8 R 151621923-1924 1923-1924

L 'année Nouv. sociologique Sér Tome 1

IHULlOTHfiQL'K DE 1MIILOSOPIIIB CONTEMPORAINE

L'ANNÉE

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ÛÇÏO

LOGIQUE EMILEDURKHEIM

FO.V8aTRI.-R

PUBLIÉE MM. PAR
h lu Sorbonnc; llin:uLt, prufeusesur I'auvonkkt. mnitre de conférences » ta Sprlipmie: JIubkht et Maius. directeurs il'élude* k riïcole des Itnnle* P.tnilcs; ati Cfintierval~iire nu Conservaloirn Sàittà-.ib, Sihixxu, prt>fewoeur prutusseuf aitiotittl niliomil (les îles ArU et Méttëi-B. Diiv.lion \nixu M.\i;ss. – fddut-tion I'aui, ¥\KKnssm

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NOUVELLE SÉRIE
Tomk I (IWMW.li MÉMOIRES ORIGINAUX M. M. -» ïn Mempriam. mfrllle d* – L'amie Ùnfltlielm ri do ses collaborateurs. Marcel MATISS. -– Esmi sur le bon. Forme archaïque il» t'échange. ANALYSES Ile Xuiriotoi/iet t/rnérate, ivligmitc, juriilitfur, morale et cW(«/»i-«", feoimmitme. lorjiholiijii- sociale, LinS !)>iisti/)iie, KMMhfHif, Ti-c/motmjie.

PÀUIS MUllAMtlK FÉLIX ALCAN 1. 108, OUI.EVAIII) B VI* SAINT-OfinsiAIN,

L'ANNÉE

SOCIOLOGIQUE
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La rédactionde l'AnnéeSociologique été réaliséeen a partie à une subvention grâce accordéeà la Section Bibliographie de classique la Confédération des Sociétés SCIENTIFIQUES par françaises, sur desfonds votéspar le Parlement.

La reprisede l'AnnéeSociologique été faoilitée le a par prix Lefèvrb Decmier (Science comparéedes Religions) ue l'Insq titut de France, sur présentationde l'Académie Sciences des moraleset politiques, décernéà l'œuvrede MM. wbbrt et a H Mavss.

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J'hoto I'ierri- Petit.

J-.MII.i: DUHKI1KIM

L'ANNÉE

SOCIOLOGIQUE /:• FONDATEUR EMILE DURKHEIM Publiée PAR MM.
maître de conférence» Boufcce, professeur à la /Sorbonne Fauconnet, à la Sorbonne Hubkrt et Maubb. directeurs d'étude* à l'École des Hautes/ Etu4«8 i S^iand, professeur au Conservatoire national dos Arta et Métiers. Direction i MAacsr. M.wss, Rldacüon 1 Paul FAUCONMET

AVBCLA COILABOHATION MM. DS L. L4yt-Bbohi, MaitiBT, membre» de l'imUtut | Dbmanobok, ranbt, Maohibb, G Univer. de Paris Mobbt, Collège de France } Baybt, Ecolodes Hautea Etudes i Maitbb, directeur honoraire de l'Ecole fronçai» d'Extrême-Orient Parooi, inspecteur général de l'Instruction publique Doims, Cbhnst, Univoraité d'Alger | Davï, Uoivenilé do Dijon Université Jbakmairb, H. Uw-Broai, de Lillo i Euh. Lbvv, Université de Lyon i Siom, Univewité de Montpellier i Blomdbl, M. Cabbh, Halbwi.cbs, ptQAtiiOL,Roohbl, UnivemUdt Strasbourg; i 0« Féucb, Faculté de théologie protestante de Moutauban H. Bounoi», LALO, docteurs et lettres Lsnom, RAY, agrégés do l'Université G. Bouhqin, J. Marx, orchivUtei paléographes CzAnNorsKt, Uoivenité libre de Vanovie.

NOUVELLE

SÉRIE

Tomb I {1923*1924) mSmoirbs oriqinaux M. M. – In Memoriam. – L'autre inédit» de Durkheim et de tt» collaborateurs. Marcel MAUSS. – Etsai sur le Don, Forme archaïque de l'Mut». ANALYSES à« Sociologie générale, religieuse, juridiiiue, moraleet criminelle, économique. Morphologie sociale, Linguistique, Etlhélique, Technologie.

PARIS LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN
108, BOULBVARD Saint-Germain, 1925 Tout droitt de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tou» paya. 108

AVANT-PROPOS

V Annéesociologique été une grande entreprise a de Durkheim. Tous les tomes de la collection, y compris le Xlle, sont épuisés, et la plupart des Travauxde VAnnée le sociologique sont également. Si nous avons pu continuer à publier ceux-ci, nous avons dû interrompre L'Année sociologique depuis1913,date à laquelleparut le XIIe et dernier volume, rendant compte des travaux publiés de juillet 1909 à juillet 1912. Nousla reprenons, après un long et tragique intervalle, pendant lequel ont disparu notre fo' dateur, Emile Durkheim, et beaucoup de nos anciens collaborateurs. Aprèsla guerre, les conditionsde la librairien'ont d permisni à notre éditeur, ni à nous-mêmes, e recommencerla publication. Nous n'avions pas les moyens matériels, et nous ne savions pas si nous avionsla force nécessaire.Mais nous gardions le vif sentiment de sa nécessité, et nous étions sollicités de toutes parts. des Aussi, lorsque la Confédération Sociétésscientifiques,chargéepar le Parlement français del'ancien servicede la Bibliographiede la France, a pris l'init:ative de nous offrir une subvention, puis de nous l'accorder,nous avons cru qu'il était de notre devoir strict, si nous recevions les appuis nécessaires,de nous remettre à cette œuvre modeste, anonyme, Impersonnelle. L Académiedes Sciences morales et politiques, en désignantdeux d'entre nousà l'Institut de France pour l'un de ses prix les plus importants, le prix 1

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(Histoiredes Religions),nous don. Lefèere-Deumier nait et un précieuxencouragement t le moyen de e faireune partie desfrais nécessaires l'établissement à de l'Année. Tous ces concours,d'ailleurs, eussent été insuffisants si des amisdévouésne nous étaient venus en aide.MM.MaxLazard,DavidWeill,Mme lfredGans, A en souvenir de son fils Henri Gans, M. Victor Brande ford, notre ami et collègue Londres,ont constitué avecnous un fonds,qui établit l'Annéesur une base solide,pour quelquetemps, pour un temps plus ou moins long selon le succès. Nousavons enfinfondél'Institut français de Sociologie,société exclusivementscientifique et fermée, qui collaboreà la publicationde l'Année-sociologique. Enfin notre entreprise a été rendue plus facile que nousne l'espérions la bonnevolontéque nous par avonsrencontréechezles éditeurset chezles auteurs. Nousétions fort inquietsde savoirsi dix ans d'intern'avaient passuppriméd'excellenteselations. r ruption Heureusement,la plupart des éditeurs ont montré à notre égard un esprit de grande générosité dont nous les remercionsbien sincèrement.Nous croyons pouvoirleur dire que nos Annéesrestent et resteront et longtempssur lesrayonsdesBibliothèques, qu'elles sont, plus encoreque les Revues,un répertoire permanent où les auteurs et les éditeurs ont intérêt à voir leurs productionsmentionnées. Grâceà ces concours à bien d'autres dont nous et ne disons rien, c'est dans une atmosphèrede sympathie et d'encouragementque nous 'reprenonsla tradition interrompue. i Si nous avons pu nous procurer la plupart des livres importantsparus de juillet 1923à juillet 1924, notre service d'échange avec les revues n'est au contrairepas encorerétabli. Dès maintenant,cepende dant, nousrecevons nombreuses revues,despublications d'établissementsscientifiques.Pour les unes et pour les autres, nous avons à leursdirectionsune sincère reconnaissance. Nous savons parfaitement que, dans ce premier

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tome de la nouvelle série de l'Année, on pourra trouverqu'il y a,ici,des lacunes,et là, dessurcharges Nous venons de dire pourquoi notre dépouillement des Revues a été insuffisant. De même nous savonsqu'il y a des livres essentielsque nous n'avons pu qu'indiquer et, sans doute, un petit nombre d'ouvrages importants nous ont échappé. Avec certains pays, et nous nous en excusonsbien sincèrement,nous n'avons pas pu encore organiser les rapports qui seraient nécessaires. Nous avions plusieurs excuses l'information bibliographiqueest plus difficile jamais la générositédes éditeursa que été inégale nos moyenssont limités. Nous savons aussi que notre travail n'a pas toujours été égalà lui-mêmeet qu'il y a desrubriques et des sectionsqui, pour des raisons diverses,n'ont l pas, dansl'Année, 'importance que nous-mêmeseur l attribuons. Maisune partie de ces défauts est inévitable, étant inhérentsà la nature même de notre est entreprise. La sociologie devenue quelque chose de très vaste. Or, nos efforts tendent ici à organiser la matière, à classerles faits, à commencerl'élaborationde la doctrineplutôt qu'à dresserun inventaire complet de toutes les publications concernant les faits sociaux. Ces publications sont en effet infinieset ce n'est pas sans arbitraire que nous choisissons parmi elles. Nous amélioreronsnotre œuvre chaque année, et nous espérons en faire l'instrument de travail indispensablepour de longues années aux sociologues de tous les pays.

L'Année reparaîtra, comme pendant la première décadede son existence,'sousla formeannuelle.C'est une tâche plus lourde pour nous. Mais nos disciplines ont pris, dans les dix dernières années, un développement si extraordinaire, qu'un volume embrassant la production de trois ans eût été trop gros il serait aussi sensiblementmoins utile. L'Annéecomprendra environ cent cinquantepages

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deMémoires tau moinsquatre cents de e Bibliographie critique où, on le sait, nous essayonsnon seulement d'analyserleslivres,maisencorede répartir et d'organiser les faits. Nous regrettons de ne pouvoir consacrer plus de pages à cette bibliographie,pour une production infiniment plus abondante, intéressante et variée qu'il y a un quart de siècle.Maistoute augmentation de la matièrerendrait le prix du volumeinabordable à ce public français gravement appauvri, envers lequel nous avons de spéciales obligations. Faute de place, l'Année sera donc moins parfaite et plus compacte qu'autrefois. Elle parattra sousformede fascicules par ce mode de publication, nous espérons augmenter, après ce premier volume, la rapidité de la publication et nous désironsnous assurer par avance les souscriptions de nos lecteurs. Ces fascicules ne seront pas misen venteséparément ils seront réunisen volume, dès l'achèvement du tome annuel. La Collection Travaux de l'Année continue à des e paraître parallèlement t aussi rapidement que possible. Cette année déjà, nous publionstrois volumes. Leséditeursconsentent ne réductionde10pour 100 u et la franchisede port, aux souscripteursde l'Année, sur tous les volumespubliés dans cette collection. On nous a demandé si nous ne comblerions pas l'intervalle entre le dernier tome de l'ancienne Annéesociologique, arrêté en juillet 1912, et le premier tome de cette nouvelle série qui débute au premierjuillet1923.Ceserait une entrepriseconsidérable et très coûteuse. Même assurés du succès, nos éditeursne pourraient à eux seuls faire tous les frais d'impression,si les volumes devaient rester à un prix modique d'autre part, il nous faudrait acheter des quantités de livres devenus rares et de revues sans compter les frais de direction et les honoraires des collaborateurs,auxquels un énorme travail serait demandé. Mais si nous trouvions les concours très impor-

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tants qui seraient nécessaires,cent, deux cent mille francs peut-être, nous examinerionsla question. Nous essayerions alors de faire que l'œuvre entreprisepar Durkheimfût, malgréla guerre,malgré sa mort, à peu près aussi complèteet aussiparfaite qu'on peut nous le demander.
LE COMITÉ DE Rédaction.

PREMIÈRE

PARTIE

MEMOIRES ORIGINAUX

I IN MEMORIAM L'œuvre inédite de Durkheim et de ses collaborateurs

Par MarcelMATJSS Durkheim a toujours considéré l'Année sociologique omme c une œuvre collective il ne s'en servit jamais pour parler de lui et de sescollaborateurs.Nousne romprons pas avec cette austère et sûre tradition. Cet « In Memoriam » est seulement destiné à faire connattre une œuvre. L'Année n'était pas qu'une publication et un ouvrage d'une équipe.Autour d'ellenous formions, elle était. un « groupe » dans toute la force du terme. Sous l'autorité de Durkheim au moment de la guerre, elle était une sorte de sociétéen pleine force de l'esprit et du cœur. Une masse de travaux et d'idées s'y élaboraient. En décrivant cette activité intime du groupe, en donnantun tableau de ce qu'eût été sa production si les événementsles plus tragiques n'étaient venus le décimer, le terrasser presque en analysant ce qu'eût été chacunede ses œuvres, nous feronsdonc un travail dogmatique. Et ce sera le véritable hommageque nous devons à nos morts.

Leapromessesfaites eussent sûrement été tenues, les travaux commencéssous l'énergique impulsion de, Durkheim, es aient l eussent été achevés. Dansletableau doctrinalque nous allons dresser,nousne ferons doncallusion qu'aux entreprisesqui étaient déjà en coursd'exé-

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sociologique

cution, dont il existe des preuves écrites. Certaines étaient déjà presque exécutées. Mais tout en décrivant, personne par personne, les contributions que chacun de nos morts eût apportées, nous montrerons aussi comment elles s'enchaînaient. Nous ne perdrons jamais de vue qu'il y avait entre nous une véritable répartition du travail. Cet exemplede nos morts seraun modèle. Sans compter quo nous montreronsce que peut, mêmeen notre pays si peu habitué au travail en commun, une société de jeunes- savants animés du sincère désir de coopérer. On verra que s'il n'y avait eu la guerre, la l Sooiologie,a Science, notre pays seraient riches d'une œuvre comme peu d'études en ont produit de pareilles. Car l'œuvre publiée et même celle qu'ils allaient publier n'étaient qu'une partie de l'ensemble.Bien d'autres idées étaient en voie d'élaboration, bien d'autres faits étaient brassés, dont nous ne parlerons pas. Soit que Durkheim et nos amis ne nous les aient pas fait savoir,soit quo nous ne trouvions que des traces nous ne comprenons pas ou que nous ne que jugeons pas suffisantes,nous ne voulonsdécrireque ce que nous savons sûrement avoir été sur le point de devenir une oeuvre dogmatiquement intéressante. Ce sera donc un document que nous livrons à la Science, un catalogue de manuscrits. Mais il faut qu'on sache que ce que nous enregistronsn'était qu'une certaine partie de la tAche entreprise.

Il est aussi utile, au moment où nous reprenons l'Année, do bien faire sentir qu'elle n'est qu'un côté de l'œuvre de ce qu'on appelle maintenant l'Écolesociologiquerançaise. f Il faut de plus biensavoir qu'eue n'était pas dans l'esprit de et qu'elle n'est pas dans le nôtre, la tâche essentielle. Durkheim, D'autre part, les publications que nous avons faire depuis la guerre dans la sériedes Travauxde l'Année pu même sociologique, celles que nous pourrons faire dorénavant, ne sont et ne seront jamais qu'une paroelle de ce qui eut été réalisé. Cet « ln Memoriam» permettra donc de mesurer l'étendue de la sciencede nos morts et celle de notre perte. Enfin, au moment où nous reprenons toute cette entreprise, nous cherchons l'appui de nos morts. Leur autorité grandit la nôtre. Seulementelle alourdit notre responsabilité et nous impose un dur devojr ne pas laisser baisser le niveau où ils avaient élevé la chose commune.Ce niveau eut été très haut s'ils avaient vécu et si Durkheim était resté plus longtemps là nous diriger. pour

lN memobum

&

I Emile DURKHEIM Uurkheim est mort le 15 novembre 1917,en pleine fosce de l'âge, à cinquante-neufans et demi, mais après une longue maladie dont, dès le début, en décembre 1916,il connaissait la fin. Il eut le tempsde ranger ses manuscritset de laisserses instructions quant à leur usage. Ainsi, sur sa Pédagogiede Rousseau, il marqua de sa main «Pour Xavier Léon», et c'est en exécution de cette volontéque Mme Durkheima publié ce travail dans la Revuede métaphysique de morale. et Durkheimlaisseun très grand nombred'oeuvres inédites. Mais, parmi elles, très peu sont des écrits proprement dits. Dans un répit de sa maladie,au moment où il s'accrochait sans convie» tion, par pur devoir, à l'effort et à la vie, il fit le suprême acte de foi de commencer écrire sa « Morale», but de son existence, 'à fond de son esprit. Le début de l'Introductionà la Morale fut rédigé à Pariset à Fontainebleau dans l'été qui précédasa mort. Il a été publié dans la Revuephilosophique e 1919. d La massedosmanuscrits se composede cours, fruit de trente ans de la vied'un savant et d'un professeur, ui fut la conscience q professionnellepersonnifiée. Durkheim, en principe, écrivait tous sescours. Du moins, il fit ainsi tant qu'il professa à Bordeaux. La vie absorbante de Paris, les chargesaccumulées, celles de l'enseignementet des de examens, celles l'Année, celles de l'administration(Université de Paris, Comitéconsultatif, etc.) l'empêchèrentde rester fidèle à son usage. Le fait qu'il répéta à Paris quelquescours de Bordeaux,la sûretéde sa maîtrise enfin,lui permirentde rompre avec les règles qu'il avait jusque là presque inflexiblementsuivies. Il s'en départit surtout pendant la guerre. C'est pourquoi nous ne trouvons que des brouillons et résumés des deux cours qu'il fit alors, en1915et 1916 son coursde «Moralethéorique », correspondant à l'Introduction d la Morale qu'il allait écrire et son coursde «Moraleciviqueet professionnelle», partie de cette «Morale».Perteirréparable 1 carlesidéesde Durkheim,sur l'État en particulier,avaient évolué. Il avait en effet modifiécertaines parties de sa théorie de l'État sous l'impression son étude des de thèses allemandeset en particulier des thèses de Treitschke. les principalesidées de la Morale générale, elles concernant les c rapports du Moyen,du Normal et de l'Idéal, avaient été aussi préciséesdansdesleçons auxquelles il tenait lui-mêmebeaucoup. Cesbrouillonssont très courts, mais très nets; ce sontdes sortes c d'aide-mémoiro, omme ceux qu'il emportait d'ordinaire pour

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t'ANNÉE SOCIOLOGIQUE!

faire son coure. Peut-être,un jour, pourra-t-on faire l'effort de reconstituertout cela, si quelque auditeur attentif et intelligent peut nous communiquer des notes suffisamment exactes. Dans le mêmeordrede circonstances,il faut déplorerla perte du coursentièrementneuf que Durkheim fit, en 1913-1914, juste avant la guerre. Le but qu'il se proposait était de faire connaître aux étudiants cette forme alors encorenouvelle de la penséephilosophique le Pragmatisme. Il avait projeté ce cours pour son fils AndréDurkheim,alors son élève.Il voulait combler lacune une de l'éducation de ces jeunes gens. Il saisit l'occasion,non seulement pour leur faireconnattre cette philosophie,mais aussipour préciser les rapports, la concordance et la discordancequ'il constatait entre ce système et les données philosophiques ui lui q se dégagerdéjà de la Sociologieà ses débuts. Il se semblaient situait lui-mêmeet sa philosophie,vis-à-vis de M. Bergson,visà-visde WilliamJames,vis-à-vis de M. Dewey et desautrespragmatistes américains. Non seulement il résumait leur doctrine avec puissanceet conscience,mais il filtrait ce qui devaiten être retenu, de son< point de vue à lui. Il tenait surtout compte de M. Deweypour lequelil avait une vive admiration. Cecoursfut de grande valeur et fit une grande impression sur un très large public; surtout – ce que Durkheim voulait exclusivement sur quelquesjeunes et bons esprits. Malheureusemente manusl arit de ces leçons, couronnement plilosophique de l'œuvre do Durkheim, est perdu. Tout ce qui en subsiste, dans les dossiers retrouvés chez lui, ce sont des notes peu nombreuseset surtout les fichesdes textes qu'il avait extraits des livres des pragmatistes américains, des livres de Dewey en particulier. De ces fiches, un certain nombre portent les chiffres, largement écrits au crayon bleu, qui reproduisent l'ordre dans lequel les documents étaient cités dans le manuscrit, au. net, et dans les sommaires des leçons qu'il emportait et quelquefois,en chaire, ne dépliait même pas. Nous ne nous expliquonspas la disparition de tout autre vestige peut-être Durkheimavait-il confié à son filsAndréle texte de ses leçons,et Andréa-t-il communiqué le précieux manuscrit à un camarade qui a disparu comme lui. Peut-être Durkheim s'était-il fié aux notes que prendrait André à son courset peutêtre celui-cia-t-il prêté ses notes. Si par hasard ces documents se trouvaient entre les moinsd'un ami ou d'un ayant droit de bonne volonté, nous le supplions, quel qu'il soit, de vouloir bien nous les faire parvenir. Peut-être le hasard, le manuscrit retrouvé, la collaboration des anciens élèves qui suivirent ce cours et qui vivent encore,permettrontils un jour de donner une idée de ce travail. Pour le moment, nous ne pouvons qu'en indiquer l'importance.

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Les manuscrits de la plupart des autres cours sont heureusement à peu près complets et forment un ensemble imposant. Ilsse divisenten cours scientifiques, de c'est-à-dire sociologie ure p et de moralecours de pédagogie cours d'histoiredes doctrines. I, Coursscientifique»

Ce sont naturellement lesplus important».Ne parlons pas des courssurla Religionet sur le Suicidequi ont fait l'objet de livres. Leur manuscritn'a qu'un intérêt de curiosité.Durkheim ne les a conservés que par hasard car il n'avait pas le fétichismede ce qu'il écrivait et vidait souventses cartonsde tout ce qui lui paraissait inutile. Mais nous possédons dans leur intégralité et, pour parties,en plusieursrédactions,deux grands cours dont l'oeuvre imprimée de Durkheimcontient des extraits, et n'est quelquefoisqu'un écho. Cesontles manuscritsdes leçonsdu cours intitulé Physiologiedu Droitet des Mœurset de ceux du cours intitulé La Famille. Le cours de Physiologiedu Droit et des Mœurs a été professé deux fois à Bordeaux. Une première fois,entre 1890et 1892 cette rédaction a en partie disparu. Elle passa d'ailleurs dans la Division du Travail, en particulier dans les chapitres sur les Sanctions et sur le Pouvoir réglementaire.Durkheim répéta ce cours avec des modificationsprofondes,le transformant au fond en une Morale complète, en 1898-99et 1899.1900,à Bordeaux. II reste une rédaction définitivede cette sériede leçons. La dernièrepartie de la deuxième annéedececours contientles et leçons sur l'Organisation domestiqut la Moraledomestique dont nousparlonsplus loin. La premièrepartie de cettedeuxièmeannée est consacréeà la Morâle civiqueet professionnelle. somme, En eette dernièreannée de courscorrespondà ce qu'on appelle dans le langage courant, et bien improprement la Morale pratique. Nouspublieronsprochainementle coursde Moralecivique et professionnelle. Malheureusement, ce sera sous une forme fruste et éoourtée,qui ne valait mêmeplus dans la pensée de Durkheim. On ne pourra qu'indiquer dans quelle direction,quinze ans plus tard, Durkheimétait définitivementengagé.Pour ces indications, de je me serviraide quelques sommaires leçonsdont l'ordren'est mêmepas sûr. S'il se peut, si quelquesanciensélèvesde Durkheim veulent bien me communiquerleursnotes decoursdes différentes époques, je tâcherai de rendre ces indications aussi complètes que possible. La première année du courscorrespondaità ce qu'on appelle improprement« Morale théorique». Durkheim, opérant dans le concret, l'appelait d'un bien meilleur nom Théorie de l'obligation, de la sanction et de la moralité.

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l'année

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Elle comprend d'abord une définition du fait moral. Une partie de cette définition a fourni le mémoire que Durkheim publia à la Sociétéde Philosophieet qui vient de reparaître dans Philosophieet Sociologie La déterminationdu fait moral. Puis viennent deux parties capitales de l'œuvre deux pièces essentielles du système de Durkheim, qui ne sont encore connues que de ses élèves.Ce sont sa Théoriedes. Obligationsmoraleset de l'Obligation morale en général, aveo classification des Obligations. C'est ensuite sa théorie des Sanctionsavec classification de celles-ci.Voilàce qui correspondà l'étude physiologique générale du Droit et des Mœurs.Ensuite viennent les études spéciales des Mœurs. D'abord celle de l'infraction et de la criminalité. Cette étude comprend une esquisse d'observations statistiques, qui, malheureusement, n'a jamais été poursuiviepar Durkheim. Il avait abandonné ce sujet, aussi beau que celui du Suicide, à ses élèves. N'insistons pas. Cependant, disons qu'entre autres nouveautés, à une époque où peu de statistioiens connaissaientle fait, il distinguait sévèrementla criminalité violenteet contreles personnes,celledes classeset despopulationsarriérées,d'une part, et la criminalité douce et contre les biens (escroquerie,abus de confiance, etc.) des classes commerçantes et des populations urbaines et policées. Cette section était suivie d'une étude sur la genèse et l'évolution de la pénalité. Dans cette partie du cours, se trouvent les leçons que Durkheim reprit dans son Mémoire sur Deux lois de d'évolution pénaleet les leçons sur la Responsabilité qui ont fourni le thème que P. Fauoonnet a originalement développé. Des répétitions de ce cours que Durkheim fit à Paris en 19021904, en 1908-1909et 1910, en 1915.1916,il ne reste que des brouillonset des sommaires. État bien regrettable de cette œuvre à laquelle Durkheim n'avait cessé de penser et sur laquelle ses idées avaient évolué mais état compréhensible,puisque o'était l'œuvre que Durkheimvoulait écrire,et puisqu'il se réservait natu. rellement de refondre toute sa théorie. En particulier, à la fin même de ses jours, il avait fait des progrès considérablesdans la discussion des doctrines de la morale. Il avait réussi un vaste effort de synthèse et de critique; il croyait, en les subor. donnant aux données de la sociologie,en les considérant ellesmêmes comme des aspects de la moralité, en les reprenant d'un biais différent et d'un point de vue plus élevé, pouvoir les situer chacune à sa place, sans renoncer à aucune. On voit que ces deux parties Moraledo la Société,jointe à la deuxième partie Morale des groupes spéciaux de la Société famille, groupesprofessionnels, tc., formentun tableau complet e de tous les phénomènesmoraux. Pour ses élèves,Durkheim avait constitué la Sciencedes Mœurs, cette science dont tant de phi-

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dissertent encoreet dont, lui, non seulement donnait InsopbcB l'idée, mais commençaità remplir les cadres. Le cours sur la Familleest tout aussi essentiel. Durkheim en mourant a donne comme instruction de ne publierde son couvresurla « Famille» que la rédaction plus populaire et plus moralistequ'il lui donna dans son cours de Physiologiedu Droitet des Mœurs.L'avant-derniêre partie de ce cours, qui concerne l'organisationdomestique,comprend à la fois, en effet, un a Résumédu courssur la Famille» et une « Moralede la Famille». Il l'a répétéed'une façon plus ou moins identique une foisà Bordeaux,et deuxfoisà Paris (1902-1903, 908-1909). 1 Mais nous nous demandonssi, respectant d'abord cette première instruction, nousne passerons pas outre à celle de ne pas publierlecourssurla Famillelui-même.Nousnous demandonssi s nousavonsledroit deconserver ecrètesles bellesdécouvertesdont il est plein, tout simplement our cacherles erreurs, les simplificap tions et la formefruste qui étaient inévitables quand Durkheim dit ces chosespour la premièrefois, il y a plus de trente ans. Ce cours sur la Famille a été répété à Bordeaux en 18951896, en 1905-1906à Paris, et une autre fois en 1909-1910, sousune forme en sommemixte et intermédiaire entre la forme purement historique et la théorie morale de la famille. Tout autant que sa « Morale », sa « Famille » était l'œuvre chériede Durkheim.Il en connaissaitla valeur. Il parlait d'écourter sa « Morale », de la réduireà une Introductionpour pouvoir se consacrerà sa « Famille». Le manuscrit n'est que celui du vieux cours de Bordeaux (1890à 1892),mais il est tellement plein de faits et d'idées et tellement précieux que Durkheim lui-même traitait ces pages avec respect et, pendant quelques années, ne s'en sépara pas mêmeen voyage. Il nourrissaitle projet de recommencer,derefondreet de recomplétercette œuvre. Il voulait consacrerla fin de sa vieà cette histoire naturelle et comparée de la famille et du mariagejusqu'à nos jours. Car la science avait fait e des progrès considérables t il tenait à mettre au point ces recherches dont il avait suivilui-mêmeavec exactitude le progrès dans les douzetomes de l'Annéeet dans de nombreux Mémoires.Mais il savait que même ce travail dépassait les forces d'un hommeet il avait songé à me demander de m'y consacrer avec lui. Nous projetions d'y mettre ensemble plusieurs années de notre vie. De ce cours, ont été extraits l'Introduction publiée dans les Annales de l'Université de Bordeaux et la Conclusion publiée dans la Revuephilosophique1920).Mais,il faut en donner une ( idée plus précise. C'est dans sa premièreannée de cours sur la Famille qu'il commençaà étudier et la parentépar groupes,et le clan, et l'exogamie.

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L'étude approfondie de ces faits produisit le Mémoire sur la Prohibitionde l'Incesteet les deux Mémoires lesOrganisations sur matrimoniale' dans les sociétésaustraliennes. A chaque forme d'organisationdomestique, Djirkheimrattache une forme du ma. riago.Dès1895, dans une exposition internationale, à Bordeaux, il produisait sous une forme frappante un schèmephylogénétique dos diverses structures qu'a oues l'organisation d'abord politicofamiliale,puis de plus en plus purement familialedu sous-groupe domestique. On voit dans ce tableau, rangées en ordre généalogique,d'abord les diversesformesdu clan,puison voitle clans'elfacer, tout en subsistant (comme à côté de lui avait subsisté la phratrie), en parentèles,en parentés de deuxièmezone on voit parallèlementles diversesformesde famillequi ont été, même encore à Rome, contemporaines des survivances du clan. La deuxième année de ce cours était consacrée à l'évolution de ces formes de famillede plus en plus restreintes, de moins en moins politiques, Durkheimy montrait commentse constitue,se resserrela famille agnatique indivise, puis dans le sein de celle-ci,la famillepatriarcale enfin comment, par mixture de différents droits, et sous quellesinfluences,s'est constituée la familleconjugaledenos socié. tés modernes. Parallèlement encore, il fait évoluer les formes du mariage; on voit le mariage devenir,de plus en plus, le moment essentiel de la vie de famille après en avoir été une simple conditionet un simple effet, jusqu'à ce qu'il en deviennel'origine et le type dans notre «famille conjugaleà nous. Rien n'est encore venu démentir ce schème partiel certes, trop simple peut-être, mais génial, d'une partie de l'histoire humaine. Tout ce cours fourmille d'idées neuves et démontrées. U y a en particulier sur la famille agnatique indivise, sur les origines de la famille patriarcale romaine, sur la famille germanique, sur l'origine de la filiation dans les deux lignes, spéciale à nos sociétés, des pages qui restent toujours essentielles,des vérités qui sont encore malheureusement réservéesau petit groupe de ses élèves,à une poignéede chercheurs,hélas décimée. II. – Cours d'histoiredes doctrine» L'activité professorale de Durkheim fut considérable et les sujets de son enseignementfurent toujours renouvelés. ès 1891,il D fut du jury d'agrégation mais déjà, depuis 1888,il ne manqua jamais, pour ses élèvescandidats à ce concours, de préparer ce qu'on appelle « l'auteur », autrement dit l'ouvrage et la doctrine du philosophegrec, anglais, français ou latin, dont un fragment de Moraleou de Politique était au programme.Durkheim fut, d'ailleurs, toujours régulièrement consulté sur le choix de cet « auteur ». De ce travail de préparation sont sorties des explications de

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textes avec commentaires. Ces traductions sont un modèle d'exégèse directe, de l'auteur par l'auteur de cette exégèse qui, enfin, sous l'impulsion d'une saine philologie et d'une saine philosophie, sous celle d'Hamelin, de Durkheim, de Rodier et d'autres, a remplacéles explications brillantes, mais horsdu sujet précis, où les jeunes philosophes se laissaient aller autrefois. Sont intacts les manuscrits d'explications de deux livres de la Politique d'Aristote, un livre de l'Éthique &Nicomaque deux commentairesà deux livres de Comte et à un livre du De Cive de Hobbes. Ces travaux, dignes de circuler entre les élèves, ne sont pourtant pas destinésà l'impression. Au contraire, Durkheim attachait une importance certaine au reste de ses recherches d'histoire des doctrines, entreprises presque toutes à cette occasion.Il tenait à ses leçonssur les an-, cêtres de la Sociologie, Pour lui, les hommages rendus aux philosophes, ses devanciers,constituaient des titres de noblessede notre science, des quartiers prouvés et dénommés. Il était fier de son cours sur Hobbeset non moins fier de sa découverte de de l'esprit sociologique Rousseau, esprit bien différentd'un anarchisme dont on attribue d'ordinaire à Rousseau l'invention. Il y a encoreun manuscritsur Condorcet.Pour celui-ci,Durkheim avait une viveadmiration,il le connaissaità fond etil en marquait l'influencesur Saint-Simonet sur Comte, sur les a Fondateurs e. Chacun de ces grandsauteurs est le sujet de cours d'une dizaine de leçonsau moins.Deux cours sur Comte complétaient le cycle. Quelquesleçons sur la Sociologie et la Morale de Spencer, très anciennes et assez sommaires, proviennent des mêmes études. Durkheim désirait publier la plus grande partie de ces cours et les réunir en un volumeintitulé « Les origines de la Sociologie ». Nousnous efforcerons réaliser ce désir. de D'autre part, Durkheim,indépendamment de toute préoccupation d'enseignement,avait commencé, en 1895-96,une Histoire du socialisme, u, plus exactement, puisque le socialisme o qui tend à devenirun fait n'était alors et n'est encore (sauf en Russie)qu'une opinion certains individus,de certainsgroupes de et de certaines classesdans certaines sociétés, une histoire de la doctrine, de l'idée socialiste. Il professa ce coursà Bordeaux en 1897-98.Les cinq premièresleçons ont été publiéesdansla Revue de métaphysique de morale. Durkheim avait d'ailleurs publié et lui-même sa définitiondu Socialismedans une note de la Revue L philosophique1893). a deuxième partie du coursreste à publier. ( C'est la plus importante. Elle concerne Sismondi et surtout Saint-Simon (dix leçons). Nous la remettrons sous peu à l'imprimeur. Lecourset lemanuscrit s'arrêtent là. Durkheimne poursuivit pas ses études sur le socialisme. L'Année sociologique était venue les interrompre.

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Je ne sais si les lecteursde ces lignes se représentent le labeur immense que suppose cette productivité du jeune professeur,au fond solitaire, sans appui, de Bordeaux. Tout ceci a été fait en quinze ans, de 1887à 1902, entre la vingt-neuvième et la quarante-quatrième année de la vie de Durkheim. En même temps, Durkheimpubliait la Divisiondu Travail, les Règles la Méthode, de le Suicide, organisait, éditait et écrivait les quatre premiers tomes de l'Année sans compter ses Mémoireset sans compter la collaborationintense qu'il avait avec chacun de nous. Et la forme de tous cescours est achevée. Ce ne sont pas des notes. Ce sont des leçons complètes et des cours complets. Les leçons sont articulées les unes aux autres et leurs parties s'artioulent nettement entre elles dans une démonstration suivie où l'expression est étudiéedansle moindredétail. Chacunedes pages suppose d'innombrables brouillons, couverts d'hiéroglyphes, brouillons que Durkheimjetait impitoyablement au panier jusqu'à ce qu'il se sentit arrivé à l'ordre logique des faits et des idées. Toute cette oeuvre se ressent, certes, de la forme qu'elle a prise forcément. Les quelques étudiants philosophes de la Faculté des Lettres de Bordeaux n'étaient pas les seuls auditeurs de Durkheim. Ses cours étaient publics et assez suivis. Il y avait des juristes, des étudiants en droit, quelquescollègues,un public assez exigeant, heureusement,d'un côté. Mais d'autre part, il y avait aussi des instituteurs, des membres des divers enseigne» ments, et enfin, ce personnelvague qui peuple les bancs des amphithéâtres dans nos grandes Facultés de province. Durkheim qui non seulement était un merveilleux professeur,mais même aimait professer, recherchaà la fois – effort bien dur – la vérité scientifique et l'efficacité didactique. Les nécessités d'un tel ensemble d'exigences ont eu un certain effet, Mais, qu'on se figure cette tâche écrasante. Sur des sujets entièrement neufs où personne,jamais, n'avait travaillé de cette façon, sur des problèmes qui, même encore maintenant, n'ont été effleuréspar personneque par lui, par une méthodeentière* ment nouvelle, et sur des faits qu'il était souvent le premier à étudier, il fallait apporter de semaineen semaine, avecune régularité écrasante et étonnante, une matière intellectuellenon seulement élaborée en vue du vrai, mais aussi digérée, en vue de l'enseignement, d'un enseignement même très large. Jamais Durkheim ne faiblit. Par exemple, ses leçons sur l' « Autorité Réglementaire » et sur le « Régime de la Contravention », 1891* 1892, quelle peine elles lui coûtèrent 1Ilfallait aboutir chaque samedi. C'était à une objection grave – qu'il se faisait à luimême qu'il fallait répondre tout de suite s'il ne voulait pas laisser mettre en questiontoute sa «Théoriedes Sanctions . L'an»

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poissede l'heure de la leçon compliquait celle de l'incertitude. C'est par la violence d'une méditation continue, soutenue jour et nuit pendant plusieurssemaines,que la solution fut trouvée à temps, pour que le plan du courspût être suivi. Elle formeun simplepassagede la Divisiondu travail. Durkheimformade très bons élèvesà Bordeaux. Quelques-uns devinrent de ses collaborateursimmédiats. Mais tout cet effort professoraln'eut son pleineffet qu'à Paris. C'est là qu'il trouva enfinà partir de 1902, dans l'un de ses enseignements,un auditoire plus vaste de jeunes gens mieux préparés. La pléiade de sescollaborateurss'était déjà accruelors de la fondation de l'Année. Celle de ses élèves s'agrandit brusquement. La plupart de sescoursfurentalorsrepris et refondus.Nousavons parlé de cette refonte. Malheureusement, cette époque,Durkheim,qui n'enseià gnait la Sociologie ue par surcroît,ne les remit généralementpas q au net sous leur nouvelle forme.

III.

Cours de pédagogie

Notre pays ne sut jamais très bien utiliser ses hommes. La Conférence,puis la Chaire de Durkheim à Bordeaux comportèrent toujours un enseignementpédagogique. Et il ne vint à Paris que pour suppléer,puis remplacer le respecté M. Buisson dans sa chaire de Pédagogie.Ce n'est que plus tard, en 1910, que le titre de Durkheimcorresponditau fait. Cefut par faveur qu'on lui permit d'accoler sur l'affiche de la Faculté le nom de a de «Sociologie»u nom «Pédagogie» sa chaire. Durkheim, à Bordeauxcommeà Paris, eut toujourscharge de pédagogue.Nonpas qu'il eût une aversionpour cette disciplineoù il était compétent. Au contraire il était infiniment touché de la sympathie, de l'en* thousiasme,de l'énergie, de l'activité intellectuelle et matérielle des élèves déjà formés que lui envoyait l'enseignement primaire. II sentait vivement l'intérêt et l'efficacitéde son action sur eux. Maisc'était un poids pour lui. On comprend qu'il ressentit toujours commeun morcellementde son activité, cette obligation où il fut, toute sa vie durant, d'interrompre sesétudes préférées,cellesoù il se sentait seul responsableet en avant de tous, au profit de travaux moins argents, moins grands. Toutes les semaines l'année, il lui fallaitconsacrerune partie de son temps de à faire avancer une discipline,plus pratique que la Sociologie, maismoins essentielleau fond, même si elle est d'intérêt public primordial.Durkheimse dévoua cependant à cet enseignement. Il apporta, honorablement et consciencieusement, cet ordre à de travaux, le mêmeesprit, lamêmeoriginalité,la mêmeréflexion personnelleet en même temps exclusivement positive qu'il
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apporta en tout. Au surplus, la Pédagogie rationnelle est avant tout l'art de transformer l'enfant en homme social. C'est un art social. Durkheimétait donc qualifié pour le renouveler. Paul Fauconnet a décrit l'œuvre pédagogiquede Durkheim dans son Introduction à Pédagogieet Sociologie, Nous allons publier dans la collectiondes « Travaux de l'Année » l'Éducation morale,où Durkheim relie ses découvertes sur la nature générale des phénomènesmoraux &sa doctrine de l'éducation, phénomène social,et dégage les préceptes de Pédagogiequi en peuvent résulter. On y verra comment par la sciencede la Morale, dont il donne l'exposé, il éclairait la pratique. Il reste à donnerune idée de son cours sur l'Éducation intellectuelle. Puissamment original par parties, il est moinsachevé et fouilléque d'autres cours. C'est que Durkheim,au moment où il le rédigea,n'était pas maître encore de sa pensée sur les origines socialesde la Raison, et qu'il n'eut jamais le temps de les approfondir jusqu'aux limites où la science peut rejoindre la pratique. Ce cours ne fut d'ailleurs répété à Bordeaux et à Paris que dans des Conférencesprivées. Et même les sommaires de la dernièreformedans laquelle Durkheim les répéta ont dû être négligés,carilsne se retrouvent plus. JI y a ensuite toute une longue sériede cours, se succédantde 1888 à 1904, d'Histoire des doctrinespédagogiques. Cette histoire est discontinue, il est vrai, car elle ne consiste pas à faire & la fois le tableau du développement des institutions scolaires et celui des idées pédagogiques. Elle s'attache simplement et successivementà tous les grands auteurs, un par un, qui ont illustré la Pédagogie, en particulier en France. Elle commence par les doctrines de l'éducation de Rabelais et de Montaigne, •continue par celles de la Renaissance française et des Humanistes puis Durkheimleur oppose les Réalistes et les Encyclopédistes le chef de file de ceux-ciétant le fameux Comenius,si peu connu en France et que Durkheim connaissait si bien.Viennent ensuite Rousseau (ces leçons ont été publiées),Condorcct, Pestalozzi, et enfin Herbart, lui aussi bien mat appréciépar les auteurs classiquesfrançais d'histoire et de Pédagogie.Je crois me souvenir d'avoir vu les textes de quelques leçonssur Froebel, mais je ne les retrouve pas. Mais l'œuvre la plus considérable de Durkheimen matière de pédagogie est le cours complet qu'il fit sur l'Histoire de l'enseignementsecondaireen France. C'est l'une des œuvres inédites de Durkheim les plus précieuses, malgré certaines imperfections inhérentes à la nature d'un enseignementet d'un travail de ce genre. C'était une œuvre difficileet destinéeà un publie exigeant. Il s'agissait de trouver un sujet qui pût intéresser et instruire les

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futurs professeurs de l'enseignement secondaire, les Cutura agrégés des sciences et des lettres que le recteur d'alors, Liard, voulait enfin – mettre en contact, à l'École Normale supéet rieure, avec leurs devoirs, avec les questions d'enseignement de pédagogie.Le poids de cette charge tombait sur les épaules d'un savant par ailleurs occupéà de bien autres choses.Durkheim fit cependant cet effort considérable avec cœur, conscience et efficacité, Au lieu d'étaler un débat ratiocinant et politique, it la façon dont on continue encore à disputer autour de l'enseignement secondaire, il crut bon d'expliquer aux futurs maitres comment l'institution où ils allaient entrer était le produit de sièclesd'histoire sociale. Positivement, il leur expliqua à quel moment de cette histoire nous étions et, partant de là, quelle était la nature de la fonction, et enfin le devoir de la tâche qu'ils avaient à remplir. C'est toujours la même méthode à la fois bis» d'abord, puis inductive et normativeenfin, toriqueet sociologique qui lui permettait et de faire comprendre la pratique suivie jusqu'à nos jours, d'une part, et de dirigerles jeunesprofesseurs, d'autre part, vers une meilleure appréciation de cette pratique, versune meilleure application de leurs forces et éventuellement vers des réformes délicatement suggérées. Durkheim était fort anxieux du succès de ce cours. Il fut très heureux lorsqu'il le constata.Le cours fut ensuite répété régulièrementchaqueannée à l'Ecole Normale. Il devint une pièce essentiellede l'enseignement dans l'établissement où Durkheim avait fait ses études. Il sera sans doute publié assez prochainement.

Il n'est pas sûr que toute cette œuvre aurait vu le jour même si Durkheim avait vécu longtemps. Il faisait assez bon marché de tout ce qui n'était pas l'essentiel de ses idées et de tout ce qui ne le satisfaisaitpas par la perfection de la preuve et du système. Je ne sais queltri il eûtfait, ni quel choixla vie lui eût fait faire. Il ne tenait par-dessus tout qu'à publier sa Moraleet sa Famille. Maistelle quelle, cette œuvre mérite d'être publiéeen partie et d'être connue en entier au moins faut-il qu'on sache qu'elle existe, pour apprécierpleinement une pensée dont les lecteursne connaissent que des fragments et dont l'influenceet le rayonnement s'agrandissent et s'agrandiront longtemps encore. II Les collaborateurs Durkheim avait formé à Bordeaux quelques élèves. Depuis Bordeaux, il avait -su grouper autour de lui un certain nombre

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L'ANNÉE

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de travailleurs distingués qui se dirent bénévolementses élèves, bien qu'ils n'eussent subi que l'ascendant de sa méthodeet très peu celuide son contact. C'està Paris que se forma autour delui une masse compacte de disciplesplus jeunes. Ceux-cise rassemblèrent surtout parmi les promotionsde l'Ecole Normalede 1902 à 1910,celles qui reçurent les premiers enseignements de Dur» kheim, De cette génération de collaborateurs, la plupart sont morts, presquetous tués au servicede leur patrie. Nousallons faire sentir l'étendue de cette perte que la guerre et la vie nous ont infligée,à notrescienceet à nous, Hertz, David, Bianconi, Reynier, Gelly, qui appartenaient à ce groupe,ont été tués au front.Beuchatest mort pour la Science. La vie de Jean.Paul Laffittea été écourtée par ses blessures. Vacher, Huvelin, CbailKésont morts au travail. Tous laissent derrière eux, déjà, une oeuvreimprimée ou manuscrite plus ou moins grande, traces importantes de ce qu'ils allaient donner. On verra quelle œuvre, grande,forte et en même temps harmonieuse serait sortie de la puissanced'activité de ce groupe de savants. Ils étaient jeunes et, à la différence de Durkheim et de sespremierscollaborateurs,ilsn'avaient plus eu à lutter, mais à exploiter une victoire acquise.Ils n'avaient plus à forger une méthode. Ils pouvaient et allaient l'appliquer. Nous allons par1erd'eux dans l'ordre de leur mort.

Henri BEUCHAT Il était un de nos plus anciens élèves et collaborateurs. 11 avait préparé une partie du mémoireque j'ai publié avec sa collaboration sur la Morphologiedes Esquimaux. Il est mort à l'Ile Wrangell en 1914,de faim et de froid, au cours d'une expédition géographiqueet ethnographiqueorganisée par M. Stefans. sonet le gouvernementcanadien;on vient de retrouver sesrestes, Il devaitêtre l'ethnographe et l'observateurdes Esquimauxparmi le groupe de savants qui avait été formé pour cette expédition. Dansle naufrage ont été perdues lesnotes que Beuchatavait com. mencéà prendre et celles denombreux travaux en coursqu'il avait emportéspour lesmettre au net pendantles longshiversarctiques. Cestravaux étaient assez nombreuxet surtout linguistiques. Beuchat était au tout premier rang des amérioanistes. Son Manueld'archéologie méricainsest toujours le meilleuren usage, a Il eût extraordinairement enrichi la sociologie descriptive ou l'ethnographie de cette partie du monde.Il avait un remarquable talentde linguiste et d'observateur.11savait infiniment de choses et les savait bien.

IN MEMOHIÀM
Maxime DAVID

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Fut le premier des nôtres qui tomba à la tête d'une section d'infanterie, en 1914. Son œuvre publiée est presque entièrement critique, ou d'introductions et de traductions elle est excellented'ailleurs. Il laisse avant tout un mémoire manuscrit qu'il avait confié à Durkheim, qu'il avait rédigé sous la directionde celui-ci, sur le Mariage par groupes en Australie. Cetravail d'élève est déjà parfait. Il comprend une découverte notable sur l'existence de principes de droit qui équivalent aux classesmatrimonialesdans des sociétésaustraliennesd'où l'on croit cette institutionabsente, tout simplement parce qu'elle n'est pas nommée.Nous publierons ce mémoireen le mettant à jour. David, malgré d'autres soucis, malgré sa tâche de professeur et au cours d'une publication variée, avait entamé une autre œuvre, un grand travail d'Ethique, du genre decelui que son ami Gernet poursuivit indépendamment et qu'il peut heureusement continuer. Durkheim avait remarqué et enseigné à quel degré les concepts moraux de l'antiquité, surtout grecque, avaient revêtu d'autres formes et possédé d'autres valeurs que les con. cepts classiquesqui nous viennent de ces civilisations.Au fond, nous n'avons retenu qu'un choix. Maistoute l'évolutiondes idées moralesantiques s'est faite à partir de nombreuxconcepts,variés, dont un grand nombre sont oubliés, dont le sensest étrangepour nous et fut même étrange à partir d'un certainmoment pour l'antiquité. Cesont cependant ces concepts qui eurenten Grèce,encore assez longtemps, mêmejusqu'après le christianisme, vie, une une m vigueur aussi considérables,plus considérables ême que celles des idées dont nous avons hérité. Ils exercèrentsur la masse du peuple, sur le droit et sur la littérature, une contrainte et une pression qu'il s'agit de retracer d'abord parceque c'est la vérité historiquej et ensuite parce que si l'on veut comprendrecomment les Grecs, entre le septième et le quatrième siècle avant notre ère, se mirent à raisonner sur la justice, le bonheur, la vertu et le bien, il faut connaître à la fois les lacuneset lesmiraclesde leur raison et, en mêmetemps que leur génie,leur barbarie. MissJane Harrison, M.Tlirtzel étaient déjà entrés dans ce sujet àpropos de Thémiset de Dikè. M.Glotzl'avait rencontréégalement et David rendit compte de leurs travaux dansl'Annéeet esquissa lui-même un plan d'études. (Année, XI, p. 284 XII, p. 257.) Il avait choisi le groupe de concepts divers et coordonnés que connotent les mots alîwc,GSjk, Tt|i>j nous traduisons si que mal par respect et pudeur, par insolence,par honneur et châtiment. David avait déjà fait cette partie du travail qui est la

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l'année

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plus agréable de toutes. 11avait relu toute l'anciennelittérature grecque et avait forméun dossier de fichesassez complet. Les Epiques, les Lyriques, les Gnomiques,les Tragiques, les Prosateurs historiens étaient ses principalessources,encoreplus que les Philosophes. De tout ceci, il ne reste malheureusementque des notes. Mais on voit quelles découvertes d'histoire et de philologie, et non pas seulementde sociologie, avidallait faire dans D cette voie. Antoine BIANCONI Fut tué lui aussi au début de la guerre, en 1915, lui aussi à la tête de sa section, à l'Agede trente-deux ans. Comme David, il avait entamé une grande œuvre. Comme David, ce qu'il publia fut plutôt critique. D'ailleurs, ses fonctions de secrétaire de la rédaction de la Revuedu mois, où il seconda M. Borel avec distinctiorr, l'obligeaient à suivre l'actualité. Maisil avait un esprit positif et généreux il était désireux de construire il avait entamé trois travaux qui eussent été considérables. D'abord, il avait choisi comme principal sujet d'études une question que nous avions laisséede côté, tant elle est ardue et vaste, et où il eût sûrement trouvé à manifester son talent de savant, son art d'organiser les faits. Il avait pris pour champ d'études la question des formesqu'a revêtues la raison humaine et, d'accord avec nous, avait délimité le premier de ses travaux. Parmi les civilisationsoù peuvent être étudiées le mieux les formesdiverses et mêmeanormalesqu'ont pu prendre les catégoriesde l'esprit humain et – à travers ces formes,grammaticales, les principales idées directrices de mythologiques et autres l'humanité, il n'en est pas qui présentent un champ d'observations plus vaste, plus sûr, plus précis, et en même temps plus fertile, que la civilisationet en particulier la languedes nègres africains et surtout, parmi eux, des Bantus. Chezeux, la langue elle-mêmedivise les choses en catégories grammaticales nom breuses,de six à douzeet même plus, suivantles dialectes.Suivant lescirconstances,le langageconsidère telle ou telle chosesous l'asde l'action, du lieu,de la personne,de l'instrument, etc. Un pect certain nombre de choses,êtres animés, etc., ne peuvent être considérésque suivant uneou deux catégories,d'autres suivant detrès nombreuses.Uneétudecomparativedes languesremarquablement uniformeset cependant – dans les limites de cette uniformité suffisamment variées, de cet immense groupe de populations, assezhomogène, pouvait livrer quelques-uns des secrets, non pas simplement de la classification,mais encore de la catégorisation dans l'esprit humain. On pouvait de plus, par une étude parallèle de la mythologie et de l'organisation sociale, rapprochées

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des catégories linguistiques, espérer approfondir encorele problème, sinon en trouver la solution.Bianconia marqué, dans les diverses notes qu'il consacra aux livres de Dennett, dans quelle directionil allait s'engager avec plus de prudence que cet auteur. (Voir en particulier Année, XI, p. 128et suiv.) Il avait déjà grandement avancé sa collectionde faits, en l'espèce de mots bantu. La publication récente de l'excellentegrammaire comparéede Torrend allait lui faciliter la besogne,ou plutôt lui fournir le moyen de vérifier tout son travail de préparation qu'il était sur le point d'achever. Malheureusement, e tout ceci, il ne reste d que des fiches.Beau et grand sujet à reprendre Bianconitravaillait aussi à l'Idéedela grâcedam saint Augustin. Il avait commencé en plus, pour un travail commun,entrepris par nous deux, une bibliographiecomplète d'ethnographie de nos coloniesafricaines. Maisil avait été distrait de ses travaux de sciencepure par un effort considérable,qu'il fit pour sesélèves et pour son enseignement. Il voulait populariser dans l'enseignement secondaire la science que, dans son ardeur, il ne supportait pas de laisser cantonnée dans un coin écarté de la philosophie.Bianconicomme David, Hertz, et Reynier, avait la passion et la consciencedu professorat, de leur carrière. Maisà leur différence car ceux-ci restèrent relativement classiquesdansleur professionscolaire il fut plus audacieux. 11voulut constituertout un cours de philosophie, entièrement nouveau, où la partie la vie en commun, non seulement dans la vie morale, mais encoredans la vie psychologiquede l'homme, fût à chaqueinstant marquée. C'étaitune grande et généreuseambition. Le manuscritde ce cours,professé en dernier lieu aux élèves du lycée d'Amiens, est à peu près complet. Bianconi tenait infinimentà cette œuvre, qu'il considérait comme presque achevée et au point. Des extraits vont en être publiés prochainement par les soins de Mme RudraufBianconi. Robert HERTZ l Tué à l'attaque inutile de Marchéville,e 13 avril 1915,à l'âge de 33 ans, en précédant sa sectionhors de la tranchée. Il laisse une œuvre publiée déjà considérable,critique et dogmatique, et une œuvre manuscrite encore plus importante. Il était déjà un maître parmi les mattres, et sa puissancede travail était aussi grande que son travail. Il avait enseignéà l'Ecole pratique des Hautes Etudes. Il reste de ses cours des manuscrits de leçons, dont j'ai fait et ferai usage. Surtout, il laisse deux couvres,l'une terminée au moins provisoirement,l'autre inachevée. C'estcelleci qui eût été la plus grande et la plus neuve.

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i'ann&b sociologique

Hertz s'était fixé lui-mêmedans l'étude des phénomènes à la fois religieuxet moraux. Et il en avait choisi la partie la plus difficile, la moins étudiée, où tout est à faire, celle de ce côté sombre de l'humanité le crime et le péché, la peine et le pardon. Il avait commencéune œuvre d'accumulationet d'élaboration de matériaux vraiment formidable.Les deux fameux mémoires qu'il publia sur la Représentationcollectivede la Mort (Année, X) et sur la Prééminencede la main droite(Refluephilosophique,1907),n'en sont en sommequ'un prologueet qu'un appendice.MaisUsmontrent à quel point Hertzétait maître desesidées et dominait la mer des faits. Puis il avait précisé son sujet trop vaste. Le péchéet le pardon mêmedansl'histoire humaine,réduite à quelques faits typiques, c'était un champtrop grand à labourer, Il reste de cette grande idée des fragmentsimportants provenant de ses cours en particulier une étude complètedu régime pénitentiel chrétien, étude importante, mais que nous ne pourrons pas mettre sur pied. Enfin, pour aboutir, il se restreignit encore. Son premier ouvrage devait avoir un sujet plus modeste,comme aire d'observation,sinon commeprofondeurd'analyse ce devait être Le Péchéet l'Expiation dansles Société8inférieures.Il en reste une Introductionpresque achevée publiée dans la Revue d'Histoire des religions en 1921,puis une masse très grosse de brouillons, de textes de leçons, plusieurs esquisses différentes de différentspoints, surtout de la conclusion. ais,ce qui est plus M sont intacts et rangés, environ pour la moitié en un précieux, ordre partait, dansl'ordre dela démonstration, ous les documents t dont Hertz voulaitse servir. Ils constituentune collectionincomparable. Presquetous sont empruntésaux sociétéspolynésiennes, avec quelques sondages dans quelques-unesdes sociétés américaines,africaines et quelquescomparaisons vec l'antiquité sémia et classiqueviennent les enrichir. J'ai pu récrire,approxitique mativemetitet en abrégeant, à l'aidede ces ficheset de ces brouillons, le livre que Hertz eût écrit, peut-être autrement mais j'ai fait effort pour rester fidèle à sa pensée. Lelivre parattra, l'esje père fermement,bientôt, dans la collectiondes travaux de VAnnée sous le nom de Robert Hertz, avec la mentionde mon effort et de ma responsabilité. pour les fautes. Du moins, cette œuvre capitale sera sauvée. Hertz, pour se délasser de ce grand travail, s'était amusé au folklore et à la mythologie.Entendons le folklore vivant, celui où il pouvait exercer ses facultés,non seulementde sociologue, mais encore d'observateur. Son délicieux Saint-Bous (Revue ^Histoire des religions,1912) ses Notesde folklore,observations prises sur « ses hommes » qu'il envoya du front à sa femme et que la RevuedesTraditions populairesa publiées en 1915,furent pour lui des passe.temps.Un ouvrageentier, inventé, documenta

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et écrit en moinsdo deuxans sur le Mythe(TAthèna, rovient de p la même veine. Hertz ne considérait cette rédaction de cet ou. vrage que comme provisoire.Nous formionstous en effet autour de Durkheim, avant la guerre, un milieu très confiant les uns envers les autres, maistrès critique et – convenons-en trop exigeant peut-être. Hertz s'était rangé à l'avis de quelques-uns d'entre nous et projetait des modifications fort faciles, mais importantes. Cependant, tel quel, l'ouvragemérite d'être publié, peut être publié et sera sansdoute publié par l'un de nous, commeil est resté. Jean REYNIER II courut les mêmesdangersque sesamis maisc'est d'un accident d'engin de tranchée qu'il mourut en 1915,pour son pays, à l'âge de trente-deuxans. CommeDavidet Hertz, il se destinait à des recherchessur les phénomènesmixtes, à la fois religieux et moraux. Il avait choisi son sujet, fort vaste l'ascétisme. Il avait commencéses recueilsde notes sur l'ascétisme chrétien et sur l'ascétisme hindou,qu'il était allé personnellementétudier dans l'Inde. Sa veuven'a retrouvé que des sommairesdes remar. quables leçons qu'il fit à la conférencede notre maître Sylvain Lévi, sur les Tantras, cette très extraordinaire excroissance mystique, magique et surtout erotique de l'ascétisme hindou et thibétain phénomènetypique que Reynier comprit parfaitement. R. GELLY Nous avons pu croirelongtempsque Gelly,lui au moins,allait nous rester. Jusqu'à la fin il avait été exposé à de nombreux ot grands périls. Un jour de 1918 nous l'enleva comme les autres, à trente et un ans tout juste. Il avait choisicommeprincipal objet d'études, dans la théorie de l'esthétique littéraire et religieuse,les rapports entre le mythe, la fable et le roman. Il avait commencésa documentationsur l'antiquité classiqueet sur le haut moyenâge celtique et anglosaxon. Philosopheet philologue distingué,il eût marqué sa place en ces études tant pratiquées,mais qui doivent être pratiquées d'une autre façon.

Depuis la guerre sont morts parmi nous Antoine Vacher, Jean-Paul Laffitte, R, Chailliéet Paul Huvelin,

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L'AwnéBsociologique A. VACHER

Est mort à Paris en 1920,à la suite d'une très longue et très douloureuse maladie, stoïquement supportée. Il avait cessé de s'intéresser directementà la «Morphologie sociale».Il n'y donnait plus d'attention que lorsque, partant de ses études de géograde phie physique,il avait l'occasion mesurer, de temps en temps, l'influence des facteurs géographiques sur les agglomérations humaines. Maisson enseignement t son travail critique ne pere daient pas contact avec nous. Il avait quelques notes de « Géographie humaine » en manuscrit. J. P. LAFFITTE Etait surtout un publicistemerveilleux,mais sa critique était toujours positive. Son dernier travail imprimé, à propos du livre de M. Meillet, Les Langues dans l'Europe nouvelle, satisfit l'auteur plus que tous les autres articles que cet ouvrage inspira. J. P. Laffitte avait une compétencescientifiquequi s'étendait à toutes les sciencesde la nature. n était apte à tout apprendre, mais se disait avant tout sociologue.Il était devenu l'un des membresdu Bureau scientifique Bureau international du Traau vail. On pouvait compterqu'il y rendrait des services. Une longue et cruelle maladiel'a terrassé, peut-être accélérée par les deux blessures qu'il avait reçues en servant sa patrie. R. CHAILLIÉ Est mort en 1923 il avait fait péniblementet dangereusement une partie de la guerre, Il était un de nos plus anciens et de nos plus fidèles collaborateurs.Sous sesallures d'amateur, difficile fi déciderau travail, il cachait un réel dévouementà nossciences, qu'il propagea avec une extraordinaire efficacité, dans les milieux les plus divers. Il y a de lui un excellent travail, perlé, sur la nomenclaturefamilialeeskimo. Il a été longtemps le zéléreviseurde nos épreuves et confectionnait, avec notre pauvre Beuchat, les tables et les index de VAnnée,Ses notes, prises aux cours de Durkheimet à d'autres, sont précieuses.Son héritier a bien voulu nous promettre qu'il nous en confierait les copies. Paul HUVBLIN Nous a quittés brusquement après une douloureuse maladie de quelques semaines,en juin 1924,au moment où il réalisait

IN MEMOBIAM

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sa pleine production, à cinquante et un ans; juste quand, plus enthousiaste qu'aucun d'entre nous, il commençait à collaborer ù ce nouveau tome de l'Année sociologique. Il était un de ceux qui avaient le plus indépendammentrejoint Durkheim et le premier peloton de ses élèves.Son secoursavait été efficace.Il apportait à YAnnéeson autorité incontestablede juriste et d'historien du droit. Il nous apportait aussi une pub" sante contribution. Son mémoire sur La Magie et le Droit individuel est classique. Huvelin laisse un livre qui, nous l'espèrons,verra bientôt le jour. II l'avait professé en cours à l'Universitéde Bruxelleset a publié la leçon d'introduction dont le titre est Les cohésions humaines.Huvelin était l'un des seuls hommescapables de pouvoir écrire un livre sur un sujet de ce genre. Il avait toujours eu le gott de la pratique et le goût de l'idée,en même temps qu'il était mattre de la dialectique juridique. D'après ce qu'on sait de ce cours et du manuscrit, il y mêlait sa technique de juriste, les fruits de son expérience politique, avec ses préoccupations et sa science de sociologue. ouvrage sera savoureuxcomme toutes Cet les théoriesgénéralesqui sont édifiéespar devéritables spécialistes dominant leur science. La perte d'Huvelin est irréparable pour nous. André DURKHEIM Qu'il soit permis de terminer, par une note personnelle,ce mémoire tout objectif où l'on ne veut que décrire les travaux que l'on pouvait espérer de nos héroïques, de nos vénérés morts. Mais il serait injuste et inhumain de ne pas mentionner,en finet par exception, le nom de celui qui allait nousêtre associé et dont la perte doublement sentie, paternellementet intellectuellement, a été l'une descausesde la mort de Durkheim.Celui-cifondait sur son fils, l'un de ses plus brillants élèves,lesplus nobleset les plus grandes des espérances. André Durkheim mourut le 18 décembre1915,dans un hôpital bulgare, des suites des blessures qu'il avait reçues tandis qu'il commandait une section d'extrêmo arrière-garde de la retraite de Serbie. Il avait déjà été blessé une fois et avait été évacué deux autres fois sur le front français. Le seul manuscrit qu'il laisse est un mémoire d'Histoire de Philosophiesur un point de la doctrine de Leibniz, travail digne d'être imprimé. André Durkheim avait déjà commencé, ous la direction de s M. Meillet,lesétudes do linguistiquequi allaientfaire de lui lelinguiste purement sociologuequ'il nous faut. Nous ne nommons qu'André Durkheim parmi les jeunes gens

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l'année

sociologique

qui allaient nous rejoindre, Ils étaient très nombreux.Nous ne pouvons pas estimer les pertes que leur mort nous inflige, mais nous pensons à eux.

Ceque serait devenue,s'il n'y avait pas eu la guerre,ce qu'on est convenu d'appeler l'Ecole française de Sociologie,voilà qui est indiqué et même prouvé. Imaginons que Gelly fût devenu notre esthéticien et qu'André Durkheim fût devenunotre linguiste. 11ne nous manquait qu'un technologue pour être au complet. Imaginons que Durkheim eût mis sur pied sa Famille et sa Morale, que Hertz eût édité son Péchéet Expiation et d'autres œuvres imaginonsque Bian. coni eût produit son Coursde philosophieet ses Catégoriesde la pensée dans les langues et civilisations bantu que nous ayons eu les livres de Reynier et de Maxime David, d'autres encore. N'eût-ce pas été une magnifiquefloraison ? Ceciajouté à ce qui a pu être publié depuis la guerrepar exempie dans les Travaux deAnnée, rien que cela, rienque ce qui était commencé et même achevé par nos morts, aurait fait do notre petit groupe, une des phalanges de savants les plus honorables. Et je ne parle pas destravaux des vivants que la guerre a arrêtés net dansleur effortet leur production et que ladure vie d'après guerre a bien peu encouragés.

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En fait, nous ne restons plus qu'une poignée. Réchappés du front ou usés de l'arrière, nous n'avons plus avec nous que quelquesjeunes gens heureux d'être jeunes. Notre groupe ressembleà ces petits bois de la région dévastée où, pendant quelques années, quelques vieux arbres, criblés d'éclats, tentent encore de reverdir. Mais si seulement le taillis peut pousser à leur ombre, le bois se reconstitue. Prenons courage et ne mesurons pas trop notre faiblesse, Ne pensonspas trop au triste présent. Ne le comparons pas à ces forces évanouies et à ces gloires perdues. Il ne faut pleurer qu'en secret ces amitiés et ces impulsions qui nous manquent. Nous allons tâcher de nous passer d'eux, de celui qui nous dirigeait, de ceux qui nous soutenaient et même deceux qui allaient nous relayer et nous remplacer. Travaillons encore quelquesannées, Tâchons de faire quelque chose qui honore leur mémoire à tous, qui ne soit pas trop indigne de ce qu'avait inauguré notre Maître.

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Peut-être, la sèvereviendra.Une autre graine tombera et gercera. C'est dans cet esprit de fidèlemémoire à Durkheimet à tous nos morts c'est en communionencoreavec eux o'est en partageantleur convictionde l'utilité de notre science c'est en étant nourris comme eux de l'espoir que l'homme est perfectible par elle c'est dans ces sentiments qui nous sont communspar delà la mort, que nous reprenons tous fortement, avec cœur, la tache que nous n'avons jamais abandonnée. M. M.

Il ESSAI SUR LE DON FORME ET RAISON DE L'ÉCHANGE DANS LES SOCIÉTÉS ARCHAÏQUES I
INTRODUCTION Du Don, et en particulier de l'obligation à rendre les présents ÉPIGRAPHE

Voici quelques strophes de I'Havamâl, l'un des vieux poèmes de l'Edda scandinave (1). Elles peuvent servir d'épigraphe à ce travail, tant elles mettent directement le locteur dans l'atmosphère d'idées et de faits où va se mouvoir notre démonstration (2).
39 Je n'ai jamais trouvé d'homme si généreux et si large à nourrir ses hôtes que « recevoir ne fût pas reçu », ni d'homme si. (l'adjectif manque) de son bien que recevoir en retour lui fût désagréable (3).

(1) C'est M. Cassel qui nous a mis sur la voie do ce texte, Thmry of Social Economy, vol. II, p. 345. Les savants soandinaves sont familier? aveo ce trait do leur antiquité nationale. (2) t'* Maurice Ca'10na bien voulu faire pour nous cette traduction. (3) La strophe est obscure, surtout parce que l'adjectif manque au vers 4, mais le sens est clair quand on supplée, comme on fait d'ordimot "î?-0.1,1111 qui veut dire libéral, dépensier. Le vers 3 est lui aussi difficile.M. Cassel traduit « qui ne prenne pas ce qu'on lui offre ». La traduction de M. Cahen au contraire est littérale. « L'expression est ambiguë, nous écrit-il, tes uns comprennent a que recevoir ne lui fut pas agréable », les autres interprètent a que recevoir un cadeau ne comportât pas l'obligation de le rendre ». Je penche naturellement pour la seconde explication. » Malgré notre incompétence en vieux norrois, nous nous permettons une autre interprétation. L'expression corres-

INTRCUVCTION

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',1 Avec des armes et des vêtements les amis doivent se faire plaisir chacun le sait de par lui-même (par des propres expériences), Ceux qui se rendent mutuellement les cadeaux sont le plus longtemps amis, si les choses réussissent à prendre bonne tournure. 42 On doit être un ami pour son ami et rendre cadeau pour cadeau on doit avoir rire pour rire et dol pour mensonge, 44 Tu le sais, si tu as un ami en qui tu as confiance et si tu veux obtenir un bon résultat, il faut mêler ton âme à la sienne et échanger les cadeaux et lui rendre souvent visite. 44 Mais si tu en as un autre de qui tu te défies et si tu veux arriver à un bon résultat, il faut lui dire de belles paroles mais avoir des pensées fausses et rendre dol pour mensonge. II en est ainsi de celui en qui tu n'as pas confiance et dont tu suspectes les sentiments, il faut lui sourire mais parler contre cœur les cadeaux rendus doivent être semblables aux cadeaux reçus,

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pond évidemment &un vieux centon qui devait être quelque chose comme « recevoir est reçu ». Ceci admis, 1pvers ferait allusion à cet état d'esprit dans lequel sont le visiteur ot le visité. Chacun est suppose offrir son hospitalité ou ses présents comme s'ils devaient ne jamais lui être rendus. Cependant chacun accepte tout de même les présents du visiteur ou les contre-prestationsdo l'hôte,parce qu'ils sont des biens et aussiun moyen de fortifierle contrat, dont ils sont partie intégrante. Il nous semble mêmo que l'on peut démêler daus ces strophes une partie plus ancienne. La structure de toutes est la même, curieuse et claire. Dans chacune un centon juridique forme centre « que recevoir no aoit pas reçu » (39),«ceux qui serendent les cadeaux sont amis >(41) «rendre cadeaux pour cadeaux t (42) il feut mêler ton âme à la sienne et échanger les cadeaux » 141),« l'avare a toujours peur des cadeaux » (48),« uncadeau donnéai tend toujours un cadeau on retour » (145),etc. C'est une véritable collectionde dictons. Coproverbe ou reste est entouré d'un commentaire qui le développe. Nous avons donc affaire ici non seulement à une très ancienne forme de droit, mais même Il une très ancienne forme de littérature.

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FORME ARCHAÏQUE

DE L'ÉCHANGE

48 Leshommes e généreuxt valeureux ontla meilleure vin Us n'ont de point crainte. Mais n poltron peurdetout u a a 1'avare toujours eurdescadeaux. p M. Cahen nous signale aussi la strophe 145 145Il vautmieux pasprier(demander) ne quede sacrifier (auxdieux) trop Uncadeau donné attendtoujours ncadeau u enretour. n vautmieux pasapporter 'offrande ne d d'endépenser que trop.
PROGRAMME

°

On voit le sujet. Dans la civilisation scandinave et dans bon nombre d'autres, les échanges et les contrats se font sous la forme de cadeaux, en théorie volontaires,en réalité obligatoirementfaits et rendus. Cetravail est un fragment d'études plus vastes. Depuisdes années, notre attention se porte à la fois sur le régime du droit contractuel et sur le système des prestations économiques entre les diversessections ou sous-groupesdont se composent les sociétés dites primitives et aussi celles que nous pourrions dire archaïques. Il y a là tout un énorme ensemble de faits. Et ils sont eux-mêmes très complexes.Tout s'y mêle, tout ce qui constitue la vie proprement socialedes sociétés qui ont précédéles nôtres jus* Dans ces phénoqu'à celles de la protohistoire. mènessociaux « totaux », comme nous proposons de les appeler, s'expriment à la fois et d'un coup toutes sortes d'institutions religieuses, juridiques et morales – et celles-ci politiques et familialesen mêmetemps économiques et celles-cisupposent des formes particulières de la production et de la consommation, ou plutôt de la prestation et de la distribution sans compter les phénomènes esthétiques auxquels aboutissent ces faits et les phénomènes morphologiques que manifestent ces institutions.

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INTRODUCTION

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De tous cesthèmes très complexes de cettemulet tiplicitéde chosessocialesen mouvement,nousvoulonsici ne considérer qu'un des traits, profond mais isolé le caractère volontaire, pour ainsi dire, contraint apparemmentlibre et gratuit, et cependant et intéressé de ces prestations. Elles ont revêtu presque toujours la forme du présent, du cadeau offert généreusement,même quand, dans ce geste qui accompagnela transaction, il n'y a que fiction, formalismeet mensongesocial, et quand il y a, au et fond,obligation intérêtéconomique. Même, uoique q nous indiquerons avec précision tous les divers principes qui ont donné cet aspect à une forme de nécessaire l'échange – c'est-à-dire,de la division du travail socialelle-même– detous ces principes, nous n'en étudions à fond qu'un. Quelleest la règle de droitetd'intérêtqui, dam lessociétés e type arriéré d ou archaïque, que leprésentreçuestobligatoirement fait rendu?Quelleforceya't-il dansla chose qu'ondonnequi la fait quele donataire rend? Voilàle problèmeauquel nousnous attachons plus spécialement out en indit quant lesautres. Nous espéronsdonner,par un assez grand nombre de faits, une réponseà cette question préciseet montrer dans quelledirectionon peut engager toute une étude des questions connexes.On verraaussià quelsproblèmesnouveauxnoussommes amenés les uns concernant une forme permanente de la morale contractuelle, à savoir la façon 4ont le droit réel reste encore de nos jours attaché nu droit personnel les autres concernantles formes ei les idées qui ont toujours présidé, au moins en partie, à l'échange et qui, encore maintenant,suppléent en partie la notion d'intérêt individuel. Ainsi,nous atteindrons un doublebut. D'unepart, nous arriveronsà des conclusionsen quelque sorte archéologiquessur la nature des transactions hu/• ines dans les sociétés qui nous entourent ou nous ont immédiatement précédés. Nous décrirons les phénomènes 'échange et de contrat dans cessociétés d qui sont non pas privées de marchés économiques commeonl'a prétendu, – car le marchéest un r. phé3

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FOHME AHCHAÏQUB DE L* ÉCHANGE

nomènehumain qui selonnousn'est étranger à aucunesociétéconnue, maisdont le régime d'échange est différent du nôtre. On y verra le marché avant l'institution des marchands et avant leur principale invention, la monnaie proprement dite comment il fonctionnaitavant qu'eussentété trouvées les formes, on peut dire modernes(sémitique, hellénique, hellénistique et romaine) du contrat et de la vente d'une part, la monnaie titrée d'autre part. Nous verrons la morale et l'économiequi agissent dans ces transactions. Et comme nous constaterons que cette morale et cette économie fonctionnent encore dans nos sociétés de façon constante et pour ainsi dire sousjacente, comme nous croyons avoir ici trouvé un des rocs humains sur lesquelssont bâtiesnos sociétés, nous pourrons en déduire quelques conclusionsmorales sur quelques problèmes que pose la crise de notre droit et la crise de notre économieet nous nous arrêterons là. Cette page d'histoire sociale, de sociode logiethéorique, de conclusions morale,de pratique politique et économique,ne nous mène, au fond,, qu'à poser une fois de plus, sous de nouvellesformes,. de vieilles mais toujours nouvelles questions (1). MÉTHODE SUIVIE Nous avons suivi une méthode de comparaison précise.D'abord, commetoujours, nous n'avons étudié notre sujet que dans des aires déterminées et choisies Polynésie, Mélanésie, nord-ouest américain, et quelques grands droits. Ensuite, naturellement, nous n'avons choisi que des droits où, Zum der (1)Je n'aipaspuconsulter Burckhard, Begriff Schenkung. 53sq. p.
ïtai» pour le droit anglo-saxon, le fait que nous alloua mettre en lumière a été fort bien senti par Pollock and Maitland, Hisiory of English Law, t. II, p. 82 «The wide word gilt, which will cover sale, exchange, gage and leose ». Cf. ib., p. 12, ib., p. 212-214 «il n'y a pae de don gratuit qui tienne force de loi ». > Voir aussi toute la dissertation de Neubookor, à propos de la dot germanique, Die Milgijl, 1909, p. 65 sq.

INTRODUCTION

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grâceaux documentset au travail philologique,nous d avionsaccèsà la conscience es sociétéselles-mêmes, car il s'agit ici de termeset de notions ceci restreignait encore le champ de nos comparaisons. Enfin chaque étude a porté sur des systèmes que nous nous sommes astreint à décrire, chacun à la suite, dans sonintégrité nous avons donc renoncéà cette comparaisonconstanteoù tout se mêleet où lesinstitutions perdent toute couleur locale, et les documents leur saveur (1).
PRESTATION. DON ET POTLATCH

Le présent travail fait partie de la série de recherches que nous poursuivonsdepuis longtemps, M. Davy et moi, sur les formes archaïques du contrat (2). Un résuméde celles-ciest nécessaire. < II ne semblepas qu'il ait jamais existé, ni jusqu'à une époque assez rapprochéede nous, ni dans les sociétésqu'on confondfort mal sous le nom de primitives ou inférieures, rien qui ressemblât à ce qu'on appelle l'Economie naturelle (3). Par une m aberration,onchoisissait ême étrangemaisclassique pour donner le type de cette économieles textes de Cook concernant l'dehange et le troc chez les Polynésiens(4). Or, ce sont ces mêmes Polynésiens e caractères sont ne (1)Lesnotes ttout«a(ratn'est en gros pas indispensables spéoialistes. qu'aux
(2) Davy, Foi Jurée [Travaux de l'Annie Sociologiqe,1922) voir indications bibliographiquesdans Mauss,Uneformearchaïquede contrat RevuedesÉtude»grecques,1921;R. Lenoir, L'Institution chezles Thraces, du Potlatch, Revue Philosophique, 1924. i a M. P. Somlo, Der GUterverkekrn der Urgeselhcha/l (Institut a do de ces faita une bonne discussion et un aperçu Solvay, 1909), où, p. 150, il commence à entrer dans la voie où nous allons noua engager nous-mime. (4) Grienon, Sitent Trade, 1903, a déjà donné les arguments nécessaires pour en flnir avec co préjugé. De mfimo Von Moszkowski, Vom

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FORME

ARCHAÏQUE

DB

L'ÉCHANGE

que nous allonsétudier ici et dont on verra combien ils sont éloignés,en matière de droit et d'économie, de l'état de nature.
Dans les économies et dans les droits qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens, de richesses et de produits au cours d'un marché passé entre les individus. ce ne sont des individus, ce sont des D'abord, pas collectivités qui s'obhgent mutuellement, échangent et contractent les personnes au con(1) présentes trat sont des personnes morales clans, tribus, et s'opposent s'affrontent soit en groupes familles, qui se faisant face sur le terrain même, soit par 1 intermédiaire de leurs chefs, soit de ces deux façons Wirttchaltslebtn der primitiven Vitker, 1911 mais il considère le vol comme primitif et confond en somme le droit de prendre avec le vol. On trouvera un bon exposé des faits Maori dans W. von Brun, WirttchaltorganUation der Maori [Btitr. de Lamprecht, 18), Leipzig, 1912, où un chapitre est consacré à l'échange. Le plus récent travail d'eusemble sur l'économie des peuples dits primitifs est Koppers, Ethnologische Wirtschattsordnung, Anlhropos, 1915-1916, p. 611 à 651, p. 971 à 1079 surtout bon pour l'exposé des doctrines un peu dialectique pour le reste. (1) Depuis nos dernières publications, nous avons constaté, en Australie, un début de prestation réglée entre tribus, et non plus seulement entre clans et phratries, en particulier à l'occasion de mort. Chez les Kakadu, du Territoire Nord, il y a une troisième cérémonie funéraire après le deuxième enterrement. Pendant cette cérémonie les hommes procèdent à une sorte d'eaquéto judiciaire pour déterminer au moins fictivement qui a été l'auteur de la mort par envoûtement. Mais con trairement à oo qui suit dans la plupart des tribus australiennes, aucune vendetta n'est exercée. Les hommes se contentent do rassembler leurs lances et de définir ce qu'ils demanderont en éohange. Le lendemain ces lances sont emportées dans une autre tribu, lea Umoriu par exemple, au camp desquels on comprend parfaitement le but de cet envoi. Là les lances sont disposées par paquets suivant leurs propriétaires. Et suivant un tarif connu à l'avance, les objets désiréssont mis en face de ces paquets. Puis tous sont ramenés aux Kakadu (Baldwin Spencer, Tribes of Ou Northern Ttrritory, 1914,p. 247). Sir Baldwin mentionne que ces objets pourront être de nouveau échangés contre des lanees, fait que nous ne comprenons pas très bien. Au contraire il trouve difficilede comprendre la connexion entre ces funérailles et ces échanges et il ajoute que i les natifs n'en ont pas idée ». L'usage est pourtant pariaitement compréhensible c'est en quelque sorte une composition juridique régulière, remplaçant la vendetta, et servant d'origine à un marché intertribal. Cet échange de choses est en même temps échange de gages de aix et de solidarité dans le deuil, comme cela a lieu d'ordinaire, en Australie entre clans et familles associées et alliées par mariage. La seule différence est que cette fois l'usage est devenu ffltortnbal.

