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Musique

Arvo Pärt, le funambule de Dieu


François Huguenin publié le 28/09/2017

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© PEETER LANGOVITS/alchetron.com

Le compositeur estonien de 82 ans est l'un des trois


lauréats 2017 du prix Ratzinger, avec les théologiens
allemands Theodor Dieter et Karl-Heinz Menke . Pour
la première fois, le « Nobel de théologie » revient donc
à un musicien. Mais pas n'importe lequel... L'essayiste
François Huguenin revient sur cette distinction.

Il est donc prix Ratzinger, lui, l’orthodoxe, aux côtés d’un luthérien et d’un catholique.
Un musicien lauréat d’un prix de théologie, c'est encore plus gonflé que Dylan avec le
Nobel de littérature ! Beaucoup ont exulté à cette nouvelle, tant Arvo Pärt, compositeur
estonien déclenche les passions de mélomanes fatigués de certaines musiques
contemporaines. Mais un musicien prix Ratzinger, même si cela honore le goût profond
de Benoît XVI pour la musique, voilà une nouvelle qui mérite une explication.

Arvo Pärt c’est d’abord un enfant prodige de la musique dans l’immense URSS, qui
adopte la musique sérielle avant de connaître une crise d’inspiration à partir de 1968.
Durant une traversée du désert de huit ans, il étudie le plain-chant grégorien, et quitte le
luthérianisme pour l’église orthodoxe. Entre 1976 et 1978, il compose trois chefs
d’œuvre – Für Alina, Fratres et Spiegel im Spiegel – inventant le style tintinnabuli, qui
caractérise son écriture. Revenant à des compositions mélodiques, ce style évoque les
clochettes (tintinnabules) et, plus précisément, renvoie à une utilisation principale des
trois notes de l’accord parfait d’une gamme. Il est marqué par un retour à la simplicité,
retrouvée dans les sources médiévales de son inspiration, venant stopper la vrille
infernale d’une musique contemporaine de plus en plus compliquée et inaudible par le
plus grand nombre.
La musique d’Arvo Pärt est entièrement spirituelle, comme celle de Bach le fut en
son temps, qu’il s’agisse de pièces sacrées ou réputées profanes. Chez Bach, les sonates
pour violon et clavecin ou les sonates en trio sont aussi spirituelles que les cantates.
Pour ma part, dans ma participation au mystère divin, je n’ai jamais été autant rejoint
par une musique de communion que le jour où j’ai entendu Spiegel im Spiegel pour
violoncelle et orgue à la chapelle du couvent des Carmes d’Avon. Là, dans la procession
communautaire vers les saintes espèces, l’émotion musicale toucha ce lieu inviolable de
la Rencontre.

Sa musique semble sortir des profondeurs du néant, habiter un espace-temps où le


silence a toute sa part. J’y vois volontiers une mise en forme de la présence de Dieu
dans nos vies.

Oui, tout est spirituel chez Pärt. N’importe qui peut l’écouter sans se sentir exclu. Le
mélomane fait l’expérience d’une perte de la notion du temps, avec le développement de
ces grandes lignes musicales qui émergent du silence pour le retrouver, en se déployant
en arabesques infinies qui enveloppent ou submergent. La musique semble sortir des
profondeurs du néant, habiter un espace-temps où le silence a toute sa part. J’y vois
volontiers une mise en forme de la présence de Dieu dans nos vies : un Dieu qui peut se
faire silence, un Dieu qui joue souvent dans le registre de la discrétion, mais qui sait
aussi déployer son amour et sa tendresse avec une ampleur subite qui nous place,
comme dit le psaume « à l’ombre de ses ailes », tandis que nous tintinabulons dans nos
fragilités, nos blessures, nos souffrances. On a dit à juste titre que cette écriture évoquait
le silence de la Vierge Marie au pied de la Croix, et c’est évident dans le Stabat Mater.
Mais c’est aussi le silence de la Vierge accueillant le Verbe fait chair.

Il y a dans la musique de Pärt une présence mystérieuse qui vient se déposer dans
l’âme de celui qui écoute, une rencontre entre l’infiniment grand que ces nappes sonores
étirées viennent symboliser (Cantus in memory of Benjamin Britten) et notre humanité
marquée par la finitude que figurent ces notes qui se répètent dans des séquences toutes
simples. Cette présence invite, sur le modèle de Marie à l’Annonciation, à la
disponibilité sans laquelle la rencontre avec Dieu ne peut se faire. Une présence simple,
à l’image d’une musique qui refuse les effets jusqu’à ne pas moduler.

En ce sens, la musique de Pärt qui émeut aussi bien croyants et incroyants,


prédispose à l’intériorité. Et nous savons bien, depuis Augustin, que c’est à l’intérieur
de notre cœur, dans l’espace de silence que nous y ménageons, que nous pouvons
rencontrer Dieu qui nous y attend. La musique d’Arvo Pärt peut nous y conduire comme
une amie et, comme par effraction, nous faire goûter une sérénité inattendue et joyeuse
qui nous est donnée par pure grâce.