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SCEPTICISME

1. Signification du scepticisme ancien


• Données historiques
• Divergence des traditions
• Le phénoménisme grec
• Evolution du relativisme
• Les nouveaux sceptiques

2.Les avatars du scepticisme


• Histoire de l’histoire du scepticisme
• Christianisme et scepticisme
• Rationalisme et sceptzcisme

Le terme de scepticisme a fini par désigner aujourd’hui, dans la langue commune, une
attitude negative de la pensée. Le sceptique passe volontiers non pas seulement pour
un esprit hésitant ou timoré, ne se prononçant sur rien, mais pour celui qui, quoi qu’il
arrive ou quoi que l’on puisse dire, se refugie dans le denigrement. Aussi croitn encore
que le scepticisme est l’école u refus et de la dénégation agressive. n réalité, et par son
étymologie même skepsis signifiant en grec « examen » scepticisme s’interdirait plutôt
toute osition tranchée, à commencer méme ar celle qui consisterait à affirmer, bien
vant Pyrrhon et comme l’abdêritain létrodore, que nous ne savons qu’une mie chose
que nous ne savons rien. es sceptiques se qualifient eux-mêmes e zetetiques, c’est-à-
dire de chercheurs; ‘éphectiques’, qui pratiquent la suspension du jugement;
d’aporétiques, philophes de l‘embarras, de la perplexité et e l’issue non trouvée. De
plus, les historiens latins et grecs de la philosohie sceptique, comme Aulu-Geile,
Sextus Empiricus et Diogêne Laërce, maintiennent une distinction très stricte entre les
académiciens, qui soutiennent la impossibilité de rien connaitre, et les sceptiques, qui
prennent la vie et l’expérience pour criteres de leur conduite. our comprendre le
scepticisme, ii faut onc répondre successlvement à ces eux questions En quoi le
scepticisme icien a-t-il consisté?Pourquoi le scepcisme a-t-il, dans l’histoire de la
philo)phie, étê méconnu et trahi dans son ttention et sa portée?

1. Signification du scepticisme ancien

Données historiques
Le fondateur du scepticisme grec est Pyrrhon n du iv~ s. av. J.-C.). II p’a laissé aucun
rit philosophique. Né à EIis, petit bourg du Péloponnêse, ii y vécut d’abord comme
peintre, puis se convertit à la philosophie. principalement sous l’iníluence
d’Anaxarque, 00 abdéritain. en compagnie duquel ii suivit Alexandre le Grand lors de
la campagne d’Asie. De retour à Elis, ii fonda une école philosophique qui lui valut
une grande reputatron auprês de ses concitoyens. II vivait pauvrement et sirnplement
en compa~nie de sa sceur, Philista, qui exerçait le metier de sage-femme. Son
historiographe tardif, Antigone de Caryste, a exprimé en langage anecdotique
l’indifférence d’âme, l’impassibilité et la mattrise de soi qui étaient les siennes. II eut
pour élêve Timon, auteur de plusieurs ouvrages co vers et en prose les Si/les (Ou
Regards louches; le ~rbe « sillaniser »signifie désormais o se livrer à une critique
acerbe »), les Images ; un dialogue, le Python (jeu de mots sur Pyrrhon?); deux traités
en prose Sur les sensations et Contre les physiciens. Mais son muvre n’est que très
fragmentairement connue.
L’école sceptique c000ait une éclipse qui équivaut à une disparition. Une certame
forme de scepticisme est alors pratiquée par les néo-académiciens Arcésilas (premiêre
moitié du in~ s. av. J.-C.), scolarque de la moyenne Académie, et Carnéade (fio du me
s., début du u~ s. av. J.-C), chef de la nouvelle Académie (cf. ACADEMIE).
Ensuite, l’école renait grâce à l’activité dVEnésidême dont l’muvre est três bico
connue, mais dont la vie l’est tellement peu que l’on hésite sur l’époque oü ii vécut
(fut-il contemporain de Ciceron ou vécut-il un siêcle plus tard?) et le lieu oü ii
enseigna (Alexandrie ?). Après lui, la figure la p]us marquante est ceile d’Agrippa, de
la carnere duque] on ne c000ait rico, sinon les cinq arguments que lui attribue Diogêne
Laêrce. Vient ensutte Sextus Empiricus, le grand historien du scepticisme, dont 00 ne
sajt pas 000 plus quand et oü ii a vécu (entre le début do o’ s. et la seconde moitié do
in~ s. apr. J.-C., sans doute co Grêce, quoiqu’il paraisse c000altre assez bien, outre
Athênes, Aiexandrie et Rome). II appartenait à l’école enlpirique, le mot (( empinque
» etant presque synonyme de médecin. Cette école avait été remise en honneur par le
médecin Ménodote de Nicomêde, disciple d’Antiochus de Laodicée. L’histoire do
scepticisme ancien s’achève au III’ siêcle.