INTUÙOUCTION

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à la fois (1). De plus, ce qu'ils échangent, ce n'est pas exclusivementdes biens et des richesses, des meubles et des immeubles,des chosesutiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des servicesmilitaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n'est qu'un des momentset où la circulation des richessesn'est qu'un des termes d'un contrat beaucoupplus général et beaucoup plus permanent. Enfin, cesprestationset contre-prestationss'engagent sous une forme plutôt volontaire, par des présents, des cadeaux, bien qu'elles soient au fond rigoureusement obligatoires, à peine de guerre privée ou publique. Nous avons proposé d'appeler tout ceci le systèmedes prestations totales. Le type le plus pur de ces institutions nous paraît être représenté par l'alliancedes deux phratries dans les tribus australiennes ou nord-américainesen général, où les rites, les mariages, la successionaux biens, les liens de droit et d'intérêt, rangs militaires et sacerdotaux, tout est complémentaire suppose la collaboration et des deux moitiés de la tribu. Par exemple, les jeux sont tout particulièrement régis par' elles (2). Les Tlinkit et les Haïda, deux tribus du nord-ouest américain expriment fortement la nature de ces pratiques en disant que « les deux phratries se montrent respect (3) ».
(1) Même un poète aussi tardif que Piudaro dit vexv(çwPf*?' otxoOtvoTxotSe, itpotelvwv Olympique, VIII, 4. Tout le passage se ressent encorede l'état de droit que nous allons décrire. Les thèmes du prisent, de la richesse, du mariage, de l'honneur, de la faveur, de l'alliance, du repas en commun et de la boisson dédiée, mémo celui de la jalousie qu'excite le mariage, tous y sont représentés par dos mots expressifs et digncs de commentaires. (2) V. en particulier les remarquables régies du jeu de ballo chez les Omaha Alice Fletcher et la Flesche, Omaha Tribe, Annual Report of the Bureau of AmericanAnthropolopj, 1905-1906,XXVII, p. 197et 366. (3) Krause, Tlinkit Indianer, p. 234, sulv., a bien vu ce caractère des fêtes et rites et contrats qu'il décrit, sans leur donner le nom de potlatch. Boursin, in Porter, Report on Me Population, etc. o/ Alaska, in Elevenlh Census (1900),p. 54-66. et Porter, ib., p. 33, ont bien vu ce caractère de glorification réciproque du potlatch, cette fois nommé. Mais c'est M. Swanton qui l'a te mieux marqué Social Condition»,etc. of the Tlingit indian», Ann. Rep, of the Bureau of Amer. Ethn. 1905, XXVI, p. 345, etc. Ci. nos observations, Ann. Sot., t, XI, p. 207 et Davy, Foi jurée, p. 172.

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FORME ARCHAÏIJUB DE L'ÉCHANGE

Mais, dans ces deux dernières tribus du nordouest américain et dans toute cette région apparaît une forme typique certes,mais évoluée et relativement rare, de ces prestations totales. Nous avons proposé de l'appeler « potlatch », comme font d'ailleurs les auteurs américainsse servant du nom chinook devenu partie du langage courant des Blancs et des Indiens de Vancouver à l'Alaska. « Potlatch » veut dire essentiellement« nourrir », « consommer»(1). Cestribus, fort riches, qui vivent dans lesîles ou sur la côteou entre les Rocheuses et la côte, passent leur hiverdans une perpétuellefête banquets, foires et marchés,qui sont en mêmetemps l'assemblée solennelle de la tribu. Celle-ci y est rangée suivant sesconfréries hiérarchiques,sessociétés secrètes, souvent confonduesavec les premières et avec les clans et tout, clans, mariages, initiaet tions, séancesde shamanisme du culte des grands dieux, des totems ou des ancêtres collectifsou individuels du clan, tout se mêle en un inextricable lacis de rites, de prestations juridiques et économiques,de fixationsde rangspolitiquesdans la société deshommes, anslatribu etdans lesconfédérations e d d tribus et mêmeinternationalement(2). Maisce quiest remarquable dans ces tribus, c'est le principe de la rivalité et de l'antagonismequi domine toutes ces pratiques. On y va jusqu'à la bataille, jusqu'à la mise Surlesens mot otlatch, Barbeau, du p v. (1) Bulletin Société dela deGéographie 1911 p.162. ilnenous deQuébtc, Davy, Cependant parait 6«it Eneffet i pasquelesens roposé originaire. Boasndique le p pour motpotlatch, enKvrekiuU vrai tnon enChinook, ilest e lesonde pas et littéralement o/being Fetdir, nourrisseur, satiatedplace «place », oùonserassasie. Kwakiutl Second Jesup Texte, Séries, Bxpedit.,X, vol. n p.43, .2;ot. b., ol.II,p.255, 517, i v I ».v.PoL. lesdeux de Mais sens ne p.p potlatchdonet aliment font asexclusifs, laformessentielle e dolaprestation ici limentaire, étant enthéorie moins. ces ens du Sur s v. plus p. 110 a loin, n.1.
(2) Le côté juridique du pollatch est celui qu'ont étudié M. Adam, dans ses articles de la ZtUtehr. veraleich.Rechltwisaenachajl, 911et 1 Buiv.et FetUchrijt à Seler, 1920, et M. Davy dans sa Foi furie. Le côté religieux et l'èconomiquo ne sont pas moins essentiels et doivent être traités non moins &lond. La nature religieuse des personnes impliquées et des choses échangées ou détruites ne sont en effet pas indifférentesà la nature même des contrats, pas plus que les valeur» qui leur sont r affectées.

INTRODUCTION

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à mort des chefs et nobles qui s'affrontent ainsi. On y va d'autre part jusqu'à la destruction purement somptuaire (1) des richessesaccumulées pour éclipser le chef rival en même temps qu'associé (d'ordinaire grand-père,beau-père ou gendre). Il y a prestation totale en ce sens que c'est bien tout le clan qui contracte pour tous, pour tout ce qu'il possède et pour tout ce qu'il fait, par l'intermédiairede son chef (2). Mais cette prestation revêt de la part du chef une allure agomstique très marquée. Elle est essentiellement suraire et somptuaire et l'on assiste u avant tout à une lutte des nobles pour assurer entre eux une hiérarchie dont ultérieurement profite leur clan. Nous proposons de réserver le nom de potlatch à ce genre d institution que l'on pourrait avec moins de danger et plus de précision,mais aussi plus longuement,appeler prestationstotalesde type agonistique. Jusqu'ici nous n'avions guère trouvé d'exemples de cette institution que dans les tribus du nordouest américainet dans cellesd'une partie du nord américain (3), en Mélanésieet en Papouasie (4). Partout ailleurs,en Afrique,en Polynésie et en Malaisie, en Amérique du Sud, dans le reste de l'Amérique du Nord, le fondement des échanges entre les H disenijb '|l (1)Les aida tueriflaichpiso. r

•j (2) v. les doourritni» cKHuntduns Boas, Etlmology j Ihe Kwakiuii, o XXXV11' Annuai JRep.of ItteBureau oj an Ethn., t. II, p. 1840, où on trouvera une intéressante description de la façon dont le clan apporte ses contributions au chef pour le potlatch, et de très intéros;>antspalabres, Le chef dit en particulier a Car co no sera pas on mon nom. Ce sera on votre nom et vous deviondrez fameux parmi les tribus ijufind on dira que vous donnez votre propriété pour un potlatch » l (p. 1342, 1. Sletsuiv.). (3) Le domaine du potlatch dépasse en effet les limitea des tribus du Nord-Ouest. En particulier il faut considérer l' « mking 1~'eativat J des Eskimosde l'Alaska comme autre chose que comme un emprunt aux tribus indiennes voisines: v. plus loin. p. 53 n. 3. (4) V. nos observations dans Ann Soc., t. XI, p. 101 et t. XII, ï>. 872-374t Anthropologie,1920.(C. R. des séances do l'Institut frane çais d'Anthropologie). M. Lenoir a signalé deux faits assez nets do potlatch en Amérique du Sud [Expéditionsmaritime* en Mélanésie in Anthropologie,sept. 1924).

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SOUMIS ARCHAÏQUE DE L'ÉCHANGE

clans et les familles,nous semblait rester du type plus élémentairede la prestation totale. Cependant, des recherches plus approfondies font apparattre maintenant un nombreassez considérablede formes intermédiaires entre ces échanges à rivalité exaspérée, à destruction de richesses comme ceux du nord-ouest américain et de Mélanésie,et d'autres, à émulation plus modérée où les contractants rivalisent de cadeaux ainsi nous rivalisons dans nos étrennes, nos festins, nos noces, dans nos simples invitations et nous nous sentons encore obligésà nous «revanchieren »(1),commedisentles Allemands. Nous avons constaté de ces formes intermédiaires dans le monde indo-européen antique, en particulier chez les Thraces (2). Divers thèmes– règles et idées – sont contenus dans ce type de droit et d'économie.Le plus important, parnu cesmécanismes spirituels,est évidemment celui qui obligeà rendre le présent reçu. Or, nulle part la raison morale et religieuse de cette contrainte n'est plus apparente qu'en Polynésie. Etudions-la plus particulièrement, nous verrons clairement quelleforce pousseà rendreune chosereçue, et en généralà exécuterles contrats réels.
Thurnwald, Foraehmgm auf den Sahmo IMeln, 1M2, t. $»M# 8, emploie le mot. III, p.

desEl.grecque», t. XXXIV, (2)Bw. 1921.

CHAPITRE PREMIER Les Dons échangés et 1'obligation de les rendre (Polynésie)

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PRESTATION contre BIENS UTÉRINS TOTALE, mascuuns BIENS (SAMOA)

Dans ces recherches sur l'extension du système des dons contractuels, il a semblé longtemps qu'il n'y avait pas de potlatch proprement dit en Polynésie. Les sociétés polynésiennesoù les institutions s'en rapprochaient le plus ne semblaient pas dépasser le système desa prestationstotales », des contrats perpétuels entre clans mettant en commun leurs femmes,leurs hommes,leurs enfants, leurs rites, etc. Les faits que nous avons étudiés alors, en particulier à Samoa, le remarquable usage des échanges de nattes blasonnées entre chefs lors du mariage, ne nous paraissaient pas au-dessus de ce niveau (1). L'élément de rivalité, celui de destruction, de combat, paraissaient manquer, tandis qu'il ne manque E pas en Mélanésie. nfin il y avait trop peu de faits. Nous serions moins critique maintenant. D'abord ce système de cadeaux contractuels à Samoa s'étend bien au delà du mariage ils accompagnent les événements suivants naissanced'enI du aétudié é Foi p.140, Onvavoir àpropos mariage (1)Davy, Jurée, lecontrat.ces change» ontuneautre avec et de«mrapporte qu'ils extension.

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FORME ARCHAÏQUE PE

L'ÉCHANGE

fant (1), circoncision(2), maladie (3), puberté de la fille (4), rites funéraires (5), commerce (6). Ensuite «deujL» éJénrients essentiels^du-^otlatch sont nettement attestés celui de proprementclit l'honneur, du prestige, du« mana que confèrela richesse (7), et^ceUii l'obligationabsoluede rendre de cesdonssousperare ce«mana cette autorité, cetalis», man et cette source de richesse qu'est l'autorité elle-même (8). D'unepart, Turner nous le dit « Après les fêtes de la naissance,après avoir reçu et rendu les oloa et les tonga– autrement dit les biens masculinset les biens féminins– le mari et la femme n'en sortaient pas plus riches qu'avant. Mais ils avaient la satisfactiond'avoirvu ce qu'ils considéraientcomme un grand honneur des massesde propriétés rassem.0..
(1) Turner, Ninettm Yeara in Polynesia, p. 178 Samoa, p. 82 sq. Stair, OU Samoa, p. 175. (2) Krttmer, Samoa-îrwdn, t. II, p. 52-63. (3) Stair, Old Samoa, p. 180 Turner, Nineleen years, p. 225 Samoa, p. 142. (4) Turner, Ninelttn years, p. 184 Samoa, p. 91. (5) KrSmer, Samoa Insein, t. H, p. 105, Turaer, Samoa, p. 146. 6 KrOmor,Samoa Insein, t. II, p. 96 et p. 363. L'expédition commerciale, le « malaga > (Cf. «walaga», Nouvelle-Guinée), esten effet tout près du potlatch qui, lui, est caractéristique des expéditions dans l'archipel mélanésien voisin. Krâmer emploie le mot de « Cegongosohenk», pour l'échange des «oloa» contre les tonga dont noul allons parler. Au surplus, s'il ne faut pas tomber dans les exagérations des ethnographes anglais de l'école de Rivets et de M. Elliot Smith, ni dans celles des ethnographes américains qui, à la suite de M. Boas, voient dans tout le système du potlatch américain une série d'emprunts, il faut cependant faire au voyage des institutions une large part spécialement dans ce cas, où un commerce considérable, d'tle en lie, de port en port, à des distances très grandes, depuis des temps très reculés, a dil véhiculer non seulement les choses, mais aussi les façons de les échanger. M. Malinowski,dans les travaux que nous citons plus loin, a eu le juste sentiment de ce fait, V. une étude sur quelques-unes de ces institutions (MélanésieN. W.) dans R. Lenoir,Expéditions maritimeaen MèUr nésie. Anthropologie,septembre 1924. (7) L'émulation entre clans maori est en tout cas mentionnéo assez souvent, en particulier à propos des fûtes, ox. S. P. Smith, Journal ol du Polynesian Society (dorénavant cité, J. P. S.) XV, p. 87, v. p. 1. p. 59, n. 4. (8) La raison pour laquelle nous ne disons pas qu'il y a, dans ce cas, potlatch proprement dit, c'est que le caractère usuraire de In contre-prestation manque. Cependant, comme nous le verrons en droit maori, Je fait de ne pas rendre entraîne la perte du < mena >, de la a face » comme disent les Chinois; et, à Samoa, il faut, sous la même peine, donner et rendre.

BENDU LEPKlbKNT

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blées à l'occasion de la naissance de leur fils (1) ». D'autre part, ces dons peuvent être obligatoires, l'état permanents, sans autre contre-prestation que de droit qui les entraîne. Ainsi, l'enfant que la sœur, et par conséquent le beau-frère, oncle utérin, reçoi- l vent pour l'élever de leur frère et beau-frère,est luimême appelé un tonga, un bien utérin (2). Or, il est « le canal par lequel les biens de nature indi- 1 couler e gène (~TTesT'OKgST~onŒuen~ de Tentant vers cette famille. D'autre part, l'enfant est le moyen pour ses parents d'obtenir des biens de nature étrangère (oloa)des parents qui l'ont adopté, et cela tout le temps que l'enfant vit ». « .Cfi_sacn; «ce,[des liensnaturels crée une]£aciHté^yBtémati.que a indigènes et étrangères.^» ^Ttrafîcentre propriétés En sïïmmë,1lênfant, Bréh ufenn, est"le moyen par sômmeVTënfant, blen ut~n; est Itf moyen lequel les biens de la famille utérine s'échangent contre ceux de la famille masculine. Et il suffit de constater que, vivant chez son oncleutérin, il a évidemmentun droit d'y vivre, et par conséquentun droit général sur ses propriétés, pour que ce système de «fostorage» apparaisse comme fort voisin du droit général reconnu au neveu utérin sur les propriétés de sononcle en pays mélanésien(4). Il nemanqueque lethème déjà rivaKté, du combat, de la destruction, pour qu'il y ait potlatch. 2 1
Mais ou remarquons retenons plutôt les deux termes aloa, toi^a; lun Ils désignent le deuxième.

thème de la (1) Turner, NintUm years, p. 178 Samoa, p. 52. CeN. w. amériruine et de l'honneur est fondamental dans lo potlatch cain, v. ex. in Porter, 11 th. Coûta, p. 31. le (2) Turner, Ninelem Years, p. 178, Samoa, p. 83, appelle du jeune celui « foshomme a adopté ». Il se trompe. L'usage est exactement donnée hors de la famille natale, avec cette terage », de 1 Aducation »est une sorte de retour à la famille utérine, précision que ce «fosterage son père, puisque l'enfant est élevé dans la famille de la sœur de oublier on réalité chez son oncle utérin, époux de celle-ci.Uno faut pas qu'on Polynésie nous sommee en pays de double parenté eludocatoire: utérine et masouline, v. notre C. R. du travail d'Elsdon Best, Mari Nomenclature,Ann. Soc.,t. VII, p. 420 et les observations de Durkheim, Ann. Soc., t. V, p. 37. (4) nos observations in Anthropologie, 1921.

Ninetem p.179, Samoa, 88. ,,“ p. Turner, peart, (3)V. in Prom vtrb. defl.F. sur w vasu
.fijien

A.

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FORME DEl'^CHANOB ARCHAÏQUE

~'t<les parapharnaliapermanents,en particulierlesnattes de d manage (1), dont héritent les filles issuesTdu dit n mariage, les décorations,les talismans, qui entrent par la femme dans la famille nouvellementfondée, l chargede retour (2) ce sont en sommedes sortes à V à d'immeubles par destination. Lesj>|ga(3) désignent en ei somme des objets, instruments pour la plupart, c qui sont spécifiquement eux dû mari cesont essentellement des meubles.Aussiapplique-t-once terme l n maintenant aux choses provenant des blancs (4). C C'est évidemment une extension récente de sens. Et E nous pouvons négliger cette traduction de Turner « Oloa-foreign « tonga-native Elle est y ». » il inexacte et insuffisantesinon sans intérêt, car elle prouve que certainespropriétés appelées tonga sont p plus P attachées au sol (5), au clan, à la familleet à la personne que certainesautres appelées oloa. p Maissi nous étendonsnotre champ d'observation, la ;f L nntion de Jgp§a prend tout de suite une autre a .J Elle'cbnnoten maori, en tahitien, en e 1 ampleuret t tongan mangarevan, tout ce qui est p_ropriété proprement_dite, tout ce qui fait riche»p_ui8lanî£ • ? influent, tout ce quipeut être échangêTofyet de~comV.1]
fi) Ktâmer, Imjtn, loga, 1,p.482, II,p. 90. Samoa s.y. t. t. of. » (2) t. II, p. 296, p.90(toga MUgifl) 94,échange des p. oloa contre to$&*
(3) lb., t. I, p. 477. Violette, Dictionnaire Samoan-Françai»,». v. t toga » dit fort bien s «richesses du pays consistant en nattée fines et # <?« m tel1?" que maisons, embarcations, étoffes, {utils » (p. 194, col. 2) et il renvoie à oa, richesses, biens, qui comprend tous e les articles étrangers. (4) Turner, Nineietn Yean, p. 179, cf. p. 186. Tregoar (au mot toga, s. v. taonga), Maori Comparative Dietionary, p. 468, confondles tés qui portent ce nom et cellesqui portent le nom A'oloa.C'est propriéévidemment une négligence. Le Rev. Ella, Polyne$im native clothing, J. P. S., t. décrit ainsi les i« tonga (nattes) « Ils étaient la richesse IX, p. 165, principale des indigènes; on 8 en servait autrefois commed'un moyen monétaire dans les échanges de propriété, dans les mariages et dans des occasionsdo spéciale courtoisie. On les garde souvent dans les familles comme thetrlom» (biens substitués), et bien des vieux « te» sont connus et plus hautement appréciés comme ayant appartenu à quelque famille célèbre a, etc.. Cf. Turoor, Samoa, p. 120. – Toutes ces expression* ont leur équivalent en Mélanésie, en Amérique du Nord, dans notre folklore, comme on va voir.

Samoa t. (5)Krâmer, Inteln, II, p. 90,93.

la PKéSKNT RENDU

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pensation(1). Ce.aoni exclusivementles trésors, les les "Uilïsmang, blasons,les nattes et idoles sacrées, les quelquefois même traditions, culteset rituels magrques. Icinous rejoignons cette notionde propriététafisman dontnous sommessûr qu'elle est générale 'dans tout le monde et malayo-polynésien même paclfiqïie entier (2). II L'esprit DE LA chose DONNÉE (Maori) Or cette observation nous mène à une constatation fort importante. \mJaangfisont, au moins dans la théoriedu droit et de la religionmaori, fortement attiajhé^àJa.pfiraaane, §u..clan, au. s.o.1 ils, sont le véhicule de. Bon.«manaj>, sa force magique, de Dans un proverbe, heureurêKffî.e.use-.el^iirituelle, sementrecueilli Sir G. Grey(3), et C.O. Davis (4), par ils 8ontjpriés détruite l'individu qui les a accep.de., tés. C'estdonc qu'ils contiennenten eux cette force, aux cas où le droit, surtout l'obligation de rendre, ne serait pas observée. Notre regretté ami flerti? avait entrevu l'importance de ces faits avec son touchant désintéressement, il avait noté « pour Davy et Mausa » sur la fichecontenantle fait suivant. Colensodit (5) « Ils avaient une sorte de système d'échange, ou plutôt de donner des cadeaux qui doivent être ultérieurement échangés ou rendus. » Par exemple, on échangedu poissonsec contredes oiseauxconfits, des Maori (1)V.Tregear, comparative ad s Dictionary, vorb.aonga t (Tohitien), tomer. tataoa, delà.jiœpH&é, compenser, jaataoa, donner >(H5îqûi8oi)rï.eMon, t rtlrpr232, Polynésien», JfeJâJÊSES^ »liau taetat} oïr«%ê présents tae-lae, loi «cadeaux, biens donnés, deleur donnés obtenir présente »,Radiguet, desbiens Derpaya pour niers auvages, Laracine umot étrangers d 157. estta/m, etc. S p.
(2) V. Mauss,Origines de la notion de Monnaie, Antliropotogie, 1914. .Procès-verbaux de 1'l. F. A.) où presque tous les faits cités, hors les faits nigritiene et américains, appartiennent à ce domaine. Provvbs, p. 103 (trad. p. 103). (4) (3) Maori Memsntots, p. 21.

New-Zealand t. (4) oo-t InMTransactions 21. Jnatitute,I, p.854. Af<m<n<o«, ofp. Institut», 354. UI,

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FORME AHCHAÏQUB DE L'ÉCHANGE

nattes (1). Touj^eei »t échangé e ..entre Jfcribuso.«.«iattùUe8aiBiessans aucune sorte de stipulation.». Mais Hertz avait encore noté – et je retrouve dans ses fiches – un texte dont l'importance nous avait échappé à tous deux, car je le connaissais également. A propos dujioi^de l'esprit des choseset en particuher de celui dela forêt, et des gibiersqu'elle contient, Tamati Ranaipiri,l'un des meilleurs (informa" teurs maon)de M. Elsdon Best, nous donne tout"à îait par hasard, et sans aucune prévention, la clef du problème (2). « Je vais vousparler du hau. Le hau n'est pas le vent qui souffle.Pas du tout. Supposez que vous possédez un article déterminé(taonga) et que vous me donnezcet article vous mele donnez sans prix fixé (3). Nous ne faisons pas de marché à ce propos. Or, je donne cet article à une troisième personnequi, après qu'un certain temps s'est écoulé, décidede rendre quelque choseen paiement(utu) (4), il me fait présent de quelque chose (taonga).Or, ce taonga qu'il me donne est l'esprit (hau) du taonga que j'ai reçu de vous et que je lui ai donné à lui. Les taonga que j'ai reçus pour ces taonga(venus de vous) il faut que je vous les rende. Il ne serait pas | juste(tika) de ma part de garder ces taonga pour moi, qu'ils soient désirables (rawe),ou désagréables (kino).Je dois vousles donnercar ils sont un hau (5) du taonga que vous m'avez donné. Si je conservais ce deuxièmetaongapour moi,il pourrait m'envenirdu t d «ont (1)Lesribus oNouvelle-Zélande théoriquement par divisées, latradition elle-même, maori enpêcheurs, etchasseurs et agriculteurs sontcensées constamment produits, leurs échanger cf.Eladon est. B Trantact. JPoregi-Lort, N.Z.In*t., XLII, . 435. vol. p
(2) Jb., p. 431 texte maori, trad., p. 439. (8) Le mot «JjflB»désigne, comme le latin apiritu», à la foisle vent et l'âme, plus précisément, au moins dans certains cas, l'âme et le pouvoir des ohoses inanimées et végétales, le mot de mana étant réservé aux hommes et aux esprits et s'appliquant aux choses moinssouvent qu'en mélanésien. (4) Le motjcftt se dit do la satisfaction des vengeurs du sang, des compensations, des repaiements, de la responsabilité, etc. n désigne aussi le prix. C'est une notion oomploxe de morale, de droit, de religion et d'économie.

latraduction deux deces est (5)H»hau.Toute phrases êcourtéeM.Eladon jelasuis Best, par pourtant.

LE PRÉSENT RENDU

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mal, sérieusement, même la mort. Tel est le hau, le hau de la propriétépersonnelle, hau des taonga, le le hau de la forêt. Kati ena. (Assezsur ce sujet.) » Ce texte capital mérite quelques commentaires. Purement maori, imprégné de cet esprit théologique et juridique encore imprécis, des doctrines de la a maisondes secrets », mais étonnamment clair par moments, il n'offre qu'une obscurité l'intervention d'une tierce personne. Mais pour bien comprendre lejuriste maori,il suffitde dire «Les taonga et toutes propriétés rigoureusementdites personnellesont un hau, un pouvoir spirituel. Vous m'en donnez un, je le donne à un tiers celui-cim'en rend un autre,. parce qu'il est poussé par le hau de mon cadeau; et moi je suis obligé de vous donner cette chose, parce qu'il faut que je vous rende ce qui est en réalité le produit du hau de votre taonga. »
l'idée devient ainsi, non seulement Interprétée comme une des idées mai* claire, mais elle apparaît tresses du droit maori. Ce qui, dans le cadeau reçu,. échangé, oblige, c'est que la chose reçue n'est pas inerte. Même abandonnée elle est par le donateur, encore quelque chose de lui. Par elle, il a sur prise le bénéficiaire, comme par elle, propriétaire, il a prise sur le voleur (1). Car le taonga est animé du hau de sa de son terroir, de son sol il est vraiment forêt, « native » (2) le hau poursuit tout détenteur.

• (1) Un grand nombre de faits démonstratifs avaient été rassemblés sur ce dernier point par R. Hgtt«, pour un des paragraphes de son traI vail aur le Péché et l'Expiation. Ils prouvent que la sanction du gpj est le simple effet magique et religieux du mana,du pouvoir quo le propriétaire garde sur la chose volée et quéT^b plus, celle-ci, entourée des tabous et marquée des marques de proprj&g, eBt toute chargée par ceux-ci de hau, do pouvoir spirituel. C'est ce hau qui venge le volé, qui s'empare du voleur, l'enchante, le mène â la mort ou le contraint à restitution. On trouvera ces faits dans le livre de Herte que nous publierons, aux paragraphes qui soront.consacrésau hau. (2) On trouvera dans le travail de R. Hertz les documents sur les mauri auxquels noua taisons allusion ici. Ces mauri sont à la fois de» talismans, dea palladiums et dea sanctuaire) où réside l'âme du clan, hapu, son mana et le hau de son sol Les documents de M.Elsdon Best sur ce point ont besoin de commentaire et de discussion,en particulier ceux qui concernent losremarquables expressions do hau whtiia et de kai hau. Los passages principaux sont Spiritual Concepts, Journal of the Potynaian Society, t. X, p. 10.

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FORME AHCHAÏÇUE DB l'ÉCHANQB

don seulement le premier II poursuit donataire, mime éventuellement un tiers, mais tout individu est simplement transmis auquel le taonga (1). Au au lieu de sa fond, c'est le hau qui veut revenir au sanctuaire de la forêt et du clan et naissance, au propriétaire. C'est le taonga ou son hau – > qui – d'ailleurs est lui-même une sorte d'individu (2) qui s'attache à cette série d'usagers ce que ceuxjusqu'à ci rendent de leurs propres, de leurs taonga, de leurs ou bien de leur travail ou de leur compropriétés merce par leurs festins, fêtes et présents, un équivalent ou une valeur supérieure qui, à leur tour, donneront aux donateurs autorité et pouvoir sur le donateur devenu dernier donataire. Et premier texte maori) et t. IX, p. 198. Nous ne pouvons les traiter comme il conviendrait mais voici notre interprétation s hau whitia, averted hau », dit M. Ehdon Best, et sa traduction semble exacte. Car le péché de vol ouceluidonon-paiement ou de non-contre-prestation est bien un détournement d'âme, de hau comme dans les cas (que l'on confond avec le vol) de refusde faire un marché ou de faire un cadeau au contraire kai hau est mal traduit quand on le considère comme l'équivalent simple de hau whitia. Il désigne bien en effet l'acte de manger l'âme et est bien le synonyme de whangai hau, et. Tregear, Maori Comp. Diet,, ». v, kai et whangai mais cette équivalence n'est pas simple. Car le présent type, c'est celui de nourriture, kai, et le mot fait allusion à oe système de la communion alimentaire, de la faute qui consiate à y rester en débet. Il y a plus: le mot de hau lui-même rentre dans cette sphère d'idées Williams, Maori £>««*p. 23, a. p. dit <thau, présent rendu en forme de reconnaissance pour un présent reçu ». (1) Noua attirons aussi l'attention sur la remarquable expression kai-hau-kai,Tregear, M. C. D., p. 116 rendre un présent de nourriture offert par une tribu à une autre tête (Ile du sud) ». Elle signifie que ce présent et cette fête rendus sont en réalité l'âme de la première prestation qui revient à son point do départ «nourriture qui est le hau de ia nourriture». Dansces institutions et ces idées se confondent toutes sortes de principes que nos vocabulaires européens mettent au contraire le plus grand soin à distinguer. (2) Eneffet les taonga semblent être doués d'individualité, même en dehors du hau que leur confère leur relation avec leur propriétaire. Ils portent desnoms. D'après la meilleureénumération (oelleque Tregear, toc. cit., p. 360, ». v. pounamu, extrait des Mss. de Colenso) ils ne comprennent,limita tivement,que les catégoriessuivantes les pounamu, les eux jades, propriété sacréedes chefs et des clans, d'ordinaire les tiki si rares, si individuels, et si bien sculptés puis diverses sortes de nattes dont l'une, blasonnée sans doute comme à Samoa, porte le nom de korowai;(c'est le seul mot maori qui nous rappelle le mot eamoan oloa, dont nous avons vainement cherché l'équivalent maori). Un document maori donne le nom de taonga aux Karakia, formules magiques individuellement intitulées et considérées comme talismans penonnels ttansmisaibles Jour. Pol Soc,, t. IX, p. 126(trad., p. 133.)

LE PRÉSENT RENDU

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t

voilà l'idée maîtressequi sembleprésider,à Samoa et en eu Nouvelle-Zélande, la circulationobligatoire des à jriphesses,tributs et dons.

-1 Ih

Un pareil fait éclaire deux systèmes importants sociaux en Polynésieet même hors Ne !11de phénomènes de de de Polynésie. D'abord, on saisit la nature du lien juridique que créela transmissiond'une chose. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce point. Nous montrerons commentces faits peuvent contribuer à une théorie généralede l'obligation.Mais, our le moment, p il est net qu'en droit maori, le lien de droit, lien par les choses, est un lien d'âmes, car la choseelle-même a une âme, est de l'âme. D'où il suit que présenter quelque chose à quelqu'un c'est présenter quelque chose de soi. Ensuite, on se rend mieux compte ainsi de la nature même de l'échange par dons, de tout ce que nous appelons prestations totales, et, parmi celles-ci,« potlatch On comprend claire». ment et logiquement,dans ce systèmed'idées, qu'il faille rendre à autrui ce qui est en réalité parcelle de sa nature et substance;car, accepterquelque chose de quelqu'un, c'est accepter quelque chose de son essence spirituelle, de son âme la conservation de cette chose serait dangereuseet mortelleet cela non pas simplementparcequ'elle serait illicite,mais aussi parce que cette chose qui vient dela personne, non seulement moralement,mais physiquement et spirituellement, cette essence, cette nourriture (1), ces biens, meublesou immeubles,cesfemmesou ces descendants,ces rites ou ces communions,donnent prise magiqueet religieuse sur vous. Enfin, cette chosedonnéen'est pas choseinerte. Animée,souvent individualisée,elle tend à rentrer à ce que Hertz appelait son « foyerd'origine ou à produire,pour le clan et le sol Sont elle "est issue, un équivalent qui la remplace.

(1) Elsdon Best, ForettLore,ib., p. 449.
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FORME ARCHAÏQUE DE L'ÉCHANGE

Hi
AUTRES thèmes L'OBLIGATION DE DONNER, L'OBLIGATION DE RECEVOIR

Il reste pour comprendrecomplètement l'institution de la prestation totale et du potlatch, à cheroher l'explication des deux autres moments qui sont de complémentaires celui-là carla prestation totale n'emporte pas seulement l'obligation de rendre les cadeauxreçus;mais elleen supposedeux autres aussi importantes obligationd'en faire, d'une part^pblir gation d'en recevoir,de l'autre. La théorie complète de cestrois obligations, cestrois thèmes du même de complexus, donnerait l'explication fondamentale satisfaisantede cette forme du contrat entre clans Pour le moment,nous ne pouvonsqu'inpolynésiens. diquer la façon de traiter le sujet.
On trouvera aisément un grand nombre de. faits Car un clan, concernant l'obligation de -receyjftir. un hôte, ne sont pas une compagnie, une maisonnée, libres de ne pas demander l'hospitalité (1), de ne pas recevoir de cadeaux, de ne pas commercer (2), de ne pas contracter alliance, par les femmes et par tout un, le sang. Les Dayaks ont même développé système de droit et de morale, sur le devoir que l'on (1) Ici bo placerait l'étude du système de faits que les Maori classent «rosle motexpressif de «mépris doTahu Le document principal setrouve dansEUdon Best, Maori myththgy, in Jour. Pol. Soc., t. IX, p. 113. » Tahu est le nom a erobléro&tiipQ de la naurrituro en général, c'est m personnification, E'êxpression i ,Kaïïae tohahi ia Tahut'a no méprise d f ârïSEùjrs'ômploie vis-à-vis d'une personne qui.a a refusé e la nourri-' lui a 6t6 présentée Maisl'étude de ces croyances concernant fa Jure qui noûmturo en pays maori nous entraînerait hien loin. Qu'il nous sutfise de dito que co dieu, cette fcyp.QStaso la nourriture,, est identique de et do la paix, et l'on comprendra mieux ces à ItfPgo, d.iou,de8..planto8 associations d'idées ' rhoàpitâïït^noumturc, 'communion, paix, éçjtango, droit. ~Pj V. Ehdon Beat, Spir. Conc, J. Pol. Soc., t. IX, p, 198.

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LE PRÉSENT BENOIT

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l a de ne pas manquer de partager le repas auquel on assiste ou que l'on a vu préparer (1).
I/obUgaJ;ioja_de_don!tter i&fa. non moins importante; son étude pourraîOaîre comment les comprendre hoinmes sont devenus Nous ne pouéchangistes. vons qu'indiquer faits. Refuser de donner quelques comme refuser de prendre (§}, _(2), négliger d'inviter, à déclarer la guerre c'est refuser l'alliance équivaut et la communion on donne (4). Ensuite, parce a une qu'on y est forcé, parce que le donataire sorte de droit de propriété sur tout ce qui appar(1) V. Hardeland, Dayak WSrterbuch.«. c indjok, irek, pahuni, t. I, p. 190,p. 397 a. L'étude comparative de cesinstitutions peut être étendue h toute l'aire de la civilisation malaise, indonésienne et polynésienne. La seulo difficulté consiste à reconnattro l'institution. Un forcé que Spenser St John exemple c'est sous le nom do < commerce décrit !a façon,dont, dans l'État de Brunei (Bornéo), les nobles prèlevalent tribut eur les Bisayas ea commençant par leur faire cadeau de tissus payés ensuite à un taux usurairo et pendant nombre d'années (life in the foreatso/ the far E<ut,t. H, p. 42). L'erreur provient déjà des Malaiscivilisés eux-mêmes qui exploitaient une coutume de leurs frères moins civilisés qu'eux et ne les comprenaient plus. Nous n'énumérerons pas tous les {ait* indonésiensde ce genre. (V. plus Iota C. R, du travail do M. Kruyt, Koopm in Midden Celebes). (2) Négliger d'inviter a une danse de guerre eat un péché, une faute du I qui, dans 111e Sud, porte le nom de puha. H. T. de Crobilles, Short } Tradition» of the South Island. J. P. S., t. X, p. 76 (à noter tahua, gift of rood). Le rituel d'hospitalité maori comprend une invitation obligatoire, quo l'arrivant ne doit pas réfuter, mais qu'il ne doit pas solliciter non plus il doit se diriger vers la maison do réception (différente suivant les castes), sans regarder autour de lui son hâte doit lui faire prépa rer un repas, exprès, et y assister, humblement au départ, l'étrange» reçoit un cadeau de viatique (Trogear,Maori Bace, p. 29), v. p. 1. lesritee identique de l'hospitalité hindoue. (3) En réalité, les deux règles se mêlent indissolublement, comme les prestations antithétiques et symétriques qu'elles prescrivent. Un proverbe exprime ce mélange Taylor (Te iha a maui, p. 182, proverbe rr> 60) le traduit de façon approximative « Whm raw Uia sem, when ». coofted,it ù taUen « J|^£!J'i2feuxmang«r une nouriture à demiowite (gue d~tt~Uc!~L~o ~Sgerr~ntjM~~ qufoDe cuite oux». eïa^voiràla part'àgéfavëc (4) Le ohef Hekemaru (faute de Maru), selon la légende, refusait d accepter « la nourriture » sauf quand 11avait été vu et reçu par le village étranger. Si son cortège était passé inaperçu et si on lui envoyait dos messagorspour lo prier, lui et sa suite, de revenir sur ses pas et de partager la nourriture, il répondait que « la nourriture ne suivrait pas son dos «. Il voulait dire par là quo la nourriture offorte au « dos sacré de sa tête » (o'est-à-dire quand il avait déjà dépassé les environs dit village) serait dangereuse pour ceux qui la lui donneraient. De là le proverbe « Utnourriture ne suivra pas le doa de Hekemaru » i(Twgear, » • Maori Bace, p. 79.)

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FOHUB ARCHAÏQUE Du t'ÈCUANGE

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V .i: r:

tient au donateur (1). Cette..propriété s'exprime et se. conçoit comme na ['mit gpïriîïiei. Ainsi, en "iGistralie,Te gërTdrequi doit tous les produits de sa chasse à son beau-père et à sa belle-mère, ne peut rien consommerdevant eux, de peur que leur seule respiration n'empoisonne ce qu'il mange (2). On a vu plus haut les droits de ce genre qu'a le un neveu utérin à Samoa, et qui sont tout à fait comparables à ceux qu'a le neveu utérin (vasu) à (~ )COB Itaongct ICOE Fiji (3). Fii tout ceci,il y a une sénefedrpit&et de devoirs En de consommer et de rendre, çorrespondtantà «Tes droits et des devoirs 3e™pré8e*hter de recevoir. et Maisce mélangr^troit ctéaroîts et de devoirs syméet contraires cessede paraître contradictoire triques si 1on conçoit qu'il y a, avant tout, mélangede liens spirituels entre les choses qui sont à quelque degré de l'âme et les individus et les groupesqui se traitent à quelque degré commedes choses.
Et toutes qu'un fait, c'est que tout, nourriture, femmes, enfants, biens, offices sacerdotaux sol, travail, services, talismans, et rangs, est matière à transmission et reddition. Tout va et vient comme s'il y avait échange cons(1) Dans la tribu de Tuhoe, on commenta a M. Elsdon Best [Maori J. MyÙuAogy, P. S., t. VIII, p. 118] ces principes de mythologie et de droit. « Quand un chef de renom doit visiter un pays, « son mana le précède ». Les gens du district se mettent à chasser et à pêcher pour avoir de bonne nourriture. Ils ne prennent rien « c'est que notre mana parti en avant a a rendu tous les animaux, tous les poissons invisibles i «notre mana les a bannis ». été. (Suit une explication de la gelée et de la neige, du Whai riri (péché contre l'eau) qui retient la nourriture loin des hommes). En réalité, co commentaire un pou obscur décrit l'état dans lequel serait le territoire d'un hapu do chasseursdont les membres n'auraient pas fait le nécessaire pour recevoir un chef d'un autre clan. Ils auraient commis un < Itaipapa, uno faute contre ta nourriture », et détruit ainsi leurs récoltes et gibiers et pèches, leurs nourritures à eux. (2) Ex. Arunta, Unraatjera, Kaitisb, – 8penceret Gillon, Northern Tribes o/ Central AuttnUia, p. 610. (8) Sur le vasu, voir surtout le vieux document de Williams, Fiji anà the Fitiam, 1858, t. I, p. 84, tp. Cf. Steisunete, Enlwickelungder Strafe,t. II, p. 241 sq. Ce droit du neveu utérin correspond seulement au communisme familial. Maie il permet de se représenter d'autres droits, par exempte ceux de parents par alliance et ce qu'on appelle en généralle « vol légal». ces institutions n'expriment uniquement un régime social, une mentalité définie

LEPRÉSENT RENDU

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tant d'une matière spirituelle comprenant choses et hommes, entre les clans et les individus, répartis entre les rangs, les sexes et les générations. IV Remarque
LE présent FAIT AUX HOMMES ET LE PRÉSENT FAIT AUX DIEUX Un quatrième thème joue un rôle dans cette économie ot cette morale des présents, c'est celui du cadeau fait aux hommes en vue des dieux et de la nature. Nous n'avons pas fait l'étude générale qu'il faudrait pour en faire ressortir l'importance. De plus, lea faits dont nous disposons n'appartiennent pas tous aux aires auxquelles nous nous sommes limité. Enfin l'élément mythologique que nous comprenons encore mal y est trop fort pour que nous puissions en faire abstraction. Nous nous bornons donc à quelques indications. Dans toutes les sociétés du nord-est sibérien (1) et chez les Eskimos, de l'ouest alaskan (2), comme chez ceux de la rive asiatique du détroit de Behring, le potlatch (3) produit un effet (1) Voir Bogoras, The Chukchee {Jesup Norilt Pacific Expédition: Mem. ot the American MuséumofNatural History, New-York),vol. VIL Les obligations à faire, à recevoiret à rendre descadeauxet l'hospitalité sont plus marquées chezles Chukohee maritimes que chezles Chukohee du Renne. V. SocialOrganisation,ibidem,p. 634,637. Cf. Règle du sacrilice et abatago du renne. Religion, ibidem, t. II, p. 375 devoir d'inviter, droit do l'invité à demander ce qu'il veut, obligationpour lui de faire un cadeau. (2) Le thème de l'obligation de donner est profondément eskimo. V. notre travail sur les Variations saisonnières des Sociétés eakimo, p. 121. Un dos derniers recueils cskimo publiés contient encore des contes de ce type onsçignant la générosité. Hawkes, The Labrador Eskimos (Can. GeologicalSurvey, AnthropologicalSéries), p. 159. (3) Nous avons [Variations saisonnières dans les sociétés eskimo, Année Sociologique, t. IX, p. 121) considéré les fêtes des Eskimos de l'Alaska comme une combinaison d'éléments eskimo et d'emprunts faits au potlatch indien proprement dit. Mais, depuis l'époque ou nous avons écrit, le potlatch a été identifié, ainsi que l'usagodes cadeaux, chez les Cbukchee et les Koryak de Sibério, comme on va voir. L'emprunt peut, par conséquent, avoir été fait aussi bien à ceux-ci qu'aux Indiens d'Amérique De plus, il faut tenir compte des belleset plausibleshypothèses de M. Sauvageot (Journal des Américaniatea,1924) sur l'origine asiatique des languescskimo, hypothèses qui viennent confirmer

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FORME RCHAÏQUE1,'ÉCHANOK t>8 A

mon seulement sur les hommes qui rivalisent de générosité, non seulement sur les choses qu'ils s'y transmettent ou y consomment, sur les âmes des morts qui y assistent et y prennent part et dont les hommes portent le nom, mais encore sur la nature. Les échanges de cadeaux entre les hommes, « name-sakes x, homonymes des esprits, incitent les esprits des morts, les dieux, les choses, les animaux, la nature, &_6tre«j^n^jsi^ej»y,ersuéuxj» (1). L'échange de cadeaux produit l'aJ^danscTdç.jriçhesses', "expliquet-on. MM. Nelson (2) et Porter (3) nous ont donné une bonne description de ces fêtes et do leur action sur les morts, sur les gibiers, cétacés et poissons que chassent et pèchent les Eskimos, On les appelle dans l'espèce de langue des trappeurs anglais du nom expressif de «Asking Festival» (4) d' « Inviting-in festival ». Elles dépassent d'ordinaire les limites des villages d'hiver. Cette action sur la nature est tout à fait bien marquée dans l'un des derniers travaux sur ces Eskimos (5). lea idées les plus constantes des archéologues et des anthropologues sur les origines des Eskimos et do leur civilisation. Enfin tout démontre que les Eskimos de l'Ouest, au lieu d'être plutôt dégénérés par rapport à ceux de l'Est et du Centre, sont plus pris, linguistiquement et ethnologiquement, de la souche. C'est ce qui semble maintenant prouvé par M. Thalbiteer. Dans ces conditions, il faut être plus forme et dire qu'il y a potlatoh chez les Eskimos de l'Est et que ce potlatch est très anciennement 6tabUchezeux. Restent cependant les totems et les masques qui sont assez spéciaux à ces fêtes de l'Ouest et dont un certain nombre sont évidemment d'origine indienne, enfin ons'explique assez malladisparition à l'est et au centre do l'Amérique arctique du potlatch eskimo, sinon par le rapetissement des sociétés eskimo de l'Est. (1) Hall, Lile with the Esquimaux, t. -II, p. 320. Il est extrêmement remarquable que cette expression nous soit donnée, non pas à propos d'observations sur le potlatch alaskan, mais à propos des Eskimos centraux, qui ne connaissent que les fêtes d'hiver de communisme et d'échanges de cadeaux. Ceci prouve que l'idée dépasso les limites de l'institution du potlatch proprement dit. (2) Eskimos about Behring Strails, XVlIIth Ann. Rep. ol the Bur. ajAm. Elhn.,p. 303 sq. (8) Porter, Alaakan, XIth Census, p. 138et 141,et surtout WrangeD. Statûtische ErgebnUtt, etc., p. 132. (4) Nelson. Cf. « asking stick » dans Hawkes, The IrwUing-in Faut of the AUukan Bskimos. Geological Survey. Mémoire 45. Anthropolagicai Series, II, p. 7. (5) Hawkes, toc. cit., p. 7 p. 3 p. 9, description d'une de ces {«tes Unalaklit contre Malemiut. Un des traits les plus caractéristiques de ce complexus est la série comique de prestations le premier jour et les cadeaux qu'elles engagent. La tribu qui réussit à faire rire l'autre peut lui demander tout ce qu'elle veut. Les meilleurs danseurs reçoivent des présents de valeur, p. 12, 13, 14. C'est un exemple fort net et fort rare do représentations rituelles (je n'en connais d'autres exemples qu en Australie et en Amérique)d'un thimo qui est, au contraire, assez fréquent dans la mythologie celui de l'eiprit jaloux qui, quand il rit, relâche la chose qu'il garde. Lerite de l' « Inviting in Festival » se termine d'ailleurs par une visite de l'angekok (shamane) aux esprits-hommes « inua » dont il porte le

IB PBÉSENT BBNOV

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Même,los Eskimosd'Asie ont inventéune sorte de mécanique, une roue ornée de toutes sortes de provisions,et portée sur une espècede mât de cocagnesurmontélui-mêmed'unetête de morse, Cette partie du mât dépasse la tente de cérémoniedont il forme l'axe. Il est manœuvréà l'intérieur de la tente à l'aide d'une autre roue et on le fait tourner dans le sens du mouvement du soleil. On ne saurait exprimer mieux la conjonction de tous ces thèmes (1). Elle est aussi évidente chez les Chukohee(2) et les Koryaks de l'extrême nord-est sibérien. Les uns et los autres ont le potlatch. Maisce sont les Chukoheemaritimesqui, commeleurs voisins Yuit, Eskimos asiatiques dont nous venons de parler, pratiquent le plus ces échangesobligatoireset volontaires de dons, de cadeaux, au cours des longs « ThanksgivingCeremonies» (3), cérémonials d'actions de grâce qui se succèdent, nombreux en hiver, dans chacunedes maisons, l'une après l'autre. Les restes du sacrificefestin sont jetés à la mer ou répandus au vent ils se rendentau pays d'origine et emmènentavec eux les gibiers tués de l'année qui reviendront l'an suivant. M. Jochelsonmentionne -desfêtes du mêmegenre chez les Koryak, mais n'y a pas assisté, sauf à la fête de la baleine (4).Chezceux-ci,le système du sacri. fice apparaît très nettement développé(5). M. Bogc:as (6)rapproche avecraisoncesusagesde la a Koliada» russe des enfants masqués vont de maisonen maisondemander des œufs, de la farine et on n'ose pas lesleur refuser. On sait que cet usage est européen(7). Les rapports de ces contrats et échangesentre hommes et de ces contrats et échangesentre hommeset dieux éclairent tout un "fttài AHftJjMfltH Sacrifice.D'abord, on les comprend parfai. du surtout dans ces sociétésoù ces rituels contractuels et tement, se économiques pratiquent entre hommes, mais où ces hommes sont les incarnations masquées, souvent chamanistiques et possédéespar l'esprit dont ils portent le nom ceux-cin agissent en et qu'ilsont prisplaisiraux danseset enverront masque qui l'informent dugibier.Cf.cadeau aux phoques. ennes,Lifeo/ theCopperEtkifait J theCon.AretieExptà,,1922,vol. XII, p. 178,n. 2. mot,Rep.oj Lesautresthèmesdu droit descadeaux sontaussifortbien dévelopa nfiskuk n'a pas le droit de refuser aucun » le pés,par exemple chef ni mets,sirare qu'il soit, souspeined'être disgrAcié touprêtent, pou» jours, Hawkea,te., p. 9. Mr.Hawkes parfaitement aisondo considérer p. 19) la fête des a r ( Dtoé (Anvik)décrite par Chapman(Congre» Amiricanistesde des un f aux Québec, t. II) comme emprunt ait parlesIndiens Eskimos. 1907, dansChukchee, VII (II),p. 408. t. {1}V.fig. 2) Bogoral,tbid, P.899à 401. 2 Bogorao,t&M.,p.399à401. NorlhPacificExpédition, t t. Juup (Sj Jochelson,The Koryak.Jetup NoHhhact/ic F'xpcdition,. VI, T>. 4. 6 4 Ibid., p 90. Ibi&, p. 90, 90. 5 Cf.,p. 98,a This for Thee». 6 Chukcha, p. 400. 7 Sur des usagesde ce genre,v. Fraiser, olden G Bough(3«êdit.), t. II, p.78à 85,p. 91et suiv.,it. X,p. 169et suiv.V.p. 1,p. 161. ¡~¡

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FOBME ARCHAÏQUE DE L'ÉCHANGE

réalité qu'en tant que représentants des esprits (1).Car, alors, ces échanges et ces contrats entraînent en leur tourbillon, non seulementles hommeset les choses,mais les êtres sacrés qw leur sont plus ou moins associés(2). Cecieat très nettement le cas du potlatch tlingit, de l'une des deux sortes du potlatoh trotta et du potlatch eskimo. L'évolution était naturelle. L'un des premiers groupesd'êtres ayeo lesquels les hommes ont dû contracter et qui par définition étaient là pour contracter avec eux, c'étaient avant tout les ^HJ&djjJBJ&ggt .ly dieux. En effet, çjL|onJjj«q»L8pftUeB a~uee _ee,.c En effet, e~s ~q,ql!.o~Ues ventables jvojmnalrës^'aë's,'choseset desDiensjîu monde(3). eux qu'ïï'étàît ïe plusnécessaired'échanger et le plus C*ëïtavec dangereux de ne pas échanger.Mais, inversement, c'était avec eux qu'il était le plus facileet le plus sûr d'échanger,La destruction sacrificiellea précisémentpour but d'être une donationqui soit nécessairementrendue. Toutes les formes du potlatch nordouest américain et du nord-est asiatique connaissent ce, thème de la destruction (4). Cen>.st^l^.J8.ejdejBa«flLp.oui.Bja»iie$ter jouissanceet richesse, et désintéressement qu'on met à mort des eiclaves, q.u'ônJ)tûlades huiles précieuses,qu'on jette descuivres 6 K mer, qu'on met même,e feu à des maisonsprineières.C'est l aussi pour,sacrifier aux esprits et aux dieux, en fait confondus avec leurs incarnations vivantes, les porteurs delourtitres, leurs *• alliés initiés; C e (1)Surlepotlatohtlingit,voirplusloin,p.99,107. ecaractère stfondamentalde tout le potlatch du nord-ouestaméricain. ependantl i C est pou apparentparceque le rituelest trop totémistique ourque y p sonactionsur la naturetoit très marquéeon plusdeton actionsurles esprits.Il est beaucoup plus clair,en particulierdansle potlatchqui se fait entre Chukchee Eskimoa nie Saint-Lawrence, le déet à dans troit de Behring. potlatch dans Bogoraa Chitkchtt Mythotogy, (2JV. un fflyjthejde 1.2.Un dialogue entredeux shamanes « What you wil) p. 14. s'engage answer o'ési-a-Sïre give returaprésent».Cedialogueinitpar une ae >, f a c e tutte puislesdeuxshamanes ontractent ntre eux il»échangent ntre e eux leur couteau magiqueet leur collier magique,puis leur esprit e (assistants agiques), nfinleur corps(p. 15, 1.2).Matsilsne réussism sent pas parfaitementleursvolaet toursattemssagos c'est qu'ilsont oubliéd'échangereursbracelets tleursa tassels «my uidenmotion l e 11 », g i L 10. Ils réussissent nfinleurstours. On voit que toutesces e p. 16, chosesont la mêmevaleurspirituelle l'esprit lui-même, sontdes que esprits. t (3) V. Jochelson,KoryokReligion, Jesup. Exped.,. VI, p. 80.Un chant kwakiutlde la dansedes esprits (shamanisme es cérémonies d le d'hiver)commente thème. Vontnoua toutdel'auto» t enlevésrai»se» aux envoyez monde, I Vous vezentendu nomavion»aim,esprits qui a f «prit»1. que [homme» Nous ecevront r devous 1etc.. beaucoup S a Boas,Secret ocittie»ndSocialOrganization/ theKwakiutlndians, I o p. 488. (4) V.Davy,Foijurk, p. 224etsq. et v. plusloinp. 95.

IE PKÉSENT RENDU

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Mais déjà apparaît un autre thème qui n'a plua besoin de ce supporthumain et qui peut être aussi ancien que le potlatch luimémo s ojjwitcruec'est, a.ux.dieux.qu'il faujt .achète et4jue Je dieux «ayMtTrendre prix de% Je, choses. Nulle part peut-être ct;E£ï"TdZe""îie "s'exprime d'une façon plus typique que chest le»Toradja de Célèbes.Kruyt (1) noue dit « que le propriétaire y doit « acheter » des esprits le droit d'accomplir certains actes sur « sa », en réalité sur « leur», propriété ». Avant de » couper « Bon bois,avant de gratter même « sa » terre, de planter le poteau de « sa maison, il faut payer les dieux. Même,tandis 1que la notion d'achat semble très peu développée dansla coujtume civile et commerciale des Toradja (2), celle de cet lâchât aux esprits et aux dieux est au contraire parfaitement jconstante. M. Malinowski, h propos des formesd'échange que nous allons décrire tout oe suite, signalejdes faits du même genre aux Trobriand. On conjure uiTéspnt malfaisant, un « tàuvau » dont on "a trouvéun cadavre (serpent ou crabe de terre), en présentant à celui-ciun de ces vaygu'a, un de ces objets précieux, ornement, talisman et richesseà la fois,qui servent aux échanges du kula. Ce don a une action directe sur l'esprit de cet esprit (3).D'autre part, lors de la fête des mila-mila(4), potlatch en l'honneur des morts, les deux sortes de vvygu'a,ceux du kula et ceux que M. Malinowski appelle pour la première fois (5) les a vaygu'a a permanents », sont exposés et offerts aux esprits sur une plateforme identique à celle du chef. Cecirend leurs esprits bons. Ils emportent l'ombre de ceschosesprécieusesau pays des morts (6), où ils rivalisent de richessescommerivalisentles hommesvivants qui reviennent d'un kula solennel (7). M. van Ossenbruggen, qui est non seulement un théoricien mais un observateur distingué et qui vit sur place, a aperçu un autre trait de ces institutions (8). Les dom aux hommes et d (1) Koopenin middtn Cdebes.Medeâ. . Konink.Akaà. v. W$t., Afd.letterk.56 SérieB, n° 5, p. 168 168,p. 1S8 159. à et 3 et 5 dol'extrait. 2 16.,p. 3 Argonaute / th»Western o Pacific,p. 511. 4i 16.,p. 72, 184. (5 P. 81 2 (ceuxqui ne sont pas objets d'échange obligatoire). Cf. Baloma, InsSpiritsof theDead.Jour,o/ ihe RoyalAnthropologual 1917. tiiub), (6) Un mythe maori, celui deToKanava, Groy,Polyn.Myth.,&d, l Routlodge, 213,racontecommentesesprits,les fées,prirentl'ombre p. di» pounamu (jades,etc.), (aliastaon exposésen leur honneur.Un ga) exactementdentiqueà Mangaia, i( ythe i Wyatt Gill,MythsanASongs de from theSouthPacific,p. 257 racontela même chose des collier* de nacre rouge,et commentls gagnèrenta faveurde la belle i l disques Menaça. u (7)P. 513.M.îlalinowski xagère n peuArg.,p. 510et suiv., la noue veauté de ces faits, parfaitement dentiques ceux du potlatch tlingit à i et du potlatch hatda. (8) Het PrimtieveDenkm, voom.in Pokkengebruiken.Bijir. M de TatO-,Land-,en Volkenk. Nederl. nii», vol. 71, p. 245et246. v. I

S8>

*©HME DS ARCHAÏQUE t'ÉCHANOE

aux dieux ont aussi pour but d'acheter la paix avec les une et losautres. On éoarte ainsi les mauvais esprits,plus généralement lesmauvaises influences,même non personnalisées car une malédiction d'homme permet aux espritsjaloux de pénétrer en vous, de vous tuer, aux influencosmauvaisesd'agir, et les fautes contre les hommes rendent le coupablefaible vis-à-visdes esprits et des choses sinistres. M. van Ossenbruggeninterprète ainsi en parti. culier les jets de monnaie par le cortège du mariage en Chino et même le prix d'achat de la fiancée.Suggestionintéressanteà partir de laquelle toute une chaînede faits est à dégager (lj. On voit comment on peut amorcer ici une théorie et une luV · toire du sacrifice contrat. Celui-ci suppose des institutions du de celles que nous décrivons,et, inversement,il lesréalise genre au suprême degré, car ces dieux qui donnent et rendent sont là pour donner une grande chose à la place d'une petite. Cen'est peut-être pas par l'effet d'un pur hasard que les deux formules solennelles du contrat en latm do ut des, en sanscrit dafâml se, dehi me (2), ont été conservéesaussi par des textes religieux. Autre remarque, l'aumône,– Cependant,plus tard, dans l'évolution des droits et des religions,réapparaissentles hommes,redevenus encore une fois représentants des dieux et des morts, s'ils ont jamais cessé de l'étre. Par exemple, chez les Haoussa du Soudan, quand le «blé de Guinée»est mûr, il arrive que des fièvres se répandent la seule façon d'éviter cette fièvre est de donner des présents de ce blé aux pauvres (3). Chez les mêmes Haoussa (cette fois de Tripoli), lors de la GrandePrière (Béban Salla),les enfants (usagesméditerranéenset européens)visitent les maisons « Dois-jeentrer?». «0 lièvre à grandesoreilles répondon, pour un os on reçoit des services.» (Unpauvre est heureux do travailler pour les riches). Ces dons aux enfanta et aux pauvres plaisent aux morts (4). Peut-être chez les Haoussa, ces usages eont-ils d'origine musulmane (6) ou d'origine musulmane, nègre et européenne à la fois, berbère aussi. En tout cas, on voit comment s'amorce ici une théorie de l'aumône. L'aumône est le fruit d'une notion morale du don et (1)Crawley,MysiicRosé,p. 386,a déjà émisuno hypothèsede « entrevoitla questionet commencea preuve. genre et M. westermarck l V. en particulier Hittoryo/ HumanMarringe, «Mit., t. I, p. 394 2 et flutv.Maisil n'a fias vuclair dansle fond,fauted'avoiridentifié sysle tèmedes prestations totaleset le système du potlatch plus développé dont tous ces et en particulierl'échangede femmeset le échanges,des n mariage, esont que1 une parties.Surla fertilitédu mariage assurée v par lesdons faits aux conjoints, . p. loinp. 154, . 4. n v. (2) VâjaganoyMaiphita, Hubert et ilauss, Essaisur le Sacrifie*, p. 105(AnnéeSoc.,t. II). (9 Tremoarne,Haussa SupmtitUmM Custom*, and 1 1913, p. 55. 4 Tremearfle, heBan oi theBon,1915,p, 239. T (5 RobertsonSmith,BehgUm MeSonia»,p. 283.« Les pauvre» «t sont les hôtes de Dieu».

tB PRÉSENT RENDU

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<k la fortune (1), d'une part, et d'une notion du sacrifice de Vuutre. La libéralité est obligatoire, parce que la Néraésis n ugeles pauvres et les dieux de l'excès de bonheur et de richesse (|k certains hommes qui doivent s'en défaire c'est la vieille morale du don devenue principe de justice; et les dieux et les esprits consentent à ce que les parts qu'on leur en faisait et qui étaient détruites dans des sacrifices inutiles servent aux pauvres et aux enfants. Nous racontons là l'histoire des idées morales des Sémites. La sadaka arabe est. à l'origine, comme la zedaqa hébraïque, exclusivement la justice et elle est devenue l'aumône. On peut môme dater de l'époque mischnaïque, de la victoire des « Pauvres & à Jérusalem, le moment où naquit la doctrine de la charité et de l'aumône qui fit le tour du monde avec le christianisme et l'islam. C'est à cette époque que le mot zedaqa change de sens, car il ne voulait pas dire aumône dans la Bible. Mais revenons à notre sujet principal le don et l'obligation de vendre. Ces documents et ces commentaires n'ont pas seulement un intérêt ethnographique local. Une comet approfondir ces données. paraison peut étendre Les éléments fondamentaux du potlatch (4) se trouvent ainsi en Polynésie, même si l'institution corn-

(1) Les Betsimisaraka de Madagascar racontent que de deux chefs, l'un distribuait tout ce qui était en sa possession, l'autre ne distribuait rien et gardait tout. Dieu donna la fortune à celui qui était libéral, et ruina l'ava» (Grandidier, Ethnographie de Madagascar, t. II, p. 67, n. a.). (2) Sur les notions d'aumône, de générosité et de libéralité, voir le recueil de faits de M. Westennarck, Origin and Developmentof Moral Idea», I, ebap. xxm. (3) Sur une valeur magique encore actuelle de la sadqâa, v. plus loin. (4) Nous n'avons pu refaire le travail de relire à nouveau toute une littérature. Il y a des questions qui ne se posent qu'après que la recherche est terminée.Mais nous neHoutons qu'en recomposant les sytèmes pas de faits disjointsparles ethnographes,on trouverait oncorod'autrestraces importantes de potlatch en Polynésie. Par exemple, les fêtes d'exposition de nourriture, hakari, on Polynésie, v. Trogear, Maori Race, p. 118, comportent exactement les mêmes étalages, les mêmes échafaudages, mises en tas, distribution de nourriture, que les hekarai, mêmes fêtes à nom identiques des Mélanésiensde Koita. V. Seligmann, The Melae tmian», p. 14M45, t pl.. Sur le Hakari, v. aussi Taylor, Te ika a Maui, 13 Yeats, An account of New Ztaland, 1835, p. 139. Cf. Tregear, p. Maori ComparativeDic., s. v. Hakari. Cf. un mythe dans Grey, Poht. Myth., p. 213 (édition del855), p. 189 (édition populaire do Routledge), décrit lo hakaw de Maru, dieu de la guerre or la désignation solennelle des donataires est absolument identique à celle des têtes néo-calédoniennes, fijiennes, et néo-guinéennes. Voici encore un discours formant Umu taonga (Four à taonga) pour un hikairo (distribution de nourriture), conservé dans un chant (Sir E. Groy, Ko nga Moteatea,

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FOHMB ARCHAÏQUE DE t'ÉCHANGE

plète (1) ne s'y trouve pas; en tout oas, l'échangedon y est la règle. Maisce serait pure érudition que de soulignerce thème de droit s'il n'était que maori, ou à la rigueur polynésien. Déplaçons le sujet. Nous pouvons, au momspour l'obligationde rendre, montrer qu'elle a une bien autre extension. Nous indiquerons également Pextension des autres obligations et nous allons prouverque cette interprétation vaut pour plusieursautres groupes de sociétés. inNew-Zealand,p.132) MythologyTradition» and autant je 4853, que traduire puis (strophe 2)
Donne-moi e ce côtémes taonga d donne-moidm taonga,que je les place en tai que j« les placeen ta» ver»la te»» la que los place en tas ver» mer etc. vers l'Est Donne-moi ottaonga. m La première strophe fait «ans doute allusion aux taonga de pierre. On voit à quel degré la notion mêmede taonga est inhérente à ce rituel de la fête de nourriture. Cf. Peroy Smith, Won o/ Me Northern aeaimt the Scuthtm Tribes, J. P. S., t. VIII, p. 156 (Hakari de Te Tokol. (1) En supposant qu'elle ne se trouve pas dans les sociétés polynésiennes actuelles, il 8e pourrait qu'elle ait existé dans les civilisations et les sociétés qu'a absorbées ou remplacées l'immigration des Polynésiens, et il se peut aussi que les Polynésiens l'aient eue avant leur migration. En fait, il y a une raison pourqu'olle ait disparu d'une partie de cette aire. C'est que les clans sont définitivement hiérarchisée dans toutes les Iles et mémo concentrés autour d'une monarchie ¡ que il manque donc une det principales conditions du potlatoh. l'instabilité d'une hiérarohie que la rivalité des chefs a justement pour but de fixer par instants. De même, si nous trouvons plus do traces (peut-être de seconde formation) chez les Maori, plus qu'on aucune autre Ûe, c'est que précisément la ohefferies'y eat reconstituée et que les clans isolés y eont devenus rivaux. Pour des destruotions de richessesde type mélanésien ou américain à Samoa, v. Kramer, Samoa Irueln, t. I, p. 875. V. index s. v. ifoga. Le mura maori, destruction de biens pour oause do faute, peut étro étudié aussi de ce point de vue. A Madagascar, les relations des Lohaleny – qui doivent commercer entre eux, peuvent s'insulter, abtmer tout les uns chez les autres – sont également des traces de potlatch anoiens. V. Grandidier, Ethnographie de Madagascar, t. II, e f p. 131et n. p. 132-133. Cf. p. 155.

CHAPITRE II Extension de ce système
Libéralité, Honneur, MONNAIE

I
Règles pe Andamans D'abord

°

LA générosité (N. b.)

on trouve aussi ces coutumes chez les des hommes, selon le les plus primitifs Pygmées, a observé, dès 1906, Père Schmidt (1). Mr^Brown les Andamans des faits de ce genre parmi (ile du en excellents à termes Nord) et les a décrits propos de l'hospitalité entre groupes locaux et des visites aux échanges volontairesfêtes, foires qui servent – de l'ocre et produits de la obligatoires (commerce de la forêt, etc.) mer contre produits « Malgré l'imcomme local de ces échanges, le groupe portance et la famille, en d'autres cas, savent se suffire en fait ne servent ces présents d'outils, etc. pas au même but que le commerce et l'échange dans les sociétés N. B. Tous ces faits, comme ceux qui vont suivre, sont emprunt6a à des provincesethnographiques assez variées dont ce n'est pas notre but d'étudier les connexions. D'un point de vue l'exisethnologique tence d'une civilisation du Pacifique ne fait pas l'ombre d un doute et explique en partie bien des traits commune, par exemple du potlateh mélanésienet du potlatch américain, de même l'identité du potlatoh nord-asiatiqueet nord-américain. Mais d'autre part ces débuts chez des Pygm6esont bien extraordinairea. Les traces du potlatoh indo-europ4en s dont nous parlerons ne le sont pas moins. Nous nous abstiendrons doue do toutes les considérations à la mode sur les migrations d'institutions. Dansnotre tas il ost trop facile et trop dangereux de parler d'emprunt et non moins dangereux de parler d'inventions ind6pendantes. Au surplus toutes ce8 cartes qu'on dresao ne sont que celles de nos pauvrea connaissancesou ignorances actuelles. Pour le moment, qu'il nous eutfisedemontrer la nature et la très large répartition d'un thème de droit à d'autrea d'en faire l'histoire, s'ils peuvent. (1) Dit Stellung der PygmdenvBlker,1910. Nous ne sommes pas d'accord avec te P. Sohmidt sur ce point. V. Annét See., t. XII, p. 65 sq.

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plus développées.Le but est avant tout moral,l'ob. i'et en est de produire un sentiment amical entre les deux personnesen jeu, et si l'opération n'avait pas cet effet, tout en était manqué (1),» n « Personnen'est libre de refuserun présent offert. Tous, hommeset femmes,tâchent de se surpasser les uns les autres en générosité. n y avait une sorte de <rivalité à qui pourrait donner le plus d'objets de plus de valeur (2).» Les présents scellentle mariage, forment une parenté entre les deux couplesde parents. Ils donnent aux deux « côtés» même nature, et cette identité de nature est bien manifestéepar l'interdit qui, dorénavant, tabouera, depuis le premierengagement de fiançailles,usqu'à la fin de leurs jours, les j deux groupes de parents qui ne se voient plus, ne s'adressent plus la parole, mais échangent de perpétuels cadeaux (3). En réalité, cet interdit exprime, et l'intimité et la peur qui régnent entre ce genre de créditeurs et ce genre de débiteurs réciproques. Que tel soit le principe, c'est ce que prouve ceci le même tabou, significatifde l'intimité et de l'éloignement simultanés, s'établit encore entre jeunes gens des deux sexesqui ont passé en même temps par les cérémonies du « manger de la tortue et manger du cochon » (4), et qui sont pour leur vie également obligés à l'échange de présents. Il y a des faits de ce genre également en Australie (5). M. Brown nous signale encore les rites de la rencontre après de longues séparations, l'embrassade, le salut par les larmes, et montre comment les échanges de présents en sont les équivalents (6) et comment 88« les (1)Andaman Mro<fcr*,1922, Quoiqueobjets regardés comme présentas'attendait des on p. à recevoir fussent chose quelque d'égale valeur etensefâobaitleprésent necorrespondait l'atsi rendu r r pasà i tente.
(2) lb., p. 73, 81 ci. p. 237. M. Brown obaerve ensuite combien cet état d'activité contractuelle est instable, comment il mène à des quereDes soudaines alors qu'il avait souvent pour but de les effacer. (3 P. 237. (4 P. 81. (S Le fait est en effet parfaitement comparable aux relations liai* de» ngia-ngiampe, choa les Narrinyem et aux Yulckin che* les chei! tes <h<Aosur ~«t-MgMm/M,chez tes NaMtnyemet aux YM~tM deft cea relations, nous noua réservons de revenir. Dieri;

(6)P. 237.

LIBÉRALITÉ,

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on y mélangeet les sentiments et les personnes (1). Au fond, ce sont des mélanges. On mêle les âmes dans les choses on mêle les choses dans les âmes. On mêle les vies et voilà comment les personnes et les chosesmêlées sortent chacune de sa sphère et se mêlent ce qui est précisément le contrat et l'échange, II
PRINCIPES, RAISONS ET INTENSITÉ DES ÉCHANGES DE DONS (MÉLANÉSIE)

Les populations mélanésiennesont, mieux que les polynésiennes, ou conservé ou développé le potlatch(2). Maiscecin'est pas notre sujet. Elles ont en tout cas,mieux que les polynésiennes,d'une part conservé,et d'autre part développé tout le système des donset de cette forme d'échange.Et comme,chezelles, apparaît beaucoup plus nettement qu'en Polynésiela notion de monnaie (3), le système se complique en partie; mais aussi se précise. Nous retrouvons non seuleNouvelle-Calédonie, ment lesidées que nous voulons dégager, mais même leur expression,dans les documents caractéristiques que M. Leenhardt a rassemblés sur les Néo-Calédoniens. Il a commencé à décrire le pilou-pilou et le système de fêtes, cadeaux, prestations de toute sorte, y compris de monnaie (4), qu'il ne faut pas M. d u théorie (1)P.245-246.Brownonne neexcellente sociologique. deces manifestations communion, dela dol'identité sentiments, des ducaractère à lafois etlibre deleurs manifeatationa Il y obligatoire a làunautre d'ailleurs sur noua connexe, lequel avons problème, attirél'attention deesentiments, déjà Joternal de obligatoire Expression 1921. Psychologie,

(2) V. plus haut, p. 59, 60, n. 1. (3) Il y aurait lieu do reprendre la question de la monnaie pour la Polyutsie. V. plus haut, p. 44, n. 4, la citation d'Ella sur les nattes samoanes. Los grandes haches, les jades, loe tiki, les dents de cachalot, sont sans doute des monnaies ainsi qu'un grand nombre de coquillages et de cristaux. (4) La monnaie néo-calédonUime, Revue d'Ethnographie, 1922, p. 328, surtout on ce qui concerno les monnaies do fin de funérailles et te principe, p. 332. La fête du Pilou en Nouvelle-Calédonie,Anthtopofogie, p. 226 aq.

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FORME ARCHAÏQUE

DR L'ÉCHANGE

hésiter à qualifier de potlatch. Des dires de droit dans les discours solennels du héraut sont tout à fait typiques. Ainsi, lors de la présentation cérémonielle des ignames (1) du festin, le héraut dit « S'il y a quelque ancien pilou au devant duquel nous n'avons pas été là-bas, chez les Wi. etc., cette igname s y précipite comme autrefois une igname n pareille est venue de chez eux chez nous (2). » C'est la choseelle-mêmequi revient. Plus loin, dans le mêmediscours,c'est l'esprit des ancêtres qui laisse « descendre. sur ces parts de vivres l'effet de leur action et leur force. » « Lerésultat de l'acte que vous avez accompliapparaît aujourd'hui. Toutesles générations ont apparu dans sa bouche. » Voiciune autre façon de figurer le lien de droit, non moins expressive « Nos fêtes sont le mouvementde l'aiguillequi sert à lier les parties de la toiture de paille,pour ne faire qu'un seul toit, qu'une seule parole (3). » Ce sont les mêmes choses qui reviennent, le même fil qui passe(4). D'autres auteurs signalent cesfaits (5). Trobriand. A l'autre extrémité du monde mélanésien, un système fort développé est équivalent à celui des Néo-Calédoniens.Les habitants des îles Trobriand sont parmi les plus civiliséesde cesraces. Aujourd'hui riches pêcheurs de perles et, avant
247 p. 250-251. (3 Pilou, p. 263. Ci. Monnaie, p. 332. (4 Cette formule semble appartenir au symbolisme juridique polynésien. Aux Iles Mangaia, la paix était symboliséepar une <maison bien couverte » rassemblant les dieux et les dans, sous un toit « bien laoé ». W att Gill, Myths and Songa oj the South Pacifie, p. 294. (5) Le Père Lambert, Mœurs des Sauvages nto-calédonims, 1900 décnt de nombreux potlatch un de 1856, p. 119 la série des f6tes funéraires, p. 234-235 un potlatch de deuxième enterrement, p. 240246 il a saisi que l'humiliation et même l'émigration d'un chef vaincu était la sanction d'un présent et d'un potlatch non rendus, p. 58;1 et il a compris que « tout présent demande en retour un autre présent », p. 116 il sesert de l'expression populaire française t unretour*: « retour réglementaire » les « retours » sont exposés dans la case des riches, p. 125. Les présents de visite sont obligatoires. Ils sont condition du mariage, p. 10, 93-94 ils sont irrévocables et les « retours sont faits avec usure », en particulier au bengam, cousin germain de certaine sorte, p. 215. Le Inonda, danse des présents, p. 158, est un cas remarquable de formalisme, de ritualisme et d'esthétique juridique mélangés.

e c (1Jb.,p.236-237f.,p. 250t 251. 2 P. of.

UBéHAUTÉ,

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des Européens, j'arrive riches fabricants de poterie, de coquillages, àf monnaie de haches de pierre et de choses précieuses, ils ont été de tout bons temps et hardis navigateurs. Et M. Mahnowski commerçants les appelle d'un nom vraiment exact quand il les aux « Argonautes de Jason compare compagnons de l'ouest du Pacifique ». Dans un livre qui est un des meilleurs de sociologie se cantonnant descriptive, il pour ainsi dire sur le sujet qui nous intéresse, nous a décrit tout le système de commerce intertribal et intratribal qui porte le nom de kula (1). Il nous laisse encore attendre la description de toutes les institutions les mêmes auxquelles principes de droit et d'économie fête des président mariage, etc. la desmorts, initiation, et, par conséquent, cription que nous allons donner n'est encore que provisoire. Mais les faits sont capitaux et évidents (2). Le kula est une sorte de grand véhipotlatch; culant un grand commerce il s'étend intertnbal, sur toutes les îles Trobriand, sur une partie des tIcs d'Entrecasteaux et des îles Amphlett. Dans toutes ces terres, il intéresse indirectement toutes les tribus et directement tribus celles de quelques grandes (1) V. Kula, Man, juillet 1920, no 51, p. 90 et suiv.; Argonaute of DieWetlern Pacific, Londres, 1922. Toutes les références qui ne sont pas autrement dénommées dans cette section se réfèrent à ce livre. (2) M. Malinowski exagère cependant, p. 513 et 515, la nouveauté des faits qu'il décrit. D'abord le kula n est au fond qu'un potlatoh intertribal, d'un type assez commun en Mélanésie et auquel appartiennent 108expéditions que décrit le Père Lambert, en Nouvelle-Calédonie, et les grandes expéditions, les Olo-OIodes Fijiens, etc. v. Mauss, Extension du potlatek en Mêlaniaie, dans Proces-vtrbauxde PI. F. A., Anthropologie, 1920. Le sens du mot kula me semble se rattacher à celui d'autrcs mots do même type, par exemple ulu-ulu, V. Rivera, History of IheMehnetian Society, t. Il, p. 415 et 485, 1. I, p. 160. Mais, méme le kula est moins caractéristique que le potlatch américain par certains cotés, les Desétant plus petites, les sociétés moins riches et moins fortes que celles de la côte de la Colombie britannique. Chez celles-ci tous les traits des potlatch intertribaux se retrouvent. On rencontre môme de véritables potlatch internationaux par exemple Haïda contre Tlingit (Sitka était en fait une ville commune, et la Nau River un lieu de rencontre constant) Kwakiutl contre Bellacoola, -ontre Heiltsuq Haida contre Tsimshian, eto. ceci est d'ailleurs dans ].<nature des choses les formes d'échange sont normalement extensil'les et internationales elles ont sans doute, là comme ailleurs, à la lû'u suivi et frayé les voies commerciales entre ces tribus également riches et également maritimes.
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DEI.' FORME ÀRCJIAÏQUB ÉCHANGE

Dobu dansles Amphlett, cellesde Kiriwina,de Sinaketa et de Kitava dans les Trobriand, de Vakuta à Tîle Woodlark. M. Malinowskine donne pas la traduction du mot, qui veut sans doute dire cercle et, en effet, c'est comme si toutes ces tribus, ces expéditions maritimes, ces choses précieuseset ces objets d'usage, ces nourritures et ces fêtes, ces services de toutes sortes, rituels et sexuels, ces hommeset ces femmes,étaient pris dans un cercle(1) et suivaient autour de ce cercle,et dans le temps et dans l'espace, un mouvement régulier. Le commercekula est d'ordre noble (2). Il semble être réservéaux chefs,ceux-ciétant à la foisleschefs des flottes, des canots, et les commerçantset aussi les donatairesde leurs vassaux, en l'espècede leurs enfants, de leurs beaux-frères,qui sont aussi leurs sujets, et en même temps les chefsde divers villages inféodés. Il s'exerce de façon noble, en apparence purement désintéresséeet modeste (3). On le disdu tingue soigneusement simple échangeéconomique de marchandises utiles qui porte le nom de gtmwali (4).Celui-cise pratique, en effet,en plus du kula, dans les grandes foiresprimitives que sont les assemblées du kula intertribal ou dans les petits marchés du kulaintérieur il se distinguepar un marchandage très tenacedes deux parties, procédéindignedukula. On dit d'un individu qui ne conduit pas le kula avec la grandeur d'âme nécessaire,qu'il le «conduit comme un gimwali». En apparence tout au moins, le kula commele potlatchnord-ouestaméricain– consiste à donner,de la part des uns, à recevoir,de la part des autres (5), les donataires d'un jour étant d lesdonateursde la foissuivante. Même, ans la forme
(2 P. 97, noblesso oblige (3 V. p. 473, les expressions do modestie « mou reste do nourriture d'aujourd'hui, prends-le je l'apporte », pendant qu'on donne un collier précieux. (4) V. p. 95, 189, 193. C'est de façon purement didactique et pour se faire comprendre d'Européens, que M. Malinowski, p. 187, range le kula parmi les « échanges cérémonie!»avec paiement > (de retour) le mot paiement comme le mot échange sont également européens. (5) V. Primitive Economics o/ the Trobriand Mander*. EconomieJournal, man 1921.

