieu de la fracture au de
lui régler ses comptes ?

Il importe donc de rejouer sur un mode nouveau le grand partage entre le social et la
technique. D’une part, Feenberg reprend le « principe de symétrie généralisé»3 chez Bruno
Latour, qui élargit la notion d’acteur à tous les êtres hybrides susceptibles de compliquer le

2
« Marxism and the critique of social rationality : from surplus value to the politics of technology ». In :
Cambridge Journal of Economics. Jan 2010, Vol. 34 Issue 1, p.37
3
LATOUR Bruno, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique. Paris : La
Découverte, 2010, pp.128-131
3
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grand partage moderne de l’humain et du non-humain. D’autre part, il s’agit de poser les
bases d’une herméneutique de la technique grâce à laquelle il doit être possible de penser la
façon dont les usagers de la technique se réapproprient le sens. Ces deux approches
participent d’une conception de l’action et d’une politique des techniques comme
rationalisation démocratique. (p.97)

Vers un principe de symétrie élargi ?

Le changement méthodologique que propose Latour suppose une transformation


radicale dans la manière de pratiquer la sociologie. Il faut commencer par se défaire de ces
êtres molaires et superflus qui sont traditionnellement invoqués par la sociologie : le social,
les structures, la force sociale, la nature, la culture, l’univers symbolique… En invoquant ces
entités obscures, le sociologue introduit dans sa problématique un « métalangage »4 qui vient
systématiquement seconder celui des acteurs dont il est censé rapporter les discours, faits et
gestes. Or, selon Latour, cette sociologie du social à tendance critique « cesse d’être
empirique pour devenir ‘’vampirique’’»5. En ce sens, en plus de poser un problème
épistémologique, la pratique est également discutable du point de vue pratico-politique. Non
seulement, les sociologues falsifient ainsi leurs données en réduisant les acteurs à de simples
marionnettes mettant en scène leurs propres opinions politiques. Mais en plus ils dépossèdent
de leur propre parole publique. En ce sens ce n’est efficace ni politiquement, ni
scientifiquement. Enfin, parce qu’ils réduisent le monde à leur cadre théorique, les
sociologues du social participent d’une forme de purification qui tend à limiter l’éventail des
entités agissantes qui peuplent le monde ainsi que les processus qui ne cessent de produire les
entités molaires que l’ANT met entre parenthèse. La sociologie classique ou critique tend,
selon Latour, à appauvrir le monde.

Alors que les acteurs ont toujours au feu plusieurs philosophies, les sociologues pensent qu’ils
doivent s’en tenir à quelques-unes seulement ; alors que les acteurs peuplent le monde de formes
d’existence très diverses,les sociologues du social leur expliquent de quels éléments le monde est
« réellement » composé.6

C’est à ce niveau qu’intervient la critique du grand partage de l’humain et du non-


humain. En étendant la notion d’acteur le monde se trouve peuplé d’êtres nouveaux, que les

4
LATOUR Bruno, Changer de société, refaire de la sociologie. Paris : La Découverte, 2010, p.71
5
Ibid. p.72
6
Ibid. p.76
4
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anciennes lunettes théoriques reléguaient dans le non-être ou réduisaient dans la forme de


l’outil posé en face d’un sujet humain doué de volonté. Ces êtres nouveaux travaillent,
puisqu’ils produisent des réseaux en faisant faire d’autres choses à d’autres acteurs. Les
acteurs, le travail et les réseaux ; c’est le sens même de l’ANT7. Mais dés lors que les acteurs -
humains et non-humains - se mettent à « faire faire » des choses aux autres acteurs, c'est-à-
dire à déléguer, alors se pose le problème de la neutralité et de l’action politique. Comment
doit-on envisager l’action politique à partir du principe constructiviste élargi ? Car si elle est à
nouveau pensée uniquement sur le mode du zoon politikon, cela ne risque-t-il pas de
réintroduire le grand partage que le principe de symétrie élargi était censé faire disparaitre ?
Dés lors, comment Feenberg peut-il déployer sa théorie de l’action dans la forme d’un
constructivisme critique?

Le constructivisme critique comme pro-jet

La stratégie argumentative déployée par Andrew Feenberg consiste dans un premier


temps à lier la théorie de l’acteur-réseau (ANT) de Bruno Latour à la théorie du pouvoir
développée par Michel de Certeau. En s’inspirant de la théorie du « pouvoir » de Michel
Foucault, De Certeau aurait pensé sur un mode nouveau le type de rapport qui peut s’établir
entre la nature et l’administration moderne, mais en prenant pour modèle le jeu de société.
C’est que le jeu définit la gamme des actions que les joueurs peuvent effectuer ; un peu à la
façon du code technique, mais en laissant une certaine « marge de manœuvre » (p.90). Mais
dans le jeu, certaines pratiques se répètent jusqu’à former, par capitalisation de pouvoir, une
intériorité stratégique qui cristallise un certain rapport de pouvoir s’exerçant sur une
extériorité sans cesse interpellée par le noyau stratégique. Cette extériorité peut ce pendant
constituer à son tour une réponse tactique à l’interpellation qu’elle doit subir. (p.88)

Lorsqu’on revient aux sources, il faut coustater que Foucault, contrairement à De


Certeau, questionne la possibilité même de capitaliser le pouvoir. Cette problématisation du
pouvoir se dénote chez Foucault par l’utilisation des guillemets lorsqu’il est question de la
création du concept. C’est que le pouvoir doit, selon Foucault, être pensé sur le mode du
processus historique, et non de l’être stable. Récusant le mode de pensée transcendantale qui,

7
Latour explique dans l’interlude que « dans ‘’network’’ il y a ‘’net’’, le filet, et ‘’work’’, le travail. En
fait nous aurions du dire ‘’worknet’’ au lieu de ‘’network’’. C’est sur le labeur, le mouvement, le flux et les
changements qu’il faut mettre l’accent. » Et sur la notion d’acteur nous retrouvons une étrange résonnance
heideggerienne lorsque le « professeur » explique que « les outils ne sont jamais de ‘’simples’’ outils prêts à
l’usage : ils modifient toujours les objectifs que vous avez à l’esprit. » Ibid. p.208
5
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au tournant du XVIIIe et du XIXe, s’est imposé comme une condition nécessaire pour une
pensée de l’homme moderne devenu à la fois objet et sujet de la connaissance8, la généalogie
foucaldienne a pour but de montrer que la stabilité n’explique rien. Les transcendantaux ne
sont pas nécessaires puisqu’il est possible, au contraire, d’en localiser l’émergence et les
transformations historiques à partir des archives laissées. De même pour la question du
pouvoir élaborée à partir des années 1970, Foucault veut montrer que cette chose à laquelle on
se réfère comme ce qu’il serait possible de posséder, tient parce que des processus historiques
concrets, des dispositifs, des stratégies rendent son existence possible sur le mode de ce à quoi
on pourrait se référer pour expliquer ou justifier nos actions :

Il faut admettre que ce pouvoir s’exerce plutôt qu’il ne se possède, qu’il n’est pas le « privilège »
acquis ou conservé de la classe dominante, mais l’effet d’ensemble de ses positions stratégiques –
effet que manifeste et parfois reconduit la position de ceux qui sont dominés. Ce pouvoir d’autre part
ne s’applique pas […] à ceux qui « ne l’ont pas » ; il les investit, passe par eux et à travers eux ; il
prend appui sur eux, tout comme eux-mêmes, dans leur lutte contre lui, prennent appui à leur tour sur
les prises qu’il exerce sur eux.9