Divergence des traditions

Le scepticisme grec est bico connu, principalement par le témoignage de Sextus Empi-
ricus, dont les ouvrages expQsent en détail l’intention et les arguments. A peu près à
la même époque, Diogêne Laêrce consacre une part importante du livre IX de ses Vies
àl’école pyrrhonienne. Ensuite, Eusêbe de Cêsarée (début do iii’ s•) rapporte, dans sa
Préparation évangélique (xiv, 18), 00 assez long témoigna~e relatif à Timon et
conservé par un pêripateticien de Messêne, Aristoclês, qui etast presque 500
contemporain. On voit donc que les sources relatives au scepticisme ancsen sont
extrêmement tardives, puisque la doctrine n’co a étê fixée que cinq siêcles plus tard.
Les sources latines com tent lo chapitre des Nuits attiques d’Aulu-(~elle (début diu
w~ s. apr. J.-C.) qui utilise Favorinus, Gaulois d’ArIes, contemporain d’Hadrien, et
qui maintient une distinction entre sceptiques et académiciens.
Reste Cicéron. Comme souvent, Cicéron est notre source la plus anciennc co matiêre
d’histoire de la philosophie antique. De même que l’exposé de Caton dans le De
Finibus constitue le plus ancien exposé d’ensemble do stoicisme, de même les Acadé-
miques et, à 110 degré moindre. les Tusculanes contiennent un certain nombre
d’informations relatives aux aspects moraux do pyrrhonisme et aux aspects
êpistémologiques de la philosophie académique. Mais il faut limiter l’irnportance du
témoignage de Cicéron pour trois raisons. D’abord, ii est, bien que le plus ancien, déjà
lui-même fort tardif. D’autre part, Cicéron ne connait pas Ie mot grec
, pas plus qu’il n’use du mot latin scepticus (non classique); donc ii
ne saurait envisager vraiment le scepticisme. Enfim, ii pane surtout d’Arcésilas et de
Carnéade, dont ii connait les polémiques avec le stoYcien Chrysippe; or ii est três
difficile d’admettre que cc qu’il prête à Arcésilas et à Carnéade puisse valoir aussi
pour les disciples de Pyrrhon.
Comme souvent dans l’histoire de la pensée antique, on se trouve devant des
traditions fixées tardivement; l’auteur, qui retranscnit l’opinion d’anciens ou de pré-
décesseurs, recompose la thêse qu’il leur prête. Connaitre dans sa pureté une thêse
ancienne, fragmentaire et retramscnite aprês coup, est une tâche à laquelle il faut
renoncer. Cependant, en ce qui concerne l’histoire du scepticisme, l’impossibilité de
trancher d’une maniêre absolument décisive entre telle ou telle tradition compo~e des
conséquences philosophiques incalculables. Si l’on adopte lepointdevue cicéronien, et
cela bien que Cicéron soit le seul auteur ancien à le souten ir, on est condamné à faire
des sceptiques des philosophes qui affinnent avec force qu’on me peut rien connaitre.
Les Académiques sont la source de ceux qui, comme Sénêque, Saint Augustin, Hume,
Kant ou Hegel, présentent du scepticisme ancien l’image d’un nihilisme radical. Em
revanche, si l’on adopte le point de vue grec d’Eusèbe, de Sextus Empinicus ou de
Diogêne Laerce, le scepticisme est au contraire une philosophie dont le cnitêre repose
sur la vie, sur l’expénience et sur le phénomêne, à la seule exclusion deS spéculations
dogmatiques. Comme disent Sextus Empinicus (Hypotyposes pyrrhoniennes, mi, 179)
et Diogêne Laêrce (Vies, ix, 104), « le feu, qui par essence brúle, procure à chacun la
représentati~n d’être brülant ». On voit alors, dans cette perspective, que la
signification du scepticisme devient tout à fait différente de celle dun prétendu
nihilisme qui conduirait les hommes à l’indifférence et à l’inactjon. Mais alors deux
questioms se posent
Pourquoi le scepticisme grec s’est-il construit comme un phénoménisme? Pourquoi
ensuite un contresens a-t-il été commis touchant sa signification vénitable?

Le phénoménisme grec
L’importance conférée par le scepticisme au concept de phénomêne (cf.
PHÉNOMàNE) se mesure à la parole de Timon « Le phériomêne l’emporte sur tout,
partout oü il se trouve » (Sextus Empirícus, Contre les logiciens, i, 30; Diogêne
Laêrce, Vies, ix, 105). Au départ, ce concept n’est pas àproprement panler
phi1osophi~ue, mais bien plutôt physique. Par phénomene, les auditeurs du sophiste
Protagoras ou les lecteurs de Platon entendent une réalité physique, c’est-à-dire une
image faite d’air et de lumière, qui joue dans le processus de la vision um ràle
dêterminant. Contrairement aux savants des Tcmps modernes qui ont coutume, aprês
Kepler et Descartes, de comparer l’cail au dispositif optique de la chambre noire,
l’Antiquité grecque fait intervenir dans la production de la vision un double flux
lumineux l’objet émet ou réfléchit de la lumiêre, mais em mame temps l’~il voyant
émet un rayonnement qui part à la rencontre de celui que l’objet est em train
d’émcttre. Cette concunrence des deux fiux rcquiert um milieu transparent ou
diaphane, comme l’air lorsqu’il fait jour ou lorsque les ténêbres me le rendent pas
opaque. ~e la rencontre de ces deux rais lumineux nait um corps, ou objet maténiel,
donc um pnoduit mêdiat, une sorte de moyen terme visible, qui
ponte le nom de phénomêne, désignant la nature Iumineuse de la représentation. II
s’ensuit une double conséquence. D’une pan, l’objet n’est jamais saisi ou appréhendé
selon sa nature propre ou tel qu’il est em lui-même. lei est le sens que Sextus
Empinicus donne à l’ancienne formule d’Anaxagore « Les phénomênes sont la vision
de cc qui demeure caché. a Le phénomêne est donc comme um masque ou um écran
qui s’interpose entre l’objet et I’xil le visible est cc qui dissimule le réel devenu
invisible. D’autre part. te phénomène contiemt toujours quelque chose qui appartient
au sujet; c’est pourquoi um cail injecté de sang engendre um phénomêne rouge et
pourquoi l’~il de l’icténique voit tout em jaune. Ainsi tout est relatif, cc qui revient,
comme Anistote le dit de Protagoras, àconsidêrer que les phénomênes sont le cnitêre
et la mesure de toutes choses.
Lorsqu’on interprête philosophiquement une telle physique de la vision, on est
amené à estimer que la réalité empinique de l’objet me saurait constituer une donnée
absolue et que la connaissance s’accomplit relativement au sujet qui concourt à la
comstituer. Ainsi, au temps de Pyrrhon, la physique ~recque place te philosophe
devant l’alternative sulvante puisque la réalité empinique n’est pas une réalité em sai
saisissable, il faut affirmer ou bien qu’il m’y a pas de science possible à laquelle se
rêduise la sensation. ou bien 1ue la science porte sur une réalité intelli~ib e; et tel]e est
la derniêre solution envisagee par Platon. Mais, dans te premier cas, qui est celui de
l’empinisme stnict, les phénomênes constituent te seul cnitêre auquet on puisse
légitimement se tenir. Par conséquent, il ne reste plus qu’une chose à faire prendre la
sensation pour guide — c’est cc que font les cyrénaïques — ou prendre la vie pour
guide
— c’est cc que font les pyrrhoniens. Si l’on em croit limam, d’aprês cc qu’imdique
Eusêbe, te fait de constater que les choses me manifestent visiblement ou
phénoménalement aucune différence absolue entre elles et échappent é~alernent à la
certitude et au jugement qui pretend les connaitre absolument nous permet de
demeurer sans opiniom et sans penchant, d’échapper à tout ébranlement ou trouble de
l’âme, de naus borner àdire de chaque chose qu’elle n’est pas plus ceci qu’elle n’est
cela, ce qui conduit a l’aphasie et à l’ataraxie (Eusèbe, op. cit., xlv, 18). Par
conséquent, le scepticisme ancien n’est pas un refus de la science ou du savoir, il est,
au contraire, solidaire du développement de la physique de la perception.