«kula ». M affectionne (1)M. alinowaki ». l'expression ring «

LIDÉHAUIK,

HONNEUH,

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};iplus entière, la plus solennelle,la plus élevée, la plus compétitive (1) du kula, celledes grandesexpéditions maritimes, des « Uvalaitu », la règle est de mêmesansrienavoir partir sans rien avoirà échanger, à donner, fût-ce en échange d'une nourriture, qu'on refuse même de demander.On affecte de ne faire que recevoir. C'est quand la tribu visiteuse hospitalisera, l'an d'après, la flottede la tribu visitée, que les cadeauxseront rendusavecusure. Cependant, dans les lrula de moindre envergure, on profite du voyage maritime pour échanger des fontdu commerce, cargaisons les nobleseux-mêmes car il y a beaucoup de théorie indigènelà-dedans de nombreuseschosessont sollicitées demandées (2), et toutes sortes de rapports se lient et échangées, en plus du kula mais celui-cireste toujours le but, le moment décisifde ces rapports. La donation elle-même affecte des formes très solennelles,la chose reçue est dédaignée,on se défiet d'elle, on ne la prend qu'un instant après qu'elle a été jetée au pied; le donateur affecte une modostie exagérée(3) aprèsavoiramenésolennellement, | et à son de conque, son présent, il s'excuse de ne 1 donner que ses restes et jette au pied du rival et partenaire la chosedonnée(4).Cependant, conqueet le la héraut proclament à tous la solennitédu transfert. On rechercheen tout ceci à montrerde la libéralité, de la liberté et de l'autonomie,en même temps que de la grandeur (5). Et pourtant, au fond, ce sont des mécamsmes d'obligation, et même d'obligation par les choses,qui jouent.
L'objet essentiel de ces échanges-donations sont

(1) Rite du tanarert, exposition des produits de l'expédition, sur la grève de Muwo, p. 374-375, 391. Cf. Vvalaku de Dobu, p. 381 (20-21 avril). Ondétermine celui qui a été le plus beau, c'est-à-dire le plus chanceux, le meilleur commerçant. (2) Rituel du wawoyla, p. 353-354 magie du wawoyla,p. 360-363. 3} V. plus haut p. 66, n. 3. (4) P. 471. V. le frontispice et les photographies des planches LX << suiv., v. plus loin p. 155. (5) Par exception, nous indiquerons qu'on peut comparer ces morales avec les beaux paragraphes de l'Ethique & Nicomaquo sur la (^«Xoirptet* et VlUvhçix

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les vaygu'a, deux genres

FORME RCHAÏQUE L'ÉCHANGE DE A

sorte de monnaie (1). Il en est de les mwali, beaux bracelets taillés et et portés dans les grandes polis dans une coquille occasions ou leurs parents par leurs propriétaires DE DUmonnaie. (1) NOTEDE principe sur L'EMPLOI la NOTION Nous persistons, malgré les objections de M. Malinowski (Primitive Gurrency,EconomieJournal, 1923)a employer ce terme. M. Malinowski a protesté d'avance contre l'abus [Argonaut»,p. 499, n. 2), et critiqué la nomenclature de M. Seligmann. Il réserve la notion de monnaie à des objets servant, non pas seulement de moyen d'échange, mais encore d'étalon pour mesurer la valeur. Mr. Simiand m'a fait des objections du même genre à propos de l'emploi de la notion de valeur dans des sociétés de ce genre. Cesdeux savants ont sûrement raison à leur point de vue ils entendent le mot de monnaie et le mot de valeur dans le sens étroit. A ce compte il n'y a eu valeur économique que quand il y a eu monnaie et il n'y a eu monnaie que quand les choses précieuses, richesses condenséeselles-mêmes et signes de richesses, ont été réellement monnayées, c'est-à-dire titrées, imperaonnalisées, détachées de toute relation avec toute personne morale, collective ou individuelle autre que l'autorité de {'État qui les frappe. Mais la question ainsi posée n'est que celle de la limite arbitraire que l'on doit mettre à l'emploi du mot. A mon avis, on ne définit ainsi qu'un second type de monnaie le notre. Dans toutes les sociétés qui ont précédé celles où l'on a monnayé l'or, le bronze et l'argent, il y a oud autres choses, pierres, coquillages et métaux en particulier, qui ont été employées et ont servi précieux et de de moyen d échange paiement dans un bon nombre de celles qui nous entourent encore, ce même système fonctionne en fait, et c'est celui-là que nous décrivons. “ Il est vrai que ces choscs précieuses différent de ce que nous avoua l'habitude de concevoir comme des instruments libératoires. D'abord, en plus de leur nature économique, de leur valeur, ils ont plutôt une nature magique et sont surtout des talismans life-givers,comme disait Rivora et comme disent MM. Perry et Jackson. De plus, ils ont bien une circulation très générale à l'inténeut d'une société et même natre les sociétés mais ils sont encore attachés à des peraonnes où à des okuw (les premières monnaies romaines étaient frappées par des $«nU»), a l'individualité de leurs anciens propriétaires, et à des contrats passés entre des êtres moraux. Leur valeur est encore subjective et personnelle. Par exemple, les monnaies de coquillages enfilés, en Mélanésie, sont encore niomrécs à l'empan du donateur. Hivers, Hutory of the Mtianeaian Society,t. II, p. 527 t. 1, p. 64, 71, 101, 160 sq,, et suiv. Cf., l'expression hchuUerjuden Thurmvald. Fomhungon, etc. t. III.p. 41 gq, vol. I, p. 189 v. 15; UUfUchnur, 1. I, p. 2631. 1. ,etc. Nous verrons 6 d autres exumplosimportants de ces institutions. Il est encore vrai que ces valeurs sont instables, et qu'elles manquent de ce caractère nécessaire à l'étalon, &une mesure par exemple leur prix croît et décroît avec le nombre et la grandeur des transactions où ellesont été utilisées. M. Malinowski compare fort joliment les vaygu'a des Trobriand acquérant du prestige, au cours de leurs voyages, avec les joyaux de la couronne. De même les cuivres blasonnés du nord-ouest américain et les nattes de Samoa croissent de valeur à chaque potlateh, à chaque échange. Mais d'autre part, à deux points do vue, ces choses précieuses ont les mêmes fonctions que la monnaie de nos sociétés et par conséquent

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les soulava, colliers ouvrés par les habiles tourneurs dans la jolie nacre du spondyle de Sinaketa rouge. Ils sont portés solennellement (1), par les femmes par les hommes, par exemple exceptionnellement les uns et les en cas d'agonie (2). Mais, normalement, On les a pour jouir de leur sont thésaurises. autres peuvent mériter d'être claméesau moins dans le même genre. Elles ont un pouvoir d'achat et ce pouvoir est nombré. A tel « cuivre » américain est dû un paiement de tant de couvertures, &tel vaygu'a corrospondent tant et tant de paniers d'ignames. L'idée de nombre est là, quand bien même ce nombre est fixé autrement que par une autorité d'État et varie dans la succession des kula et des potlatch. Do plus ce pouvoir d'achat est vraiment libératoire. Même s'il n'est reconnu qu'entre individus, clans et tribus déterminés et seulement entre associés, il n'est pas moins public, officiel, fixe. M. Brudo, ami do M. Malinowski et comme lui longtemps résident aux Trobriand, payait ses pécheurs de perles avec des vaygu'a aussi bien qu'avec de la monnaie européenne ou de la marchandiseà cours fixe. Le passage d'un système à l'autre s'est fait sans secousse,était donc possible. Sir.Armstrong à propos des monnaies de l'tle Rosse], voisine des Trobriand, donne des indications fort nettes et persiste, s'il y a erreur, dans la même erreur que nous. A unique moneiarysystem, EconomieJournal, 1924(communiqué en épreuves). Selon nous, l'humanité a longtemps tâtonné. D'abord, première phase, ellea trouvé que certaines choses,presque toutes magiqueset précieuses, n'étaient pas détruites par l'usage et elles les a douées de pouvoir d'achat v. Mauss, Origine»de la notion de Monnaie, Anthropologie, 1914, in Proc. verb. del'I.F.A, (A ce moment nous n'avions trouvé que l'originelointaine de la monnaie).Puis, deuxième phase, après avoir réussi à faire circuler ces choses, dans la tribu et hors d'elle, au loin, l'humanité a trouvé que ces instruments d'achat pouvaient servir de moyen de numération et de circulation des richesses.Ceci est le stade que nous sommes en train de décrire. Et c'est à partir de ce stade qu'à une époque assez ancienne, dans les sociétés sémitiques, mais peut-être pas très ancienne ailleurs, sans doute, on a in venté – troisièmephasele moyen do détacher ces choses précieuses dos groupes et des gens, d'en faire des instruments permanents do mesure de valeur, même de mesure universelle, sinon rationnelle en attendant mieux. Il y a donc eu, à' notre avis, une forme de monnaie qui a précédé lesnôtres. Sans compter cellesqui consistent en objets d'usage,par exemple, par exemple encore, en Afrique et en Asie; los plaque» et lingots de cuivre, de fer, etc. et sans compter, dans nos sociétés antiques et dans les sociétés africaines actuelles, le bétail (à propos de ce dernier v.p. 1., p. 131 n.). Nous nous excusons d'avoir été obligé <•• prendre parti sur ces questions trop vastes. Maiselles touchent do trop près à notre sujet. et il fallait être clair. (1) Planche XIX. Il semble que la femmeaux Trobriand, comme le» « princesses » au nord-ouest américain, et quelques autres personnes, servent en quelque sorte de moyen d'exposer les objets de parade– sans compter qu'on les «charmes ainsi. Cf. ThumwalJ, Forsch. Salomo Insein, 1. 1, p. 138, 159, 192, v. 7. (2) Voir plus loin, p. 71 n. 5.

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FORME ARCHAÏQUE DE L'ÉCHANGE

possession.La fabrication des uns, la pèche et la de joailleriedes autres, le commerce ces deux objets d'échange et de prestige sont, avec d'autres commercesplus laïques et vulgaires,la source de la fortune desTrobriandais. c D'après M. Malinowski, es vaygu'a sont animés d'une sorte de mouvementcirculaire les mwali, les bracelets, se transmettent régulièrementd'Ouest en Est, et les souktvavoyagent toujours d'Est en Ouest(1). Cesdeux mouvements sens contraire se de fontentre toutes lesîles Trobriand,d'Entrecasteaux, Amphlettet lesîles isolées,Woodlark,MarshallBennett, Tubctubo et enfin l'extrême côte sud-est de la dont viennentles bracelets bruts. Nouvelle-Guinée, Là cecommerce rencontreles grandesexpéditions de mêmenature qui viennentde Nouvelle-Guinée (Maset que M. Seligmann décrites. a sim-Sud)(2), En principe,la circulationde ces signes de richesse est incessanteet infaillible.Nion ne doit les garder trop longtemps,ni il ne faut être lent, ni il ne faut être dur (3) à s'en défaire, ni on ne doit en gratifier personned'autre que des partenaires déterminés dans un sens déterminé, « sens bracelet », « sens collier(4) ». On doit et on peut les garder d'un kula à l'autre, et toute la communauté s'enorgueillit des vaygu'a qu'a obtenus un de ses chefs. Même, il est des occasions,commela préparation des fêtes funéraires,des grandss'oi, oùil est permis de toujours recevoiret de ne rien rendre (5). Seulement c'est pour rendre tout, dépenser tout lorsqu'on donnera la fête. C'est donc bien une propriété que l'on a sur le cadeau reçu. Maisc'est une propriété d'un certain Voir p. C K in 1920, (1) carte, 82. f. ula, Man p.101M. Malinowski n'a nous it-il, raisons de pastrouvé, d ouautresusens ecotte a d mythiques circulation. trèsmportant fixer. silaraisontait ans Il serait i deles Car, é d une orientation deces tendant revenirunpoint à à et quelconque objets, unevoie Je faitserait lors d'originesuivant a d'origine aufait mythique, auliaumaori. prodigieusement identique polynésien, et (2)V.sur cettecivilisation ce commerce, The Seligmann, MdanmanaBrit'uh of S NwGmnea, xxxmsq.Cf.Annie ocUf chap. t. logiqiu,XII,p. 374 Argonaute, 96. p. de Dobu sont «
[31 Lesgens (4) Ibidem. durs au kula », Arg., p. 94.

(5)P. 502, 492. p.

MONNAIE LIBÉRALITÉ, HONNEUR,

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genre. Onpourraitdire qu'elleparticipeà toutes sortes jb principesde droit que nous avons,nous, mod^rnel^ "soigneusement isoles les uns des autres. C'estune proun priété et une possession, gageet une choselouée, une chosevendueet achetée et en même tempsdéposée, mandatée et fidéi-commisecar elle ne vousest donnée qu'à conditiond'en faire usagepour un autre, ou de la transmettre à un tiers, « partenairelointain», murimuri (1).Tel est ce complexuséconomique, urij et moral,vraimenttypique, que M. Malinowski dique a su découvrir,retrouver, observeret décrire. Cette institution a aussi sa face mythique, reline gieuse et magique. Les vaygxCa sont pas choses indifférentes,desimplespiècesdemonnaie.Chacun,du moins lespluscherset les plus convoités –et d'autres objets ont lemêmeprestige(2), chacun a un nom (3), une personnalité, une histoire, même un roman. Tant et si bienque certainsindividusleur empruntent même leur nom. Il n'est pas possible de dire qu'ils sont réellementl'objet d'un culte, car les Trobriandais sont positivistes à leur façon. Mais il n'est pas possible de ne pas reconnaîtreleur nature éminente et sacrée. En posséderest « exhilarant,réconfortant, adoucissanten soi (4) ». Les propriétairesles manient et les regardentpendant des heures.Un simple contact en transmet les vertus (5). On pose des vaygu'a sur le front, sur la poitrine du moribond,on les frotte sur son ventre, on les fait danser devant son nez. Ils sont son suprême confort. Mais il y a plus. Le contrat lui-mêmese ressent de cette nature des vaygu'a.Nonseulementles brace!ets et les colliers,mais mêmetous les biens,ornements, armes, tout ce qui appartient au partenaire est tela (1)Lea remote Mêlantpartner(muri cf.muri eligmann, mûri, S stans, . 505, estconnu'une artie umoins la séria d p a de des p 752), «partneracomme correspondants nos debanques. »,

(2) V. les observations, justes et de portéegénérale, 89 et 90,sur p. les objets de cérémonie. (3) P. 504, noms do paires. p. 89, p. 271. V. le mythe, p. 323 façon dont on entend parler d'un sovlava. (4) P. 512.

(5 P. 513.

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lement animé,desentiment out au moins,sinon d'âme t personnelle, qu'ils prennent part eux-mêmes au contrat (1). Une très belle formule, celle de l' « enchantement de la conque(2)», sert, après les avoir évoquées,à enchanter,à entraîner (3) versle «partenaire candidat les chosesqu'il doit demander et recevoir.
état d'excitation (4) s'empare de mon partenaire (5),] n CJn état d'excitation s'empare do son chien, Un état d'excitation s'empare de sa ceinture, Et ainsi de suite «. de songwara» (tabou sur les noix de coco et le bétel) (6) deson collier bagido'u, de son collier bagiriku <t.de son collier bagidudu (7), etc. etc.. » (1) P. 340, commentaire, p. 341. (2) Sur l'emploi de la conque, v. p. 340, 387, 471. Cf., pl. LXI. La conque est l'instrument dont on sonne à chaque transaction, à chaque moment solennel du repas en commun, etc. Sur l'extension, sinon sur l'histoire do l'usage de la conque,v. Jackson, PearU and Shelts (Univ. Manchester Soties, 1921.) L'usage de trompettes, tambours, lors des fêtes et contrats, se rencontre dans un très grand nombre de sociétés nègres (guinéennes et bantus), asiatiques, américaines, indo-européennes, etc.. Il se rattache au thème de droit et d'économie que nous étudions ici et mérite une étude à part, pour soi et dans son histoire. (8) P. 340. Mwanita, mwanita.Cf.le texte en kiriwina des deux premiers vers (20et 3», à notre avis) p. 448.Cemot est lo nomde longs vore, à cercles noirs, auxquels sont identifiés les colliersdedisques de spondyle, 341. Suit l'évocation-invocation «Venez là ensemble. Je vous ferai p. venir là ensemble. Venezici ensemble. vous ferai venir-ici ensemble. Je L'arc-on-ciel apparaît là. Jo ferai apparaître l'arc-en-ciel là..L'arc-en-ciel apparaît ici. Je ferai apparaître l'arc-en-cio) ici ». M. Malinowski, d'après les indigènes, considèrel'otc-on-cielcomme un simple présage. Mais il peut aussi désigner les refletsmultiples de la nacre. L'expression i « venez-iei ensemble » a trait aux choses de valeur qui vont s'assembler dans le contrat. Les jeux de mots sur «ici » et a là-bas » sont représentés fort simplement par les sonsmet k>, ortes de forma s tifs ils sont très fréquents en magie. Puis vient la deuxième partie de l'exordo «Je suis l'homme unique, le chef unique, etc. ». Mais elle n'est intéressante qu'à d'autres points de vue, celui du potlatch en particulier. (4) Le mot qui est ainsi traduit est, cf. p. 449, iminumivaynise, réduplicatil de mwana ou mwayna qui exprime le « itching » ou- « state of exeitement ». (5) Je suppose qu'il devait y avoir un vers de ce genre parce que M. Malinowskidit formellement p. 340 que ce mot principal du charme désigne l'état d'esprit dont est envahi le partenaire et qui lui fera donner de généreux cadeaux. (6) Généralement imposé en vue du kula et des a'oi, têtes funéraire», en vue d'assembler les aliments et noix d'arec nécessaires, ainsi quo les objets précieux. Cf. p. 847 et 350. L'enchantement s'étend aux aliments. (7) Noms divers des colliers.Ils ne sont pas analysés dans cet ou-

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Uneautre formuleplusmythique(1),plus curieuse, mais d'un type plus commun,exprimela mêmeidée. Le partenaire du kula a un animal auxiliaire, un crocodilequ'il invoque et qui doit lui apporter les colliers (à Kitava, les mwali).
Crocodile tombe dessus, emporte ton homme, pousse-le sous le gebobo(cale à marchandise du canot). Crocodile, apporte-moi le collier, apporte-moi le bagldo'u, le bagiriku, etc.

Une formule précédentedu même rituel invoque un oiseau de proie (2). La dernière formuled'enchantementdes associés et contractants (à Dobuouà Kitava, par les gens de Kiriwina) contient un couplet 3) dont deux interprétations sont données.Le rituel est d'ailleurstrès long il est longuementrépété il a pour but d'énumérer tout ce que le kula proscrit, toutes les choses de haine et de guerre,qu'il faut conjurerpour pouvoir commercerentre amis.
Ta furie, le chien renifle, Ta peinture de guerre, le ohien renifle, Etc. vrage. Ces noms se composent de bagi, collier (p. 351), et de divers mots. Suivent d'autres noms spéciaux de colliers, également onchantéo. Comme cette formule est une formule du kula de Sinaketa où l'on cherche des colliers et laisse des bracelets, on no parle que des colliers. La même formule s'emploie dans le kula de Kiriwina; mais alors, comme c'est là qu'on cherche dea bracelets,ce seraient les noms des différentes sortes de bracelots qui seraient mentionnés, le reste de la formule restant identique. La conclusion de la formule est, elle aussi, intéressante, rouis encore une fois, seulement du point de vue du potlatch «je « vais kula » (faire mon commerce), je vais tromper mon kula (mon partenaire). Je vais voler mon kula, je vais piller mon kula, je vais kula tant que mon bateau coulera. Ma renommée est un tonnerre. Mon pas, un tremblement de terre. La clausule a des apparences étrangement américaines. Il en est d'analogues aux Salomon.V. plus loin p. 124'n. 1. Jl) P. 844, commentaire p. 345. La fin de la formule est la même que le que nous venons de citer « je vais « kula >, etc. (2) P. 343. Cf., p. 449, texte du premier vers avec commentaire grammatical. (3) P. 348. Ce couplet vient après une série de vers (p. 347). « Ta de furie, homme Dobu,se retire (commela mer) ». Puissuit la même série avec a Femme de Dobu ». Cf. plus loin, p. 77. Les femmes de Dobu sont tabou, tandis que celles de Kiriwina se prostituent aux visiteurs. La seconde partie de l'incantation est du même type.

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D'autres versionsdisent (1) Tafurie,echien docile, l est etc. ou bien Tafurie comme marée, la lechien part joue Tacolère comme marée, la lechien part joue
Etc.

Il faut entendre « Tafuriedevient commele chien qui joue )>.L'essentielest la métaphore du chien qui se lève et vient lécher la main du maître. Ainsi doit faire l'homme, sinon la femme de Dobu. Une deuxièmeinterprétation, sophistiquée, non exempte de scolasticjue, M. Malinowski, mais évidemdit ment bien indigène, donne un autre commentaire mieuxavec ce que nous savonsde reste qui coïncide « Les chiensjouent nez.à nez. Quand vous mentionnez ce mot de chien,commeil est prescrit depuislongv temps, leschosesprécieuses iennentde même(jouer). Nousavonsdonnédesbracelets,des colliers viendront, les uns et les autres se rencontreront (commedes chiens qui viennent se renifler)». L'expression, la paraboleest jolie. Tout le plexus de sentiments collectifs y est donné d'un coup la haine possibledes l associés,'isolementdes vaygu'acessant par enchantement hommes et choses précieuses se rassemblant comme des chiens qui jouent et accourentà la voix. Une autre expressionsymboliqueest celledu mariage des mwali, bracelets, symboles féminins, et des 8oulava, olliers,symbolemasculin, qui tendent c l'un vers l'autre, commele mâle vers la femelle(2). Ces diversesmétaphores signifient exactement la même chose que ce qu'exprime en d'autres termes la jurisprudence mythique des Maori. Sociologiquement,c'est, encoreune fois, le mélange deschoses, des valeurs, des contrats et des hommes qui se trouve exprimé (3). n Malheureusement, ous connaissons mal la règle 3 tP. 348, 49.
I P. On 356 peut-êtrey a-t-il là un mythe d'orientation. pourrait se servir ici du terme qu'emploie d'ordinaire M. Lévy« participation ». Mais justement ce terme a t pour origine des

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dçjiroit qui domine ces transactions. Ou bien elle est inconscienteet malformuléepar les gensde Kirio wiha, informateurs de M. Malinowski; u bien, étant claire pour les Trobriandais, elle devrait être l'objet d'une nouvelle enquête. Nous ne possédonsque des détails. Le premier don d'un vaygiïa portele nom de vaga« opening gift (1)». Il ouvre,il engagedéfinitivement le donataire à un don de retour, le yotile(2), que M. Malinowski traduit excellemment par « clinchinggift » le « don qui verrouille transacla tion. Un autre titre de ce dernier don est kudu, la dent qui mord, qui coupe vraiment, tranche et libère (3). Celui-là est obligatoire on l'attend, et il doit être équivalent au premier à l'occasion,on peut le prendre de force ou par surprise (4) on peut (5) se venger (0) par magie, ou tout au moins par injure et ressentiment, d'un yotile mal rendu. Si on est incapable de le rendre,on peut à la rigueur offrirun basi qui seulement « perce » la peau, ne la mord pas, ne finit pas l'affaire. C'est une sorte de cadeau d'attente, d'intérêt moratoire il apaise le créancier ex-donateur mais ne libère pas le débiteur (7), futur donateur. Touscesdétailssontcurieux confusion* mélanges particulier identifications et des des eten juridescommunionsgenre eceux nous du d avons encemodiques, que à ment décrire.
Nous sommes ici au principe et il est inutile de descendrc aux conséquences. (1 P. 845 sq. (2 P. 98. (3) Peut-être y a-t-il aussi dans ce mot une allusion à l'ancienne monnaie de défenses de sanglier, p. 353. (4) Usage du lebu, p. 319. Cf. Mythe, p. 313. (5) Plainte violente {itijuria), p. 357 (v. de nombreux chants de ce genre dans Thumwald, Forach., I). (6) P. 359. On dit d'un vaygu'a célèbre «Biendes hommessont morts pour lui ». Il semble, au moins dans un cas, celui de Dobu (p. 356),que le yotile soit toujours un mwali, un bracelet, principe femellede la transaction « Wodo not kwaypolu or pokala them, they are •women». liais à Dobu, on ne cherche que des bracelots et il se peut que le fait n'ait pas d'autre signification. (7) JI semble qu'il y ait ici plusieurs sytèmes de transactions divers et entremêlés. Le bâti peut £tre un collier, cf. p. 98, ou un bracelet de moindre valeur. Mais on peut donner en bai aussi d'autres objets qui ne sont pas strictement kuia les spatules à chaux (pour bétel), les colliers grossiers, les grandes haches polies (titku), p. 858, 481, qui sont aussi des sortes de monnaies, interviennent ici.

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et tout est frappant dans cesexpressions; mais nous n'avons pas la sanction. Est-elle purement morale(1) et magique? L'individu « dur au kula » n'est-il que méprisé, et éventuellement enchanté ? Le partenaire infidèlene perd-il pas autre chose son rang noble ou au moins sa place parmi les chefs? Voilà ce qu'il faudrait encore savoir. Mais par un autre côté, le système est typique. Excepté le vieux droit germanique dont nous parlons plus loin, dans l'état actuel de l'observation, de nos connaissances historiques,juridiques et économiques, il serait difficile rencontrerune pratique du donde échange plus nette, plus complète, plus consciente et d'autre part mieux comprise par l'observateur qui l'enregistre que celle que M. Malinowskia trouvée aux Trobriand (2). Le kula, sa formeessentielle,n'est lui-mêmequ'un moment, le plus solennel, d'un vaste système de prestations et de contre-prestations qui, en vérité, sembleenglober la totalité de la vie économiqueet civile des Trobriand. Le kula semble n'être que le point culminant de cette vie, le kula international et intertribal surtout certes il est un des buts de l'existenceet des grands voyages,mais n'y prennent part, en somme, que les chefs et encore seulement ceux des tribus maritimes et plutôt ceux de quelques tribus maritimes. Il ne fait que concrétiser, rassembler bien d'autres institutions. D'abord, l'échangedes faygu'a lui-mêmes'encadre, lors du kula, dans toute une série d'autres échanges d'une gamme extrêmement variée, allant du marchandageau salaire, de la sollicitation à la pure politesse, de l'hospitalité complète à la réticenceet à la pudeur. En premierlieu, saufles grandes expéditions solennelles, purement cérémomelles et compéti859. (1)P. 157,
(2) Le )ivredeM.Malinowsks, comme celui de M. Thurnwald, montre la supériorité de l'observation d'un véritable sociologue. Co sont d'ailleurs les observations do M. Thurnwald aur le mamoko, t. III, p. 40, etc., la « Troatgabe», Buin qui nous ont mis sur la voie d'une à r partie de ces faits.

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tives (1),les uvalaku,tous les kula, sont l'occasionde gimwali,de prosaïques échanges, et ceux-ci ne se e passentpas nécessairement ntre partenaires (2). Il y a un marchélibre entre les individusdes tribus alliées à côté des associationsplus étroites. En second lieu, entre les partenaires~dukula, passent, comme une chaîne imnterrompue de cadeaux supplémentaires, donnéset rendus, et aussi de marchésobligatoires.Le kula les suppose même. L'association qu'il constitue, qui en est le principe (3), débute par un premier cadeau, le vaga, qu'on sollicite de toutes ses forces par des (csollicitoires» pour ce premier don, on peut courtiser le partenaire futur encore indépendant, qu'on paye en quelque sorte par une premièresériedecadeaux (4). Tandis qu'on est sûr que le vaygu'a de retour, le yotile,le verrou sera rendu, on n'est pas sûr que le vaga sera donné et les « sollicitoires » même acceptés. Cette façon de solliciter et d'accepter un cadeau est de règle chacun des cadeaux qu'on fait ainsi porte un nom spécial on les exposeavant de les offrir; dans ce cas, ce sont les « pari (5). D'autres portent un titre désignant la
(2 P. 189. Cf., pi. XXXVII. Cf. p. 100, « secondary (rade ». 3 Cf. p. 93/ (4) Il semble que ces cadeaux portent un nom générique wawoyla, p. 353-354 of., p. 360-361. Cf. Woyla, «kula courting », p. 439, dans une formule magique où sont précisément énumérés tous les objets que peut posséder le futur partenaire et dont 1'ébullition » doitdécider le donateur. Parmi ces choses eat justement la série des cadeaux qui s suit. (5) C'est là le terme le plus général « présentation goods », p. 439, 205 et 350. Le mot vata'i est celui qui désigne les mêmes cadeaux faits par les gens de Dobu. Ct. p. 391. Ces « arrivai gilts » sont énumérés dans la formule a monpot à chaux, cela bout ma cuillère, cela bout; mon petit panier, cela bout, etc., » (même thème et mêmes expressions, p. 200). En plus de ces noms génériques, il y a des noms particuliers pour divers cadeaux do diverses circonstances. Les offrandes de nournture que les gens do Sinaketa apportent à Dobu(et non vice versa), les poteries, nattes, etc., portent le simple nom de pokala qui correspond assez bien à salaire, offrande, etc. Sont aussi des pokala, les gugu'a « personal belonging»,p. 501, cf., p. 313, 270, dontl'individusedépartitpourtâcher de séduire [pohapokala p. 360) son futur partenaire, cf. p. 369. Il y a dans cessociétésun très vif sentiment de la différence entre les choses qui sont d'usage personnel et celles qui sont des « properties », choses durables de la famille et de la circulation.

(1)P.211.

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j2) Ex les kaributu, p. 344 ot 358. « «,i«On dit àiï<fcMalilWM7kl1! Mon la »«me chose quo mon gentilice [kakaveyogu). Il pourraitP«tena«a. combattre contre moi. Mon chose qu'un cordon ombilical, serait touftT^UTtf fc.'îwfr jours de mon côté (p. 276 ». qu'0XPrjlne la magie du kula, le mwasila, v. plus loin, llk°'C8t *e p,1'14. (5) Les chefs d'expédition et les chefs do canots ont en effet prér séance. (6) Un mythe amusant, celui de Kasabwaybwayreta, p. 342, tous ce» mobiles. On voit comment le héros obtint le fameuxgroupe collier Uumakarakedakeda, comment il distança tous ses Q* "œpagnonB do kula, etc. V. aussi le mythe de Takasikuna, p. 807. compagnons P (7) P. 390. A Dobu, p. 362, 365, etc..

nature noble et magique de l'objet offert (1). Mais accepter l'une de ces offrandes,c'est montrer qu'on est enclin à entrer en jeu, sinon à y rester. Certains noms de ces cadeaux expriment la situation de droit que leur acceptation entraîne (2) cette fois,l'affaire est considérée comme conclue ce cadeau est d'ordinaire quelque chose d'assez précieux une grande hache de pierre polie par exemple,une cuillère en os de baleine. Le recevoir, c'est s'engager vraiment à donner le vaga, le premier dondésiré. Maisl'on n'est encorequ'à demi partenaire. Seule,la tradition solennelleengage complètement.L'importanceet la nature de ces dons proviennent de l'extraordinaire tition qui prend place entre les partenaires compéde 1 expéditionqui arrive. Ils recherchent lepossibles meilleur partenaire possible de la tribu opposée.La causeest grave: car l'association qu'on tend à créer établit une sorte de lien de clan entre les partenaires (3). Pour il faut donc séduire,éblouir(4). Tout en tenant choisir, comptedes rangs (5),il faut arriver au but avant les autres, ou mieux que les autres, provoquer"insi de a plus abondants échanges des chosesles plus riches, qui sont naturellement la propriété des gens les plus riches. Concurrence,rivalité, étalage,' recherche de la grandeur et de l'intérêt, tels sont les motifs divers qui sous-tendent tous ces actes Voilà les dons d'arrivée d'autres (6). dons leur et leur équivalent ce sont des dons de répondent départ (appelés talo'i à Sinakcta) (7), de congé; ils sont toujours supérieurs aux dons d'arrivée. Déjà {i\Ex.,p. 313,buna.

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le cycledes prestationset contre-prestationsusuraires est accompli à côté du kula. Il y a naturellement eu tout le temps que ces transactions durent – prestations d'hospitalité, de nourriture et, à Sinaketa, de femmes (1). Enfin, pendant tout ce temps, interviennent d'autres dons supplémentaires, toujours régulièrement rendus. Même,il nous sembleque l'échangede ceskorolumna représente une forme primitive du kula, – lorsqu'il consistait à échanger aussi des haches de pierre (2) et des défensesrecourbéesde porc (3). D'ailleurs, tout le kula intertribal n'est à notre sens que le cas exagéré,leplus solennelet le plus dramatique d'un système plus général. Il sort la tribu elle-mêmetout entière du cercle étroit de ses frontières, même de ses intérêts et de ses droits mais normalement, à l'intérieur, les clans, les villages sont liés par des liens de même genre. Cette fois-ci,, ce sont seulement les groupeslocaux et domestiques et leurs chefs qui sortent de chez eux, se rendent visite, commercent et s'épousent. Cela ne s'appelle plus du kula peut-être. Cependant, M. Malinowski, par oppositionau «kulamaritime»,parle à juste titre du «kulade l'intérieur» et de «communautésà kulâ» qui munissent le chef de ses objets d'échange. Mais il n'est pas exagéré de parler dans ces cas do potlatch proprement dit. Par exemple,les visites des gens de Kiriwinaà Kitava pour les fêtes funéraires, s'oi (4),comportent biend'autreschosesque l'échange des vaygu'a on y voit une sorte d'attaque simulée (youlawada) 5), une distribution de nourriture, avec ( étalage de cochonset d'ignames.
(1) A Sinaketa, pas à Dobu. (2) Sur le commerce des haches de pierre, v. Soligman, Melanesians etc. p. S50et 353. Les korolumna,Arg., p. 365, 358, sont d'ordinaire des cuillères en os de baleine décorées, des spatules décorées, qui servent aussi do basi. Il y a encore d'autres dons intermédiaires. (3) Doga, dogina. Doga, MgilUl. (4| P. 486 k 491. Sur J'extension de ces usages, dans toutes les civi!3! lisations dites do Massim-Nord, v. Scligmann, Melan., p. 584. Description du walaga, p. 594 et 603 cf. Arg., p. 486-487. .(5) P. 479.

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D'autre part, les vaygu*aet tous ces objets ne sont pas acquis, fabriqués et échangés les toujours chefs eux-mêmes (1)et, peut-on dire, Ils ne par ni sont ni échangéspar les chefs pour euxfabriqués (2) mêmes. La plupart parviennent aux chefs sous la forme de dons de leursparents de des rang beaux-frères en particulier, qui sont en inférieur, même des vassaux (3), ou des fils qui sont fieffésàtemps part. En retour, la plupart des vaygu'a, lorsque l'expédition rentre, sont solennellementransmis aux chefs t des villages,des clans,et même aux gens du commun des clans associés en somme à quiconque a pris part directe ou indirecte,et souvent très indirecte, &£* n (4). Ceux-ci sont ainsi récompensés. Enfin, à côté ou, si l'on veut, par-dessus, pardessous, tout autour et, à notre avis, au fond, de ce système du kula interne, le système des dons échangés envahit toute la vie économiqueet tribale et moraledes Trobriandais.Elle en est « imprégnée », commedit très bien M. Malinowski. lle est E un constant «donneret prendre» (5). Elle est comme traversée, par un courant continu et en tous sens, de dons donnés, reçus, rendus, obligatoirement t e par intérêt, par grandeur et pour services, en défis et en gages. Nousne pouvonsici décriretous ces faits dont M. Mahnowskin'a d'ailleurs pas lui-mêmeterminé la publication. En voicid'abord deux Une relation tout à fait analogue àprincipaux. celle du kula est celle des wasi (6). Elle établit des échangesrégu(2La tabrication et le don desmwali par beaux-frères lB d°n d" mW"HPM beaux-frèM» P°*«" »e*o* portent le nom A^io, ^503* 280. (3j P.Vl sq.'i cf. p. 98 sq. (4 Par exemple pour la construction des canots, Ic rassemblement JiS^^aisT^ d0° canoUi "»*–* P. 167 i Toute la vie tribale n'est (5) qu'un constant « recevoir»; toute cérémonie, tout acte légal et coutume donner et n'est fait qu'avec un don matériel et un contre-don qui l'accompagnent; la nchesse donnée et reçue m l'un des principaux «Mtw. sociale,du pouvoir du chef, des liens de in.truŒ^Î'or^ala parenté par le '• Cf. p. 175-176et *– sang wïxtî'îïïr1* par mariage (v. index Give and Take). (6) Elle est souvent identique à celle du kula, les partenaires étant souvent pour la description du «»'. v. p. «5188. Cf. pî. XXXV pl. xxxvf.'

m P. 472.

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liers, obligatoires enlro partenaires de tribus agricoles d'une part, de tribus maritimes d'autre part. L'associé agriculteur vient déposer ses produits devant la maisonde son partenaire pêcheur.Celui-ci, une autre fois, après une grande pêche, ira rendre avec usure au village agricole le produit de sa pêche(1).C'estle mêmesystèmededivisiondutravail que nous avons constaté en Nouvelle-Zélande. Une autre forme d'échange considérable revêt l'aspect d'expositions(2). Cesont les sagali, grandes distributions (3) de nourriture que l'on fait à plusieursoccasions moissons,construction de la hutte du chef, construction de nouveaux canots, fêtes funéraires (4). Ces répartitions sont faites à des groupesqui ont rendu des servicesau chef ou à son clan (5) culture, transport des grands fûts d'arbres où sont taillés les canots, les poutres, servicesfunèbres rendus par les gens du clan du mort, etc. etc. Ces distributionssont tout à fait équivalentes au potlatch tlingit le thème du combat et de la rivalité y apparaît même. On y voit s'affronter les clanset les phratries,les familles alliées,et en général ellessemblentêtre des faitsde groupesdans la mesure où l'individualitédu chef ne s'y fait pas sentir. Maisen plusde cesdroitsdesgroupeset de cette économie collective,déjà moins voisins du kula, toutes les relations Individuellesd'échange, nous semblet-il, sont de ce type. Peut-être seulement quelquesunessont-ellesde l'ordre du simple troc. Cependant, comme celui-ci ne se fait guère qu'entre parents, alliés, ou partenaires du kula et du vcasi,il ne semble pas que l'échange soit réellement libre. Même, en général, ce qu'on reçoit, et dont on a ainsi obtenu dure les (1)L'obligation encore malgré inconvénients etes pertes u'onprouventaujourd'hui,deselivrer lapêche les à q é obligés et à perdre essalaires perliers, uneobligation d importants pour purement sociale. V.pi.XXXIIt XXXIII. e ;(3) Le mot sagali veut dire distribution (comme hakari Polynésien), 491. p. (21 Description p. 147 à 150 p. 170, 182-183. f (4) V. p. 491. est évident lecas fêtesunéraires.Seligdans dos f Ct. (5)Ceci surtout Mann, Mdaneaiani, p. 594-603.
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la possession– de n'importe quelle façon – on ne le garde pas pour soi, sauf si on ne peut s'en passer d'ordinaire, on le transmet à quelqu'un d'autre, à un beau-frère par exemple (1). Il arnve que des choses qu'on a acquises et donnéesvous reviennent dans la même journée, identiques. Toutes les récompenses de prestations de tout genre, de choses et de services, rentrent dans ces cadres. Voici, en désordre, les plus importants. Les pokala (2) et kaributu (3), « sollicitoiy gifts» que nous avons vus dans le kula, sont des espèces d'un genre beaucoup plus vaste qui correspondassez bien à ce que nous appelonssalaire. On en offreaux dieux, aux esprits. Un autre ,nom générique du salaire, c'est rakapula (4), mapula (5) ce sont des marques do reconnaissance et de bon accueil et elles doivent être rendues. A ce propos, M. Malinowski a fait (6), selonnous, une très grande découverte qui éclaire tous les rapports économiqueset juridiques entre les sexes à l'intérieur du mariage les servicesde toutes sortesrendus à la femme par le MP. 175.
(2 P. 323, autre terme, kwaypolu,p. 356. 3 P. 378-379, 354. (4) P. 163, 373. Le vakapula a des subdivisions qui portent des titres spéciaux, par exemple vetvoitlo(initial gift) et yomelu (final gift) (ceci prouve l'idontité avec le kula, cf. la relation yolile vago). Un certain nombre de ces paiements porte des titres spéciaux karibudaboâa désigne la récompense do ceux qui travaillent aux canote et en général de ceux qui travaillent, par exemple aux champs, et en particulier pour les paiements finaux pour récoltes {urigubu, dans le cas des prestations annuelles de récolte par un beau-frère, p. 63-65, p. 181), et pour finsde fabrication de colliors,p. 394et 183. Elle porte aussiletitre de sousala quand elle est suffisammentgrande (fabrication desdisques de Kaloma, p. 373, 183). Youloest le titre du paiement pour fabrication d'un bracelet. Puwayu est celuide la nourriture donnée en encouragement à l'équipe de bûcherons. V. le joli chant, p. 129 Le cochon,la coco (buisson) Ici ignames et Sont finis et août tirons toujours. très lourds. (5) Les deux mots vakapula ot mapula sont des modes diflérente du verbe pula, vakn étant évidemment le formatif du causatit. Sur lo mapula, v. p. 178 sq., 182 sq. M. Malinowski traduit souvent par « repayaient >. Il est en général compare à un « emplètro « car il calme la peine et la fatigue du service rendu, compense la perte do l'objet ou du secret donné, du titre et du privilège cédé. (6) P. 179. Le nom des « dons pour cause sexuelle « est aussi buwana et sebuwana.

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mari sont considéréscomme un salaire-don pour le servicerendu par la femme lorsqu'elle prête ce que le Koranappelleencore«le champ ». Le langagejuridique un peu puéril des Trobriandais a multiplié les distinctionsde noms pour toutes sortes de contre-prestations suivant le nom de la prestation récompensée de la chose donnée (2), (1), de la circonstance (3), etc. etc. Certains noms tiennent compte de toutes ces considérations; par exemple,le don fait à un magicien, ou pour l'acquisition d'un titre, s'appelle laga (4). On ne saurait croireà quel degré tout ce vocabulaire est compliqué par une étrange inaptitude à diviser et à définir, et par d'étranges raitinementsde nomenclatures. Autres sociétés élanésiennes m Multiplier les comparaisons avec d'autres points n'est pas nécessaire. Cependantquelde la Mélanésie, ques détails empruntésici et là fortifieront la conviction et prouveront que les Trobriandais et les NéoCalédoniens n'ont pas développé de façon anormale un principequi ne se retrouverait pas chez los peuples parents.
A l'extrémité sud de la avons identifié le potlatch, institutions remarquables tème du don. Il y a une pendant laquelle on ne peut Des dons sont échangés Mélanésie, à Fiji, où nous sont en vigueur d'autres au sysqui appartiennent celle du kere-kere, saison, rien refuser à personne (5) entre les deux familles

(1) V. notes précédentes de m6me Kabigidoya, p. 164, désigne la cérémonie de la présentation d'un nouveau canot, les gens qui la font, l'acte qu'ils exécutent « briser la tête du nouveau canot », etc. et les cadeaux qui, d'ailleurs, sont rendue avec usure. D'autres mots désignent la location du canot, p. 186 dons de bienvenue, p. 232, etc. (2) Buna, dons de a big eorrriesbeU », p. 317. (3) Youlo, vaygu'a donné en récompense de travail à une réooltc, p. 280. (4) P. 186, 426, ete. désigne évidemment'toute contze-prestation usuraire. Car il y a un autre nom ula-ula pour les simples achats do formules magiques {totuala quand lee prix-cadeaux sont très importants, p. 183). Via'ula se dit aussi quand les présents lont offerts aux morts autant qu'aux vivants (p. 183), etc. otc. (5) Br4water, Hill Tribe» oj Fiji, 1922,p. 91-92.

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lors du mariage (1), etc. De plus la monnaie de Fiji, en dents de cachalot, est exactement du même genre que celle des Trobriands. Elle porte le titre de tambua (2); elle est complétée par des pierres, (mères des dents) et des ornements, sortes de « mascottes », talismans et « porte-bonheur » de la tribu. Les sentiments nourris par les Fijiens à l'égard de leurs lambua sont exactement les mêmes que ceux que nousvenons de décrire «on lestraite commedes poupées; on les sort du panier, les admire et parle de leur beauté on huile et polit leur mère (3) ». Leur présentation constitue une requête les accepter, c'est s'engager(4). Les Mélanésiensde la Nouvelle-Guinéeet certains des Papous influencés par eux appellent leur monnaie du nom de tau-tau (5) elle est du même genre et l'objet des mêmes croyancesque la monnaie des Trobriand (6). Mais il faut rapprocher ce nom aussi de tahu-'ahu (7) qui signifiele « prêt de porcs » (Motu et Koita). Or ce nom (8) nous est familier. C'est le terme même polynésien, racine du mot taonga, à Samoa et en Nouvelle-Zélande,joyaux et propriétés incorporés à la famille. Les mots euxmêmessont polynésienscomme les choses(9).
(2 Ib., p. 23, On reconnatt le mot tabou, tambu. (8 1 b., p. 24. (4 Ib.. p. 26. (5) Seligroann, The Mélanésien* (glossaire, p. 754 et 77, 93, 94, • 109j 204). V. la description des doa, ib., p. 89, 71, 91, etc. (6) >•*>•' 7 p. 95 et 146. (8) Les monnaies ne sont pas les soules choses de ce système des dons que ces tribus du golfe de Nouvelle-Guinée appellent d'un nom identique au mot polynésien de même sens. Nous avons signalé déjà plus haut, p. 57 n. 4, l'identité des hakari néo-zélandais, et des hekarai, fêtes expositions de nourriture que M. Seligmann nous a décrits en Nouvelle-Guinée (Motu et Koita), v. The Melanesians, p. 144-146, pl. XVI-XVIII. (9) V. plus haut, p. 43 n.1. Il est remarquableque le mot tun, dans le dialecte de Mota (MesBanks)– évidemment identique à taonga – ait le sens d'acheter (en particulier une femme). Codrington, dans le mythe de Qat achetant la nuit (Melaneaian Languages, p. 307-308, n. 9), traduit « acheter à un grand prix ». En réalité c'est un achat fait suivant les règles du potlatch, bien attesté en cette partie de la Mélanésie.

(1 Ib.,p. 491.

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On sait que les Mélanésienset les Papous de ont le potlatch (1). la Nouvelle-Guinée Lesbeauxdocumentsque M.Thurnwald noustransmet sur les tribus de Buin (2) et sur les Banaro (3), nous ont fourni déjà de nombreux points de comparaison. Le caractère religieuxdes choses échangées v est évident, en particulier, celui de la monnaie,de la façon dont elle récompenseles chants, les femmes, l'amour, les services; elle est, commeaux Trobriand, une sorte de gage. Enfin M. Thurnwald a analysé, en un cas d'espècebien étudié (4), l'un des faits qui illustrent le mieux à la fois ce que c'est que ce système de dons réciproques et ce que l'on appelle le improprement mariagepar achat celui-ci,enréalité, comprend des prestations en tous sens, y compris cellesde la belle-famille on renvoiela femmedont les parents n'ont pas fait des présents de retour suffisants. En somme,tout le monde des îles,et probablement une partie du monde de l'Asie méridionale qui lui est apparenté, connaît un même système de droit et d'économie. L'idéequ'il faut se fairede cestribus mélanésiennes, encore plus riches et commerçantes que les polynésiennes,est donc très différente de celle qu'on se fait d'ordinaire. Ces gens ont une 'économie extradomestiqueet un système d'échangefort développé, à battements plus intenses et plus précipitéspeut-être que celui que connaissaientnos paysans ou les villages de pêcheursde nos côtesil n'y a peut-être pas cent ans. Ils ont une vie économiqueétendue, dépassant les frontièresdes îles,et des dialectes, un commerce considérable.Or ils remplacent vigoureusement, par des dons faits et rendus, le système des achats et des ventes. Le point sur lequel ces droits, et, on le verra, le droit germaniqueaussi, ont buté, c'est l'incapacité V.Docuraentscit&s dans Annieociologique,p.372. XII, s [1 V.surtout (2 Foneh., p.38à -41. III,
3) ZeiUchrift lilr Ethnologie 1922. (4 Forseh., III, pl. 2, n. S.

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où ils ont été d'abstraire et de diviser leurs concepts économiqueset juridiques. Ils n'en avaient pas besoin, d'ailleurs. Dans ces sociétés ni le clan, ni la famille ne savent ni se dissocier ni dissocier leurs actes ni les individus eux-mêmes, si influents et si conscients qu'ils soient, ne savent comprendre qu'il leur faut s'opposer les uns aux autres et qu'il faut qu'ils sachent dissocierleurs actes les uns des autres. Le chef se confond avec son clan et celui-ci avec lui les individus ne se sentent agir que d'une seule façon. M. Holmes remarque finement que lesdeux langages,l'un papou, l'autre mélanésien, des tribus qu'il connaît à l'embouchure de la Finke (Toaripiet Namau), n'ont qu' « unseul terme pour désigner l'achat et la vente, le prêt et l'emprunt ». Les opérations « antithétiques sont exprimées par le même mot »(1). « Strictement parlant, ils ne savaient pas emprunter et prêter dans le sens où nous employons ces termes, mais il y avait toujours quelque chose de donné en forme d'honoraires pour le prêt et qui était rendu lorsque le prêt était rendu (2) ». Ces hommesn'ont ni l'idée de la vente, ni l'idée du prêt et cependant font des opérations juridiques et économiques qui ont même fonction. De même la notion de troc n'est pas plus naturelle aux Mélanésiensqu'aux Polynésiens. Un des meilleursethnographes, M. Kruyt, tout en se servant du mot vente nousdécrit avec précision(3) cet état d'esprit parmi les habitants des Célèbescentrales. Et cependant, les Toradja sont depuis bien longtemps au contact des Malais, grands commerçants.
(1) In primitive New-Guînea, 1924, p. 294. (2) Au fond, Mr. Holmes nous décrit assez mal le système de» dons intermédiaires, v. plus haut bâti. (3) V. le travail cité plus haut, p. 57 n. 1. L'incertitude duaene des mots que nous traduisons mal « acheter, vendre », n'est pas particaliére aux sociétés du Pacifique. Nous reviendrons plus loin, p. 153, n. 2, sur ce sujet, mais dès maintenant noue rappelona que, jn6me dans notre langage courant, le mot vente désigne aussi bien la vente que l'achat, et qu'en chinois il n'y a qu'une différence de ton entro les doux monosyllabes qui désignent l'acte de vendre et l'acte d'acheter.

MONNAIE HONNEUR, MUâftAMTé,

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Ainsiune partie de l'humanité, relativementriche, travailleuse, créatrice de surplus importants, a su et sait échanger des choses considérables, sous d'autres formeset pour d'autres raisons que celles que nous connaissons. III
Nord-Ouest Américain

V Honneuret leCrédit De ces observations sur quelques peuples mélanésiens et polynésiensse dégage déjà une figurebien arrêtée de ce régime du don. La vie matérielle et morale, l'échange, y fonctionnent sous une forme désintéresséeet obligatoire en mêmetemps.De plus, cette obligation s'exprime de façon mythique, imaginaire ou, si l'on veut, symbolique et collective elle prend l'aspect de l'intérêt attaché aux choses échangées celles-ci ne sont jamais complètement détachées de leurs échangistes la communionet l'alliance qu'elles établissent sont relativement indissolubles.En réalité, ce symbolede la vie sociale la permanence d'influencedeschoseséchangées ne fait que traduire assez directement là manière dont les sous-groupes de ces sociétés segmentées, de type archaïque, sont constamment imbriqués les uns dans les autres, et sentent qu'ils se doivent tout. Les sociétés indiennes du nord-ouest américain présentent les mêmes institutions, seulement elles sont encore chez elles plus radicales et plus accentuées. D'abord, on dirait que le troc y est inconnu. Même après un long contact avec les Européens(1), il ne semble pas qu'aucun des considérablestransferts de richesses (2) qui s'y opèrent constamment l Russes lexviu° et lestrappeurs eièele (1)Avecos canadiens depuis d français ledébut uxix». depuis

(2) Voir cependant des ventes d'esclaves Swanton, Haida Toxls and Mijtfa. in Bw. Am. Ethn., Bull. 29, p. 410.

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FOIUIERCHAÏQUE DBl/éCHANÛE A

se fasse autrement que dans les formes solen* nelles du potlatch (1). Nous allons décrirecette der. nière institution à notre point de vue.
N. B. – Auparavant une courte description de ces sociétés est indispensable. Les tribus, peuples ou plutôt groupes de tribus (2) dont nous allons parler résident toutes sur la côte du nord-ouest américain, de l'Alaska (2) Tlingit et Haïda et de la Colombie britannique, principalement Haïda, Tsimshian et Kwakiutl (3). Elles aussi vivent de la mer, ou sur les fleuves, de leur pèche plus que de leur chasse mais, à la différence des Méla(1) Une bibliographio sommaire des travaux théoriques concernant ce a potlatch » est donnée plus haut, p. 35, n. 2 p. 38, n. 1. (2) Ce tableau succinct est tracé sans justification, maisil est nécessaire. Nous prévenons qu'il n'est complet ni au point de vue même du nombre et du nom des tribus, ni au point de vue do leurs institutions. Nous faisons abstraction d'un grand nombre de tribus, principalement des suivantes 1° Nootka (groupe Wakash, ou Kwakîutl), Bella Kula (voisine) 2° tribus Salish de la côte Sud. D'autre part, !es recherches concernant l'extension du potlatch devraient être poussées plus au Sud, jusqu'en Californie.Là – chose remarquable à d'autres points de vue – l'institution semble répandue dans les sociétés des groupes dits Penutia et Hoka v. par ex. Powers, Tribu»of Calilûrnia fC<2i^'6;/° North Amer. E"*n->1") ••P- (Pomo), p. 238 (Wintun), 153 p. 303, 311, (Maidu) cf. p. 247, 325, 332, 333, pour d'autres tribus i ? observations générales, p. 411. Ensuite les institutions et les arts que nous décrivons en quelques mots sont infiniment compliqués, et certaines absenees sont non y moins curieuses que certaines présences. Par la poterie y est inconnue comme dans la dernière couche de laexemple, du civilisation Pacifique Sud. (3) Les sources qui permettent l'étude de ces sociétés sont considérables elles sont d une remarquable sécurité, étant très abondamment philologiques et composées do textes transcrits et traduits. V. Bibliographie sommaire, dans Davy, Foi Jurée, p. 21, 171 et 215. Ajouter principalement F. BoasetG.Hunt.^ttnofogj/ o/ theKwahiull (cité dorénavant Ethn. Kwa.), 35th An. Rep.o/ the Bur. of Amer. £dmeto«wl921, v. compte rendu plus loin; F. Boas, Tsimshkn Mythologu,Sut An. %<? «MA* Bw. of Amer. Ethn. 1916, paru 1923 (cité dorénavant Tnm. Mytlt.), Cependant toutes ces sources ont un inconvénient ou bien les anciennes sont insuffisantes, ou bien les nouvelles, leur détail et leur profondeur ne sont pas assez complètes au malgré vue de point qui nous occupe. C'est vers la civilisation matérielle vers la linguistique et la littérature mythologique que s'est portée l'attention de M. Boas et do ses collaborateurs de la Jesup Expédition. Mêmeles travaux des ethnographes professionnels plus anciens (Krause, Jacobsen) ou plus récente (MM. Sapir, Hill Tout, etc..) ont la même direction. L'analyse juridique, économique, la démographie restent sinon à faire du moinsà compléter. (Cependant la morphologie socialeest commencée par les dive» Censiu d'Alaska et de la Colombie britannique). M. Barbeaunous promet une monographie complète des Tsimshian. Nousattendons cette information indispensable et nous souhaitons de voir d'ici peu cet exemple imité, tant qu'il en est temps. Sur de nombreux pointe

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nésienset des Polvnésions,ellesn'ont pas d'agriculture. Elles sont très riches cependant et, même maintenant,leurs pêcheries, leurs chasses, leurs fourrures, leur laissent des surplus importants, surtout chiffrésaux taux européens.Elles ont les plus solides maisons de toutes les tribus américaines,et une industrie du cèdre extrêmement développée, Leurs canots sont bons et quoiqu'ils ne s'aventurent guère en pleine mer, ils savent naviguer entre les Iles et les côtes. Leurs arts matériels sont très élevés.En particulier,mêmeavantl'arrivéedu fer, au xvme siècle, ils savaient recueillir, fondre, mouler et frapper le cuivre que l'on trouve à l'état natif en pays tsimshian et tlingit. Certains de ces cuivres, véritables écus blasonnés,eur servaient de sorte l de monnaie. Une autre sorte de monnaie a sûrement été les belles couvertures dites de Chilkat(1),admirablement historiées et qui servent encore d'ornements, certaines ayant une valeur considérable.Ces peuples ont d'excellentssculpteurs et dessinatcurs professionnels.Les pipes, masses,cannes, les cuillères de corne sculptées, etc., sont 1 ornement e nos collections ethnod graphiques. Toute cette civilisationest remarquablement uniforme, dans des limites assez larges.Évidemment ces sociétés se sont pénétrées mutuellementà des dates très anciennes, bien qu'elles appartiennent, au moins par leurs langues, à au moins trois différentesfamilles de peuples(2). Leur vie d'hiver, même e pour les tribus les plus méridionales, st très différente de celle d'été. Les tribus ont une doublemorphologie dispersées dès la fin du printemps, à la chasse, à la cueillette des racines et des baies succulentesdes montagnes,à la pêche fluviale du saumon, dès l'hiver, ellesse reconcentrentdansce qu'on appelle les a villes». concernant'économie t le droit,le» l e vieuxdocuments ceuxdes voyaceux do Krauso (TlinkilIndianer), e Dawson (sur les geurs russes, d Haïda, Kwakiutl,Bollakoola, to.) la plupart parus dansle Bulletin o du Geological Surveydu Canadaou danslos Proceedingaf the Royal o Societydu Canada ceux do Swan(Nootka), ndians of Cape FiatI C tery,Smith». ontrib.goKnowledge, ceuxdo Mayne,Four ytar» 1870 in BritishColumbia, ondres.1862, ontencoreles meilleurset leurs L s dateslourconfèront ne définitive u autorité. Dansla nomenclaturede ces tribus,il y a une difficulté. es KwaL kiutl formentune tribu, et donnent ussileurnomà plusieursautres a a tribus, qui, confédérées vec eux,forment ne véritablenation do ce u nom.Nousnous efforcerons o mentionner o quelle tribu kwakiutl d d nous parlonsà chaquefois. Quandil ne sera pas autrement précisé, c'est des Kwakiutlproprementdits qu'il s'agira. Lo mot kwakiutl veutd'ailleursdire du simplement riche, i fumée monde»,et indiquedéjà des par lui-môme'importance faitséconomiques nousallonsdécrire. l quo Nousne reproduirons as tous lesdétailsd'orthographedes mots p de ces langues. (1) Sur les couverturesdo Chilkat, mmons,The ChilkatBlanket. E Mem.the Amer. Mua. o/nat. UuU111. (2) V. Rivet, dansMcillctet Cohen, du Langues Monde, . 616 sq. p Cest M. Sapir,Na-DènéLanguagea, AmeriranAnthropohgi.il, 915, 1 r qui a définitivementéduit le tlingitet le haïda à dosbranchesdo la soucheathapascone.

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FORME ARCHAÏQUE OS t'ÉCHANÛE

Et c'est alors, pendant tout le temps de cette concentration, qu'elles se mettent dans un état de perpétuelle effervescence. La vie socialey devient extrêmement intense, mêmeplus intense que dans les congrégations de tribus qui peuvent se faire à 1 été. Elleconsiste en une sorte d'agitation perpétuelle. Ce sont des visites constantes de tribus à tribus entières, de clans &clans et de famillesà familles. Ce sont des fêtes répétées, continues, souvent chacuneelle-mêmetrès longue.A l'occasion de mariage, de rituels variés, de promotions, on dépense sans compter tout ce qui a été amassé pendant l'été et l'automne avec grande industrie sur une des côtes les plus riches du monde. Même la vie privée se passe ainsi oninvite les gens de son clan quand on a tué un phoque,quand on ouvre une caissede baiesou de racines conservées on invite tout le monde quand échoue une baleine. La civilisation morale est, eUe aussi, remarquablement uniforme, quoiques'étageant entre le régine de la phratrie (Tlingit et Haïda) à descendanceutérine, et le clanà descendancemasculine mitigée des Kwakiutl les caractères généraux de l'organisation socialeet en particulier du totémisme se retrouvent à peu c prèsles mêmes cheztoutes les tribus. Elles ontdes onfréries, omme c en Mélanésie,aux îles Banks, improprement appelées sociétés secrètes,souventinternationales, mais où la société des hommes, et, sûrementchez les Kwakiutl, la société des femmes, recoupent les organisationsde clans. Une partie des dons et contre-prestations dont nous allons parler est destinée commeen Mélanésie(l) à payer les grades et les ascensions(2) successivesdans ces confréries. Les rituels, ceux de ces confrérieset des clans, succèdent aux mariagesdes chefs, aux « ventes des cuivres »,aux initiations, aux cérémonies shamanistiques, aux cérémonies funéraires, r~ «es dernièresétant plus développées en pays haïda et tlingit. Tout cela accompliau cours d'une série indéfiniment rendue de «potlatch n.Il y a des potlatch en tout sens,répondant à d'autres potlatch en tout sens. Commeen Mélanésie,c'est un constant give and take, « donner et recevoirII. Le potlatch lui-même, si typique comme fait, et en même temps si caractéristique de ces tribus, n'est pas autre chose que le système des dons échand (1)Surcespaiements ouracquisitions e grades,v. Davy,Foi Jurée, p P v. p. 300-305. ourla Mélaaésie, desex. dans Codrington, Melanesians, 106*q.,etc.; Rivet»,Hiatory dit AUlanesianociety, p. 70sq. p. oj 1, S doit D (2) Cemot ascension être pris au propreet au figuré. emême le rituel du vâjapeya(védiquo un que postérieur) omporte ritueld'asc à cension une échelle, o mdmeles rituelsmélanésiens d consistent faire à monter la Jeunechef sur une plate-forme. esSnahnaimnq lesShuL et shwapdu N.W. connaissentle mêmeéchataudd'où le chef distribue B 5 o Canada, rit. B sonpotlatch. oas, th Report ntite Trihe* Norlh-Westam o/ Ati. Ado.Se, 1891,p. 39; 9th Report(B.As».Adv.Se., 1894),p. 459. Lesautrestribusne connaissent la plate-forme ù siègentleschefs o que et les hautes confréries.

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gés (1). Il n'en diffèreque par la violence,l'exagération, les antagonismes qu'il suscite d'une part, et d'autre part, par une certaine pauvreté des ooncepts juridiques, par une structure plus simple, plus brute qu'en Mélanésie,surtout chez les deux nations du Nord Tlingit, Haïda (2). Le caractère collectif du contrat ($j y apparaît mieux qu'en Mélanésieet en Polynésie.Ces sociétés sontau fond, plus près, malgré les apparences, de ce que nous appelons les prestations totales simples. Aussi ljes concepts juridiques et économiquesy ont-ils moins de netteté, de précision consciente. Cependant, dans la pratique, les principes sont formelset suffisamment clairs.
Deux notions bien mieux en y sont pourtant évidence mélanésien ou que que dans le potlatch dans les institutions ou plus décomplus évoluées c'est la notion de crédit, de posées de Polynésie et c'est aussi la notion d'honneur terme, (4). (1) C'est ainsi que les vieux auteurs, Mayne, Dawson, Krause, oto. déorlvent son mécanisme. V. en particulier Krause, Tlinkit Indianer, p. 187 sq., une collection de documents de vieux auteurs. (2) Si l'hypothèse des linguistes est exacte et si les Tlingit et Haïda sont simplement des Athapascana qui ont adopté la civilisation du Nord-Ouest (hypothèse dont M. Boas est d'ailleurs peu éloigné], le caractère lruste du potlatch tlingit et haïda s'expliquorait de lwmême. Il est possible aussi que la violence du potlatch du nord-ouest américain provienne du fait que cette civilisation est au point do rencontre es deux groupes do familles de peuples qui l'avaient également une civilisation venant du sud de la Californie, une civilisation venant d Asie (sur celle-ci, v. p. h., p. 53). (3) V. Davy, Foi Jurée, p. 247 sq. (4) Sur le potlatch, M. Boas n'a rien éorit do mieux que la page ouibribes o/ Canada. B.Â. Adv. l*?™2 'SVfnPB* N%'k-W<>*t<™ Se, 1898, p. 54-55 (Cf. Fifthfaport, p. 88) «Le système économiquedes Indiens de la colonie britannique est largement basé sur le crédit tout autant que celui des peuples civilisés. Dans toutes sos entreprises, l'Indien se Ûoà l'aide de ses amis. Il promet de les payer pour cette aide à une date ultérieure. Si cette aide fournie consiste en chosesde valeur qui sont mesurées par les Indiens en couvertures commenous le»mesurons, nous, on monnaie, il promet do rendre la valeur du pr«t avec intérêt. h Indien n'a pas de système d'écriture ot, suite, pour donner sûreté à la transaction, ello est faite en public.par Contracter des dettes d'un coté, payer des dettes de l'autre côté, c'est le potlatch. Ce système économique s'est développé a un tel point que le capital possédé par tous lcs individus associes de la tribu excède de beaucoup la quantité dn valeurs disponibles qui existe; autrement dit, les conditionssont tout à fait analogues à celles qui prévalent dans notre société à nous i si noua désirions nous faire payer toutes nos créances, nous trouverions

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DE L'ÉCHANGE

Les dons circulent,nous l'avons vu, en Mélanésie, en Polynésie,avecla certitude qu'ils seront rendus, ayant comme « sûreté » la vertu de la chose donnée qui est elle-mêmecetto « sûreté ». Mais il est, dans toute sociétépossible,de la nature du don d'obliger à terme. Par définition même, un repas en commun, une distribution de kava, un talisman qu'on emporte ne peuvent être rendusimmédiatement.Le « temps » est nécessaire pourexécuter toute contre-prestation. Lanotion de terme est donc impliquée logiquement quand il s'agit de rendre des visites, de contracter des mariages, des alliances, d'établir une paix, de venir à des jeux et des combats réglés, de célébrer desfêtes alternatives, de se rendreles services rituels et d'honneur, de se « manifester des respects » réciproques (1), toutes choses que l'on échange en même temps que les choses de plus en plus nombreuseset plus précieuses,à mesure que ces sociétés sont plus riches.
L'histoire grandement modernes, et juridique est courante économique fautive sur ce point. Imbue d'idées elle se fait des idées à priori de l'évolu-

qu'il n'y a à aucun degti assez d'argent, en fait, pour les payer. Lo résultat d'une tentative de tous les créanciers do se faire rembourser leurs prêts, c'est une panique désastreuse dont la communauté met longtemps à se guérir. • II faut bien comprendre -qu'un Indien qui invite tous ses amis et voisinsà un grand potlatch, qui, en apparence, gaspille tous los résultata accumulés de longues années do travail, a deux choses en vue que nous ne pouvons roeonnattre que sages et dignes de louanges. Son premier objet est de payer ses dettes. Ceci est fait publiquement, avec beaucoup de cérémonie et en manière'd'acto notarié. Son second objet est do placer los fruits de son travail de telle sortq qu'il en tire le plus grand profit pour lui aussi bien que pour ses enfants. Ceux qui reçoivent des présents à cette fête, les reçoivent comme prêts qu'ils utilisent dans leurs présentes entreprises, mais après un intervalle de quelques années, il leur faut les rendre avec intérêt» au donateur ou à son héritier. Ainsi, le potlatch finit par être considéré par les Indiens comme un moyen d'assurer le bion-étre de leurs enfants, s'ils les laissent orphelins lorsqu'ils sont jeunes. » En corrigeant los termes de «dette, paiement, remboursement, prêt », et en les remplaçant par des termes commo présents faits et présents rendus, termes quo M. Boa»finit d'ailleurs par employer, on a une idée assez exacte du fonctionnement de la notion de crédit dans le potlatch. Sur la notiou d'honneur, voir Boai, SeventhReport onthe N. W. Tribu, p. 57. (1) Expression tlingit Swanton, Tlingit Imitant, p. 421, etc.

IIBÉBAUTÉ,

HONNEUR,

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tion (1), elle suit une logique soi-disant nécessaire; au fond, elle en reste aux vieilles traditions. Rien de plus dangereux que cette « sociologieinconsciente » comme'a appelée M. Simiand.Par exemple, l M. Cuq dit encore « Dans les sociétés primitives, on ne conçoit que le régime du troc; dans cellesqui sont avancées, on pratique la vente au comptant. La vente à crédit caractérise une phase supérieure de la civilisation elle apparaît d abord sous une forme détournée, combinaison de la vente au comptant et du prêt (2) ». En fait, le point de départ est ailleurs. Il a été donné dans une catégorie de droits que laissent de côté les juristes et les économistes qui ne s'y intéressent pas c'est le don, phénomène complexe, surtout dans sa forme la plus ancienne, celle de la prestation totale que nous n'étudions pas dans ce mémoire: or, le don entraîne nécessairement la notion de crédit. L'évolution n'a pas fait passer le droit de l'économiedu troc à la vente et celle-ci du comptant au terme. C'est sur un système de cadeaux donnéset rendus à terme que se sont édifiés d'une part le troc, par simplification,par rapprochements de temps autrefois disjoints, et d'autre part, l'achat et la vente, celle-cià terme et au comptant, et aussileprêt. Carrienne prouvequ'aucun desdroitsqui ont dépasséla phase que nous décrivons(droit babylonien en particulier) n'ait pas connu le crédit que connaissent toutes les sociétés archaïques qui survivent autour de nous. Voilàune autre façon simple et réaliste de résoudre le problème des deux « moments du temps » que le contrat unifie, et que M. Davy a déjà étudié (3). Non moins grand est le rôle que dans ces transactions des Indiens joue la notion d'honneur. Nulle part le prestige individuel d'un chef et le prestige de son clan ne sont plus liés à la dépense, nes'est d puaperçu n seulement (il On maisussi quelanotioneterme tait on aussi ncienne, a simple sil'onveut, é complexela a aussi ou, que notion ecomptant. d
(?) Elude surka contrats de L'époquede la première dynastie baby~<M<t< lonienne. Nouv. <w6'o« Droit, 1910, p. ",77.

Foi (8)Davy, Jurie, . 207. p

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et à l'exactitude à rendre usurairement les dons acceptés,de façon à transformer en obligés ceux qui vous ont obligés. La consommation et la destruction y sont réellement sans bornes. Dans certains potlatch on doit dépenser tout ce que l'on a et ne rien garder (1).C'jesjl; Lqui J serale plus riche et aussi le plus follement'dépensier, Le principe de l'antagonisme et de la rivalité fonde tout. Le statut politique des individus,dans les confréries et les clans, tes rangs de toutes sortes s'obtiennent par la « guerre cte propriété (2) comme par la guerre, ou par la chance,ou par l'héritage,par l'alliance et le mariage. Maistout est conçu comme si c'était une « lutte de richesse»(3), Le mariage des enfants, les sièges dans les confrériesne s'obtiennent qu'au coursde potlatch échangés et rendus. On les perd au potlatch comme on lés perd à la guerre, au jeu (4), à la course, à la de (1)Distributiontoutela propriété KwakiuÛ, Secret Boas, Soeietie» andSocial theKwakiutl Indiana. Amer. Organizolion of R«p. 1895 Nat.Mua. (dorénavantSec. oc.) 469. leou d'inioité S p. Dans tiation dunovice. p. 551, oskimo. K redistribution, Boas Hep, p.91.Swanton, Shushwap Ann. ep. 7th 1890, 21»t B Indiane, Tlingit Bur. /Am. thn. E (dorénavant, o Tlingit), 442dansundiscours) p. i Il a toutdépensé lefaire » («oneveu). voir de Redistribution pour n toutcequ'on gagné jeu, wanton, andMytht theTlingit au S a Testa of Indiam. n°S9Bur. fAm. thn.(dorénavant T. M. Bull. o E Tlingit p.389.

(2) Sur la guerre de propriété, v. le chant de Maa, Sec. Soc., p. 577, combattons avec de la propriété. » L'opposition,guerre de p. 602 t Noua richesses, guerre do sang, se retrouve dans les discours qui ont été faits au mime potlatch de 1895 à Fort Rupert. V. Boas et Hunt, KwakiuU T«xts, première série, Jesup Expédition, t. III (dorénavant cité Kwa, t. III), p. 485, 482 cf. Sec. Soc., p. 668 et 673. (31 V. particulièrement le mythe de Haïyas [Haïda Tenta, Juup VI, n° 83, Masse qui a perdu la « face > au jeu, qui en meurt Ses sœurs t), et ses neveux prennent le deuil, donnent un potlatch de revanche et il ressuscite. II y aurait lieu d'étudier, à ce propos, le jeu qui, mémo chez nous, n'est pas considérécomme un contrat, mais comme une situation où s'engage l'honneur et où se livrent des biens qu'après tout on pourrait ne pas livrer. Le jeu est une forme du potlatch et du système d88 dons. Son extension même au N. W. américain est remarqua)le. Quoiqu'il soit connu des Kwakiutl (v. Ethn. Kwa., p. 1894. a. v. a6ayu dée (?) ». v. lapa, p. 1435, et. lep,p. 1448, <second potlatch, danse cf. p. 1423, 8. v. maqwacte)il ne semble pas jouer chez eux un rôle comparable k celui qu'il joue chez les Haida, Tlingit et Tsùnshian. Ceux-ci sont des joueurs invétérés et perpétuels. V. des descriptions du jeu de bâtonnets chez les Haïda Swanton, Hatda {Jetup JExped.V, I), p. 58 aq, 141sq., pour les ligures et les noms même jeu chez les Tlingit, description avec

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lutte (l).^suiftjjartwn nombrej(e_cas, il nes'agit mêmepasde donner et p~s~e.donner et derendrê7nwisdeM|trûïS(2)," afîu de ne pas vouloir même avoirl'air de désirer qu'on vous rende. On brûle des bottes entières noms bâtonnets wanton, p.443. nSt lingit des S Tlingit, Le t ordinaire, lapièceuigagne, au q équivaut ijtl haïda. Leshistoires sont

pleines do légendes de jeux, de chefs qui ont tout au jeu. Un chef tsimshian a perdu même ses entantsetses perdu parente Taim. Myth., p. 207, 101, of. Boas, ib., p. 409. Une légendehaïda raconte l'histoire d'un jeu total des Tsimshian contre les Haïda.V. Haïda T. M., p. 822. Cf. même légende les jeux contre Tlingit, ib., p. 94. On trouve» «a catalogue des thèmes de ce genre dans Boas, Ttim. Myth., p. 847 et 843. L étiquette et la morale veulent que le gagnant laisse la liberté au perdant, à sa femme et à ses entants, Tlingit T. M., p. 137.Inutile de souligner la parenté de ce trait avec les légendesasiatiques. D'aillours, il y a ici des influencesasiatiques indéniables.Sur l'extenn des <6UX "asard asiatiques en Amérique, v. le beau travail de de B. B. Tylor, On American Lot-gama, as évidenceo/ Aaialic inKrcourse, Bastwn Festtchr. In suppl. Int. Areh. f. Ethn. 1896,p. 85 sq. (1) M. Davy a exposé le thème du défi, de la rivalité. Il faut y ajouter celui du pari. V. par ex. Boas, Indianische Sagen, p. 203 à 206. Pari do mangeaille, pari do lutte, pari d'ascension, etc. dans les légendes. Cf. ib., p. 363, pour catalogue des thèmes. Le pari est encore de nos jours un reste de ces droits et de cette morale. Il n'engage que l'honneur et le crédit, et cependant fait circuler des richesses. (2) Sur les potlatcb de destruction, v. Davy, Foi Jurée, p. 224. Il aut y ajouter les observations suivantes. Donner, c'est déjà détruire, v. Stç. Soc., p. 334. Un certain nombre de rituels de donation comporte des destructions ex. le rituel du remboursement de la dot ou, comme I appelleM. Boas, « repaiomont de la dette de mariage J. comporte uno formalité qui s'appelle « couler le canot» See. Soc.,p. 518, 520. Mais cette cérémonie est figurée. Cependant les visites au potlatch haïda et tsimshian comportent la destruction réelle des canots des arrivants. Chez les Tsimshianon lo détruit &l'arrivée, après avoir soigneusement aidé au débarquement de tout ce qu'il contonait et onrend do plus beaux canots au départ Boas, Ttim. MyUi., p. 338. Maisla destruction proprement dite semble constituer une forme supérieure de dépense. On l'appelle tuer de la propriété chez les Tsimshian et les Tlingit. Boas, T$im. Myth., p. 344; Swanton, Tlingit, p. 442. En réalité, on donne mêmece nom aux distributions de couvertures « tant do couvertures furent perdues pour le voir», Tlingit, ib., te. Dans pratique do la destruction au potlatch interviennent encette core deux mobiles 1° le thèmo de la guerre le potlatch est une II porte ce titre, « danse de guerre», che* les Tlingit, Swanton, guerre. Tlingit, p. Ma, oi., p, 436. De la même façon que, dans une guerre, on peut s emparer des masques, des noms et des privilèges des propriétaires tués, de la mémo façon dans uno guerre do propriétés, on tue la soit la sienno, pour que les autres ne l'aient propriété pas, soit celle des autres on leur donnant dos biens qu'ils seront obligés de rendre ou ne pourront pas rendre. Le deuxième thème est celui du sacrifice. V. plus h. p. 56. Si on tue la propriété c'est qu'elle a une vie. V. loin, « que notre propriété reste en vie sous les efforts dep. 114.Un héraut dit s notre chef, que notre

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d'huile d'olachen (candle-fish, poisson-chandelle) ou d'huile de baleine (1), on brûle les maisons et des milliers de couvertures on brise les cuivres les plus chers, on tes jette à l'eau, pour écraser, pour « aplatir son rival (2). Non seulement on se fait ainsi progressersoi-même,mais encoreon fait pro. gresser sa famille sur l'échelle sociale. Voilà dono un système de droit et d'économie où se dépensent et setransfèrent constamment des richessesconsidérables.On peut, si on veut, appeler cestransferts du nom d'échange ou même de commerce,de vente (3) mais ce commerceest noble, plein d'étiquette et de générosité;et, en tout cas, quand il est fait dans un autre esprit, en vue de gain immédiat, il est l'objet d'un mépris bien accentué (4).
cuivre reste non cassé ». Elhn. Kwa., p. 1285, 1. i. Pcut-Ôtromême les sens du mot « yâq» être étendu mort, distribuer un potlatch, cf. Kwa. T. 111,p. 59, 1. 3, et Index, Eihn. Kwa,, s'expliquent-ito ainsi. Mais, en principe, il s'agit bien de transmettre, comme dans le sacrifleenormal, des choses détruites à des esprits, en l'espèco aux ancêtres du clan. Ce thème est naturellement plus développe chez les Tlingit (Swanton, Tlingit, p. 443, 462), chez lesquelsles anesttes non seulement assistentau potlatch et profitent des destructions, mais profitent encore desprésents qui sont donnés à leurs homonymes vivants. La destruction par le leu semble être caractéristique dç ce thème. Chez les Tlingit, v. mythe très intéressant, Tlingit T. M., p. 82. Haîda, sacrifice dan a le feu (Skidegate) Swanton, Haida Textt and Mytht, Bull. Bur Am. Elhn., n° 29 (dorénavant Haida T. M.), p. 36, 28 et 91. Le thème est moins évident chez les Kwakiutl chez lesquels existe cependant une divinité qui s'appelle « Assis fur le feu» et a qui par exemple on sacrifie le vêtement de l'enfant malade, pour la payer Elhn. Kwa., p. 705, 706, (1) Boas, Sec. Soc.,p. 353, etc. (2) V. p. loin, p. 110, n. 1, à propoa du mot pi Es. (3) Il semble que les mots même d* « échange » et de « vente » soient étrange à la langue kwakiutl. Je no trouve le mot vente dans les divers glossairesde M. Boas qu'à propos de la mise en vente d'un cuivre. Mais cette mise aux onchèrcsn'est rien moins qu'une vente, c'est une sorte de pari, de lutte de générosité. Et quant au mot échange,je ne le trouve que sous la forme Vay mais, au texte indiqué Kwa. T. III, p. 77» 1. 41,il s'emploie à propos d'un changement de nom. (4) V. l'expression < cupide de nourriture », Elhn, Kwa., p. 1462, « désireuxde faire fortune rapidement », ib., p. 1394 v. la belle imprécation contre les a petits chefs » « Les petits qui délibèrent les petits qui travaillent quisont vaincus; quipromettent de donner des canots qui recherchent la proacceptentla propriété donnée qui ne travaillent que pour la propriété (le terme que traduit priété qui est « maneq », rendre une faveur, ib,, p. 1403),les trattres a. « ftopaty Ib,, p, 1287,ignes 15à 18, ci un autre discours où il est dit du chef qui l

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On le voit, la notion d'honneur qui agit violemment en Polynésie, qui est toujours présente en Mélanésie, exerce ici de véritables ravages. Sur ce point encore, les enseignementsclassiquesmesurent mal l'importance des mobiles qui ont animé les hommes, et tout ce que nous devons aux sociétés qui nous ont précédés. Mêmeun savant aussi averti qu'Huvelin s'est cru obligé de déduire la notion d'honneur, réputée sans efficace,de la notion d'efficace magique (1). Il ne voit dans l'honneur, le prestige que le succédanéde celle-ci.La réalité est plus complexe. Pas plus que la notion de magie, la notion d'ho'nheurn'est étrangèreà cescivilisations (2). Le mana polynésienlui-même, symbolisenon seulement la force magique de chaque être, mais aussi son honneur, et l'une des meilleures traductions de ce mot, c'est autorité, richesse (3). Le potlatch adonné potlateh deces quireçoivent le et etnerendent î «illeur donnémanger, gens venir. illes sur jamais a illos fait a amis son », dos. of* V.uneautre ib.,p. î293 1291. « contrelespetits , ««pfécation » ib.,p. 1381.

Il ne faut pas croirequ'une morale de ce genre soitcontraire à l'écono-. mie ni corresponde à une paresse communiste. Les Tsimshian blâment l'avarice et racontent du héros principal, Corbeau (le créateur) comment il fut renvoyé par son père parce qu'il était avare Tsim. Myth., et. p. 444. Le même mythe existe chez les Tlingit. Ceux-ci p. 61, blâment également la paresse et la mendicité des hôtes et racontent comment furent punis Corbeau et les gens qui vont do ville en ville se faire inviter Tlingit M. T., p. 260, of. 217. (1) Jniuria, Mélangea Apptelon; Magie et Droit individuel, Annie Soc.,X, p. 28. (2) On paye pour l'honneur de danser chez les TJinmt. Tl. M. T., PVÎ Paiement du chef qui a composé une danse. Chezles Tsimshian « Onfait tout pour l'honneur. Pardessus tout est la richesse et l'étalage de vanité », Boas, Fi/th Report. 1899, p. 19, Duncan dans Mayne, Pour Years, p. 265, disait déjà: pour la simple vanité de la chose ». Au surplus, un grand nombre de rituels, non seulement oelui de l'ascension, eto., mais encore ceux qui consistent par exemple à *itver '? cuivre (Kwakiutl), Kwa. T. III, p. 499, 26 «lever la lance », (Tlingit) 77. M. T., p. 117, « lever le poteau de et totémique, a lever la poutre » de la maison, le potlatch funéraire vieux mât de cocagne, traduisent des principes de ce genre. Il ne faut pas oublier que le potlatch a pour objet do savoir quelle est « la famille la plus « élevée » commentaires du chef Katishan à propos du mythe du Corbeau, Ilingit, Tl. M. T., p. 119, n. a). (3) Tregear, Maori ComparativeDiclionnary, s. v. Mana. I II y aurait lieu d'étudier la.,aot«Mi da.rjehossâ elle-même. Du-tfôïnt^do vue ou nous sommes, l'homme riche est ùntomme qui a/luOt&fc* l: en Polynésie,de 1' « auotorita»» à Romet qui, dansce»tribus «yh$çîcaines e

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consiste à considérer comme des. Haïda, Tlingit, les services mutuels honneurs (1). Même dans des tribus réellement comme les australiennes,. primitives est aussi chatouilleux te point d'honneur que dans et on est satisfait les nôtres, par des prestations,. des offrandes de nourriture, des préséances et des rites aussi bien que par des dons (2). Les hommes ont su leur honneur et leur nom bien avant de engager savoir signer. Le potlatch nord-ouest américain a été suffisamment étudié pour tout ce qui concerne la forme Il est cependant même du contrat. nécessaire de situer l'étude ont faite M. Davy et M. Léonqu'en hard Adam où elle (3) dans le cadre plus vaste devrait prendre place pour le sujet qui nous occupe.

est un homme « large a, walas {Ethn.Kwa., p. 1396).Mais nous n'avonsstrictement qu'A indiquer le rapport entre la notion de richesse, celle d'autorité, de droit de commander à ceux qui reçoivent des cadeaux,, et le potlatch elle est très nette. Par exemple, chez les Kwakiutl, l'un des clans les plus importants eut celui des Walasaka (également nom d'une famillo, d'une danse et d'ûne confrérie) ce nom veut dire <les gronda qui viennent d'en haut », qui distribuent au potlatch watasila, veut dire non seulement richesses, mais encore « distribution de couvertures à l'occasion d'une mise aux enchères .d'un cuivre ». Une autre métaphore eat celle qui consiste à considérer que l'individu est rendu « lourd » par les potlatch donnés Sec. Soc,,p. 558, 559. Le chef est dit « avaler les tribus a auxquelles il distribue ses richesses il « vomit de ia propriété », etc. (1) Un chant tlingit, dit de la phratrie du Corbeau « C'est elle qui fait les Loups a valuabte». Tl. M. T., p. 898, n° 98. Le principe que les « respects » et « honneurs » à donner et à rendre comprennent, les dons, est bien précis dans les deux tribus. Swanton, Tlingit, p. 451 Swanton, Haïda, p. 162, dispense do rendro certaine présents. (2) Cf. p. loin [conclusion), p. 167, n. 1. L'étiquette du festin, du don qu'on reçoit dignement, qu'on ne sollicite pas est extrêmement marquée dans ces tribus. Indiquons seulement trois faits kwakiutl, haïda et tsimshian instructifs k notre point de vue les chefs et nobles aux festins mangent peu, oe sont les vassaux et les gens du commun qui mangent beaucoup eux font littéralement «fine bouche»:Boas, Kwa.IndL, Jesup. V. Il, p. 427, 430 dangers de manger beaucoup, Tsim. Myth., p. 59, 149, 153, etc. (mythes) ils chantent au festin Kwa, Ind., Jesup Exptd, V, II, p. 430, 437. On sonne de la conque, a pourqu'on dise que nous ne mourons pas de faima Kwa. T. lit, p. 486. Le noble ne sollicite jamais. Le shamano médecin ne demande jamais de prix, son « esprit » le lui défend. Ethn. Kwa., p. 731, 742 Haïda T. M., p. 238, 239. Il existe cependant une confrérie et unedanse de « mendicité chez les Kwakiutl.