Aussi, dans une conférence de 1982 sur le rapport entre le pouvoir et le sujet, Foucault
ajoute que le « pouvoir » (avec des guillemets) doit être distingué des « capacités objectives »,
c'est-à-dire du type de pouvoir qu’on exerce sur les choses ; mais aussi des « rapports de
communication » qui transmettent l’information par quelque médium symbolique ; bien que
ces trois types de relations soient « toujours imbriquées les unes dans les autres, se donnant un
appui réciproque et se servant mutuellement d’instrument. »10 Dés lors, le « pouvoir » doit
être pensé sur le mode agonistique plutôt que comme une forme d’antagonisme. Il s’agit
exclusivement de relations entre « partenaires ». Cependant, Foucault prend soin de préciser
que cela ne réfère pas à « un système de jeu, mais simplement […] à un ensemble d’actions
qui s’induisent et se répondent les unes les autres »11. Le « pouvoir » est quelque chose fluent
et d’non-décidé qui ne cesse de produire ses termes. Cependant, en distinguant les relations de
pouvoir des types de rapports que l’on peut entretenir dans le cadre de la manipulation
d’objets ou dans les rapports communicationnels, Foucault évite de figer le concept de
« pouvoir » sur le mode analytique ou synthétique. La « relation de pouvoir » n’est donc pas
un atome social permettant de fonder une ontologie, puisqu’elle est toujours compliquée par

8
FOUCAULT Michel, Les mots et les choses, Paris : Gallimard, 1998, pp.329-333
9
FOUCAULT Michel, Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris : Gallimard, 2007, p.35
10
FOUCAULT Michel, « Le sujet et le pouvoir ». In : Dits et écrits II, 1976-1988, Paris : Gallimard,
p.1063
11
Ibid. p.1062
6
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des dispositifs et des rapports communicationnels ; de sorte qu’elle ne peut fournir l’élément
ultime à partir duquel il serait possible fonder une théorie de la société ou de l’action.

Mais malgré le mouvement incessant de complication réciproque entre « relations de


pouvoir », « rapports de communication » et « capacités objectives », il arrive cependant que
des relations de pouvoir se cristallisent dans une forme de « domination ». Foucault précise
malgré tout que celle-ci se joue sur « le corps social tout entier » 12 par la mise en œuvre de
« stratégies de pouvoir » - c'est-à-dire par la répétition des actions requises pour la mise en
place et le maintient de dispositifs de pouvoir qui assurent une « provocation permanente »
sur des « sujets libres » comme corrélat de l’interpellation.13 Cependant, ce « corps social tout
entier », dont la notion institue une méréologie et donc un ordre hiérarchique d’importance,
renvoie à une forme de discours juridico-philosophique qui tend à inscrire hors de l’histoire,
ou comme sa condition, ce qui précisément court le risque de soulever un problème actuel
pour celui qui systématiquement s’y réfère pour donner prise à une situation dans laquelle il
se trouve jeté, mais qui par là même tend à se répéter. Celle-ci peut également être contestée,
réinscrivant le transcendantal (ou les entités transcendantes, pour reprendre un terme de
Latour) dans l’actualité du devenir. La « déprise de soi » qui guide la généalogie foucaldienne
n’est autre que le « travail de la liberté »14 sans cesse réactivé par l’interpellation dont elle est
l’objet.

En ce sens, pour revenir à la question de la technique, peut-être rencontrons-nous cette


forme d’interpellation dans l’exemple moral du tiroir de bureau raconté par Bruno Latour :

pour une raison inconnue de moi, le fabricant de mon bureau m’interdit d’ouvrir un tiroir sans que
les deux autres soient soigneusement et complètement refermés… Le concepteur a disparu; la firme a
d’ailleurs (avec quelque justice) fait faillite depuis longtemps; je ne suis pas assez bricoleur pour

12
« La domination, c’est une structure globale de pouvoir dont on peut trouver parfois la signification et
les conséquences jusque dans les trames les plus profondes de la société ; mais c’est en même temps une
situation stratégique plus ou moins acquise et solidifiée dans un affrontement à longue portée historique entre
des adversaires. […] Mais ce qui fait de la domination d’un groupe […] et des résistances ou des révoltes
auxquelles elle se heurte, un phénomène central dans l’histoire des sociétés, c’est qu’elles manifestent, sous une
forme globale et massive, à l’échelle du corps social tout entier, l’enclenchement des relations de pouvoir sur les
rapports stratégiques, et leurs effets d’entrainement réciproque. » FOUCAULT Michel, « Le sujet et le
pouvoir », Ibid. p.1062
13
« La relation de pouvoir et l’insoumission de la liberté ne peuvent donc être séparées. Le problème
central du pouvoir n’est pas celui de la ‘’servitude volontaire’’ (comment pouvons-nous désirer être esclaves ?) :
au cœur de la relation de pouvoir, la ‘’provoquant’’ sans cesse, il y a la rétivité du vouloir et l’intransitivité de la
liberté. Plutôt que d’ ‘’un antagonisme’’ essentiel, il vaudrait mieux parler d’un « agonisme » - d’un rapport qui
est à la fois d’incitation et de lutte […] une provocation permanente. » Ibid. p. 1057
14
REVEL Judith, Foucault, une pensée du discontinu. Paris : Mille et une nuits, 2010, pp.626-273
7
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découvrir l’anti-programme qui mettrait fin à cette aberration; il n’empêche: vingt fois par jour
depuis dix ans, je suis ‘obligé’ d’obéir à cette loi morale tatillonne car je ne suis pas ‘autorisé’ à
laisser ouvert les trois tiroirs à la fois. Je peste mais je m’exécute, et j’avoue sans honte que je
n’applique quotidiennement aucune autre loi morale avec autant de rigueur inflexible. Dame, c’est
que j’y suis ‘tenu’. La loi morale est dans nos cœurs, certainement, mais aussi dans nos dispositifs. Au
surmoi de la tradition, il faut bien ajouter le sous-moi des techniques afin expliquer la rectitude, la
fiabilité, la continuité de nos actions.15

C’est que l’objet technique incorpore ce que Latour nomme ailleurs le « programme »
du constructeur. Ce programme est la traduction d’une loi (morale) énoncée par un locuteur,
qui peut bien être justifiée symboliquement par une référence au grand Autre, mais dont
l’obéissance est garantie du fait qu’elle se trouve comme fondue dans l’acier sur un mode qui
n’implique aucun rapport thématisé de la part des usagers. C’est ainsi que se constitue une
« socialité compliquée »16 des humains : le respect de la loi morale est délégué à l’objet
technique qui réimpose aux hommes certains comportements. C’est ce que Latour entendrait
avec se notion de « prescription » (p.77). Aussi, cette prescription ne prend effet que si
l’usager, comme sujet libre, ne connait pas l’« anti-programme » qui permettrait de
contourner la loi. En ce sens, un hacker disposant des outils adéquats ou un cambrioleur armé
d’un pied de biche seraient-ils en capacité de défaire ou contourner la loi ? Il semble que pour
Latour, « le sort d 'un énoncé est dans la main des autres et toute méthode de suivi d'une
innovation n'a pas d'autre but que de reconstituer à la fois la succession des mains qui
transportent l'énoncé et la succession des transformations qu'il subit. » 17 Entre l’émission et la
réception, il y a une rupture. La force de l’énoncé du donneur d’ordres n’est donc jamais assez
grande que pour déterminer complètement l’effet qu’il produira sur les autres acteurs (parmi
lesquels il faudra mettre le sociologue). Mais pour maximiser les probabilités que l’injonction
soit obéie, l’énonciateur doit travailler à la construction d’un réseau en déléguant l’interaction
à des médiateurs humains et non-humains qui traduiront à leur tour le message, devançant
ainsi les effets de de l’anti-programme…