Évolution du relativisme

Ccpendant, te in~ siêcle avant J.-C. est marquê par um bouleversement profond
touchant la théonie de la perception, et les pnincipaux responsables de cette évolution
scientifique sont les stoiciens. Zénon et surtout Chrysippe se distinguent de leurs
prédécesseurs sur deux points essentiels.
D’une pan, ils refusent absolument d’admettre, comnie Platom ou Aristote, l’exis-
tence de réalités intelligibles, même conçues comtne immanentes à l’objet empinique.
lis se présentent comme des empinístes au sens stnct. C’est pourquoi ils sont
nominalistes, tenant les concepts pour des abstractioms et développant une lo~tque
oniginale, qui abolit les classes et qui prefigure la lo~ique propositionnelle des
Modernes. Aimsi, ils donnent raisom apparemment aux pyrrhomiems contre Platon.
Disons encare ~ue la fim du Iu~ siêcle est marquée par te tnomphe de la pensée
empirique.
Mais, d’um autre câté, les stoiciens rejettent aussi l’ancienne physique phénomênale.
lIs considêrent, em effet, la sensat iam comme une pure et simple affection comçue
selon te modêle de l’empreinte laissée sur l’âme par
t’objet exténieur. Certes, l’empreimte me se confond pas avec la réatité empinique de
celui-ci. Donc la sensation me saisit riem de l’objet exténieur etle est passive. Mais,
em même temps que l’âme reçoit la sensation, elle imagine spontanément et
soudainement la cause de la semsation; et c’est pourquoi l’imagination est dite
compréhensive, parce que percevante de la cause dont la sensation est l’effet. Comme
om le vait, les stoiciens tournemt la difficulté soulevée par te statut physique du
phénomêne, et l’om comprend du même coup que, dans cc cantexte difi’érent et
renouvelé, des polémiques se soient déveIoppées entre les stoïciens et les tenants de la
mouvelle Acadêmie.
C’est à cette date que doit se situer l’interventiom d’~mêsidême. San refus du
dogmatisme stoTcien consiste, pour l’essentiel,àcnitiquer la théonie de la
rcprésentation compréhensive, c’est-à-dire la possibiité pour t’âme d’imaginer
carrectement et spontanémemt la cause de la sensation qu’elle éprouve, em utilisant,
selam um registre philosophique, l’ancien modêle physique pénimé faurni par le
cancept de phénomene. C’est pourquai il dêveloppe une série d’arguments destinés
àexalter te relativisme et à montrer que bate représemtation, prétendument comprêhen.
sive, me peut pas percevoir l’essemce de la chose. Ces arguments sont comnus soas te
mom des Dix Tropes, ou Modes, d’2Enêsi-dême, et c’est teur exposé qui, dans les
anciemmes Encyclopédies (par exemple, celle de Diderot et d’Alembert), canstitue te
point central de l’exposé dcs thêses sceptiques. Pour notre pan, naus naus bornerons
àprêsenter les conclusioms auxquelles maus a conduit t’étude de ces tropes.
Les tropes dits d’~nésidême sont canoas par trais exposés successifs et un
témoignage complémentaire. La ptus ancienne version est celle dannée par Philon
d’Alexandnie (De l’ivresse, 171-202), et elle comprend huit trapes. Lc premier trope
soutigne la diversité des animaux et des organes des sens. 11 s’ensuit que les
sensations sont retatives au sujet qui les éprouve. Le deuxiême trape constate qu’un
même homme peut, selam les circanstances, &tre différemment affecté par um même
abjet. Le troisiême trope dénonce la relativité des circonstances, camme sante et
maladie, sommeil et veille, âge, mouvement et repos, etc., qui cancourent à l’instabi-
tité des phénomênes. Le quatniême trope souligne la relativité due aux positions, aux
distances et aux iieux. Le cimquième trape considêre la quantité et la compasition des
substamces dont les propniétês chamgent selam la formule de leur campositian. Le
sixiême trape est cetui de la relatiom. Cc mode devient te plus impartant dans J,es
versions de Sextus Empinicus et de Diogêne Laêrce, car c’est celui qui fomde te
relativisme universel. Le septiême trope relêve te caractêre mêlé des effluves em
pravemance d’um objet exténieur. Le huitiême trope constate la diversitê des
cautumes, des bis, des morales, des cra,yamces et des convictions.
A cet exposé em huit tropes que l’on remcantre chez Phitom correspond l’affirmatian
d’Eusêbe selam laque~e ~Enésidême aurait composé meuf tropes, ainsi que la
présence, chez Sextus Empiricus et chez Diogêne La~rce, de deux expasés presque
sembtables et me différant que par t’ordre des arguments, qui em revamche sont au
mombre de dix. Naus avans rêsolu cc problêmc em proposant de considérer que la
version retramscnite par Philom remvoie à um écnivaim sceptique amomyme (et
pourquoi pas au traité de limam Sur les sensations?) auquel ~nésidême aurait ajauté
um neuviême mode, celui qui, chez Sextus Empinicus et chez Diogême Laêrce,
constitue te traisiême et qui est relatif à la différence de disposition des organes des
sens. Cc n’est que pias tardivement que Favorinus aurait ajouté um dixiême argument
qui occupe la neuviême place dams l.ênumération de Sextus Empincus et consti- to ~e
Une variatiOfl peu importante sur le thême re. de la fréqUeflCe et de la rareté des
rencontres. la En tout cas, ceS argUmefltS sont destinés G.
à contesta le caractêre absolu de la connais- Si 53nce sensible et à refuser la prétention
es ~ogmatIq~. et stoicienne d’échapper à l’an- fo cien relatlvlsme. L’époque
d’iEnésidême est êt cellC du relativisme philosophique. ot C’est sans doute aussi à
cette époque que
se trouve réaffirmée la vocation morale du pl sceptiCiSme Si, comme le pense P.
Couissin, re le terme d’épochê, c’est-à-dire « suspension dc du jugement », a êté
emprunté à Zénon par aI ~ê.rcésilas et non pas formé par Pyrrhon, bien ai que l’idêe
ffit assurément présente chez le ~yrrhon lui-même, c’est le relativisme philo-
àsophique d’iEnésidême qui contribue le di maeux à définir la suspenscon du
jugement d conlme la règle non dogmatique de la vie c’ sceptique. Le sceptique
dénonce comme p. vaifles les cOflCeptiOflS nouniénales, et, refu- s sant d’exercer
dogmatiquemeflt son entende- d ment, ii se borne à constater la relativité des d
phênOiT1èflCS~ opposarit entre elles les reprê- f sentatlOflS présentes et passées et
tirant de g leur conflit argtiment pour une vie paisible c et sileflcieUSe. d
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Les nouveaux sceptzques p
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Le lieu de l’âme dans lequel s’exerce le jeu d des oppositions entre phénomênes et