(3)V,Bibliographie, p.38. p.h.

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est bien plus qu'un phénomène potlatch il est un de ceux que nous proposons juridique et ». Il est religieux, mythologique 1 dTappeler « totaux les chefs qui s'y engagent shamanistîque puisque et les dieux, les ancêtres y incarnent y représentent, les danses le nom, dont ils dansent dont ils portent les possèdent et dont les esprits (1). Il est éconoles mique et il faut mesurer la valeur, l'importance, et les effets de ces transactions raisons énormes, même actuellement, quand on les chiffre en valeurs est aussi un phénoeuropéennes (2). Le potlatch sociale la réunion des tribus, mène de morphologie des clans et des familles, même celle des nations y proon une excitation duit une nervosité, remarquables on commuet cependant on reste étranger; fraternise commerce nique et on s'oppose dans un gigantesque tournoi (3). Nous passons sur les phéet un constant nomnomènes esthétiques qui sont extrêmement même au point de vue juridique, breux. Enfin, en plus de Ce qu'on a déjà dégagé de la forme de ces contrats et de ce qu'on l'objet pourrait appeler des en plus du statut du contrat, humain juridique contractants rangs et épousailles), (clans, familles, des contrats, il faut ajouter ceci les objets matériels (1) Les potlatch tlingit et haïda ont spécialementdéveloppé oo principe. Cf. Tlingil Indiam, p. 443, 462. Cf. discours dans Tl. M. T., p. 373 les esprits fument, pendant que les invités fument. Cf., p. 385, I. 9 « Nous oui dansons ici pour vous, nous ne sommes pas vraiment nous-mêmes. Ce sont nos oncles morts depuis longtemps qui sont on train de danser ici ». Les invités sont des esprits, des porte-chance gtma' qadet, ib., p. 119, note a. En fait, nous avons ici, purement et simplement, la confusion des deux principes du sacrifice et du don; comparable, sauf peut-être l'action sur la nature, ù tous les cas que nous avons déjà cités (plus h. p. 56). Donner aux vivants, c'est donner aux morts. Une remarquable bistoire'tlingit (TLM. T., p. 227), raconte qu'un individu ressuscité sait comment on a fait pollatch pour lut te thème des esprits qui reprochent aux vivants do n'avoir pas donné de potlatch est courant. Les Kwakiutl ont eu sûrement les mêmes principes. Ex. discours, Elhn, Kwa., p. 788. Les vivants, chez les Tsimshian,représentent les morts Tate écrit à M.Boas «Lesoffran». des apparaissent surtout sous la forme do présents donnés à une f<5te Teint. Myth., p. 452. (Légendes historiques), p. 287. Collectionde thèmes, Boas, ib., p. 846, pour les comparaisonsavec les Haïda, Tlingit et Tsimshian. (2) V. plus loin quelques exemplesde valeur des cuivres, p. 1 21n. 1. (3) Krause, Tlinkit Indianer, p. 240, décrit bien ces façons de s'aborder entre tribus Tlingit.

Car le

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les choses qui y sont échangées, ont, ellesaussi, une vertu spéciale, qui fait qu'on les donne et surtout qu'on los rend.
de U aurait été utile si nous avions eu assez de place distinguer, pour notre exposé, quatre formes du potlatch nordouest américain 1° un potlatch où les phratries et les familles des chefs sont seules ou presque seules en cause (Tlingit); 2° un pot. latch où phratries, clans, chefs et familles jouent à peu près un égal rûle; 3° un potlatch entre chefs allrontés par clans (Tsunshian) 4° un potlatch de chefs et de confréries (Kwakiutl). Mais il serait trop long de procéder ainsi et de plus, la distinction de trois formes sur quatre (manque la forme tsimshian) a été exposée,, par M. Davy (1). Enfin, en ce qui concerne notre étude, celle des trois thèmes du don, l'obligation de donner, l'obligation de recevoir et l'obligation de rendre, ces quatre formes du potlatch sont relativement identiques.

Les trois obligations donner, recevoir,rendre L'obligationde donnerest l'essence du potlatch.Un chef doit donner des potlatch,pour lui-même, pour son fils, son gendre ou sa fille (2), pour ses morts (3). Il ne conserve son autorité sur sa tribu et sur son village, voire sur sa famille,il ne maintient son rang entre les chefs (4) nationalement et internatioFoi tsimshian nese (1) Davy, Jurée, p.171 sq.,p.251 Laforme sq. delaforme alda. b Pout-Gtre leclany distinguo trèssensiblement pas est-il enévidence. plus Il est de de
inutile recommencer la démonstration M. Davy â (2) de la relation entre le potlatch et le statut politique, on partipropos culier celui du gendre et du fils. Il est également inutile de commenter la valeur commuhiello des festins et des échanges. Ex. l'échange do canota entre deux esprits fait qu'ils n'ont plus a qu'un seul cœur », l'un étant le beau-père et l'autre étant le gendre Sec Soc, p. 387. Le texte Kwa. T. III, p. 274 ajoute « c'était comme s'ils avaient éohangé leur nom V. aussi .'4., III, p. 23 dans un mythe de fête Nimkish (autre tribu Kwakiutl), le festin do mariage a pour but d'introniser la fille dans le village « où elle va manger pour la première fois ». (3) Le potlatch funéraire est attesté et suffisamment étudié chez les Haida et Tlingit chez les Tsimshian, il semble être plus spécialement attaché à la fin du deuil, à l'érection du poteau totémique, et à la crémation Tsim. Myth., p. 534 sq. M. Boas ne nous signale pas de potlatch funéraire chez les Kwakiutl, mais on trouve une description d'un potlatch de ce genre dans un mythe Kwa. T. 111, p. 407. (4) Potlatch pour maintenir son droit h un blason, Swanton, Haida, p. 107. V. histoire de Leg.ok, Taim. Myth., p. 386 Log.okest lo titre du principal chef tsimshian. V. aussi t'6., p. 364, les histoires du chef Nés-

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nalement que s'il prouve qu'il est hanté et favorisé des esprits et de la fortune (1), qu'il est possédé par elle et qu'il la possède(2) et il ne peut prouver cette fortune qu'en la dépensant, en la distribuant, en humiliant les autres, en les mettant « à l'ombre de son nom »(3). Le noble kwakiutl et haïda a exactement la même notion de la « face » que le lettré ou l'officier chinois (4). On dit de l'un des grands chefs mythiques qui ne donnait pas de potlatch qu'il avait la « face pourrie » (5). Mêmel'expression est ici plus exacte qu'en Chine. Car, au nord-ouest américain,perdre le prestige,c'est bien perdre l'âme c'est vraiment la « face », c'est le masque de danse, le droit d'incarner un esprit, de porter un blason, un totem, c'est vraiment la persona, qui sont ainsi mis en jeu, qu'on perd au potlatch (6), au jeu des autre t dechefsimshian,lafaçon ontl semoqua et balas, granditre d i t duchef aïmas. destitres echefs plusmportant lesKwaH L'un d le chez kiutlILewikilaq) estcelui e Dabend. i 7'. III, p. 19,1.22. d [Kwa. Cf. ahendgaVak, Kwa,, Ethn.. p.1406, 1)qui,avante potlatch, col. l 4 aunnom veut ire incapabletenirafin»etaprèse potlatch d « de l l qui cenom veut ire capable d « detenirafin». l prend qui Un «

chef kwakiutl dit ceci est ma vanité les noms, les racines (1) de ma famille, tous mes ancêtres ont été des. )' (et ici il décline son nom qui est à la foisun titre et un nom commun), « donateurs de tnaxwa » (grand potlatch) Ethn. Km., p. 887, 1. 64.Cf., p. 843, 1. 70. (2) V. plus loin, p. 110, n. 1 (dans un discours) « Je suis couvert de propriétés. Je suis riche do propriétés. Je suis compteur de propriétés« Ethn. Kwa., p. 1280, 1. 18. (3) Acheter un cuivre, c'est le mettre « sous Je nom > de l'acheteur Boas, Sec. Soc., p. 345. Une autre métaphore, c'es t que le nom du donateur du potlatch « prend du poids par le potlatch donné, Sec. Soc. p. 349, a perd du poids par le potlatch accepté. Sec. Soc.,p. 345. Il y a d'autres expressions de la même idée, de la supériorité du donateur sur le donataire la notion quo celui-ci est en quelque sorte un esclave tant qu'il ne s'est pas racheté. («Le nom est mauvais » alors, disent les Haïda, Swanton, liaida, p. 70. Cf., plus loin, p. 108, n. 3); les Tlingit disent que « on met les dons sur le dos des gens qui les reçoivent », Swanton, Tlingit, p. 428. Les Haïda ont doux expressions bien syrnptomatiques « faire aller » « courir vite », son aiguille, (cf. l'expression néo-calédonienne, plus haut, p. 64), et qui signifie',parait-il, « combattre un inférieur > Swanton, Uaida, p. 162. (4) V. l'histoire de Haïmas, comment il perdit sa liberté, ses privilègos, masques et autres, ses esprits auxiliaires, sa famille et ses propriétés Taim. Myth., p. 361, 362. (5) Ethn. Kwa., p. 805 Hunt, l'autour kwakiutl de M. Boas, lui écrit a Je no sais pas pourquoi le chef Maxuyalidzc (en réalité, « donneur do potlatch »),-nodonna jamais une fête. C'est tout. Il était donc appelé Qelsem, c'est-à-dire Face Pourrie. a lb., 1. 13à 15. (6) Le potlatch est en effet, une chose dangereuse, soit qu'on n'«a

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dons (1) comme on peut les perdre à la guerre (2) ou par une faute rituelle (3). Dans toutes ces sociétés, on se presse à donner. Il n'est pas un instant dépassant donne pas, soit qu'on on reçoive. Les personnesvenues à un potlatoh mythique en moururent. [Halda T., Jesup'VI, p. 626. Cf., p. 667, même mythe, Tsimshian). Cf., pour les comparaisons, Boas, Indianuche Sagen, p. 356, n» 58. Il est dangereux de participer de la substance de eolui qui donne le potlatch par exemple de consommer à un potlatch des esprits, dans le monde d'en bas. Légendekwakiutl (Àwikonoq), Ind. Sagen, p. 239. V. le beau mythe du Corbeau qui sort de sa chair r les nourriture» (plusieurs exemplaires) Ind. Sagen, p. 76 1 Çtatloq, /î??' p. 6>Comparaisons dans Boas,Ttîm. Myth., p. 694,695. (1) Le potlatch est en effet, un jeu et une épreuve. Par exemple, 1 épreuveconsiste à ne pas avoir le hoquet pendant le festin. « Plutôt Mourir que d'avoir le hoquet », dit-on. Boas,Kwakiutl Indhns, Jetup Expédition. Volume V, partie II, p. 428. V. une formule du défl. « Essayons de les faire vider par nos hôtes (les plats). » Bthn. Km., p. 991,1. 43. Cf. p. 992. Sur l'incertitude de sensentre les mots qui signifient donner de la nourriture, rendre de la nourriture et revanche, v. Glossaire (Bihn. Kwa. s. v. yensea, yenka donner de la nourriture, récompenser, prendre sa revanche). (2) V. p. h. p. 95, n. 2 l'équivalence du potlatch et do la guerre. Le «Ottteauau bout du bâton est un symbole du potlatch kwakfuti t Km T. III., p. 483. Chez les Tlingit, c'est la lance levée, Tlingit M. T., p. in. V.les rituels de potlatch de compensationchezles Tlingit. Guerre des gens de Kloo contre les Tsimshian Tting. T. M., p. 432, 433, n. 34 danses pour avoir fait quelqu'un esclave potlatch sans danse avoir tué quelqu'un. Cf., plus loin, rituel du don du cuivre, p. 124, pour n. 5. les fautes rituelles chez les Kwakiutl, v. I3oas, Sec. Soc., (3) Sur p. 433, 507, etc. L'expiation consiste précisément Ildonner un potlatch ou au moins un don. C'est la, dans toutes ces sociétés,un dedroit et de rituel extrémement important. Une distributionprincipe de richesses joue le rôle d'une amende, d'une propitiation vis-à-vis des esprits et d'un rétablissement de la communion avec les hommes. Le Père Lambert, Mœurs deseauvages néo-calédonien», . 66, avait déjà remarqué chez les Canaques p le droit des parents utérins de réclamer des indemnités lorsqu'un des leurs perd de son sang dans la famille de son père. L'institution se retrouve exactement chez les Tsimshian Duncan dans Mayno, Fou, y«n», p. 265, cf. p. 296 (potlatch en cas de perte de sang du fila}. L'institution du muni maori doit à «elle-«i. probablement être Les potlatch de rachat de captifs doivent êtro comparée la même de façon. Car c'est non seulement pour reprendre leinterprétés aussi pour captif, mais rétablir « le nom », quo la famille, qui l'a laisséfaire esclave. doit donner un potlatch. V. histoire de Dzebasa, Ttim. MM., p. 388. Même règle chez les Tlingit Krau«e, Tlinkit Indhner, p. 245. Porter, Xlth Ctnsu$, p. 64, Swanton, Tlingit, p. 449. Les potlatch d'expiation de fautes rituelles kwakiutl sont nombreux. Mais il faut remarquer le potlatch d'expiation des parents de jumeaux qui vont travailler. Ethn. Kwa., p. 691. Un potlatch est dû à un beaupère pour reconquérir une femme qui vous a quitté. évidemment par votre faute. V. vocabulaire, ib., p. 1423, col. 1, bas. Le principe peut avoir un emploi fictif: lorsqu'un chef veut avoir uneoccasion à potlatch, il renvoie sa femme chez son beau-père, pour avoir un prétexte à de nouvelles distributions de richesses s Boas, Report, 42. S*A p.

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l'ordinaire, même hors les solennités et rassemblementsd'hiver où on ne soit obligéd'inviter ses amis, de leur partager les aubaines de chasseou de cueilette qui viennent des dieux et des totems où on ne soit obligéde leur redistribuertout ce (1) qui vient d'un potlatch dont on a été bénéficiairevous (2) où on ne soit obligé de reconnattre par des dons n'importe quel service (3), ceux des chefs (4), ceux des vassaux,ceuxdes parents (5); le tout sous peine, au moins pour les nobles, de violerl'étiquette et de perdre leur rang (6).
d'inviter est tout à fait évidente L'obligation quand elle s'exerce de clans à clans ou de tribus à tribus. Elle n'a même de sens que si elle s'offre à d'autres qu'aux gens de la famille, du clan, ou de la phratrie convier (7). Il faut qui peut (8) et veut (1) Une longue liste de ces obligations à fetos, après pèche, cueillette, chasse, ouverture de boites do conserves est donnée au premier volume de Ethn. Km., p. 757 sq. Cf. p. 607 sq., pour l'étiquette, etc. (2) V. p. haut, p. 94, n. 1. (3) V. Taim Myih., p. 512, 439 cf., p. 534, pour paiement de services. Kwakiutl, ex, paiement au compteur de couvertures, Sec. Soc., p. 614, 629 (Nimkwh, tête d'été). (4) Les Tsirnshinn ont une remarquable institution qui prescrit les partages entre potlatch do chefs et potlatch de vassaux et qui fait la part respective des uns et des autres. Quoique ce soit à l'intérieur des différentesclasses féodales recoupées par les clans et phratries que lu rivaux s'affrontent, il y a cependant des droits qui s exercent de classe à classe. Boas, Tsim. Myth., p. 539. (5) Paiements à des parents. Ttim. Myth., p. 534 et. Davy, Foi Jurée pour les systèmes opposés chez les Tlingit et les Haïda, des répartitions de potlateh' par familles, p. 196. (6) Un mythe haïda de Massot (Haida Tetts, Jesup, VI, n« 43) raconte comment un vieux chef ne donne pas assez de potlatch les autres ne l'invitent plus, il en meurt, ses neveux font sa statue, donnent •w»e fête, dix fêtes en son nom nlora il renaît. Dans un autre mythe de Masset, ib., p. 727,un esprit s'adresse à un chef, lui dit Tu as trop de propriétés, il faut en faire un potlatch » (w«<« distribution, cf. le mot walgal, potlatch). 11construit uno maison et paye les constructeurs. Dans un autre mythe, ib., p. 723, 1. 34, un chef dit « Je ne garderai rien pour moi »,cf., plus loin, « Je ferai potlatch dix fois ». («rafl (71 Sur la facog dont los clans s'affrontent régulièrement (Kwakrotl), Boas, Sec. Soc.,p. 343; (Tsimshian), Boas, Tsim, Mttlh., p. 497. La cboso va de soi en pays de phratrie. V. Swanton, Haida, p. 162; HiWU p. 424. Ce principe ost dans le mytho de Corbeau, Tlinglt T. M., p. remarquablement exposé 115 sq. (8) Naturellement on se dispense d'inviter ceux qui ont dérogé, ceux qui n'ont pas donné do fêtes, ceux qui n'ont de noms de fêtes, Hunt dans Ethn. Km., p. 707 i ceux n'ont pasrendu le qui pas potlatch, «I. ib. Index, s. v. Waya et Wayapo Lela, p. 1895,cf. p. 358, 25.

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bien (1) ou vient (2) assister à la fête, au pot. latch (3). L'oubli a des conséquencesfunestes (4). Un mythe tsimshian important (5) montre dans quel état d'esprit a germé ce thème essentiel du folklore européen celui de la mauvaise fée oubliéeau baptême et au mariage. Le tissu d'institutions sur lequel il est broché apparaît ici nettement on voit dans quelles civilisations il a fonctionné. Une princesse d'un des villages tsimshian a conçu au « pays des loutres » et elle accouchemiraculeusementde « Petite Loutre ». Elle revient avecson enfant.au village de son père, le Chef. « Petite Loutre » pêche de grands flétans dont son grand-pèrefait fête à tous ses confrères, chefs de toutes les tribus. Il le présente à tous et leur recommandede ne pas le tuer s'ils le rencontrent à la pêche, sous sa forme animale s « Voicimon petit-fils qui a apporté cette nourriture pour vous, que je vous ai servie, mes hôtes ». Ainsi, le grand-père devint riche de toutes sortes de biens qu'on lui donnait lorsqu'on venait chez lui manger les baleines, les phoques et tous les poissons frais que « Petite Loutre rapportait pendant lesfamines d'hiver. Mais on avait oublié d'inviter un chef. Alors,un jour que l'équipage d'un canot de la tribu – c à folklore (1)Delàlerécit onstant commun égalementnotre et européenasiatique dudanger y a ànopasinviter qu'il le survenant. Indianische l'orphelin, Ex. l'abandonné,pauvre Sagen, 301, p. T M p. 292 303 Voir tim. yth., 295, unmendiant esttetotem, le qui dieu de totémlquo. Cataloguethèmes, Ttim. Boas, Myth, sq. p.784 LesTlingit ntuneexpression o les sont (2) remarquable invités « censésflotter leurs anots surla », », c «errent mer le poteau toUmiqu» est c'est c'est qu'ils pportent à ladérive, lepotlateh, l'invitation, a qui lesarrête. M.T.,p.394, 22, .395, ° 24(dans discours). 77. n» p n des L'undes assezommuns kwakiutl. ttcelui quion titres c dechef c'est vers c'est a place ùonvient ex.sEllm, p.187, et l o pagaie, » », Kwa,, 1.10 15.
(3) L'offenao qui consiste à négliger quelqu'un fait que ses parents solidaires s'abstiennent, eux, de venir au potlatch. Dans un mythe tsimshian, les esprits ne viennent pas tant qu'on n'a pas invite te Grand Esprit, ils viennent tous quand il est invité Ttim. Myth., p. 277. Une histoire raconte qu'on n'avait pas invité le grand chef Nesbalas, les autres chefs tsimshian ne vinrent pas ils disaient « II est chef, on ne peut se brouiller avec lui ». p. 357. L'offense a des conséquences politiques. Ex. potlatch des Tlin(4) gjt avec les Athapascans de l'Est. Swanton, Tlingit, p. 485. Cf. Tling. T. M., p. 117. (5) Ttim. Myth., p. 170 et 171.

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négligée rencontra en mer « Petite Loutre » qui tenait dans sa gueule un grand phoque, l'archer du canot tua « Petite Loutre » et prit le phoque. Et le grand-pèreet les tribus cherchèrent « Petite Loutre » Jusqu'à ce qu'on apprît ce qui était arrivé à la tribu oubliée. Celle-ci s excusa elle ne connaissait pas « Petite Loutre ». La princesse sa mère mourut de chagrin le chef involontairement coupable apporta' au chef grand-père toutes sortes de cadeaux en expiation. Et le mythe conclut (1) « C'est pourquoi les peuples faisaient de grandes fêtes lorsqu'un fils de chef naissait et recevait un nom, pour que personne n'en ignorât. » Le potlatch, la distribution des biens est l'acte fondamental de la « reconnaissance » militaire, juridique, économique, religieuse, dans tous les sens du mot. On « reconnaît » le chef ou son fils et on lui devient « reconnaissant » (2). Quelquefoisle rituel des fêtes kwakiutl (3) et des autres tribus de ce groupe exprime ce principe de l'invitation obligatoire. Il arrive qu'une partie des cérémoniesdébute par celledes Chiens.Ceux-cisont représentés par des hommes masqués qui partent d'une maison pour entrer de force dans une autre. Elle commémorecet événement où les gens des trois autres clans de la tribu des Kwakiutl proprement dits négligèrent d'inviter le plus haut placé des clans d'entre eux, les Guetela (4). Ceux-cine voulurent pas rester « profanes », ils entrèrent dans la maison do danses et détruisirent tout.
de recevoir ne contraint L'obligation On n'a pas le droit de refuser un don, potlatch (5). Agir ainsi c'est manifester pas moins. de refuser le qu'on craint

(1) M. Boas mot en note cette phrase du texte de Tate, son rédacteur indigène, U. p. 171, n. a. 11faut au contraire soude* la moralité du mythe au mythe lui-même.

l du (2)Cf.edétail mythesimshian Negunaka, p. 287 et t do ib., »q. ,50tM delapage 46 les 8 pour équivalente thème. dece
(3) Ex. l'invitation à la fête des casais, le héraut dit « Nous vous invitons, vous qui n'êtes pas venus ». Ethn. Kwa., p. 752.

Sec. p. (4 Boas, Soc., 543. Chez Tlingit, invités onttardé ansavant evenir les les (5) deux qui d aupotlatch étaientnvités desafemmes M.T., i sont auquelils ».T». n. p. 119, a.

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d'avoir à rendre, c'est craindre d'être a aplati » tant qu'on n'a pas rendu. En réalité, c'est être « aplati » déjà. C'est « perdre poids » deson nom (1) le «'est ou s'avouer vaincu d'avance (2), ou, au contraire, dans certains cas, se proclamer vainqueur et invincible (3). H semble,en effet, au moins chez les Kwakiutl, qu'une position reconnue dans la hiérarchie, des victoires dans les potlatch antérieurs permettent de refuser l'invitation ou même, quand on est présent, de refuser le don, sans que guerre s'ensuive. Mais alors, le potlatch est obligatoire pour celui qui a refusé en particulier, il faut rendre plus riche la fête de graisse où précisémentce rituel du refus peut s'observer4). Le chef qui se croit supé( rieur refuse la cuillère pleine de graisse qu'on lui présente il sort, va chercherson « cuivre» et revient avec ce cuivre « éteindre le feu » (de la graisse). Suit une série de formalités qui marquent le défi et qui engagent le chef qui a refusé à donner lui-même un autre potlatch, une autre fête de graisse(5). Mais en principe, tout don est toujours accepté et même loué (6). On doit apprécier à haute voix la nourriture préparée pour vous (7). Mais, en l'acceptant,
(2) Kwakiutl. On est obligé de venir à la fête des phoques, quoique la graisse en fasse vomir Ethn. Kwa., p. 1046. Cf., p. 1048 « essaye do manger tout ». (3) est pourquoi on s'adresse quelquefois avec crainte à ses invités car l'ils repoussaientl'offre, c'est qu'ils se manifesteraient supérieurs. Un chef kwakiutl dit a un chef koskimo (tribu de même nation) t (No refusez pas mon aimable offre ou je serai honteux, ne repousses pas mon cœur, etc. Je ne suis pas de ceux qui prétendent, de ceux qui ne donnent qu'à ceux qui leur achèteront (= donneront) Voila, mes amis.» Boas, Sec. Soc., p. 546. (4) Boas, Sec. Soc., p. S5S. (5) V. Ethn. Kwa.,f. 774 sq., une autre description donnée do la fête des huiles et des baies de salai elle est de Hunt et semble meilloure il semble aussi que ce rituel soit employé dans le cas où l'on n'invite pas et où on no donne pas. Un rituel de fête du même genre, donnée en mépris d'un rival, comporte dos chants au tambour (ib., p. 770, cf. p. 764), comme chez les Bskîmos. (6) Formule haïda « Fais la même chose, donne-moibonne nourriture a (dans mythe), Haida Tetf*, Jttup, VI, p. 685, 686. (Kwakiutl), Elhn, Kwa., p. 767, 1. 39, p. 738; 1. 32, p. 770, histoire do PoLelasa. (7) Des chants marquant que l'on n'est pas satisfait sont fort précis. Tlingit, Tlingit M. T., p. 396, n« 26, a» 29.

Sec. p. (1)Boas, Soc., 345.

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on sait qu'on s'engage (1). On reçoit un don « sur le On fait dos »(2|. on a plus que de bénéficierd'une choseet d'une fête, accepté un défi et on a pu l'accepter parce qu'on a la certitude de rendre (3), de prouver qu'on n'est pas inégal (4). En s'affrontant ainsi, les chefs arrivent à se mettre dans des situations comiques,et sûrement senties comme telles. Comme dans l'ancienne Gaule ou en Germanie, comme en nos festins d'étudiants, de troupiers ou de on s'engage à avaler des quantités de vivre,paysans, à « faire honneur » de façon grotesque à celui qui vous invite. On s'exécute même quand on n'est que l'héritier de celui qui a porté le défi (5). S'abstenir de donner, comme s abstenir de recevoir (6), c'est déroger, commes'abstenir de rendre (7).
L'obligation dans la mesure est tout le potlatch, de rendre (8) où il ne consiste pas en pure des-

(1) Les chefs chez les Tsimshian ont pour règle d'envoyer un messager axaminor les cadeaux que leur apportent lei Ulvit6s au potlatch. Tatrra. Myth., p. 484, cf., p. 430 ot 434. D'après un capitulaire do l'an 808, à la cour de Charlemagne, il y avait un fonctionnaire chargé d'une inspection de ce genre. M. Maunier mo signale ce fait que mentionnait JJémeunier. (2j, V. p. h. p. 101, n. 3. Cf. l'expression latine « tereobeeratus», obéré. t(3)Le mythe de Corbeau chez Ica Tlingit raconte comment celui-ci n est pas à une fête parce que les autres (la mal traduit par M. Swanton qui aurait dû écrire phratrie opposée; au Corphratrie opposée beau) se sont montrés bruyants et ont dépassé la ligne médiane qui, dans la maison de danse, sépare les deux phratries. Corbeau a craint qu'ils ne soient invincibles. 77. M.T., p. 118. (4) L'inégalité qui est la suite du fait d'accepter est bien exposée dans des discours kwakiutl, Sec. Soc., p. 355, 667, 1. 17, otc. Cf. p. 669, 1. 9. h Ex. Tlingit, Swanton, Tlingit, p. 440, 441. (6) Chez les Tlingit un rituel permet de se faire davantage « permet d'autre part à l'hote de forcer un invité à payer un accepter l'invité non satisfait fait le geste de sortir lo donateur lui cadeau • offre le double en mentionnant le nom d'un parent mort Swanton, Tlingit Jndmns, p. 442. Il est probablo que ce rituel correspond aux qualités quim v les deuxcontractants de représenter les esprits de leurs ancêtres. V. (7) discoure, E&n, Km., p. 1281 « les chefs des tribus ne rendent jamais. ils se disgracient eux-mêmes, et tu t'élèves comme 8 grand chef, parmi ceux qui so sont disgraciés». n. 8)V. discours (récit historique) lors du potlatch du grand chef Legek (titre du prince des Tsimshianf, ïW Myth., p. 386 on dit aux HaYda LI»w serez los derniers parmi les chefs parco que vous n'êtes pas capables de jeter dans la mer de» cuivres, comme le grand chef l'a fait. »

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truction. Cesdestructions, elles, très souventsacrificielles et bénéficiairespour les esprits, n'ont pas, semble-t-il,besoin d'être toutes rendues sans conditions, surtout quand elles sont l'œuvre d'un chef supérieur dans le clan ou d'un chef d'un clan déjà reconnu supérieur(1). Maisnormalement le potlatch doit toujours être rendu de façon usuraire et même tout don doit être rendu de façon usuraire. Les taux sont en généralde 30 à 100pour 100 par an. Mêmesi pour un servicerendu un sujet reçoit une couverture de son chef, il lui en rendra deux à l'occasion du mariage de la famille du chef, de l'intronisation du fils du chef, etc. Il est vrai que celui-cià son tour lui redistribueratous lesbiens qu'il obtiendra dans les prochainspotlatch où les clans opposéslui rendront ses bienfaits. L'obligation de rendre dignement est impérative (2). On perd la « face» à jamais si on ne rend pas, ou si on ne détruit pas les valeurs équivalentes (3).
La sanction de l'obligation de rendre est l'esclaau moins chez les vage pour dette. Elle fonctionne Haïda et Tsimshian. C'est une institution Kwakmtl, en nature et en fonction, au vraiment, comparable nexum romain. L'individu qui n'a pu rendre le prêt ou le potlatch perd son rang et même celui d'homme de libre. Quand, chez les Kwakiutl, un individu il est dit « vendre mauvais crédit emprunte, un de faire encore remarquer esclave ». Inutile l'iden-

(1) L'idéal serait de donner un potlatch et qu'il ne fût pas rendu. V. dans un discours « Tu désiresdonner ce qui ne sera pas rendu» Ethn. Kwa., p. 1282,1. 63.L'individu qui a donné un potlatch est comparé à un arbre, à une montagne (of.:p. h. p. 72) « Jesuis le grand chef le grand arbre, voua êtes sous moi. ma palissade. jo vous donne. de la propriété >. th., p. 1290, strophe 1. a Levez te poteau du potlatch, l'inattaquable, c'est le seul arbre épais, c'ost la seule racine épaisse, » ib., atr. 2. Les Haida expriment ceci par la métaphore de la lance. Les gells qui acceptent « vivent de sa lance » (du chef] Haida Texls (Masse), p. 486. C'eat d'ailleurs un type de mythes. t (2) V. récit d'une insulte pour potlatch mal rendu, Taim. Myth, il our p. 314. Les Tsimshian so souviennent toujours des deux cuivres qui leur sont dus par les Wutaenaluk, ib., p. 864. (3) Le «nom > reste « brisé », tant que l'on n'a pas brisé un cuivre égale valeur à celui du défi Boas, Sec. Soc., p. 543.

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tité de cette expressionet de l'expressionromaine(1). Les Haïda (2) disent même – commes'ils avaient retrouvé indépendamment l'expression latine d'une mère qui donne un présent pour fiancaillesen bas âge à la mère d'un jeune chef: qu'elle« metun fil sur lui ». Mais, -demême que le « kula » trobriandais n'est qu'un cas suprême de l'échange des dons, de même" le potlatch n'est, dans les sociétésde la côte N.-O. américaine, qu'une sorte de produit monstrueux du système des présents. Au moins en pays de phratries, chezles Haïda et Tlingit, il reste d'importante vestiges de l'ancienne prestation totale, d'ailleurssi caractéristiquedes Athapascans, l'important groupe de tribus apparentées. On échange des présents à propos de tout, de chaque « service» et tout se rend ultérieurement ou même sur le champ pour être redistribué immédiatement (3). Les Tsimshian ne sont pas très loin d'avoir conservé les mêmes règles (4). Et dans de nombreux cas, elles fonctionnent même en dehors du potlatch, chez les Kwakiutl (5). Nous n'insisterons pas sur ce point évident les vieux auteurs ne décrivent pas le individu discrédité ainsi de faire (1)Lorsqu'un une distribution redistribution empruntequoi nom ouune «engage il son », obligatoire, etl'expression « c'est ilvend unesolaveBoas, Soc., >. Sec. synonyme, cf. Elhn. cf.p. p.341 Km.,p. 1451, ».v. s kelgdgend, 1420. 1424, Lafuture n'être encore lecontrat (2) pas née, peut hypothèque déjà lejeune omme wanton, p. 50. h S Haida,
(3) V. plus haut, p. 92, n. 1. En particulier, les rites de paix chez les aida, Tsimshian et Tlingit, consistent en prestations et contreprestations immédiates au tond, ce sont des échangea de gagea (cuivres blasonn6s) et d'otages, osolaves et femmes. Ex. dans guerre de Tsimshian contre Haïda, Haida T. M., p. 395 i Comme ils eurent des mariages de femmes do chaque côté, avec leurs opposés, parce qu'ils craignaient qu'ils pourraient se fâcher de nouveau, ainsi, il y eut paix. » Dans une guerre de Haïda contre Tlingit, voir un potlatch de compenisation, ib., p. 896. (4) V. plus haut, p. 103, n. 3 et en particulier, Boas, Ttim, Myth., p. 511, 512. (5) (Kwakiutl) une distribution do propriété dans les deux sens, coup sur coup. Boas, Sec. Soc., p. 418 repaiement l'année suivante des amendes payées pour fautes rituelles ib., p. 596 repaiement usuraire du prix d'achat de la mariée, ib., p. 865, 366 p. 518-520, 563 p. 423, 1. 1,

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potlatch dans d'autres termes, tellement qu'on peut se demander s'il constitue une institution distincte (1). Rappelons que chez les Chinook,une des tribus les plus mal connues, mais qui aurait été parmi les plus importantes à étudier, le mot potlatch veut dire don (2). La force des choses On peut encore pousserplus loin l'analyse et prouver que dans les choses échangées au potlatch, il y a une vertu qui force les dons à circuler, à être donnés et à être rendus.
D'abord, au moins les Kwakiutl et les Tsimshian

Sur le mot potlatch v. p. h. p. 38, n.1. Il semble d'ailleurs que Di(1) ni la nomenclature supposant l'emploi de ce terme, n'ont dans l'idée les langues du nord-ouest le genre de précisionque leur prête le « sabir » anglo-indien à base de chinook. En tout cas, le tsimshian distingue entre le yaok, grand potlatch intertribal (Boas, [Tate], Tsim. Myth., p. 637, cf., p. 611, cf., p. 968, improprement traduit par potlatch) et les autres. Les Haïda distinguent entre le « walgah et le « sitka », Swanton,Haida, p. 35,178,179, p. 68, (texte de Masset), potlatch funéraire et potlatch pour autres causes. En kwakiutl, le mot commun au kwakiutl et au chinook « pola b (rassasier) (Kwa. T. III, p. Ml, 1. 13. PoL rassasié, ib., III, p. 25 L 7,) semble désigner non pas le potlatch, mais te festin ou l'effet du festin. Le mot tpoLa» » désigne te donateur du festin (Kwa. T., 2" série, Jetup, t. X, p. 79, 1. 14, p. 43,1. 2) et désigne aussi la place où l'on est rassasié. (Légende du titre de l'un des chefs Dzawadacnoxu). Cf. Etftn. Kwa., p. 770, 1. 30. Le nom le plus général en kwakiutl, c'est « p\Es », « aplatir » (le nom du rival) (Index, Elhn. Kwa. ». v.) ou bien les paniers en les vidant {Kwa.T. III, p. 93, 1. 1, p. 451,1. 4). Les grande potlatchs tribaux et intertribaux semblent avoir un nom à eux, maxwa {Kwa. T. III, p. 451 1. 15)jM.Boasdérive, do sa racine ma, deuxautres mots, de façon assez invraisemblable l'un d'eux eat mawil, la chambre d'initiation, et l'autre le nom de l'orque (Ethn. Kwa. Index, e. c). – Aufait, chez les Kwakiutl, on trouve une foule de termes techniquespour désigner toutes sortes do potlatch et aussi chacune des diversessortes de paiements et de repaiements, ou plutôt de dons et de contre-dons pour mariages, pour indemnités à shamancs, pour avances, pour intérits de retard, en somme pour toutes sortes de distributions et redistributions. Ex. men{a)», tpich up Elhn. Kwa., p. 218: :*L: netit potlatch auquel des vétemonts de jeune fille sont jetés au peuplapour être ramassés par lui »; « payol «»donner un cuivre » autre terme pour donner un canot, Ethn. Kwa., p. 1448. Les termes sont nombreux, instables et concrets, et chevauchent les uns sur les autres, comme dans toutes les nomenclatures archaïques. (2) V. Barbeau. Le potlatch, Bull. Soc. Gêogr. Québec, 1911,voL III, p. 278, n. 3, pour ce sens et les références indiquées.

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font entre les diverses sortesde propriétés, la même distinctionqu lesRomainsou les Trobriandais elles Samoans.Pour eux, il y a, d'une part, les objets de consommation et de vulgaire partage (1). (Je n'ai pas trouvé traces d'échanges). Et d'autre part, il y a les chosesprécieusesde la famille(2), les talismans, les cuivres blasonnés, les couvertures de peaux, ou de tissus armoriés. Cette dernière classe d'objets se transmet aussi solenhellementque se transmettent les femmes dans le mariage, les « privilèges » au gendre (3), les noms et les grades aux enfants
(2) La distinction do la propriété et des provisions est très évidente en tsimshian, Tsim. Mylk, p. 35, M.Boas dit, sans doute d'après Tate, son correspondant « La possession de ce qui est appelé « rich food», riche nourriture (cf., ib., p. 406), était essentielle pour maintenir les dignités dam la famille. Mais les provisions n'étaient pas comptées comme constituant de la richesse. La richesse est obtenue par la vente (nous dirions en réalité dons échangés), do provisions ou d'autres sortes de biens qui, après avoir été accumulés sont distribués au potlatch ». (Cf., plus haut, p. 84, n. 9, Mélanésio). Les Kwakiutl distinguent de môme entre les simples provisions et la richesse-propriété. Ces deux derniers mots sont équivalents. Celle-ci porte, senabfe-t-il,deux noms, Eihn. Kwa., p. 1454.Le premier est yàa, ou yâg (philologie vacillante de M. Boas). Cf. Index. s. v. p. 189$ (of. yàtfu, distribuer). Le mot a deux dérivés « », propriété et « yâxulu », biens talismans, paraphernaux, et. les yeqala dérivés de yâr mots Ib., p. 1406. L'autre mot est « dadekas », cf., Index à Kwa. T. lUt p. 519.Cf., ib., p. 473, 1. 31 en dialecto de Newottee, daotnu, dcdemla (Index à Elhn. Kwa. s. v.). La racine de ce mot est dâ. Celle-cia pour sens, curieusement analogues à ceux du radical identique « dft», indo-européen recevoir, prendre, porter en main, manier, etc.. Mémo les dérivés sont significatifs. L'un veut dire « prendre un morceau do. vêtement d'ennemi pour l'ensorceler », un autre, « mettre en main », « mettre à la maison » (rapprocher les sens de manus et familia, voir plus loin) (a propos de couvertures données en avances d'achat de cuivres, à retourner avec intérêt) un autre mot veut dire t mettre une quantité do couvertures sur la pilo de l'adversaire, les accepter en faisant ainsi. Un dérivé de la même racine est encoreplus curieux « dadeka, être jaloux l'un de l'autre », Kwa. T. p. 133, 1.22 évidemment le sens originel doit être la chose que l'on prend et qui rend jaloux; et. tdaàego, combattre », sans doute, combattre avec de la propriété. D'autres mots sont encore de même sens, mais plus précis. Par ox. «propriété dansla maison », mamekas, Kwa. T., III, p. 169, 1. 20. nombreux discours de transmission, Boas et Hunt, EUin, “(8)de Kn;, ~'p. 706 sq. MVest presque rien de moralement et de matériellement précieux (intentionnellement nous n'employons pas le mot ne utile) .soit l'objet de croyances de ce genre. D'abord, en effet, los qui choses morales sont des biens, des propriétés, objet de dons et d'échanges. Par exemple, de mSmo que dans les civilisations plus primitives, australiennes par exemple, on laisse à la tribu à qui on l'a transmis, le corro-

fl) Pout-Jtro devente. aussi

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FORME DEL'ÉCHANGE ARCHAÏQUE

et aux gendres. Il est même inexact de parler dans leur cas d'aliénation. Ils sont objets de prêts plus que de ventes et de véritables cessions. Chez les Kwakiutl, un certain nombre d'entre eux, quoiqu'ils apparaissent au potlatch, ne peuvent être cédés. Au fond, ces « propriétés » sont des sacra dont la famille ne se défait qu'à grand'peine et quelquefois jamais.
Des observations feront apparaître plus approndies la même division des choses chez les Haïda. Ceux-ci la notion de propriété, ont, en effet, même divinisé de fortune, à la façon des Anciens. Par un effort et religieux assez rare en Amérique, mythologique ils se sont haussés à substantialiser une abstraction « Dame propriété » (les auteurs anglais disent Property dont nous avons mythes et descriptions Woman) (1). borreo, la représentation qu'on lui a apprise, de même chez les Tlingit, après le potlatch, aux gens qui vous l'ont donné, on « laisse s une danse en échange, Swanton, Tlingit Indiana, p. 442. La propriété essentielle chez les Tlingit, la plus inviolable et colle qui excite la jalousie des gens, c'est celle du nom et du blason totémiquo, lb., p. 416, etc. o'est d'ailleurs elle qui rend heureux et riche. Emblêmes totémiques, fêtes et potlatch, nome conquis dans ces potlatch, présents que les autres devront vous rendre et qui sont attachés aux potlatch donnés, tout cela se suit ex. kwakiutl, dans un discours o K maintenant ma fête va à lui » (désignant la gendre, Sec.Soc, p. 356) t Ce sont les « sièges a, et aussi les « esprits • dessociétés secrètes qui sont ainsi donnés et rendus. (V. un discours sur les rangs des propriétés et la propriété dei rangs), Ethn. Kwa., p. 472. Cf. ib., p. 708, un autre discours: «Voilà votre chant d'hiver, votre danse d'hiver, tout le monde prendra de la propriété sur elle, sur la couverture d'hiver; ceci cet votre chant, ceci est votre danse ». Un seul mot en kwakiutl désigne les talismans de la famille noble et ses privilèges le mot t k'.eso» "blason, privilège », ex. Kwa. T. III, p. 122, 1.32. Chez les Tsimshian, les masques et chapeaux blasonnés de danse et de parade sont appelés a unecertaine quantité do propriété suivant la quantité donnée au potlatch (suivant les présents faits par les tantes maternelles du chef aux « femmes des tribus ») Tate dans Boas, Taim, Mulh., p. 541. Inversement, par exemple chez les Kwakiutl, c'est sur le mode moral que sont conçues les choses et en particulier les doux chosesprécieuses, talismans essentiels, le « donneur de mort » (hedetyu) « l'eau do vie >, et sont évidemment un seul cristal de quartz), les couvertures, etc. (qui dont nous avons parlé. Dans un curieux dire kwakiutl, tous ces paraphornaux sont identifiés au grand-père, comme il est naturel puisqu'ils ne sont prêtés au gendre que pour être rendus au petit-fils. Boas, Sec. Soc., p. 507. (1) Le mythe de Djtlaqorut se trouve dans Swanton, Haida, p. 92, 95, 171. La version de Masset se trouve dans Haida T. Jtsup, VI, p. 94, 98 celle de Skidegate, Haida, T. M., p. 458. Son nom figure dans

UBÉKALITÉ,

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Chezeux elle, n'est rien moins que la mère, la déesse souche de la phratrie dominante, celle des Aigles. Mais d'un autre côté, fait étrange, et qui éveille de très lointaines réminiscences monde asiatique du et antique, elle semble identique à la « reine » (1), à la pièce principale du jeu de bâtonnets, celle qui gagne tout et dont elle porte en partie le nom. Cette déesse se retrouve en pays tlingtt (2) et son mythe, sinon son culte, se retrouve chez les Tsimshian (3) et les Kwakiutl (4).
L'ensemble do le douaire magique ces choses précieuses constitue celui-ci est souvent et identique

un certain nombre do noms do famille haïda appartenant à la phratrie des aigles. V. Swanton, Haida, p. 282, 283, 292 et 293. A Massât, le nom de la déosso de la fortune est plutôt Skîl, Haida T., Jesup, VI, p. 665, 1. 28, p. 306, cf. Index, p. 805. Cf. L'oiseau Sktl, Skirl (Swanton, Haida, p. 120). Skîltagos, veut dire cuivro-propriété, et le récit fabuleux de la façon dont on trouve les « cuivres » serattache à ce nom, cf. p. 146, flg. 4. Un poteau sculpté représente Djîlqada, son cuivre et son poteau et ses blasons. Swanton, Haida, p. 125. Cf. pl. 3, Qg.3. V. des descriptions do Newcombe, ib., p. 46. Cf. reproduction figurée, Ib., fig. 4. Son fétiche doit être bourré de choses volées et volé lui-même. Son titre exact c'est, ib., p. 92, « propriété faisant du bruit ». Et elle a quatre noms supplémentaires, ib., p. 95. Elle a un fils, qui porte la titre de « Côtes de pierre (on réalité, de cuivre, ib., p. 110, 112), Qui la rencontre, elle ou son fils, ou sa fille est heureux au jeu. Ello a une plante magique on devient riche si on en mange on devient riche également si on touche une pièce de sa couverture, si on trouve des moules qu'olle a mises en rang, etc., ib., p. 29, 109. Un do sesnoms est « Dela propriété se tient dans la maison ». Un grand nombre d'individus porto dos titres composés avec Skîl « Qui attend Skîl », « route vors Skîl >.V. dans les listes généalogiques harda, E. 13, E. 14 et dans la phratrie du corbeau, R. 14, R. 15, R. 16. Il semble quelle soit opposée à a Femme pestilence >,cf. Haïda T. M., p. 299. (1 Sur djU haida et nâq tlingit, v. plus haut, p. 94, n. 3. (2) Le mythe se retrouve complet chezles Tlmgit, 77. M. T., p. 173, 292, 368. Cf., Swanton, Tlingit, p. 460. A Sitka le nom de Skîl est, sans doute, Lenaxxidek. C'est une femme qui a un enfant. On entend le bruit de cet enfant qui tète; on court après lui si on est griffé par lui et des cicatrices, les morceaux descroûtes de celles-cirendent qu'on garde les autres gens heureux. (S) Le mythe tsimshian est incomplet Taim. Mylh., p. 154, 197. Comparer les notes do M. Boas, ib., p. 746, 760. M. Boas n'a pas fait l'identification, mais elle est claire. La déesse tsimshian porte un « vêtement de richesse a (garment of wealtb). (4) n est possible que le mythe de la Qominoqa, de la (femme) a riche » soit de mémo origine. Elle sembleêtre- l'objet d'un culte réserve à certains clans chez les Kwakiutl, ex. Elhn. Kwa., p. 862. Un héros des Qoexsotenoq porte le titre de « corps de pierre » et devient «propriété sur corps ». Kwa. T., III, p. 187. Cf. p. 247.
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FORME ARCHAÏQUE DE l'ÉCHANCB

et au récipiendaire, et aussi à l'esprit au donateur qui le clan de ces talismans, ou au héros autour du a doté clan auquel l'esprit les a donnés (1). En tout cas, l'ensemble de ces choses est toujours dans toutes ces triet de nature spirituelle bus d'origine spirituelle (2). De dans une boîte, plutôt une grande plus, il est contenu caisse blasonnée douée d'une (3) qui est elle-même individualité (4), qui parle, qui s'attache puissante à son propriétaire, qui contient son âme, etc. (5). (1) V. par ex. le mythe du clan des Orques Boas, Handboalt o{Ame' titan Languages, I, p. 554 à 559. Le héros auteur du clan est lui-mémo membre du clan des Orques. « Jo cherche à trouver un logwa (un talisman cf. p. 554, 1. 49) de vous », dit-il à un esprit qu'il rencontre, qui a une forme humaine, mais qui est une orque, p. 557, 1. 122. Celui-ci le reconnatt comme de son élan il lui donne le harpon à pointe de cuivre qui tue les baleines (oublié dans le texte p. 557) les orques sont les a Idller-whalos ». Il lui donne aussi son nom (de potlatch). Il s'appellera «place d'être rassasié», «se sentant rassasié». Sa maison sera la a maison de l'orque », aveo une « orque peinte sur le devant ».« Et orque sera ton plat dans la maison (sera en forme d'orque) et aussi le halayu (donneur de mort) et l' « eau de vie » et Je couteau à dents de quartz pour ton couteau à découper » (seront des orques), p. 559. (2) Une botte miraculeuse qui contient une baleine et qui a donné son nom à un héros portait le titre de « richesses venant au rivage », Boas, Sec. Srr., p. 374. Cf. « de la propriété dérive vers moi », ib., p. 247, 414. La propriété < fait du bruit », v. plus haut. Le titre d'un des principaux chefs de Masset est Celui dont la propriété fait du bruit». Haida T«ct», Jeaup, VI, p. 684. La propriété vit (Kwakiutl) « Que notre propriété reste en vie sous ses efforts, que notre cuivre reste non cassé », chantent les Maamtagila, Ethn. Km., p. 1285,1.1. (3) Les paraphernaux de la famille, ceux qui circulent entre les hommes, leurs filles ou gendres, et reviennent aux fils lorsqu'ils sont nouvellement initiés ou se marient, sont d'ordinaire eontenus dans une botte, ou caisse, ornée et blasonnée, dont les ajustages, la construction et l'usage sont tout à fait caractéristiques de cette civilisation du nordouest américain (depuis les Yurok de Californie jusqu'au détroit do Behring). En général, cette botte porte les figures et les yeux soit des totems, soit des esprits, dont elle contient les attributs ceux-ci sont les couvertures historiées, les talismans a de vie » et « de mort », les masques, les masques-chapeaux, les chapeaux et couronnes,l'arc. Le mythe confond souvent l'esprit avec cette botte 6t son contenu. Ex., Thngit M. T., p. 173 le gonaqadetqui est identique « la botte, au cuivre, au chapeau et au hochet à grelot. (4) C'est son transfert, sa donation qui, à l'origine, comme & chaque nouvelle initiation ou mariage, transforme le rteipUndaire en un individu « surnaturel », enun initié, un shamane, un roagicion, un noble. un titulaire de danses et de sièges dans une confrérie. V. des discours dans des histoires do familles kwakiutl, Ethn. Kwa., p. 965, 966. Cf. p. 1012. (5) La botto miraculeuse est toujours rnystérieure, et conservée dans les arcanes de la maison. Il peut y avoir des bottes dans les boîtes, emboîtées en grand nombre les unes dans les autres. (Haida), Masset, Haida Tests, Jeaup, VI, p. 395. Elle contient des esprits, par exemplo

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Chacune de ces choses précieuses, chacun de ces – comme de ces richesses a aux Trobriand signes son individualité, son nom (1), ses qualités, son A'abapouvoir (2). Les grandes coquilles la a femme souris », (Haida) H. T. M., p. 340; par exemple encore, le Corbeau qui crève les yeux du détenteur infidèle. V. le catalogue des exemples de ce thème dans Boa», Tsim. Mylh., p. 854, 851. Le mythe du soleil enfermé dans la botte qui flotte est un des plus répandus (catalogue dans Boas, T»im. Mylh., p. 641, 549). On connatt l'extension de ces mythes dans l'ancien monde. Un des épisodes les plus communs des histoires de héros, c'est colui de la toute petite botte, assez légère pour lui, trop lourde pour tous, où il y a une baleine. Boas, Sec. Soc., p. 374 Kwa, T., 2» série, Jesup, X, p. 171 dont la nourriture est inépuisable, ib., p. 223. Cette botte est animée, elle flotte de son propre mouvement, Sec. Soc., p. 374. La botte de Katlian apporte los richesses, Swanton, Tlingit Indians, p. 448 1 et. p. 446. Les fleurs, « fumier de soleil », « œuf de bois à brûler », « qui font riche », en d'autres termes tes talismans qu'elle contient, les richesses elles-mêmes, doivent être nourris. L'une d'elles contient l'esprit « trop fort pour être approprié » dont le masque tue le porteur (Tlingit M. T., p. 341). Les noms de ces bottes sont souvent symptomatiques de leur usage au potlatch. Une grande botte à graisse hatda s'appelle la mère (Muset) Haida Tenta, Jetup VI, p. 758. La « botte à fond rouge » (soleil) « répand l'eau dans la • merdes Tribus >(l'eau, ce sont les couvertures que distribue le chef) Boas, Sec. Soc., p. 551 et n. 1, p. 564. La mythologie de la botte miraculeuse est également caractéristique des sociétés du Pacifique nord-asiatique. On trouvera un bel exemple d'un mythe comparable, dans Pilsudski, Matériel for lh$ Sludy o/ the Aïnu Languages, Cracoyie,1913, p. 124 et 125. Cette botte est donnée par un ours, le héros doit observer des tabous elle est pleine de choses d'or et d'argent, de talismansqui donnent la richesse. –La technique de la botte est d'ailleurs la mémo dans tout le Pacifique Nord. (1) Les «chosesde la famille sont individuellement nommées (Hatda), Swanton, Haida, p. 117 portent des noms les maisons, los portes, les plats, les cuillères sculptées, les canots les pièges à saumons. Cf. l'expression « chatne continue do propriétés », Swanton, Haida, p. 15. – Nous avons la liste des choses qui sont nommées par les Kwakiutl, par clans, en plus des titres variables des nobles, hommes et femmes, et de leurs privilèges danses, potlatchs, etc., qui sont également des propriétés. Les choses que nous appellerions meubles, et quisont nomméos, personnifiées dansles mêmesconditions sont les plats, la maison, lechien et le canot. Y. Ethn. Kwa., p. 793 aq.. Dans cette liste, Hunt a négligé de mentionner les noms des cuivres, des grandes coquilles d'abalone, des portes. – Les cuillèresenfilées à une corde tenue à une espèce de canot figuré, portent lo titre do « ligne d'ancre do cuillères » (v. Boas, Sec. Soc., p. 422, dans un rituel de paiement de dette do mariage). Chezlos Tsimshian, sont nommés les canots, les cuivres, les cuillères, les pots de pierre, les couteaux de pierre, les plats de cheftesses Boas, Tairn. Myth., p. 506. Les esclaves et les chiens sont toujours des biens de valeur et des ôtrçs adoptés par les familles. (2) Le seul animal domestique de ces tribus est le chien. Il porte un nom différent par clan (probablement dans la famille du chef), et ne peut être vendu. « Ils sont des hommes, comme nous », disent les Kwakiutl, Blhn, K»«., p. 1260.« Ile gardent la famille a contre la sorcellerie

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FORME ARCHAÏQUE DE l/ÉCUANCE

îone (1), les écus qui en sont couverts, les ceintures et les couvertures qui en sont ornées, les couvertures et contre les attaques des ennemis.Un mythe raconte comment un chef koskirao et son chien Waned se changeaient l'un dans l'autre et portaient le même nom. lb. p. 835. Cf., plus haut p. 57 et plus loin (Célèbes) p. 162, n. 1. Cf. le fantastique mythe des quatre chiens doLowiqibqu, Kwa. T. III, p. 18 et 20. (1) «Abalone est le mot de t sabir » chinook qui désigne les grandes coquilles d' « haliotis » qui servent d'ornement, pendants de nez (Boas, Kwa.Indians, Jetup, V, I, p.484),pendants d'oreilles (Tlingit et Hatda, t. Swanton, Haida, p. 146). Elles sont aussi disposées sur les couverturcs blasonnées, sur les ceintures, sur le chapeau. Ex. (Kwakiutl), Elhn. Kwa., p. 1069. Chez los Awikenoq et les Lasiqoala (tribus du groupe kwakiutl), les coquillesd'abalone sont disposéesautour d'un éou, d'un bouclier de forme étrangement européenne t Boas, 5lh Report, p. 43. Ce genre d'écu semble être la forme primitive ou équivalente des écus de cuivre, qui ont, eux aussi, une forme étrangement moyenâgeuse. Il semble que les coquillos d'abalone ont dû avoir autrefois valeur de monnaie, du mémo genre que celle qu'ont los cuivres actuellement. Un mythe Çtatlolq (Salish du sud) associe les deux personnages, K'okois « cuivre t et Teadjas « abalone > leurs fils et fille se marient et le petit-fils prend la « caisse de métal » de l'ours, s'empare do son masque et de son potlatch Indianische Sagen, p. 84. Un mythe Awikenoq rattache les noms des coquilles, tout comme les noms des cuivres, à des « filles de la lune» lb., p. 218 et 219. Ces coquilles portent chacune leur nom chez les Halda, du moins quand elles sont d'une grande valeur et connues, exactement comme en Mélanésie,Swanton, Haida, p. 146. Ailleurs, elles servent à nommer des individus ou des esprits. Ex. chez les Tsimshian, index des noms propres, Boas, Taim. Mylh., p. 960. Cf., chez log Kwakiutl, les « noms d'abalone », par clans, Ëthn. Kwa., p. 1261à 1275, pour les tribus Awikenoq, Naqoatok et Gwasola.Il y a certainement eu là un usage international. – La botte d'abalone des Bella Kula (botte enrichie de coquilles)est elle-mêmementionnée et décrite exactement dans le mythe awikenoq do plus olle renforme la couverture d'abalone, et toutes deux ont l'éclat du soleil. Or le nom du chef dont le mythe contient le récit est Legek. Boas, Ini. Sag., p. 218 sq. Ce nom est le titre du principal chef tsimshian. On comprend que le mythe a voyage avec la chose. Dans un mythe haïda de Masset, celui' do « Corbeau créateur » lui-même, le soloil qu'il donne à sa femme est une coquille d'abalone: Swanton, Haida Tact», Jesup, VI, p. 313, p. 227. Pour des noms de héros* mythiques portant des titres d'abalone, v. des exemples. Kwa. T. III, p. 50, 222, etc. Chezles Tlingit, ces coquillagesétaient associésaux dents de requin XL M, T., p. 129. (Comparerl'usage des dents de cachalot plus haut, Mélanésio). Toutes ces tribus ont de plus le culte des colliers de dantalia (petits coquillages). V. en particulier, Krause, Tlinkit Indianer, p. 186. En somme, nous retrouvons ici exactement toutes les mêmes formes de la monnaie, avec les mêmes croyances et servant au même usage qu'en Mélanéaieet, en général, dans le Pacifique. Ces divers coquillages étaient d'ailleurs l'objet d'un commerce qui fut aussi pratiqué par les Russes pendant leur occupation de l'Alaska et ce commerce allait dans les deux sens, du golfe de Californie au détroit de Behring Swanton, Haida Texis, Jesup, VI, p. 818.

LIBÉRALITÉ,

HONNEUR, MONNAIB

9.17

de faces, elles-mêmes couvertes (1) blasonnées, et de figures animales et humaines tissées, d'yeux Les maisons et les poutres, et les parois brodées. décorées (2) sont des êtres. Tout parle, le toit, le feu, les peintures; les sculptures, car la maison magique est édifiée (3) non seulement par le chef ou ses gens ou les gens de la phratrie d'en face, mais encore par et les dieux et les ancêtres c'est elle qui reçoit vomit à la fois les esprits et les jeunes initiés. Chacune de ces choses précieuses (4) a d'ailleurs en soi une vertu productrice (5). Elle n'est pas que (11 Les couvertures sont historiées tout comme los boites; même «Ilessont souvent calquées sur los dessins dos bottes (v. fig., Krause, Tlinkit Indianer, p. 200). Elles ont toujours quelque chose do spirituel, cf. les expressions: (Haida), <ceintures d'esprit », couvertures déchirées, Swanton, Haida, Jesup Ettpeà, V. I, p. 165,cf. p. 174. Un certain nombre de manteaux mythiques sont des « manteaux du monde» (Lilloet), mythe de Qfils, Boas, Ind. Sagen,p. 19et 20. (Bollakula);des «manteaux de soleil », Ind. Sagen, p. 260 un manteau aux poissons (Heiltsuq), Ind. Sagen, p. 248 comparaison des exemplairos de ce thème, Boas, ib., p. 359, n" 113. Cf. la natte qui parle, Haida Texte, Massot, Jesup Expedition, VI, p. 430 et 482. Le culte des couvertures, dos nattes, des peaux arrangées en oouvertures, semble devoir être rapproché du culte des natte* blasonnées en Polynésio. (2) Chez les Tlingit il est admis que tout parle dans la maison, que les esprits parlent aux poteaux et aux poutres de la maison et qu ils parlent depuis les poteaux et los poutres, que ceux-ci et celles-ci parlent, et quo des dialogues s'échangent ainsi entre les animaux totémiques, les esprits et les hommes et les choses de la maison ceci est un principe régulier de la religion tlingit. Ex., Swanton, Tlingit, p. 458, 459. La maison écoute et parle chezlos Kwakiutl, Kwa. Etlm., p. 1279, 1. 15. (3) La maison est conçue commeune sorte de meuble. (On sait qu'elle est restée telle en droit germanique, pendant longtemps.) On la transporte et elle se transporte. V. de très nombreux mythes de la « maison magique », édifiée en un clin d'oeil,en particulier donnée par un grandère (catalogués par Boas, Taim. Myth., p. 852, 853). V. des exemples kwakiuti, Boas, Sec. Soc., p. 376, et les figures et planches, p. 376 et 380.. (4) Sont également choses précieuses, magiques et religieuses 1° le» plumes d'aiglo, souvent identifiées à la pluie, à la nourriture, au quartz, à la « bonne médecine >. Ex. Tlingit T. M., p. 383, p. 128, etc. Haïda (Massot), HaXdaTexte, Jesup, VI, p. 292 20 les cannes, les peignes, Tlingil, T. M., p. 385. Hatda, Swanton, Haida, p. 38 Boas, Kwakiuti Indiens, Jesup, V, partie II, p. 455 3° les bracelets, ex. tribu de la Lower Fraser, Boas, Indianisclie Sagen, p. 36; (Kwakiutl), Boas, Km. Ind, Jesup, V, 11, p. 454. (5) Tous ces objets, y compris les cuillères et plats et cuivres portent en kwakiutl le titre générique de logiva,qui veut dire exactement talisman, chose surnaturelle. (V. les observations quo nous avons faites au sujet de ce mot dans notre travail sur les Origine»de la notionde monnaie

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FORME ARCHAÏQUE DE i/ÉCHANGE

elle est encore signe et gage de richesse, signe et gage et religieux du rang et de l'abonprincipe magique dance (1). Les plats (2) et les cuillères (3) avec leset sculptés, décorés quels on mange solennellement, du totem de clan ou du totem de rang, blasonnés sont des choses animées. Ce sont des répliques des créateurs de nourriture, instruments inépuisables, aux ancêtres. Eux-mêmes que les esprits donnèrent sont supposés Ainsi les choses sont conféeriques. les instrufondues avec les esprits, leurs auteurs, avec les nourritures. ments à manger Aussi, les plats kwakiutl et les cuillères haïda sont-ils des biens essentrès stricte et sont-ils soigneusement tiels à circulation des chefs (4). entre les clans et les familles répartis et dans notre préface, Hubert et Mauss, Mélangea d'histoire des Religions). La notion de logwa » est exactement celle de mana. Mai», en l'espèce, et pour l'objet qui nous occupe, c'est la « vertu » derichesse et de nourriture qui produit la richesse et la nourriture. Un discours parlo du talisman, du « logwaqui est cle grand augmentour passé de propriété» Elhn. Kwa., p. 1280, 1. 18, Un mythe raconte comment un « logwa » fut a aise d'acquérir de la propriété », comment quatre < logwa » (des ceintures, etc..) en amaesèrent. L'un d'eux s'appelait « La chose qui fait que propriété' s'acoumule », Kwa. T. 111, p. 108. En réalité, c'est la richesse qui fait la richesse. Un dire hatda parle même de « propriété qui rend riche » a propos des coquilles d'abalue que porte la fille pubère: Swanton, Haida, p. 48. (1) Un masque est appelé a obtenant nourriture >.Cf. ot vous serez lichea en nourriture (mythe nimkish), Kwa. T. III, p. 36, 1. 8. L'un des nobles les plus importants chez les Kwakiutl porte la titre d' < Inviteur», celui de « donneur de nourriture », celui de « donneur de duvet d'aigle*. Cf. Boas, Sec. Soc., p. 415. Les paniers et les boites historiées (par oxemple celles qui servent a la récolte des baies) sont également magiques; ex. mythe haïda (Masset), Haida T. Je$up, VI, p. 404.; le mythe très important de Q&lsmêle le brochet, le saumon et l'oiseau-tonnorre, et un panier qu'un eraehal de cet oiseau remplit de baies. (Tribu de la Lower Fraser River) Jnd. Sag., p. 34; mythe équivalent Àwikenoq, 5th Hep., p. 28 un panier porte le nom de « jamais vide ». (2) Les plats sont nommés chacun suivant ce que sa sculpture figure. Chez les Kwakiutl, ils représentent les a chers animaux o. Cf., plus haut, p. 115. L'un d'eux porte le titre de a plat qui se tient plein ». Boas, Kwakiutl Tala (Columbia University), p. 264, 1. 11. Ceux d'un certain clan sont des a logwa » ils ont parlé a un ancêtre, l'Inviteur fv. la pénultième note) et lui ont dit do les prendre .Etltn. Kwa., p. 809, Cf. le mythe do Kaniqilaku. Ind. Sag., p. 198. Cf. Kwa. T. 2e série. Jesup, X, p. 205 comment le transformeur a donné à manger à aon beau-père (qui Je tourmentait) les baies d'un panier magique.Celles-ci se transformèrent on roncier et lui sortiront par tout le corps. (3) V. plus haut, p. 115 n. 1. (4) V. plus haut, ib.

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La « monnaiederenommée (1) » Mais ce sont surtout les cuivres (2) blasonnés qui, biens fondamentaux du potlatch, sont l'objet de croyances importantes et même d'un culte (3). D'abord, dans toutes ces tribus, il y a un culte et un mythe du cuivre(4) être vivant. Le duivre. au moins chezles Haïda et les Kwakiutl, est identifié au saumon, lui-même objet d'un culte (5). Mais estempruntée allemande (1)L'expression M. àla languedécrit «RenommierElle fortexactement » eta été geld employas Krickaberg. par deces oucliers plaques sont nmime dos ièces b écus, qui e temps p l'emploi des deparadeu'au les etsurtout objets demonnaie q potlatchortent p le ils donnentpotlatch. «hefe ceux profit esquels ou au d
(2) Si discutée qu'elle soit, l'industrie du cuivre au nord-ouest américain est encore mal connue. M. Rivet, dan. son remarquable travail sur l'Orfèvrerie précolombienne,Journal des Américaniste», l 1933, l'a intentionnellementaisséede côté. Il semble en tout cas certain cet art est antérieur à l'arrivéo des Européens. Les tribus du Nord, que Tlingit et Tsimshian recherchaient, exploitaient ou recevaient du cuivre natif de la Copper River. Cf. les anciens auteura et Krause, Tlinkit Indianer. p. 186. Toutes ces tribus parlent de la « grande montagne de cuivre » (Tlingit) Tl. M. T., p. 160 (Haïda) Swanton, Haida, Jetup, V, p. 130 (Tsimshian), Tsim, Myth., p. 299. (3) Nous saisissons l'occasion pour rectifier une erreur que nous avons commise dans notre Note sur l'origine de la notion dt monnaie. Nous avons confondu le mot Latp, Laqwa (M. Boas emploie les deux graphiee) avec logwa. Nous avions pour excuse qu'a ce moment M. Boas 6crivait souvent les deux mots de la même façon. Mais depuis, il est devenu évident que l'un vaut dire rouge, cuivre, et que l'autre veut dire seulement chose surnaturelle, chose do prix, talisman, oto. Tous les cuivres sont cependant des logwa,ce qui fait que notre démonstration reste. Maisdans ce cas, le mot est uno sorte d'adjectit et de synoT qui sont des nyme. Ex. s Km. . III, p. 108, deux titres de a logwa cuivres celui qui est « aise d'acquérir de la propriété », « colul qui fait no que la propriété s'accumule >.Mais tous les lawga sont pas des cuivres. sa mine, sa montagne sont ma(4) Lo cuivre est chose vivante giques, pleines de « plantes à richesse », Masset, Haida Texte, Jesup, VI, p. 681, 692. Cf., Swanton, Haida, p. 146, autre mythe. I) a, ce oui est vrai, une odeur, Km. T. III, p. 64, 1. 8. Lo privilège do travailler lo cuivre est l'objet d'un important cycle de légendes chez les Tsimshian mythe de Tsauda et de Gao, Taim. Myth., p. 306 sq. Pour 10 catalogue des thèmes équivalents, v. Boas, Tsim. Myth., p. 856. Le cuivre semble avoir été personnalisé chez les Bellakula, Ind. Sagen, p. 261. Cf. Boas, Mythologyof thtsliella Coola Indiana, Jesup Exp., I, part 2, p. 71, où le mythe de cuivreest associeau mythe des coquilles d'ebalono. Le mythe tsimshian de Tsauda se rattache au mythe du saumon dont il va être question. (5) En tant que rouge, le cuivre est identifié au soleil, ex. Tlingit T. M., n° 39, n° 81; au « feutombé du ciel » (nom d'un cuivre), Boas, Tsimhian TexUand Myth»,p. 467 et, dans tous ces cas, au saumon.

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de mythologie en plus de cet élément métaphysique chacun à ces cuivres et technique sont, (1), tous de croyances individuelles et spéciales. part, l'objet cuivre des familles de chefs de Chaque principal sa vaclans a son nom (2), son individualité propre, Cette identification est particulièrement nette dans le cas du culte des jumeaux chez les Kwakiutl, gens du saumon et du cuivre, Ethn. Kwa., p. 685 sq. La séquence mythique semble être la suivanto printemps, arrivée du saumon, soleil neuf, couleur rouge, cuivre. L'identité cuivreet saumon est plus caractérisée chez les nations du Nord (V. Catalogue des cycles équivalents, Boas, Tsim. Myth., p. 856). Ex.: mythe haîda do Masset, Haida T. Jesup, VI, 689, 691, 1. 6, sq. n. 1. Cf., n° 73. On trouve ici un équivalent exact de la p. p. 692, mythe légende de l'anneau de Polycrate cello d'un saumon qui a avalé du cuivre, Skidcgate (H. T. M., p. 82). Les Tlingit ont (et les Haida à leur suite) le mythe de l'être dont on traduit en anglais le nom par Mouldy-end (nom du saumon); v. mythe de Sitka chaînes de cmvrea et saumons, Tl. M. T., p. 307. Un saumon dans une botte devient un homme, autre version de Wrangell, ib., no 5. Pour les équivalents, v. Boas, Tsim, Myth., p. 857. Un cuivre tsimshian porto le titre de « cuivre qui remonte la rivière », allusion évidente au saumon. Boas, Tsim. Mylit., p. 857. 11y aurait lieu de rechercher ce qui rapproche ce culte du cuivre du eulte du quartz, v. plus haut. Ex. mythe de la montagne de quarts. Kwa. T. 2» série, Jesup, X, p. 111. De la même façon, le cuite du jade, au moins chez les Tlingit, doit(Stre rapproché de celui du cuivre un jade-saumon parle, Tl. M. T.; p. ,5. Une pierre de jade parle et donne des noms, Sitka. Tl. M. T., p. 416. Enfin il faut rappeler le culte des coquillages et ses associations avec celui du cuivre. (1) Nous avonl vu que la famille de Teauda chez les Tsimshian sembleêtre celte des fondeurs ou des détenteurs des secrète du cuivre. Dsemble que te mythe (Kwakiutl) de lafamille princière Dzawadaenoqu, est un mythe du même goure. II associe Laqwagila, te faiseur de cuivre, avec Qomqomgila, le Riche, et Qomoqoa, la Riche », qui fait des cuivres,Kwa. T. III, p. 50 et lie le tout avec un oiseau hlano (soleil), fils de l'oiseau-tonnerre, qui sent le cuivre, qui setransforme en tomme, laquelle donne naissance à deux jumeaux qui sentent le cuivre. Kwa. T. III, p. 61 â 67. Le mythe awikenoq à propos d'ancêtres et des nobles porteurs du même titre, « faiseur de cuivre », est beaucoup moins intéressant. (2) Chaquecuivre a son nom. « Les grands cuivres qui ont des noms » disent les discours kwakiutl, Boas, Sec. Soc., p. 348, 349, 350. Liste des noms de cuivres, malheureusement, sans indication du clan perpétuellement propriétaire, ib., p. 344. Nous sommes assez bien rensei. gnés sur les noma des grands cuivres kwakiutl. Ils montrent les cultes et croyances qui y sont attachés. L'un porte le titre de « Lune » (tribu des Kisqa), Ethn. Kwa., p. 856. D'autres portent le nom de l'esprit qu'ils incarnent et qui les a donnés. Ex., la Dzonoqoa, Ethn. Kwa., p. 1421 ils en reproduisent la figure. D'autres portent Je nom des esprits fondateurs des totems un cuivre t'appelle face do castor », Ethn. Kwa., p. 1427; un autre, lion de mer », ib., j>.894. D'autres noms font simplement allusion a la forme, « Cuivre en T », ou a long quartier supérieur », ib., p. 862, D'autres s'appellent simplement t Grand cuivre »f

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leur propre (1), au plein sens du mot, magique et économique,permanente, perpétuelle sous les vicissitudesdes potlatch où ils passent et mêmepar delà les destructions partielles ou complètes(2), Ils ont en outre une vertu attractive qui appelle lesautres cuivres,commela richesseattire la richesse, commeles dignités entratnent les honneurs, la possessiondes esprits et les bellesalliances(3), et inversement. – Ils vivent et ils ont un mouvement au<Cuivre sonnantib.,p.962(également d'unchef). nom îb,, .1289, », p D'autres font llusion potlatch noms a au et quilsincarnent,dontils concentrent lavaleur. nom euivro Le du « dontles Maxtoselomcelui est autres honteuxCf.Kwa. Ill, p.452, t ilssont onteux sont >. T. n.1 h delours ettes d « Autreom,cause-querelle >(dottesgagim). n »,Ethn. Kwa., p.893, 026, 1 etc.