15
LATOUR Bruno, « La fin des moyens » . In: Réseaux, 2000, volume 18 n°100, p.49
16
Latour distingue entre la socialité complexe des grands singes et la socialité compliquée des hommes
par la capacité de déléguer une part de l’interaction : « Les deux adjectifs, bien qu’ils aient exactement la même
étymologie, vont permettre de différencier deux formes relativement différentes d’existence sociale :
‘’complexe’’ signifiera la présence simultanée dans chaque interaction d’un grand nombre de variables que l’on
ne peut distinguer discrètement ; ’’compliqué’’ la présence successive de variables discrètes que l’on peut trier
une par une et plier dans une sous forme de boite noire. Compliqué s’oppose à complexe autant qu’à simple. »
LATOUR Bruno, « Une sociologie sans objet ? Remarques sur l’interobjectivité ». In : DEBARY Octave
TURGEON, Laurier (dir.), Objets et Mémoires. Paris et Québec : Éditions de la Maison des Sciences de
l’Homme et Presses de l’Université Laval, 2007, p.43
17
LATOUR Bruno, MAUGUIN P., TEIL G, «Une méthode nouvelle de suivi socio-technique des
innovations : le graphe socio-technique». In : VINCK Didier (ed.), Gestion de la recherche, Paris : De Boeck,
1991, p.421
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Cela étant, Feenberg insiste sur le fait que la construction des réseaux se fait toujours
« en simplifiant » (p.92) ses membres18. Il s’agit d’un processus de traduction par lequel une
fonction est assignée aux membres de ce réseau. Cette simplification serait comme une forme
de recouvrement symbolique qui court chaque fois le risque d’échouer. Les qualités refoulées
lors du processus de simplification sont donc susceptibles de revenir au premier plan. Ainsi
l’être technique peut-il échapper aux projets de son créateur voire même se retourner contre
lui s’il est pris dans un autre système fonctionnel. C’est sur ce point que Feenberg établit sa
critique:

l’idée d’un système technique implique un contrôle presque total à partir d’un centre, d’un lieu
de pouvoir [ou une intériorité stratégique]. La pratique analytique de la théorie des réseaux d’acteurs
contredit cette proposition, tout comme le monstre de Frankenstein contredisait les prétentions de son
créateur et « redéfinissait [son] identité et leurs rapports mutuels (p.92).

Feenberg en vient alors à introduire la notion de système, pour référer à « des


complexes d’éléments interactifs, et orientés vers un but » (p.94). Ceux-ci sont en outre des
entités capables de se reproduire eux-mêmes. Enfin, ils constituent des sous ensembles
d’entités complexes qualifiées de « réseaux ». En ce sens le système est un sous ensemble du
réseau dans lequel l’objet technique ou l’acteur humain sont des points. Mais, conformément
à l’analyse de Michel De Certeau, la simplification des êtres et leur mise en système suppose
un processus de traduction dont la tâche est déléguée à différents acteurs ou actants
conformément aux stratégies d’un centre disposant d’une position hégémonique par
capitalisation de pouvoir :

Le concept de système reflète les représentations spontanées des propriétaires, des dirigeants ou des
organisateurs responsables d’un appareil qui réalise leur programme. Leur tendance naturelle est
d’asservir l’appareil à leurs stratégies et de considérer tout ce qu’ils ne contrôlent pas comme
‘’environnement’’ [ou extériorité tactique]. Mais cette compréhension téléologique des systèmes viole
le principe de symétrie de Latour. Les intentions des dirigeants ne sont pas plus fondamentales que les
caprices des personnes (et des choses) inscrites involontairement dans le réseau dont le « système »
est un sous-ensemble. Une théorie réticulaire de la politique de la technique impulsée par ces acteurs
non officiels implique l’usage de nouvelles catégories qui ne dépendent pas des évidences des
dirigeants. (pp.96-97)

18
Prenant en ce sens le contrepied Latour chez qui, cette la simplification répond à un processus de
« purification ». Il revient au sociologue de ne pas la répéter dans son compte rendu en cherchant, au contraire,
l’extraordinaire « complication » qui apparait dés lors qu’il troque ses lunettes modernes contre une monture
plus souple et mieux adaptée pour rendre visible les différentes formes de délégation que cette « simplification »
recouvre d’un voil d’évidence… Au problème du simple et du complexe, Latour substitue une pragmatique du
simplifié et du compliqué, de l’intéressant et de l’inintéressant ; étant donné que le collectif constitué implique la
médiation du compte rendu par lequel s’opère le travail de mise en réseau des controverses…
9
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S’il y a constitution d’un centre stratégique capable de produire des systèmes qui
s’imposent à une extériorité dominée ; et si cet exercice du pouvoir laisse une « marge de
manœuvre » en ce sens que l’émetteur n’est jamais à même de produire inconditionnellement
l’obéissance de ceux qu’il interpelle ; il faut bien supposer une extériorité tactique susceptible
de lui résister. Or ce partage entre gagnants et perdants introduit dans la manière de raconter
la controverse une téléologie qui contredit le premier principe de symétrie selon lequel il faut
éviter de raconter les controverses à partir des catégories issues de cette même controverse.
Aussi, pour Latour, les entités transcendantes auxquelles se réfère la sociologie critique (force
la justice, la société, la structure, la nature, etc.) sont toujours produites localement. Et si le
sociologue, est celui dont la pratique consiste à décrire des êtres visibles localement, et que
ces êtres locaux invoquent des entités transcendantes ; la possibilité même que ces entités
invisibles puissent être invoquées doit être expliqué et selon les mêmes méthodes. Mais
contrairement à Latour, Feenberg comprend que ces entités générales sont toutes « des
produits du réseau dont elles appartiennent, non des présuppositions de celui-ci »19. En ce
sens, il se réfère l’ontologie moderne dont Latour conteste la pertinence20. Enfin, cette posture
théorique induirait, d’un point de vue criticiste, « des implications politiques conservatrices
puisque dans chaque situation conflictuelle, le parti le plus fort établit la définition des termes
de base, comme ‘’culture’’, ‘’nature’’ et ‘’société’’, alors que le vaincu ne peut invoquer une
‘’essence’’ objective pour soutenir sa revendication».21

De façon ironique, Feenberg semble opérer une sorte de recodage criticiste de sa


sociologie de la technique. Les ouvrages de Latour se trouvent ainsi « simplifiés » comme
fonction dans le système référentiel de l’appareillage criticiste hérité des théories de la
modernité. Ce recodage semble cependant répondre à un changement de problème. Il ne s’agit
plus tant, comme chez Latour, de déployer le réseau compliqué des controverses et les
séquences d’action par lesquels des acteurs peuvent invoquer des entités telles que des

19
(Traduction personnelle) FEENBERG Andrew, « Modernity Theory and Technology Studies :
Reflections on Bridging the Gap ». In : MIT Press, 2003,p.88 Il est à noter que pour Latour les acteurs et actants
ne sont pas à proprement parler « dans le réseau », ce qui réintroduirait la forme de dualité qu’il veut précisément
conjurer. Au contraire, comme expressément mentionné dans un passage cité ci-dessus, les acteurs de l’ANT
sont pris dans un « worknet » au sens où c’est par le labeur qu’ils produisent du réseau. Ils sont acteurs et actants
précisément parce qu’ils agissent, c'est-à-dire qu’ils ont la capacité de « faire faire » des choses aux autres. Cf.
LATOUR Bruno, Changer de société, refaire de la sociologie. Op. Cit. p.209)
20
LATOUR Bruno, La société comme possession – la preuve par l’orchestre. In : DEBAISE Didier
(dir.), Philosophie des possessions, Dijon : Presses du Réel, 2011, pp. 9-34. url : http://www.bruno-
latour.fr/node/141 (consulté le 17/07/2012)
21
Ibid.
10
Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

« systèmes » hégémoniques ou dominés, techniques ou démocratiques, etc. sur un mode qui


permette de faire prise dans des controverses locales et singulières. Au contraire, Feenberg
veut fonder une théorie de l’action qui serait comme la synthèse du discours critique de la
philosophie moderne et de l’approche constructiviste de « la technique ». Mais le projet
criticiste induit une forme de capture dont la possibilité suppose qu’en contrebande on ait déjà
annihilé ce qui pouvait compliquer le problème ; à savoir une pensée de la singularité et des
« modes d’existence »22. Par cette forme de simplification, le constructivisme de Latour peut
bien s’intégrer dans une synthèse théorique sous la dénomination d’un constructivisme
critique ! Les acteurs auxquels on se réfère cessent alors d’être des êtres singuliers sur
lesquels le théoricien a un impact ; ils deviennent des cas particuliers au sein d’une structure
réticulaire et rationnelle du monde qui présuppose les entités universelles – devenus des
« systèmes » - comme ses conditions.