nou- 1 mênes est selon ~nésidème la mémoire. A c telle repréSentatiOfl présente, on
peut o~poser e telle reprêsefltatiOfl passée, ou même l’cmagi- a nation d’une chose
future. C’est pourquoc, 1 dans la pratique du doute sceptique, l’âme e ne se trouve pas
totalement engagee. Plus c tard, on verra Descartes, convaincu de l’unité 1 de l’esprit
humain, éprouver le doute comme
une angoisse qui intéresse la totalité des facultés. Avec ~nésidème ou Sextus Empi-
ricus, au contralre, est vêcue une séparatiOn 1 entre la faculté sensitive et la faculté
d’imaginer ou de concevoir, si bien que le doutepeut devenir l’expression heureuse et
pacscble d’une imagination et d’un entendement suspendus ou, si l’on préfere,
dogmatiquemeflt mactifs. Cependant, pour parvenir à ce silence de l’entendement
placé dans l’impossibilité dc se prononcer sur la nature en soi de l’objet empirique, il
faut pouvoir disposer de remèdes appropriês et surtout socgneusement dosés, afim de
ne pas entrainer par la réfutation d’une thêse l’adhêsion de l’esprit à une thèse
contraire. C’est pourquoi les sceptiques inventent, avec Agrippa, ct pratiquent, avec
Sextus Empiricus, une nouvelle logique. Alors que, dans les écoles grecques de
philosophie, la lo~ique ou la dialectique remplisscnt une fonctcon dêfensive contre les
adversaircs du systême, ici la dialectic~ue est l’instrumcnt d’une thérapeutique
destinée à
couper l’âme en deux, c’est-à-dcre à em~~cher l’entendement de dogmatiser, tout em
aisant confiance aux sens et a la vie.
~ Les nouveaux sceptiques ont ima~iné cinq ~ arguments. Le premaer est celuc de la
discordcznce. 11 consiste à reconnaitre l’oppoSitiOrc entre les opinions et les thêses;
ainsi, dans la phrase « La neige est blanche, mais l’eau est noire », il eM impossible de
savoir quelle est essentiellement la couleur de l’eau, et ii faut sur cc pOint suspendre
som jugement. Lc deuxième argument est celui de la regresston d l’infini. II consiste à
considêrer que la preuve à laquelle le dogmatique VOudract recourar renvoie à une
autre preuve, et cela à l’infini; par exeniple prétendre
~ donner une définjtiom absolue de quelque chose expose celui qui formule cettc préten-
bom à une régression à l’infimi. puisque le defincssant demande à être lui-meme
dêfini,
L et acnsc de suite. Le troisiême argument eM celuc de la relation. 11 consiste à
constater entre eux, mais que toute représentatiOfl est
que non seulement les objets sont relatifs
toujOUrS une représentatiOfl pour um sujet et relative à Iui. Cet argumemt reprend
celui de la relation tel qu’~Enésidème l’avait exprimé. Gauche et droite, pêre et fils
sont des relatifs. Signifiant et signifié sont des relatifs. Tout est relatif, cc qui exclut
l’universalité. La formule elle-même a tout est relatif a doit être entendue au sens de «
tout naus apparact ou mous est reprêsenté selom un phênomêne relatif » Cet argument
manifeste l’hêritage philosophique de Protagoras. 11 établit um relativisme universel.
11 dénonce la prétention de l’entendement de rêférer à um certacn absolu, la
connaissance du réel. Le quatrième argument est celui de l’hypothêse. Lorsque les
dogmatiques veulent échapper au renvoc à l’imfini, ils placent au début de la chame
des raisons um indémontrable dont il convient d’admettre le caractère hypothétique.
Ainsi, c’est ce que font les géometres qui procèdent par axiomes, définitions et
postulats. Mais le sceptique refuse d’accorder cc qu’ils demandemt et d’oublier le
caractère hypothétique des primcipes sur lesquels la déduction se fonde. Ainsi la
géométrie euclidienme ou la géomêtrie stoiciemme se trouvent-elles dénoncées
comme des systèmes hypothétiques àd’autres hypothêses correspondraiemt d’autres
géométries. Le dernier argument est celui du diallèle, ou cercle vicieux. Lorsque l’om
prétend fomder circulairement une preuve sur une conséquence de cc que l’on cherche
àdémontrer, on s’expose à um cercle vicieux. Le syllogisme aristotêlicien qui prétend
dêduire de la majeure universelle a tout homme est animal » la conclusion que «
Socrate est animal a tombe dans le cercle vicieux. Car la propositiom a tout homme
est animal »est em réalitê fondée sur une cnductcom qui dêmombre tcus les hommes
connus Socrate, Platon, Dion... Par conséquemt, c’est la conclusion « Socrate est
animal a qui sert à fonder l’hypothése a tout homme est animal a, de telle sorte qu’on
tombe dans le cercle vicieux.
Jusqu’à ces dernières amnêes, certaims érudits ont été exaspérês par la
multiplicatiom des arguments que propose Sextus Empiricus, alors qu’un esprit aussí
fim que celuc d’Henri Estaemne y trouvait une grande délectation. Em fait, il faut bien
voir que cc magasin d’arguments dialectiques réunit une pharmacopée extrêmement
diversifiée, comportant des analgési~ues, des calmants et des tranquillisamts de l’ame,
rendus nécessaires par le scientisme de l’époque, c’est-ãdire la prétentiom dogmatique
à tout connaitre.
Or, de même que l’on remarquait, à propos du pyrrhonisme, combien, loin de ruiner
toute science, le doute est solidaire d’un état donné de la sciemce, de mame on
constate chez Sextus Empiricus une êvolution particulièrement signcficative. Som
dernier traité, Contre les astrologues, n’est pas dirigê contre l’astromomle
expérimentale, mais comtre lo charlatamsme des Chaldéens. 11 admet l’utilité et le
bien-fondé d’une astr000mie expérimentale perrnettant de régler les travaux de
l’agriculture et de prévoir les crues dcs fieuves. On le voit discuter les problêmes
posés par la mesure du temps au moyen d’une horloge à eau et rêfiéchir sur le
repêrage des simultanêitês. Bref, l’empirisme débouche sur dos recherches
comparables aux futures méthodes inductives de Stuart Mill et ménage la possibilité
d’édifier une science non dogma-tique, qui serait expérirnemtale.
7Bien que cela sou dct tres clacrement par les textes sceptiques, une telle afflrmatcon
peut cependant encare surprendre. Cela vient du fait qu’en matiêre de sce ticisme le
contresens parait avoir eu plus force que la vérité historique elle-même; plus exacte-
ment, c’est le contresens qui est lui-même historique, au poimt de s’imposer comtre la
lettre des textes. Par conséquent. c’est à co visage traditionnel du sceptcccsme qu il
faut maintenatlt s’intéresser.
2 Les avo tars du scepticisme