Sur les noms des cuivres tlingit, v. Swanton, Tlingit, p. 421, 405. La plupart de ces noms sont totémiques. Pour les noms des cuivres hatda et tsimshian, nous ne connaissons que ceux qui portent le mémo nom que les chefs,, leurs propriétaires. (1) La valour des cuivres chez les Tlingit variait suivant leur hauteur et sechiffrait en nombre d'esclaves. Tl. M. T., p. 337, 260, p. 181 (Sitka et Skidegato, etc. Tsimshian), Tate, dans Boas, Tsim. Myth, c p. 540; f., ib., p. 436. Principe équivalent (Haïda), Swanton. Haida, p. 146. M.Boas a bien étudié la façon dont chaque cuivre augmente de valeur avec la série des potlatch par exemple la valeur actuelle du cuivre Lesaxalayo était vers. 1906-1910 9.000 couvertures de laines, valeur 4 dollars chaque, 50 canots, 6.000 couvertures à boutons, 260 bracelets d'argent, 60 bracelets d'or, 70 boucles d'oreilles d'or, 40 machines à coudre, 25 phonographes, 50 masques, et le héraut dit «Pour le prince Laqwagila, je vais donner toutes ces pauvres choses a Ethn. Kwa., p. 1352.Cf. ib., 1. 28, où lo cuivre est comparé à un «corps de baleine ». (2) Sur le principe de la destruction, v. plus haut. Cependant la destruction des cuivres semble être d'un caractère particulier. Chez los Kwakiutl,on la fait par morceaux, brisant à chaque potlatch un nouveau quartier. Et l'on se fait honneur de tâcher do reconquérir, au cours d'autres potlatch, chacun des quartiers, et do les river ensemble à nouveau lorsqu'ils sont au complet. Un cuivre de co genre augmente de valeur. Boas, Sec. Soc., p. 334. En tout cas, les dépenser, les briser, c'est les tuer, Eihn. Kwa., p. 1285, 1.8 et 9. L'expression générale,c'est « lesjeter à la mer»jolie est commune aussi aux Tlingit, Ti. M. T., p. 68, p. 899, chant n<>3. Si ces cuivres ne 4 se noient pas, s'ils n'échouent pas, ne meurent pas, c'est qu'ils sont faux, ils sont en bois, ils surnagent.(Histoire d'un potlatchde Tsimshian contre Haïda, Taim. Myth., p. 369.) Brisés, on dit qu'ils sont morts sur la grève», (Kwakiutl), Boas, Sec. Soc.,p. 564, etn, S. (3) II semble que chez les Kwakiutl, il y avait deux sortesde cuivres · les plus importants, qui ne sortent pas de la famille, qu'on ne peut que briserpour les refondre, et d'autres qui circulent intacts, do moindre valeur et qui semblent servir de satellites aux premiers. Ex. Boas, Sec. Soc.,p. 564, 579. La possession de ces cuivres secondaires, chez les Kwakiutl, correspond sans doute à colle des titres nobiliaires et des

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FORME DEL'ÉCHANGE ARCHAÏQUE

tonome M.) ils entraînent (2)les autres cuivres.L'un et d'eux (3),chez les Kwakiutl, est appelé« t'entraîneur de cuivres», la formuledépeint commentles cuivres et s'amassent autour de lui en même temps que le nom de son propriétaire est « propriété s'écoulant vers moi».Un autre nom fréquent descuivresestcelui « d'apporteur de propriétés ». Chez les Haïda,les d Tlingit, les cuivres sont un «fort » autour e la princesse qui les apporte (4); ailleurs le cHf qui les possède (5) est rendu invincible. Ils sont les « choses plates divines» (6) de la maison. Souventle mythe les d ordre lesquels voyagent, ils rangs esecond avec dechef chef, e à d famillefamille, à entrelesgénérationslessexes. et Ilsemble les que t e c restent xes l'intérieur clans û à grandsitres tlesgrandsuivres des et destribusout au moins. serait 'ailleurs t Il d difficile enfût qu'il autrement.
(1) Un mythe haïda du potlatch du chef Hayas relate comment un cuivre chantait < Cette chose est très mauvaise. Arrête Gomsiwa (nom d'une ville et d'un héros) autour du petit cuivre, il y a beaucoup de cuivres t.Haida Texto, Jesup, VI, p. 760. U s'agit d'un «petit cuivre» s devient « grand par lui-même et autour duquel d'autres se grouqui pent. Cf. plus haut, lo cuivre-saumon. (2) Dans un chant d'enfant, Elhn. Ka>a., p. 1812, 1. 3,1, 14, les cui« vres aux grands noms des chefs des tribus s'assembleront autour de lui ». Les cuivres sont censés « tomber d'eux-mêmes dane la maison du chef > (nomd'un chef haïda. Swanton, Haida, p. 274-,E). Ils se i rencontrent dans la maison », ils sont des «choses plates quis'y rejoignent », j j s Ethn. Kwa., p. 701. (3) V. le mythe d' a Apporteur de cuivres » dans le mythe d' a Inviteur ». (Qooxsot'enox), Kwa. T. III, p. 248, 1. 25, 1.26. Le mémo cuivre eat appelé < apporteur de », Boas, Sec. Soc.,p. 415. Le chant seoret du noble qui porte propriétés le titre d'Inviteur est « Mon nom sera « propriété se dirigeant vers moi »,&cause de mon < apporteur » de propriétés. » < Les cuivres se dirigent vers moi à cause de 1' « apporteur » de cuivres. » Le texte kwakiutl dit exactement « L'aqwagila », lo faiseur de cuivres », et non pas simplement « rapporteur », (4) Ex. dans un discours de poUatch tlingit, TU M. T., p. 379 (Tsinuhian) le cuivre eat un bouclier », Tfim, Myth., p. 385. (5) Dans un discours a propos de donations do cuivres en l'honneur d'un fils nouvellement initié, < les cuivres donnés sont une < armure », une « armure de propriété », Boas, Sec. Soc., p. 557. (Faisant allusion aux cuivres pendus autour du cou). Lo titre du jeune homme est d'ailleurs Yaqois « porteur de propriété ». (6) Un rituel important, lors de la claustration des princesses pubères kwakiutl, manifeste, très bien ces croyances toiles portentdescuivres et des coquilles d'abalone, et, à ce moment-là, ellesprennent ellesmêmes le titre des cuivres, de « chosesplates et divines, se rencontrant dans la maison ». Il est dit alors qu' « elles et leurs maris auront facilement des cuivres », Ethn. Kwa., p. 701. « Cuivres dans la maison » est le titre de la sœur d'un héros awikenoq, Km. T. III, p. 480. Un

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identifie tous, les esprits donateursdes cuivres (1), les propriétairesdes cuivreset lescuivreseux-mêmes(2). 11est impossiblede discernerce qui fait la force de l'un de l'esprit et de la richessede l'autre le cuivre parle, grogne(3) il demandeà être donné, détruit, c'est lui qu'on couvre de couverturespour le mettre au chaud, de même qu'on enterre le chef sous les couvertures qu'il doit distribuer (4).
Mais d'un autre côté, c'est, en même temps que les biens (5), la richesse et la chance qu'on transmet. C'est

chant de fille noble kwakiutl, prévoyant une sorte de svayatavara, un choix du marié à l'hindoue appartient peut-être au même rituel, et s'expri mo ainsi « Je suis assisesur des cuivres. Mamère me tisse ma ceinture pour quand j'aurai des « plats de la maison », etc. Ethn. Kwa,, p. 1314, (1) Les cuivres sont souvent identiques aux esprits. C'est le thème bien connu de l'écu et du blason héraldique animé. Identité du cuivre et de la « Dzonoqoa » et do la « Qominoqa», Ethn. Kwa., p. 1421, 860. Des cuivres sont des animaux totémiques, Boas, Taim. Mylh., p. 460. Dans d'autres cas, ils ne soat que des attributs do certains animaux mythiquos. « Ledaim de cuivre » et ses a andouillers de cuivre » jouent t un rôle dons les fêtes d'été kwakiutl, Boas, Sec. Soc., p. 630, 631 cf. p. 729 « Grandeursur son corps s (littéralement,richessesur son corps). LosTsimshian considèrent les cuivres commedes «cheveux d'esprits », Boas, Sec. Soc., p. 326; comme des « excréments d'esprits » (catalogue de thèmes, Boas, Taim. Myih., p. 837) des griffes de la îomme-loutrode-terre. lb., p. 568.Los cuivres sont usités par les esprits dans un pot« latch qu'ils se donnent entre eux, Tsim. Mylh., p. 285. Tlingit T. M. p. SI. Les cuivres « leur plaisent x. Pour des comparaisons, v. Boas, Tsim. Mytit., p. 846. V. p. h. p. 56. (2) Chant de Noqapenkem (Face de Dix coudées) t Je suis des pièces de cuivre, et tes chefs des tribus sont des cuivres cassés s, Boas, Sec. Soc., p. 482. Cf., p. 667, pour le texte et une traduction littérale. (3) Le cuivre Dandalayu « grogne dans sa maison pour être donné. Boas, Sec. Soc., p. 622 (discours). Le cuivre Maxtoslem « se plaignait qu'on ne le brisât pas >. Les couvertures dont on le paie « lui tiennent chaud >,Boas, Sec. Soc., p. 572. Onse souvient qu'il porte le titre « Celui que les autres cuivres sont honteux de regarder ». Un autre cuivre participe au potlatch ot «est honteux > Ethn.Kwa., p. 882, L 32. Un oui vrohatda (Masset),Haida Tex.te, esup, VI, p. 689,,j>ropriétédu J chef « Celuidont la propriété fait du bruit », chante après avoir été brisé a Je pourrirai ici, j'«i entraîné bien du monde » (dans la mort, à cause des potlatch). (4) Les deux rituels du donateur ou donataire enterrés sous les piles ou marchant sur los piles de couvertures sont équivalents dans un cas on est supérieur, dans un autre cas, inférieur à sa propre richesse. (5) Observation générale.Noua savons assez bien comment et pourquoi, au cours de quellescérémonies, dépenses et destructions se transMottent les biens au nord-ouest américain. Cependant nous sommes mal renseignés encore sur les formes que revêt l'aoto même de la tradition des choses, en particulier des cuivres. Cette question devrait Ure l'objet d'une enquête. Le peu que nous connaissonsest extrême-

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FORME ARCHAÏQUE DE L'ÉCHANGE

son esprit, ce sont ses esprits auxiliaires qui rendent 1initié possesseur de cuivres,de talismans qui sont eux-mêmes moyens d'acquérir: cuivres,richesses,rang, et enfin esprits, toutes choseséquivalentesd'ailleurs. Aufond,quand on considèreenmêmetempslescuivres et les autres formes permanentes de richesses qui sont également objet de thésaurisationet de potlatch alternés, masques, talismans, etc., toutes sont confonduesavec leur usageet avecleur effet (1). Par elles, on obtient les rangs; c'est parce qu'on obtient la richesse qu'on obtient l'esprit et celui-ci à son tour possède le héros vainqueur des obstacles et alors encore, ce héros se fait payer ses transes shamanistiques, ses danses rituelles, les servicesde son gouvernement. Tout se tient, se confond; les chosesont une personnalité et les personnalitéssont en quelque sorte des choses permanentes du clan. Titres, talismans, cuivres et esprits deschefs sont homonymes et synonymes (2), de mêmenature et de même foncmentntéressantmarqueertainement dolapropriétédes i et c le lion et Non propriétaires. seulementquicorrespond co à lacession cuivro d'un «mettre a dunom telet sonacquis'appelle,4 dulecuivre l'ombre sition donne poids aunouveau >d'un lesKwakiutl, « » chez propriétaire Sec. p Boas, Sor., . 349 nonseulement lesHaMa, manifesterquol'onachète noterro.onèvochez Haida M.,p.86• u J uncuivre, pour T. nuirancore eux, nse sert escuivres e chez o d comme en droitromainonen frappe gens qui on les donne rituel les à parpercussion attesté ans ne d u histoire Dans ib., .432. l p touchées lecuivre(Skidogate), sonttuéescecas,eschoses luisontannexées, par o parlui;ceci st d'ailleurs rituel e«paix un d »etde«don ».
^oéKTkiuti.£llti au moins dans un mythe (Boas, Sec.Soc., p. 383 et 385; cf. p. 677, I. 10), gardé le souvenir d'un rite de transmission qui se retrouve chez les Eskimos te héros mord tout ce qu'il donne. Un mythe haida décrit comment Dame Souris « léchait » co qu'elle donnait Haida Texte, Jesup, VI, p. 191. (1) Dans un rite de mariage (briser le canot symbolique), on chante « Je vais aller et mettre en pièces le mont Stevons. J'en ferai des pierres pour mon feu (tessons). » Je vais aller 0t b"Ser le mont QatMi.J'en ferai des Vai' alI°r briser l0 m0Ut (^Ua' J'°a feraî dcS picrm pout mon pierres pour feu ie « De la richesse est en train do rouler vers lui, de la part des grands chefs. « De la richesse est en train de rouler vers lui de tous les côtés « Tous los grands chefs vont se faire protéger » par lui. (2) Ils sont d'ailleurs normalement, au moins chez les Kwakiutl identiques. Certains nobles sont identifiés avec leurs potlatch. Le principal titre du principal chef est même simplement Maxwa, qui veut dire « grand potlatch », Ethn. Kwa., p. 972, 976, 805. dans le môme les noms « donneurs de potlatoh », etc. Dans une Cf., tribude la clan, autre même

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tion. La circulationdes biens suit celle des hommes, des femmeset des enfants, des festins, des rites, des cérémonieset des danses, même celle des plaisanteries et des injures. Au fond elle est la même. Si on donneles choseset les rend, c'est parce qu'on se donneet serend« desrespects» – nous disonsencore « des politesses». Maisaussi c'est qu'on se donne en donnant, et, si on se donne,c'est qu'on se « doit– soi et son bien – aux autres. Première conclusion
de popuAinsi, dans quatre importants groupes d'abord dans deux ou trois lations, nous avons trouvé et la groupes, le potlatch puis la raison principale et plus encore, forme normale du potlatch lui-même la forme par delà celui-ci, et dans tous ces groupes, et de l'échange celui des dons présentés archaïque rendus. De plus nous avons identifié la circulation des droits des choses dans ces sociétés à la circulation et des personnes. Nous courrions à la rigueur en rester de ces faits là. Le nombre, l'extension, l'importance un régime nous autorisent à concevoir qui pleinement a dû être celui d une très grande partie de l'humanité et qui une très longue phase de transition pendant dans les subsiste encore ailleurs que peuples nation, chez les Dzawadoonoxu,l'un des titres principaux est celui de « PoLas ». V. plus haut, p. 110, n. 1. V. Kwa. T. III, p. 48, pour sa généalogie. Le principal chef des Heiltsuq est en relation avec l'esprit « Qominoqa », « la Riche », et porte le nom de « Faiseur de richesses », ib., p. 427, 424. Les princes Qaqtsenoqu ont des « noms d'été », c'esta-dire des noms de olans qui désignent exclusivement des « propriétés », noms en «yaq»:« propriété sur le corps », « grande propriété », « ayant de la propriété », a place de propriété », Kwa. T. III, p. 191 cf. p. 187, 1. 14. Une autre tribu kwakiutl, les Naqoatoq, donne pour titre à son chef a Maxwa » et « Yaxlem », <tpotlatch >, « propriété » ce nom figure dans le mythe de « Corps de pierre ». (Cf. Côtes de pierres, fils de Dame Fortune, Hatda). L'espritlui dit «Ton nom sera « Propriété », Yaxlem » Kwa.T. III, p. 215,1. 39. 1. Demême chezla Haïda, un chef porte le nom a Celui qu'on ne peut as acheter », (le cuivre que le rival no peut pas acheter) Swanton, Haida, p. 294, XVI, I. Le même chef porte aussi le titre « Tous mélangés » c'est-à-dire, « assemblée de potlatoh », ib., no 4. Cf. plus haut, les titres « Propriétés dans la maison ».

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FORME ARCHAÏQUE DE 1,'ÉCHANOE

que nous venons de décrire. Ils nous permettent de concevoir que ce principe de l'échange-dona dû être celui des sociétésqui ont dépasséla phase de la « prestation totale » (de clan à clan, et de famille à ne famille)et qui cependant sont pas encoreparvenues au contrat individuel pur, au marché où roule 1 argent, à la vente proprement dite et surtoutci la notion du prix estiméen monnaie peséeet titrée.

CHAPITRE II1 Survivances de ces principes dans les droits anciens et les économies anciennes Tous les faits précédents ont été recueillis dans ce domaine qu'on appelle celui de l'Ethnographie. De plus,ils sont localisésdans les sociétésquipeuplent les bords du Pacifique (1). On se sert d'ordinaire de ce genre de faits à titre decuriositésou, à la rigueur, de comparaison, pour mesurer de combien nos sociétés s'écartent ou se rapprochent de ces genres d'institutions qu'on appelle « primitives ». Cependant, ils ont une valeur sociologiquegénérale, puisqu'ils nous permettent de comprendre un moment de l'évolution sociale. Mais il y a plus. Ils ont encore une portée en histoire sociale. Des institutions de ce type ont réellement fourni la transition vers nos formes, nos formes à nous, de droit et d'économie.Elles peuvent servir à expliquer historiquement nos propres sociétés. La morale et la pratique des échanges usitées par les sociétés qui ont unmédiatement précédé les nôtres gardent encoredes traces plus ou moins importantes de tous les principes que nous venons d'analyser. Nous croyons pouvoir démontrer, en fait, que nos droits et nos économiesse sont dégagés'd'institutions similaires aux précédentes(2).
Nous vivons dans fortement (l'opposition des sociétés qui distinguent est maintenant critiquée par

(1) Naturellement nous savons qu'ils ont une autre extension (v. plus loin p. 179, n. 1). et co n'est que provisoirement que la recherche s'arrête ici. (2) MM.Meillet ot Henri Lévy-BruRainsi que notre regretté Huvelin, ont bien voulu nous donner des avis précieux pour le paragraphe qui va suivre.

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VOBME ARCHAÏQUE

DE t'ÉCHANOE

les juristes eux-mêmes)les droits réels et les droits personnels, les personnes et les choses. Cette séparation est fondamentale elle constitue la condition ? même d'une partie de notre système de propriété, d'aliénation et d'échange. Or, elle est étrangère au droit que nous venons d'étudier. De même, nos civilisations, depuis les civilisations sémitiques, grecque et romaine, distinguent fortement entre l'obligation et la prestation non gratuite, d'une part, et le don, de l'autre. Maisces distinctionsne sont-elles pas assez récentesdans les droits des grandes civilisations ? Cellesci n'ont-elles pas passé par une phase antérieure, où elles n'avaient pas cette mentalité froide et calculatrice? N'ont-elles pas pratiqué même ces usages du don échangé où fusionnent personnes et choses? L'analyse de quelques traits des droits indo-européensva nous permettre de montrer qu'ils ont bien traversé eux-mêmes cet avatar. A Rome, ce sont des vestiges que nous allons en retrouver. Dans l'Inde et en Germanie, ce seront ces droits eux-mêmes, encore vigoureux, que nous verrons fonctionner à une époque encore relativement récente. I
DROIT PERSONNEL ET DROIT RÉEL

(Droit romain très ancien)
Un rapprochement entre ces droits archaïques et le droit romain d'avant relativement très l'époque, basse où il entre réellement dans l'histoire (1), et le H) On sait qu'en dehors de reconstitutions hypothétiques dos Douze Tablas et de quelques textes de lois conservés par des inscriptions, nous n'avons que des sourcestrès pauvres pour tout ce qui concerne tus quatre premierssiècles du droit romain. Cependant, nous n'adopterons pas 1 attitude hypercritique do M. Lambort. L'Histoire traditionnelle des Douze Tabla [Mélange*Appleton), 1906. Mais il faut convenir qu'une grande partie des théories des romanistes, et même colle des « antiquaires » romains eux-mêmes, sont à traiter comme des hypothèses. Nous nous permettons d'ajouter une autre hypothèse à la liste.

SURVIVANCES DE CES PIUNCIPKS

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droit germanique à l'époque où il y entre (1), éclaire ces deux droits. En particulier, il permet de poser à nouveau une des questions les plus controverséesde l'histoire du droit, la théorie du nexum (2). Dans un travail qui a plus qu'éclairé la matière (3), Huvelin a rapproché le nexum du wadium germanique et en général des « gages supplémentaires » (Togo, Caucase, etc.) donnés à l'occasion d'un contrat, puis il a rapproché ceux-ci de la magie sympathique et du pouvoir que donne à l'autre partie toute chose qui a été en contact avec le contractant. Mais cette dernière explication ne vaut que pour une partie des faits. La sanction magique n'est que possible,et elle-mêmen'est que la conséquence de la nature et du caractère spirituel de la chose donnée. D'abord, le gage supplémentaire et en particulier le wadiltmgermanique (4) sont plus que des échanges de gages,même plus que des gages de vie destinés à établir une emprise magique possible.La chose gagée est d'ordinaire sans valeur par exemple les bâtons échangés, la slips dans la stipulation du droit romain (5) et la festuca notala dans la
(2) nexum, v. Huvelin, Nexum Dicl. de»Ant.\ Magieet Droit in indfviduel (Année, X) et ses analyses et discussions dans Année Sociobgique.yit, p. 472sq., IX,412 sq., XI, p. 442 sq., XII, Foi jurée, p. 135 pour la bibliographie et les théories p. 482sq.; Davy, des romanistes, v. Girard, Manuel élémentaire de Droit romain, 7° 6d., p. 354. Huvelin et M. Girard nous semblent à tous les points do vue bien près dola vérité. A la théorie d'Huvelin, nous ne proposons qu'un complément et une objection. La «clause d'injures » {Magieet droit ind., p. 28 cf. Injuria, Mél. Appleton), à notre avis, n'est pas seulement magique. Elle est un cas très not, un vestige, d'anciens droits à potlatch. Le fait que l'un est débiteur et l'autre créditeur rend celui qui est ainsi supérieur capable d'injurier son opposé, son obligé. De là une série considérable do relations sur lesquelles nous attirons l'attention dans ce tome do l'Année Sociologique, à propos des Joking des i parentés à plaisanterie » en particulier Winnebago reiationships, (Sioux). (3) Huvolin, Magie et Droit individuel, Année, X. (4) V. plus loin, p. 153. Sur la wadialio, v. Davy, Année, XII, p. 522 et 523« (5) Cotte interprétation du mot slips, a pour fondement colle d Isidore do Sévilte, V, p. 24, 30. V. Huvelin, Stips, slipulalio, etc. (MélangesFadda), 1906. M. Girard, Manuel, p. 507, note 4, après Suvigny, oppose les textes de Varron et de Festus à cette interprétation figurée pure et simple. Mais Festus après avoir dit en effet « stipulus » « flrmus s, a dû, dans une phrase malhourousoment détruite en partie, 9

v.plus (1)Surledroit germanique, loin. Sur le

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FORME ABCHAÏQUB DE L'ÉCHANGE

stipulation germanique; mêmeles arrhes (1), d'origmesémitique,sont plusquedes avances.Ce sont de» a choses;«Iles-mêmes nimées.Surtout, cesont encore des résidus des anciensdons obligatoires,dus à réciprocité les contractants sont liés par elles. A ce titre, ces échanges supplémentaires expriment par fictionce va et vient des âmeset des choses confonduesentre elles(2). Le nexum, e« lien» dedroit vient l des chosesautant que des hommes.
parler d'un « [.?] defixus », peut-être bâton fiché en torro (cf. le jet du bâton lors d'une vente do terre dansles contratsdol'époquo d'Hammurabi à Babyloue; v. Cuq, Êtudt sur les contrats, etc. (NouvelleRevue Historique du Droit, 1910, p. 467). (1) V. Huvelin, toc. «7. dans Année Sociologique, ,p, 33. X Nous n'entrons pas dans la discussiondes romanistes mais nous (2) ajoutons quelques observations ù celles d'Huvclin et de M. Girard à propos du nexum. 1° Le mot lui-même vient de nectere et, a propos de ce dernier mot, Fcstus (ad verb. cf. s.v.obnectere), a conservé un des rares documents des Pontifes qui nous soient parvenus Napuras stramentis nectito. Le document fait évidemment allusion au tabou de propriété, indiqué par des nœuds de paille. Donc la chose tradita était elle-même marquée et liée, et venait à Vaccipims chargée do ce lien. Elle pouvait donc te lier. 2° L'individuqui devient nexas, c'est le recevant, Yaccipiens. Or, la formule solennelledu nexum supposequ'il est emptus, acheté, traduit-on d'ordinaire. Mais (v. plus loin), empius veut dire réellement acceplus. L'intlividu qui a reçu la chose est luimâme, encore plus qu'acheté, accepté par le prêt ,'parco qu'il a reçu la chose et parce qu'il a reçu le lingot de cuivre quo le prût lui donne en plus de la chose. On discute la question de savoir si, dans cette opération, il y a damnatio, mancipatto, etc. (Girard, Man., p. 503). Sans prendre parti dans cette question, nous croyons que tous ces termes sont relativement synonymes. (Cf. l'expression nexo mancipioqite et celle émit mancipioque accepit des inscriptions (ventes d'esclaves). Et rien n'est plus simple que cette synonymie, puisque le soul fait d'avoir accepté quelque chose de quelqu'un vous en fait l'obligé t damnalus, emptus, nexus. – 3° 11nous semble que les romanistes et même Huvelin n'ont pas communément fait assez attention à un détail du formalisme du nesum la destinée du lingot d'airain, do l'oes »eaum si discuté de JPestus (ad verb. nexttm). Ce lingot, lors de la formation du nexum est donné par le tradtn» à Vaccipicns.Mais – croyons-noue -quand celui-cise libire, non seulcmentil accomplit la prestation promise ou délivre la chose ou le prix, mais surtout avec la mime balança et les mêmes témoins, il rend ce même »s au prêteur, au vendeur,. etc. Alors il l'acheté, le reçoit à son tour. Ce rite de la « solutio» du nexum nous est parfaitement décrit par Gains, III, 174 (le texte est assez reconstitué; nous adoptons la leçon reçue par il. Girard, cf. Manuel, p. 501, n., cf. ib,, 751). Dans une vente au comptant, les deux actes se passant pour ainsi dire en même temps, ou à très courts intorvalles, le double symbole apparaissait moins que dans une vente à terme ou dans un prêt opéré solennellement;et c'est pourquoi on ne s'est pas aperçu du double jeu. Mais il y fonctionnait tout de même. Si notre interprétation est exacte, il y a bien, enplus du nexum qui vient de»

SUnVIVANCBB

DB CBS PRINCIPES

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Le formalisme même prouve l'importance des choses. En droit romain quiritaire, la tradition des biens, – et lesbiens essentielsétaient les esclaveset le bétail, plus tard, les biens-fonds– n'avait rien de commun, do profane, de simple. La tradition est toujours solennelle et réciproque (1) elle se fait encore en groupe les cinq témoins, amis au moins, plus le « peseur ». Elle est mêléede toutes sortes de considérations étrangères à nos conceptionspurement juridiques et purement économiques modernes. Le nexum qu'elle établit est donc encore plein, comme Huvelin l'a bien vu, de ces représentations comme religieusesqu'il a seulement trop considérées exclusivement magiques.
le plus ancien du droit romain, le Certes, le contrat colieo nexum, est détaché déjà du fond des contrats aussi du système des anciens dons qui tifs et détaché La préhistoire du système romain des obliengagent. ne pourra peut-être jamais être écrite avec gations nous croyons pouvoir certitude. Cependant indiquer chercher. dans quel sens on pourrait

Il y a sûrement un lien dans les choses,en plus des liens magiques et religieux, ceux des mots et des gestes du formalisme juridique.
Ce lien est encore marqué termes du droit des Latins d'un certain L'étymologie par quelques très vieux et des peuples italiques. nombre de ces termes

formes solennelles, en plus du nexum qui vient de la chose, un autre nexumqui vient de ce lingot alternativement donnéet reçu, et poséavec la même balance, « lianelibi librant primant postremamqut », par les un deux contractants, liés ainsialternativement. 4° D'ailleurs, supposons instant que nous puissions nous représenter un contrat romain avant qu'on so servît de la monnaie de bronze, et même de ce lingot pesé, ou même encore do ce morceau de cuivre moulé, l'tes (latum qui représentait une vache (on sait que les premières monnaiesromainesfurout frappées par les génie*et, représentant du bétail, furent sans doute des titres engageant le bétail de ces génies). Supposons une vente où le prix ost payé en bétail réel ou figuré. 11suffit de se rendre compte que la livraison de ce bétail-prix, ou du sa figuration, rapprocltait les contractante, et on particulier la vendeur de l'acheteur comme dans uno vente ou dam toute cession de bétail, t'acheteur ou le dernier possesseurreste, au moins pour un temps (vices rédliibiloires, etc.), en liaison avec 1s vendeur ou le possesseur précédent. (V. plus loin, les faits de droit hindou et de folklore). (1) Varron, de re ruslka, II, p. 1, 15.

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FOBME DEI.'ÉCHANGE ARCHAÏQUE

parait incliner dans ce sens. Nous indiquons ce qui suit à titre d'hypothèse. Al'origine, sûrement, choseselles-mêmes vaient les a une personnalité et une vertu.
Les choses ne sont pas les êtres inertes que le droit de Justinien et nos droits entendent. D'abord elles font partie de la famille la familia romaine comles res et non pas seulement les personnes. prend On en a la définition encore au Digeste (1), et il est très remarquable dans l'antique, plus on remonte dénote les res quité, plus le sens du mot familia même les vivres qui en font partie jusqu'à désigner et les moyens de vivre de la famille (2). La meilleure du mot familia est sans doute celle qui étymologie le rapproche maison. (3) du sanskrit dhaman, De plus, les choses étaient de deux sortes. On entre la familia et la pecunia, entre les distinguait choses de la maison chevaux, mulets, ^esclaves, et le bétail vit aux champs loin des étaânes) qui bles (4). Et on distinguait aussi entre les res mancipi et les res nec mancipi, suivant les formes de vente (5). (1) Sur « familia », v. Dig. L, XVI,deverb. sign., n<>195, 1. « Familiae § appeilatio, etc. et in res, et in personne diducitur, cte. » (Ulpien). C Isidore de Séville, XV, 9, 5. En droit romain, jusqu'à une époque très tardive, l'action en division d'héritage s'est appelée t familiao erclscundao», Dif?.XI, II. Encore au Code, III, XXXVIII. Inversement « res » égale « familia »j aux Doute Tables, V, 3, « super pecunia futelave suae rei ». Cf. Girard, Textes de droit romain, p. 869, n. Manuel, p. 322 Cuq, Institutions, I, p. 37. Gatus, II, 224, reproduit ce texte en disant « super familia pecuniaque ». a Familia », égale «res » et a substantia », encore au Code (Justinien), VI, XXX, 5. Cf. encore« familia rustica et urbana »£>«g. XVI, de verb.sign., n«166. L, (2) Cicéron, De Oral, 56 Pro Caecina, VII. – Térence a Decem dierum vix mihi est familia.» a (3) Walde, Latein. etymol. orterb,,p. 70. M.Walde hésite surl'étymoW logie qu propose, mais il n'y a pas à hésiter. Au surplus, la « res » principale, le « mancipium » par excellence de la familia, c'est l'esClave« mancipium » dont l'autre nom « famulus» a la même étylomogio 6 que familia. (4) Sur la distinction jamilia pecuniaque attestée par les sacrâtes loges (v. Festus, ad verbum), et par do nombreux textes, v. Girard, Testes, p. 841, n. 2, Manuel, p. 274, 263,n. 3. Il est certain que la nomenclature n'a pas toujours été très sûre, mais, contrairement à l'avis de M. Girard, nous croyons que c'est anciennement, à l'origine, qu'il y a eu une distinction très précise. La division se retrouve d'ailleurs en osque, fameto in eituo [Le»Bantia, 1. 13). (5) La distinction des res mancipi et des ru nec mancipi n'a disparu

DECES SURVIVANCES PRINCIPES

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Pour les unes, qui constituent les choses précieuses, y compris les immeubles et même les enfants, il ne peut y avoir aliénation que suivant les formules de la mancipatio (1), de la prise (capere) en mains (manu). On discute beaucoup pour savoir si la distinction entre familia et pecunia coïncidait avec et la distinction des res mancipi, des res nec mancipi. Pour nous cette coïncidence– à l'origine ne fait pas l'ombre d'un doute. Les choses qui échappent à la mancipatiosont précisémentle petit bétail des champs et la pecunia, l'argent, dont l'idée, le nom et la forme dérivaient du bétail. On dirait que les veteres romains font la même distinction que celles que nous venons de constateren pays tsimshian et kwakiutl, entre les biens permanents et essentiels de la « maison » (commeon dit encore en Italie et chez nous) et les choses qui passent les vivres, le bétail deslointaines prairies, les métaux, l'argent, dont, en somme, même les fils non émancipéspouvaient commercer. Ensuite, la res n'a pas dû être, à l'origine, la chose brute et seulement tangible,l'objet simple et passif de transaction qu'elle est devenue. Il semble que l'étymologie la meilleure est celle qui compare le mot avec sanscrit rah, ratih (2), don, cadeau, chose agréable. La res a dû être, avant tout, ce qui fait plaisir à quelqu'un d'autre (3). D'autre part, la choseest toujours marquée,au sceau, à la marque de propriété de la famille. On comprend dès lors que de ces chosesmancipi, la tradition solennelle(4), r denotrere, une dudroit omain l'an532 è par abrogation expresse qu'on du droitquiritture. v. loin. Le fait ait élé
requise, qu'elle plus (1) Sur la mancipatio, une époque si tardive prouve avecquelle ou licite tout au moins, jusqu'à difficulté la familia godéfaisait des res mancipi. (2) Sur cette 6tymologie, v. Walde, p. 650, ad verli. Cf. rayih, propriété, choseprécieuse, talisman, cf. avostiquerae, rayiji, mêmessens ¡ cf. vieil irlandais rath, « présent gracieux ». (3) Lo mot qui désigne la « res » en osque est egmo, cf. Lex liant., 1. 6,11, etc. N aide rattache egmoa egere,c'est la « chose dont on manque ». Il est bien possible que les anciennes langues italiques aient ou doux mots correspondants et antithétiques pour désigner la chose a qu'on donne ot qui fait plaisir <res »,et la chosedont on manque« egmo et qu'on attend. (4} V. plus loin.

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FonHE

ARCHAIQUE

de

l'échange

mancipatio, crée un lien de droit. Car, entre les mains de 1' « accipiens » elle reste encore, en partie, un moment, de la « famille » du premier propriétaire; elle lui reste liée et elle lie l'actuel possesseur jusqu'à ce que celui-ci soit dégagé par l'exécution du contrat, c'est-à-dire, par la tradition compensatoire de la chose, du prix ou service qui liera à son tour le premier contractant. Scholie La notion de la force inhérente à la chose n'a d'ailleurs jamais quitté le droit romain sur deux points le vol, fttrtum, et les contrats M. En ce qui concerne le vol (1), les actions et obligations qu'il entraîne sont nettement dues à la puissancede la chose. Elle « une « teterna audor'Uas» en elle-même(2), qui se fait sentir quand elle est volée et pour toujours. Sous ce rapport, la ru romaine ne diffère pas de la propriété hindoue ou haïda (3). Les contratsre forment quatre des contratslesplus importants du droit prêt, dépôt, gage et commodat.Un certain nombre de contrats innommés aussi en particulierceuxque nous croyons avoir été, avec la vente; à l'origine ducontrat lui-même• – le don et l'échange (4), sont dits également«w». Mais ceci était fatal. En effet,mêmedans nos droitsactuels,commedansle droit romain, il est impossible sortir ici (5)des plusanciennesrègles du droit de il faut qu'il y ait choseou service pour qu'il y ait don et il faut que la choseoule service obligent.Il est évident par exempleque. la révocabilitéde la donation pour caused'ingratitude, qui est de droit romain récent (6), mais qui est constantedans nos droits à nous, est une institution de droit normal, naturel peut-on dire. Mais ces faits sont partiels et ne prouvent que pour certains contrats. Notre thèse est plus générale.Nous croyons qu'il n'a aur (1) V. Huvelin,Furtum (Mélanges Girard), . 159&175 Etude p 1. btJFurium, Lessource», . 272. p d'une très vieilleloi, UxAtinia,conservée Aulu(2) Expression par auctontasest©». Celle,XVII,7, «Quod subruptumerit cjusreiœternn Cf.extraitsd'Ulpien,III, p. 4 et 6 cf. Huvelin, agieet DroitindiM viduel,p. 19. (3) V.plusloin. Chezles Holda,levolén'a qu'à mettre un plat &la porto du voleuret la choserevientd'ordinaire. (4) Girard,Alanuel,p. 26î. Cf., Vig., XIX,IV,De permut.,1, 2: permulatio aulemexre tradilainitiumobligationi praebet.» (5) Mod. egul.dansDig., XLIV,VII, deObi.tl a<L « re oUigaR 52, mur tumres ipsa inlercedit ». (6) Justinien(en532J.-C.)Code VIII,LVI,– 10.

SURVIVANCES Du CES PRINCIPES

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pu y avoir, dans les époques très anciennesdu droit romain, un «eut moment oit l'acte de la traditio d'une m, n'ait pas été – mêmeen plus des paroleset des écrits – l'un des momentsessentiels. Le droit romain a d'ailleurs toujours hésité sur cette question (1).Si, d'une part, il proclame que la solennité échanges, de» «t au moins le contrat, est nécessairecommeprescriventles droits archaïques que nous avons décrits, s'il disait a nunquom nuda iraditio transfert dominium» (2) il proclamait également, encore à une aussi tardive époqueque Diociétien(3)(298 J..C.) «Tradi* twnibus et u&ucapionibus ominia, non partis Iransferunlur », d La res, prestation ou chose, est un élément essentieldu contrat. Au surplus, toutes ces questions fort débattues sont des pro. blèmesde vocabulaireet do conceptset, vula pauvreté des sources anciennes,on est très mal placé pour les résoudre. Noussommes assezsûr jusqu'à ce point de notre fait. Cependant, il est peut-être permis de pousserencoreplus loin et d'indiaux juristes et aux linguistes une avenue peut-être large où quer 1on peut faire passerune rechercheet au bout de laquelle on peut peut-être imaginer tout un droit effondra déjà lors de la loi des DouzeTables et probablement bien avant. D'autres termes de droit que familia, res se prêtent à une étude approfondie.Nous allons ébaucher une série d'hypothèses, dont chacunen'est peutêtre pas très importante, mais dont l'ensemble ne laisse pas de former un corps assez pesant. Presque tous les termes du contrat et de l'obligation, et un certain nombre des formesde ces contrats semblent se rattacher à ce système de liens spirituels créés par le fait brut de la traditio, Le contractant d'abord est reus (4) c'est avant tout l'homme qui a reçu la res d'autrui, et devient à ce titre son rem, c'est à-dire l'individu qui lui est liépar la choseelle même,c'est-à-dire par son esprit (5).L étymologiea déjà été proposée. Ellea été souventéliminée comme ne donnant aucun sens elle en a au contraire un (1 Girard,Manuel,p. 308. (2 Paul, Die., XLI, 1–31,1. (3 Code,II, III, De partis, 20. (4) Sur lo sons du mot nus, coupable,responsable, Mommson, v. Remi*the$ 3»éd., p. 189.L'interprétation Slrafrecht, classique proviont d'uno sorte d'a priorihiatoriquequi fait du droit public personnel et en particutiercriminelo droit primitif,et qui voit dans lesdroits l rée et dans los contratsdes phénomènes modernes t raffinés. lors e A qu'il serait si simpledo déduirelesdroitsdu contratdu contrat luimême I à (5)Heu» appartient d'ailleurs la languedo la religion Wissowa, (v. •Réf. Kidiu»der RSmtr,p. 320, n. 3 et 4), non moinsque du droit u. voli rtwt, Enéide, V. 237 nus qui voto se numini'nis obligal Servius ad JEn., IV, v. 699).L'équivalentdo rem e»t volidmnnatus Virgile, Egl., V, v. 80) et ceci est bien symptomatiquo puisque = damnatu» nexus. L'individu a fait un vœuest exactement ans d qui la de celuiquia promis reçuunochose.Il est damnatus ou jusposition qu ce qu'il se soit acquitté.

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FORME ARCHAÏQUE DE L'ÉCHANGE

très net, En effet, comme le fait remarquer Ilirn (1), reus est originairement un génitif en os de res et remplace rei-jos. C'est Phomroe qui est possédé par la chose. Il est vrai que Hirn et Walde qui le reproduit (2) traduisent ici res par « procès » et rei'fos par « impliqué dans le procès » (3). Mais cette traduction est arbitraire, supposant que le terme res est avant tout un terme de procédure. Au contraire, si l'on accepte notre dérivation sémantique, toute res et toute traditio de res étant l'objet d'une « affaire », d'un « procès public, on comprend que le sens d'« impliqué dans le procès soit au contraire un sens secondaire. A plus forte raison le sens de coupable pour relis est-il encore plus dérivé et nous retracerions la généalogie des sens de la façon directement inverse de celle que l'on suit d'ordinaire. Nous dirions 10 l'individu possédé par la chose 2° l'individu impliqué dans l'affaire causée par la tradilio de la chose 3° enfin, le coupable et le responsable (4). De ce point de vue, toutes les théories du « quasi-délit », origine du contrat, du nexum et de l'actio, sont un peu plus éclaircies. Le seul fait d'avoir la chose, met l'accipiens dans un état incertain de quasi-culpabilité (damnatus, nexus, œreobeeratus), d'infériorité spirituelle, d'inégalité morale [magister, minister) (5; vis-à-vis du livreur (tradens). Nous rattachons également à ce système d'idées un certain nombre de traits très anciens de la forme encore pratiquée sinon comprise de la mancipatio (6), de l'achat-vente qui deviendra 1 Indo-gtrm. Forsch., XIV, p. 131. 2 Latein. Etymol. Wôrlerb., p. 651, ad verb. mis. 3 C'est l'interprétation des plus vieux juristes romains eux-mêmes (Cicéron, de Or. II, 183, liei omnes quorum de re disceptatur) ils avaient toujours le sens res = affaire présent à l'esprit. Mais elle a cet intérêt qu'elle garde le souvenir du temps d.'S Douze Tables, II, 2, où rei» ne désigne pas seulement l'accusé mais les doux parties en toute affaire, l'actor et le reus des procédures récentes. Festus (ad verb. rem, et. autre fragment « pro ulroque ponitur »), commentant les Douzo Tables, cite deux très vieux jurisconsultes romains à ce sujet. Cf. Ulpien au Dig. Il, XI, 2, 3, aUeruler ex litigaloribm. Les deux parties sont également liées par le procès. Il y a lieu de supposer qu'elles étaient également liées par la chose, auparavant. (4) La notion de « reus », responsable d'une chose, rendu responsable par la chose, est encore familière aux très vieux jurisconsultes romains que cite Festus (Ad Verb.), « reus stiputando est idem qui stipula tor dioirouspromittondo qui suo iiomincaltcri quid promisit », etc. tur, Fcstus fait évidemment allusion à la modification du sens de ces mots dans ce système do cautionnement qu'on appolle la corréalité mais les vieux auteurs parlaient d'autre chose. D'ailleurs, a corréalité (Ulpion au Dig., XIV, VI– 7,1 et le titre Dig. XLV, II, de duo. rei» coml.), a gardé le iras do ce lien indissoluble qui lie l'individu à la chose, en l'espèce, l'affaire, et avec lui, « ses amis et parents », corréaux. (5) Dans la LexBanlia, en osque, mintlreis = minoris parti. (1. 19), c est la partie qui succombe au procès. Tant le sens de ces termes n'a a été perdu, dans les dialectes italiques 1 jamais (6) Les romanistes semblent faire remonter trop haut la division

SUnVIVANCES DE CES PRINCIPES

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l'emptio venditio (i), dans le très ancien droit romain. En premier lieu faisons attention qu'elle comporte toujours une traditio (2). Le premier détenteur, Iradens, manifeste sa propriété, se détache solennellement de sa chose, la livre et ainsi achète l'accipiens. En second lieu, a cette opération, correspond la man, ipalio proprement dite. Celui qui reçoit la chose la prend dans sa manus et non seu. lement la reconnaît acceptée, mais se reconnaît lui-même vendu jusqu'à paiement. On a l'habitude, à la suite des prudents Romains, de ne considérer qu'une mancipatio et de ne la comprendre que comme une prise de possession, mais il y a plusieurs prises de possession symétriques, de choses et de personnes, dans la même opération (3). On discute d'autre part, et fort longuement, la question de savoir mancipatio et emptio venditio. A t'époque des Douze Tables et probablement bien après, il est peu vraisemblable qu'il y ait eu dos contrats de vente qui aient été de purs contrats consensuels, comme ils sont devenus par la suite à une date qu'on peut à peu près dater, à l'époque de Q. M. Soœvolo.Les Douze Tables emploient le mot venum duuil juste pour désigner la vente la plus solennellequ'on puisse faire et qui certainement ne pouvait s'opérer que par mancipatio, celle d'un fils (XII T., IV, 2). D'autre part, au moins pour les choses mancipi, à cette époque la vente s'opère exclusivement, en tant que contrat, par une mancipatio tous ces termes sont donc synonymes. Les Ancionsgardaient le souvenir de cette confusion. V. Pomponius, Digeste, XL, VII, de statuliberis «quoniam Lex XII. T. emlionis verboomnem alienationem complexa vidtatur ». Inversement, le mot mancipatio a bien longtemps désigné, jusqu'à l'époque des Actions de la Loi, des actes qui sont de purs contrats consensuels, comme la ftducw, avec laquelle elle est quelquefois confondue. V. Documents dans Girard, Manuel, p. 545. Cf. p. 299. Même mancipatio, mancipium et nexum ont été, sans doute ft un moment donné très ancien, employés assez indifféremment. Cependant, en réservant cette synonymie, nous considérons dans ce qui suit exclusivement la mancipatio desres qui font partie do la familia et nous partons du principe conservé par Ulpien, XIX, 3 (et. Girard, Manuel, p. 303) « mancipatio. propria alienatio rerum mancipi ». 1) Pour Varron De re rustica, II, 1, 15 II, 2, 5 II, V, 11 II, 10, 4, le mot d'emptio comprend la mancipatio.. (2) On peut même imaginer quo cette traditio s'accompagnait d de rites du genre do ceux qui nous sont conservés dans le formalisme de la manumissio, de la libération de l'esclave qui est censé s'acheter lui-même. Nous sommes mal informés sur les gestes des deux parties dans la mancipatio et d'autre part, il est bien remarquable que la formule de la manumissio (Festus, s. v. purij est au fond identique à celle do l'emptio venditiodu bétail. Peut-être, après avoir pris dans sa main la chose qu'il livrait, te tradens la frappait-il de sa paume. On peut comparer te vus ratio, la tape sur le cochon (ticsBanks, Mélanésie)et la tape do nos foires sur la croupe du bétail vendu. Mais ce sont des hypothèses que nous ne nous permettrions pas si les textes, et en particulier celui de Gaius, n'étaient pas, à cet endroit précis,pleins do lacunes que des découvertes de manuscrits combleront sans doute un jour. Rappelons aussi que nous avons retrouvé un formalisme identique a celui de la <tpercussion » aveclo cuivre blasonné, chez les Haida, v.p. h. r p. 124, n. 5). (3) V. plus haut observations sur le nexum.

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FORMB DE ARCHAÏQUE t'ÉCHANGE

vendiito(1) correspond à deux actes séparés ou &un si Yemptio seul. On le voit, nous fournissonsune autre raison de dire que c'est deux qu'il faut compter, bien qu'ils puissent se suivre presque immédiatementdans la vente au comptant. Demême que dans les droits plus primitifs, il y a le don, puis le don rendu, de même il y a en droit romain ancien la mise en vente, puis le paiement. Dans ces conditions il n'y a aucune difficultéà comprendre tout le système et même en plus la stipulation (2). En effet, il suffit presque de remarquer les formulessolennelles dont on s'est servi celle de la mancipatio, concernant le lingot d'airain, cellede l'acceptation de l'or de l'esclave qui se rachète (3) (cet or « doit être pur, probe, profane, à lui », ptiri, probi,profani, «ut) elles sont identiques. De plus, elles sont toutes les deux des échosde formulesde la plus vieille emptio, celle du bétail et de l'esclave, qui nous a été conservéesous sa formedu ju» civile(4). Le deuxièmedétenteur n'accepte la chose qu'exempte do vices et surtout de vices magiques; et il ne l'accepte que parce qu'il peut rendre ou compenser, livrerle prix. A noter, les expressions reddit pretium,reddere,etc., où apparaissent encore le radical dore (5). D'ailleursFestus nous a conservé clairement le sens du terme «mère(acheter)et même de la forme de droit qu'il exprime. Il dit encore abemito significat demitotel aulerlo-,emereenimantiqui » ditr1bant ro accipere (s. v. abemito)et il revient ailleurs sur ce p sens: « Emere quod nunc est mercari antiqui accipiebant pro snmere» (s. v. emere),ce qui est d'ailleurs le sens du mot indoeuropéen auquel se rattache le mot latin lui-même. Emere, «'est prendre, accepter quelque chose de quelqu'un (6). L'autre terme de l'emptio venditio semble également faire résonner une autre musique juridique que celle des prudents Romains(7),pour lesquelsil n'y avait que troc et donation quand il n'y avait pas prix et monnaie, signes de la vente. Vendere, originairement venum-dare, est un mot composé d'un type archaïque (8), préhistorique. Sans aucun doute tl comprend nettement un élément dare, qui rappelle le don et la transmission. Pour l'autre élément, il semble bien emprunter un terme indoeuropéen qui signifiait déjà non pas la vente, mais le prix de t. (1) Cuq,Institutionsuridiquesdes Romaine, II, p. 454. j V. plushaut. La slipulalio, 'échange deux partiesdu bdton, des (2) l non pas seulementà d'anciensgages, mais à d'anciens correspond dons supplémentaire*. (3) Festus (ad manumissio), noxis (4) V. Varron,de re rusiica 2, 1, 15j 2, 5; 2, 5, 11 Banoa, etc. «oluto», Noteraussilesexpressions mutuidatio,etc. En fait, lesRomains (5) n'avaient pas d'autre mot que dare donner, pour désignertous ces actes qui consistent ansla traditio. d (6 Walde,ib., p. 253. (7 Dig. XVIII, I, – 33, Extraitsde Paul.. (8) Sur les mots de ce type, v. Krnout, Credo-Craàdhâ (Mélanges E SylvainLèvi,1911). ncoreun cas d'identité,commepour reset tant d'autresmots,desvocabulaires et juridiques italo-celtiques indoiraniens. lesformes do tousces mots tradm, reddere. Remarquons archaïques

SURVIVANCES

DE cas

PRINCIPES

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vente dnnj,sanekrit vastuih, que Hirn (1) a rapproché d'ailleurs d'un mot bulgare qui signifie dot, prix d'acbat de la femme,

Autres

droits

indo-européens

Ces hypothèses concernant le très ancien droit, romain sont plutôt d'ordre préhistorique. Le droit et la morale et l'économie des Latins ont dû avoir ces formes, mais elles étaient oubliées quand leurs institutions sont entrées dans l'histoire. Car ce sont justement les Romains et les Grecs (2), qui, peutêtre à la suite des Sémitesdu Nord et de l'Ouest (3) ont inventé la distinction des droits personnels et des droits réels,séparéla ventedu donet de l'échange, isolél'obligationmoraleet le contrat, et surtout conçu la différencequ'il y a entre des rites, desdroitset des intérêts. Ce sont eux qui, par une véritable,grande
Il est même possible que le très vieux terme de « licitatio » conserve un souvenir do l'équivalence de la guerre et de la vente (à l'enchère) « Licitati in mercandosive pugnando contendentet*dit encore Festus ad verb. Licitali; comparez l'expression tlingit, kwakiutl « guerre de propriété» cf. plus haut, p. 97, n. 2, pour des enchères et des potlatch. (2) Nous n'avons pas suffisamment étudié le droit grec ou plutôt les survivances du droit qui a dû précéder les grandes codifications des Ioniens et des Doriens, pour pouvoir dire si vraiment les différents peuplesgrecsont ignoréou connu cesrèglesdu don. Ilfaudrait revoir toute une littérature à propos de questions variées dons, mariages, gages, (V. Gernet, 'Efréa», Revue des Études Grecques,1917 cf. Vinogradoit, Outlines o/ OieHisiory o/ Jurisprudence, II, p. 235), hospitalité, intérêt et contrats, et nous ne retrouverions encore que des fragments. En voici cependant un Aristotc, Éthique à Nicomaqm 1123 a 3, à propos du citoyen magnanime et de ses dépenses publiques et privées, do ses devoirs et de ses charges, mentionne les réceptions d'étrangers, les ambassades, xn\ iuftài xtù eb-riSwftàc,comment ils dépensent sic Ta xoivfE, il ajoute Ta 8k dupa ioï{ ivaOrJiwwriv tt 8|ioiov. et !yet «Les dons ont quelque chose d'analoguo aux consécrations» (cf. p. h., p. 99, n. 1, Tsimshian). Deux autres droits indo-européens vivants présentent des institutions de ce genre Albanais et Otsétien. Nous nous bornons à référer aux lois ou décrets modernes qui prohibent ou limitent chez ces peuples les excès des dilapidations en cas de mariage, mort, otc., ex. Kovaleroki, Coutume contemporaineet Loi ancienne, p. 187, n. (3 On sait que presque toutes les formules du contrat sont attestées par les papyrus aramatques des Juifs do Philao en Egypte, v* siècle avant notre ère. V. Cowloy,Aramaie Papyri, Oxford, 1923.On connaît aussi les travaux d'Unguad sur les contrats babyloniens (v. Année, XII, Huvelin, p. 508. et Cuq, Étudel sur les contrat* de l'époque de la i"> Dynastie babylonienne.{Nouv.Rev. Hitt, du Dr., 1910.)

ib., (1)V.Waldc, «.v.vendere.

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FORME ARCHAÏQUE DE l/ÉCHANGE

et vénérablerévolutionont dépassé toute cette moralité vieillie et cette économie du don trop chanceuse, trop dispendieuseet trop somptuaire, encombrée de considérations de personnes, incompatible avec un développementdu marché, du commerceet de la production, et au fond, à l'époque, antiéconomique. De plus, toute notre reconstitution n'est qu'une hypothèse vraisemblable. Cependant son degré de probabilité s'accroît en tout cas du fait que d'autres droits indo-européens,des droits véritables et écrits, ont sûrement connu, à des époques encore historiques, relativement proches de nous, un système du genre de celui que nous avons décrit dans ces sociétés océaniennes et américaines qu'on appelle vulgairement primitives et qui sont tout au plus archaïques. Nous pouvons donc généraliser avec quelque sécurité. Les deux droits indo-européens qui ont le mieux conservéces traces sont le droit germanique et le droit hindou. Ce sont aussi ceux dont nous avons des textes nombreux. II
DROIT HINDOU CLASSIQUE (1)

Théorie udon d
N. B. – 11y a, à se servir des documents hindous juridiques, une difficulté assez grave. Les codes et les livres épiques qui les valent en autorité ont été rédigés par les brahmanes et, on peut (1) Le droit hindou ancien nous est connu par deux séries de recueils de rédaction assez tardive par rapport au reste des Écritures. La plus ancienne série est constituée par les Dharinatutra auxquels Bühler assigne une date antérieure au Bouddhisme (Sacred Lawa dans Sacred Book»ofthe Ea»t, Intr.). Maisil n'est pas évident qu'un certain nombre de cessulra – sinon la tradition sur laquelle ils sont fondés – ne datent pas d'après le bouddhisme. En tout cas, ils font partie de ce que les Hindous appellent la Çruli, la Révélation. L'autre série est oelle de la smtti: la Tradition, ou des Dharmaçaatrà Livres de la Loi dont le principal est le fameux code de Manu qui, lui, est à peine, postérieur aux sutra. Nous nous sommes cependant plutôt servi d'un long document

SURVIVANCES

Dn CES PHINC1PE8

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le dire, sinon pour eux, du moins à leur profit à l'époque même de leur triomphe (1). Ils ne nous montrent qu'un droit théorique. Ce n'est donc que par un effort de à l'aide des nom. breux aveux qu ils contiennent, reconstitution, que nous pouvons entrevoir ce qu'étaient le droit et l'économie des deux autres castes, toatritta et vaiçya. En 1 espèce, la théorie, « la loi du don » que nous allons décrire, le danadkarma, ne s'applique réellement qu'aux brahmanes, à la façon dont ils le sollicitent, le reçoivent. sans le rendre autrement quepar leurs services religieux, et aussi à la façon dont le don leur est dû. Naturellement, c'est ce devoir de donner aux brahmanes qui est l'objet de nombreuses prescriptions H est probable que de tout autres relations régnaient entre gens nobles, entre familles princières, et, à l'intérieur des nombreuses épique lequel a, dans la tradition brahmanique, une valeur de amrti S.ffW?.» dltlon ot loi enseignée). XIII du Mahabharata) est bien autrement VAmtçasanapamm (Livre sur la moralo don que les livres de loi. D'autre part, il a explicite valeur et il a du autant de la même inspiration que ceux-ci.En particulier. il semble la basede sa qu'à rédaction, il y a la même tradition do l'école brahmanique des Monava que celle sur laquelle s'appuie le Code de Manu lui-mémo (V.Bûlilcr The LawsolManu, in Sacred Baoks ofthe East, p. LXX sq.). D'ailleurs on dirait que ce parvan et Manu se citent l'un l'autre. En tout cas, ce dernier document est inappréciable. Livre énorme d'une énorme épopée du don, dana-dharmakathanam, comme dit le commentaire, auquel plus du tiers du livre, plus do quarante «leçons sont consacrées.» Do plus, ce livre est extrêmement l'Inde. Le poème raconte comment il fut lécité de populaire dans façon tragique à Yudhwtfura, le grand roi, incarnation de Dharma, la Loi, par le grand Roi-voyant Bhisma, couché sur son lit de flèches,au moment de sa mort. Nous le citons dorénavant ainsi Anut., et indiquons en général les deux références n" du vers, et n« du vers para<%aya. Les caractères de transcription sont remplacés par les caractères d'italiques (1) Il est évident a plus d'un trait que, sinonles règles, au moins les rédactions des castra et des épopées sont postérieures à la lutte contre le bouddhismo dont ils partent. Ceciest en tout cas certain pour lUnueaêanaparvan qui est plein d'allusions à cette religion. (V. en particulier lAdhy&ya 120.) Pout-Ôtro môme – tant la date des rédactions définitives peut être tardive – pourrait-on trouver une allusion au christianisme précisément à propos de la théorie des dons, dans le même parvan (adhyaya, 114, vers 10), où Vyasa ajoute «Telle est la loi enseignée avec subtilité (nipunena, Calcutta) (naipunena, Bombay) »: s « qu ne fasse pas à autrui ce qui est contraire à son moi, voilà le dharma (la loi) résumé«(vers 5673).Mais d'autre part, il n'est pas impossible quo les brahmanes, ces faiseurs de formules et aient pu arriver par eux-mêmes à une pareillo invention. Enproverbes fait lo vers précédent (vers 9 = 5672) a uno allure profondément brahmanique, «Tel autre se guide par lo désir (et se trompe). Dans le refus et dans le don, dans le bonheur et dans le malheur, dans le plaisir ot le déplaisir c est en rapportant à soi son moi) (les choses) (à que l'homme les mesure, etc. ». Le commentaire do Nilakantta est formel et bien original, non chrétien « Comme quelqu'un se conduit vis-à-vis des autres, ainsi (se conduisent les autres vis-à-vis de lui). C'est en sentant comment on accepterait soi-même un refus après avoir sollicité. etc., >qu'on voit » ce qu'il faut donner. a

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FORME

ARCHAÏOUK DE l'éCHAKCE

castes et races, parmi les gens du commun. Nous les devinons à peine. Mais il n'importe. Les faits hindous ont une dimension considérable. L'Inde ancienne, immédiatement après la colonisation aryenne, était en effet doublement un pays de potlatch (1). D'abord, le potlatch se retrouve encore dans deux très grands groupes qui étaient autrefois beaucoup plus nombreux et ont formé te substrat d'une grande partie de la population de l'Inde les tribus de l'Assam (thibéto-birmanes) et les tribus de souche raunc/u (austro-asiatiques). On a même le droit de supposer que la tradition de ces tribus est celle qui a subsisté dans un décor brahma. nique (2). Par exemple, on pourrait voir les traces (3) d'une institution comparable à i'inajok batak et aux autres principes d'hospitalité malaise dans les règles qui défendent de manger sans avoir invité l'hôte survenu & mange du poison halahalah, il (celui qui mange) sans participation do son ami ». D'autre part, des institutions de même genre sinon de même espèce ont laissé quelques traces dans le plus ancien Veda. Et comme nous les retrouvons dans presque tout le monde indo-curopéen (4), nous avons des raisons de croire que les Aryens les apportaient, eux aussi, (1) Nous ne voulons pas dire que, dés une époque très ancienne, celle de la rédaction du Kg Veda, los Aryas arrivés dans l'Inde du NordEst n'ont pas connu le marché, le marchand, le prix, la monnaie, la vente (v. Zimmern, AltindischeaLeben, p. 257 et suiv.) Rg Veda, IV, 24, 9. Surtout YAUiarvuVeda est familier avec cette économie. Indra lui-même est un marchand. (Hymne, III, 15, employé dans Kauçika-sulra, VII, 1, VII, 10 et 12, dans un rituel d'homme allant à une vente. V. cependant dlutnada,ib., v. 1 et vujin, épithèto d'Indra, f6.L Nous ne voulons pas dire non plus que le contrat n'ait eu dans l'Inde que cette origine, partie réelle,partie personnelle et partie formelle do. la transmission des biens, et que l'Inde n'ait pas connu d'autres formes d'obligations, par exemple le quasi-délit. Nous ne cherchons à démontrer que ceci la subsistance, à côté de ces droits, d'un autre droit, d'une autre économie et d'une autre mentalité. comme il y en a encore dans les (2) En particulier il a dû y avoir et nations aborigènes – des prestations totales de clans et do tribus villages. L'interdiction faite aux brahmanes (Vaswf/ja,14, 10 et Gautama, XIII, 17 Manu, IV, 217) d'accepter quoi que ce soit « de multitudes » et surtout de participer à un festin offert par elles, vise sûrement des usages de ce genre. (3) Amif, vers 5051, et vers 5045 (=> Adh. 104, vers 98 et 95) t < qu'il ne consomme pas de liquide dont l'essence est Me. ni sans on faire le don à celui qui est assis à table avec lui » (commentaire et qu'il a fait asseoir et qui doit manger avec lui). (4) Par exomple l'adanom, don que font les amis aux parents du jeune tonsuré ou du jeune initié, à la fiancée et au fiancé,etc. ostidentique, mémo dans le titre au « gabenv, germanique dont nous parlons plus loin. (V. les grliyasutra (rituels domestiques), Oldenberg, Sacred Booh à l'index sous ces divers titres). Autre exemple, l'honneur qui provient des cadeaux (do nourriture) Anitç., 122, vers 12, 13 et 14 « honorés, ils honorent eux décorés, ils décorent « C'est un donateur ici, là, dit-on », do toutes parts il est glorifié » (Anuç., vers 5850).

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dans l'Inde (1). Les deux courants ont sans doute conflué à une époque que l'on peut presque situer, contemporaine des parties postérieures du Veda et de la colonisation des deux grandes plaines des deux grands fleuves, l'Indus et le Gange. Sans doute aussi ces deux courants se renforcèrent l'un l'autre. Aussi, dès que nous quittons les temps védiques de la littérature, trouvonsnous cette théorie extraordinairement développée comme ces usages. Le Mahabharata eut l'histoire d'un gigantesque potlatch jeu de dés des Kauravas contre les Vamkv&s tournois et choix de fiancés par Draupadi, sœur et épouse polyandre des Pandavas (2). D'autres répétitions du même cycle légendairese rencontrent parmi les plus beaux épisodes de l'épopée, par exemple le roman de Nala et de Damayanti raconte, comme le Mahubharata entier, la construction d'assembléo d'une maison, un jeu de dés, etc. (3). Mais tout est défiguré par la tournure littéraire et théologique du récit. D'ailleurs, notre démonstration actuelle ne nous oblige pas à doser ces multiples origines et à reconstituer hypothétiquement (1) Une étude étymologique et sémantique permettrait d'ailleurs d'obtenir ici des résultats analogues a ceux que nous avons obtenu à propos du droit romain. Les plus vieux documents védiques fourmillent do mots dont les étymologies sout encore plus claires quo celles des termes latins et qui supposent tous, même ceux qui concernent le marché et la vente, un autre système oû des échanges, des dons et des paris tenaient lieu des contrats auxquels nous pensons d'ordinaire quand nous parlons do ces choses. On a souvent remarqué l'incertitude (d'ailleurs générale dans toutes les langues indo-européennes), des sens du mot sanscrit quo nous traduisons par donner da et de ses dérivés infinimont nombreux. Ex. ada, recevoir, prendre, etc. Par exemple encore, choisissons même les deux mots védiques qui désignent le mieux l'acte technique de la vente ce sont: parada çulkaya, vendre à un prix, et tous les mots dérivés du verbe pan, ex. pani, marchand. Outre que parada comprend da, donner, çutka qui a vraiment le sens technique du latin pretium, veut dire bien autre chose il signifie, non seulement valeur et prix, mais encore prix du combat, prix de la fiancée, salaire du service sexuel, impôt, tribut. Et pan qui a donné, dfis le Hgveda, le mot pani (marchand, avare, cupide, et un nom d'étrangers), et le nom de la monaio, pana (plus tard le fameux kerimpana), etc., veut dire vendre, aussi bien que jouer, parier, so battre pour quelque chose, donner, échanger, risquer, oser, gagner, mottre en jeu. De plus il n'est sans doute pas nécessaire de supposer que pan, honorer, louor, apprécier, soit un verbe différent du premier. Pana, monnaie, veut dire aussi bien la chose quo l'on vend, le salaire, l'objet du pari et du jeu, la maison do jeux et même l'auberge qui a remplacé l'hospitalité. Tout ce vocabulaire lie des idées qui ne sont liées que dans le potlatch tout décèle le système originel dont on s'est servi pour concevoir le système ultérieur de la vente proprement dite. Maisne poursuivons pas cette tentative de reconstruction par étymo» logie. Elle n'est pas nécessaire dans le cas de l'Inde et nous mènerait loin, hors du monde indo-européen sans doute. (2) Y. résumé de l'épopée dans Mhbh. Adiparvan. lect. 6. (3) V. par ex. Ja légende de Harieandra, Sablmparvan, Malibh.T livre II, lect. 12 autre ex., ï'jrala Parvan, lect, 72.

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DE L'ÉCHANGE

le système complet. (1) De même, la quantité des classes qui y étaient intéressées, l'époque où il fleurit n'ont pas besoin d être très précisées dans un travail de comparaison. Plus tard, pour des raisons qui ne nous concernent pas ici, ce droit disparut, sauf en faveur des brahmanes; mais on peut dire qu'il fut certainement en vigueur, pendant six à dix siècles, du vm" siècle avant notre ère au deux ou troisième après notre ère. Et cela suffit l'épopée et la loi brahmanique se meuvent encore dans la vieille atmosdes phère les présents y sont encore obligatoires, les choses y ont vertus spéciales et font partie des personnes humaines. Bornonsnous à décrire ces formes de vie sociale et à étudier leurs raisons. La simple description sera assez démonstrative. dans cette sa récompense La chose donnée produit vie et dans l'autre. Ici, elle engendre automatiquela même chose qu'elle (2) elle ment pour le donateur elle se reproduit n'est pas perdue, là-bas, c'est la La nourrimême chose augmentée que l'on retrouve. en ce ture donnée est de la nourriture qui reviendra la même, c'est de la nourriture, au donateur monde et c'est encore de la nourpour lui dans l'autre monde la même, dans la série de ses renaissances (3) riture, (1) Il faut convenir que, sur le sujet principal de notre démonstration, l'obligation de rendre, nous avons trouvé peu de faits dans le droit hindou, sauf peut-être Manu, VIII, 213. Mêmele plus clair consiste dans la règle qui l'interdit. Il semble bien qu'à l'origine, le çraddha funéraire, le repas des morts que les brahmanes ont tant développé, était une occasion de s'inviter et de rendre les invitations. Or, il est formellement défendu do procéder ainsi. Anuç., vers 4311, 4315= XIII, Lect. 90, v. 43 sq. « Celui qui n'invite que des amis au çraddha no va pas au ciel. Il ne faut inviter ni amis ni ennemis, mais des neutres, etc. Le salaire des prêtres offert à des prêtres qui sont des amis porte le nom de démoniaque» (piçnca), v. 4316. Cette interdicton constitue sans doute une véritable révolution par rapport à des usages courants. Même le poète juriste la rattache à un moment et à uno école déterminés Waikhaaasa Çruti, ib., vers 4323 » Lect. 90, vers 51). Les malins brahmanes ont on effet chargé les dieux et les mânes de rendre les présents qu'on leur fait a eux. Le commun desmortels sans nul doute continua à inviter ses amis au repas funéraire. Il continue d'ailleurs encore actuellement dans l'Inde. Le brahmane, lui, ne rondait, n'invitait et m6m«, au fond, n'acceptait pas. Cependant ses codes nous ont gardé as de documents pour illustrer notre cas. (2) Vas. Dh. su. XXIX, 1, 8. 9. 11 à 19 «= Manu IV, 229 sq. Cf. Anuç,, toutes les lectures do 64 à 69 (avec citations de Paroçara). Toute cette partie du livre semble avoir pour base une sorte de litanie elle est à moitié astrologique et débute par un danakalpa, loct. 64, déterminant les constellations sous lesquelles il faut que ceci ou cela soit donné par tel ou tel, à tel ou tel. (3) Anuç., 3212 même celle qu'on ollre aux chiens et au çudra, &«celui qui cuit pour lo chien », [susqui cuit le chien] çvaptka. (=» Lect. 63 vers 13. Cf. ib., vers 45 « v. 8243, 3248).

SURVIVANCES DE CES PRINCIPES

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l'eau, les puits et les fontaines qu'on donne assurent contre la soif (1) les vêtements, l'or, les ombrelles, les sandales qui permettent de marcher sur le sol brûlant, vous reviennent dans cette vie et dans l'autre. La terre dont vous avezfait donationet qui produit ses récoltes pour autrui fait cependant croître vos intérêts dans ce monde et dans l'autre et dans les renaissancesfutures. « Commede la lune la croissances'acquiert de jour en jour, de même le don de terre une fois fait s accroîtd'année en année (de récolte en récolte)(2)». La terre engendre des moissons, des rentes et des impôts, des mines, du bétail. Le don qui en est fait enrichit de ces mêmes produits le donateur et le donataire (3). Toute cette théologiejuridico-économiquee développe n magnis e sentences à l'infini, en centons versifiés sans fiques nombre, et ni les codesni les épopéesne tarissent à ce sujet.
La terre, la nourriture, tout ce qu'on donne, sont d'ailleurs ce sont des êtres vivants avec personnifiées, et qui prennent qui on dialogue part au contrat. Elles veulent être données. La terre parla autrefois au héros solaire, à Rama, fils de Jamadagni et son chant, il la donna toute entière quand il entendit

(1) V. les principes généraux sur la façon dont on retrouve les choses données dans la série des renaissances (XIII. Lect. 145, vers 1-8, vers 23 et 80). Les sanctions concernant l'avare sont exposées dans la même lecture, vers 15 à 23. En particulier, il « renatt dans une famille pauvre ». (2 Arntf., 3135. Cf., 3162 (= Lect. 62, vers 33, 90). (8 Vers 3162 (<= ib., vers 90). (4 Au fond, tout ce parvan, ce chant du Mahabharnta est une réponse à la question suivante Comment acquérir la Fortune, Çri déesse instable ? Une première réponse est que Çri réside parmi les vaches, dans leur bouse et leur urine, où les vaches, ces déesses, lui ont permis de résider. C'est pourquoi faire don d'une vache assure le bonheur (Lect. 82; V. plus loin, p. 148, n. 3). Une seconde réponse fondamentalement hindoue, et qui est mêmela base de toutes les doctrines morales de l'Inde, enseigne que le secret de la Fortune et du Bonheur c'est (Leet. 163) de donner, de ne pas garder, de ne pas rechercher la Fortune, mais de la distribuer, pour qu'elle vous revienne, en ce monde, d'elle-même, et sous la forme du bien que vous avez fait, et dans l'autre. Renoncer à soi, n'acquérir que pour donner, voilà la loi qui est celle de la nature et voilà la source du vrai profit (Vers 5657 = Lect. 112, vers 27) Chacun doit rendre ses jours fertiles en distribuant des aliments ».

to

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FORME AnCHAlQVB »B

t'ÉCnANCE

au rsi Kaçyapa lui-même elle lui disait (1) en son langage, sans doute antique
Reçois moi (donataire) donne-moi (donateur) me donnant tu m'obtiendras à nouveau. brahcette fois un langage et elle ajoutait, parlant et dans « dans ce monde un peu plat manique ce qui est donné est acquis à nouveau ». l'autre, Un très vieux code (2) dit que Anna, la nourriture le vers suivant déifiée elle-même, proclama « Celui qui sans me donner aux dieux, aux mânes, à ses serviteurs et à se» hôtes, (me) consomme préparée, et, dans sa folie, (ainsi) avale du poison, je le consomme, je suis sa mort. « Mais à celui qui offre l'agnihotra, accomplit le vaiçvadeva (3), ce et mange ensuite – en contentement, en pureté et en foi qui reste après qu'il a nourri ceux qu'il doit nourrir, pour celui-là, » je deviens de l'ambroisie et il jouit de moi. d'être de la nourriture Il est de la nature partagée son essence », ne pas en faire part à autrui c'est « tuer Telle est c'est la détruire pour soi et pour les autres. à la fois, et idéaliste matérialiste l'interprétation, et de de la charité a donnée que le brahmanisme (4). La richesse est faite pour être donY hospitalité (1) Le vers 3136 (= Lect. 62, vers 34) appelle octte stance une gàfAa. Elle n'est pas un çloka elle provient donc d'une tradition ancienne. De plus, jo le crois, le premier demi-vers mmevadatlha, mam daltha, Leot. 62, vers 35), peut fort mam datlva mwmevapgyaya (vers 3137 *=> l'isole par avance (=>Leet bien s'isoler du second. D'ailleurs le vers 3132 62, vers 30). Comme une vache court vers son veau, ses mameltas le donapleines laissant tomber du lait, ainsi la terre bénio court vers teur de tcrrea. » (2) Baudhayana Dh. su. 11, 18, contemporain évident non seulement de ces règles d'hospitalité, mais encore du Culte de la Nourriture, dont on peut dire qu'il est contemporain des formes postérieures de la religion védique et qu'il dura jusqu'au Vishnuforoe, ou il a été intégré. (3) Sacrifices brahmaniques de l'époquo védique tardive. Cf. Baudh. Dh. «u, 11, 6,41 et 42. Cf. TaiUiriya hranyaka, VIII, 2. ~(4) Toute la théorie est exposée dans le fameux entretien entre le rsi Maitroya et Vyasa, incarnation de K/*na dvaipoyana lui-même [Anuf. XIII, 120et 121). Tout cet entretien où nous avons trouvé trace de la lutte du brahmanisme contre le bouddhisme v. surtout vers 5802 («= XIII,120, vers 10) doit avoir ou une portée historique, et (aire allusion à une époque où le krishnafsme vainquit. Maisla doctrine qui est enseignée est bien celle de l'ancienne théologie brahmanique et de l'Inde.» peut-être même celle de la morale nationale la plus ancienne d'avant les Aryens.

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née.S'il n'y avait pas de brahmanes pour la recevoir, « vaine serait la richessedes riches » (1).
Celui qui la mange sans savoir tue la nourriture te tue (2). et mangée elle

L'avarice interrompt lecercledu droit, des mérites, des nourritures renaissant perpétuellement les unes des autres (3). D'autre part, le brahmanisme a nettement identifié dans ce jeu d'échanges,aussi bien qu'à proposdu vol, la propriété à la personne. La propriété du brahmane, c'est le brahmane lui-même. Lavache ubrahmane, estunpoison, serpent enimeux, d elle un v dit déjà le Vedades magiciens(4). Le vieux code de Baudhayana (5) proclame « La propriété du brahmane tue (le coupable)avec les filset les petits-fils; le poison n'est pas (du poison) la propriété du brahmane est appelée du poison (par excellence) ». Elle contient en elle-mêmesa sanction parce qu'elle est elle-même qu'il y a de terrible dans le brahmane. ce II n'y a même pas besoin que le vol de la propriété du brahmane soit conscient et voulu. Toute une
(2) Ib., vers 5832 (= 121, vers 12) II faut tire annota avec l'édition de Calcutta et non arthatn (Bombay). Le deuxième demi-vers est obscur et sans doute mal transmis. Il signifia cependant quelque chose. « Cette nourriture qu'il mange, co en quoi elle est une nourriture, il en ost le meurtrier qui est tué, l'ignorant ». Los deux vers suivants sont encore énigmatiques, mais expriment plus clairement l'idée et font allusion à une doctrine qui devait porter un nom, celui d'un rst vers 5834 a ib., 14),« le sage, le savant, mangeant de la nourriture, la fait renattre, lui, maître – et à son tour, la nourriture le faitrenattre» (5863).a Voilà le développement (des choses). Car ce qui est le mérite du donnant est le mérite du recevant (et vice versa), car ici, il n'y pas qu'une roue allant d'un seul côté ». La traduction de Protâp (Mahabhârata) est tris paraphrasée, mais elle est fondée ici sur d'excellents commentaires et mériterait d'être traduite (sauf une erreur qui la dépare wata janayaii vers 14 c'est la nourriture et non la progéniture qui est reproerêée) Ci, = Kp. dh. su,, il, 7 et 8. « Celui qui mango avant son hôte détruit la nourriture, la propriété, la descendance, le bétail, le mérite de sa famille >. (8) V. p. h., p. 145, n. 1. (4) Atharvaveda,V. 18, 3 of.,ib., v. 1e, 10. (5 1, 5 et 16. (Cf., plus haut l'aaerna auctoritas de la m volée).

5881 vers (1)/».,vers («lect.121, 11).

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FORME ARCHAÏQUE DE L'ÉCHANGE

« lecture» denotre Parvan (1), de la sectiondu Mahabharata qui nous intéresse le plus, raconte comment Nrga, roi des Yadus fut transformé en un lézard pour avoir, par la faute de ses gens, donné à un brahmane une vache qui appartenait à un autre brahmane. Ni celui qui 1a reçue de bonnefoi ne veut la rendre, pas mêmeen échangede cent milleautres elle fait partie de sa maison, elle est des siens auxlieux auxtemps, et elleestbonne Elleest adaptée laitière, et trèsattachée. laitestdoux, précieuxpermaSon bien et paisible nentdansmamaison 3466). (vers u Elle(cette n q vache) ourrit n petitenfantà moi uiestfaible et sevré.Ellene peutêtredonnée moi. (vers 3467). par Ni celui à qui elle fut enlevée n'en accepte d'autre. Elle est la propriété des deux brahmanes, irrévocablement. Entre les deux refus, le malheureuxroi reste enchanté pour des milliers d'années par l'imprécation qui y était contenue (2). Nulle part la liaison entre la chose donnée et le donateur, entre la propriété et le propriétairen'est plus étroite que dans les règles concernant le don de la vache (3). Elles sont illustres. En les observant,en se nourrissant d'orge et de bousede vache,en se couchant à terre, le roi Dharma (4) (la loi), Yudhistàira, lui-même, le héros principal de l'épopée, devint un « taureau entre les rois.Pendant trois jours et trois nuits, le propriétaire de la vache l'imite et observe le « vœu de la vache »(5). Il se nourrit exclusivement est 70. vient dudon (1)Leot. Elle àpropos desvaches lerituel (dont donné ans d laLect. 9). 6 « tue comme la

(2) Vers 14-et suiv. La propriété du brahmane vache du brahmane (tue) Nrga », vers 3462 (= ib. 33). (Cf. 3519 – Lee. 71, vers 36). (3) Anuç. Lect. 77, 72 Lect. 76. Ces règles sont relatées avec un luxe de détails un peu invraisemblable et sûrement théorique. Le rituel est attribué à une école déterminée, celle de Brbaspoti (Lect. 76). Il dure trois jours et trois nuits avant l'acte et trois jours après dans certaines circonstances, il dure mSme dix jours. (Vers3582 «= lect. 71, 49 vers 3597 «= 73, 40 3517 « 71,32.) (4) Il vivait dans un constant « don de vaches » (gavampradana), vers 3695<=• leet. 76, vers 30. (5) Il s'agit ici d'une véritable initiation des vaches au donateur et du donateur aux vaches c'est une espèce de mystère, « upauilesu gosu », vers 3667 (= 76, vers 2).

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des « sucs de la vache » eau, bouse, urine, pendant une nuit sur trois. (Dans l'urine réside Çri ellemême, la Fortune.) Pendant une nuit sur trois, il couche avec les vaches sur le sol, comme elles, et, ajoute le commentateur, « sans se gratter, sans tracasserlavermine»,s'identifiant ainsi,«enâme unique, à elles»(1). Quand il est entré dansl'étable, les appelant de noms sacrés (2), il ajoute « la vache est ma mère, le taureau est mon père, etc. » II répétera la première formule pendant l'acte de donation. Et voicile momentsolenneldu transfert. Aprèslouanges des vaches, le donataire dit
Celles que vous êtes, celles-là je le suis, devenu en ce jour de votre essence, vous donnant, je me donne (3) (vers 3676). Et le donataire (4) dit en recevant (faisant le pratigrahana)

Mues (transmises) en esprit, reçues en esprit, glorifiez-nous nous deux, vous aux formes de Soma (lunaires) et d'Ugra (solaires) (vers 3.677) (5).

du droit nous principes brahmanique certaines des coutumes étrangement polyrappellent mélanésiennes et américaines nésiennes, que nous avons décrites. La façon de recevoir lo don est curieusement analogue. Le brahmane a un orgueil invinil refuse d'avoir cible. D'abord, affaire en quoi que (1) C'est en môme temps un rituel purificatoire. Il se délivre ainsi de tout péché. (Vers 3673 =* Ject. 76, vers 8). (2) Samanga (ayant tous ses membres), Bahula (largo, grasse), vers 3670 (cf. vers 6042, jos vaches dirent a Bahula, Samanga. Tu es sans crainte, tu es apaisée, tu es bonne amie >). L'épopée n'oublie pas do mentionner que ces noms sont ceux du Veda, de la Çruti. Les nom sacrés en effet se retrouvent dans Atharvaveda,V. 4,18, vers 3 et vers 4. (3) Exactement « donateur de vous, je suis donateur de moi ». (A) L'acte de saisir Je mot. est rigoureusement équivalent d'aciake, cipere, >.«|»îscv«iv, etc. Le rituel prévoit qu'on peut offrir des « vaches en gâteau de (5) sésame ou de beurre rance » et également des vaches « en or, argent ». Dans ce cas elles étaient traitées comme de vraies vaches, cf. 3523, 8839. Les rites, surtout ceux delà transaction, sont alors un peu plus perfectionnés. Des noms rituels sont donnés à ces vaches. L'un d'eux veut dire a la future >. Le séjour avec les vaches, « lovécu des vaches », est encore aggravé.

D'autres

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Dn L'ÉCHANGE

ce soit avec le marché. Mêmeil ne doit accepter rien qui en vienne (1). Dans une économienationale où il y avait des villes, des marchés, de l'argent, le brahmane reste fidèleà l'économieet à la morale des anciens pasteurs indo-iraniens et aussi à celle des agriculteurs allogènes ou aborigènes des grandes plaines. Mêmeil garde cette attitude digne dunoble (2) qu'on offenseencoreen le comblant (3). Deux « lectures » duMahabharata racontent comment les sept rsi, les grands Voyants, et leur troupe, en temps de disette, alors qu'ils allaient manger le corps du fils du roi Çibi,refusèrentles cadeauximmenseset même les figues d'or que leur offrait le roi Çaivya Vrsadarbha et lui répondirent 0 roi,recevoir desroisest au début umiel,à la findu poison d 4459= Lcct.93.v. 34). (v. Suivent deux séries d'imprécations. Toute cette théorie est mêmeassez comique.Cette caste entière, qui vit dedons,prétend refuser(4).Puiselle transige les et accepte ceux qui ont été offerts spontanément (5). Puis elle dresse de longues listes (6) des gens de qui, des circonstancesoù, et des choses(7) qu'on peut accepter, jusqu'à admettre tout en cas de famine (8), à condition, il est vrai, de légèresexpiations (9). C'est que le lien que le donétablit entre le donateur et le donataire est trop fort pour les deux. Comme dans tous les systèmes que nous avons étudiés < s et La (1)Ap. ». u.1,17 14,Manu86-95. brahmane vend» X, peut cequin'apasétéaehet6. Ap.dh.m.,1, 19,11. Cf.
(2) Cf. p. h., p. 51, n. 2; p. 66, n. 2. Mélanésie, Polynésie p. 1. (Germanie), p. 157,n. 1 Ap. rf/i.su. [i, 18,1. Gautama Dh. su. XVII, 3. (3) Cf. Anuç., Lcct. 93 et 94. (4) Ap. dli. su. 1, 19 et 13, 3, où est cité Kanva, autre école brahmanique. (5) Manu, IV, p. 233. (6) Gautama dh. «u., XVII, 6, 7. Manu IV, 253. Liste des gens de qui le brahmane ne peut accepter. Gautama,XVII, 17. Cf. Manu, IV, 215 à 217. (7) Liste des chosesqui doivent être refusées. Ap. 1. 18. 1; Cautanra, XVII. Cf. Manu IV, 247 à 250. (8) Vdir toute la Leet. 136 de VAnuf. Cf. Manu IV, p. 250 X, p. 101, 102. Ap. dh., au. 1, 18, 5-8 14-15 Gaut., VII, 4, 5.

dh.tu.,11, des i=(9)Baudh.58. 5,8 IV,2,5:Larécitation Toratsamand» Hgveda, IX,

SUaVIVANCES

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précédemment,et même encore plus, l'un est trop lié à l'autre. Le donataire se met dans la dépendance du donateur (1). C'est pourquoi le brahmane ne doit pas « accepter » et encore moins solliciter du roi. Divinité parmi les divinités, il est supérieur au roi et dérogerait s'il faisait autre chose que prendre. Et d'autre part, du côté du roi, la façon de donner importe autant que ce qu'il donne (2). Le don est donô à la fois ce qu'il faut faire, ce qu'il faut recevoir et ce qui est cependant dangereux forme à prendre. C'est que la chosedonnéeelle-même un lien bilatéral et irrévocable,surtout quand c'est un don de nourriture. Le donataire dépend de la colère l'autre. du donateur (3), et même chacun déperid~de Aussi ne doit-on pas manger chez son ennemi (4). Toutes sortes de précautions archaïques sont prises. Les codes et l'épopée s'étendent, comme savent s'étendre les littérateurs hindous, sur ce thème que dons, donateurs, choses données, sont termes à considérer relativement (5), avec précisions et scrupules, de façon qu'il n'y ait aucune faute dans la façon de donner et de recevoir. Tout est d'étiquette ce n'est pas comme au marché où, objectivement, pour un prix, on prend une chose. Rien n'est indifférent (6). Contrats, alliances, transmisetl'éclat sagesont battus tefaitqu'ilseçoides s a r par (1)«L'énergie «Deceux ne veulent » (acceptent, vent pasaccepter, prennent). = qui 0 roi »,Anuç. 2164 Lect. vers 85, 34). (v. garde-toi, de
(2) Gaulama, XVII, 19, 12, sq. Ap. l, 17, 2. Formule l'étiquette du don, Manu, VII, p. 86. => (3) Krodho hanti yad danam. « La colère tue le don, Anuç., 3638 loet, 75, vers 16. » (4) Ap., II, 6, 19-, ct. Manu III, 5, 8, avec interprétation théologique absurde dans ce cas, « on mange la faute de son hôte ». Cette interprétation se réfère à l'interdiction générale que les lois ont faite aux brahmanes d'exercer un de leurs métier» essentiels, qu'ils exercent encore et qu'ils sont censés ne pas exercer de mangeurs de péchés. Ceci veut dire en tout cas qu'il ne sort rien de bon de la donation, pour aucun des contractants. (5) On renaît dans l'autre monde avec la nature de ceux dont on accepte la nourriture, ou de ceux dont on a la nourriture dans le ventre, ou do la nourriture elle-même. (6) Toute la théorie est résumée dans une lecture qui semble récente. Anuç., 181, sous le titre exprès de donadhmrma(vers 3 <=6278) •. quels dons, à qui, quand, par qui ». C'est là que sont joliment exposés les cinq

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FORME ABCHAÏQUS BB L'ÉCHANGE

sionsde biens,lienscréés par cesbiens transmisentre d personnages onnantset recevants,cette moralitéécoL nomiquetient comptede tout cet ensemble. a nature et l'intention des contractants, la nature de la chose donnée sont indivisibles (1). Le poète juriste a su exprimer parfaitement ce que nous voulonsdécrire <t ciil n'y a pasqu'une (tournant I roue d'unseul ôté(2) . c » III
DROIT germanique

(Le gageet le don) Si les sociétés germaniques ne nous ont pas conservédes traces aussi ancienneset aussi complètes (3) de leur théorie du don, ellesont eu un systèmesi net et si développédes échanges sous la forme de dons, volontairementet forcémentdonnés reçuset rendus, qu'il en est peu d'aussi typiques.
motifs du don le devoir, quand on donne aux brahmanes ment l'intérêt (lil me donne, il m'a donné, il me donnera »)j spontanéla crainte « je ne suis pas à lui, il n'est pas à moi, il pourrait me faire du mal ») 1 l'amour («il m'est cher, je lui suis cher »), « et il donne sangretard la » il pitié («il est pauvre et se contente de peu »). Voir aussi Leot. 37. (1) Il y aurait lieu aussi d'étudier le rituel par lequel on purifie la chose donnée, mais est évidemment aussi un moyen de la détacher du donateur. On qui 1 asperged'eau, à l'aide d'un brin d'herbe kuoa la nourriture, v. Gaut., V. 21,18 et 19, Ap. 11, 9, 8. Cf. l'eau (pour qui purifie de la dette, Amif., Loct. 69, vers 21 et commentaires de Prâtap r (adlooum, p. 313). (2) Vers 583'»,v. plus haut, p. 147, n. 2. 8) Les faits sont connus par des monuments assez tardits. La rédaction des chants de l'Edda cet bien postérieure à la conversion des Scandinaves au christianisme. Mais d'abord l'Agede la tradition peut être très différent de celui de la rédaction ensuite même l'âge do la forme la plus anciennement connue de la être bien différent de celui de l'institution. Il y a là tradition peut de deux principes critique, que le critique ne doit jamais perdre de vue. En l'espèce, il n'y a aucun danger à se servir de ces faits. une partie des dons qui tiennent tant de place dans le droit D'abord, que nous décrivons, sont parmi los premières institutions qui nous sont attestées chez les Germains. C'est Tacite lui-mémo qui nous en décrit de deux sortes les dons à cause de mariage, ot la façon dont ils reviennent dans la famille des donateurs (Germania, XVIII, dans un court chapitre sur lequel nous nous réservons de revenir) et les dons nobles, surtout ceux du chef, ou faits aux chefs (Germania, XV). Ensuite, si ces usages se sont conservés assez longtemps pour que nous en puissions trouver de pareils vestiges, c'est qu'ils étaient solides, ot avaient poussé de fortes racines dans toute l'âme germanique.