Tout le versant pragmatique de l’ANT est ainsi balayé sous le tapis moderniste. C’est
pourquoi Feenberg est obligé d’invoquer la notion de « système » comme d’un « sous-
réseau » pour penser les formes de partage entre dominants et dominés. En effet, alors que
chez Latour les réseaux sont construits et sans cesse compliqués par les acteurs et actants –
humains ou non-humains - dans leur travail incessant de mise en relation des controverses et
par lequel les acteurs sont transformés en retour ; pour Feenberg la notion de réseau –
entendue sur fond d’une ontologie réactive post-moderne – doit être comprise comme
désignant la trame neutre et fondamentale du monde sur laquelle se distribuent les êtres. C’est
pourquoi la différence qualitative nécessite de faire intervenir des entités transcendantes, sous
peine de sombrer dans le relativisme le plus complet. On comprend dés lors comment
Feenberg en vient à représenter un Latour butant sur le problème de la résistance des acteurs,
ne voyant pas que la récalcitrance est au cœur de la méthodologie :

considérons la demande de justice faite par les faibles et les dominés. Le concept de justice tient
ici comme une alternative à l’organisation de la société, qui hante la société réelle comme une
possibilité d’être encore mùeilleure. Qu’est-ce qui peut fonder le fait de se référer à de tels principes

22
« Pourquoi tant de valeurs ne peuvent plus résister aux attaques ? À cause d'unautre phénomène que je
cherche à documenter depuis mon initiation auxenquêtes de terrain, en Afrique, au début des années soixante
dix, et que l'onpeut désigner par l'expression de ‘’fin de la parenthèse moderniste’’. Dans toutce qui va suivre, le
terme de ‘’ modernisation’’ ou de ‘’Modernes°’’ s’oppose à’’écologie°’’. Entre moderniser ou écologiser, il faut
choisir. » Introduction de LATOUR Bruno, Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des
Modernes, Paris : La Découverte, à paraitre en septembre 2012. url : http://www.bruno-latour.fr/fr/node/251
(consulté le 16/07/2012)
11
Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

transcendants [tels que la nature ou la justice] si le sens même (very meaning) de la société est défini
23
par les forces qui effectivement l’organisent et la dominent ?

Le troisième principe de symétrie

Récapitulons ! La théorie de l’action, dont le projet s’aligne sur le discours


philosophique de la modernité, nécessite une « théorie sociale globale » qui contredit les
principales implications méthodologiques et philosophiques du principe de symétrie élargi ;
alors que ce même principe est censé servir d’ingrédient dans la théorie pratique que Feenberg
voudrait fonder24. Cette théorie globale est rendue nécessaire par l’introduction, en plus des
deux premières symétries – à savoir celle de Kuhn et le principe de symétrie élargi de Latour
– d’un troisième principe de symétrie « entre programme et anti-programme [qui ] doit être
rajoutée au moins au cas où l’anti-programme est repris par des acteurs capables d’établir un
nouveau système à partir de lui » (p.92) Le processus de « traduction » qui, pour Latour, est
tributaire d’une socialité « compliquée »25, devient pour Feenberg une conception systémique
obtenue par « simplification » du réseau complexe. Aussi, ce système est susceptible d’être
repris de façon subversive par un acteur politique qui voudrait s’en servir contre les
dominants. Mais en jouant de la sorte, est-ce que la notion de système mobilisé par Féénberg
et qui renvoie au point de vue « hégémonique » des dirigeants, ne réintroduit un point de vue
de surplomb. Féénberg précise alors que « le système officiel n’est pas le seul complexe
d’éléments interactifs et autoproducteurs qui entre en jeux » (p.94) Les dominés ou les êtres
maintenus en extériorité, dans les marges du système technique hégémonique, sont
susceptible de former des contre-systèmes à partir des interpellations que constituent pour eux

23
(Traduction personnelle) FEENBERG Andrew, « Modernity Theory and Technology Studies :
Reflections on Bridging the Gap ». Op. cit.p.89
24
« La transcendance de la nature, son objectivité, ou l’immanence de la société, sa subjectivité,
proviennent du travail de médiation sans dépendre de leur séparation contrairement à ce que prétend la
constitution des modernes. Le travail de mise en nature ou de mise en société provient de l’aboutissement
durable et irréversible du travail commun de délégation et de traduction. En fin de compte, il y a bien une nature
que nous n’avons pas faite ou une société que nous pouvons changer, il y a bien des faits scientifiques
indiscutables et des sujets de droit, mais ils deviennent la double conséquence d’une pratique visible en continu,
au lieu d’être, comme chez les modernes, les causes lointaines et opposées d’une pratique invisible qui les
contredit. » LATOUR Bruno, Nous n’avons jamais été modernes. Op. cit. p.192
25
Latour distingue entre la socialité complexe des grands singes et la socialité compliquée des hommes
par la capacité de déléguer une part de l’interaction : « Les deux adjectifs, bien qu’ils aient exactement la même
étymologie, vont permettre de différencier deux formes relativement différentes d’existence sociale :
‘’complexe’’ signifiera la présence simultanée dans chaque interaction d’un grand nombre de variables que l’on
ne peut distinguer discrètement ; ’’compliqué’’ la présence successive de variables discrètes que l’on peut trier
une par une et plier dans une sous forme de boite noire. Compliqué s’oppose à complexe autant qu’à
compliqué » LATOUR Bruno, « Une sociologie sans objet ? Remarques sur l’interobjectivité ». In : DEBARY
Octavec, TURGEON, Laurier (dir.), Objets et Mémoires. Paris et Québec : Éditions de la Maison des Sciences
de l’Homme et Presses de l’Université Laval, 2007, p.43
12
Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

les objets techniques, à moins qu’ils ne retournent à leur avantage le système hégémonique
lui-même en tentant de faire prise à l’aide des contre-programmes que ce système technique
hégémonique ne cesse d’induire malgré lui.

Mais qu’est-ce qui rend cette troisième symétrie nécessaire ? Ne vient-elle pas doubler
la symétrie entre gagnants et perdants ? Et si ce n’est pas le cas, et que cette troisième
symétrie est bien « au principe d’une politique démocratique de rationalisation subversive »
(p.97), n’a-t-on pas seulement déplacé la fracture fondamentale qui s’exprimait dans le
rapport sujet/objet ou social/technique vers le partage moral du maitre et de l’esclave ?

Cette troisième symétrie doit permettre de réintroduire de l’indécision dans la différence


entre programmes et anti-programmes à propos de laquelle peut naitre une controverse
technique. D’une part Feenberg pense le réseau comme une structure fondamentale, et non
comme ce qui est sans cesse déployé et compliqué par les acteurs. Mais d’autre part, il tente
d’introduire dans sa problématique les rapports politiques du dominant et du dominé, du
maitre et de l’esclave. Dés lors si le réseau est produit par le maitre, alors il n’y aurait pas de
subversion possible mais un pur déterminisme. Or c’est précisément cette option
fondamentale dont il voudrait se défaire - que ce soit sous sa forme essentialiste ou
substantialiste. Dés lors, en vient-il à supposer une altérité radicale qui, comme chez Marcuse,
conteste la structure rationnelle réticulaire dans laquelle on voudrait l’enfermer ; de sorte que
le problème dévale vers une dialectique négative. L’autre possibilité consiste à maintenir cette
structure rationnelle souveraine, mais en introduisant une forme de partage régional de l’être
permettant de distinguer entre « systèmes politiques » et « systèmes techniques » mais qui, de
manière détournée, réintroduisent le grand partage que latour voulait précisément éviter.

Dans les deux cas, pour reprendre une métaphore Deleuzienne, un mode de pensée néo-
classique qui pose le problème du possible et de l’impossible, de l’être et le non-être, vient
systématiquement buter contre le monde néo-baroque de Latour dont la pensée des modes
d’existence substitue à la question de l’être et du non-être, celle du Pli, c'est-à-dire de
l’événement que constitue le passage du virtuel à l’actuel, de l’ordinaire au remarquable26.