Histoire de l’histoire du scepticisme

L’histoire du scepticisme moderno cai inséparabIe de l’interprétation que les


Modernes proposemt du scepticisme amcien. Tous ceux qui se déclarent sceptiques
em um certaim sons, comme Montaigne ou Humo, lo font par référence à une certame
idée du scepticisme. Mais, par ailleurs, les amis d’um cortam scepticisrne no sont pas
les seuls à em parler et a se sctuer par rapport à l’idée qu’ils s’en font. Aussi est-il
mécessaire de défincr l’image que les grandes philosophies ont donnée du scepticiSme
ancien.
C’est là toutefois une emtreprise difficjle.
II faut em effet se livrer à une élucidatiom historique dos raisons pour lesquelles on a
ainsi successivemont presenté l’amcion scepticisme. Une telle histoire au secomd
degré, dont lo projet est de rendre compte des mêtamorphoses du scepticisme ancien,
supposerait, pour être complète, que l’om puisse temir compto à la fois de l’état de la
comnaissance dos sources à dos êpoques diverses, et de la motivation des choix
interprétatifs dont se somt rendus responsables les interprètes. 11 est clair qu’à des
époques oü les textos pyrrhoncens somt btem connus lo scepticisme est davantage
emvisagé comme um empirisme et comme um phénoménisme; cm revamche, lorsque
l’infiuemce cicéronienne est prêdominante~ c’est l’imterprêtatino académcque d’um
scepticisme négateur qui tend à l’emporter. Mais, par ailleurs, les farnilles spirituelles
auxquelles se rattachemt les interpretes oriemtent si profondément leur locture que
c’est em comsiderant leur appartemance soit au courant de pensée chrétien, soit au
courant de pemsée ratiomaliste qu’il convient schêmatiquememt d’on rendre compte
maintenaflt.