SURVIVANCES

DE CBS MUNC.i'KS

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La civilisation germanique, elle aussi, a été longtemps sans marchés (1). Elle était restée essentiellement féodale et paysanne chez elle, la notion et même les mots de prix d'achat et de vente semblent d'origine récente (2). Plus anciennement, elle avait développé, extrêmement, tout le systèmedu potlatch, mais surtout tout le système des dons. Dans la mesure – et elle était assez grande– où les clans à l'intérieur des tribus, les grandesfamilles indivises à l'intérieur des clans (3), et où lestribus entre elles, les chefs entre eux, et même les rois entre eux, vivaient moralement et économiquementhors des sphères fermées du groupe familial, c'était sous la formedu don et de l'alliance, par des gages et par des otages, par des festins, par des présents,aussi grands que possibles,a qu'ils communiquaient, s'aidaient, s alliaient. On vu plus haut toute la litanie des cadeaux empruntés à VHavamvl, n plus de ce beau E trois faits. paysage de l'Edda nous indiquerons Une étude approfondie du très riche vocabulaire allemand des mots dérivés de gebenet gaben,n'est pas encore faite (4). Ils sont extraordinairement nombreux Ausgabe, Abgabe, Angabe,Hingabe, Liebesgabe,Morgengabe,la si curieuseTrostgabe(notre prix de consolation), vorgeben,vergeben (gaspiller,?et pardonner), widergeben et wiedergeben l'étude et (1)V. Schrader lesréférences Realletikon der qu'ilindique, Allerlumskunde. a.v.Markl, indo/f,rmoniscll8n Kauf. On sait
que le mot Kauf et tous «es dérivés viennent du mot (2) latin caupo, marchand. L'incertitude du sens des mots, leihen, lehnen, lohn, bilrgen, borgen, etc., est bien connue et prouve que leur emploi technique est récent. (3) Nous ne soulevons pas ici la question do la geschbtstne IlauswirUschajt, de l'économie fermée, do Bûcher, Entstehung der Volktwirtscha/t. C'est pour nous un problème mal posé. Dès qu'il y a eu deux clans dans une société ils ont nécessairement contracté entre eux et échangé, en même temps que leurs femmes(exogamie) et leurs rites, leurs biens, au moins à certaines époques de l'année et à certaines occasions de la vie. Le reste du temps, la famille,souvent fort restreinte, vivait repliée sur elle-même. Mais il n'y a jamais eu de temps où elle ait toujours vécu ainsi. (4) V. ces mots au Kluge, et dans les autres dictionnaires étymologiques des différente» langues germaniques. V. Von Amira sur A bgabe, Amgab», Morgengabe, (Hdb. d'Hermann Paul) (pages citées à l'Index),

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FOHMR ARCHAÏQUE DE L'ÉCHANGE

de Gift, Mitgift, etc. et l'étude des institutions «rwsont désignéespar ces mots est aussi à faire (1). Par contre, tout le système des présents, cadeaux, son importance dans la tradition et le folklore, y compris l'obligation à rendre, sont admirablement décrits par M. Richard Meyerdans un des plus délicieux travaux de folklore que nous connaissions(2). Nous y référons simplement et n'en retenons pour l'instant que les fines remarques qui concernent la force du lien qui oblige, l'Angebindeque constituent l'échange, l'offre, l'acceptation de cette offre et l'obligation de rendre. Il y a d'ailleurs une institution qui persistait il y a bien peu de temps, qui persiste encore sans doute dans la morale et la coutume économiquedes villages allemands et qui a une importance extraordinaire au point de vue économique c'est le Gaben(3), strict équivalent de l'adanam hindou. Lors du baptême, des communions,des fiançailles,du mariage, les invités – ils comprennentsouvent tout le village après le repas de noces,par exemple,ou le jour ou le jour suivant précédent ( Guldentag) des cadeaux de nocesdont la valeur généprésentent ralement dépasse de beaucoup les frais de la noce. Dans certains pays allemands, c'est ce Gaben qui constitue même la dot de la mariée, qu'on lui présente le matin des épousailleset c'est lui qui porte le nom de Morgengabe.En quelques endroits, la générosité de ces dons est un gage de la fertilité du jeune couple (4). L'entrée en relations dans les fiantravaux (1)Lesmeilleure sontencore. Grimm, J Scheniun und Kleine clu-iften,p. 174 et Brunaer, Gebtn, S Il, Dtulscht HechUbeb Eigentum. encore V. griffe eseh. Deutsche RtchiiaUerihUmer, = Grimm, que I, p.246, p. 297, cf. surBete Gaie. 'hypothèse serait l'on pas»* L dudon condition sans àundon estinutile. y a Il eulesdeux sortes edons, obligatoirecaractères toujours d etsurtout deux les onttoujours étémélangésdroit en germanique. Zur

Geschichttiet Sehenkens, Steinhausen Zeitsehr, l. Kultur(2) gesch.V, p. 18 sq. (8) V. Jim. Meyer, Deutache Volkskundep, 115, 168, 181, 188, etc. Tous les manuels do folklore germanique (Wuttke, etc.) peuvent être consultés sur la question. (4) Ici nous trouvons une autre réponse à la question polée (v. plus haut, p. 56, n. 1), par M. van Otsenbruggen, de la nature magique et juridique du prix de la mariée ». V. à ce sujet la rwnarquabtei théorie

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çailles, les dons divers que les parrains et marraines font aux divers moments de la vie, pour qualifier et aider (Helfete)leursfilleulssont tout aussi importants. On reconnaît ce thème qui est familier encore à toutes nos mœurs, à tous nos contes, toutes nos légendes de l'invitation, de la malédiction des gens non invités, de la bénédiction et de la générosité des invités, surtout quand ils sont des fées.
Une deuxième institution a la même origine. C'est la nécessité du gage en toutes sortes de contrats mot même de gage germaniques (1). Notre vient de là, de wudium, (cf. anglais wage, salaire). Huvelin montré (2) a déjà que le wadium germaun moyen nique de comprendre le (3) fournissait lien des contrats et le rapprochait du nexum romain. En effet, comme Huvclin le gage l'interprétait, aux contractants du droit germaaccepté, permet l'un sur l'autre, l'un possède nique d'agir puisque chose de l'autre, quelque l'autre, puisque ayant été de la chose, peut l'avoir propriétaire enchantée, et puisque, le gage, coupé en deux, était souvent, gardé par moitié par chacun des deux contractants. Mais à cette explication, il est possible d'en superune plus proche. La sanction poser magique peut do» rapports entre les diverses prestations faites aux époux cl par les «poux au Maroc dans Westermarck, Marriage cérémonies in Morocco, p. 361 aq., et les parties du livre qui y sont citées. (1) Dans ce qui suit, nous ne confondons pas los gages avec los arrhes quoique celles-ci, d'origine sémitique – comme le nom l'indique on grec et en latin aient été connues du droit germanique récent commedes nôtres. Même, dans certains usages, elles se sont confondues avec les anciens dons et par exemple, le Handgeld sc dit Harren» dans certains dialectes du Tyrol. Nous négligeons aussi de montrer l'importance de la notion de gage en matière de mariage. Nous faisons seulement remarquer que dans les dialectes germaniques le « prix d'achat » porte à la fois les noms de Pfand, Wetten, Trugge et Rhetltaler. (2) Année Sociologique, IX, p. 29 sq. Cf. Kovalewaki, Coutume contemporaine et loi ancienne, p. 111 sq. (3) Sur le wadium germanique, on peut encore consulter Thévoain, Contribution à l'étude du droit germanique, Nouvelle Revue Historique du Droit, IV, p. 72 i Grimm, DeutscheRechteaU.,I, p. 209 à 213; Von Amira, Obligations Recht Von Amira, in Hdb. d'Hermann Paul, I, p. 264 et 248. Sur la wadiatio, cf. Davy, Année Soc.,XII, p. 522 eq.

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intervenir, elle n'est pas le seul lien. La chose ellemême, donnée et engagée dans le gage, est, par sa vertu propre, un lien. D'abord,le gageest obligatoire. En droit germanique tout contrat, toute vente ou achat, prêt ou dépôt, comprend une constitution de gage on donne à l'autre contractant un objet, en général de peu de prix un gant, une pièce de monnaie (Treugeld),un couteau cheznous encore, des épingles– qu on vous rendra lors du paiement de la choselivrée. Huvelin remarquedéjà que la chose est de petite valeur et, d'ordinaire, personnelle; il rapproche avec raison ce fait du thème du « gage de vie », du « life-token » (1). La choseainsi transmise est, en efifet,toute chargée de l'individualité du donateur. Le fait qu'elle est entre les mains du donataire pousse le contractant à exécuter le contrat, à se racheter en rachetant la chose. Ainsi le nexumest dans cette chose,et non pas seulement dans les actes magiques,ni non plus seulement dans les formes solennellesdu contrat, les mots, les serments et les rites échangés, les mains serrées il y est commeil est dansles écrits, les«actes» à valeur magique, les « tailles dont chaque partie garde sa part, les repas pris en commun où chacun participe de la substancede l'autre. Deux traits de la wadiatioprouvent d'ailleurs cette force de la chose. D'abord le gage non seulement oblige et lie, mais encore il engage l'honneur (2), l'autorité, le « manade celuiqui le livre (3). Celui-ci reste dans une position inférieure tant qu'il ne s'est pas libéré de son engagement-pari. Car le mot wette,wetten (4), que traduit le «wadium» des lois a autant le sens de « pari » que celui de « gage ». C'est le prix d'un concours et la sanctiond'un défi,
(2 Broaaud, Manuel £ Histoire du Droit français, 1904, p. 1381. (3) Hlivelin, p. 31, n. 4, interprète ce fait exclusivement par une oégénéiesoence du rite magique primitif qui serait devenu un simple thème do moralité. Mais cotte interprétation est partielle, inutile (v.p. h., p. 97, n. 1), et n'est pas exclusive de celle que nous proposons. (4) Sur la parent6 des mots welle,wedding,nous nous réservons de revenir. L'amphibologie du pari et du contrat se marque mémo dans nos langues, par exemple « défier et défier.

(1)Huvelin,81 p.

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encore plus immédiatement qu'un moyen de contraindre le débiteur. Tant que le contrat n'est pas terminé, il est comme le perdant du pari, le second dans la course, et ainsi il perd plus qu'il n'engage, plus que ce qu'il aura à payer; sans compter qu'il s'expose à perdre ce qu'il a reçu et que le propriétaire revendiquera tant que le gage n'aura pas été retiré. – L'autre trait démontre le danger qu'il y a à recevoirle gage.Car il n'y a pas que celui qui donne qui s'engage, celui qui reçoit se lie aussi. Tout comme le donataire des Trobriand, il se défie de la chose donnée. Aussila lui lance-t-on (1) à ses pieds, quand c'est une festuca notata (2), chargée de caractères quand c'est une taille runiques et .d'entailles dont il garde ou ne garde pas une partie, il la reçoit à terre ou dans son sein (in laisiim), et non pas dans la main. Tout le rituel a la forme du défi et de la défiance et exprime l'un et l'autre. D'ailleurs en anglais, même aujourd'hui, throw the gage équiv,aut à throw the gauntîet. C'est que le gage, comme la chose donnée, contient du danger pour les deux « co-respondants». Et voici le troisièmefait. Le danger que représente la chosedonnée ou transmise n'est sans doute nulle part mieux senti que dans le très ancien droit et les très anciennes langues germaniques. Cela explique le sens double du mot gitt dans l'ensemble de ces langues, don d'une part, poison de l'autre. Nous avons développé ailleurs l'histoire sémantique de ce mot (3). Ce thème du don funeste, du cadeau ou du bien qui se change en poison est fondamental dans le folklore germanique. L'or du Rhin est fatal à son conquérant, la coupe de Hagen est funèbre au héros qui y boit mille et mille contes et romans de
(2) Sur la fealuca notata, Heusler, Institulionen, I, p. 76 sq. Huvelin, p. 33, nous semble avoir négligé l'usage de tailles. Ch. (3) Oijt, gift. Mélanges Andler, Strasbourg 1924. On nous a demandé pourquoi nous n'avous pas examiné l'étymologie gift, traduction du latin dosi$, lui-même transcription du grec &>«{,dose, dose de poison. Cette étymologie suppose que les dialectes hauts et bas allemands auraient réservé un nom savant a une chose d'usage vulgaire ce qui

(1)Huvelin,36,n.4. p. v.

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FORME ARCHAÏQUE DE t'ÉCBANOE

ce genre, germaniques et celtiques hantent encore notre sensibilité. Citons seulement la strophe par laquelle un héros de l'Edda (1), Hreidmar, répond à la malédiction de Loki
Tu as donné des cadeaux, Mais tu n'as pas donné des cadeaux d'amour, Tu n'as pas donné d'un cœur bienveillant, De votre vie, vous seriez déjà dépouillés, Si j'avais su plutôt le danger.

DROIT

CELTIQUE

Une autre famillede sociétés indo-européennesa certainement connu ces institutions ce sont les peuples celtiques; M. Hubert et moi, nous avons commencéà prouver cette assertion (2). Droit chinois
Enfin une grande civilisation, la chinoise, a gardé, de ces temps le principe archaïques, précisément n'est pas la loi sémantique habituelle. Et de plus, il faudrait encore expliquer le choix du mot gift pour cette traduction, et le tabou linguistique inverse qui a pesé sur le sens « don » de ce mot, dans certaines langues germaniques. EnOn, l'emploi latin et surtout grec du mot dosis dans le »ens de poison, prouve que,chez les Anciens aussi, il y a eu des associations d'idées et de règles morales du genre de celles que nous décrivons. Nous avons rapproché l'incertitude du sens de gt/f de celle du latin et venenum, de celle de <piXrpov de çapjiouo» il faudrait ajouter te rapprochement (Bréal, Mélanges de la sociétélinguistique, t. III, p. 410) venta, venu», venautm, de vantai (sanskrit, faire plaisir), et gewinnen, win [gagaerjT H faut aussi corriger une erreur de citation. Aulu-Gello a bien disserté sur ces mots, mais ce n'est pas lui qui cite Homère (Odyssée, IV, p. 226) c'est Gaius, le juriste lui-même, en son livre sur les Douze Tables (Digeste L, XVI, De vttb. tignif., 236.) (1) Reginsrnal, 7. Les Dieux ont tué Otr, fils de Hreidmar, ils ont été obligés de se racheter en couvrant d'or amoncelé la peau d'Otr. Mais le dieu Loki maudit cet or, et Hreidmar répond la strophe citée. Nous devons cette indication a M. Maurice Cahen, qui remarque au vers 3 «d'un cœur bienveillant est la traduction classique af heihm bug, signifie en réalité « d'une disposition d'esprit qui porte chance ». (2) On trouvera ce travail <Le Suieidt du ehtf Gaulois»avec les notes de M. Hubert, dans un prochain numéro de la Renie Celtique,

BURVJ<VK<:KR uk

CBS PRINCIPES

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de droit qui nousintéresse elle reconnaît lelienindissoluble de toute chose avec l'originel propriétaire. Mêmeaujourd'hui, un individu qui a vendu un de sesbiens (1), mêmemeuble,garde toute sa viedurant, contre l'acheteur une sorte de droit « de pleurerson bien ». Le père Hoang a consignédes modèlesde ces « billets de gémissementque remet le vendeur à l'acheteur (2). C'est une espècede droit de suite sur la chose, mêlée à un droit de suite sur la personne, et qui poursuit levendeur mêmebien longtempsaprès que la choseest entrée définitivementdans d'autres patrimoines, et après que tous les termes du contrat « irrévocable ont été exécutés. Par la chose transmise, même si elle est fongible, l'alliance qui a été contractée n'est pas momentanée, et les contractants sont censés en perpétuelle dépendance. En morale annamite, accepter un présent est dangereux. M. Westermarck (3), qui signale ce dernier fait a entrevu une partie de son importance.
(1) Le droit chinois des immeubles, comme le droit germanique et commenotre ancien droit, connaissent et la vente à réméré et les droits de racheter les biens qu'ont les parents – très largement comptés tondsvendus qui n'eussent pas dû sortir de l'héritage, ce que l'on appelle le retrait lignager. V. Hoang [Variétés sinologiques),Notion»techniques sur la propriété en Chine, 1897, p. 8 et 9. Mais, nous ne tenons pas grand comptedo ce fait: la vente définitive du sol est, dam l'histoire humaine, et en Chine en particulier, quelque chosede si récent; elle a été jusqu'en droit romain, puis de nouveau dans nos anciens droits germaniques et français, entourée de tant de restrictions, provenant du communisme domestique et de l'attachement profond de la famille au sol et du sol à la famille, que la prouve eut été trop facile puisque la famille, c'est le foyer et la terre, il est normal que la terre échappe au droit et à l'économiedu capital. En fait les vieilles et nouvelles lois du « homestead » et les lois françaises plus récentes sur le « bien de famille insaisissablex sont une persistance de l'état ancien et un retour vers lui. NoMparlons dose surtout des meubles. (2) V. Hoang, ib., p. 10, 109, 133. Je dois l'indication de ces faits à l'obligeancede MM.Mestreet Granet, qui les ont d'ailleurs constatés aux-mtaies ait Chine. (3)Origin. ai the MoralJdeaa, v. I, p. 594. Westermarck a senti qu'il y avait un problème du genre de celui que nous traitons, mais ne l'a traité que du point de vue du droit de 1hospitalité. Cependant il faut lire ses observations fort importantes sur la coutume marocaine de Vu (sacrifice contraignant du suppliant, ib,, p. 386) et sur le principe, < Dieu la nourriture le paieront » (expressionsremarquablement idenet tiques &cellesdu droit hindou). V. Westermarck, MarriagtCenmonit* in Morocco,p. 365, cf. Anthr. Ess. E. B. Tytor, p. 373 sq.

CHAPITRE IV CONCLUSION

I Conclusionsde Morale f II est possible d'étendre ces observations à nos propres sociétés. Une partie considérable de notre morale et de notre vie elle-mêmestationne toujours dans cette même atmosphère du don, de l'obligation et de la liberté mêlés. Heureusement, tout n'est pas encore classéexclusivementen termes d'achat et de vente. Les chosesont encore une valeur de sentiment en plus de leur valeurvénale, si tant est qu'il y ait des valeursqui soientseulementde cegenre. Nous n'avons pas qu'une moralede marchands. Il nous reste des gens et des classesqui ont encore les mœurs d'autrefois et nous nous y plions presque tous, au moins à certainesépoquesde l'année ou à certaines occasions. Le don non rendu rend encore inférieur celui qui l'a accepté, surtout quand il est reçu sans esprit de retour. Ce n'est pas sortir du domaine germanique que de rappeler le curieux essai d'Emerson, On Gifls and Présents (1). La charité est encore blessante pour celui qui l'accepte (2), et tout l'effort de notre morale tend à supprimer le patronage ineonscient et injurieux du riche « aumônier ». L'invitation doit être rendue, tout comme la
(2) Ci Koran, Sourate II, 265, cf. Kohler in JmvUh Eneuclv paedia, I, p. 465.

2« V. (1) Essais, série,

<:ONf;r,tJ8tOH

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a politesse».On voit ici, sur le fait, la trace du vieux fond traditionnel, celle des vieux potlatch nobles, et aussi on voit affleurer ces motifs fondamentaux de l'activité humaine l'émulation entre les individus du même sexe (1), cet « impérialisme foncier » des hommes fond social d'une part, fond animal et psychologiquede l'autre, voilà ce qui apparaît. Dans cette vie à part qu'est notre vie sociale, nous-mêmes, nous ne pouvons « rester en reste », commeon dit encorechez nous. Il faut rendre plus qu'on a reçu. La « tournée » çst^tp.uj&uralu?cnèjce p et plus grande. Ainsi telle famille villageoise de notre enfance, en Lorraine, qui se restreignait à la vie la plus modeste en temps courant, se ruinait pour ses hôtes, à l'occasionde fêtes patronales, de mariage, de communion ou d'enterrement. Il faut être « grand seigneur » dans ces occasions.On peut mêmedire qu'une partie de notre peuple, se conduit ainsi constamment et dépense sans compter quand il s'agit de ses hôtes, de ses fêtes, de ses « étrennes». L'invitation doit être faite et elle doit être acceptée. Nous avons encore cet usage, mêmedans nos corporations libérales. Il y a cinquante ans à peine, peut-être encore récemment, dans certaines parties d'Allemagneet de France, tout le village prenait part au festin du mariage; l'abstention de quelqu'un était bien mauvais signe, présage et preuve d'envie, de a sort». En France, dans de nombreux endroits, tout le monde prend part encoreà la cérémonie.En Provence, lors de la naissanced'un enfant, chacun apporte encoreson œuf et d'autres cadeaux symboliques. Les choses vendues ont encore une âme, elles sont encore suivies par leur ancien propriétaire et ellesle suivent. Dansune valléedes Vosges,à Cornimont, l'usage suivant était encore courant il n'y a pas longtemps et dure peut-être encore dans certaines familles pour que les animaux achetés oublient leur ancien maître et ne soient pas tentés de retourner « chez eux », on faisait une croix sur William Principles (1) Jamee, ojPsychology, 409. II,p.
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FORME ARCHAÏQUE DE INCHANGE

le linteau de la porte de l'étable, on gardait le licol du vendeur, et on leur donnait du sel à la main. A Raon-aux-Bois, on leur donnait une tartine de beurre que l'on avait fait tourner trois fois autour de la crémaillèreet on la leur présentait de la main droite. Il s'agit, il est vrai, du gros bétail qui fait partie de la famille, l'étable faisant partie de la maison. Mais nombre d'autres usages français marquent qu'il faut détacher la chose vendue du vendeur, par exemple frapper sur la chose vendue, fouetter le mouton qu'on vend, etc. (1). Mêmeon peut dire que toute une partie du droit, droit des industrielset. des commerçants, *in "ce estT la morale. Les préjugés éconotemps, en conflit avec miques du peuple, ceux des producteurs, proviennent de leur volonté ferme de suivre la chose qu'ils ont produite et de la sensation aiguë que leur travail est revendu sans qu'ils prennent part au profit. De nos jours, les vieux principes réagissent contre les rigueurs, les abstractions et les inhumanités de nos codes.A ce point de vue, on peut le dire, toute une partie de notre droit en gestation et certains usages,lesplusrécents, consistent à reveniren arrière. Et cette réaction contre l'insensibilité romaine et saxonne de notre régime est parfaitement saine et forte. Quelques nouveaux principes de droit et d'usage peuvent être interprétés ainsi.
la propriété longtemps pour reconnaître littéraire et scientifique, au delà de l'acte artistique, brutal de la vente du manuscrit, de la première machine ou de l'oeuvre d'art originale. Les sociétés en effet, pas très grand intérêt à reconnaître n'ont, aux héritiers d'un auteur ou d'un ce inventeur, bienfaiteur certains droits humain, sur plus que les choses créées par l'ayant on proclame volondroit (1) Kruyt, Koopen, etc., cite des faits do ce genre aux Celibes, p. 12 de l'extrait. Cf. De Toradjaïê. Tijd. v. Kon. Batav. (kn., LXIII, 2 p. 299, Rite de l'introduction du buflto dans l'étable p. 206, rituel de l'achat du chien qu'on achète membre à inombre, partie du corps après partie du corps, et dans la nourriture duquel on crache p. 281, le chat ne se vend sous aucun prétexte, mais so prête, etc. Il. a fallu

CONCU'WU.M

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tiers qu'elles sont le produit de l'esprit collectif aussi bien que de l'esprit individuel tout le monde désire qu'elles tombent au plus vite dans le domaine public ou dans la circulation généraledes richesses. Cependantle scandale de la plus-valuedes peintures, sculptures et objets d'art, du vivant des artistes et de leurs héritiers immédiats, a inspiré une loi française de septembre 1923,qui donneà l'artiste et à sesayant droits un droit de suite, sur ces plus-valuessuccessives dans les ventes successivesde sesœuvres (1). Toute notre législation d'assurance sociale, ce socialismed'Ëtat déjà réalisé, s'inspire du principe suivant le travailleur a donné sa vie et son labeur à la collectivité d'une part, à ses patrons d'autre part, et, s'il doit collaborer à l'œuvre d'assurance, ceux qui ont bénéficié de ses servicesne sont pas quittes envers lui avec le paiement du salaire, et 1 État lui-même, représentant la communauté, lui doit, avec ses patrons et avec son concoursà lui, une certaine sécurité dans la vie, contre le chômage, contre la maladie, contre la vieillesse,la mort. Mêmedes usages récentset ingénieux,par exemple les caisses d'assistance familiale que nos industriels français ont librement et vigoureusementdéveloppées en faveur des ouvriers chargés de famille,répondent spontanément à ce besoin de s'attacher les individus eux-mêmes, de tenir compte de leurs charges et des degrés d'intérêt matériel et moral que ces charges représentent (2). Des Associations analogues fonctionnent en Allemagne, en Belgique loin'est asinspirée principel'illégitimité du de de:béné(1)Cette p ficesaits lesdétenteurs f par successifs. estpeuappliquée. Elle Lalégislation surlapropriété et littérairesesvariations soviétique sont ien b curieuses à étudier ecemémo devue d'abord, d on point a tout ationalisé; ons'est ainsi l'artisto n puis aperçu nelésait que et vivant qu'on ecréait ainsi qu'on ressources lomonon pas desuffisantes pour national d'édition. a donc On rétabli lesdroits 'auteurs, même pole d les les anciens, dudomaine ceux'avant ceux pour classiques public, d lesmédiocres qplus liussie, en lesécrivains. Maintelois, ui, protégeaient o nant, nledit,lesSoviets adopté to d'un ont m loi genre oderne. En m comme morale, cesmatières, Soviets notre en réalité, les hésitent et nesavent uère our uel roit pter, dela personne d o droit oudroit g surleschoses. p q
(2) M. Pirou a déjà fait des remarques de ce genre.

i64

FOBME

ARCHAÏQUE

DE

L'ÉCHANGE

avec autant de succès. – En Grande-Bretagne en ce temps de terrible et long chômage touchant des millions d'ouvriers – se dessinetout un mouvement en faveur d'assurances contre le seraient obligatoires et organiséespar chômage qui Les villes et l'Etat sont lasses de corporations. supporter ces immensesdépenses, ces paiements aux sans travail, dont la cause provient du fait des industries seules et des conditions générales du marché. Aussi des économistes distingués, des capitaines d'industries (Mr. Pybus,sir Lynden Macassey), agissent-ils pour que les entreprises elles-mêmes organisent ces caisses de chômage par corporations, fassent elles-mêmes ces sacrifices.Ils voudraient en somme, que le coût de la sécurité ouvrière,de la défensecontre le de travail, fasse partie des frais généraux demanque chaque industrie en particulier. (f. Toute cette morale et cette législation corresSpondent à notre avis, non pas à un trouble, mais.à |un retour au droit (1). D'une part, on voit poindre Cet entrer dans les faits la morale professionnelle et le droit corporatif. Ces caissesde compensation, ces sociétés mutuelles, que les groupes industriels forment en faveur de telle ou telle œuvre ne sont entachées d'aucun vice, aux corporative, yeux d'une morale pure, sauf en ce point leur gestion est purement patronale. De plus, ce sont des groupes qui agissent l'Etat, les communes, les établissements publicsd'assistance,les caissesde retraites, d'épargne, des sociétés mutuelles, le patronat, les salariésj ils sont associés tous ensemble,par exemple dans la législation sociale d'Allemagne, d'Alsace-Lorraine; et demain dans l'assurance sociale française, ils (1)II vasans quenous epréconisons dire n ici d Les dedroit président marché,aucuneestruction. principes au qui hl'achat la vente, et4 l quisontacondition dela indispensable formation capital, du doivent et peuvent subsister«°« Principes à <»«8 nouveauxdes et principes plus anciens.
il ne Cependant faut pas que le moraliste et le législateur se laissent arrêter par de soi-disant principes de droit naturel. Par exemple il ne faut considérer la distinction entre le droit réel et le droit personnel que comme une abstraction, un extrait théorique de certain de nos droits. Il faut la laisser subsister, mais la cantonner dans son coin.

CONCLUSION

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le seront également.Nous revenonsdonc à une morale de groupes. D'autre part, ce sont des individus dont l'État et ses sous-groupesveulent prendre soin. La société veut retrouver la cellule sociale. Elle recherche, elle entoure l'individu, dans un curieux état d'esprit, où se mélangent le sentiment des droits qu'il a et d'autres sentiments plus purs de charité, de « service social », de solidarité. Les thèmes du don, de la liberté et de l'obligation dans le don, celui de la libéralité et celui de l'intérêt qu'on a à donner, reviennent chez nous, comme reparaît un motif dominant trop longtemps oublié. Mais il ne suffît pas de constater le fait, il faut en déduire une pratique, un précepte de morale. Il ne suffit pas de dire que le droit est en voie de se débarrasser de quelques abstractions distinction du droit réel et du droit personnel; – qu'il est en voie d'ajouter d'autres droits au droit brutal de la vente et du paiement des services. Il faut dire que cette révolution est bonne. D'abord, noua revenons et il faut revenir à des mœurs de « dépense noble Il faut que, comme en ». pays anglo-saxon, comme en tant d'autres sociétés contemporaines, sauvages et hautement civilisées, lesriches reviennent – librement et aussi forcément à se considérer comme des sortes de trésoriers de leurs concitoyens. Les civilisations antiques dont sortent les nôtres avaient, les unes le jubilé, les autres les liturgies, chorégies et triérarchies, les syssities (repas en commun),les dépenses obligatoires de l'édile et des personnagesconsulaires. On devra remonter à des lois de cegenre. Ensuite il faut plusde souci de l'individu, de sa vie, de sa santé, de son éducation – chose rentable d'ailleurs – de sa familleet de l'avenir de celle-ci.Il faut plus de bonne foi, de sensibilité, de générosité dans les contrats de louage de services, de location d'immeubles, de vente de denrées nécessaires.Et il faudra bien qu'on trouve le moyen de limiterlesfruits de la spéculation et de l'usure.

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FORME DEl'ÈCHANGE ARCHAÏQUE

Cependant, il faut que l'individu travaille. Il faut qu'il soit forcé de compter sur soi plutôt que sur les autres. D'un autre côté, il faut qu'il défende ses intérêts, personnellement et en groupe. L'excès de générosité et le communismelui seraient aussi nuisibles et seraient aussi nuisiblesà la société que l'égoïsme de nos contemporains et l'individualisme de nos lois. Dans le Mahabharata, un génie malfaisant des bois explique à un brahmane qui donnait trop et mal à propos « Voilà pourquoitu es maigre et pâle. »La vie du moine et cellede Shylockdoivent être également évitées. Cette morale nouvelle consistera sûrement dans un bon et moyenmélange de réalitéet d'idéal. Ainsi, on peut et on doit revenirà de l'archaïque, à des éléments; on retrouvera des motifs de vie et d'action que connaissent encore des sociétés et des classes nombreuses la joie à donner en public le plaisir de la dépense artistique généreuse celui de l'hospitalité et de la fête privéeet publique. L'assurance sociale, la sollicitude de la mutualité, de la coopération, celle du groupe professionnel,de toutes ces personnes morales que le droit anglais décoredu nom de « Friendly Societies valentmieux » que la simple sécurité personnelle que garantissait le noble à son tenancier, mieux que la vie chiche que donne le salaire journalier assignépar le patronat, et même mieux que l'épargne capitaliste qui n'est fondée que sur un crédit changeant. Il est même possible de concevoirce que serait une sociétéoù régneraient de pareils principes.Dans les professionslibéralesde nos grandes nations fonctionnent déjà à quelque degré une morale et une économie ce genre.L'honneur, le désintéressement, de la solidarité corporative n'y sont pas un vain mot, ni ne sont contraires aux nécessités du travail. Humanisons de même les autres groupes professionnelset perfectionnonsencore ceux-là.Ce sera un grandprogrèsfait, que Durkheima souvent préconisé. Ce faisant, on reviendra, selonnous,au fondement eonstant du droit, au principe mêmede la vie sociale

CONCLUSION

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normale. Il ne faut pas souhaiter que le citoyen ?oit ni trop bon et trop subjectif, ni trop insensible 1 trop réaliste. Il faut qu'il ait un sens aigu de luimêmemaisaussi desautres, dela réalité sociale a-t-il (y en ces chosesde morale, une autre réalité ?) même, Il faut qu'il agisse en tenant compte de lui, des sous-groupes,et de la société.Cette morale est éternelle elle est commune aux sociétés les plus évoluées, à cellesdu proche futur, et aux sociétés les moins élevées que nous puissions imaginer. Nous touchons leroc. Nousne parlonsmêmeplus en termes de droit, nous parlons d'hommes et de groupes d'hommes parce que ce sont eux, c'est la société, ce sont des sentiments d'homme en esprit, en chair et en os, quiagissent de tout temps et ont agi partout. Démontronscela.Le système que nous proposons d'appeler le système des prestations totales, de clan à clan, celui dans lequel individus et groupes tout entre eux constitue le plus ancien échangent système d'économieet de droit que nous puissions constater et concevoir. Il forme le fond sur lequel s'est détachée la morale du don-échange. Or, il est exactement,toute proportiongardée, du même type que celui vers lequel nous voudrions voir nos sociétés se diriger. Pour faire comprendre ces lointaines phases du droit voici deux exemples, empruntés à des sociétés extrêmement diverses. Dans un corroboree(danse dramatique publique) de Pine Mountain (1) (Centre oriental du Queensland), chaque individu à son tour entre dans le lieu consacré, tenant dans sa main son propulseur de lance,l'autre main restantderrière sondos; illance son arme dans un cercle à l'autre bout du terrain de danse, nommant en même temps à haute voix le lieu dont il vient, par exemple « Kunyan est ma «ontrée » (2) il s'arrête un moment et pendant ce (lj Roth, ames, Ethn. G Bul. Qtutruland, n°28. p. 23,

d (2) Cette annonces u nom du clan survenant est un uiago tris général dans tout l'Ett australien et se rattache au aystèmo de l'honnour et de la vertu du nom.

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FORMB AftCHAÏQUR DE

t'ÉCHANOfi

temps-là ses amis « mettentun présent»,, une un boomerang, une autre arme,dans son autre lance, main. « Un bon guerrier peut ainsi recevoir sa main ne peut tenir, surtout s'il a des plus que filles à marier » (1). Dans la tribu des Winnebago(tribu Siou),les chefs de clans adressent à leurs confrères (2), chefs des autres clans, des discours fort caractéristiques, modèles de cette étiquette (3) répandue dans toutes les civilisations des Indiens de l'Amérique du Nord.. Chaque clan cuit des aliments, prépare du tabac pour les représentants des autres clans, lors de lafête de clan. Et voici par exemple des fragments des discours du chef du clan des Serpents (4) « Je vous salue; c'est bien; comment pourrais-je dire autrement ? Je suis un pauvre hommesans valeur et vous vous êtes souvenus de moi. C'est bien. Vous avez pensé aux esprits et vous êtes venus vous asseoir avec moi Vos plats vont être bientôt remplis, vous salue donc encore,vous, humains prenez je qui ta place des esprits. etc.». Et lorsque chacundes et chefs a mangé qu'on a fait les offrandesde tabac dans le feu, la formule finale expose l'effet moralde la fête et de toutes ses prestations «Je vous remercie dtêtre venus occuper ce siège, je vous suis reconnaissant. Vous m'avez encouragé. Les bénédictions de vos grands-pères(qui ont eu des révélations et que vous incarnez) sont égalesà cellesdes esprits. Il est bien que vous à ma fête. Ceci ayez pris part doit être, que nos anciens ont dit « Votre vie est faible et vous ne pouvez être fortifié le que conseil des braves ». Vous m'avez conseillé. par c'est de la vie pour moi. »
(1) Fait notable, qui laisse à penser que se contractent alors desengagements matrimoniaux par la voie d'échanges de présents. (2) Radin, Winnebago Tribo, XXXVIItt Ahnual Report o/ the Bureau o/ American Elhnology,p. 820 et sq. (?î V. art. Etiquette, Handbookol Amerkan Indian» de Hodge. (4) P. 326, par exception, deux des chefs invités sont membres du clan du Serpent.

Onpeutcomparer discours les exactement d'une superposables fête funéraire (tabac). Tlingit, Swanton, Myth»ndTexts a Tlingit IBuU. r o/ Am,Ethn., fi39), . 372. p

CONCLUSION

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Ainsi, d'un bout à l'autre de l'évolution humaine, il n'y a pasdeux sagesses.Qu'on adopte donc comme principede notre vie ce qui a toujours été un principe d'action et le sera toujours sortir de soi, donner, librementet obligatoirement;on ne risque pas de se tromper. Un beau proverbe maori le dit Ko Marukaiatu KoMarukaimai ka ngohe ngohe, « Donne autant que tu prends, tout sera très bien »(1). Il Conclusionsde sociologie économique et d'économie politique Ces faits n'éclairent pas seulement notre morale et n'aident pas seulement à diriger notre idéal de leur point de vue, on peut mieux analyser les faits les économiques plusgénéraux,et même cette analyse aide à entrevoir de meilleurs procédés de gestion applicablesà nos sociétés. A plusieurs reprises, on a vu combien toute cette économie de l'échange-don était loin de rentrer dans les cadresde l'économiesoi-disant naturelle, de l'utilitarisme. Tous ces phénomènessi considérables de la vie économiquede tous ces peuples – disons, pour fixer les esprits, qu'ils sont bons représentants de la grande civilisationnéolithique et toutes ces survivances considérablesde ces traditions dans les sociétésprochesde nous ou dansdes usages des nôtres, échappent aux schèmesque donnent d'ordinaire les rares économistes qui ont voulu comparer les Rev.Taylor, e Ika a Maul,OUNewZeatanâ, 130, T (1) p. 42traduit brièvoment aswoU takeandailvrill e fort Wtov. as «give b la right», mais traduction littéralostprobablement e la suivante Autant donne, Maru Maru autant prend, ceci st bien, ien.Maru et e b ( «t leDieu guerre la justice). dela etde

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FORME ARCHAÏQUE

DE t'jÊCHANGE

diverses économiesconnues(lt. Nous ajoutons donc nos observations répétéesà cellesde M. Malinowski qui a consacré tout un travail à « faire sauter les doctrines courantes sur l'économie« primitive »(2). Voiciune chaîne de faits bien solide La notion de valeur fonctionnedans ces sociétés des surplus très grands, absolument parlant, sont amassés ils sont dépensés souvent en pure perte, avec un luxe relativement énorme (3) et qui n'a rien do mercantile il y a des signes de richesse, des sortes de monnaies (4), qui sont échangées. Mais toute cette économietrès riche est encore pleine d'éléments religieux la monnaie a encore son pouvoir magiqueet est encoreliée au clan ou à l'individu (5) les diverses activités économiques, par exemple le marché, sont imprégnées de rites et de mythes ellesgardent un caractère cérémoniel, obligatoire, efficace £6) elles sont pleines de rites et de droits. A ce point de vue nous répondons déjà à la question que posait Durkheimà proposde l'origine religieusede Ja,notiqnde yaleur économiquè"77)7 "Ces fârfs répondentaussi à une ïouledë questions– concernant les formes et les raisons de ce qu'on appelle si mal l'échange, le « troc », la permutatio (8) des choses utiles, qu'à la suite des pru(1)M.Bûcher, der (3« édit.), . 73,a p Enlsttkung Volkwirtscha/t vu cesphénomènes mais na sous-estimé o économiques, l'importance enlesréduisantl'hospitalité. à

(2) Argonaute, p. 167, sq. j Primitivt Economies,EconomieJournal, mars 1921. V. la préface de J. G. Fmor à Malinowski,Arg. (3) Un des cas maximum que nous pouvons citer est eelui du sacrifice des chiens chez les Chukehee. (V. p, h., p. SS, n. 2). Il arrive que les propriétaires des plus beaux chenilsmassacrent tous leurs 6quipagos de traîneaux ct'BOnt obligés d'en racheter de nouveaux. 4 V. p. h., p. 119, etc. 5 Cf., p. h., p. 60 et n. p. 118et n. 2. (6 Malinowski, Arg., p. 95. Cf. Frazor, préface au livre do M. Malinowski. “ C)Pgm&iUmeni0ire*.4s la Vie rAipeiw, 598, n. â\ I. De. Conlt.Fmt. 1. Paulus riôiui explique lo (8) D:geste, XVIII, (S~Iigeatê, ~£AVIII,I. De.-CùnIP. Emi. i. Paulus nous expliquo le gra nd débat entre prudents Romains pour savoir ai la « permutatio » était une vente. Tout le passage est intéressant, marnel'erreur ne lait le savant juriste dans son interprétation d'Homère. Il. VU, 472 a 475 otolovto veut bien dire acheter, mais que les monnaies «recques c'étaient le bronze, le fer, les peaux, les vaches «M«smsmes et les esclaves, qui avaient tous des valeurs déterminées.

CONCI-USION

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dents Latins, suivant eux-mêmes Aristote (1), une économiehistorique à priori met à l'origine de la divisiondu travail. C'est bien autre chose que de l'utile, qui circule dans ces sociétés de tous genres, la plupart déjà assez éclairées.Les clans, les âgeset, généralement,les sexes – à cause des multiples rapportsauxquels les contacts donnent lieu – sont dans un état de perpétuelle effervescenceéconomique et cette excitation est elle-mêmefort peu terre à terre; elle est bien moins prosaïque que nos ventes et achats, que nos louages de service ou que nos jeux de Bourse. Cependant,on peut encorealler plus loin que nous ne sommesparvenus jusqu'ici. On peut dissoudre, brasser, colorer et définir autrement les notions dont nous nous sommesservis. Les termes principales que nous avons employés présent, cadeau, don, ne sont pas eux-mêmes tout à fait exacts. Nous n'en trouvons pas d'autres, voilà tout. Ces concepts de droit et d'économie que nous nous plaisons à opposer liberté et obligation; libéralité, générosité, luxe,et épargne, intérêt, utilité et il serait bon de les remettre au creuset. Nous ne pouvons donner que des indicationsà ce sujet choisissonspar exemple(2) les Trobriand.C'est encore une notion complexe qui inspire tous les actes économiques que nous avons décrits et cette notion n'est ni celle de la prestation purement libre et purement gratuite, ni celle de la production et de 1 échangepurement intéressés de l'utile. C'est une sorte d'hybride qui a fleuri là-bas. M. Malinowskia fait un effort sérieux (3) pour casser du point de vue des mobiles, de l'intérêt et du désintéressement, toutes les transactions qu'il constate chez ses Trobriandais; il les étage entre le don pur et le troc pur après marchandage (4). Cette a lemot ib.25. 1, (1)Pol,livre 1257 10s<j.remarquer (uxaJécrtç, toutaussi ien b choisir sadaga aumftno, la (2)Nous pourrions delaflanc6e, impôtCf.,p.h.,p. 57. arabe; prix justice, Argonaute, (3} trèsp. 177. (4)est que, remarquable daMcocas,il n'y ait pasvente, cariln'ya paséchange vaygu'a, monnaies. de de Lemaximum d'éeo-

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FORME ARCHAÏQUE DB L'~C8ANG18

classificationest au fond inapplicable. Ainsi, selon le M. Malinowski, type du don pur serait le don entre époux (1). Or, précisément, à notre sens, l'un des faits lesplus importants signaléspar M.Malinowski et qui jette une lumière éclatante sur tous les rapports sexuels dans toute l'humanité, consiste à rapprocher le mapula (2), le paiement « constant » de l'homme à sa femme, d'une sorte de salaire pour service sexuelrendu (3). De même les cadeaux au chef sont des tributs les distributions de nourriture (sagali) sont des indemnités pour travaux, pour rites accomplis,par exempleen cas de veillée funéraire (4). Au fond, de même que ces dons ne sont pas libres, ils ne sont pas réellement désintéressés. Ce sont déjà des contre-prestationspour la plupart, et faites même en vue non seulement de payer desserviceset des choses,mais aussi de maintenir une allianceprofitable (5) et qui ne peut même être refusée, comme par exemplel'alliance entre tribus de pêcheurs(6)et tribus d'agriculteurs ou de potiers. Or, ce fait est général,nous l'avons rencontré par exempleen pays Maori,Tsimshian (7),etc. [ Onvoit doncoù réside cette force,à la foismystique et pratique qui soudeles clanset en même tempsles divise, qui divise leur travail et en même temps les nomieuquel haussés Trobriandais, sesont les nevadonc as a p jusqu'à delamonnaie l'échange dans lui-même. l'usage
(1) Pungift. (2j P. m. (3) Le mot s'applique au paiement de la sorte de prostitution licite des filles non mariées cf., Arg. p. 183. (4) CI. p. h., p. 81, n. 3. Le mot aagali [et. hakari) veut dire distribution. (5) Cf., p. h., p. 82, n. 7 etc.. en partiaulier le don de Vurigubu au beau-frère produite de récolte en échangede travail. (61 V. p. h., p. 80, n. 6 Uvasi). (7) Maori V. p. h., p. 146, n. 1. La division du travail (et la façon dont elle fonctionneen vue de la fête entre clans Tsimshian), est admirablement décritedans un mythe de potlatch, Boas, Tsimahian Mythelogy, XXXIm Ann. Rep. Biir. Am. Éthn., p. 274, 275, of. p. 878. Des exemples de ce genre pourraient être indéfiniment multipliés. Ces iastitutions éeonomiqea existent en effet, même chez les sooiétés infiniment moins évoluées. V. par exemple en Australie la remarquable position d'un groupe local possesseur d'un gisement d'ocre rouge. (Aiston et Home, Savage Life in Central Awriralia, Londres 1924, p. 81, 130).

CONCLUSION

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contraint à l'échange. Même dans ces sociétés, l'individu et le groupe,ou plutôt le sous-groupe,se sont toujours senti le droit souverain de refuser le contrat c'est ce qui donne un aspect de générosité à cette circulation des biens mais, d'autre part, ils n'avaient à ce refus, normalement, ni droit ni intérêt et c'est ce qui rend ces lointaines sociétés tout de même parentes des nôtres. L'emploi de la monnaie pourrait suggérerd'autres réflexions. Les vaygvïa des Trobriand, bracelets et colliers, tout comme les cuivres du nord-ouest américain ou les wampun iroquois, sont à la fois des richesses, des signes (1) de richesse, des moyens d'échange et de paiement, et aussi des choses qu'il faut donner, voire détruire. Seulement,ce sont encore des gages liés aux personnes qui les emploient,et ces gagesles lient, Mais comme,d'autre part, ils servent déjà de signes monétaires, on a intérêt à les donner pour pouvoir en posséder d'autres à nouveau, en les transformant en marchandises ou en services qui se retransformeront à leur tour en monnaies.On dirait vraimentque lechef trobriandaisou tsimshianprocède à un lointain degré à la façon du capitaliste qui sait se défaire de sa monnaie en temps utile, pour reconstituer ensuite son capital mobile. Intérêt et désintéressement expliquent également cette forme de la circulation des richesses et celle de la circulation archaïque des signes de richessequi les suivent. Même la destruction pure des richessesne correspond pas à ce détachement complet qu'on croirait y trouver. Même ces actes de grandeur ne sont pas exempts d'égotisme. La forme purement somptuaire, presque toujours exagérée, souvent purement destructrice, de la consommation,où des biens considérables et longtemps amassés sont donnéstout d'un coup ou même détruits, surtout en cas de pot(1)V. p. h., p. 68 n. L'équivalence dansles langues ermag desmotsoken t etzetchen, désigner monnaie général, niques la en pour la deces garde trace institutions signe le la le qu'elleorteet le gage est sontqu'est monnaie,signe p uneseule même et chou -commela signaturequ'elle estencoreequiengagea resd'unhomme c s ponsabilité.

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FORME ARCHAÏQUE DS i/ÉCHANGE

latch (1), donne à ces institutions un air de pure dépensedispendieuse, de prodigalité enfantine. Eh effet, et en fait, non seulement on y fait disparaître des choses utiles, de riches aliments consommés avec excès, mais même on y détruit pour le plaisir de détruire, par exemple, ces cuivres, ces monnaies, que les chefs tsimshian, tlingit et haïda jettent à 1eau et que brisent les Ichefskwakiutl et ceux des tribus qui leur sont alliées.Maisle motif de ces dons et de ces consommations forcenées, de ces pertes et de ces destructions folles de richesses, n'est, à aucun degré, surtout dans les sociétés à potlatch, désintéressé.Entre chefs et vassaux, entre vassaux et tenants, par ces dons, c'est la hiérarchie qui s'établit. Donner, c'est manifestersa supériorité,être plus, plus haut, magister accepter sans rendre ou sans rendre plus, c'est se subordonner, devenir client et serviteur, devenir petit, choir plus bas (minister). Le rituel magique du kula appelé mwasila (2) est pleinde formuleset de symbolesqui démontrent que le futur contractant rechercheavant tout ce profit la supériorité sociale, et on pourrait même dire brutale. Ainsi, après avoir enchanté la noix de bétel dont ils vont se servir avec leurs partenaires, après avoir enchanté le chef, ses camarades, leurs porcs, lescolliers,puis la tête et ses «ouvertures », plus tout ce qu'on apporte, les pari, dons d'ouverture, etc. après avoir enchanté tout cela, le magicien chante, non sans exagération (3)
« Je renverse la montagne, la montagne bouge, la montagne s'écroule, etc. Mon charme va au sommet de la montagne do (1) V. Davy, Foi jurée, p. 344 sq. ;tM. Dayy[De*clan» aux Empires; Elément*de Sociologie, I) a seulementèxagéfé l'importance do ces faits. Le potlatch est utile pour établir la hiérarchie et l'établi souvent, mais tlrfy est pas àBSoIîSiîSntTIêBeSâïSïiSrAtîSriS" sociétés africaines, nigriy tieanes ou bantu, ou n'ont pas le potlatch, ou n'en ont en tout cas pas de très développé, ou peut-être l'ont perdu – et elles ont toutes les formes d'organisation politique possibles. (2) Arg., p. 199 à 201, cf. p. 203. (3) Ib., p. 199. Le mot montagne désigne, dans cette poésie, les îles d'Éntrecastcaux. Le canot coulera sous lo poids des marchandises rapportées du kula. Cf. autre formule, p. 200, texte avec commentaires, p. 441, cf. p. 442, remarquable jeu de mots sur « éeumer». Cf. formule, p. 205. Cl. p. h. p. 124, n. 1.

CONCLUSION

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Dobu. Mon canot a couler. etc. Marenommée comme v est letonnerremonpas est comme bruitquefontles sorciers le volante. Tudududu », ttre le premier, le plus beau, le plus chanceux, le plus fort et le plus riche, voilà ce qu'on cherche et comment on l'obtient, Plus tard, le chef confirme son mana en redistribuant à ses vassaux, parents, ce qu'il vient de recevoir il maintient sonrang parmi les chefsen rendant bracelets contre colliers,hospitalité contre visites, et ainsi de suite. Dans ce cas la richesse est, à tout point de vue, au$an?~ûn moyen f de prestige qu'une chose d'utilité. Mais est-il sûr en qu*U soit autrement parmi nous et que même cheznous la richessene soit pas avant tout le moyen de commander aux hommes? a Passons maintenant au feu d'épreuve l'autre notion que nous venons d'opposer à celle de don et de désintéressement hîjaatiûûj£isfiî,êt, de recherche individuelledel'utile. Celle-lànon plus ne se présent» pas comme elle fonctionne dans notre esprit à nous. Si quelque motif équivalent anime chefs Trobriandais ou Américains, clans Andamans, etc. ou animait autrefois généreux Hindous, nobles Germains et Celtes dans leurs dons et dépenses, ce n'est pas la froide raison du marchand, du banquier et du capitaliste, Dans ces civilisations,on est intéressé, mais d'autre façon que de notre temps.. On thésaurise, mais pour dépenser,pour « obliger », pour avoir des « hommes liges ». D'autre part, on échange, mais ce sont surtout des choses de luxe, des ornements, des vêtements, ou ce sont des choses immédiatement consommées, des festins. On rend avec usure, mais c'est pour humilier le premier donateur ou échangiste et non pas seulement pour le récompenser de la perte que lui cause une « consommation différée». Il y a intérêt, mais cet intérêt n'est qu'analogue à celui qui, dit-on, nous guide. Entre l'économie relativement amorphe et désintéressée, à l'intérieur des sous-groupes,qui règle la vie des clans australiens ou américains du Nord

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FORME ARCHAÏQUE DE

L'ÉCHANGE

(Est et Prairie), d'une part; et l'économieindividuelle et du pur intérêt que nossociétésont connueau moins en partie, dès qu'elle fut trouvée par les populations sémitiques et grecques,d'autre part entre ces deux types, dis-je, s'est étagée toute une série immense d'institutions et d'événementséconomiques,et cette série n'est pas gouvernée par le rationalisme économique dont on fait si volontiersla théorie. Le mot même d'intérêt est récent, d'origine techniquecomptable interest »,latin, qu'on écrivait sur les livres de comptes, en face des rentes à percevoir. Dans les morales anciennes les plus épicuriennes, c'est le bien et le plaisir qu'on recherche,et non pas la matérielle utilité. tl a fallu la victoire du rationalisme et du mercantilismepour que soient mises en vigueur, et élevéesà la hauteur de principes, les notions de profit et d'individu. On peut presque dater – après Mandeville(Fable des Abeilles) le triomphe de la notion d'intérêt individuel. On ne peut que difficilementet seulement par périphrase traduire ces derniers mots, en latin ou en grec, ou en arabe. Même les hommes qui écrivirent le sanskrit classique,qui employèrentle mot artha, assez proche de notre idée d'intérêt, se sont fait de l'intérêt, comme des autres catégories de l'action, une autre idée que nous. Les livres sacrés de l'Inde classique répartissent déjà les activitéshumainessuivant la loi (dharma), l'intérêt (artha), le désir (kama). Mais c'est avant tout de l'intérêt politique qu'il s'agit î celui du roi et des brahmanes, des ministres, celui du royaume et de chaque caste. Lalittérature considérable des Nitiç&stra n'est pas économique. Cesont nos sociétésd'Occidentqui ont, très récemment, fait de l'homme un « animal économique ». Maisnous ne sommespas encoretous des êtres de ce genre. Dans nos masseset dans nosélites, la dépense pure et irrationnelle est de pratique courante; elle est encore caractéristique des quelques fossiles de notre noblesse. L'homo œconomicusn'est pas derrière nous, il est devant nous; comme l'homme de fa moraleet du devoir commel'homme de la science et de la raison. L'hommea été très longtemps autre

CONCLUSION

chose; et il n'y a pas bien longtemps qu'il e1 .».* machine, compliquée d'une machine à calculer. D'ailleurs nous sommesencore heureusementéloigné de ce constant et glacial calculutilitaire. Qu'on analyse de façon approfondie, statistique, comme M. Halbwaçhs l'a fait pour les classes ouvrières, ce qu'esïTnotre consommation, notre dépense à nous, occidentaux des classes moyennes. Combien de ? besoins satisfaisons-nous et combiende tendances ne satisfaisons-nous pas qui n'ont pas pour but dernier l'utile ? L'hommeriche, lui, combien'affecte-t-il, combien peut-il affectercte son revenu à son utilité personnelle? Ses dépenses de luxe, d'art, de folie, de serviteurs ne le font-elles pas ressembler aux nobles d'autrefois ou aux chefs barbares dont nous avons décrit les mœurs? Est-il bien qu'il en soit ainsi ? C'estune autre question. Il est bon peut-être qu'il y ait d'autres moyens de dépenser et d'échangerque la puredépense.Cependant, à notre sens, ce n'est pas dans le calcul des besoins individuels qu'on trouvera la méthode de la meilleure économie. Nous devons, je le crois, même en tant que nous voulons développer notre propre richesse, rester autre chose que de purs financiers, tout en devenant de meilleurscomptables et de meilleurs gestionnaires. La poursuite brutale des fins de l'individu est nuisible aux fins et à la paix de l'ensemble, au rythme de son travail et de ses joies et par effet en retour – à l'individu lui-même. Déjà, nous venons de le voir, des sections importantes, des associations de nos entreprises capitalistes elles-mêmes, cherchent en groupes à s'attacher leurs employés en groupes. D'autre part, tous les groupements syndicalistes, ceux des patrons comme ceux des salariés,prétendent qu'ils défendent et représentent l'intérêt général avec autant de ferveur que l'intérêt particulier de leurs adhérents ou même de leurs corporations. Ces beaux discours sont, il est vrai, émaillésde bien des métaphores. Cependant, il faut le constater, non seulement la morale et la philosophie, mais même encore l'opinion et l'art économique lui-même, commencent à
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l'ÉCHANGB

>serà ce niveau « social ». On sent qu'on ne peut plus bien faire travailler que des hommes sûrs d'être loyalement payés toute leur vie, du travail qu'ils ont loyalementexécuté, en même temps pour autrui que pour eux-mêmes. Le producteur échangiste sent de nouveau il a toujours senti mais cette fois, il sent de façon aiguë, qu'il échange plus qu'un produit ou qu'un temps de travail, qu'il donne quelque chosede soi; son temps, sa vie. veut donc être récompensé,même avec modéra.* tion, de ce don. Et lui refusercette récompensec'est l'inciter à la paresse et au moindre rendement. Peut-être pourrions-nousindiquer une conclusion à la fois sociologique et. pratique. La fameuse Sourate LXIV, « déception mutuelle » (Jugement dernier), donnée à La Mecque, à Mahomet, dit de Dieu s 15«Vosichesses r etvosenfantsontvotretentation s pendant Dieu tienten réserve nerécompense u s que magnifique. 16«Craignez de toutesvos forces;écoutez, Dieu obéissez, faites l'aumône dansvotre intérêt. elui se C qui (sadaqa) propre tientengarde contre onavariceeraheureux. s » s 17 aSivousfaites Dieu prêt généreux, vouspaiera à un il le il caril et de double, vouspardonnera est reconnaissant plein » longanimité. 18aIIoonnatt leschoses et visibles invisibles, ilestle puissant » et le sage. Remplacezle nom d'Allah par celui de la société et celuidu groupeprofessionnel additionnezles trois ou noms, si vous êtes religieux; remplacez le concept d'aumône par celui de coopération, d'un travail, d'une prestation faite en vue d'autrui: vous aurez une assez bonne idée de l'art économique qui est en voie d'enfantement laborieux. On le voit déjà fonctionnerdans certains groupementséconomiques, et dans les cœurs des masses qui ont, bien souvent, mieux que leurs dirigeants, le sens de leurs intérêts, de l'intérêt commun. Peut-être, en étudiant ces côtés obscursde la vie sociale,arrivera-t-on à éclairer un peu la route que doivent prendre nos nations, leur morale en même temps que leur économie.

CONCLUSION

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in Conclusionde Sociologiegénérale et de Morale Qu'on nous permette encore une remarque de méthode à propos de celle que nous avons suivie. Non pas que nous voulions proposer ce travail comme un modèle. Il est tout d'indications. Il est insuffisammentcomplet et l'analyse pourrait encore être poussée plus loin (1). Au fond, ce sont plutôt des questions que nous posons aux historiens, aux ethnographes,ce sont des objets d'enquêtes que nous proposonsplutôt que nous ne résolvonsun problème et ne rendons une réponse définitive. Il nous suffit le moment d'être persuadé que, dans cette pour direction, on trouvera de nombreux faits. Mais, s'il en est ainsi, c'est qu'il y a dans cette façonde traiter un problèmeun principe heuristique que nousvoudrionsdégager. Lesfaits que nous avons étudiés sont tous, qu'on nous permette des faits sociaux totaux ou, si l'on veut l'expression, maisnous aimonsmoinsle mot généraux c'est-à-dire mettent en branle dans certains cas la totalité qu'ils de la sociétéet de sesinstitutions (potlatch,clans affrontés, tribus se visitant, etc.) et dans d'autres cas seulement un très grand nombre d'institutions, en ticulier lorsque ces échanges et ces contrats parconcernent plutôt des individus.
Tous ces économiques, phologiques, sont à la fois juridiques, phénomènes et même esthétiques, religieux, moretc. Ils sont de droit privé juridiques,

(1) L'aire sur laquelle non recherches ous»ent dû Io plus avec celles que nous avons étudiée», est la Mieronéno.JI porter un y existe système de monnaie et de contrats extrêmement important, surtout k Yap et aux Palaos. EnIndo-Chiup.,surtout parmi les Mon.Khmer..n Asaamet çfcezlesThibéto-BirroatuMly a aussi des institutions de ce genre. Enûo les Berbères ont développé les remarquables usages de la Uiaoima Cerarnanim ln Moroccv. V. hu!. 8. v. (v. Weatermuck, Marrtrtga Douttê ot Maumer. plus rs^i'VÎfrîi que nous, réservé 1 étude do ce fait, Le vieux droitcompétent»comme la «esoat sémitique "MM eontumo bédouine donneront aussi de précieux documenta.

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e.^public, de moralité organisée et diffuse, strictetement obligatoiresou simplement loués et blâmés, politiques et domestiques en même temps, intéressant les classessocialesaussi bien que les clans et les familles. Ils sont religieux de religion stricte et de magie et d'animismeet de mentalité religieuse diffuse. Ils sont économiques car l'idée de la valeur, de l'utile, de l'intérêt, du luxe, de la richesse, de l'acquisition, de l'accumulation, et d'autre part, cellede la consommation,même celle de la dépense pure, purement somptuaire,y sont partout présentes bien qu'elles y soient entendues autrement qu'aujourd'hui chez nous. D'autre part, ces institutions ont un côté esthétique important dont nous avons fait délibérément abstractiondans cette étude mais les danses qu'on exécute alternativement, les chants et lesparades detoutes sortes,les représentations dramatiques qu'on se donne de camp à camp et d'associé à associé; les objets de toutes sortes qu'on fabrique, use, orne, polit, recueille et transmet avec amour, tout ce qu'on reçoit avec joie et présente avec succès, les festins eux-mêmes auxquels tous participent tout, nourriture, objets et services, même le « respect », commedisent les Tlingit, tout est cause d'émotion esthétique et non pas seulement d'émotions de l'ordre du moral ou de l'intérêt (1). Ceci est vrai non seulement de la Mélanésie, mais encore plus particulièrementde ce systèmequ'est le potlatch du nord-ouest américain, encore plus vrai de la fête-marché du monde indo-européen (2). Enfin, ce sont clairement des phénomènes morphologiques. Tout s'y passe au cours d'assemblées,de foireset de marchés, ou tout au moins de fêtes qui en tiennent lieu. Toutes celles-ci supposent des congrégations » l » MalideBeautédanse« Kula desTrobriand, (1)V.le «rituel nous 336, nowski, 384 suivantes, <notre partenaire voit,voit p. et ilnous sesoaygu'a . Cf.Thurnwald » est quenotre figure belle, jette comme surl'usage el'argent d ornement, III, Forschungen, p. 39 t. III,p. 144,v. 6, v. 13 156, 1expression ef.,p.35, Prachtbaum, d demonnaie. unhomme unefemmeécorés ou v. 12 pourdésigner v. comme«arbre p.298 3.Ailleurs 1' Ailleurs estdésigné lechef »,I, v. l'homme dégage parfum,p.192, 7 v. 13,14. décoré un I, notion Marchés fiancées detête, eriafoire. aux f (2)

CONCLUSION

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dont la permanence eut excéderune saison de conp centration sociale, comme les potlatch d'hiver des Kwakiutl, ou des semaines, comme les expéditions maritimes des Mélanésiens. 'autre part, il faut qu'il D y ait des routes, des pistes tout au moins, des mers ou des lacs où on puisse se transporter en paix. Il faut les alliances tribales et intertribales ou inter»et nationales, le « commercium le «connubium» (%). Ce sont donc plus que des thèmes, plus que des éléments d'institutions, plus que des institution'8 complexes, plus même que des systèmegp^'j'j^j^. en tions divisés par exemple relig;^ £ro't> économie, e oit, etc. Cesont-ass (f'foûts », des systèmes sociaux entiers'dont nous avons essayé de décrire le fonctionnement. Nous avons vu des sociétés à l'état Nous ne les avons pas dynamique ou physiologique. étudiées comme si elles étaient figées, dans un état statique ou plutôt cadavérique, et encore moins les avons-nous décomposées disséquéesen et règles de droit, en mythes, en valeurs et en prix. C'est en considérant le tout ensemble que nous avons pu percevoirl'essentiel,le mouvement du tout, l'aspect vivant, l'instant fugitif où la société prend, où les hommes prennent conscience sentimentale d'euxmêmes et de leur situation vis-à-vis d'autrui. Il y a dans cette observation concrète de la vie sociale le moyen de trouver des faits nouveaux que nous seulement à entrevoir. Rien à notre commençons avis n'est plus urgent ni fructueux que cette étude des faits sociaux totaux. Elle a un doubleavantage. D'abord un avantage de généralité, car cesfaits de fonctionnement général ont des chancesd'être plus universelsque les diverses institutions ou que les divers thèmes de ces institutions,toujours plus ou moinsaccidentellementeintés t d'une couleur locale.Maissurtout, elle a un avantage de réalité. On arrive ainsi à voir les choses sociales elles-mêmes, dans le concret, comme elles sont. Dans les sociétés on saisit plus que des idées ou des règles, on saisit des hommes, des groupes et leurs CT {*) f. lrottmald, III,p.86. ib.,

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ÉCHANGE

comportements. On les voit se mouvoir comme en mécanique on voit des masses et des systèmes, ou commedans la mer nous voyons des pieuvres et des anémones.Nous apercevons des nombres d'hommes, des forces mobiles, et qui flottent dans leur milieu et dans leurs sentiments. Les historienssentent et objectent à juste titre que les sociologuesfont trop d'abstractions et séparent trop lesdiversélémentsdes sociétéslesuns dea-autres. Il faut fairecomme eux observer ce qui est donné. Or, le donné, c'est Rome, c'est Athènes, c'est le Français moy££yij'estle Mélanésiende telle ou telle Ne,et non pas la prién ou le droit eu sei. Après avoir forcémentun peu trop diviséet abstrait il faut que les s'efforcentde recomposerletout. Ils trousociologues veront ainsi de fécondes données. Ils trouveront aussi le moyende satisfaireles psychologues.Ceux-ci sentent vivementleur privilège,et surtout les psychopathologistes ont la certitude d'étudier du concret. Tousétudientou devraient observer le comportement d'êtres totaux et non divisés en facultés. Il faut les imiter. L'étude du concret, qui est du complet, est possibleet plus captivante et plus explicative encore en sociologie.Nous, nous observons des réactions complètes et complexes de quantités numériquement définies d'hommes, d'êtres complets et complexes. Nousaussi, nous décrivonsce qu'ils sont dans leurs organismeset leurs psychai, enmêmetemps que nous décrivons ce comportement de cette masse et les psychosesqui y correspondent sentiments,idées, volitionsde la foule ou des sociétés organiséeset de Nousaussi, nous voyonsdes corps leurs sous-groupes. et les réactionsde ces corps, dont idéeset sentiments sont d'ordinaire les interprétations et, plus rarement, les motifs. Le principe et la fin de la sociologie, c'est d'apercevoir le groupe entier et son comportement tout entier. Nousn'avons pas eu le temps ç'aurait été indûment étendre un sujet restreint – d'essayer d'apercevoir dèsmaintenant le tréfonds morphologiquede tous les faits que nous avons indiqués. Il est peut-être

conclusion

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cependant utile d'indiquer, au moinsà titre d'exemple de la méthodeque nous voudrionssuivre, dans quelle voie nous poursuivrions cette recherche. Toutes les sociétés que nous avons décrites oisont dessociétés dessus, saufnos sociétéseuropéennes, segmentées. Mêmeles sociétés indo-européennes,la romaine d'avant les Douze Tables, les sociétés germaniques encore très tard, jusqu'à la rédaction de l'Edda, la société irlandaise jusqu'à la rédaction de sa principale littérature étaient encore à base de clans et tout au moins de grandes familles plus ou moins indivisesà l'intérieur et plus ou moins isolées les unes des autres à l'extérieur. Toutes ces sociétés sont ouétaient loin de notre unificationet de l'unité qu'une histoire insuffisanteleur prête. D'autre part, à l'intérieur de ces groupes, les individus, même fortement marqués, étaient moins tristes, moins sérieux, moins avares et moinspersonnels nousne sommes} que extérieurementtout au moins,ils étaient ou sont plus généreux, plus donnants que nous. Lorsque, lors des fêtes tribales, des cérémoniesdes clans affrontés et des familles qui s'allient ou s'initient réciproquement, les groupes se rendent visite même lorsque, dans des sociétés plus avancées – quand la « loi d'hospitalité s'est développée la loi des amitiés et des contrats, avec les dieux, est venue assurer la « paix des « marchés» et des villes; pendant tout un temps considérable et dans un nombre considérable de sociétés, les hommes se sont abordés dans un curieux état d'esprit, de crainte et d'hostilité exagéréeset de générosité également exagérée,mais qui ne sont folles qu'à nos yeux. Dans toutes les sociétés qui nous ont précédés immédiatement et encore nous entourent, et même dans de nombreux usages de notre moralité populaire, il n'y a pas de milieu se confier entièrement ou se défier entièrement déposerses armes et renoncer à sa magie, ou donner tout depuis l'hospitalité fugace jusqu'aux filles et aux biens. C'est dans des états de ce genre que les hommes ont renoncé à leur quant à soi et ont su s'engagerà donner et à rendre. C'est qu'ils n'avaient pas le choix. Deux groupes

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d'hommes qui se rencontrent ne peuvent que ou s'écarter – et, s'ils se marquent une méfiance ou se lancent un défi, se battre – ou bien traiter. Jusqu'à des droits très proches de nous, jusqu'à des économies pas très éloignées de la nôtre, ce sont toujours des étrangers aveclesquels on «traite», même quand on est allié. Les gens de Kiriwina dans les Trobriand dirent à M.Mahnowski(1) « Les hommes de Dobu ne sont pas bons commenous ils sont cruels, ils sont canmbales quand nous arrivons à Dobu, nous les craignons. Ils pourraient nous tuer. Mais voilà, je crachede la racine de gingembre, et leur esprit change. Ils déposent leurs lances et nous reçoivent bien. » Rien ne traduit mieux cette instabilité entre la fête et la guerre. Un des meilleurs ethnographes, M. Thurnwald, nous décrit, à propos d'une autre tribu de Mélanésie, dans une statistique généalogique(2), un événement précis qui montre également7biencomment ces gens passent, en groupe et d'un coup, de la fête à la bataille. Buleau, un chef, avait invité Bobal,un autre chef et ses gens à un festin, probablement le premier d'une longue série. On commençaà répéter les danses, pendant toute une nuit.Aumatin, tous étaient excités par la nuit de veille, de danses et de chants. Sur une simple observation de Buleau, un deshommes de Boballe tua. Et la troupe massacra, pilla et enleva les femmes du village. « Buleau et Bobal étaient plutôt amis et seulement rivaux » a-t-on dit à [. Thurnwald.Nous avons tous observé de cesfaits, même encore autour de nous. C'est en opposant la raison et le sentiment, c'est en posant la volonté de paix contre de brusquesfolies de ce genre que les peuples réussissent à substituer l'alliance, le don et le commerce à la guerre et à l'isolement et à la stagnation. Voilà donc ce que l'on trouverait au bout de ces recherches.Les sociétésont progressédans la mesure (1)Argonaute, p.246. Sabmo t. ImO*, III, table note 85, 2. (2)

CONCLUSION

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où elles-mêmes,leurs sous-groupes enfin leursindiet vidus, ont su stabiliser leurs rapports, donner, recevoir, et enfin, rendre.Pour commercer,il fallut d'abord savoir poser les lances. C'est alors qu'on a réussi à échanger les bienset les personnes, non plus seulement de clans à clans, mais de tribus à tribus et de nations à nations et surtout d'individus à individus. C'est seulementensuite que les gens ont su se créer, se satisfaire mutuellement des intérêts, et enfin, les défendre sans avoir à recourir aux armes. C'est ainsi que le clan, la tribu, les peuples ont su – et c'est ainsi que demain, dans notre monde dit civilisé, les classeset les nations et aussi les individus, doivent savoir – s'opposer sans se massacrer et se donner sans se sacrifier les uns aux autres. C'est là un des secrets permanents de leur sagesse et de leur solidarité. Il n'y a pas d'autre morale,ni d'autre économie,ni d'autres pratiques sociales que celles-là. Les Bretons, les Chrontquey d'Arthur, racontent (1) comment le roi Arthur, avec l'aide d'un charpentier de Cornouailles inventa cette merveille de sa cour la « Table Ronde » miraculeuseautour de laquelle les chevaliers ne se battirent plus. Auparavant, « par sordide envie », dans des échauffourées stupides, des duels et des meurtres ensanglantaient les plus beaux festins. Le charpentier dit à Arthur « Je te ferai unetable très belle,où ils pourront s'asseoirseize cents et plus, et tourner autour, et dont personne ne sera exclu. Aucun chevalier ne pourra livrer combat, car là, le haut placé sera sur le même pied que le bas placé ». 11n'y eut plus de « haut bout » et partant plus de querelles.Partout où Arthur transporta sa Table, joyeuse et invincible resta sa noble compagnie. C'est ainsi qu'aujourd'hui encore se font les nations, fortes et riches, heureuseset bonnes. Les peuples, les classes, les familles, les individus, pourront s'enrichir, ils ne seront heureux que quand ils sauront s'asseoir, tels des chevaliers,autour de la richesse commune.Il est inutile d'aller chercherbien (1)Layamm?» ver* 2736, Brut, 9994, Brut, 2 eq. vers »q.

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FORME ARCRAÏQVB DB l'ÈCHANCE

loin quel est le bien et le bonheur, II est là, dans la paix imposée,dans le travail bienrythmé, en commun et solitaire alternativement, dansla richesseamassée puis redistribuée, dans le respectmutuelet la générosité réciproque que l'éducation enseigne, On voit comment on peut étudier, dans certains cas, le comportement humain total, la vie sociale tout entière et on voit aussi commentcette étude concrète peut mener non seulement à une science des moeurs, à une sciencesocialepartielle,maismême à des conclusions de morale, ou plutôt – pour », reprendre le vieuxmot de «civilité de « civisme», comme on dit maintenant. Des études de ce genre permettent en effet d'entrevoir, de mesurer, de balancer les divers mobiles esthétiques, moraux, religieux, économiques,les divers facteurs matériels et démographiques,dont l'ensemblefonde la société -et constitue la vie en commun, et dont la direction consciente est l'art suprême, la Politique, au sens socratique du mot. MarcelMaubs.

DEUXIÈME

PARTIE

ANALYSES

Les divisionsde l'AnnéeSociologique sont les mêmes que celles des Années 'I-XII, et plus spécialement XII. On pourrait les améliorer, mais, pour cette reprise, nous avons préféré continuer la tradition. La plus importante modificationconsiste à avoir augmenté le nombre des divisions de la Sociologiegénérale nous l'avons, en particulier, enrichiede rubriques Logiqueet Théoriede la connaissance, car la voie que Durkhein a frayée dans cette direction est, en ce moment, très fréquentée. Et le point de vue sociologiqueest de plus en plus généralementadmis.- Nous avons aussi donné, à la notion Raceset à cellede Civilisations,une place plusgrande de que par le passé. L'importance qu'ont prises les recherchesd'histoire généralede l'humanitéet de sescivilisations est telle qu'elles semblentconcurrencerfortement nos propres méthodes. Il fallait dissiper tout malentendu sur ce point.

M.M.

PREMIÈRE

SECTION

SOCIOLOGIE GÉNÉRALE
Par M. C. BOUGLÉ, «t MM.S. CZARNOWSKI, E. DOUTTÊ, L. CERSET, M. HALBWACHS, H. HUBERT, Jt. MAUSS, D. PARODI, avec la collaboration de MM. M. BONNAFOUS, M. DÉAT, D. ESSERTIER, R. LAUBIER.

I.

Traités,

Manuels,

Philosophie

sociale

Par MM. C. BOUCLÉ, F, DO1JTTÊ, M. MAUSS, D. PABOM, M. HOK.MAFOl'S, . JJÉAT, D. ESSBRTJER, R. LAUBIER M Â. – Traités.

A. Vierkaxndt. – Gesellscbattslehre. Hauplproblemp der philosophisclwnoziologie. Stuttgart, Enke, S 1923, vni-444 p. in-8°. M. Vierkandt distingue,de la sociologie tendance à encyclopédiquequi demeureune philosophiede l'his-

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l'annûb sociologique

toire [geschichtsphilosophisch-enzyklopùdische la tendance de Comteet Spencer),la sociologie proprement dite, qui prend pour objet les propriétés du groupement en tant que tel, et vise à constituer la théorie des « interactions » (c'est ainsi que nous proposons de traduire Wechselmrkungen) de leurs produits et (p. 10). Des études de ce genre ont été menéesdéjà par Simmel,Tünnies, Durkheim. (Noussommesobligés de faire remarquer ici que Durkheim était loin d'accepter la définitiontoute formellede la sociologie proposéepar Simmel).C'est dans ce même champlimité que M. Vierkandtveut travailler, en analysant les effets qui se retrouvent dans les diversessociétés concrètes,et qui sont dus aux formesdu groupement. Que ces effets doivent être considérables,on peut le présumer, si l'on serendcompte que,contrairement au préjugé individualiste courant (p. 215), le moi n'est pas une monade fermée,et que la vie psychique est produit historique plutôt que chose naturelle (p. 21). Précisémentparce que la nature de l'homme est plus plastique que celledes animaux, il est plus apte à être modelé par les sociétés. Ce n'est pas qu'il n'y ait dans l'hommeun certain nombre d'instincts, des dispositionsinnées sans lesne quelles la viesociale elle-même s'expliqueraitpas. M. Vierkandt les dénombreet décrit dans une série de chapitres (p. 59-179)où sa manière rappelle celle de M. Mac Dougall dans sa Social Psychology (voir Année Sociologique, tome XI). Il étudie ainsi l'instinct égoïste, l'instinct de subordination (auquel il attache une importancetoute paiticuliére),ia combativité, la sympathie, l'imitation, la sociabilité). Le chapitre suivant, consacréaux «rapportssociaux fondamentaux », prend son point de départ dans la distinction proposéepar TÔnnies entre la communauté et la société (Gemeinsvhafl und Gesellschaft), prela mière impliquant l'absorption,l'autre l'émancipation des individualités. M. Vierkandt est ainsi amené à étudier à son tour les diversessortes de solidarités. Il distingue la solidarité du mutuellismeen ce qu'elle implique le sentiment des intérêts d'un tout. Plusieurs sortes de rapports peuvent, d'ailleurs,

ANALYSES.

PHILOSOPHIE

SOCIALE

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s'entre-croiser dans les groupeshistoriques concrets, dont M. Vierkandt passe en revue les types principaux dans le chapitre IV (La famille. Le clan et le groupementterritorial. – Les sociétésd'hommes – et les groupements 'professionnels. Les ordres, les classes,les partis. – L'unité de culture peuples, races,nations. – Etat et société). Dans de chapitre, p. 321, on trouvera une discussion des conceptions d'Oppenheimer il n'est pas exact que l'État ne soit qu'un développement des moyens politiques et la société un développementdes moyens économiques. L'Etat, support de l'ordre juridique, est une réalité soutenue par une volonté collective. A noter, p. 337, un effort pour limiter la tendance à surestimer les forcesinternationales. Les analyses de M. Vierkandt le conduisent à une théorie de la consciencecollective qui est la partie essentiellede son œuvre (les phénomènes collectifs et les groupes,p. 342-441). La consciencecollectivene doit pas être logéedans une substance à part des individus, mais elle possède une réalité qui dépasse et domine chacun d'eux. Elle mérite d'être étudiée à part dans sa structure, dans son contenu, dans les formations objectives où elle s'incorpore. C.B. Oppenheimer (Franz). – System Soziologie. I. der Bd. Allgemeine Soziologie 2 vol.) 1er vol. Grundle(en Process. léna, Fischer, gungî2e vol. Dersoziale 1923, 1149 p. in-8». M. Oppenheimer raconte que, médecin dans un faubourg ouvrier, il s'est fait économiste pour saisir la cause des misères qu'il constatait. D'économiste, il est devenu sociologue.Pour ordonner les résultats de ses rechercheset les comprendre,forcelui était de remonter aux concepts les plus généraux de la vie sociale. Il est persuadé que le progrès même des sciencessociales spéciales fait de plus en plus sentir

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L'ANNEE

SOCJ0LOCN)VE

la nécessité, en même temps qu'il fait entrevoir la possibilité, d'une sociologiegénérale. L'auteur se rend compte de l'immensité de la tâche. Aussi, au lieu d'essayer de construire l'édifice à lui seul, il prend de toutes mains. Il utilise l'acquis et résumeavec beaucoup de soinsles auteurs – non seulement allemands, mais anglais ou franoffre ainsi une çais dont il a pu s'inspirer. Il nous sorte de somme sociologiquequi a d'abord l'utilité d'un répertoire. Dans la premièrepartie, M. 0. passe en revue les diverses conceptionsde la sociologie depuis Comte et Spencer. A noter la grande influence qu'il attribue à Lorenz Stein, qui aurait introduit en Allemagne, pour les mêler aux idées hégéliennes,les idées saintsimoniennes.M.O. ne croit pas qu'on doives'en tenir à la conceptionpremière, qui confondla sociologie et la philosophiede l'histoire, ou à cellequi en fait une science quasi biologique,en assimilantles sociétés aux organismes.Maisil n'adopte pas non plus le la point de vue de ceux qui, pour spécifier sociologie, la réduisent à l'étude des formes sociales (Simmel, Vierkandt). La forme ici ne se laisse pas séparer du contenu.Et il importe d'étudier lesfaitsou politiques, ou juridiques, ou économiquespour se faire une idée à la fois généraleet précise des conditionsde la vie des sociétés. La sociologieserait doncune sorte de synthèse, la marchevers l'universalité (die werdende Universalitat) des diverses sciences sociales son objet, ce seraitle devenir sociallui-même(der soziale Progress),réalité qui peut s'incorporer en des formes très différentes, M. 0. tient la sociétépour la réalité par excellence et répète volontiersque l'individu n'est qu'une abstraction. Toutefois,il croit nécessairede faire précéder l'étude proprement sociologiqued'un inventaire psychologique.Il analyse et classe dans la deuxième partie du premier volume (Les fondements psycholes tendances fondamentales de l'âme logiques) il en est qui se révèlent dans le a subsocial»comme il en est qui s'épanouiront dans le « supra-social ». Il complète la classification M. MacDougall,qu'il de

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ANALYSES.