26
Chez Leibniz, « une perception conscience se produit lorsque deux parties hétérogènes au moins entrent
dans un rapport différentiel qui détermine une singularité. » En ce sens, « [l]a ‘’bonne forme’’ macroscopique
dépend toujours de processus microscopiques. Toute conscience est seuil. » Ce seuil marque l’événement par
lequel les petites perceptions qui sont chaque fois plus petites que le minimum possible » et donc « infiniment
possibles », s’actualisent en entrant dans « des rapports différentiels, et produisent ainsi la qualité qui surgit au
13
Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

Or, pour qu’il y ait du remarquable, cela suppose des rapports différentiels. Chez Latour cela
implique une mise en relation controverses (et non des êtres individués) qui, par les contrastes
qu’ils produisent, ne cessent de compliquer la scène qui se trouve sans cesse peuplée de
nouveaux acteurs potentiels… A contrario, Greenberg semble toujours supposer un élément
totalisant (synthétique a priori) composé d’au moins deux régions (analytiques) obtenues par
division ; de sorte que la question est de savoir comment, à partir de cette division,
reconstituer la synthèse d’où l’on est parti. Arrivé à ce point, lorsqu’on tente de pousser
jusque dans ses retranchements spéculatifs le projet praxéologique de Feenberg, il semble
bien que le projet tombe sur des impasses dont on voit difficilement l’issue, à moins de
recouvrir ce qui précisément pose problème. Il ne revient cependant pas au présent travail de
juger du projet. Il nous suffit de soulever des problèmes !

Quelle politique ?

Par contre il revient au présent travail d’ouvrir certaines autres perspectives. De quel
lieu parle Feenberg ? Comment se situe-t-il en rapport à son propre discours ? Il semble en
effet que l’auteur doive supposer une attitude de surplomb par rapport au problème qui
l’active dés lors qu’il impose certaines formes de rationalité réticulaire comme fondamentales.
Plus profondément, cela renvoie à deux manières de pratiquer la philosophie ou la sociologie
et qui doublent les questions politiques. Mais n’est-ce pas à ce point de disjonction que la
question politique prend toute son ampleur ?

Face à cette question, le sociologue mobilisé par Latour ne serait pas mal à l’aise car sa
pratique le met au même niveau que les objets qu’il décrit. Même plus, le second principe de
symétrie l’oblige à maximiser l’importance des êtres rejetés qui n’entrent pas dans les
catégories moderne. De sorte que le sociologue convoqué par Bruno Latour ne cesse jamais
de changer la situation par la façon d’interagir avec les acteurs et actants lorsqu’il traduit dans
son compte rendu le travail de création de réseaux effectué par les médiateurs mobilisés en
vue de produire un article véridique et bien écrit : « un bon compte rendu est un compte rendu

seuil de conscience considéré (le vert, par exemple). Les petites perceptions ne sont pas donc pas des parties de
la perception consciente, mais des réquisits ou éléments génétiques, des ‘’différentielles de la conscience’’. »
DELEUZE Gilles, Le Pli. Leibniz et le baroque. Paris : Les Editions de minuit, 2005, pp.116-118
14
Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

qui trace un réseau. J’entends par là une chaîne d’actions où chaque participant est traité
comme un médiateur. »27

Pour Latour la production scientifique ou intellectuelle est intrinsèquement liée à la


singularité de sa praxis. Ainsi, écrire un compte rendu implique des techniques d’écriture qui
permettent de construire un collectif composé à la fois d’humains et de non-humains. De sorte
que le compte rendu fait intégralement partie de ces médiateurs qui interviennent dans la
constitution des réseaux. Mais Latour insiste sur le fait qu’un bon compte rendu doit être
risqué ; de sorte que le sociologue, comme acteur humain d’une socialité non pas complexe
mais compliquée, ne cessera de compliquer davantage la situation en tentant de convoquer
dans son rapport « des acteurs assez récalcitrants pour venir interférer avec [son] écriture
bâclée. » L’importance de la complication par la prise en compte des récalcitrances induit
notamment le souci de mettre les observations écrites du sociologue à l’épreuve des
objections que pourraient lui adresser les acteurs qu’il convoque. Or, il constate que dans cette
pratique, « il semble qu’il faille traiter les humains avec beaucoup plus de délicatesse que les
non-humains parce qu’il est plus difficile d’enregistrer leurs nombreuses objections, les
personnes ayant l’étrange faculté d’obéir à ce qu’on dit d’elles, ce qui n’est jamais le cas des
objets matériels. »28 Lorsqu’une tournure se trouve contestée, alors nait ce qu’on pourrait
appeler une controverse…

Ce détour supplémentaire par l’ANT permet ainsi de reprendre le fil politique de


Feenberg sur un mode qui permette peut-être d’appréhender les impasses philosophiques sur
lesquelles débouche le projet d’un constructivisme critique pour fonder une théorie de l’action
par rationalisation démocratique. C’est que pour écrire son livre, Feenberg a aussi du
mobiliser différents acteurs et actants en liant entre eux différents controverses. Ainsi, la
notion de « réseau » constitue une dont nous venons de désensabler le caractère polémique.
Mais en raison du caractère totalisant de la notion, par différence d’avec la notion de système
qu’il invoque également. Nous pouvons qualifier également le réseau de « monde ». Cette
notion herméneutique est à mettre en rapport avec un mode d’être pour qui il importe que ce
monde soit tel ou tel. Aussi, ce monde qui importe suppose une pratique qui le fait exister :
une pratique d’écriture, dans le cas présent. Or, dans cette pratique, le problème qui occupe

27
LATOUR Bruno, Changer de société, refaire de la sociologie, Op. cit. pp.187-189
28
Ibid. p.183
15
Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

Feenberg concerne la possibilité d’une transformation du monde, tel qu’il a été façonné par un
centre stratégique dominant. Or, selon Feenberg, « les agents d’une telle transformation du
réseau forment un ensemble intéressant, que la sociologie de la technique n’a pas
suffisamment étudié. Foucault les appelle ‘’les intellectuels spécifiques’’ pour les distinguer
du type d’intellectuel littéraire qui parle traditionnellement au nom de valeurs universelles »
(p.101). Ce qui importe dans cette notion d’intellectuel, c’est la spécificité des pratiques qui
lui permettent de parler, une manière singulière et irréductible de faire prise avec le monde
qui ne lui donne pas le droit de parler pour les autres.

Mais qu’est-ce qu’un intellectuel ? Quel est son rôle selon Foucault? Lorsque, dans un
entretien posthume de 1984, François Erwald lui demandait : «que faut-il faire, que faut-il
vouloir ? » Foucault répondait sans hésiter :

Le rôle d’un intellectuel n’est pas de dire aux autres ce qu’ils ont à faire. De quel droit le ferait-il ?
[…] Le travail d’un intellectuel ,n’est pas de modeler la volonté politique des autres ; il est, par les
analyses qu’il fait dans des domaines qui sont les siens, de réinterroger les évidences et les postulats,
de secouer les habitudes, les manières de faire et de penser, de dissiper les familiarités admises, de
reprendre la mesure des règles et des institutions et, à partir de cette reproblématisation (où il joue
son métier spécifique d’intellectuel) de participer à la formation d’une volonté politique (où il a son
rôle de citoyen à jouer).29

Le travail de l’intellectuel vise donc à « reprendre la mesure des règles et des


institutions », c'est-à-dire questionner l’échelle des valeurs à partir desquelles nous évaluons
l’issue ou la pertinence d’une situation. Cela suppose une prise de risque puisque la
reproblématisation met l’intellectuel en porte à faux avec le sens commun dont il doit
« secouer les habitudes » et « dissiper les familiarités admises ». Or, lorsque Feenberg évalue
l’essai politique de Latour ainsi que le présupposé philosophique whiteheadien qui consiste à
éviter cette bifurcation de la nature, c’est précisément en se posant comme représentant du
sens commun :

Comme philosophie, cette démarche [inspirée par la philosophie de Whitehead] est innovante et
provocante, mais est-ce que ces innovations philosophiques sont généralisables au point d’atteindre
[become generally available to] les gens ordinaires de sorte qu’elles se substituraient aux fondements
transcendants qui sont désormais disqualifiés comme moyen de résistance ? Requérir du le sens
commun qu’il devienne Latourien promet d’être fort difficile !30

29
FOUCAULT Michel, « Le souci de la vérité ». In : Dits et écrits II, 1976-1988, loc. cit. p.1496
30
FEENBERG Andrew, Modernity theory and technology studies. Loc. cit. p.91
16
Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

Paradoxalement, cette remarque trouve sa place dans le contexte de ce qui se veut être
une critique de « l’opérationalisme de Latour » en ce qui mènerait à un « conformisme non-
critique » (uncritical conformism) dés lors qu’on ne ferait pas intervenir de transcendance.31
C’est que la notion de critique suppose toujours une position de transcendance ou de
surplomb à partir de laquelle elle pourrait évaluer ce qui se passe en contrebas. Cela ne peut
fonctionner que syr base d’une représentation méréologique dans laquelle les être
s’imbriquent nécessairement. Le rationnel est réel, le réel est rationnel ! Il est alors possible de
subsumer le particulier sous le général, bien qu’on laisse une « marge de manœuvre » aux
singularités ; toujours déjà retraduite en particuliers. Mais ce faisant, ce n’est pas en tant
qu’intellectuel spécifique que le théoricien pose son problème, c’est en tant qu’ingénieur du
monde. Cependant, que ce soit comme citoyen ou comme homme politique qu’est-ce qui peut
bien fonder l’autorité de celui qui parle lorsqu’il s’agit de prescrire conduites ? Quel est donc
le programme politique du citoyen Feenberg ?