Christianisme et scepticisme

Le premier philosophe à avoir repris aux Grecs ei à avoir em quelque sorte vécu de
mouvoau l’expérience du douto est Saint Augustin. Une grande part de som muvre est
consacrée à une mise em lumiàre des raisons qu’om pourrait avoir de mettre les
connaissances humaines em douto. Lo dialogue Contre les Académiciens contient
dans sa troisiême partio lauto la matière dos raisons de doutor qui constituoront a la
viande si commumo a remâchée par la Méditation premiêre de Descartes. Cependant,
lo modèle auquel se réfêre saint Augustin m’est pas lo pyrrhonisme, mais lo d~ute
académiquo, qui offre l’exemple d’une vérité impossiblo àdécouvrir ot d’uno q,uête
destinéo à no pas aboutir. Em nutre, saint Augustin me se sent pas à l’aise dans lo
douto. Alors que la susponsion du jugement apparaiSsait voluptueuse à ~nésidêmo,
elle lo plonge dans um véritable dêsespoir devant la certitude introuvable, la
desperatio veri.
Lo scopticcsme prend chez saint Augustin trOiS caractàrOs nouveaux
premièrement, co douto est vécu. Si l’on songe au caractère vêcu que prendra lo douto
cartésien ou que revëtira la conscience malheureuse de Hegel, 00 doit reconmaitre à
saint Augustin le mérite étonnant d’inaugurer pour lo sce ticismo une fonction
franchoment nouvelle. La rajSom em ost l’impossibilité augustiniemno do sêparer los
fonctions de l’âme, aimsi que lo faisaiomt les disciplcs d’~nésidême. L’umitê de
l’esprit humain comrore au douto la dcmenscon totale d’um dêsospoir cntior.
Deuxiêmement, étant à la fois desespere ot vecu, lo douto 051 une oxpérience. Em
tant qu’oxpérience, co qui lui conf~re une intensité particulière, lo douto est passagor
eI deviont un moment. De co fait, a rec ercho sceptique cesso d’être la recherche
zêtétique dos moyens de la suspomsion, pour devenir lo momemt de la recherchc
d’une
vêrité que l’on ne possêde pas encore, parce qu’il n’est pas du pouvoir de la science de
la posséder. Ii faut remarquer ce glissement du sens grec de la recherche sceptique au
sens chrétien d’une recherche de la vérité. Troisiêmement, en même temps que le
doute ConStitue une expéflence, ii eSt néanmoins aussi un mornent, au sens
dialectique, de l’itinéraire philosophique. Le désespoir est I’expression du moment de
la nêgativité. Le doute marque dans l’itinéraire du chrétien le point de passage obligé
que constituent le séjour au purgatoire, l’épreuve nécessaire du peché, la rencontre des
ténêbres de l’erreur, dont la fonction rêvêle les insuffisances d’une science athée ou
d’une certitude non fondêe sur un Dieu garant des vêritês éternelles. Le doute est donc
Ie monlent de la négation qui transforme le savoir humain en une certitude fondée sur
l’assurance d’une foi divine. Par Ià même, I’expérience sceptique occupe dans la vie
du croyant une place privilêgiée, puisqu’elle est l’expression de l’insuffisance du
paganisme et l’affirmation déjà présente d’une certitude d’un tout autre ordre. C’est
parce que Descartes et Hegel sont, au fond, tout aussi chrétiens que Saint Augustin
que l’un propose de donner au doute seulement méthodique du Discours de la
méthode la dimension spirituelle du déseSpoir vécu des Méditations, et que l’autre
conçoit l’itinéraire de la conscience comme passant par l’instant nécessaire de l’erreur,
afim d’aboutir à une certitude fondée. Le scepticisme est l’instant de purgatoire oü la
foi désolée et perdue se dépouile des illusions sensibles, avant de dépasser l’instant de
la critique et de la quête. par l’appréhension d’une certitude devenue mébranlable,
parce que trempée lors de cette épreuve mêrne.
De là vient que le scepticisme, dont on pourrait croire s,pontanêment qu’il est rejeté
comme un péche et comme une abomination par les théologiens, est en réalité
considéré par les penseurs chrétiens comme um précieux auxiliaire de la foi opposée à
la science. L’exemple le plus net est l’usa e ascalien du pyrrhonisme, destmé à
révélerla « faiblesse de l’homme o par ses o discours d’humilité o. « Se moquer de la
philosophie, c’est vraiment philosopher [..]. Nous n estimons pas que toute la
philosophie vaille une heure de peine [...] le pyrrhonisme est le vrai. » Le scepticisme
remplit. dans les Pensées, une fonction apologét2que humilier l’intelligence, rabaisser
le savoir humain et manifester la misêre d’un entendement abandonné de Dicu.
Mais il faut souligner le caractêre au fond banal et extrêmement classique de cette
conccption du scepticisme. La voix pascalienne n’est qu’une parmi d’autres, au sem
d’un concert de personnagcs moins illustres, dont pourtant l’infiuence fut em leur
temps considérable. Nicolas de Cues avait, au milieu du xv~ siècle, confêré un lustre
particulier, sous le nom de docte ignorance, a l’ignorance reconnue par les néo-
platoniciens comme la condition de l’homme face à l’infinie grandeur d’um Dieu situé
au-delà de toute connaissance humaine. Êrasme, dans l’Éloge de la folie, reprcnd le
mot de saint Paul « Je ne pane pas selon Dieu, mais comme si j’étais fou. » Agnippa
de Nettesheym. dans le De :ncertitudine et vanitate omnium .vcientiarum et artium
liber, qui connut um succês durable, dênonce la nuisible présomption de la science dc
prêtendre s’égaler à la parole de Dieu. Henni Estienne, dans sa prêface aux
Hypotj~poses pyrrhoniennes de Sextus Empincus, presente ~e pyrrhonisme comme le
meilleur remêde contre l’impiété des philosophes dogmaticjues. Pour Gentien Hervet,
éditeur de 1 Adversus mathematicos, l’ouvrage de Sextus Empinicus exalte les
faiblesses de la raison humaine et reconduit naturellement l’espnit dans la voie de la
religion catholique. Au xvu~ siêcle. La Mothe le Vayer (De la vertu des paíens, 1641,
Soliloques sceptiques, 1670)
et Huet, évêque d’Avranches (Traité de la faiblesse de l ‘esp rir humain, ouvrage pos-
thume, 1722), repremnent encore le merne thême « Ma raisom me pouvamt me faire
connaitre avec une entiêre évidemce et une parfaite certitude s’il y a des corps, quelle
est l’origine du monde et plusieurs autres choses pareilles, aprês que j’aI reçu la foi,
tous ces doutes s’évanouissent comme les spectres au lever du soleil. o
Lc principal respomsable do succês du sceptlclsnle avajt été, bien entendu, Mom-
taigne. Montaigne a exercé une imfiuence dêterminamtc sur Descartes, Pascal... Pour-
tant som cas ménite d’être considéré tout àfait à part. En effet, sa connaissance du
scepticisme ancien est singuliàrernent niche ct exacte. D’une part, il est um des rares
auteurs de la Renaissance et le premier historiem de la philosophie moderne à établir
une distinction entre le mihilisme des académiciems et le pyrrhonisme. D’autre part.
même si le seul ouvrage qu’il ait lu est les Hypotyposes pyrrhoniennes, il connait fort
bien Sextus et l’utilise abondammemt. Par ailleurs, si Momtai~e assigne au
scepticisme, dans l’Apologie de Raymond Sebond, le même rôle que lui concédera
Pascal à l’endroit de la foi, d’une pan, il n’est pas comme Pascal um homme de foi,
d’autre part. le modèle do scepticisme auquel ii se ré~re eststnictement pyrrhonien.
Enfim, pour cette raisom, Mootaigne renoue avec la tradition grecque sa conviction
est celle d’um universel relativisme. 11 est intimement persuadé que le sujet sin~ulier
est incapable de dépasser la sim$ularite de ses impressioms et de ses imaginations,
pour atteindre une comnaissance valamt universellememt. II fut um temps oü l’on se
plaisait à séparer, chez Momtaigne, les moments stoïcien, sceptique et épicurien de sa
pemsée. C’était le fait d’une illusion grave et aussi d’une méconnaissance dc la nature
dc som pyrrhonisme. Montaigne n’a jamais pratiqué le désespoir acadéniique, mais 11
a été de bout em bout pyrrhonien em estimant que l’honn&teté le forçait à parler de la
mamière singulière dont il voyait le monde à travers lui-même, plutôt que d’adopter
sur le monde um point de voe universel, tranché et dogmatique. C’est pourquoi cet
auteur, qui cite si abondamment les Anciens, déclare liminairement être lui-même o la
matiêre de som livre » entendons que, pour lui, toute dommée est relative à um sujet,
c’est-à-dire àdes sens et à une imagination particuliêre.