PBH.0BOPHIS

SOCIALD

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suit de très près dans tout ce chapitre, en insistant sur la tendance au plus court chemin,ou aux moindres frais; tendance à laquelleil attribue une importance toute particulière, puisque c'est en fonction de cette tendance qu'il définirale point de vue économiquet se placer au point de vue économique, ce n'est pas chercherà réaliser une fin particulière, c'est chercher les moyens les plus simples, les moins coûteux de réaliser les fins posées,quelles qu'elles soient. Dans l'étude qu'il consacre ensuite aux « fondements sociaux-physiques» (discussionde la « science des rapports »),la notionla plus importante aux yeux de M. 0. est le sentiment du « nous ». Après avoir énuméré les conditions qui font naître ce sentiment (paix, moralité, respect du droit) et le sentiment contraire, le sentiment du « non-nous» (guerre, abus de la force, exploitation), il montre que la plupart des rapports sociaux sont mixtes, et que la hiérarchie d'Etat, en particulier, suppose l'emploi de la force idée sur laquelle s'appuiera M. 0. pour combattre les théories purement économiques sur l'origine des classes.11 regarde comme une de ses principales découvertesla réfutation de la théorie de l'accumulation primitive celle qui attribue à l'inégalité des capacités et des efforts des individus l'inégalité de leurs propriétés, laquelle entraînerait elle-mêmela constitution des classes erreur commune aux socialisteset aux libéraux, penseM.0., qui, se rapprochant ici de Dtthring et de Gumnlowicz,accorde davantage aux effets de la force politique. Il demeure pourtant, dans les grandes lignes,un adepte du « matérialisme historique» en ensens qu'il cherche dans les conditions de la vie des sociétéset dans leurs transformations les raisons des « superstructures » idéologiques. C'est ce qu'on voit dans le tome II Statique du processus social, qui étudie non pas seulement les éléments immobiles, mais les fonctionssociales,abstraction faite des circonstances qui imposent des changements Cinétiquedu processus social, qui met en lumière les diverses causes des changements sociaux Statique comparativedu processussocial, qui compare les diverses solutions que

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i'anhéb sociologique

les groupesnationaux ont donnéesà ces problèmes. Aprèsavoir cherché une synthèse des théories qui expliquent le lien social par la spontanéité,par la contrainte, par la « consciencede l'espèce», M. 0. se livre à une analyse particulièrement approfondie de la notion d'intérêt collectif. Il demandeà distinguer besoins de groupes et intérêts de groupes. Au premier point de vue, les sociétés apparaissent commedesêtres qui veulent durer et se posentcomme des fins. Mais si les intérêts de groupes rallient les activités individuelles,c'est que la sociétéelle-même fournit aux individus des moyens de donner satiss factionà leurs tendances, pourvuque celles-ci oient normales et se prêtent aux exigencesd'une vie de société durable. On voit ici que la rationalisation de la conduiteindividuelledérived'un effortde socialisation. Mais M. 0. admet qu'il peut y avoir pour la conscience personnelle (dans la religion par exemple)des valeurs supra-sociales. Il reste que ce n'est pas la force propre des idées C qui a rendu possible cette ascensionelle-même. e sont toujours des intérêts de groupes, entenduslato sensu qui mènent l'histoire. Et c'est en ce sens que M. 0. entend se rattacher à la tradition marxiste. Mais on voit que le marxisme est ici très élargi et transformé, puisque d'une part M. 0. assigne à la formation des classes des causes politiques et non pas seulement économiques,puisque d'autre part il expliquele mouvementdes idées, non par des forcespurement économiquesoutechniques,maispar desintérêts de groupes qui réagissentcontre diverses sortes d'actions, émanant tant du milieu interneque du milieu externe. C. B. lisnature and Hobhouse (L. T.). – Social evelopment, D conditions.Londres, Allen, 1923, 348 p. in-8°. L'ouvrageest le derniertomedesPrincipesdesociologie qui comprennent quatre parties, les trois prede mièresétant 1° La théoriemétaphysique l'Etat d 2°Lebienrationnel;3° Leséléments ela justicesociale.

ANALYSES.

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SOCIALE

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Celui que nous avons à analyser n'est pas seulement un traité de sociologie c'est d'abord et surtout une théorie du progrès. L'auteur a réservé, à vrai dire, pour un autre ouvrage, la discussion directe des fins et de la valeur de la vie sociale. Mais il estime que l'observation des faits eux-mêmeslivre des « critériums de développement qui permettraient d'introduire une hiérarchie dans les sociétés et de donner un sens à leur évolution.Partout où il y a un système de forces, ne dit-on pas qu'il progresselorsqu'augmente son volume, son « efficiency , » la liberté en même temps que la solidarité de ses parties (de 76 à 99) ? C'est bien, dans l'ensemble, conformément cetidéal« rationnel à se »que développe l'humanité. Encore faut-il, pour qu'elle se rapproche de cet idéal, que certaines conditionsde fait soient données, qui ne sont pas toutes données à toutes les sociétés, ce qui explique sans doute le retard des unes ou l'avance des autres. Il importe d'ailleurs que les « communautés» se forment. Des relations sociales, même régulières ne suffisent pas à les constituer. IJ y faut un groupe qui ait sa structure distincte et dont lesmembres sesoumettent à une règlecommune, qui agit sur l'ensemble de leur vie. Les sociétés à objectif strictement défini, l'auteur propose de leur réserver le nom d'associations (p. 50). On reconnaît ici quelque chose de la distinction proposée par M. Tônmes entre la Gemeinschaft la Gesellschajt. et Maistandis que M. Tonnies appellerait Gesellschaft toute sociétéqui s'organisede manièreà fairerespecter les droits égaux des individus, M. Hobbousegarde le nom de communauté aux grandes nations occidentales qui s'efforcent de marier industrie et démocratie. L'essentiel est qu'à ses yeux aussi la compressiondes individus n'est qu'une nécessitéprovisoire il vient un moment où 1 efricience elle-mêmetire le plus grand profit de la liberté, qui permet de substituer les collaborations spontanées à la contrainte quasi mécanique. Les conditions de la formation des communautés sont-ellesà chercher dans le sol lui-même? Il n'offre
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t,'

année

SOCIOLOGIQUE

que des possibilités.H n'expliquepas les variations (p. 95-104). Sur ce point, l'effort de M. Hobhouse pour limiter lesprétentions de l'anthropo-géographie converge avec celui de MM.L. Febvre et Bataillon dans leur livre sur La terre et l'évolutionhumaine. M.Hobhousene croit pasnon plusquetout soitdéterminé par la race,ni que leslois qui présidentà la lutte des espèces animalessullisentà expliquerla vie des sociétés (p. 104-128).Son argumentationrappelle ici d l cellede notretravail sur laDémocratieevantascience. demeurentaux yeux Lesconditionspsychologiques de M. Hobhouseles plus importantes. Il ne se contente pas d'ailleurs de décrireà ce propos les sentiest ments sociauxnaturels à l'homme (Pégoïsme un produit artificielplus qu'une donnée naturelle; l'organisation socialene saurait, au surplus,s'expliquer par la vertu ni du contrat, commele veut Rousseau, ni de la contrainte, comme l'admet Treitschke). Il s'efforce d'analyser l' « interaction des esprits » (chap.vu). S'appuyantsur les distinctionsproposées par M.Mac Dougall(GroupMind), il rappelleque ce n'est pas seulementdans les foules,mais partout où il y a échange d'idées,que l'individu est soumis à toutes sortes de suggestions, les unes stimulantes, lesautres inhibantes,qui orientent nonseulementson activité, mais jusqu'à sa pensée. Est-ce à dire qu'il faut parler d'une pensée de groupe et d'une volonté collective? L'auteur montre que,pour que celles-ci deviennent des réalités,il faut des conditionsnombreuses qui sont loin d'être partout réunies.La mentalité de groupeagit le plussouvent de manièreinconh sciente, et grâce à des ressemblances éritées.L'auteur n'en maintient pas moins que,même dans la zone des idéesclaireset distinctes,telle que celledes il idées scientifiques(p. 185-199), y a des systèmes dont la penséeindividuellen'est mentaux spécifiques qu'un élément. Ilmaintient surtout que des volontés vraiment collectivespeuvent se formeren pleinelud mière,conscientes es finsque poursuiventlessociétés. Pour différemmentque ces fins s'expriment, c'est toujours par rapport à une fin suprême qu'elles s'ordonnent. Et cette fin ne peut être que l'harmo-

ANALYSES.

PHILOSOPHIE SOCIALE

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nieuse coopération introduite par la raison dans la vie, et qui permet le développementsupérieur des individus en même temps que celui du tout. Que l'humanité réussisseà se rapprocher de cette fin – malgré la multiplicité des esprits qu'il faut animer d'une conviction commune,et malgré l'opposition des tendances qu'il faut surmonter – c'est la preuve que les forcesde l'intelligence commandent au développement des institutions. En ce sens, l'auteur donne raison à la thèse comtisto (p. 337). Il ne se demande pas, d'ailleurs, si le développementmême des institutions ne pourrait pas expliquer celui de l'intelligence et jusqu'à la formation de ses cadres. Sur ce point commesur beaucoupd'autres il préfère ignorer les travaux de Durkheim. En bien des pages les conceptionsde l'auteur se rapprochent de celles des collaborateursde l'Année sociologique. Comparer par exemple ce qu'il dit des institutions commeobjet de la sociologie avec ce que disent Mauss et Fauconnet dans l'article Sociologie de la Grande Encyclopédie,ou ce qu'il dit de la con. fusion mentale des primitifs avee ce qu'en dit LévyBruhl dans Les fonctions mentalesdes sociétésinférieuresou la Mentalitéprimitive. MaisM.Hobhouse ne S soulignepas lui-mêmeces coïncidences. i elles sont dues à des recherches totalement indépendantes les unes des autres, ellesn'en sont queplussignificatives. C. B. Bushee (Fr. A.). Princlples t Sociology. Newo – York, Holt, 1923, xin-557 p., in-8°. Les groupes humains peuvent être ou des associationsà but limité, oudes sortesde « toutss organiques se suffisant à eux-mêmes. Il vaudrait mieux, selon M.Bushee, réserver à ceux-cile nom de sociétés, et aux autres celui d'associations. Les sciences sociales particulières étudient d'ailleurs les diverses formes d'associations(à fins écoLa nomiques, politiques,religieuses). sociologie générale devrait avoir pour objet propre les principesfondamentaux communs aux diversessciencessociales.

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L'ANNÉE

SOCIOLOGIQUE

Et son problème central devrait être la détermination des conditions du progrès. L'idéal dernier, vers lequeltend celui-ci,c'est la formationdes individualités,mais ceci même supposeune amélioration de l'organisme social dans le sens démocratique. M. Bushee étudie donc successivement l'idéal Vidéalsocial,l'adaptation(passive active, et individuel, comprenant l'utilisation de « produits superorgade sociale(inténiques»), lestroisprocessus l'évolution gration, variation, sélection). Il rattache au désir de selt preservation l'étude des institutions économiques et politiques (part. II), au désir de faire durerla race, l'étude desinstitutions domestiqueset des lois d'accroissementde la population, auxquellesil attribue une particulièreimportance (part. III). A noter un chapitre spécialement nourri (chap. xxn) sur les migrations.L'auteur conclut que l'immigration est rarement favorable à un pays, même au point de vue de l'accroissementde la population. La partie IV est consacréeaux facteurs psychologiques désir d'approbation imitation et suggestion – oppositions(l'auteur insistesur les oppositions commesur une conditionde progrès). Dans la partie V Cultural forces) sont passées rapidement en revue les influences exercéessur la vie sociale par la morale, l'art, la science, la religion. L'auteur observe,d'ailleurs, que les diverses institutions sociales ne peuvent agir qu'en réagissant les unes sur les autres, et qu'en ce sensla conception organiciste,malgrél'imperfectiondes analogies dont elle use, oriente utilement les recherches de la sociologiegénérale. C. B. alsLehrevon Von Wiese (L.). Allgemelne Soziologie und den Bezlehungen BezlehungsgeblldenMenschen. der (Teil I. Beziehungslehre). München-Leipzig, Duncker u. Hurnblot, 1924, 309 p., in-8°. M. v. W. se propose de fonder une sociologie génécommethéorie des rapports humains rale considérée

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et des formes qui dérivent de ces rapports (Beziehungsgebilde).L'ouvrage complet comprendra deux – que l'auteur nous donne parties. La première se propose d'étudier le système des aujourd'hui qui formera un rapports humains la seconde traitera des formes sociales qui second tome dérivent de ces rapports humains. Noussommes en face d'une œuvre qui a été pour M. Léopold von Wiese l'objet de longues réflexions et de longs travaux. Il y a plus de vingt années qu'il y travaille, nous dit-il, dans sa préface. La création de l'Institut de recherchespour les sciencessociales, fondé à Cologne en 1919,lui a permis d'avancer en besogne et d'approfondir, plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, l'économie socialeet la sociologie(nous rappelons qu'il a dirigé à l'Institut de Cologne la publication d'études réuniessous le titre Soziologie des Volksbildungswesens). M.v. Wiesea subi lesinfluencesde trois penseurs Simmel, Waxweiler, E. A. Ross. Il a le dessein de travailler dans le même sens qu'eux, de compléter et de clarifier leurs analyses. La conception de la sociologiecommethéorie des rapports humains aura pour effet, selon M. v. Wiese, de déterminer nettement le domaine de cette scienceet de la distinguer de toutes les autres disciplines. C'est là un des buts fondamentaux poursuivispar l'auteur. Cette « sociologiegénérale Napparaîtra comme absolument indépendante en particulier de la sociologie économiqueet de la sociojuridique, de la sociologie logie religieuse. La méthode suivie par l'auteur dans cet ouvrage n'est pas une méthode inductive. Nous sommes en face d'une exposition systématique. L'intention de l'auteur est de montrer comment les processusparticulierss'intègrent dans sonsystème généralordonné déductivement. M.v. Wiese prend comme point de départ de sa démarche l'analyse du concept de rapport. C'est la première et la plus importante des trois catégories qui servent de base à la sociologie(les deux autres crééespar les étant le processussocialet les f ormes

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L'auteur ne s'occupe rapports, Beziehungsgebilde). pas de savoir quel est le contenu métaphysique du concept de rapport, ni s'il en a un, s'il est a priori ou non il laisse ces recherchesà la philosophie. Il lui suffit de savoir « qu'un rapport est un fait grâce auquel deux ou plusieurs grandeurs sont mises en contact, de telle sorte que chacunereste indépendante comme grandeur, de telle sorte aussi que chacune subisse des transformations et qu'elle produise partiellement avec les autres une certaine harmonie dans les détails ». La théoriedes rapports humains ne se propose pas d'étudier des rapports logiques, mais des rapports vécus, des rapports sociaux. Ici les grandeurs en contact sont des hommes ou des formations collectives (p. 3). Les rapports humams fondamentaux sont au nombre de deux. Il y a, d'une part, les rapports des hommes « les uns aux autres » et – quand ils se sont associés– les rapports des hommes « les uns avecles autres » [Beziehungen Zu- und (nachder des Verbindung zwischen ihnen) des Miteinander] et, d'autre part, des rapports d'extériorité entre les hommes, et – après qu'ils se sont séparés – des rapports d'exclusion [Beziehungendes Au*- und (nach der Trenmmg) Ohneinander] p. 10). ( Partant de cette division fondamentale l'auteur range les processus sociaux en trois catégories 1° Ceux qui rapprochent 2° Ceux qui séparent 3° Ceux qui à certains égards rapprochent et à d'autres égards séparent C'est dans cette division que réside, pour M. v. L'étude d'un phéWiese, le specificumsociologicum. nomène quelconque « interhumain » devient une étude sociologiqueen ce qu'elle observe dans ce phénomène ces processusd'union, de séparation, ou tantôt d'union, tantôt de séparation. L'éthique, l'esthétique, la politique, la psychologie étudient aussi ces rapports humainsmaisà d'autres points de vue. Seulela sociologie lesétudie sous l'angle durapprochement et de l'union, de l'éloignemchtou de la séparation, ou des deux ensemble c'est là son terrain original. « Les hommes,»dit M.v. Wiese,qui ne

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dédaigne pas les images,« sontpour nous, en quelque façon, des figuressur l'échiquiergéant de la vie, qui, à chaque coup, tantôt s'approchent et tantôt s'éloignent. loi ils apparaissent agglomérésen masses et en groupes, là ils semblentavoirdesliens lus lâches, devra là-bas ils sont tout à fait isolés.» Lesociologie ainsi s'efforcer de décrire ce specificum sociologicum défini. le«schémafondaVoilàquel est, selonM. v. Wiese, mental de la sociologie». Nous avons marqué ici l'idée qui nous semblait la plus importante. Nous ne pouvons pas insister sur le détail des analyses de l'auteur et en particulier sur les rapports qu'il établit entre les concepts de rapports humains,de formes créées par ces rapports, de processussociaux. (on en trouvera un résumé à la page 31). sefAprès avoir ainsi éclairé sa route M.v. Wiese force de nous décrireavec une extraordinaire minutie, parfois assez amusante, l'ensembledes rapports humains considérés sociologiquement.L'auteur a résumé les résultats de ses recherchesdans un vaste tableau qu'il a joint à son ouvrage. Il divise les rapports humains considérésau point de vue sociologiqueen deux grands groupes les rapports sociaux du premier ordre (I) et les rapports sociauxdu deuxièmeordre (II). Les rapports sociaux du premier ordre (1) se divisent en rapports de rapprochement et d'union (A) et rapportsd éloignement ou de séparation (B).Chacunde cesnouveauxgroupes de subdivise à son tour en sous-groupes,qui euxmêmes contiennent des termes multiples. Cest dire la complexité d'une telle classification. Prenons un exemple pour faire comprendre le système. Les rapports du deuxièmeordre (II) qui renferment les processus sociaux au sens étroit, se divisent en quatre (C. D. E. F.), le quatrième de ces groupes (F) est constitué par les processusd'union ces processussont divisés en trois(a, b,c),letroisième de ces petits groupes (c) comprend tout ce qui regarde l' « Institutionalisation » (Institutionalisierung). Dans cette colonne II. F. a. nous lisons par exemple dogmalisieren. konservieren. legali-

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sieren. okonomisieren. patriarchalisieren. ritualisieren. standardisieren. u. s. w. A l'intérieur de chaque colonneles termes sont rangés par ordre alphabétique, ce qui est peut-être commode, mais qui ne semblepas bien obéir aux règlesd'une bonne méthodologiede la tabulation. Nousaurons l'occasionde revenirsur cette tentative quand paraîtra le secondvolumede M. Léopold vonWiese.Dèsmaintenant il sembleque les concepts qu'il met à la basede la sociologie générale,sous une complicationapparente,soient assezbanaux. Quant aux détails du système, s'il y en a d'intéressants, la plupart paraissent assez inattendus; l'ensemble a quelque chosede mal lié malgré son apparence systématique. M. B. Bureau (Paul). – La sciencedes mœurs. Introductionà la méthode sociologique. Paris, Bloud, 1923, 328 p. in-8°. Le livre de M. Bureau porte deux titres. Et on peut en effet y distinguer deux parties assez différentes. Dansl'une il discute les « illusionset prétentions » du « scientisme » en matière de morale et ? cherche à déterminer la fonction véritable de la sociologiedans la direction de la conduite (chap. xi et xii). Dans l'autre (chap. i à xi), il définit les conditions de l'étude scientifique des faits sociaux et les méthodes qu'elle doit selon lui préférer. Nous ne retenonsici que ce qui concerne la discussiondes méthodes et des conceptionsgénérales. On sait quelleétait la situation moraleet intellectuelle de M. Bureau penseur catholique, mais ardent à revendiquerles droits de la libre recherche scientifique,désireuxde rapprocher autant que faire se pouvait les « enfants de la tradition et les a enfants de l'esprit nouveau » (voir son livre sur La Crise moraledes temps nouveaux,1907). Il porte ces mêmes préoccupations dans l'ordre théorique, regrettant l'espècede divorcequ'il constateen France entre l'équipequi se rattache à Le Play et celle qui se

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rattache à Auguste Comte, entre ce qu'il appelle l'Ecole de la science socialeet l'École française de sociologie 111-199). (p. M. Bureau rend pleine justice à l'œuvre, à l'influence, au « talent prestigieux » de Durkheim,Il n'en fait pas moins les plus graves réservessur la méthode que celui-ci préconise et les conceptions générales qu'il propose. M. Bureau, par exemple, s'il est d'accord avec Durkheim pour conseillerau chercheurde répudier toute doctrine a priori, de se défier des suggestions du sens commun, de traiter les faits sociaux comme des choses (p. 77), croit dangereuseune méthode qui voudrait aller du dehors au dedans. L'étude objective des règles contraignantes qui gouvernent toute la vie sociale nenous ferait connaître celle-cique « dans sa partie la plus durcie, la plus ankylosée » (p. 91). Elle resterait étrangère à la « sociologie dynamique»; elle méconnattrait tout ce qui est principe de changement,de mouvement.Or ceci reste caché dans l'intimité des âmes, des âmes individuelles qu'il importe avant tout de savoir interroger. M. Bureau ne pense pas collectivepuisse être d'aucuneutique la conscience lité ici il n'en conçoit pas la réalité. Convaincu du prix supérieur des inventions, non seulement dans l'ordre technique, mais dans l'ordre moral, il allèguevolontiersles théoriesde Tarde (p. 120-125), de M. Wilbois (p. 155), de M. Gemëhling (p. 303) il se rallie à une sociologiede la liberté (p. 148). Cette conceptionspiritualiste n'exclurait d'ailleurs pas l'existence de déterminismespartiels; elle serait compatible avec des « lois sociales » accessiblesà l'observation(p. 150-199). ellenous inclineraitdu Mais moins à réduire la valeur de certaines méthodes,par exemple celle de la « méthode historique » (p. 229), dont l'Ecole française de sociologie aurait abusé, selon M. Bureau, en cherchant dans les croyances propres aux sociétés primitives l'explication d'institutions qui nous régissent encore aujourd'hui. En réalité, il faut se placer délibérémentdans l'actuel et dans l'individuel pour comprendrece qui fait vivre les institutions. En ce sens les traditions de

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l'Ecole de la sciencesocialevont heureusement corriger les tendancesde l'Ecole française de sociologie. Est-ce à dire qu'il suffise d'employer la méthode monographiquetelle que l'a définie Le Play et s'en tenir à la nomenclature des faits sociaux perfectionnéepar de Tourville? M. Bureau, outre quil sent très bien pour son compte les dangers d'ùne méthode exclusivement monographique, insiste à diverses reprisessur la nécessitéde ne pas oublier,lorsqu'on interroge les membresde quelque famille ouvrière, par exemple,le point de vue du « total » et du « collectif » (p. 206-219).« L'analyse minitieuse d'un échantillonbien choisin'exclut pas la comparaison, elle ne doit pas nous faire perdre le sentiment des connexions. Sur ce point encore, M. Bureau est disposéà élargir la tradition de son Ëcole. Il trouve qu on n'y a pas tenu assez compte de ce qu'il appelle la représentation de la vie (p. 135),capable d'influer, elle aussi, sur la formeet la transformation des institutions on y a trop cédé, selon la remarque de Ch. Gide, à la tendance matérialiste. Le chapitre où M. Bureau discute cette tendance (chap. vi) est un des plus nourris du livre. Et sur bien des points ici nousnous rallierions à sa conclusion, mais dans ce chapitre, plus encore que dans les autres, onmesure à quel point est contestable l'interprétation que propose M. Bureau de la pensée de Durkheim. La ranger parmi les doctrines matérialistes est, croyons-nous, des plus graves contresens un que l'on puisse commettre. On en trouverait vingt preuves dans la collectionde l'Année Durkheim, plaçant au centre de la vie socialedes représentation? collectives se développentselonleurs lois propres, qui attribue la plus grande valeur à ces éléments sociologiques où le matérialisme historique ne voit que superstructure. En ce sens c'est bien de Comte, et non de Marx qu'il est l'héritier. C.B. Weber (Max) ensouvenir). Hauptprobleme Soziologie. der ( Edité Melchior avecla collaboration Schulzede par Palyi, GSvernitz, etc. Sombart, Eulenberg, Kantorowicz, (vingt-

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1 quatre collaborateurs). – Munich, Duncker, 1923, 2 vol. x-389p. et vh-352 p. petit in-4°. Ces mémoires forment un ensemble et touchent à nombre de problèmes centraux de la sociologie.Ils sont répartis en huit sections I. Ilistoire et méthodologieSombart retrace les débuts de ( la sociologie, en discutant les conceptions de Von Mohl et de Barth. Kantorowiczdéfinit Je rapport de la sociologie,science systématique et non pas seulement science auxiliaire, avec les autres disciplines). II. – Fondementsnaturels et psychologiques la vie sociale de (articles sur les biographies(Gruhle)et sur les frontières nationales (Hartmann). III. – Catégories fondamentales formesélémentaires F Aset de sociation.(A signalerparticulièrementdans cette section un article de F. Tônnies surles finset les moyensdansla viesociale»). IV. Sociologie langage (articles de Jordan et Vossier). du – Problèmes 'organisationdel'État moderne.(CariSchmitt V. d traite du concept de la souveraineté et de la politique théologique, Karl Landauer, de la conquêtede l'État démocratiquepar les chefs d'industrie.) de VI. – Sociologie la religion,du artset delasnence. (Honigsheim traite de la signification sociologique la scolastique, de von Rosthorn dela religionet de la vie économiqueen Chine.) VII. – Classes et ordres (Paul Mombert analyse la diversité des causes qui engendrent les classes, et disoute les théories individualistes et socialistessur la question.) VIII. – Histoireéconomique Politique économique. et (Articlesde Lotz, Sieveking, Palyi sur des problèmescontemporains l'évolution de la vie économique allemande depuis Bismarck, le problème agrarien, l'inflation.) C. B. C.B. Patank (M.). in-12. La Scienza Sociale. – Catania, 1923,204 p.

Effort pour distinguer, à travers les conceptions analytiques, spiritualistes, métaphysiqueset positives de la société, le caraco tère à la fois synthétique et spécifique des faits sociaux; étudie avec le substrat matériel, les activités sociales élémentairesi en tire des conséquencesconcernant le positivisme,le relativisme, le dualisme, etc.. Spann (Othmar). Geseilscfiaftslehre (2eédit., revue et refon. due). Leipzig, Quelle u. Meyer, 1923, xxvni-564 p. in-8°. STAHL ln die Gesellschatte- nd Staatskuade. u (F.). – Breslau, Elnîilhrung 172 in-8». Hirt, 1924, p. Blackmaii (F.) et Lewis Giixin (L. J.). – OutHnesoî Sodology, (revisededit.). – London,Macmillan,1923,xi-636 p, in-8«.

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Williams M.).-The toundatton social cience, New oî s (J. York,A. A. Knopf,1924. – Lambert(A.). Table décennale de I (1913-22) la «Revuenternationale Sociologie Paris,Giard, 923,12 p. in-8°. de ». 1 B. Manuels

Davy (G.). – Éléments Sociologie. Sociologie de I. politique. Paris, Delagrave, 1924, 233 p. in-8°. C'est le premier volumed'un cours de sociologie destinéaux Écoles normales; il est d'un haut intérêt, et d'une utilité incontestable, mais diverse, selon celle que l'on considèredes trois parties qui le constituent. La première partie est une longue et minutieuse discussiondes théories des plus notoires juristes contemporains, MM. Hauriou, Esmein et Duguit, sur la notion de souveraineté l'auteur les suit dans le détail de leurs analyses,et l'étude sera précieusepour les spécialistes; mais M. Davy a dû se faire parfois, à l'image des juristes qu'il discutait, trop abstrait, trop subtil, pour que cescent premières pages nous semblent pouvoir être utilisées par les élèves et même les maîtres des Ëcolesnormales.Les soixante dernières, en revanche, sont faites directement pour l'enseignement à proposde l'idée de nation ou du principe des nationalités, M.Davy montre que la sociologieaboutit aux notions mêmes et aux préceptes de la morale traditionnelle peut-être ne voit-on pas asseznettement si, selon lui, quelque chose de nouveau est apporté ici par le point de vue sociologique. Reste la partie centrale, consacrée aux données actuelles de la sociologiesur l'origine et l'évolution de la souveraineté dans les sociétés les plus primitives résumé des travaux de Durkheim et de la thèse de l'auteur lui-mêmesur la Foi jurée, étudesociologiquedu problème du contrat (Alcan,1922),résumé très complet et très clair.La conclusionessentielleen est que la souveraineté fut d'abord, dans les sociétéstotémiques, do nature religieuse et diffuse, non incarnée dans la personnede chefs.Cen'est que

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plus tard, lorsque les société " Usèrent nu sol, et sous des influences complux» Joui celle du pots, latch,que cette souverainftô sVst concentréeet indisuit vidualisée,souslaformesoitf<odule. monarchique. Ainsi la nature essentiellementcollectiveet sociale en serait établie, contre les tentatives des juristes, qui, oubienen cherchentlefondementdansdes volontés individuelles, ou bien ne veulent y voir qu'une abstraction creuse. Desdifficultéssubsistentpeutêtreici de ceque lasociététotémiqueestla plus simple et la plus primitive que nous connaissions, 'ensuit-il s qu'elle soit un commencement véritable ? Ses croyances et ses réglementationscoutumières,complexes et minutieuses, sont évidemment encore le terme d'une évolution le problème de leurs origines à elles-mêmesse posedonc,et du rôle qu'a puy jouer l'individu. Sans compter que la question de savoir si, malgré tout, des chefsn'existent pas dans les sociétés totémiques, de quelque nature et si momentané que soit leur pouvoir,n'est pas tranchée. On ne voit pas non plus, a priori, pourquoi des peuplades nomades auraient eu moins besoin de chefs que des tribus sédentaires. D.P. D. P. SoMBART (Werner). – Soziologie. Berlin, Pa) Verlag Rolf Heise, 1923,228 p. in-12. Sous ce titre M. Werner Sombart nous présent une anthologie de la sociologie.C'est un petit livr de vulgarisation. Il mérite pourtant de retenir un s peu l'attention, car M. Sombart a fait précéder c< morceaux choisis d'une introduction, qui est intéressante à plus d'un titre. M. Sombart fait un effort pour essayer de définir d'une façon claire ce qu'on doit entendre par « sociologie». La sociologie,au sens large, est l'étude et la connaissance de tout ce qui se rapporte à la vie collective des hommes et par conséquent de tout ce qui se rapporte à la civilisation humaine. La sociologie est une « connaissance » et, par conséquent, une « détermination de ce qui est ou sera vrai, à l'exclu-

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sion de ce qui doit Hve». D'où il résulte que la politique est exclue du domaine de la sociologie. La sociologie ainsi conçue peut prendre deux formes différentes une forme philosophique et une forme scientifique. La sociologie« philosophique » est identique à la ? de 1 histoire. Elle comprend toutes philosophie les études sur la société qui dépassent le cadre de l'expérience et, par conséquent, presque toutes les recherches sur les principes de développement de l'humanité, sur la nature et l'apparition d'une civilisation quelconque,sur les facteurs qui déterminent l'histoire. Cen'est point à ce genre de sociologie que vont les préférencesde M. Sombart. La sociologie« scientifique » au contraire est la scienceexpérimentale de la vie des hommes en société. Cette sciencese différencie-t-elle l'histoire ? de P D'excellents esprits, comme M. Max Scheler, le nient. M. Sombart pense, au contraire, qu'il est facile de marquer les oppositions entre l'histoire et la sociologie « scientifique ». L'histoire va vers le fait particulier, vers ce qui s'est produit une fois la sociologies'efforcede saisirle fait qui se répète, le fait typique. « Labataille de Tannenbergappartient à l'histoire, la Bataillede Tannenberg à la sociologie l'université de Berlin à l'histoire, l'Université de Berlin à la sociologie (p. 7). rien de très neuf dans l'exposé de Jusqu'ici M. Sombart. Il semble à M. Sombart que cette définitionde la sociologiescientifique, opposée à la sociologiephilosophique, puisse abriter deux conceptions assez différentes. Le marché est encombré d'une foule d'ouvrages qui se réclament de la sociologie. Il siedde mettre un peu d'ordre dans ce chaos. Si nous appliquonsà l'étude des sociétéshumaines les méthodes d'investigation en usage dans la mécanique ou dans la biologie,nous nous trouvons en présencede deux conceptionspossiblesde la sociologie fort différentesentre elles. Il y a, d'une part, une sociologiequi s'occupe de la science de l'âme (Seelenwissenscha f tliche Soziologie)et, d'autre part,

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une sociologiequi s'occupe de la science de'l'esprit (Geisteswissettschaftliche Soziologie). M. Sombart propose d'appeler la première « sociologiepsycho. logique » et la deuxième« sociologienoologique». L'anthologie contient des exemples des deux. La sociologiepsychologiques'efforce d'expliquer la civilisationhumaine par les notions d'âmes individuelleset d'âmes collectives. lle veut réduire ces E « choses qui se passent dans l'âme » (Seelenvorgange) à des élémentssimples,premiers.Ces faits essentiels sont des sentiments, des intérêts, des impulsions (Triebe) si bien que la société humaine apparaît aux sociologues cette tendance commeun « réseau de d impulsions». Ils mettent la civilisation humaine dans la dépendancede la nature extérieure, où on retrouve les mêmes « forces impulsives que dans l'humanité. « Chères analogies avec les sociétés animales », dit M. Sombart avec une ironie non dissimulée pour les tenants de la sociologiepsychologique.En raison de ces correspondancessupposées ou admisesentre les lois du monde et les lois des sociétés, M. Sombart propose d'appeler aussi cette sociologie psychologiquesociologie« naturaliste ». « On peut dire, écrit M. Sombart, que cette orientation de la science est sociologique restée, jusqu'à ». maintenant, l'orientation officielle Les sociologues français, anglais, italiens, américains dans la mesure oùils n'ont pas versé dans la sociologie phiont suivi la voie de la sociologie losophique psychologique.Aussi, pour M. Sombart, est-elle avant tout la « sociologie occidentale», bien que plusieurs sociologues de langue allemande aient travaillé égalementdans ce sens. En tout cas, alors que tous les pays de l'ouest sont fidèles à cette forme de sociologie,elle subit à l'heure actuelle bien des critiques de la part des tenants de la « sociologie noologique». M. Sombart considère que ces critiques sont fondées. La sociopose mal le problème.« L'eslogie « psychologique prit, dit M. Sombart, ne se laisse pas réduire en âme».Onne peut pas expliquerle monde dessociétés

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en le faisant découlerd'atomesélémentairesd'«âme». « II faut donner à l'esprit ce qui appartient à l'es« prit ».Mais cette impuissancede la sociologie psychologique » ne doit pas laisser à penser que toute sooiologie soit impossible. On peut concevoir une forme de sociologie,qui ne donnerait pas prise aux critiques adresséesà la sociologiepsychologique,et qui s orienterait dans le sens de la « science de l'esprit x c'est justement la sociologie« noologique ». – La fin de l'introduction de M. Sombart est consacrée à l'examen des concepts de « comprendre » et de « loi», soit du point de vue « psychologique», soit du point de vue « noologique». Il semble peut-être que, dans son ardeur à fonder cette « sociologienoologique», dont il attend de si fructueux résultats, M. Sombart ait porté des jugements un peu rapides et un peu trop systématiques sur la « sociologieoccidentale». Il est hanté par les différences fondamentales entre Geist et Seele. Il condamne toute sociologiequi pose le problème en termes d' « âme»; mais, pour les besoinsde sa cause, il prête à la sociologie de l'ouest une manière de « pan-psychisme » dont elle pourrait aisément se défendre. Dans cette anthologie M. Sombart nous présente trois ou quatre essais se réclamant de la sociologie « noologique». Ils sont trop peu importants pour qu'on se permette d'essayer de juger l'arbre à ses fruits. La sociologiefrançaise est représentée dans cette anthologie par des fragments d'Auguste Comte, de Tarde, de Le Bon. Il y a un nom qu'on cherche vainement dans la table des matières ou dans l'introduction de M. Sombart, c'est celui de Durkheim. M.B. de Lorton (A.). – Notons sociologie. Paris, Gigord, 1923, vni-256 p. in-12. Ce petit livre, qui se donne pour un manuel de « sociologie» élémentaire,est, au fond, une application des doctrines de l'Église aux principales

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questions de morale sociale. La préface, signée de Mgr Lavallée,prend soinde mettre en lumière l'opposition entre la sociologiequi « enregistre » les faits, et le christianismequi seul a le pouvoir de corriger « les abus et les déviations sociales», qui seul peut expliquer le caractère obligatoire de la loi morale. En effet, « si la société fonde la loi morale, il y aura autant de lois morales que de sociétés, plus même. Et toutes ces moralesse vaudront. la. morale nègre, la morale allemandevaudront la morale française. Notre conscience, ajoute M. Lorton, proteste. » (p. 14). Il ne saurait donc y avoir qu'une morale, et c'est cette moraleque l'auteur entreprend de nous exposer,en la fondant sur deux ordres de raisons raisons de doctrine religieuse, et preuves d'ordre sociologique.Il y a donc dans ce livre deux argumentationset deux critiques.D'une part, on exposera la doctrine de l'Église telle qu'elle est contenuedans les Encyeliques Rerumnovarum et lmmortcdeDei de Léon XIII, et on réfutera la doctrine socialiste, particulièrementKarl Marx, coupable d'avoir « analysé incomplètement les conditions de la production »(p. 16).D'autre part, on substituera lesthéories sociologiquesde l'école « historico-culturelle » au système de Durkheim et do l'Année sociologique, système «trop hypothétique et sujet à de trop graves et nombreuses critiques » (p. 225). Cette école historico-culturelle (le P. Schmidt, Graebner, Mgr. Le Roy, etc.) se propose d'étudier les peuples véritablement primitifs, qui sont les Pygmées (Négrilles, Bushmen, etc.) et les Pygmoïdes (Weddas, Senoï, etc.). Chez ces peuples, « la monogamieest stricte au point de comporter une unionintime et stable des membresde la famille. Le mariage est fondé sur l'amour et la sympathie. » (p. 104). « Ils ont une notion vraiment claire et distincte d'un Etre supérieur, maître de tout, qui leur a donné la terre » (p. 229). Les résultats de ces recherchessociologiques s'accordent donc avec l'enseignement du Christ et la morale primitive est conformeaux commandementsde Dieu. Ces conclusions, on le voit, contredisent nettement celles de
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l'École durkheimienne à qui M. Lorton reproche 1° D'avoir méconnu le vrai caractère du mana qui est «ledon personnel de certainsindividus » (p.222) 2° D'expliquer le sentiment du sacré par l'existence de la société,alors qu'il n'est autre chosequele sentiment d'admiration du primitif pour un monde inconnu et pour la « puissancequi se cachesous les phénomènes extérieurs »; 3° D'emprunter les arguments à l'ethnologie de la tribu Arunta, qui n'est pas primitive 4° D'avoirdonné une théorieinexacte de l'alliance totémique, laquelle repose en réalité « sur la parenté établie à l'origine par l'échange du sang, réel ou simulé, entre l'ancêtre du groupe et celui de la collectivité non humaine » (p. 225) (?). Cet ouvrage est destiné à nous présenter une morale inspirée directement par la doctrinecatholique, et appuyé accessoirement sur une sociologie fragile. Il relève donc de l'apologétiqueplusque de la science. (L'auteur, dans les courtes bibliographies qui suivent chaque chapitre, a pris soinde marquer d'une astérisque « les ouvrages dont les idées ne sauraient être acceptées par un catholique» la plupart des collaborateurs de l'Annéesont ainsi mis à l'index.) R. L. d Garricuet (L.). – Manuel e Sociologie d'Économie et sociale. Paris, Bloud et Gay, 1924, 662 p. in-8°. – La même doctrine du catholicisme social inspire le gros ouvrage de M. Garriguet. La sociologie scientifique d'Auguste Comte et de Le Play, continuée par l' « Ëcole sociale positiviste » de Durkheim, a le double défaut de restreindre l'objet et l'intérêt de la sociologie,et d'en fausser la méthode. En faisant la critique de la méthodeexpérimentale ou « apostériorique » en sociologie,c'est la théorie tout entière de l'induction dans la science qu'il combat « Baser une théorie sur la seule observation des faits passés, c'est s'exposer à recevoirdesdémentis desfaits purs (p. 6). » D'ailleurs la sociologie n'est

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même pas une science l'expérimentation y est impossible.– Les phénomènes observés sont trop – complexes. Elle se confondrait avec l'histoire. Elle met « systématiquement de côté toute métaphysique » et oublie « de parti pris l'ordination providentielledes choses » (p. 7). Renonçant donc à la méthode scientifique, et se fiant « aux lumières de la théologie, du droit naturel et de l'histoire », M. Garriguetétudiera successivement La propriété « Le capital, principal auxiprivée – Le travail liaire du travail ». L'objet de la sociologie n'est plus une simple description des faits sociaux, une étude théorique des lois sociales elle est plus que cela elle est, dit M. Garriguet, « la science des lois sociales et l'étude des rapports qui doivent normalement exister entre les membres du corps social ». Ainsi conçue, elle sera donc commeune « éthique spéciale», autre. ment dit, une morale sociale elle est donc intimement associéeà la morale, à l'économie politique, à la politique et à la religion. Dansla définition qu'il donne de la société,M. Garriguet expliquece qu'il faut entendre par « le corps social» et quelle fin lui a été assignée par la Providence. La société est bien, comme l'ont pensé un grand nombre de philosophes,entre autres Aristote, saint Thomas, Bacon et Pascal, un organisme, dans lequel chaque partie concourt au bien du tout, ce bien suprême étant ce que saint Thomas appelle vitae perlectam(p. 22). Par conséquent, sufficientiam commedans tout organismequi fonctionnenormalement, l'union des classes sociales, la constitution d'une autorité sont les conditions nécessaires à la réalisationde cet ordresocial.On pourrait croire que l'ordre socialparfait serait l'ordre naturel il y en a cependant un plus excellent qui est « l'ordre social chrétien, conforme aux préceptes et à l'esprit du Christ (p. 43) ». En résumé, ni par sa méthode, ni par son objet, le livre de M. Garriguet n'intéresse la sociologie proprement dite. m* -r R. L.

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Hessb et GiBizc. Notionsde Sociologie appliquée à ta morale et à l'éducation. Prêt. de P. Fauconnet. Paris, Alcan, 1923, xi-292p. in-8°. Destiné aux Écolesnormales cet ouvrage constitue un intelligent et fort utile exposédece qu'on peut regarder comme l'acquis des études sociologiques l'heure où nous sommes. Les auteurs à ont puisé surtout dans les travaux de Durkheim, de M. Bouglé ou dans la collectionde l'Année les matériaux de leur livre, et ils les présentent avec clarté, avec ordre, avec mesure. Après une introduction sur l'individu et la société, l'ouvrage se distribue en cinq parties sociologieéconomique, domestique, politique et criminelle,origineset relations de la religion,delà science et de l'art. Onpeut s'étonner que le chapitre sur « Le crime et la peine » constitue, sous le nom de sociologie criminelle,une partie indépendante nous y verrions plutôt un appendice à la socio. logie politique ou bien le contenu en eût-il trouvé logiquement sa place dans les considérations générales relatives à l'idée de société, et à l'obligationou la contrainte conçuescommesescaractères spécifiques Pour le fond, onne saurait qu'en approuver ici l'inspiration, si conforme à celle de l'école de Durkheim peut-être, même ici, pourrait-on estimer que, dans un manuel élémentaire, les thèses les plus discutées' de l'école, celles qui n'expriment en sommeque des directions et des aspirations synthétiques, auraient dû être présentées d'une manière plus dubitative et à simple titre d'hypothèses peut-on, par exemple, à l'heure qu'il est et dans le conflit des opinions sur ces points, « enseigner proprement l'origine sociale soit de l'art, soit de la religion (5« partie), soit des catégories logiques (p. 4) ? Notons encore quelquessimplifications n peu fortes, ou fort équivoques u ainsi Kant rendrait compte de l'obligation morale par « une intervention du surnaturelet du miracle dans notre vie soumise à l'inflexible nécessité» (p. 8). D. P. Namias (Amerigo).– Principli di soclologlaepolltlca.– Roma, Angelo Signorelli, 1924, 317 p. Jn-8°. Ouvrage de vulgarisation introduction à l'étude de la sociologie. La sociologiey est définie par l'auteur comme l' « étude scientifique delà sociétéhumaine».Deuxparties dans cet ouvrage 1° Anatomie et psychologie sociale 20 Évolution sociale. Dans la première l'auteur examineles conceptions idéalistes et naturalistes de la société humaine,l'origine de la sociétéet de l'État, la psychologiedes foules,del'âme collective, de l'opinionpublique. Dans la deuxième, il analyse assez longuement les facteurs biod logiques et psychologiques u progrès humain. AI.B. Roman (Fr. W). – La place de la Sociologie dans l'éducation auX Etats-Unis. Paris, Giard, 1023, 428 p. in-4°. Ce travail, d'inspiration généreuse, constitue un précieux tableau documentaire de la situation et des idées de l'Amérique

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en matièred'éducation. L'auteur commencepar exposercomment la sociologie s'est introduite rapidement aux États-Uni?, dans l'enseignement ft tous les degrés, non seulement dans les université», mais dans les high-schools,les écoles normales et les collèges. Seulement, ce qu'on y entend par sociologieest assez éloigné de ce que nous entendons nous-mêmes par ce mot il ne s'agit pas d'une discipline scientifique aux fins toutes désin. téressées et soucieuseavant tout de méthode critique il s'agit d'un enseignement pratique de l'état social américain, intermédiaire entre ce qu'on a appelé chez nous la morale pratique, l'instruction civique, l'économie politique, les sciencessociales on s'y occupe avant tout de l'organisation de la famillemoderne, du paupérisme, de l'alcoolisme, de l'immigration, du crime, du problème nègre, ou de la question même des fins de l'éducation publique. Et l'auteur compte sur la sociologie ainsi entendue pour donner aux Américainsle sens de l'unité et de la solidarité sociales,et leur faire comprendre l'urgence de remédier, au nom de l'idéal démocratique, que nul ne semble renier là-bas, aux gravespérils qui le menacent inégalitémonstrueusedes fortunes, trusts toute-puissance d'une poignéede grosbanquiers et d'éviter le cataclysme révolutionnaire par une sage politique de réformes progressives. Maisune sorte do contradiction apparaît ici cette étude praet tique des questions de la vie politique économiquecontemporaine, questions qui touchent il de si gros et puissants intérêts et soulèvent tant de problèmes irrésolus,peut-elleêtre poursuivie librement et impartialement dans l'enseignement secondaire? Justement parce que les fins de cet enseignementsont aux ÉtatsUnisessentiellementpratiques et pragmatiques,on ne l'admettra, semble-t-il,qu'à la condition qu'il serve les intérêts des groupements dominants, qui, par leurs donations, font vivre les écoles. Le livre de M. Roman lui-môme nous donne de sérieusesinquiétudes sur l'indépendance des professeurs il cite cette conclusion d'une leçon « Nousne sommes pas ici pour discuter la question de l'utilité du tabac, mais pour rechercherles moyensde développer sa vente et son usage », p. 258) de même aussi ce qui est dit des sports (chap. vitt) et cette constatation (p. 289) « Chaque année, l'enseignement secondaire peut dresser la liste des profes. seurs qui sont tombés, il raison des opinions qu'ils professaient ou enseignaient et qui n'ont pas été approuvées par les classes capitalistes ». Nous comprenons mal chez nous comment l'étude des questions politiques et socialesles plus complexeset les plus débattues pourrait trouver place dans un enseignementélémentaire mieux vaut sans doute sauvegarderjalousement la liberté de penser du professeur à l'Université, ou dans ses écrits. La sociologiene pourra, chez nous, être introduite dans les programmes qu'à la condition de garder son caractère scientifique et désintéressé. L'ouvrage de M. Roman est d'autant plus intéressant qu'il nous révèle un état de choseset une mentalité plus différents des nôtres. ])_ p_

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Hayes (Edward C. – The contributionot soctologyto secoadaty Education.The Americanjournal o/sociology,1923, . 419-43G. p L'auteur de l'Introduction ia l'étadede la sociologie(l~Iew-Yark, 1920)résume dans cet article les réponses d'un certain nombre de sociologues interrogés sur cette question Du rôle de la sociop logiedansles écoles ubliques,Dansl'ensemble,les auteurs espèrent qu'un enseignement de ce genre développera le sentiment de 1interdépendance et le souci de la coopération. Parce qu'elle est essentiellement synthétique,causale, psycho. logique ot éthique, M. H. estime qu'elle offre aux convictions morales une solide base de faits. C. B. Dcphat (G. L.). – L'orientation actuelle de la sociologieen France. Paris, Giard, 1922, 39 p. A Genève, où il enseigne la sociologie,M. Duprat a donné deux conférences l'état des étudessociologiquesen France », sur tel qu'il lui apparaît. On est, dès l'abord, étonné de lui entendre dire quechez nous « les travaux de pure sociologiesont rares » qu'ils sont peu lus, et que les étudiants attirés par les sciences sociales« sontpeu nombreux » (p. 4). Il exposeensuite les travaux de l'école de Durkheim, auxquels il reproche de méconnaître le rôle de l'individu et il leur oppose ceux de M. G. Richard et les siens propres, qui auraient l'avantage de maintenir la place do la psychologieen face de la sociologie.Reste alors à définirles domainesrespectifsdes deuxétudes or, il faut regretter, quoi que l'on pensedufond du débat, que la penséedel'auteur manque sinici de netteté et de fermeté.Le social est caractérisé gulièrement pour lui par le concours,spontané ou intentionnel n, coopération ou contrainte tandis que « sont psychologiqueses fonctions qui l ne peuvent être connues que par la conscience personnelleplus ou moins claire ou confuse » (p. 31). Il semble que ce soient là deux ordres de caractères sans rapports entre eux, hétérogènes et non comparables,et l'on se demandecomment ils pourraient établir entre les deux sciences une ligne de démarcation intelligible le « concoursspontané ou intentionnel 1 ne rentre-t-il pas parmi les donnéesde la conscience personnelle? Et, inversement, c'est justement le point débattu que de savoir si la plu. part des données de la consciencene supposent pas au préalable concours, coopération ou contrainte. D. P. Morale Science.Conférencesfaites à la Sorbonne. Paris, Feret nand Nathan. Première série, 1923 deuxième série, 1924. Les auteurs de ces conférences (MM.Bougie, Goblot, Lapie, Méiinand,Parodi, Pécaut, Pézard, Rey), destinéesà un publiode professeurs d'Écoles normales primaires, n'ont pas oublié que, si les programmescomportent l'étude de la « Philosophie morale » et de la « Philosophiescientifique», ils prévoient aussi certaines

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« notions de sociologie», Dans les questionsde morale,on a tenu la compte, au moins dans une certaine mesure, des données de de sociologie. Et deux conférences sont consacréesà l'étude l'art et de la scienceau point de vue sociologique. (entre autres Les leçonssur la moralesont les plus nombreuses 1» série Lapio, morale et science – Parodi,la notion de Bien et la notionde valeur en morale 2e série Pécaut,la Philosophie de la morale). Toutes prennent pour point de départ l'existence d'une sociologiemorale dont le rôle est de nous présenter le système réel de valeurs (Parodi, I, 41) ou d'une sciencedes mœurs (Lapie, I, 13) qui a pour objet de décrire,non de réformer; bref, toutes considèrent d'abord la morale commeun fait (Pécaut, de II, 42). C'est sur ce fait, ou plutôt sur cetensemble faits, que sont lesvaleurs morales,que le moraliste doit fopdersa doctrine. De ce point de vue la sociologie,sciencespéculative,ne remplan cerait pas la morale, uciencenormative la morale» cesserait pas pour autant de nous proposer un idéal à atteindre mais elle déterminerait et justifierait scientifiquement, c'est-à-dire sociologiquement, cet idéal. La sociologie,qui permet d'édifier la morale sur un nouveau fondement, renouvelle également l'étude des a origines » et des « fonctionssociales de l'art (Bougie, L'Art au pointdevuesoewa logique,IL. 61) et de la science(Bouglé,La Soietwe u point do vue sociologique,IL 93). “ L'art qui, en apparence, est la manifestationindividuellea une personnalité isolée, a, en réalité, pris naissanceau sein des instiavec l'évolututions sociales et s'est développé en concordance tion dela société elle-même. Sa fonction principaleest, de même, de créer entre les membres de la collectivitéun a trait d'union », une « communion » dans un même sentiment. La science a, plus évidemment encore,un rôle social, un rôl« d' « unification mtellectuelle », condition nécessaire de toute « reconstitution sociale » (p. 96). Car, selon Auguste Comte qui s'oppose en quelque sorte aux thèses du matérialismehistorique, « les croyances des hommes pèsent sur leurs actions au moins de autant queles intérêts matériels». Quant aux origines la science, M. Bougierappelle qu'on doit les chercherdans la magie et dans la religion. R. L. 4 l'actionsociale.– Paris, Presses BOUGLÉ (C.). Dela sociologie& Universitaires, 1923, 134 p. in-12. La sociologieest sans doute une sciencepure, une discipline spéculative mais elle comporte de nombreusesapplications en moralepar exemple, ou en politique. M. Bougiemontre comment on peut utiliser ses données, soit pour en déduire une règle de conduite, soit pour y rattacher, afin de les légitimer,nosopinions politiques. Nous pouvons par exemple constituer une morale, fondée sur la sciencedes mœurs, en recherchant les «centresde convergence» des différentes doctrines morales et en dégageantpar induction

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(et aussi par conciliation)le principe suprême, l'idéal de la vie sociale(p. 93). Lasociologiepermet encore de considérerl'émancipation de la femmecomme un aboutissant nécessairedu mouvement général de libération de l'individu, sous l'influence de la division du travail (p. 95), et de réfuter les arguments biologiquestendant à démontrer l'inégalité naturelle des sexes. Lasociologie,du reste, non seulement nousindiquele but social à atteindre, mais aussi nous en montre le chemin. L'étude des « représentations collectives» nous apprend, en effet, que le vrai moyend'orienter la société vers telle ou telle réforme,est de créer des courants d'opinion,de modifierla vie spirituelle de la collectivité (p. 50). R. L. Lapie (Paul). – Pédagogie française. Paris, Alcan, 1920, vi-216p. in-12. –L'Ecole et les écoliers. Paris,Alcan, 1923, iv-187p. in-12. Deux articles du second de ces deux ouvrages L'École et la profusion des écolidrs,L'École publique et la criminalité juvénile intéressent le sociologue.L'auteur pense que la sociologien'est pas condamnée à étudier exclusivement « les civilisations barbares ou archaïques », mais que l'instituteur en particulier, au moyen d'observations limitées mais précises, et de statistiques relativement faciles à obtenir, peut faire oeuvre de sociologue. Cesdeux études, présentéescomme des exemples de ce travail, démontrent, l'une que l' « écolo réussit parfois à rompre les maillesdu réseau danslequel les causesd'ordre économiqueenferment nos destinées » (p. 146), l'autre que « les causes principales de la dolinquence juvénile résident dans l'état de la famille » (p. 184)et non dans l'institution de l'école publique, ainsi que fe voudraient certains partis politiques. j{, L. Mamz (C.E.) et Kinneman (J. A.). – SocialScience Teachers for – Boston, HoughtonMifflin,1923, in-8°. (Riverside Texlboufo). Finney (R. L.). Elementary Soclology(Toxtbook for Highschools). Chicago,Sanborn et Co, 1923, 240 p. in-12. C. – Philosophie sociale – Les Cohésionshumaines. La place qu'y Huvelin (P.). tiennent la contrainte juridique et l'attraction morale. – de Bruxelles, 1923 (oct.Revue de l'Université nov.), extr. 23 p. Huvelin projetait une Introduction à l'Etude du Droit, où la substance de cette première leçon devait

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figurer, bien qu'elle appartînt à un cours sur l'Esprit du Droit f rançais.Il fait ici un effort pour retrouver les bases psychologiques(sympathie, instinct grégaire) de la vie sociale.Puis il montre comment ces éléments s'expriment brutalement dans la forme primitive de la solidarité, la « solidarité mécanique». Ensuite, il se sépare de Durkheim, refusant d'emorganique» pourdésigner ployerle mot de « solidarité celle qui assure la « cohésion» dans les sociétésà « travail divisé », à « contrainte organisée» (p. 18), il préfère le mot « d'interdépendanceorganique », «fille du besoin et du désir». Sans doute Durkheimn'eût fait aucune objection à l'emploi de ce terme, et en eût-il fait davantage à l'emploi de notions trop psychologiques.Mais sûrement les conclusionsd Huvelin l'eussent profondément intéressé. Dans les sociétés à « interdé», et pendance organique croit normales, en « équilibre pouvoir distinguer deux juridico-moral », H. D types différents de cohésions. ans les unes (Athènes, France) une « sociabilité instinctive », morale, compense les défauts d'organisation. Les hommes sont plus sociables et moinssociaux. Dans les autres (Sparte, Germanie),les hommes, plus dociles, moins indépendants, savent s'organiseret se forcer à l'organisation. Entre ces deux types moraux du droit s'étagent les types intermédiaires, par exemple l'Anglo-Saxon anarchique et conservateur. H. se dirigeait, on le voit, vers une étude profonde d'éthologie collective. M. M. oî S Conditions National uccess. TAYLOR (Hugh). Oxford, Blackwell,1923,vin-351 p. in-8°. est L'auteur de l'Originedu gouvernement persuadé que le succèsdes nations ne tient pas seulement au génie des individus, ni à des qualités de race transmises par l'hérédité il y faut une bonne organisation de la société elle-même.Mais une bonne organisation socialea ceci de particulier qu'elle implique la coexistence de principesqui semblent s'exclure

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autorité et liberté, absolutisme et démocratie, religion et science. Par exemple on conviendra que la curiosité intellectuelle,la culture de la raison est le principalmoteur du progrès.Maisla raison n'apprend pas aux hommes à se dévouerlesuns pour les autres. 11 faut l'action y de la religion. Celle-ci, son côté, n'est utile de la condition d'être elle-même limitée. Sans qu'à quoi elle détournerait toutes les préoccupations de l'homme vers l'au-delà. C'est dire que les deux tendances doivent se contre-balancer ainsi peut-on espérer l' « humanisation de la religion» (p. 76) et la « moralisation de la raison » (p, 112),également nécessaires au succès. L'auteur est amené par cet effort de synthèse à discuter les théories de Lecky et de Kidd, et à conclure que l'Angleterre est, en ces matières, la terre prédestinée de l'équilibre. A noter, page 88, l'interprétation proposée de la Réforme importante moins parce qu'elle a miné l'influence des prêtres que parce qu'elle a rehaussé les valeurs proprement humaines et commencé à faire redescendrela moraledu ciel sur la terre. Mêmesbalancements de pensée dans les chapitres sur les Problèmes externeset internes de l'État, ou sur l'Energie et l'Ordre. Il est naturel que le souci de la sécurité extérieure prime tout cependant l'intérêt bien compris de l'Etat lui-mêmele convie à se préoccuper du bien-être de la nation. La tendance a athénienne doit limiter la tendance « spartiate ». Ici encore, l'Angleterre apparaît bien placée pour cette conciliation. Conclusionspratiques pour l'Angleterre un Gouvernement de coalition s'impose. C. o n B. Branfohd (Victor). – Science ndSanctîiy.– A a Sludy on ihe scientifio Approackto Unitu. Londres, Leplay House, 1923, xv-255 p. in-8°. Protestation éloquente contre le matérialisme moderne,favorisé par l'abus de l'esprit de spécialité, par rabsence d'une « vision » unifiante. Pour retrou-

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ver cette vision, l'auteur souhaite une sorte de synthèse des démonstrations de la science, des inspirations de l'art, des expériencesreligieuses. Le sociologuedevrait voir avecl'œil de l'artiste et sentir avec le cœur du croyant (p. 87 et 32). Le Play a hien préparé les votes (p. 60 et 99) en indiquant la nécessité d'étudier le sol, le travail et la famille (l'auteur préférerait dire le peuple). La sociologiedoit pourtant dépasser les points de vue de l'anthropologiste,de l'économiste et du géographe. Elle doit préparer des synthèses supérieures par l'utilisation de facultés diverses. Sans l'esprit civique, sans la sympathie synergique, sans les communions de l'art on n'arrivera pas à constituer des cités vivantes. L'auteur paraît compter spécialement sur l'action d'urbanistes animés par une foi morale (deux de ses livres antérieurs La Politique de demain,1917, et NotreHéritagesocial, 1919, nt été écrits en collao boration avec M.Patrick Geddes)et sur celle du scoutisme (chap. x et xi). Bien des pages du livre rappellent la tradition de Carlyle, et, par delà Carlyle, celle du saint-simonisme. C. B. Verhandlungen DESDritten Detjtschen SozioLOGENTAGES. Ueberdas Wesen der Revolutlon. Discourset communicationsde F. Tonnies, L. vo*i Wiese, L. M. Hartmann, suivis d'un résumé des débats. Tübingen,Mohr,1923, 56 p. in-8°. La Société allemandede sociologie, fondéeen 1909, avait tenu des congrèsà Francfort en 1910,à Berlin en 1912. Dans les deux volumes publiés on trouve des travaux destinés à préciser le concept de sociologie. Le premier tome contenait, outre une sociologie de la sociabilité de G. Simmel, des remarques de F. Tonnies sur les finset les moyensde la sociologie, de M. Sombart sur la Technique Culture,de A. Voigt etla sur l'Economie de politiqueet la sociologie, H. Kantorowiez sur la Sciencedu droit et la sociologie.

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Le deuxièmeétait consacré presque tout entier au problèmedes Notionset Nationalités(Barth, Schmidt, Sombart, Oppenheimer, Roberto Michels). En reprenant sestravaux après la guerre, la société a mis à l'étude un sujet imposé par les préoccupations actuelles – le même qu'a essayé d'élucider chez nous, à l'aide de l'histoire des doctrines socialistes, M. Ralea (voir plus loin) il s'agit de définir l'idée de révolution. M. von Wiese refuse de s'arrêter aux conceptions historiques, juridiques, ou purement psychologiques de la Révolution.Si l'on veut la définir en sociologie, il faut tenir compte avant tout 1° Des rapports entre les hommes et des transformations qu'ils subissent 2° Des formationssocialesde tous ordres qui peuvent hâter ou contrecarrer le mouvement (p. 9). Il y a révolution quand il y a brusquedéplacement de force. Ce déplacement est favorisé par des instincts d'insubordination, voire de brutalité, toujours latents au cœur des masses. L'action des meneurs fournit, profitant de la contradiction entre la « topie » et l' «utopie», un point de concentration à ces tendances, et aboutit à une dictature des minorités qui s'organisent (p. 141). L'auteur utilise ici Taine et même M.G. Le Bon, et semble croire que l'interprétation qu'ils fournissent de la Révolution française éclaire la Révolution allemande de novembre 1918(p. 23). M. Hartmann propose cette définition de la révolution (p. 26) « Un mouvement de masses grâce auquel la continuité du droit est interrompue par l'usage de la forceet un droit nouveau créé, par adaptation à l'évolution historique et à ses tendances. » Il insiste plus que le précédent orateur sur l'action des groupes formés en vue de l'action, qui profitent des circonstancespour mettre en œuvre l'idéal préparé par des intellectuels.On arrive ainsi à concentrer en une courte période des changements qui se seraient développés dans une longue évolution. Dans la discussion qui suit, M. Adler se plaint qu'on ait voulu faire de la « sociologiesans Marx » (p. 44) le marxismepourtant fournit seul la « dyna-

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miquo » qui, par l'opposition des classes, explique les révolutions.M.Walther regrette que les analyses de M. von Wiese soient plus psychologiquesque sociologiques. C. B. Delevsky (J.). – Antagonismes sociaux antagonismes et – prolétariens. Paris, Giard, 1924, 574 p. in-8°. La longueet substantielle étude de M.J. Delevsky se composede deux parties bien distinctes. Dans une première partie, l'auteur fait une revue des antagonismes sociaux sous toutes leurs formes et chercheà déterminer le rôle de la lutte des classes dans ces antagonismes. Dans la seconde partie de l'ouvrage, il essaie de voir si les conclusions générales de la premièrepartie de son travail se vérifient pour le problèmeparticulier du prolétariat. M. D. part de.la constatation des antagonismes et des luttes dans la nature. Puis, après avoir défini les groupessociaux,leurs caractères, leur aptitudes, leurs intérêts, il montre la présence d'antagonismes et de luttes dans la vie sociale. Il distingue les différentes formesde ces antagonismes,antagonismesdes races, des nations, antagonismes politiques, religieux, antagonismesdes sexes et des âges. Pour M. Delevsky chaque groupe social est caractérisé « par la cohésion,la solidarité, qui régne dans son sein, et par l'antagonisme qui le sépare au dehors d'autres groupes du même genre » (p. 49). Cette remarque fournit à M. Delevsky le principe d'une classification théories historiques. des Lesthéorieshistoriques se divisenten deux grands groupes, selon qu'elles considèrent comme principe moteur de l'histoirehumaine la lutte ou la solidarité. Vico, Kant, Marx,les sociologues darwiniens figuraient dans le premier groupe Tarde dans le second. On rangerait dans un troisième groupe les théoriciens qui pensentque cesdeux facteurs Jouent un rôle alternant. Le premier groupe se subdivise en trois sous-groupes suivant que l'on considère la lutte commela rivalitéd'individusà individusou de groupe

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à groupe (darwinisme social), comme l'exercice de l'oppressionou la résistance à l'oppression (matérialisme économique),ou comme les deux à la fois (luttes desracesde Gumploviczou lutte des groupes de sélection de M. Pareto). Parmi ces différentes théories (qu'on pourrait encore classer suivant le type des groupes sociaux auxquels elles se rapportent), le matérialisme économique retient particulièrement l'attention de M. Delevsky. 11en fait un exposé assez net. Mais, à son avis, le monisme de Marx et d'Engels, qui réduit tous les antagonismes sociaux à la lutte de classesou les explique tous par elle, laisse un certain nombre de questions en suspens. Aussi cherche-t-il à déterminer le rôle de la lutte de classes par rapport aux autres antagonismes sociaux. Il arrive à la conclusion suivante « Premièrement, le consentement volontaire, secondement, l'évolution économico-civile,à l'intérieur de la société individualiste, lorsque l'égalité des chances favorables pour chacun des participants y fait défaut, et troisièmement l'emploi de la force et de la violence, telles sont les origines de toutes les formes possibles d'asservissement,d'oppression et d'exploitation (p. 144).» Lereste de la première partie de cet ouvrage traite des rapports des antagonismes sociaux avec le développement des forces productives, et de la chute, de l'ascension, de l'émancipation des classes et des groupes sociaux.L'auteur ne croit pas à l'émancipation fatale et il insiste longuement sur les conditions et les caractèresde l'émancipation consciente d'une classeou d'un groupe. La seconde partie de l'ouvrage, consacrée au problème du prolétariat, nous paraît plus intéressante et plus neuve. Agir conformément aux intérêts de la classe prolétarienne en lutte contre la classe capitaliste, tel est le principed'action du socialisme.Celasemble supposer que lesintérêts du prolétariat forment un bloc compact et qu'ils sont toujours opposés aux intérêts de la classe capitaliste. L'examen des faits

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montre que la réalité sociale n'a pas cette clarté géométrique, et que, d'une part, le prolétariat contient en lui-même de violents antagonismes, alors que, d'autre part, les intérêts des prolétaires et de ceux qui les emploientsont parfois solidaires. M. Delevsky fait une longue analyse des antagonismesintérieurs au prolétariat. Il montre d'abord les conflits de raceentre ouvriers,la persécution des ouvriersde race jaune aux Etats-Unis et au Canada, les grèves contre les étrangers, l'action des syndicats ouvriers dans la limitation des droits des ouvriers étrangers, dans l'élaboration des lois contre l'immigrationet des systèmesdouaniersprotectionnistes. Il signale les antagonismes permanents entre les ouvriersqualifiéset les autres, la limitation de l'accès au métier par les unions ouvrières, l'opposition au travail féminin dans le monde ouvrier, etc. En revanche il indique les formes de solidarité relative entre les ouvrierset ceux qui les emploient contrats collectifs, coopération des ouvriers et des patrons basée sur les intérêts de l'entreprise, coalitions entre ouvrierset patrons contre les consommateurs, syndicats «jaunes»,etc.. Toutes ces indications sont fort intéressantes. On peut regretter que M. Delevsky n'en tire pas un plus grand parti. Ce sont là des matériaux pour l'élaboration d'une théorie du prolétariat, que M. Dolevskyn'amorce pas. Ce volumineux ouvrage se termine par une conclusion de quelques lignes, dans laquelle l'auteur déclare que les critères des « intérêts du prolétariat » et de la « lutte de classes» sont désormais « impuissants ». On aimerait que M. Delevsky,mêmed'une façon vague, nous orientât vers des critères nouveaux. Au surplus ces brèvesconclusionssont-ellespeutêtre un peu rapides et ne s'imposent-ellespas avec autant d'évidence que l'auteur peut le croire. De ce qu'il y a des antagonismes intérieurs au prolétariat et des phénomènesde solidarité entre prolétaires et capitalistes,il ne s'ensuit pas que la théorie de la lutte des classesn'ait plus de valeur d'explication. Il se peut que ces phénomènes, analysés

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seconds, par M. Dekvsky, soient des phénomènes mais qui n'infirment pas absolument les phénomènes des signalés par Marx et Engels qui demeureraient phénomènes premiers. De plus, il n'est pas question dans cet ouvrage de la théorie marxiste de la « prodes classes moyennes ». Une théorie létarisation du prolétariat ne pourrait pas se dispenser de l'examiner. Peut-être que la lutte des classes perd de son intensité aussi, en même temps, peut-être en la revendication prolétarienne augmente-t-elle étendue. Ainsi on pourrait concevoir que la forme de la lutte de classes se modifie, bien que la lutte de un aussi fort degré de classes conserve peut-être réalité qu'au moment où Marx la signalait. M. NI. B. KLEIN(A.-S.).•– La Synthèse politique. – Paris, Marcel Rivière, 1922, xji-2'67p. in-8<>. Les questionspolitiques doivent être résolues scientifiquement, c'est-à-dire que, d'une part, elles doivent être considéréescomme un ensemble,comme une synthèse qu'il serait absurde de vouloir détailler en réformes particulières, proposées empiriquement, et que, d'autre part, l'édifice politique a construiredoit être établi sur une base scientifique, autrement dit, historique. Le problème politique renferme une difficulté, du fait qu'il est soumis à deux conditions l'une est de réaliser un idéal, d'appliquer un programme; l'autre est de s'inspirer des données de l'histoire, de l'évolution générale de la nation. Il faut donc en quelque sorte un intermédiaire qui condense en lui les aspirations, explicites ou non, de la masse du peuple, et qui les présente sous une forme frappante et suggestive cet intermédiaire est ce que M. K. appelle la formule. Comment établir la formule ? Deux théories contradictoires ont été proposéespour expliquer l'origine et la cause des modi. fications, des transformations politiques. Pour la première, les réformes particulières, réalisées par des individus (rois, ministres, législateurs) auraient pour effet global d'orienter la politique tout entière dans une certaine direction. Pour l'autre, les petites modificationsapparentes ne feraient que dissimulerune évolution plus profondeet plus grave, due à des forcescollectives et inconscientes. Au reste, à ces deux conceptions de la dynamique sociale pour employer une expressionqui n'est pas du vocabulaire de M. Klein correspondent deux branches de la statique. L'une étudierait les institutions, c'est-à-dire la partie stable de la nation, qui évolue progressivement, l'autre l'organisation étatiste qui est un « système à centre directeur » et se transforme brusquement.

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L'opinion de M. K. est que les formules en usage dans les temps modernes– commeaussi dans l'antiquité avaient pour objet l'organisation étatisto ces formules,malgré certainestentatives infructueuses,sont périmées les formulesfutures doivent tendre à établir un système stable. Toutefois l'auteur, en faisant au matérialisme historique la part la plus large, ne refuse pas aux initiatives individuellestoute espèce de pouvoir, et à côté de la formule économique qu'il propose, il place, en la subordonnant cependant à la première, une formule politique. Après avoir établi longuement l'une et l'autre formules,M. K. indique dans une conclusion fort courte (trois pages)la manière de « procéder pratiquement ». Lorsque plusieurs questions se présentent à la fois, celles qu'il faut résoudre d'abord ne sont ni les plus utiles, comme on pourrait le croire, ni mêmeles plus urgentes, mais « celles qui sont les plus facilesù trancher ». R. L. Hankins (F. II.). Iadividual Différences and thelr signiticance for Sodal Theory. Pull, of the Amer. Socialog.Soc., and xvn, p. 27-39.– IndividuelDifferences DemocratieTheory. PolitecolScienceQuarlerly, 1923,Vol. xxx, vm, p. 388-412. M. H. montre ce qu'il faut entendre par « différencesindividuelles » et comment, en ce moment, anthropologues,ethnographes, psychologues et sociologues tendent à s'accorder sur un point la quantité relative et l'écart de niveau des « différencesd'individus à individus est plus grand chez les blancs que dans les autres races, et varie lui.même suivant les conditions sociales.L'existence d' « extrêmes », l'inégalité est, ellemême, un fait et ce fait est, dans d'immenses proportions, dû plus à l'hérédité qu'à toute autre cause, y compris le milieu social, la nourriture et l'éducation. Et d'autre part la qualité de ces extrêmes est un facteur aussi important que le niveau moyen de la masse,même quand celui-ciest très élevé. M. H. conclut par un certain scepticisme à l'égard des doctrines aristocratiques comme à l'égard des théories a égalitariennes », M. M. Reajve (Ant.). – Le AristocrazJe. Milan, Soazogno, 1923. Bien que l'auteur consacre une longue introduction à définir sa méthode, le caractère même de sa recherchereste assezindécis. Sans doute, on voit qu'il croit faire œuvre de scienceparce qu'il rejette toute idée soit de droit moral, soit de progrès, et qu'il professe l'entière relativité des principes politiques aux aspirations variables de chaque société parce qu'aussi, au nom des nécessaires différences entre individus et au nom du rôle des élites, il condamne toute démocratie, qu'il confond avec une prétention à l'égalité totale. Mais la classification des types d'aristocraties, qui fait le centre de son livre, reste tout abstraite, 15

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établie par une procédure purement logique, et à peu près sans référence à l'histoire. Les diverses espèces qu'il distingue ainsi a priori trahissent l'influence visible des événements contemporams en Italie à ce titre, l'ouvrage acquiert une sorte de valeur documentaire et jette quelque lumièresur l'armature idéologique par laquelle le fascisme s'essaye à se soutenir. jy p MANN(Ernst). – Die Wohltfitigkett aïs arlstocratische und rassenhyglenlsche Forderung. – 1923, 173 p. in-12. Voici un livre d'aspect très agréable, imprimé avec beaucoup de soins et dédié « au plus riche des riches ». Son costumeest ua peu trompeur. L'ouvrage ne présente pas un intérêt scientifique très grand. L'auteur parle de la puissance de la bienfaisance,de l'art de bien faire, de l'État comme bienfaiteur. Cet ouvrage est une sorte de manuel de bienfaisance à l'usage des riches, suivi de considérations sur le rôle que doivent jouer les principesaristocratiques dans l'organisation de la société. La puissance de l'argent ne se manifeste pas tant dans sa conquête que dans la façon dont on le dépense quand on l'a amassé, Comment se servir utilement pour la bienfaisance de ces énergies d'argent accumulées peu à peu, en prenant pour guidesdes principes aristocratiques ? Les pays oit la civilisation a évoluéle plus rapidement et le plus brillamment ne sont-ils pas justement ceux qui ont été soumis pendant de longues années au pouvoir d'un prince ? Ce n'est pas une mentalité « social-démocratique»quidoit être à l'origine de la bienfaisance, mais une mentalité « social-aristocratique v. L'hygiène des races est compromisequand, dans une société; c'est la démocratie qui règle l'emploi de la bienfaisance. Onconserve dans la société tous les éléments qui ne sont pas sains et qui, peu à peu, la rongent et la perdent. L'auteur critique fortement le suffrage universel, qui permet aux malades, aux infirmes, aux citoyens trop jeunes ou trop vieux, à tous lesdéchets sociaux de prendre une part active aux affaires de la nation. Dans son action bienfaitricel'État doit être «aristocrate ».Ainsi c'est au nom du devoir de bienfaisanceque l'État doit tuer «sans leur faire de mal » tous les individus qui ne sont pas sains. C'est, pour l'auteur, la forme la plus douce et la plus charitable de anéantissement. En ce qui concernela protection de la société contre les maladies contagieuses, la bienfaisance de l'État doit prendre la même forme « aristocratique ». En somme, les idées de l'auteur n'ont rien de très original. Il subit très fortement l'influence de Nietzsche et se rapproche beaucoup de Spengler. jj g Sciiulte-Vaerting Die sozlologische Ab(Ilermann). – Leipzig,GeorgThiem, 1923, 130 p. in-lJ. stammungslehre. Effort de comparaisonentre les sociétésanimales et les société.* humaines. L'auteur cherche il deviner l'organisation future des

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sociétés humaines en étudiant des sociétés animales «phylogénétiquement » plus anciennes que les sociétés humaines. Il étudieles sociétésde termites, d'abeilles,do fourmis. Il pense que les sociétéshumaines contiendront à l'avenir, commeces sociétés animales, des producteurs et des non-producteurs, des ouvriers et des non-ouvriers. Quelques détails intéressants. M. B. – Veiuveyen (.M.). Der sozlaleMenschund seine Grundfragen. Mûnchen, Reinhardt, 1924, 397 p. in-12. Tentative pour construire une philosophie de la vie sociale et de l'homme social (l'ouvrage est dédié « A la mémoire de mon père, homme social »). Ce livre fait partie d'un ensemble. Il a été précédé de deux ouvrages L'homme d'essence supérieure et ses valeurs, L'homme religieuxet ses problèmes.Il sera suivi de quatre autres volumes. Deuxparties dans cet ouvrage une sociologiede la civilisation (Soziologieder Zivilisation), une sociologie de la « Kultur». L'auteur reprend cette distinction familière et chère aux sociologues allemands entre « Zivilisation» et « Kultur n, la « Zivilisation se marquant d'une façon concrètepar un ensemble d'institutions, la « Kultur » consistant dans une certaine intensité de développementde la science,de l'art, de la morale, de la religion. L'auteur termine son livre substantiel par un essaide détermination des principes de construction de la vie sociale. Réaction contre Nietzsche et l'individualisme orientation vers une philosophie religieuse. B. M. 13. Stein (Ludwig) – Die Soziale Frage fm Llchte der Philosophie. Vorlesungenüber Soziologieund ihreGeschlchte,3e et 4e éd.– Stuttgart, Enke, 1923, xx-592 p. in-8°. Nousavonsrendu compte en son temps (Annéesociologique, I, I p. 162-167)de la première édition de cette sorte d'encyclopédio des questions sociales et sociologiques. Peu de changements sensiblesdans la première partie (Origine et évolution des institutions sociales) et dans la deuxième (Histoire de la sociologie). La troisième (Esquisse d'un système de sociologie)a subi des remaniements plus profonds. L'auteur insiste en commentant l'expériencebolchévisle sur la notion d'autorité qu'il considère comme la catégorie sociologique centrale. Le chapitre final, écrit avec la collaborationde M. Steinitzer, traite de l'idéologie sociale d'après-guerre (Léninisme, Guildsocialisme, Fascisme). L'auteur demeure persuadé que la civilisation de type occidental garde en elle de quoi Re sauver et se régénérer. il oppose son optimisme aux conceptions défendues par Spenglerdans son Untergangdes Abendlanaes. C. B.

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l'année sociologique

IUcapAxt. (F). Staat, Ûesellschaft,Kultur und Oesehlchte.– Iéna, Fischer, 1924, 10Gp. in-8". L'auteur reprend d'une façon plus ordonnée et plus systématique les remarquesqu'il avait faites, il y a une vingtained années, quand parut l'histoire de l'Allemagne de Lamprecht. Cette histoire, on le sait, attribuait une grande influenceaux facteurs économiques. L'ouvrageest assez confus. Il y a un mélange,souvent gênant, de considérations historiques et de considérations théoriques. Lesconsidérationshistoriques sont souvent incomplètes.L'auteur de s'efforce pourtant d'examiner les problèmes l'État, de la société, de la civilisation, de l'histoire, et de leurs rapports sans esprit de système, jj g Fobd (J.). Social Problems and social Policy. Prlnclptes underlyJngtreatment and preventionot poverty, defectiveness and crimlnatity. Boston, New-York, hicago,Londres,Ginn, C 1027 p. in-8°. Recueilde textes, t*ès caractéristique d'une forme d'enseigne. ment actuellement très répandue aux États-Unis, enseignement du « servicesocial » à base « sociologique ». M. Ford estime que, dans cet enseignementde sociologieappliquée, on ne iapproche pas assez les études monographiquesdes théoriesgénérales. Il a doncrassembléun grand nombrede textes, les uns destinésà éclairerles fins sociales les méthodessociales et (part. 1 et Il), les autres destinés ù renseignersur les problèmes de l'insuffisancementale (part. III), de la pauvreté (part. IV), de la criminalité (part. V). Dansles premières parties il utilise par exempledes fragments du dernier ouvrage de M. Giddings (Studies in the Theory of Human Society,1922) ou de celui de M. Perry (The Moral Economy,1909) dans les autres, des informations empruntées aux enquêtes de Booth sur la vie à Londresou de Rowntree sur le paupérisme dans les villes. £ g Fisheb (Herbert). – The eommon Weal. Oxford, Univ. Pr., 1924,29Cp.in-12. Livre savoureux, où l'auteur, sans chercher à systématiser, utilise les remarques que lui ont suggérées,non seulement ses lectures, mais ses voyages et ses expériencesde parlementaire. Il montre que les maux dont souffrel'humanité ne tiennent pas seulement à des causes économiques,mais à des causes morales, réfute la philosophiede la violence qui spéculesur la théorie des classes (discute Sorel, p. 38 à 99), réfute également la doctrine qui fait de l'État l'organe de la force pure et simple (discute Treitschke,p. 191-199),veut un patriotisme purifiéet élargiqui, en faisant une place de plus en plus large à la morale, ouvre aussi la voieà l'organisation internationale.. C. B.