Une politique post-moderne

Nous avons vu que pour Feenberg des systèmes techniques hégémoniques pouvaient se
constituer et exercer un certain pouvoir sur des formes d’extériorité qui peuvent à leur tour
répondre de manière tactique. Or, il lui tient à cœur de maintenir un principe de symétrie entre
programme et anti-programme dans le cadre des controverses techniques qui peuvent naitre.
Aussi, désire-t-il que cette extériorité puisse se constituer en système de contre-pouvoir
capitalisant assez de force pour retourner la nuisance technique émise par l’émetteur. En effet,
Feenberg constate que des « militants profanes unis par un problème commun tel qu’une
menace sur leur environnement proche ou une maladie chronique incurable, développent un
savoir situé quand ils s’affrontent à ces problèmes. Ils sont à même d’essayer d’influencer
l’opinion publique. » (p.97) Pourtant, dans les situations conflictuelles, les mêmes militants
sont généralement confrontés à des experts qui, grâce à leur savoir, jouissent d’une autorité
certaine auprès des décideurs politiques. Même plus, il semblerait que désormais « la
technique constitue une puissance qui, dans nombre de domaines, l’emporte sur le système
politique lui-même. » (p.109) Au fur et à mesure où tout se technicise, cela a pour effet
d’affaiblir les chances de voir émerger un « espace public technique » dans lequel les citoyens
prendraient part aux décisions techniques.

31
Ibid. p.90
17
Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

Cette proposition de diagnostic repose sur la possibilité de considérer la technique elle-


même comme une nouvelle forme de pouvoir législatif. Cependant, si nous acceptons ce
postulat, comment se fait-il que la technique ne soit pas soumise aux mêmes impératifs
démocratiques que les lois ?

Rejetant d’emblée la forme d’autogestion, de même que l’autre extrême que constitue la
forme de gouvernement technocratique, il s’agira donc de proposer une voie du milieu. Si,
d’une part, la forme technocratique exclut du débat tout ce qui pourrait faire progresser la
technique ; d’autre part, Feenberg constate que malgré « ses défauts évidents, la
représentation est nécessaire partout où la distance et le nombre de gens rendent impraticable
la délibération directe en face à face. » (p.112) Aussi, conformément au principe de symétrie
élargi que Feenberg reprend à demi mesure, il y a des raisons de se méfier de la manière dont
certains acteurs politiques invoquent le grand partage entre la technique neutre et
l’engagement politique. Cette technique semble neutre du fait d’manque de ce qu’il qualifie
de « dialogue innovant » et qui soit susceptible de mobiliser une part significative de la
population autour d’une controverse technique. Dés lors doit-on faire appel à l’autorité
légitime et traditionnelle des représentants politiques ou technocratiques. Ceux qui atteignent
ces sphères de pouvoir sont généralement choisis pour leurs compétences. Le problème c’est
que cela tend à diminuer davantage la participation. Aussi, la sphère démocratique tend de
plus en plus à être rongée et subordonnée aux discours technocratiques de vérité. Or, « si la
technologie est politique et la conception technique une forme de législation, alors elle doit
assurément représenter des intérêts comme le font les décisions et les lois politiques
ordinaires. Mais la représentation technique sera différente de la représentation électorale à la
quelle nous sommes habitués dans la mesure même où la technique est différente de la loi. »
(p.117) Quels sont, dés lors, les « intérêts de participation » (p.120) susceptibles de constituer
un espace public « local » dans l’espace « global » réticulaire sur un mode qui fasse émerger
des formes de résistance tactique ?

Dans cet espace réticulé post-moderne, les acteurs sont les « nœuds » qui ont des
intérêts variés32. Par exemple, « les travailleurs ont des intérêts de participation dans des

32
La position de Feenberg n’est pas sans rappeler celle de Lyotard. Ce dernier met l’accent sur le caractère
agonistique des actes de parole dans une approche cybernétique que l’on pourrait qualifier de compliquée : «
[l]es atomes sont placés à des carrefours de relations pragmatiques, mais ils sont aussi déplacés par les messages
qui les traversent, dans un mouvement perpétuel. » Les « ‘’coups’’ ne peuvent pas manquer de susciter des
18
Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

domaines tels que la santé et la sécurité au travail, le niveau d ‘instruction et de qualification,


etc » (pp.120-121) Dés que la technique remet ces intérêts en cause, naissent des controverses
générant « des luttes qui définissent autant de conceptions du monde » qui sont « l’équivalent
technique d’actes législatifs majeurs. Plus les luttes techniques deviendront courantes et plus,
selon toute vraisemblance, la signification démocratique de la politique de la technique
apparaitre clairement. » (p.121) Les deux voies envisagées pour accroitre le contrôle
démocratique, et que Feenberg glisse sous l’apellation de « démocratie profonde » (p.128)
sont : d’une part, la rationalisation démocratique ; et de l’autre le contrôle électoral sur les
institutions techniques.

La constitution d’une sphère publique

En ce sens, Feenberg semble lié aux cadres formels du gouvernement démocratiques


moderne et dont Jurgen Habermas est un des grands théoriciens. Parmi celles-ci Habermas
distingue la démocratie libérale, définie comme une « forme d’organisation du pouvoir
politique qui offre à tous les membres de la communauté politique les mêmes chances de
participer à la formation de la volonté politique et qui, en outre, les habilite à user
effectivement de leurs droits politiques. »33 Aussi le droit, dans les démocraties libérales, est
structuré en fonction de l’individu, de façon à assurer à la fois la participation du plus grand
nombre des citoyens intéressés grâce aux moyens de communication ; la protection de la
sphère privée par l’Etat de Droit instaurant une extériorité régulée selon les lois du marché ;
et, enfin, la garantie du maintient d’une « sphère publique » qui doit permettre d’agencer la
machine d’Etat et la sphère privée les une à l’autre par des processus de démocratisation.
Dans ce cadre, la liberté juridique est pensée de façon négative. Or, Habermas conçoit une
dérive dans le mode de gouvernement néolibéral qui sape complètement l’équilibre précaire
du système démocratique libéral en ce que « les élections démocratiques ne servent plus que
de façade à la domination d’élites qui se reproduisent de manière incestueuse »34 Ce
néolibéralisme fournit un bon exemple de gouvernement technocratique en ce sens que, selon
Feenberg, chaque acteur s’individue en tant qu’il est un nœud fonctionnel dans le réseau.

‘’contre-coups’’ ». Il est une différence, c’est que pour Feenberg In : LYOTARD Jean-François, La conditions
postmoderne, Paris : Les éditions de minuit,2009, p.33
33
HABERMAS Jürgen, « Trois versions de la démocratie libérale » In : Le Débat
2003/3 (n° 125), Paris : Gallimard url : http://www.cairn.info/revue-le-debat-2003-3-p-122.htm (consulté
le 17/07/2012)
34
Ibid.
19
Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

Ainsi le libéralisme suppose-t-il une conception atomistique de la société par laquelle se


constituent des groupes, comme autant de sous-réseaux.