Rationalisme et scepticisnze

Le rationalisme me peut que repousser comme sténile et erroné le scepticisme acadê-


mique. L’expression d’um savoir qui se rêsumerait à la proposition « je me sais riem
o, qu’il s’agisse do non-savoir dc Métrodore, de la vénité insaisissable de Dêmocnite
ou do nihil scire d’Arcésilas, est traditionnellement dénoncée cotnme se dêtruisant
elle-même. Déjà Socrate, dans l’Euthydême de Platon (286 c), dénonce cc genre de
thêse qui, em voulant renverser les autres, se détruit en même temps. Ainsi, Hume
soulignc les niéfaits dc cc qu’il appellc (à tort!)lepyrrhonisme le doute sceptlqueest
une o maladje o (Traité de la nature humaine). Lc scepticisme cst jugé « extravagamt
» (ibid.).L’action, le travail et les occupations de la vie courante détruisent le
pyrrhonisnie (Enquête). De niême, Kant note que le scepticisme se détruit toujours lui-
même ct considêre les sceptiques commc des nomades « sans domicile fixe o
(Critique de la raison pure). 11 va de soi que les succês de la sciencc moderne
scmblent écarter le scepticisme entendo comme le nihilisme académicien.
Cepcndant, um certain pyrrhonisme, tantôt reconnu comme tel, tantôt pratiqué
comme une philosophie oniginale recomstruite indépendamment de sa source grecque,
va continuer d’exister em fonction du rationa
lisme lui-même. Au xvne siêcle, I’analyse cartésienne do sensible donne naissance a
u~ empinisme domt on trouve la trace chez Malebramche. Gassendi, Bayle ou Locke
Car, si les mathématiques échappent à tout~ incertitude, il n’em va pas de même das
réalités empiniques et sensibles. Pour les cartésiens, les quali~és sensibles das objets,
comme la chaleur, l’odeur et les couleurs, me sont point, ainsi que la note Bayle, dans
las objets de nos sens o Cc sont des modifica tions de mon àme; je sais que les corps
me somt point tels qu’ils me paraissent »(Dictionnaire).oOn aurait bien voulu em
excepten l’étendue et le mouvement, mais on n’a pas pu; car, si les objets das sens
noos panaissent colorés, chauds, fnoids, odorants ancore qu’ils me le soient pas,
pourquoi me pourraient-ils poimt paraitre etendus et figurés, em repos et em
mouvement, quoi qu’ils n’eussent riem de tal? o (ibid.).
Em um cantam sens donc, le pyrrhonisme authentique, c’est-à-dine le relativisme
phenoménal, retnouve dans les analyses das ca.rtésiens um terraim pnopice à som
renouveau. La faiblesse do cartésianisme me consiste-t-elle pas, em effet, dans la
difficulté rencomtrée àdémontrer l’existemce das choses exténieures? Or il va de soi
que, si Dieu ganantit leur existence, il me saurait faire que les qualités sensibles me
fussent pas relativas aux sens qui les appréhendent. Lorsque Descartes analyse la
morceau de cine (Méditauion seconde), II est difficile de na pas se demander cc qu’il
aurait fait de l’objection de Sextus Empincus analysant la pomme « lisse, semtant bon,
douce au goüt et jaune » (Hypotyposes pyrrhoniennes, i, 94) et s’internogeant sur ce
que senait motre perception si nous étions sourds et aveugles, c’est-à-dire me
disposant que do toucher, do go~t et de l’odorat, ou si nous possédions um sens
supplémentaire (i, 96).
La spéculation philosophique do xvni~ siède est entiêrement dominée par
leproblême de la perception. Em um sens, Horne est l’héritier à la fois do pyrrhonisme
et du cartésianisme. « Si nous portons notre enquête au-delà des apparences sensibles
das objets, écnit-il à propos de Newton, la plupart de nos conclusions seromt, je la
crains, plemes de scepticisme et d’incertitude [...J. La natura réelle de la position des
corps reste inconnue. Nous connaissons seulement ses effets semsibles et som poovoir
de recevoir um corps. Riem me s’accorde plos avec cette philosophie qu’un
scepticisme limité à um certain degré ct um bel aveu d’ignorance dams les sujets qui
dépassent toute capacité humaine » (Traité de la nature humaine). On reconmait là las
traits do positivisme moderme, dams cette limite assignêe à l’empinisme. Hume sena
pnobabiliste. Ii estimera que cc que nous affirmons êtne des bis da la nature me sont
em réalité que das bis de l’espnit humain
imagine une conncxiom constante entre
phénomènes, dont la perception sensiblc n’offre que l’image d’une comjomctiom.
C’est parce que l’imagmnation associe et a une fonctiom reproductnice, c’est-à-dire
s’attend à voin se nepnoduire cc qu’elle a déjà constaté (tel sena chez Kant la sena de
la synthêse de la reproduction dans l’imagination), qu’elle introduit dama sa vision de
la matura une connexion et un ordre seulement probables et moo nécessaines.. bote
l’entrepnise kantienne consiste, au niveau de la premiêre Critique, à tentar de fonden
la caractêre universel et mécessaire de cette connexion. Mais l’important est que la