Par contraste, la tradition républicaine ne se fonde plus tant sur des droits subjectifs
mais sur un droit objectif qui doit s’imposer de façon homogène aux sujets de droit qu’il
constitue sur le mode de l’interpellation juridique. Le principe qui guide est celui de la
« souveraineté populaire » qui n’est autre qu’une forme d’auto-gouvernement du peuple par
lui-même. Le but étant, par la force de la loi garantissant la liberté positive de participation, de
produire des « sujets politiquement responsables d’une communauté de sujets libres et
égaux. »35 Elle suppose donc des processus inclusifs en vue de promouvoir la participation à
la formation de l’opinion et de la volonté. De façon analogue, chez Feenberg la notion
d’intérêt de participation permet d’inciter les acteurs à participer à l’élaboration ou au
processus de délibération concernant les controverses techniques. Idéalement, le système
républicain suppose que que ce soit le tout de la société qui s’auto-détermine. Les sujets
supposés sont donc collectifs. Dans le système républicain, on pose cependant la question des
minorités.

A propos du modèle républicain, les contre-révolutionnaires ne se trompaient pas


lorsqu’ils critiquaient « le caractère impérialiste de la totalisation nationale dans la forme de
l’Etat » 36 républicain. En effet, comment une loi issue d’une majorité supprimerait-elle le
dissensus qui donné lieu à la controverse dont la scelle la clôture ? Aussi, le caractère idéaliste
de la notion Rousseauiste de « volonté générale » apparait-il dans les problèmes liées aux
diversités ethniques et culturelles. Quant à l’approche libérale, Habermas juge que « cette
séparation de l’appareil d’Etat et de la société ne peut jamais être surmontée, mais seulement
compensée par le processus démocratique. »37 Dans les deux cas, la politique sera
exclusivement pensée en direction d’une certaine forme de gouvernement étatique : que ce
soit sur le mode de la protection de la sphère individuelle contre le caractère intrusif de l’Etat,
comme dans la conception libérale ; ou bien, chez les républicains, sur la nécessité de
préserver l’appareil d’Etat contre les effets privés de « capitalisation de pouvoir », pour

35
HABERMAS Jürgen, « Qu’est-ce qu’une politique délibérative ? ». In : L’intégration républicaine :
essais de théorie politique. Paris : Fayard, 1998, p.261
36
FOUCAULT Michel, « Il faut défendre la société » Cours au collège de France, 1973, Paris :
Gallimard, 1997, pp.208-209
37
HABERMAS Jurgen, loc. cit. p.268
20
Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

reprendre De Certeau. Car une fois dépassé un seuil, ce pouvoir capitalisé risquerait de
contester la validité même de la volonté générale. Mais n’est-ce pas sur ce mode que se
maintient le pouvoir technocratique dans la forme de gouvernement néolibéral ? Quoi qu’il en
soit, pour Habermas, le modèles républicains et le modèle libéral s’oppose l’un à l’autre.

Or se pourrait-il, comme a tenté de le montrer Michel Foucault, qu’au lieu de deux


modèles antagonistes, nous ayons affaire à deux formes de gouvernement complémentaires :
« deux types économico-juridiques de sociétés de société qui se sont constitués et qui sont
entrés en rivalité l’un avec l’autre pour l’administration et la prise en charge de l’Etat »38 ?
C’est ce qu’il appelle l’autodialectisation du discours historique par laquelle la forme urbaine
de gouvernement centrée, positivement ou négativement, sur l’Etat tend à s’universaliser.

Mais qu’est ce qui fait la légitimité de ces deux formes de gouvernement ? Pour
Habermas, la loi ne se suffit pas elle-même, elle suppose une forme de normativité qui la
ratifie. Aussi, qu’est-ce qui justifie les normes ? Non pas une autre norme, mais un test
répondant au principe de publicité kantien : « elles doivent résister à un test d’universalisation
qui examine ce qui est également bon pour tous »39. Aux deux modèles politiques qui scindent
l’espace politique (étatique) en deux, Habermas ajoute un troisième qu’il qualifie de politique
délibérative, dont la pensée est transversale aux deux premières. Aussi est-elle toujours déjà
en germe et présupposée par les deux grandes forems de gouvernement – libéral ou
républicain. Ce processus délibération ne se pourtant fonde plus sur la contrainte des lois, de
l’appareil d’Etat ou sur le fonctionnement des marchés mais sur une théorie procédurale de la
discussion :

Les procédures et les présuppositions de la communication, propres à une formation démocratique de


l’opinion et de la volonté, fonctionnent comme les écluses les plus importantes de la rationalisation
discursive des décisions prises par un gouvernement et une administration liés par les lois et la
justice. Rationalisation signifie ici plus que simple légitimation, mais moins que constitution du
pouvoir.40

Entre les différents intérêts libéraux et l’entente éthico-politique républicaine, la théorie


de la discussion renvoie à la condition de possibilité même du politique, c'est-à-dire ce qui
permet de produire les raisons à partir desquelles il devient possible de juger la valeur des

38
FOUCAULT Michel, loc. cit. p.209
39
HABERMAS Jürgen, Droit et démocratie. Entre faits et normes. Paris : Gallimard , 1997, p.172
40
HABERMAS Jürgen, « Qu’est-ce qu’une politique délibérative ? ». loc. cit. p.271
21
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loisn des compotements, etc. La procédure délibérative qui a lieu dans les espaces publics doit
être dite « neutre » en ce sens qu’elle ne présuppose aucun jugement axiologique. En même
temps les acteurs y participent avec tout le poids de leur vie. Le cours de la discussion, les
traductions dans le langage de l’universel, doivent assurer le filtrage et le tri et la
reconstruction des questions susceptibles d’être portées à la discussion des institutions
politique légales. En ce sens, « nous devons accepter de nous engager dans une pratique
d’entente dont les procédures et les conditions communicationnelles ne sont pas à notre
discrétion »41. Dés lors,

[l]a raison pratique n’investit plus les droits de l’homme universels ou la morale sociale concrète
d’une communauté déterminée, mais les règles de discussion et les formes d’argumentation qui
empruntent leur contenu normatif à la base de validité de l’activité orientée vers l’entente, et donc en
dernière instance à la structure de la communication au moyen du langage et à l’ordre irremplaçable
d’une socialisation qui s’est opérée au moyen de la communication.42

Du fait même qu’ils parlent, les hommes produisent de l’entente. Or cette entente repose
elle-même sur une reconstruction qui bien que « toujours faillible et éventuellement fausse,
n’affecte pas le savoir toujours déjà opérant. C’est pourquoi nous pouvons supposer que la
pratique de l’argumentation constitue un foyer dans lequel les effets d’entente déployés par
les participants d’une argumentation, quelles que soient leurs différences d’origine,
convergent au moins intuitivement. »43 Cette reconstruction habermassienne, qui recouvre
l’équivocité et l’ambivalence des rapports sous un voile d’univocité rationnelle, est analogue à
ce que Feenberg qualifie de simplification dans le cadre des techniques et que Latour nomme
purification. Ce processus d’appauvrissement tend à masquer les petites différences qui se
retrouvent ainsi reléguées dans la vase de l’histoire, à moins qu’elles ne parviennent à
retraduire leurs propres intérêts dans la grammaire de l’universel, recodée en règles
procédurales, mais qu’on présuppose comme seul valide. Cependant, remarque Judith Butler,
affirmer « que l’universel n’a pas encore été formulé, c’est insister sur le fait que ce ‘’pas
encore’’ est propre à la compréhensions de l’universel lui-même : ce qui reste ‘’irréalisé’’
dans l’universel constitue son essence. »44 En somme les entités universelles susceptibles de
mettre tout le monde d’accord sont fonction d’une manière de poser le problème qui les

41
HABERMAS Jürgen, Droit et démocratie. Entre faits et normes. loc. cit. p.336
42
Ibid. p.321
43
Ibid. p.337
44
BUTLER Judith, Le pouvoir des mots. Discours de haine et politique du performatif, Brezje : Editions
Amsterdam, 2008, p.129
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Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

requirert comme leur solution nécessaire. On comprend que dans ce cadre certains soient
réticents à ce qu’on change les données du problème, puisque cela induirait une posture
minoritaire, pour ne pas dire singulière, donc irréductible, et qui ne se laisse pas capturer dans
une dialectique du général et du particulier sans faire éclater le processus de falsification que
ce dernier suppose.

Aussi, bien que Habermas précise que « la conception de la démocratie que développe
la théorie de la discussion rejoint l’approche distanciée des sciences sociales, pour laquelle le
système politique n’est ni le sommet ni le centre, ni même le modèle structurant de la société,
mais un système d’action parmi d’autres »45, c’est pourtant sur ces mêmes institutions que
cette théorie vient se greffer, non plus comme ce qui vient justifier rationnellement une
situation politique, mais en déterminant la condition même de possibilité de toute
justification, à savoir l’entente intersubjective qui, du fait qu’elle suppose la parole commune,
se trouve toujours déjà prise dans un procès d’universalisation. En ce sens que la délibération
est comme le filtre toujours déjà à l’œuvre qui permet à la sphère politique d’être enrichie
« des ressources du monde vécu – autrement dit d’une culture politique […] - ressources qui
se constituent et se régénèrent en grande partie spontanément et qui, en tout cas, ne tolèrent
guère les interventions de l’appareil politique. »46 Mais inversement, la politique ne tolère
guère les interventions spontanées des problèmes de la sphère privée, à moins que ce
problème n’ait été retraduit dans le langage de l’universel. En ce sens, « l’Etat de droit ne peut
poursuivre les opérations d’intégration du droit formel, qu’à un niveau réflexif. Autrement dit,
l’intégration sociale opérée au niveau politique doit passer par le filtre de la discussion. »47

Les procédures délibératives dans l’espace public sont des écluses qui permettent
d’irriguer l’appareil d’Etat et le système technique avec d’un flux de questions issues du
tumulte de la vie publique. En même temps, l’écluse filtre et en trie les problèmes susceptibles
d’être discutés en passant les revendications singulières au crible de l’universel. Cela permet
ainsi d’éviter les débordements excessifs qui risqueraient de déstabiliser l’équilibre du
système étatique. En retour, l’appareil d’Etat et les systèmes techniques d’experts déversent
dans la vie publique des eaux ainsi purifiés qui sont toujours susceptibles de générer de

45
HABERMAS Jürgen, Droit et démocratie. Entre faits et normes. loc. cit. p.327
46
Ibid.
47
Ibid. p.344
23
Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

nouvelles controverses. L’écluse est donc comme un élément qui abolit la différence en
l’instaurant. Il semble en effet qu’elle enferme le processus de complication dans une boucle
qui se répète en recodant les différences dans un langage rationnel à prétention universelle et
qui tend au rassemblement dans le même. Mais ce faisant cette interface instaure également
cette différence qu’elle tend à annuler. En ce sens ne retrouvons-nous la forme de la
domination décrite par Foucault comme « une situation stratégique plus ou moins acquise et
solidifiée dans un affrontement à longue portée historique entre des adversaires » caractérisés
par « leurs effets d’entrainement réciproque. » ?

La norme qui est dite, écrite ou fondue dans l’acier, pensée dans la forme de loi ou
comme objet technique, suppose des médiateurs ou des dispositifs dont la contrainte exercée –
en contrebande ou par voir officielle – permet de maximiser les chances d’obéissance.
Cependant, cette matérialisation écrite ou institutionnelle de la norme rigidifie ce qui était en
mouvement dans la controverse. L’appel à l’universalisme permet de recouvrir le doute
d’arbitraire que laisse planer cette forme de rigidifiassions dés lors que les exclus le sont
désormais pour de bonnes raisons. Aussi, cette crispation de la relation induit-elle
l’assujettissement des minorités, dont le mode d’interpellation s’inscrit désormais dans une
forme de domination. Ces derniers se retrouvent systématiquement capturés par des
alternatives infernales : soit ils rectifient leurs comportements par la reconstruction, en se
conformant aux réquisits d’une raison de sens commun qu’ils récusent par ailleurs ; soit ils
s’effacent définitivement dans le non-être politique qui de facto rend leur parole à
l’illégitimité de la voix est singulières. Comme exemple de reconstruction, il suffit de jeter un
œil à la manière dont Habermas justifie la désobéissance civile. Celle-ci « s’appuie […] sur
une compréhension dynamique de la Constitution comme projet inachevé »48. Du point de
vue juridique, ou bien la désobéissance confirme le système juridique et la forme de
gouvernement qu’elle induit ; ou bien elle n’est pas ! Quelle peut bien être la raison de la
contestation si ce qu’elle vise doit aller dans le sens commun ? Dans les traits de l’universel,
le citoyen universel s’exclame et l’intellectuel spécifique se tait! Cui bono.

Mais est-ce le sens le plus profond que l’on peut accorder à la contestation ? Quelles
pratiques politiques sont susceptibles d’accorder l’importance requise aux minorités - qu’elles
soient humaines ou non-humaines? Comment penser la controverse dans sa radicalité sans la

48
Ibid. p.411
24
Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

nier aussitôt au nom d’un intérêt plus grand nécessitant l’ordre et la discipline? Si l’on ne
commence pas par questionner le cercle anthropologique à partir duquel nous posons nos
problèmes, est-ce qu’on ne risque pas d’être aveugle aux autres possibles en répétant, encore
et encore, les mêmes structures de domination? Jusqu’où tenons-nous l’épreuve de la
contestation ? Jusqu’à quel point nos vérités les plus fondamentales valent-elles d’échapper à
l’épreuve de l’altérité, rencontrée dans la forme de l’autre monde, de la vie autre ou de l’être-
autre ? Car, comme l’écrivait Michel Foucault, « la contestation n’est pas l’effort de la pensée
pour nier des existences ou des valeurs, c’est le geste qui reconduit chacune d’elles à ses
limites, et par là à la Limite où s’accomplit la décision ontologique : contester, c’est aller
jusqu’au cœur vide où l’être atteint sa limite et où la limite définit l’être. Là, dans la limite
transgressée, retentit le oui de la contestation, qui laisse sans écho le I-A de l’âne
nietzschéen. »49

49
FOUCAULT Michel, Préface à la transgression. Hommage à Georges Bataille. Suivi de Ceci n’est pas
une préface, de Francis Marmande. Clamecy : Lignes, 2012, p.21
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Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

Index

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Brezje : Editions Amsterdam, 2008, p.220
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FEENBERG Andrew, (Re)penser la technique. Vers une technologie démocratique.
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FEENBERG Andrew, « Marxism and the critique of social rationality : from surplus
value to the politics of technology ». In : Cambridge Journal of Economics. Jan 2010,
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FEENBERG Andrew, « Modernity theory and technology studies : reflections on
bridging the gap ». In : Modernity and Technology, MIT Press, 2003, pp.73-104
FOUCAULT Michel, « Il faut défendre la société » Cours au collège de France, 1973,
Paris : Gallimard, 1997, pp.208-209
FOUCAULT Michel, Dits et écrits II, 1976-1988. Paris : Gallimard, 2005, 1735p.
FOUCAULT Michel, Préface à la transgression. Hommage à Georges Bataille. Suivi
de Ceci n’est pas une préface, de Francis Marmande. Clamecy : Lignes, 2012, p.21
HABERMAS Jürgen, « Trois versions de la démocratie libérale » In : Le Débat
2003/3 (n° 125), Paris : Gallimard, 192p. url : http://www.cairn.info/revue-le-debat-
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LATOUR Bruno, Changer de société, refaire de la sociologie. Paris : La Découverte, 2010,


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LATOUR Bruno, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique.
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http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_0751-
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Jeffrey Tallane – ULB Aout 2012

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LATOUR Bruno, « Une sociologie sans objet ? Remarques sur l’interobjectivité ». In :
DEBARY Octave et TURGEON Laurier (dir.), Objets et Mémoires. Paris et Québec :
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LATOUR Bruno, « La société comme possession – la preuve par l’orchestre. » In :
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REVEL Judith, Foucault, une pensée du discontinu. Paris : Mille et une nuits, 2010,
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