cadre de cette spêculatiom soit ancore la phénoménisme.
Um autre aspect important de l’usage rationaliste do scepticisnle est l’exaltation de
l’espnit de tolérance. C’est pour faina taire les querelles religieuses ct momtrer la
vanité das oppositioms entre les dogmatismes fanati~ues que Huant a vulganisé em
fnançais, em 1 15, les Hypoty4voses de Sextus Ernpinicus. On se bornera ict a
soultgner cc poimt.
On a déjà imdiqué, em parlant plus haut de Hegel, commemt la scepticisme pouvait
être le moment de la négativité dans le déveloPpcment du concept. La réin a ion,
d~s~’hiStOire du concept ou dans le champ de la philosophie, de la pensée sceptique a
e e e fausser l’appréciation portee sur !e phénoménisme. L’image du scepticisme
que He~el a cboisi de se donner est celle de la negatlvlte radicale professée ar
Arcésilas. Dans la mesure oü Hegel tient Pa philosophie pour une, en dépit des
oppositions entre les êcoles, ii 1w est impossible de considérer que les philosophies
s’excluent mutueflement. Ces exchiSiOfl5 ne sont qu’apparentes c’est la philosophie
qw est en lutte contre elle-même, aussi bien dans l’afllrmation du scepticisme radical
qu’à l’instant de son dêpassement. Aujourd’hui, le pyrrhonisme est devenu une
philosophie presque universellement pratiqueesousle nom de posltlvlsme. 11 est clair
que tOute flotre connaissance, quelque perfectlolmes qu en sojent les instruments, est
une connaissance de la nature qui opêre par Ia médiation des sens. Par conséquent,
tout notre savoir est relatif aux sena. L’idée d’une relativité, la critique einsteimenne
de la notion de simultanéité, qui n’existe que relativement à un observatcur donné, les
limites en~endrées ~ar les relations d’incertitude d’Heisenberg a notre saisie des
phénomènes se produisant à l’échelle moléculaire ont redonné vigueur à l’antique
relativisme de Protagoras, de Pyrrhon et de Sextus Empiricus. Aucune époque ne
ressent aussi vivement que la nâtre le caractêre historiquement relatif des mmurs, des
mstitutions, des langages et des civilisations. Cela signifie non que nous soyons
désespérés, convaincus du non-savoir du savoir, mais que nous savons qu’il n’est pas
de savoir sans l’homme, ni de connaissance empirique en debors des hommes qui la
construisent.
Le scepticisme est donc une notion àdouble sens. Historiquement, pour les Grecs qui
l’ont fondé, il est un phénoménisme. Mais à có~é de cc relativisme s’est exprimée
avec plus ou moina de force selon divers contextes une tendance de l’esprit humain à
revendi-quer le pouvoir infini de la négativité. Les problèmes ~,hilosophiques qui en
résultent sont de plusieurs sortes. Premiêrement est-il vrai que nous soyons
condamnés en tout au relativisme? est-il lêgitime de formuler, en dehors de la pratique
des sciences positives, l’exigence d’une connaissance rationnelle absolue reposant sur
la foi en la raison ou la croyance en un Dieu « mesure de toutes choses » comme celui
de Platon, ou garant des « vérités êternelles » comme celui de Descartes?
Dcuxiêmement d’oü vient cc VCrti~e, cette aspiration au néant, Cet appêtit de
negation, cette tendance à radicaliser le doutequi ~,po ussent l’homme, contre toutc
évidence, proclamer Ie nêant de ses Connaissances et la vanité de la science? Pourquoi
Pascal s’effraie-t-il du « pyrrhonlen Arcésilas » comme du silence des espaces infinis?
pourquoi la pensée dialectique veut-elle que la philosophic travaiUe àSe nier elle-
même? Troisiémement pcut-on attendre du scepticisme aujourd’hui qu’i] remplisse sa
double fonction grecque, c’est-àdjre réduire l’entendement au silence en montrant les
contradictions des dogmatiques et la vanité dcs explicationsmétaphysiques et
religieuses prêtendant apporteràl’homme une explication totale et définitive rendre à
l’homme Ia tranquillité et le boniieur, en luj faisant n’accorder conflance u’en la vie
Ct en renvoyant dans le domainces illusions les questiona dogmatiques, sources de son
Souci, de son intranaigeance, de son fanatisme, en un mot de son malheur?

JEAN-PAUL DUMONT

Bibliographie
V. BROCHARD, Les Sceptiques grecs, Paris, 1887, rééd. Vrin, Paris, 1959 / M.
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Fabuiationplatonicienne, P.U.F., Paris, 1968 / G. SCHULZE, .~Enesidemus,
Helmstedt, 1792.

Corrélats
ANTIQUE (PHILOSOPHIE) AUGUSTIN
(Saint), CATEGORIES, CXC RON, CONCEPT,
CROYANCE, DESCARTES (R.), EMPIRISME,
ÉPISTÉMOLOGIE, ERASME, EXPÉRIENCE, FOI,
HEGEL (G. W. E), HUME (D.), JUGEMENT,
KANT (E.), LOGIQUE (HIsT0IRE DE LA),
MONTAIGNE (M. dc), NICOLAS DE CUES,
NOMINALISME, PASCAL (B.), PENSÉE, PHENOMNE, PHILON
D’ALEXANDRIE, PHILOSOPHIE, POSITIVISME, RAISON, RÉALITÉ,
REPRESENTATION ET CONNAISSANCE, ROME
ET EMPIRE ROMAIN, SCIENCES, SENÈQUE,
STOICISME.