ANALYSES.

PHILOSOPHIE

(ÎOf.'tAM?.

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Schcleii (Max). – Schriften zut Sozlologleund Weltenschau, 1. Bdungdehre. •– Leipzig, Der Neue Geist Verlag. Moralla, 1923, 175 p. in-8°. – Il. Bd. Natfon nd Weltanschauung, 1924, 233 p. in-8°. Série de conférencesou d'articles – plusieurs datant de la période de guerre dont le lien n'est pas toujours facile à saisir. L'auteur y défend, contrela loi des trois états d'Auguste Comte, la possibilité d'un renouveau religieux. Il discute les théories de Boutroux opposant la conception allemande qui met l'État audessus de la nation à la conception française. Il indique la mis. sion qu'auront à remplirles catholiquesallemands après la guerre. C.B. Pi.essner (IL). Grenzea der Gemelnschaft. Elne Kritik des sozlalenRadlkallsmus.– Bonn, Cahen, 1924,121p. in-8°. Protestation contre l'esprit « radical », auquel tendent trop facilementla jeunesse et les masses. L'auteur rattache cet esprit la théorie de la Gemeinschafl, que Tonnies oppose à la Geseltschaft. L'auteur ne veut pas plus de la « morale de la communauté » que de la « moraledes maîtres ».Maintient la nécessitéde recourir la force,le devoir derester fort. ç g Loweix (A. L.). L'opinionpublique et le gouvernement populaire. Trad. A. Jèze. – Paris, Giard, 1924, vi-419 p. in-8<>. Complète utilement les études d'Ostrogorski, de Bryce, de Dicey sur le rôle des partis dans les gouvernements d'opinion. Part d'une analyse intéressante de ce que c'est qu'une opinion et des conditions auxquelles elle peut être dite publique. Pour qu'il y ait une véritableopinionpublique sur un sujet quelconque, la massedu peupledoit être même de déterminer par ses propres connaissancesune partie essentielle des faits nécessaires(p. 24). Maiscet idéal devient de plus en plus difficileà réaliser au fur et à mesure que s'étend le volume de la population et qu'augmente la complexitédes questions à trancher. D'où la nécessitédes partis qui canalisent en quelque sorte l'opinion, précisent les questions poséesdevant elle; et jouent un rôle de courtiers, en « amenant des masses d'hommes sur un terrain neutre où ils peuvent s'entendre pour l'application d'une politique commune » (p. 62p. Maistrop souvent aussi, le boasest un courtier en bénéficesparticuliers, non en idées générales.Et le parti permetde dangereuses falsifications de l'opinion. On essaiera d'y remédier moins par une extension du referendum que par l'élargissement du rôle dévolu aux techniciensdans les affaires publiques. L'ouvrage ne contient pas seulementquelquesdocuments précieux (parexemple sur les résultats du référendum et de l'initiative en Suisseet en Amérique),main bon nombre de remarques ingénieuses sur la psychologiecollectiveen matière de politique. ç g

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L'ANNÉEsociologique

Radhakamal Mt'KBHJEE. – Démocraties oï the East. A Study ln comparative Polltice. Londres, King, 1923 (collection des études économiques et sociologiques de l'Université de Lucknow), xi-402 p. in-8°. L'ouvrage contient dans sa troisième partie (p. 162-371)des renseignements précis et précieux,sur la vie de village dansl'Inde ancienne et dans l'Inde moderne,surla différencede formesqu'elle revêt selon qu'y prédomine la tradition dravidienne ou la tradi. tion aryenne, sur la constitution des panchayats et leurs rapports avec les castes, sur les vicissitudesdes systèmes sous l'administration anglaise. Le travail complète, de la plus heureuse façon, les études classiques de Sumner Maine et de Baden-Powellsur les communautés de villages en Inde (V. Année sociologique, t. J, p. 359), Mais cette partie n'est elle-même qu'un élément d'une synthèse de philosophie L'auteur des Fondements de politique. d'Économiehindoue et desPrmeipet oF uneéconomie politiquecomparative a entrepris une confrontation méthodique entre les formes socialesqui se sont développéesen Orient et celles se qui sont développées en Occident. Se plaçant ici sur le terrain de l'organisation politique, il revendique pour l'Orient l'honneur d'avoir fait vivre une certaine espèce de démocratie celle qui, loin d'opposer les individus entre eux ou de leur un Etat niveleur et centralisateur, confie à de petits superposer groupements, a la fois professionnels territoriaux, le soinde faire et respecterles droits et d'imposer les devoirs. La démocratie orientale rejoin. drait par ce chemin, selon l'auteur, l'organisation de type soviéElle permettrait d'éviter à la foisles abus de la centralisa. tique. tion et ceux de l'individualisme dont souffre l'Occident. Celui-ci ne cherche-t-il pas de lui-même une organisation qui laisse plus de place à l'action des groupements intermédiaires et ne s'efforcet-il pas de constituer un fédéralismenouveau ? Alors se réaliserait une sorte de synthèse des la civiliprincipes représentés sation romaine et de ceux qui 1ont emporté dans lespar civilisations orientales. En tout cas, il importe que la sociologie, au lieu de croire qu'il n'y a que ce type possible d'évolution politique, prenne conscienced'abord de la diversité des institutions qu'impose la diversité des races et des milieux. L'auteur montre sans doute un peu d'optimisme en ce qui concerne les « vertus démocratiques » qu'il prête aux groupements à la fois professionnelset territoriaux, qu'il voit à la base de tout en Orient, et un peu de pessimisme,inversement,lorsqu'il juge les effets de l'organisation nationale et étatique en Occident. L'ouvrage garde en tout cas sa valeur de symptôme il nous rappelle utilement l'ardeur avec laquelle, depuis la guerre, la pensée orientale travaille à prendre la mesure de notre culture. Il montre, en outre, combien d'aperçussuggestifs peuvent naître encore de la confrontation, tant de fois reprise depuis Buckle, entre ces deux grands types de civilisation. C.B.

ANALYSES.

PHILOSOPHIE

SOCIAtE

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Hadow (W. H. OH/ensMp. – Oxford, Oxford Univ. Pr., 1923,x-240 p. in-U Définit l'esprit critique comme une espèce particulière de loyalisme, montre le sens et les limites de 1 idéal do liberté, égalité, fraternité que l'on propose à la cité moderne, étudie l'État comme moyen,puis comme fin, cherche une solution intermédiaire dans une conception de YÊtat-personnalitêqu'il rattache à la tradition hégélienne. Citations nombreuses. Bibliographie presque exclusivement anglaise. C.B. Liebert (A.). Die gelstige Krisis der Cegenwart. – Berlin, Heise, 1923, 210 p. in-8°. Cherchel'origine du caractère tragique de l'époque moderne dans le progrès de « Phistorisme », montre comment ont été successivement« relativisés » la conception de la religion (Feuerbach), cellede la culture (Nietzsche), cellede l'histoire (Dilthey), celle de l'âme elle-même (psychanalyse), proclame la nécessité de revenir à des normes moins mobiles,

C.B.

Njchols (E. D). The science of govetiunental and indivldual Lite. – Boston, 1923, 82 p. in-12. L'auteur de la SecondeDéclaration d'indépendance démontre ici, avec un grand luxe de citations, que l'Américanismene saurait se séparer de la tradition positive. Allpobt (F. H.). – The Group fallacy in relation to social Science. Amer.Journ. of Sociology,1924, xxix, p. 687 sq. Sans nier la réalité du groupe,la réduit à « l'individu socialisé». Smail (A.).– The CategoryProgress as a tool of research in SocialScience. Amethodological – The American Journal note. of Sociology,1923, xxvin, p. 554 sq. Cbemonese (G.). – Biologia sociale. 1923, 344 p. in-8°. Firenze, B. Bacci,

Gibdings (F. H.). The Classificationo! Societal Pacte. – Journal of Social Forces, 1924, p. 145 sq. Evans (R. T.). – Aspects of Society. – New-York, Doran, 1923 (sorte d'introduction aux sciencessociales et politiques). American Sociolocical Society. – Constructive social Analyste. – Chicago,Univ. Press. (vol.spécial). Hoicombe (A. W.). – The Foundation of the modem Commonwealth. – New.York, Ilarper, 1923, in-8«.

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L'ANNÉE sociologique

Grovbs (E. R.). – Peraonalityand social Ajustaient. – New. York, Longmans Green, 1923. Likdehak (E. C.). – Social Discovery (introd.de H. Croly). – New-York, Republic Publ., 1924, xxvm-375 p. in-8°. Warnotte (G). – Gouvernants et gouvernés dans la Société politique.– Revue de CInstitut international de Sociologie, 1923, p. 23-53 (critique de Duguit). Warnotte (G.). – L'individuet la Société. Revuede l'Institut international de Sociologie, 924, iv-2, p. 397-421 (critique 1 de Bureau, introduction à la Méthode sociologique). Peters (C.). Foundattonsof Educational Sodology.– New. York, The MacrnillanCo, 1924, x-447 p. in-8°. Snedden (D. S.). Educatlonal Applications of Sodology. Century Social Se. Series. New-York, Century,1924, 411 p. in-8° (revision des parties III et IV de EdwalionalSodology). – Ctow (F. R.). – The Rise of educational Sodology. Journal of Social Forces, 1924, p. 333-337.Revue d'ensembleutile du mouvement américainde pédagogiesociologique de théorie et sociologiquede l'éducation.

Il. PSYCHOLOGIEET SOCIOLOGIE parMM. .BOUCLÉ, DOUTTÉ, MACSS, BOXNAFOUS, C E. M. M. m. dêat, D.essertier. QUESTION DE Méthode (A proposde divers articlesde MM. albwachs,Davy,Mauss, etc. H et dit tome 1 du Traité de Psychologie, ublié sous la direction p de M.Georges Dumas. Paris, Alcan, 1923, xiv-9G4 in-8°J, Les querelles de méthode entre psychologues et sociologues, jadis illustrées par les discussions entre Tarde et Durkheim, n'ont pas encore pris fin. Mais l'esprit n'en est plus tout à fait le même les deux sciences ont gagné en maturité, l'oeuvre réalisée leur assure désormais l'avenir, et c'est pourquoi un désir de plus en plus net d'entente et de collaboration se fait jour. Cette tendance se manifeste de deux façons, selon que les uns ou les autres prennent l'initiative de l'accord.

AVUViES.

-

PSYCHOLOGIE

ET SOCIOLOGIE

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A vrai dire, lr*s psychologues,à commencer par hOiit jamais désintéressés complèteRibot, ji" :><! ment du travail sociologique.Mais, dès juillet 1920, nous avons vu le Journal de Psychologieconsacrer un numéro spécial aux rapports de l'une et l'autre recherches.Depuis, la même revue s'est montrée accueillanteaux sociologues(cf. par exemple dans le numéro du 15 octobre 1923 1 étude de Davy Problèmesde Psychologiesociale).Et l'on a vu Marcel Mauss présider aux débats de la Sociétéde Psychologie(séance du 17 mai 1923, ibid.). Pendant ce temps, les sociologuessavaient à l'occasiontémoigner qu'ils n'ignoraient rien des multiples entreprises et psychologiques ils apportaient à l'œuvre commune de précieusescontributions (cf. par ex. Halbwachs Le Rêveet les Images-souvenirs,contribution à une théorie sociologique de la mémoire, Revue philosophique,janv.-fév. 1923). Cette collaboration promet de ne plus cesser, et Marcel Mauss s'est efforcéd'en donner la formule cf. (allocutionà la Sociétéde Psychologie, ci-dessus). Le sociologue,a-t-il noté, rencontre en son enquête ce qu'on peut appeler l'homme total, et de cette considération de la totalité psychologique individuellerésulte une conjonctionnaturelle des travaux. D'autre part, l'ethnographie comparée pose des problèmes qu'il appartient au psychologuede résoudre. Mais le besoin que sociologueet psychologueont l'un de l'autre, et la bonne volonté qu'ils peuvent mettre à se communiquer leurs résultats, voilent peut-être les difficultés sans les résoudre. Il se peut que le psychologue opère comme Mac Dougall (cf. Davy, loc.cit., p. 737), et mette à son programmeune étude de la mentalité de l'individu, puis de celledu groupe, puis analyse les réactions de la secondesur la première. Aux yeux du sociologue,cela est absolument insuffisant il n'y a pour lui d'individu que dans et par le groupe. L accord n'est vraiment possible que si le psychologue accepte franchement ce point de vue, et dès lors, subordonne quelque peu ses investigations à cellesde son confrère. La chose est possible, et tel semble être en somme le cas de

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X.' ANNÉE SOCIOLOGIQUE

M. GeorgesDumaset de ses collaborateursdu Traité de Psychologie. Th. Ribot, dont cette œuvre considérable se réclame, a su conserver aux formulesde sa préface une certainesouplesse.Sans doute, il va jusqu'à dire « La psychologiea son efflorescence terminale dans la sociologie». Mais il ajoute « Les auteurs de ce traité n'ont pas commisl'erreur de quelquespsychologues qui, à mon avis, vont trop loin. » U ne faut pas « incorporer à la psychologietout ce qui en est le issu, ni*surtout méconnaître caractère original du fait social. » (Traité I, préface, p. xn.) Et c'est plutôt la sociologie lui paraît en danger. qui Les affirmations de M. GeorgesDumas rendent un son beaucoup plus net. Dans le chapitre qu'il a consacré à l'expression des émotions, il conclut « En somme,lesthéories de l'expression que Darwin, Spencer et Wundt ont formuléesavaient le grave défaut de n'être ni assez physiologiquesni assez sociales. Nousavons associé,au contraire, une fois de plus, l'explication socialeà l'explication physiologique que nous croyons fécondespar elles-mêmes et par leur association. Peut-être n'est-il pas inutile de remarquer qu'en agissant de la sorte, c'est à la penséed'Auguste Comteet à la directioninaugurée par lui dans l'explication des phénomènes psychologiquesque nous restons fidèles (p. 641). » Cette référenceexpresse à l'esprit positiviste est à noter. Les conséquencesen sont acceptées en connaissance de cause par M. Dumas il est entendu que le domaine psychologique cessera d'être un territoire contesté, en ce sens que physiologistes et sociologues le partageront. Ce qui fera l'origina-' se lité des recherchespsychologiques,ce seraseulement l'appel successifou simultané à la sociologieet à la physiologie. Le programme est "audacieux, et c'est un beau risque à courir. M. Dumas s'en tire à son honneur. Il est vrai que l'expression des émotions, qu'il étudie avec prédilection,se prête spécialementbien aux exigences de la méthode. Les collaborateurs du Traité, en revanche, oublient volontiers le mot

ANAMJRG>

l'IiYCBOMMSIE

ET

SOClOLOtilR

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d ordre, el testent traditionnellement péyoliologm-s, avec d'ailleurs d'indéniables qualités, quand ils n'écrivent pas tout simplement des chapitres de physiologie du système nerveux. C'est que, sans doute, le procédé préconisé demande une prépauation, et comme un renversement de point de vue. Il est intéressant de se demander pourquoi des psychologues comme M. Dumas quittent, si résolument les sentiers battus. C'est sans doute qu'ils ne trouvent pas dans la psychologieintrospective les caractères scientifiques auxquels la physiologie les a habitués. Du coup, ils retournent à l'étude de l'organisme, et ils demandent à la société de leur fournir un autre mécanisme, un autre déterminisme, une autre possibilité de généralisation. A première vue, l'accord est complet, non seulement avec Comte, mais avec Durkheim. Celui-cia souvent insisté sur le dualisme de l'homme-organisme et de l'homme social. Mais nous croyonsqu'au fond la conceptionn'est pas du tout la même.La société est surtout pour Durkheim système de croyances, un cristallisées il est vrai en institutions, mais ne cessant d'intéresser la sensibilité et l'activité. Le collectif est idéal et ensemblede valeurs, et l'individu soutient moins avec la consciencedu groupe un rapport d'épreuve à photographie que d'agent moral à idéal de vie. M. Lalande, dans l'introduction qu'il a consacrée à la méthode, a bien mis en lumière cet aspect du problème « Toutes les fonctions supérieures de la vie mentale, dit-il, touchent aux sciencesnormatives et le .caractère social de celles-cine peut être mis en doute, si mêmeon ne va pas. commeles sociologues les plus déterminés, à en faire uniquement l'expression des contraintes que la vie commune exerce sur les pensées individuelles.On aboutirait donc à diviser la psychologie, comme le projetait déjà Aug. Comte, en deux fragments qui se dissocieraient le premier serait attiré vers la biologie le second tendrait à se confondreavec les sciences normatives, et par là, à se subordonner à la sociologie (p. 39). » Comme il le dit en un autre passage

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SOCIOLOGIQUE

(p. 12), un tel point de vue, « si on le pousse à bout, transfère aux sciencesnormatives la charge de fournir la connaissance la plus haute de l'esprit ». S'il en est ainsi, il est assez curieux de ne rencontrer nulle part, au moinsdans ce premier tome du Traité, une allusion à la. psychologie du jugement de valeur. C'est pourtant par là surtout, à ce qu'il semble, que la liaison doit s'opérer le plus naturellement entre psychologie sociologie. et Aussitôt on aperçoit l'importance des problèmes qui seposent dans cette direction,et qui n'intéressent pas seulementla conceptionpsychologiquede la vie mentale, mais qui réclament du sociologue une claire consciencedes rapports de la sociologie théonormative. Dans l'état actuel rique avec la sociologie des choses, il paraît prématuré de s'engager sur ce terrain. Un avenir sans doute assez proche nous apportera la réponse. M. D. A. sociale Psychologie

Bartlett (F.). Psychology Primitive and Culture. Cambridge, The University Press, 1923, x-228 p. in-8°. L'auteur ne pense pas qu'il y ait lieu de distinguer aussi radicalement qu'on l'a fait les primitifs et les civilisés. Les mêmes mécanismessont en jeu à tous les stades de l'évolution sociale(critique de M. Lévy-Brûhl, p. 282-287). Plus apparents, moins enchevêtrés dans les sociétés inférieures (ce qui ne signifie pas le moinsdu monde d'ailleurs que ces sociétés soient « simples»), ils sont plus faciles à discerner,et c'est pourquoi l'étude de la civilisar tion primitive forme la meilleure introduction à la psychologie de la vie sociale contemporaine. Elle permet, en effet, d'établir une sorte de schèmeapplicableà tous les cas où des hommes vivent en commun. Telleest la tâche que M.Bartlett assume, sans en ignorer les difficultéset les périls. S'il condamne l'erreur qui consisteà partir de l'individu commetel

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et à le considérer il part du (rroupo,v(- iv'wit nas pour tomber dans l'excès inverse et proscrire tontn espèce d'explication psychologique. Rompu aux méthodes de laboratoire, favorable même au behail viorisme,sans en avoir la superstition {cult'j, entend traiter les problèmesque soulèvela civilisation des sociétés inférieures d'une manière rigoureusement. objective. Avec Rivers il reconnaît que le sociologuea le droit de bannir la méthodepsychologique moins, à vrai dire, parce qu'elle est inapplicable ou inadéquate (irrelevant) que parce qu'elle est plus lente à porter des fruits. Maisle psychologue ne peut pas, lui, se passer de la méthode sociologique il doit, au contraire, tendre à expliquer, dans tous les cas possibles, la conduite individuelle par des faits sociaux, c'est-à-dire, le plus souvent, par des tendances proprement sociales. Il s'agit donc, en fin de compte, d'établir un schème des tendances susceptibles de déterminer la conduite de l'homme dans les sociétés inférieures, et de montrer que ce schème est applicable à n'importe quelle société. Ces tendances peuvent être, selon l'auteur, qui analyse et critique non sans profondeur la liste établie par Mac Dougall, réparties en quatre catégories 1° Les trois tendances fondamentales tendance à dominer (assertiveness), tendance à se sou« mettre (submissiveness), camaraderie primitive » (the responsesone to anotherof equals) 2° Certaines tendances dérivées, comme la constructivité, la a conservativité », la curiosité 3° Les tendances ou réactions propres à un groupe donné group responses ou group différence tendencies l'auteur y insiste beaucoup, et c'est, en effet, la partie la plus originalede son livre 4° Lestendancesindividuelles. Ces diverses tendances se combinent entre elles de mille manières et c'est leur « entre-jeu » prodigieusement complexe qui produit les modalités de la vie et de l'évolution sociales. Ainsi, combativité et camaraderie donnent la rivalité amicaledes jeux. Maissi le secondélément du mélangeest la domination, nous avons le despotisme,et si c'est la soumission, la formation d'individus hors la loi agressifs.

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socioioGioTC

·

Le premier fait socialauquell'auteur tente l'application de son schème est le conte populaire. Prenez, en effet, le groupe au moment où il écoute une histoire la a camaraderie » est manifeste, tous sont à l'unisson, tous pleurent ou rient en même temps (induction sympathique des émotions) mais tous aussi réentendent sans se lasser les mêmes fables (conservativité). D'autre part, les tendances individuellesdu conteur (désird'étonner, vanité, etc.) ) contribuent à modifierles contes, d'autant plus que ceux-ci sont en un sens, dans bien des cas, sa propriété. Le conte reflète d'ailleursavant tout la personnalité du groupe, ses tendances propres, ses institutions, ses coutumes c'est une espèce d'autobiographie. Mais, le plus souvent, la forme et la matière du conte sont directement influencées par les deux grandes tendances domination, soumission. Le héros, qui ressemblait d'abord à tous ses camarades,dans la fable, se détache d'eux, triomphe un moment par la ruse ou par la force, puis se trouve à son tour asservi (surtout lorsqu'il n'est que rusé). Le conte rempli de prouessesétonnantes ressortit à la tendance orgueilleuse,l'histoire qui n'a d'autre but que de faire rire, à la tendance humiliée, etc. Le deuxièmeexemple a beaucoupplus de portée c'est, en effet, à l'évolution même de la civilisation primitive que l'auteur se proposed'appliquer maintenant son schème. Problèmevaste et difficiledont l'examen occupeplus de la moitié du livre. Nous ne suivrons pas M. Bartlett dans son argumentation qui ne laissepas d'ailleurs d'être un peu embrouillée. Le Groupe est considérétour à tour en lui-mêmeet dans ses rapports avec d'autres civilisations. Dans le premier cas il se produit entre les tendances des intégrations, des renforcementsmutuels, mais plus souvent des conflitsà l'issue desquels certaines tendances sont refoulées et vivent souterrainement, secrètement, pour reparaître tout à coup et donner naissance à des crises sociales, à des explosions de persécution, à des orgies sexuelles, etc. Seules peuvent disparaîtrecomplètementestendances diffél rentielles par exemplela dispersiondu groupe qui

ANALYSE».

PSYCHOLOGIE ET SOCIOLOGIE

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possédait lessecretsd'unecertaine techniqueentraîne l'oubli total de cette technique. Dans le second cas, le Groupe entre en contact, soit par immigration, soit par invasion, soit par emprunts, avec d'autres civilisations. Que se passe-t-il alors ? L'adoption des éléments nouveaux est déterminée, certes, en partie, par la nature des rapports des indigèneset des immigrants (caractèrede la dominationexercée, qualités respectives des deux civilisations, etc. selon les lois établies par Rivers) mais surtout par l'aptitude de ces éléments nouveaux à satisfaireles tendances instinctives préexistantes ou des besoins pratiques éprouvéspar le plus grand nombre(p. 198). Aussi est-ce généralement ce qu'il y a de plus extérieur à l'institution, à la coutume étrangèrequi est emprunté. Telle tribu apprendra par cœur, sans en comprendre le sens, des corroboris entiers. Telle autre acceptera la coutume étrangère du tatouage, mais conservera ses dessins qui seuls expriment ses tendances. Ce n'est point d'illogisme, d'indifférence à la contradiction, qu'il faut ici parler. Le groupe primitif cherche à conférer au nouveau la solidité de l'ancien, à l'accorder avec lui selon les règles implicites d'une logiqueprofonde,dont la loisuprême de est la nécessitépour lui,, groupe, se défendrecontre les forceshostiles qui le pressent du dehors – en un mot, de se conserver. Son expédient fondamental, pour parvenir à cette fin, est la constitution d'exemplairesou de modèlesdecivilisation(culturalpatterns) qui lui sont.propres, sur lesquelsil a mis sa marque, bref qui expriment ses tendances différentielles. Les « groupes spéciaux » qui en ont la garde n'empruntent aux étrangersque ce qui peut les renforcer sans en altérer l'essentiel. Modèleset groupesspéciaux renferment ainsi en eux-mêmes la destinée de la communauté. Si le groupe cérémonial ou technique – perd sa cohésion interne, s'élargit trop, ou si, au contraire, trop fortement organisé, il cesse de faire effort, vit en dehors de la communauté, dans les deux cas, il y a « simplification», désintégration, décadencede la civilisation. Bornons-nousà une seule remarque, mais qui est

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d'importance. L'auteur prend les « modèles de civilisation» unefois constitués et il se borne à étudier les altérations superficiellesqu'ils subissent ou à suivre la marche de leur progressive disparition. Maisquand et comment ont été créés ces modèles? Je sais bien qu'il refuse de s'occuper des « antécédents très éloignés Il est toutefoisdifficiled'éluder ». entièrement cette question. Se tirera-t-on d'affaire en invoquant une sorte d'invention inconsciente? Mais M. Bartlett, loyalement, reconnaît qu'elle est en tout cas moins une inventionvéritable de matériaux que la production de combinaisonsnouvelles. Il faut bien en arriver à l'invention consciente et individuelle « On peut difficilement ettre en doute m que, même aux stades les plus anciens de l'organisation sociale,l'individu soit capable de faire sentir son pouvoir,et très souvent dansle sens d'une modification de la civilisation de son groupe (p. 236). » Spencer et Gillen, qui ont observé les tribus australiennes, ont eu l'impression que la rencontre des anciens et des hommes les plus éminents, au cours des grands corroboris, pourrait bien être le point de départ de certains changements dans les coutumes. Mais ils n'ont pu en fournir la preuve. Et de fait, il est peu probable, si l'on se reporte à l'analyse du conservatismeprimitif, qu'un changementvraiment fondamental puisse se produire.Bartlett en profite pour déclarer que l'action individuelle reste très limitée. D'autre part, il n'ose pas conférer à la collectivité comme telle le pouvoir de créer. Dès lors son schème de tendances nous parait inapplicable à la civilisationmoderne, qui se transforme et progresse sans cesse (à moins d'ériger la « curiosité » primitive en appétit du nouveau, ce qui serait faire jouer aux tendances-et Bartlettt s'en défend énergiquement – le rôle des vieilles«facultés»),et inapplicable même à la civilisation primitive, car les « cultural patterns » ne sont pas des données auxquelles on puisse légitimement s'arrêter ils ont une histoire, une genèse, il est difficile,mais possible, utile et nécessaire de la reconstituer. L'Ëcole f française a suiDsamment ait la preuve sociologique

ANAÏ-V8ES.

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qu'une certaine audace dans l'hypothèse pouvait être féconde on eût aimé en rencontrer un peu dans cet ouvrage, remarquable d'ailleursà beaucoup d'égards et dont ce bref compte rendu est loin d'avoir épuisé la richesse. D. E. Socialaspectsof Psycho-analyste. Lectures elicered d under the auspices of the SOCIOLOGICAL Society by Ernest Jones, James Glover, J.-C. FiCgei, B. Low and Ella Sharpe, edited by Ernest Jones. London, Williamsand'Norgate, 1924,vr-240 p. – Ces six conférences le Dr E. Jones a soin de le noter dans son introduction – sont dues à des psycho-analystes entraînés, tous membresde la Bntish Psycho-analyticalSociety,tous « qualifiedpersons », quil ne faut donc pas confondre avec la multitude d'écrivains qui parlent de ce qu'ils ignorent. D'autre part, elles ont été faites à la demandede la Société anglaise de Sociologie.« C'est la première fois, remarque M. Jones, qu'une société scientifique exprime le désir de connaître les idées mises en lumière par la psycho-analyse». La question des rapports de la psycho-analyse et de la sociologieest nettement posée par Jones lui-même, dans la première conférence (The relationship of Psycho-analysisto Sociology,p. 8-42). La phycho-analysen'est qu'une branche de la psychologie or les rapports de la sociologie vec celle-ci a sont aisément discernables.La sociologie n'a les institutions que lorsqu'elle a décelé les expliqué mobiles qui ont poussé les hommes à les édifier. Ainsi les ont-ils recherchéla collaborationdes psysociologues chologues,mais ceux-cine voulaientni ne pouvaient les aider, ayant négligé d'étudier précisément ces aspects des espritsquipouvaient fournirdes réponses aux questions poséespar les sociologues, 'est-à-dire c « les intimités de la vie affective dans l'individu » (p. 10). Plus avisés, certains auteurs ont pensé que 1 explicationdes phénomènessociaux résidait peutêtre dans l'existenced'instincts spéciauxqui n'entre16

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raient en action que lors du contact de l'homme avec ses semblables. Mais cette conception n'a donné que de maigres résultats. La psycho-analyse est allée plus lom elle a, avec Freud, décomposé les instincts « sociaux» en tendances plus élémentaires que le contact des consciences ne crée pas, mais hbère, et qui se manifestent dans la vie antérieure de l'individu, en particulier dans la vie de famille. Or, cette recherche des mobiles qui constitue, en fin de compte, l'objet essentiel do la sociologie,la psycho-analyse est particulièrement bien placée pour l'entreprendre. Na-t-elle pas découvert que les symptômes névropathiques étaient dus à des désirs inavoués, que les mobiles les plus importants de la conduite humaine étaient les mobiles ignorés du sujet lui-même,appartenant to a buriedstratum bien plus, que of mind, inconscientsen, un mot ces mobiles se rattachaient aux époques les plus anciennes de l'humanité, en sorte que la psychoanalyse était peut-être en mesure de découvrir les sources psychologiquesdes institutions mêmes, étudiées d'une autre manière par les psychologues (p. 15) et qui sait, d'ouvrir au sociologuea new world of mental archaeology ? Arrivé à cet endroit du livre, le sociologue, ême m s'il reste sceptique,ne peut manquer d'être vivement intéressé. Malheureusement, de la page 15 à la page 38, nous n'avons plus guère qu'un exposé des doctrines aujourd'hui bien connues de Freud. Le deuxième essai confirme l'impression que laissait le premier, à savoirque les orateurs entendent avant tout initier leur auditoirede sociologuesà leurs doctrines ils ne paraissent même pas soupçonner la nature des questions auxquelles ceux-ci aimeraient qu'on répondît. Les troisième et quatrième conférences contiennent également des redites. Le sujet posé au début dulivreest à peine esquissé. Néanmoins, le livre contient d'utiles indications. La sociologiepsycho-analytique repose presque tout entière sur la psychologiede l'enfant, ou plus précisément sur la psychologiesexuelle de l'enfant. L'enfant n'est pas seulement le père de l'homme

ANALYSES. –

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il est aussi le père des sociétés. oncièrementégoïste, F asocial, il finit par se plier, tant bien que mal, aux exigencesde la vie en commun.Commentle conflit est-il résolu, et l'est-il jamais complètement? L'érotisme, chez l'enfant, s'éveille avec la vie et prend toutes les formes.Mais il ne s'épanouit pas librement il est heurté demillemanièrespar l'entourage social, il se rétracte, comme les pseudopodes de l'amibe, il est refouléet se réfugie dans l'inconscient,d'où il continue à diriger toutes les activités de l'individu. Qu'est-ce que la vocation, sinon un désir d'enfant satisfait par l'adulte P Le laboureur réalise un désir inconscientde possession, le boucher satisfait un sadisme toujours refoulé, le banquier, voire le mathématicien a trouvé une voie détournée pour donner librecours à sa coprophilie infantile, 1 artiste crée des statues ou des poèmes, faute de ne pouvoir fairedes enfants comme sa mère dont les fonctions procréatrices le préoccupaient uand il était un petit garçon(p. 226), q et si la femme n'a pas donné de grandes œuvres, c'est qu'elle met au monde des enfants réels. Les phénomènespolitiques et économiquess'expliquent de la même manière, c'est-à-direen faisant appel à desmobilessexuelsinconscients t refoulés.La démoe cratie est le fruit de l'explosionde la haine secrète et continue des fils contre leur père, leur rival dans la possessionde la mère une électionest la « sublimation » du régicide (primitivementdu parricide, p. 140). Les pères satisfont la jalousie que leur inspirent les fils en déchaînant les guerres, qui les déciment,Ala base du capitalisme,a psycho-analyse l découvre l'inconsciente survivance de l'érotisme anal de l'enfant et comme le substitut des « fecal possessionsIl (p. 165). Les partisans de la déflation sont logés à la même enseigne.D'une manière générale le problèmede la valeurse ramèneà un problème de sexualité infantile. Et il en est d'ailleursde même de tous les problèmessociaux. Nous voilà loin de la sociologiepsycho-analytique dont nous étions au moinsen droit d'espérer que le livre nous donnerait les grandes lignes. Plus

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riches de substance, et plus prudents à la fois, sont les ouvrages de Freud lui-même (Totem und Tabu, und Jchanalyse) et les articles Massenpsychologie de Kelsen, de Kolnaï, de Roheimdans Imago, 1922. On y trouve, à côté des exagérations coutumières, des indications suffisamment précises pour former le CI point de départ de recherchesutiles. D. E. Rivers (W. H. R.). – Psychology PolltJcs(préand face de E. Smith. Notice de Myers). – Londres, Kegan Paul, 1923, vi-181 p. in-8°. L'auteur de l'Histoire de la société mélanésienne (1914) et do l'Instinct et l'Inconscient (1920) avait accepté de se mêler à la vie politique. Il y apporta ses habitudes et préoccupations d'ethnologue et de psychologue. Le présent volume – posthume – est un recueild'essaisoù se révèle cette triple compétence. Beaucoup de remarques savoureuses, mais difficiles à résumer. Plus d'indications de méthode d'ailleurs que de solutions. L'auteur insiste sur la nécessité de tenir compte en politique desinstincts plus que des raisonnements, et d'observer les « comportements » des au groupesdes lieu de s'en tenir à l'analyse et l'état d esprit individus. L'instinct doit d'ailleurs être entendu de façon plus large qu'on ne le fait d'ordinaire, l'universalité de la tendance n'étant nullement une caractéristique indispensable.Si l'hérédité des habitudes acquises était démontrée, le champ des tendances instinctives devrait être encore étendu. Et l'héritage social dont parle Graham Wallas serait pour une bonne part transmis par les organismes eux-mêmes. Il peut se constituer un instinct de communauté qui paralyse l'instinct d'appropriation individuelle peutêtre primitif. C'est pourquoi on a tort d'opposer au socialisme les données de la « nature humaine » (p. 83-93).L'influencedes instincts dans la vie sociale est d'ailleurs très différente selon que la société constitueun tout indifférenciéou selon qu'elle prend pour centre une personnalité conductrice. (V. p. 42

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la part du prestige et de la suggestiondans le cas des leadersdes partis politiques.) Dans la conférence sur les buts de l'ethnologie (p. 109-137)est résuméela théorie de l'auteur sur l'importance des migrations et des mélanges pour le développementde la civilisation.G. Elliot Smith, dans la note qu'il ajoute à cette conférence,en tire des conclusionscontre les théoriesde Freud. C. B. Seligmann (C.-G.). and Anthropology Psyehoof logy a Study somepointsof contact. Journal of the Royal Anthropologicalnstitute, 1924, vol. I 46 p. et IV pi. liv, Effort pour relier les théories psychanalytiques de Jung à une éthologie– encoreplus qu'à une psychologie – collective et individuelle.On connaît la classification des individus proposée par Jung « intravertis » et « extravertis ». M. S. pense pouvoir l'étendre aux « sauvages »qu'il connaît si bien, classerles arts et les caractèresdes artistes des sauvages comme des peuples civilisés.Quelle que soit l'autorité de M. S., la valeur de ces observations dépend du degré de créance qu'on accorde à la «psychanalyse»qui les inspire. Le chapitre concernant les rêves décrits par des non-Européens contient par contreune séné de documents resteront, qui même à part de l'usage qu'on en peut faire. M. M. Beck (P.). – DleNachahfflongndihre Bedeutuug u ttir Psychologie ndVôIkerkttnde.– u K Leipzig, rôner,1924, 173p.in-8°. Cette dissertation claire sur l'imitation est peutêtre écrite depuis fort longtemps, à l'époque où, après Tarde et M.Baldwin,ce problèmesociologique était à la mode. En tout cas, ni par la facture ni par l'information, même en psychologieet en biologie, elle ne se ressent de rien qui soit plus jeune

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que 1910. Elle ignore encore le débat de Durkheim et>de Tarde et, par ce côté, elle date même plus cruellement. L'auteur est un des premiers philosophes qui ait, vers 1904, essayé de définir la « pensée primitive ». 11 en est resté là. Il part de toute une théorie psychologique – elle-même bien raisonnable, mais bien dépassée – de la perception; il la conclut brusquement en passant – « salto mortale » à la conscience collective l'esprit primitif aurait tout animé parce que, même sans aucun motif religieux, psychologiquement et physiologiquement, l'homme aurait commencé à imiter à se croire identique aux choses ce qu'il réalise par le langage et par l'imitation, la mimique. Cette idée de M. B., même sous cette forme un peu vieillotte, n'est pas sans intérêt son application à la pratique, et à la technique, à la morale sexuelle (y compris le mariage par profit), à la raison, au droit, à la rehgion, à la science, est plus que hâtive le principe de la démonstration est constamment celui-ci l'action a précédé l'idée, même en mathématique, or elle consiste en imitations. Si M. B. nous avait donné même une bonne définition de l'imitation, il n'y aurait que demi-mal. M. M. M. M. Scheieb (Max). – Wesen und Formen der Sympathie. Phader nomenologie SymjiathiegefUMe. vermehrte und durch(2e – Bonn, Cohen, 1923, xvi-312 gesehene Auflage). p. in-8°. L'ouvrageestle premier d'une sériede monographiesdes formes de l'affectivité. L'auteur est, en effet, un anti-intellectualiste ou un intuitionniste résolu. Il se réclame de Pascal, de Lotze, et de beaucoup d'autres, y compris Bergson, pour mettre en lumière cette logique du cœur qui préside aux jugements de valeur. Le sentiment est pour lui antérieur à la connaissancereprésentative. n est « UrphSnomen». Le livre débute par des vues historiques et critiques intéressantes sur l'éthique de la sympathie. Delà on passe à une analyse et uneclassificationdesformes du « Mitgefûhl»MiteinanderjlWen, ( Einsfùhlung,etc.). Les idées que le troisième chapitre développe sur les théories génétiques de la sympathie font par endroits état de lapsychologiecollective,mais bien superficiellement.Un ample chapitre est, au contraire, consacré aux théories métaphysiques (Schopenhauer, etc.). Desconsidérationshistoriques If complètent der (Die kosmische Eim/tihlung in denGemillsgestalten Geschicke), Le chapitre v peut alors nous présenter un schéma des lois fon-

ANALYSES, PSYCHOLOGIE SOCIOLOGIE 247 – ET «lamentâtesde la sympathie, depuis ses formes élémentaires jus. qu'à l'amour de Dieu. Les chapitres suivants développent ces considérations psychologiques,non sans subtilité. La seconde partie, consacrée à l'amour et à la haine, aborde de frontle problèmedes valeurs. C'est, en effet, la notion de valeur qui peut le mieux définir ces deux données premières. Comment passer de l'amour-tendance à la sphère de la morale ? En consi. dérant à part l'amour de petsonne à personne, seul susceptible de revêtir un caractère éthique. A condition qu'il s'agisse de la personneen elle-même, ndépendamment de ses attributs « empii d riques», comme irait Kant. Il y a là des développementsplutôt obscurs. Aprèsquelquespages consacréesà Freud, l'auteur s'engage décidément dans la voie métaphysique. 11rend bien hommage en passant à l'ethnographie et à la psychologiecomparée, mais c'est pour examiner longuement les solutions proposées, et pour proposer la sienne, au problème de l'existence d'autrui (VomfremdenIch). et Malgréles connaissances le talent dépensésdans des ouvrages de cette nature, leur principal intérêt est qu'ils permettent de mieux pressentir ce que réserve dans l'avenir une psychologie affective travaillant en liaison avec la sociologie. M. D. Lionel Tayler (J.). Soda! lite and the crowd. Londres, Léonard Parsons, 1924, xx-219 p. Cet ouvrage n'apporte pas une contribution nouvelle et originale au problème de la foule, mais des vues sociologico-poli. tiques qui s'inspirent des récentes théories de la psychologie collective (Mac Dougall, Ross, Trotter) et aussi de Rousseau, intellectualise et simplifie Hegelet Gladstone. Le « rationalisme l'homme qui est avant tout un complexeamalgame de passions et d'appétits. De nouvelles doctrinespolitiques sont nécessaires, qui tiennent compte de cet irrationnel que la Psychologiesociale a découvert au fond des masses humaines. Les conférences d'où est sorti ce volumes'adressaient à un public très large les congressistesde la « Ligue internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté » (Salzburg,1921). On les lit sans effort, mais non pas tout à fait sans profit, D. E. Bernard (L. L.). – Invention and social Progress. AmericanJournal of Sociology,uillet 1923, p. i -34, j The

Toute invention impliqueun effort de réajustement à un milieu monde de la matière, des relations sociales ou des idées. Les inventionsdevront doncêtre distinguéesen inventions physiques, inventions sociales,et inventions de méthode.La convergence de ces inventions,dont lessourcessont dans la nature de l'inventeur (mains, cerveau, langage) ou dans celle du milieu (modèles, matériaux, forces) détermine le progrès social. H en est arrivé

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au point où c'est surtout par des procédés scientifiquesque son mouvement sera accéléré. C.B. Me Dougall (W.). – Can Soctology and Social Psychotogy dispense wtth Instincts – American Journal of Sociology, 1924,xxtx,p.658sq, Avec des observations de M. Bernard. Maintient le point de vue exposé dans sa Social Psychology, Step (E.). – Goto the Ant. – Londres, Hutchimon,1924, in-8°. (Bonne description des Sociétés de fourmis)., Whf.eler (W. M.). -7 Social Lifeamong the Insecte.– Londres, Constable, 1923, in-8°. (Bon exposé des notions classiques concernant les sociétés d'insectes, enrichi des points de vue et des découvertes personnellesde l'auteur). Mc Douqam. (W.). – Introduction to Soda! Psyehology.– Londres, 1923, in-8° (réédition). Aupoht (F. H.). Social Psychology. Mifflin, 1924, ùx-8°. Boston, Houghton

Gault (R. H.). – Sodologlcal Psychology. The Bases of Behu,vior cathd social, – New-York, Holt, 1923,in-8<>, Kantob (J. R.). – The Instltutfonal Foundation of a Sdenttflc Social Psychology. Amer. Journ. o/ Sociology, 924, xxix, 1 674 sq. p. Baiz (A. G. A.)et Polt (W. A.). – The basfoet social Theory.– New-York, Knopf, 1924, 282 p. in-8°. (Rapport du psychologique et du social. Conclut que toute psychologieest de nature sociologique). Smith (G.-E.). – Freud's Speculations in Ethnology. – The Monist, 1923, vol. 33, p. 81 sq. TaoRBUBN M.). – Analytic Psychology; Religious Symbo(J. – The Montât, 1924, xxxtv, p. 96 sq. (se rattache à la liitn. psychanalyse de M. Jung). Jenkins (F. W.). Social and industriel Psychology(a selected Bibliography) (Russel Sage Foundation), – NewYork, 1923, in-8°. Weeks (A. D.). – The COntfOl fthe social Mind, Psychology O o/ economioand political Relations. – New-York, Appleton, 1924, 281 p. in.12.

ANALlSES.PSYCHOLOGIE – ETSOCIOLOGIE49 2 U.– Philosophie desvaleurs Meinong (A,).– Zur Qrundlegung allgemeinen ertder W theorle. (Statt einer zweiten Auflage der « Psychologischethischen Untersuchungenzur erltheorien, W v. Ernst Mally). – Graz, Leuschner und hrsgg. Lubensky, x-176 p. in-8°. En cette œuvre posthume se trouve condensé l'essentiel des longues recherches logico-psychologiquespoursuiviespar l'auteur dans le domaine des jugementsde valeur.Nous y retrouvons,encoreaggravée, la minutie scolastique de son maître Brentano. Un psychologisme intransigeant continue à s'y affirmeret à se complaireen des subtilités sans cesse raffinées.Non pas que la richesse, souvent enviable, du vocabulaire, recouvre en fin de compte rien de tellement nouveau la méthode adoptée interdit d'avance de pareillessurprises. L'introduction et les recherches préliminaires du chap. premier s'efforcent de définir le mot valeur (Wert).De fastidieusesanalyses confrontentune fois de plus cette notion avec cellesde besoin, d'utilité, etc. On peut alors, dans le chap. n, entreprendre un examendes faits psychologiques(Werterlebnisse). La valeur et le désirsont abondamment confrontés.Les sentiments de valeur (Wertgeftihle) donnent lieu à un remarquableluxe de nuances {Seinsgefilhk, DenkgefUtile, UrteUsgefûhle,Jnhaltsgefuhîe, Aklgefûhle, etc.). Le chap. m continue l'analyse psychologique. La description des « Werthaltungen », que le mot appréciations traduit mal, et qu'il ne faut pas confondre avec les jugements de valeur proprement dits (Werturteile),ne manque pas de pénétration. Les notions de bien et de mal, au sens utilitaire (Gut, Uebel), de bonheur, de malheur, sont ramenées à leur source psychologique. Des distinctions sont faites entre la valeur par transfert (Uebertragungswert),la valeur propre (Eigenwert),la valeur' consécutive (Wirkungswert), etc.. Une classificationenfin s'ébauche « Les appréciations (Werthaltungen)

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sont ou primitives ou dérivées, les dérivées sont ou apathogènes ou pathogènes, les pathogènessont atimologiques ou timologiques. » (On aura par là un faible aperçu du vocabulaire). Le chap. tv et dernier traite de la notion de valeur en elle-même(Wertgedanke). Le parti pris psychologique oblige l'auteur à reprendre les mêmes notations, en se plaçant cette fois au point de vue de l'objet. Le grand point est la distinction entre valeur personnelleet valeur impersonelle, valeur absolue et valeur relative, etc. Il n'est pas étonnant dans ces conditionsque le problème de l'objectivité et de la réalité des valeurs n'inspire à Meinong d'autre vue philosophique qu'une comparaison avec la couleuret le son (p. 157). Et l'on conçoit que l'auteur soitaussi peu attentif que possible à la distance qui sépare les valeurs idéales et les valeurs économiques. On reconnaît nettement chez lui l'influence de l'empirisme utilitaire hérité de Locke et de Hume. C'est ce qui permet de dire qu'en somme cette psychologie compliquée est une assez pauvre psychologie. Que dire après cela de l'ignorance où elle paraît être du mouvement sociologique,non pas même français, mais allemand? Décidément, il y a plus de choses en tel article de Durkheimque dans l'énorme littérature de la « Wertphilosophie». M. D. Stern (W.). Person Sache. d.III Wertphilosophie. und B J. A.Barth, 924, x-474 in-8°. Leipzig, 1 x p. Cevolumest letroisième e etdernier 'une euvre d o sesdimensions au moins.L'auteur, considérable, tout par renouant tradila tion de la monadologie et chemin leibnizienne, l'enrichissant faisant econceptsmpruntés Kant,Fichte uHegel, du d à o e part dualisme la Personneudela Chose, de o c'est-à-dire fondde au e d l'oppositionntrejugement e valeuret jugement réalité. de Avecclarté, l sépare i l'activité de « scientifiquel'activité valorisante ».Mais lles e tendent à dansl'affirmatoujours serejoindre tion d'unmonde réelet pourvu d'unevaleur absolue. pourC'est sciencet philosophie e desvaleurs quoi toutesdeux supposent unemétaphysique. métaphysique Cette estunemonadologie, la seuleexistanten soiet ayantensoiunevaleur. personnalité L'universst hiérarchieepersonnes, Dieu sommet. e d avec au Les valeurs dèslorsà troisordresSelb8twerte, Strahlappartiennent

ANALYSES.

WslCUOLOGIK

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le secondt le troisième e werle, DUtwlwerte, n'ayantdo groupe découle au sens parrapport premier. L'impératif suprême que duprincipe sc ramènetout simplement à delîntroseption, qui conscience sa personnalité la maintenir n ceci prendre de et e lesautres valeurs en communiant et affirmant avecelles. d installé S'étant élibérément dansla métaphysique, l'auteur estdispensé detoutenotation ou It psychologique sociologique. d a leméritee poser netteté avec certaine roblèmes. ils'ilMats p surlesvertusdesa nouvelle onadologie. lusionne m quelque peu M.D. C.– Logique etThéorie ela connaissance d Dupréel (E.). – La logiqueet les sociologues. – Revuede l Institut de sociologie Bruxelles,jande vier-mars1924,72p. Deux voies peuvent conduire le sociologueà s'occuper de logique. Ou bien il cherche dans l'organisation de la vie socialel'explication des règles et des opérations de la pensée, ou bien il prend l'activité logique de l'esprit comme une donnée il lui reste à montrer dans la matière sociale un tissu de connaissanceset d'actes dirigés par des connaissances. Dans le premier cas, la logique est pour le sociot logueun problème,dans le deuxièmeun instrument. M. Dupréel prend Durkheim pour le représentant de la premièretendance, Tarde pour le représentant de la deuxième. Tarde veut toujours retrouver, sous l'activité sociale,des syllogismesen action. Mais il entend le syllogismed'une façon très large et indéterminée, tenant compte de l'intensité des croyances et des désirsplusque de la précision des termes, accordant d'ailleursplus d'importanceà la théorie del'invention qu'à celledu raisonnement. M. Dupréelsignalel'intérêt de cette sorte de dilatation des concepts logiques. Il loue Tarde d'avoir conçu les opérationslogiquesavec ce degré de généralité, d'indéterminationdont M. Russell de son côté avait signalél'importance (p. 25). Il voit dans ces marques l'amorce d'une « logique intensive » qui permettrait de comprendre comment se lient les

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idées confuses. M. Dupréel rejoint ainsi la théorie qu'il avait lui-mêmeformuléedans le Rapport social. Il montre que l'antique antithèse du sensibleet de l'intelligible devrait être remplacée par celle du confus et du clair, étant entendu que dans les idées confusesse rencontrent non pas seulement des perceptions sensibles, mais des affirmations sentimentales où se reconnaît l'action de la société. La remarque rappelle cellesde Ribot dans cette Logique des sentimentsdont on sait l'importance pour l'étude du sentiment des valeurs. Dans un deuxième article, M. Dupréel résume, à propos du même problème, les thèses du sociologisme durkheimien qu'il définit ainsi (p. 49) « Le sociologismeespère trouver dans les formes et les lois de l'activité sociale la solution des problèmes fondamentaux que la tradition philosophique cherchait de préférence, soit daas les formes et les lois de l'univers, soit dans cellesde la conscienceindividuelle ». La théorie de la connaissanceesquisséepar Durkheim repose sur la distinction formelle entre deux espèces de connaissances la connaissancesensible et la connaissance par concept. Si la première est individuelle dans son origine, la seconde implique la stabilité et l'universalité (le concept, à ce pomt de vue, est à distinguer soigneusement l'idée généde rale qui ne serait qu'une accumulation de connaissances particulières), et par conséquent elle suppose une action de la collectivité, fixant dans le mot le résultat de ses expériences.Ceciest encore plus vrai des catégories proprement dites, qui ont d'abord été appliquées au monde social, comme des moyens de se le représenter, et qui commandent toute la représentation que nous nous faisons de la nature. Ainsi « la société est l'intermédiaire qui permettra à l'esprit individuel de participer à l'universel » ou encore « l'univers est une pensée de la sociétés'apercevant elle-même et posant l'ensemble des conditions de sa propre existence et de sa propre représentation » (p. 56-57). A vrai dire, une fois ces catégories construites.

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l'esprit individuel peut s'en servir de plus en plus librement.Toutefois, cette libération elle-mêmen'est possibleque parce qu'une vie sociale d'un genre nouveaus'est de plus en plus développée. Les rapports entre individualités collectives se multiplient. Ala limite l'esprit tend à penser non plus en fonction de telle société particulière, mais de la société humaine.« La science n'est donc pas une réaction de la pensée individuelle contre les mythes de la collective c'est, au contraire, une étape dans pensée la voiede la socialisation de la conscience» (p. 58). M. D. ne nie pas la fécondité de cette hypothèse qui renouvelle le problème de l'origine des idées. Il ne croit pas pourtant pouvoir l'accepter telle quelle. Dans la catégorie, ce qui importe, ce n'est pas l'objet représenté (on comprend que pour l'élaboration de cette représentation la société guide l'individu),ce sont les rapports entre élémentsde la pensée. Or,la vie de la société et l'idée qu'elle se fait d'ellemêmesupposent ces rapports, bien loin de les créer. « Si les catégories sont imposées à l'individu par la penséesociale, c'est qu'elles s'imposent d'abord et d'elles-mêmes la société celle-cin'est qu'un interà médiaire entre les rapports universels et la conscienceindividuelle » (p. 61). Au surplus, lorsque l'individu se sert de ces catégoriespour essayer de voir les choses comme elles sont (ce qui est l'effort proprement scientifique), en quoi le logique ici continue-t-il d'être social ? «Plus la pensée devient logiqueet plus elle s'éloigne des représentations collectives, des vieux concepts quifurent élaborés par la sociétéelle-même» (p. 63). Lesocial n'est plus ici qu'un idéal, par lequel s'exprimela tendance de la vérité à l'universalité. Mais c'est l'effort des individus qui est premier, e"til ne prendplus pour modèle une construction de la collectivité. Onrendrait plus exactement compte, selon M. Dupréel, des influences que subit la pensée logique si, au lieu de faire intervenir la société comme jadis on faisait intervenir la nature – on se bornait à

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analyser les effets produits par la communication de plusieurs esprits. En somme, M. Dupréel voudrait substituer à la philosophiede la conscience collective une philosophie des esprits multiples. Il annonce, à ce propos,sur la formation de notionde convention une étude qui lui permettra de préciser ses idées et à nous de les discuter en pleine connaissancede cause, sur un exempleconcret. C. B. Scheler (Max).– Versuche einerSozlologle Wiszu des sens.– Münchenund Leipzig, Dunckerund Humblot, 1924,450 p. in-8°. C'est le deuxième volume publié par l' « Institut de Recherchespour la science sociale» de Cologne, dont M. Max Scheler est le directeur. Ce volume contient un ensembled'essais en vue de la constitution d'une « sociologiedu Savoir ». Wilhelm Jérusalem, Leopold von Wiese, Paul Honigsheim et plusieurs autres ont collaboré à cet important travail. Troeltsch et P. Barth, morts récemment, faisaient partie du mêmegroupe de penseurset avaient également promis leur collaboration à ces études. L'animateur du groupe est M. Max Scheler. Dans une très longueétude, qui constitue la première partie de l'ouvrage, M. Max Scheler s'est efforcé de définir l'attitude prise par les « sociologues du Savoir ».C'est comme le manifeste philosophique du groupe. M. Max Scheler montre que le problème d'une « sociologiedu Savoir » est, en Allemagne, chose fort peu connue jusqu'à maintenant. Un des rares savants qui en ait reconnu l'importance est WilhelmJérusalem (dont ce livre contient d'ailleursun essai).M. Max Schelerveut définir d'un point de vue philosophique une « sociologie du Savoir » quise refuse à admettre les doctrines de la théorie de la connaissance du positivisme et ses conséquenceset qui, par conséquent, « considèrela connaissancemétaphysique de Punivers commeune revendicationéternellede la raison et, du mêmecoup, la croit possible».Le groupede penseurs,dont M.Max

ANALYSES. – PSYCHOLOGIE ET SOCIOLOGIE55 2 Schelercoordonneles efforts, se propose moins pour lemoment d'apporter des résultats que de donner des suggestions. ? Quel est le but de cette « sociologiedu Savoir »? Il est le même que celui de la sociologiede la civilisation spirituelle (geistigeKultur). La sociologie la de civilisationspirituelle est un des moyens de pénétrer dans la question des lois de l'évolution de l'esprit humain.C'est aussile but de la «sociologie Savoir du ». La sociologie, général, a été conçue par ses fondaen teurs comme la base nécessaire d'un art politique rationnel; de même la « sociologie du Savoir» vise à être le fondement de toute politique rationnellede la civilisation. Elle examine les problèmes de l'évolution, de la réforme, des buts, de l'organisation des institutions. Ainsi elle pourra arriver à déterminer les moyens les plus elricaces de faire avancer le savoir accessible à l'esprit humain. Quelle que soit la conception du monde à laquelle on donne son adhésion, n'est-on pas obligé de respecter les lois de l'évolution du Savoir ? Ce sont ces lois que M. Max Scheler et ses collaborateurs veulent s'efforcer de dégager. Nous ne faisons ici que signaler cette tentative et les buts qu'elle se propose d'atteindre nous ne pouvons pas entamer 1examen critique des premiers résultats très divers que nous apporte ce travail. 1. L'ouvrage est divisé en trois parties. La première partie, œuvre de M. Max Scheler,est consacréeà la position du problème. La deuxième partie traite de « la sociologie du Savoir formelleet la théorie de la connaissance».Elle comprend des chapitres généraux comme les « formes, de la transmission du savoir » (Luchtenberg), « la limitation sociologique de la pensée et des formesde la pensée» (Jérusalem). et des chapitres particuliers comme « 1 unité intime entre l'économie et la culture de l'esprit » (Honigsheim),« la sociologiede la jurisprudence. » La troisième partie traite de la sociologie Savoir du matérielle.C'est une étude des types historiques de coopération scientifique. On y trouve des essais sur la « sociologiede la scolastique », la « sociologiede

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la mystique » (Honigsheim),la « sociologie psychoanalytique », etc. Il y a dans tous ces essais une expression très vivante d'un fort mouvementde pensée, qui donnera bientôt, sans aucun doute, d'autres manifestations de sa vigueur. M. B. o! Ogden (C.K.) and RICHARDS A.).-The Meanlng (I. Meantag.Astudy oj the In f luence f Languageupon o – Thoughtandof the ScienceolSymbolism. London, Kegan Paul, 1923, xxxn-544 p. in-8°. S Ranulf (Sv.). DerEleatfsche atz vomWlderspruch. – Copenhague, Gyldendalske Boghandel, 1924, 223 p. in-8°. der Formen, Cassirer (E.). – Philosophie Syrabolbchen I. Die Spraclie,– Berlin, Bruno CassirerVerlag, 1923, 293 p. in-8°. Voicisimultanément trois livres dus à des philosophes distinguéset où un certain nombre des principes mis en avant plus spécialement par les sociologues français ne sont même plus discutés. Tous admettent que les catégories de la pensée ont revêtu diverses formes dans l'histoire et que leur à critique est impossible part de l'étude de cesformes. Tous admettent qu'elles ont surtout varié avec la façon dont les hommes ont vécu, parlé, pensé en commun.Les deux livres de M. Cassirer, philosophe allemand, et de M. Ranulf, philosophe danois, se rattachent même plus spécialement à l'interprétation générale que M. Lévy-Brühl a proposée, et qu'ils connaissent. Qu'on nous permette de nous réjouir de ces précieuses adhésions. L'évidence fait son chemin. Le livre de MM.Ogden et Richards est, pour dire vrai, plutôt une collection d'essais qu'un ouvrage systématique. Mais il a son charme et son utilité. Issu d'une discussion qui dura longtemps entre et logisticiens logiciensanglais, qui agita un Congrès

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de philosophes assez logiquement par hasard – il route autour du «sens du mot « sens ou plutôt de ce mot obscur et à tout faire « meaning » – qui,en effet, voulant tout dire, ne veut rien dire (chap. VIII). Il est enrichi d'une introduction du grammairien Postgate et de deux essais supplémentaires d'un etnographe et sociologue éminent, M. Malinowski, et d'un médecin fort critique, le L)r Crookshank. A M. Ogden, qui est un psychologue et un peu un sociologue sont sûrement dus le chapitre sur le « Pouvoir des mots » (III) – reprise de son travail et (X) celui qui traite des « Symbol 16'ord Magie Situations où il est fait état des fameuses recherches du Dr Head sur l'aphasie (p. 350). C'est un signe des temps que le logicien et le logislicien qu'est M. Richards ait trouvé qu'entre les façons diverses d'étudier l'usage des symboles les meilleures étaientencore les psychologiques et les sociologiques. Il est très remarquable aussi que tous deux s'accordent pour dire qu'il n'y a pas de « sens des signes à part de leur « contexte », de leur situation dans un ensemble de symboles. Et que tout signe, même un mot séparé, suppose « un processus mental », un symbole, une chose à laquelle on pense, et, – ils l'ajoutent de temps en temps, – « un auditeur ». A notre avis il faudrait ajouter toujours ce quatrième élément. Car, même quand c'est à l'auditeur interne, quand c'est à nous-même que nous parlons, c'est l'auditeur qui est le « signe » de la présence de la société et qui comprend et qui, comprenant, « garantit » la « valeur », le sens du signe. Les trois chapitres qui intéresseront le plus les sociologues sont naturellement ceux qui concernent les « contextes ». Le chapitre sur le « Pouvoir des mots » est plein' d'utiles et spirituelles généralisations. Il présente cependant une lacune une partie de la magie des mots vient de la magie des souilles, des respirations, des rythmes. M. Preuss a développé cette idée voici déjà vingt ans. Et d'autre part, il est exagéré de confondre le pouvoir créateur des mots, dans la magie et autrefois, avec leurs « valeurs dans le langage des logiciens modernes. Sans doute, il n'y eût
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peut-être jamais eu langagesi leshommesn'y avaient cru un moment, s'ils ne l'avaient pas confonduavec un acte. Mais,aujourd'hui,chez les dissociésque nous sommes, la confusion a disparu – le progrès, dû à la critique, à la pensée en commun, ne doit pas être sous-estimé. Tout ce qui a trait aux « situationssymboliques», à la valeur active du langage et au « contexteMsera sûrement retenu. M. Malinowskia heureusement enrichi ces observations des siennes, puisées dans son expérience des langues mélanésiennes (app. I). La coïncidencede ses rechercheset de ses avis avec ceux de M. Gardiner, l'égyptologiste,du Dr Head, le neurologiste, est, en effet, significative. Le mot, la phrase, au moins dans les langues – nous ne disons pas primitives comme M. Malinowski, car les Mélanésiensne sont pas des primitifs mais dans les langues non encore logicisées,est, en effet, une question d' « aspect », dans une phrase, dans une action. Car (v. p. 492)les gens ont surtout parlé pour «agir et non pas seulement pour « communiquer ». Le travail de M. Cassirer porte au fond sur la même question. M. Meilleten parle plus loin avec son autorité de linguiste, car cette œuvre de philosophe part, commecelle de M. Lévy-Brûhl, d'observations linguistiques et porte sur le langage. Nous ne signalonsici que cet accordavecles autres auteurs et cette même façon de poser les problèmes. Elle est proche de celleà laquelle Durkheim a attaché son nom. Exégète de la pensée de Leibniz, connaisseur de la notion de symbole mathématique, M. C. veut, au fond, comme les précédents auteurs, arriver à une théorie du symbole non plus par analyse dialectique de la symbolisation scientifique, mais par analyse historique des diverses formes connues du symbolisme. La langue n'est que l'une d'elles et M. C., qui a déjà publié un autre ouvrage sur La pensée mythique,poursuit en ce moment son œuvre. Les symboles dans l'art et dans la science seront ensuite étudiés. Et on nous

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promet d'cu extraire toute uno philosophie. Nous croyons, certes, la méthode de M. C. encore trop philosophique, trop généralisatrice, pas assez sociologiqueet qu'il est trop prisonnier de l'opposition classique symbole et intuition, culture et vie. La culture et le symbolesont eux-mêmesdans la nature, puisqu'ils sont et sont dans la société, qui est dans la nature. Et il n'y a pas d'intuition qui soit détachée d'eux. C'est là l'un des plusprofonds enseignements de Durkheim. Au fond, c'est it cette idée que vient M.Cassirer.Car il se refuse comme MM. Ogden et Richards – à « nier » les « formes symboliques » de plus, il donne pour but à une « philosophie de la civilisation» non pas une critique et une « vue passive», mais une description, faite «de l'intérieur »,de l'activité de l'esprit humain (p. 51) « desfonctions et des énergiesde l'imagination figurée». On pourra alors lever le voile de symboles mais sans le déchirer on pourra le tisser mieux,et non le détruire. C'est dire, en termes philosophiques et imagés, ce que les sociologuesdisent en termes concrets que 1 histoiredes catégoriesdans lessociétés humaines est l'un des meilleursmoyens de faire la critique de l'esprit humain. M. Ranulf ne s'est attaqué qu'à un seul point du problème, mais avec ingéniositéet ténacité. Logicienet historien de la philosophie,il a retrouvé dans Platon lui-même la preuve que ni lui ni son maître Socrate – pourtant fondateurs de la philosophie du concept ne s'étaient élevés jusqu'à une logique entièrement dominée par le principe de contradiction. Les « Apories » de Zénon d'Éfléeet du « Menteur» ne sont, en effet, qu'un des types de ces jeux où se complut toute la pensée grecque jusques et y compris les maitres de celle-ci. La démonstration est un peu inattendue. Une analyse des premiersdialogues montre, en effet,combienPlaton est encore sous l'impressiondes doctrines des Éléates, de ce que M. Ranulf appelle la « logiquede l'absolue polyvalence »des mots. Mêmeune analyse de la «théorie », en effetsubstantialisteet mystique,

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des « idées platoniciennes montre que l'observation remonte à M. Lévy-Brtthl – la « participation » des idées entre elles n'est pas conçue très diiïéremment elle consiste, pour Platon lui-même, toujours atteint de l'ivresse des énigmes (v. le résumé et la liste, p. 184sq.j. fi confondre systématiquement l'opposition et la contradiction (Hamelin l'avait bien démontré), en somme à violer le principe de contradiction. M. Ranulf termine en rapprochant ces formes de la pensée platonicienne des formes primitives, et aussi des théories de Volkelt et de ses fameuses expériences sur l'araignée. Il est certain qu'une idée générale commence à se dégager. C'est plus qu'une mode scientifique. Sous la pression simultanée des sociologues, des psycholes logiciens logues et des psychopathologues et les philologues eux aussi ébranlés les logistitous arrivent à une notion de ciens eux-mêmes l' « activité symbolique de l'esprit, comme dit Head, à une « psychologie évolutive » de cette activité, comme Krüger appelle cette doctrine. Certes, le consensus omnium n'est pas une preuve de vérité. Mais cette fois c'est de science qu'il s'agit. L'accord de savants venus de tous les bords, certains indépendamment les uns des autres, la valeur heuristique de ces théories qui ont inspiré tant d'observations, prouvent qu'on est en train, de toutes parts, de récrire et d'écrire mieux l'histoire de l'esprit humain. Peu de développements scientifiques eussent plus contenté Durkheim personne ne nie plus réellement la. valeur des procédés de recherches que l'Année préconisa. Et ce sont des faits, ce ne sont plus des philosophies qui se systématisent. M. M. Theorieder AbstrakSzende (Paul). Eine soziologische tîon. • – Archiv fur Sozialwissenschaflund Sozialpo' litik, Bd. 50, Heft 2 (février 1923), p. 407-485. Après avoir rappelé l'importance de l'abstraction pour toutes les formes de la vie de l'esprit, M. Szende

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se propose d'en rechercherles origines. Il en est de biologiques la tendance à la stabilité, qui est elle. même une forme de la tendance à persévérer dans l'être, est satisfaite par la création d'abstractions, qui sont autant d'élémentsde permanence (p. 412). Mais c'est surtout la société, selon M. Szende,qui fournit raison d'être et moyens d'existence, éléments et orientation à la faculté d'abstraire. II semble, d'ailleurs, que, parmi les forces sociales, cellesqui exercentle plus d'action, selon M. Szende, ce sont les forcesde nature économique. Il va jusqu'à prétendre que le principe de l'économiede la pensée ne pouvait naître qu'au temps de la grande entreprise, qui vise avant tout à l'abaissement du prix de revient (p. 421).Ainsico n'est pas seulement dans l'ordre des dogmes imposés par l'autorité, mais dans l'ordre des vérités découvertes par la science que l'auteur dénonce l'intervention sociale. La substitution de l'expérienceà l'apriorismeserait, selon lui, la preuve que l'esprit « plébéiendémocratique » gagnedu terrain (p. 452). L'article a l'allured'un programmegénéralesquissé à larges traits plutôt que celui d'une démonstration précise. c B Rivers (W. H.). – Confllctand Dream.– Londres, Kegan Paul, 1923,xn-195 p. in-8°. Tout ce qu'a laissénotreregretté amiRiversa del'intérêt. Peut-être, cependant,ce cours,dont deux leçons avaient été définitivement impriméespar Rivers, est-il moins important que d'autres œuvres que nous attendons ou que « Instinct and the Unconscious ». Dans quelle mesure Rivcrs se rattache-t-il aux psychanalistes,à Freud et Jung, dont, tuut ait moins, il a subi l'influence,c'est ce qui regarde les psychologues. Dans quelle mesure s'oppose-t-il à la psychanalyse par l'instinct sexuel et les souvenirs enfantins, dans quellemesure, en particulier, admetil le «collectifinconscient» Jung, c'est ce qui nous de eût regardé et qui n'est malheureusementque l'objet de quelques lignes(p. 179).

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En cequi nous concerneici,nous n'avons donc qu'à enregistrer ce qui touche au symbole et au mythe. Il faut convenirque la théoriedu symboleque Rivers propose en quelques pages n'ajoute que bien peu à Dream and Primitive Culture (1917, Manchester),et même estmoins clair que son discours à la « Folklore Society», Symbolism of Rebirth (Folklore, 1922). M. Elliot Smith a dû même sur ce point ajouter une préface et un appendice à l'œuvre de son ami. Le rêve, selonRivers, n'est qu'un état de régressiondans la conscienceet a surtout une valeur biologique le symbole y joue moinsde rôle que dans la vie consciente, et le symbolisme du rêve n'a qu'un certain nombre de points de contact avec celui du mythe. Les points de coïncidenceentre l'état d'esprit mythopoétique et le rêve sont peu nombreux, et même peu importants. Il n'est pas un sociologueet un historien qui ne seraà côté de Rivers sur ce point et ne trouvera légitime la résistance qu'il oppose à Jung et à sa « psychanalysedu mythe. Mais toutes ces théories n'ont qu'un intérêt indirect. Nous n'avons à emprunter aux psychologuesque le meilleur langage possible R. nous en fournit un assez bon. Il est vrai que Rivers versait alors, – ou plutôt versa depuis – presquecomplètementàson tour, dans l'exagération des explicationspurement historiques (par exemple(p. 179)sa théoriede l'origine étrangère desconfrériesmélanésiennes) qu'il avait tort de finir par prendre pour des faits. M. M. Gauthieb (Léon). – Introduction l'étudede la philoà musulmane. sophie et L'espritsémitique l'esprit aryen, la philosophiegrecque la religion de VIslam. – et de Paris, Leroux, 1923 (collection la Revuedu monde musulman),135p. in-8°. On voit dans ce livre « la reparaître l'âme deet race », « le génie de la race », « 1 espritsémitique l'esprit aryen », formules perpétuées par des ouvrages de vulgarisation qui n'ont pas vraiment contribué au progrès de la psychologie collective. Fort heureu-

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sèment, l'auteur du livre n'est pas un amateur, mais un philosophe, doublé d'un orientaliste. Et il prend soin de nous avertir qu'il entend par race « une classed'individus possédant non pas un corps fî semblable, mais une âme semblable, c'est-à-dire une même combinaison originale de sentiments, do conceptions,de croyances,de tendances esthétiques, intellectuelles,religieuses,morales, sociales. qui se renouvelleet accroît le nombrede ses représentants par l'éducation»(p.9). Autrementdit, l'auteur appelle « race » ce que nous appelons ici « sociétéou civilisation, oufamille de peuples. Ayant ainsi déterminé sa matière, M. Gauthier délimite son domaine ici il est moins précis. Ses recherches porteront sur les peuples sémitiques, principalementsur les Juifs et les Arabes, et spécialement sur les Arabes de l'Arabie et sur ceux de l'Afrique du Nord il prend ainsi pour accordé,avec raison, croyons-nous,qu'il y a une grande ressemblance entre ces deux sociétés. Et il rechercherala formule« unique, simple, générale et féconde» qui expliquerait toutes les oppositions qu'il aperçoit entre l'esprit « sémite » et l'esprit « aryen ». Alors sera trouvée«la clef unique,le seul passe-partout. propre à ouvrir les portes fermées qui nous empêchaient parfois d'arriver à la pleine intelligencedes choses du monde musulman, particulièrement de la religionet de la philosophiemusulmanes». Cette clef,la voici « L'espritsémitiquese plaît à juxtaposer non seulementles semblablesmais les contrairesen les laissant séparés. l'esprit aryen se plaît, au contraire, à ne passer de l'un à l'autre que par teintes fondues» (p, 66-67). Le premier est séparatiste, le second fusionniste. En un mot, il y aurait une logique aryenne et une logique sémitique pour démontrer cela, l'auteur ne veut employer qu'une méthodepositiviste il s'interdit toute excursion dans le domainede la philosophie. Cescomparaisons entrel'aryanismeetle sémitisme, renouvelées l'époque où la découverte deslangues de indo-européennes passionnait jusqu'aux juristes, poursuivies par Renan, paraissent aujourdhui un

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peu démodées, mais l'autorité de M. Léon Gauthier nous oblige le suivre dans sa tentative. Un autre savant, philosophe aussi, M. Lapie, a essayé également, en étudiant jadis les Civilisations tunide siennes, donnerune formuledu genre de celle que notre auteur pense avoir trouvée mais il se borne, après avoir comparé les Musulmanset les Juifs de Tunis, à caractériser les derniers par le souci de l'aveniret les premierspar le munque de prévoyance et l'amour du passé. Renan, qui ne serrait pas les faits de près, distinguait seulement, comme caractéristique des Sémites, l'amour de l'unité et de la simplicité.M. Léon Gauthier croit mettre d'accord ces deux explications si différentes par son critère de la juxtaposition des idées, du séparatisme. « L'islamisme, nous dit-il, n'est que la religion judéo-chrétienne, telle que pouvait la connaître un caravanier du Hedjaz, mais refondue au creuset de l'esprit séparatiste, et débarrasséede tout alliage fusionniste(p. 97sq.).»Sur la séparation absolue de Dieu et du monde, sur l'abaissement du rôle des anges dans la religionmusulmane, sur te mode de la révélation et le caractère purement humain du Prophète, sur le culte des saints (où il croit voir une réaction proprement « aryenne»), sur la prédestination, il nous expose, en philosophe, les vues les plus intéressantes. Il pense que l'esprit séparatiste chez les Sémites n'abdique jamais complètement '(p. 120) mais il concède,d'autre part, quil se peut que le fusionnismetriomphe plus tard dans l'Islam (p. 119, n. 6) il concède que, dans la philosophie d'Averroès,qu'il connaît si bien et dont il fait un si clair exposé, le caractère «fusionniste est manifeste (p. 133-4). Il le retrouve dans la Bible (p. 85), mais il en voit le triomphe chez les Grecset spécialement chezles néoplatoniciens,dont le christianisme s'éloignesous ce rapport (p. 95, n. 3). Si bien qu'on finit par se demander si le « fusionnisme » n'est pas une tendance généralede l'esprit humain, si la caractéristique que M. L. G. donne de l'esprit sémite est bien spécifique et si maints autres peuples ne sont pas « séparatistes », à commencer peut-être

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par le Moyen âge européen, ou encore les nègres africains ou simplement les Grecs eux-mêmes à Est-ce que les vues d'Ibn l'époque homérique. Khaldoun par exemple, ce premier des sociologues dans le monde moderne, n'auraient pas un caractère « fusionniste » au regard des autres historiens arabes? Le fusionnisme,dans ce cas, ne serait plus nécessairement caractéristique de l'Européen, ni » le « séparatisme del'Arabe. Avouons-le,cette opposition des Indo-européenset des Sémites ne nous apparaît comme évidente qu'autant que nous comparons ces civilisations à certains moments de leursdéveloppements,qui ne sont pas synchroniques. Loinde nous cependant la pensée de nier les différencesentre ces sociétés, leur spécificitérespective, pour tout dire, puisque nous croyons à leur « réalité ». Il y a place dans les sciences sociologique» pour une éthologie collective,et il est bien certain que la formule de l'auteur, comme celle de Renan qui voit dans le sémitismel'unité et la simplicité, expriment des rapports exacts, mais si généraux que la pauvreté de leur contenune fait guère avancer la science. Et nous avoueronsencore que l'analyse de M. Lapie ne nous satisfait pas moins que celle de M. Gauthier, précisément parce qu'elle met en évidence notion pluscompréhensive, une cellede prévoyance. Cette prévoyance qui fait défaut plus ou moinsaux Musulmansétudiéspar M. Lapie,ne relèverait-ellepas de la Nachwirkung psychologuesgerdes maniques,mot que l'on traduit chez nous par « retentissement , c'est-à-dire retentissement,prolongation, » puis élaboration et combinaisondes impressions On ? aperçoit,par le mot combinaison,qu'il est peut-être possiblede faire rentrer cette notion dans le« fusionnisme »; mais elle nous semble plus précise, plus explicite et la méthode pour l'utiliser a été étudiée et ellemériterait d'être appliquéeau sujet abordé par M.Léon Gauthier. Pour corroborer sa thèse sur le séparatisme sémie tique, il passe successivement t très rapidement en revuela société,la langue,l'art, le vêtement et même la technique culinaire chez les indigènesde l'Afrique

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du Nord. Il invoque tour à tour, à l'appui de sa formule, le patriarcat musulman, l'orgamsation tribale, domestique, enfin, la théorie de l'Etat musulman (p. 59-63). Mais si l'organisation très rigoureusedu patriarcat prouve le séparatisme, les plus anciens Romains et les Berbères de la Kabylie sont presque plus sémites de ce point de vue que les Arabes de l'Arabie. Le tableau du khalifat doctrinal non moins que celui du despotisme de fait nous paraissent tout autant montrer une sorte d'indifférenciation politique qu'un séparatisme caractérisé. Reprenant un mot excellent de notre maître E. Cat, dont l'œuvre trop courte est cependant si vigoureuse,M. L. G. montre dans la sociétémusulmane(au moinscellede l'Afrique du Nord) « une féodalité qui n'aboutit pas » mais est-ce bien là un signe de « séparatisme »? La vérité est que le critère qui nous est proposé est d'une application fort difficile,et lesmêmes exemples peuvent être invoqués souvent en sens contraire l'industrie domestique intégrale peut passer pour fusionniste et n'est qu'indifférenciée;l'organisation corporative peut passer pour séparatiste et est une organisation. Les repas solennels ou difas, dans lesquels les plats les plus variés alternent, sont présentés comme des exemplesde séparatisme mais dans l'ordre sensitif les contraires s'appellent et, d'autre part, les repas habituels des indigènes sont d'une monotonie dont aucunecuisineeuropéennen'approche. Lesarguments tirés de la morphologie grammaticalepeuvent également être discutés, comme l'auteur le reconnaît lui. même (p. 47, n. 5). En quoi l'arabesque, sur laquelle il émet des vues très captivantes (p. 31), en quoi l'entrelacs, le rinceau signifient-ilsplutôt la juxtaposition des semblables que leur parfaite adaptation réciproque? Une frise décorative, une grecque peuvent être l'objet des mêmes interprétations. Le livre de M. Léon Gauthier fermé, il reste au lecteur l'impression d'une indéniable opposition entre les civilisationsenvisagées,mais d'une opposition exprimée en termes tellement généraux que l'on n'en tire en réalité guère de conclusionpratique c'est un résultat fréquent des difficiles études de

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psychologie collective. Quoi qu'il en soit, il reste aussi à 1 auteur le mérite d'avoir posé beaucoup de questions attirantes et proposé beaucoup de vues ingénieuses. E. D. Andhbi (P.). Die soziologischeAuffassungder Erkennfnls.– Leipzig, Harrassowitz, 1923, 31 p. in-12. a Rappelle que lathéorie de la connaissance longtemps échappé à la sociologie,les processus intellectuelspassant pour purement de individuels – montre le progrès accompli Spencer à Comteet à Soheler distingue dans l'œuvre de Durkheim deux points principaux 1° une recherche sur la genèsede la connaissance 2° une critique du concept de vérité résume les efforts que peuvent exercer sur les cadres de la connaissanceles croyances totémiques – indique,enfin, ce qu'on peut tirer, pour le pertectionnement de cesthéories, de divers autresauteurs. ç> g% Malgaud (W.). – Le rôle de la logiquedans la Sociologie. Revuede l'Institut de Sociologie, ept. 1923,p. 183-294. s Résumant les conclusionsde son livre sur le Problèmelogique dansla Société(Afcan, 1922),l'auteur s'efforcede prouver qu'il y a avantage pour la sociologieà n'être pas positiviste, à ne pas s'en tenir aux faits, mais à remonter aux idées dont les rapports logiques permettent de comprendre comment s'organisent les « fonctions sociales ». ç g Osbobn Taylor (H.). -– Freedom oî the Mind in Hlstory. – Londres, Macmillan,1923, xn-297 p. in-12. L'auteur s'efforcede mettre en lumièrece qui est dû â la liberté humaine expression elle-même de la volonté divine dans l'ordre des institutions politiques, dela religion,de la philosophie de la science, de l'art. Brajendranath Seal. – Syllabusof Indfan Phllosophy (Ba8cd on the Lectures of.). – Bangalore Press, 1924, in-8°. CeSyllabus est celui des leçons d'histoiredelà philosophie dans l'Inde qu'a professées M. B. S., chancelierde l'Université de Mysore.C'est un résumé orthodoxe par rapport à chacun des des principales thèses, ou plutôt des principales systèmes rubriques de chacun de ces systèmes. Comme ce résumé est extrêmement complet, l'usage de ce syllabus permettra – au sanscritiste – de s'assurer toujours qu'il n'a rien négligé. Parmi les parties les plus soignées de ce cours immense, notons les références régulières aux doctrines théologiques, rituelles et socialesde chacun de ces systèmes.Ils prennent ainsi un aspect de réalité remarquable. C'est cela qui intéressera le sociologue qui verra l'histoire sociale dans l'histoire des idées.

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Naturellement,les savants d'ici critiqueront des rapprochements osés (p. 23), des prétentions exagérées,l'absence de toute histoire critique mais ce résumé par un Hindou compétent est plus fidèle que bien des dissertations. M. M. Ni. :1'I. Adieu (Max). – Das SozlologlscheIn Kants Erkentttnlskrltik.– Wion, Wiener Volksbuchhaiidlung,1924, 478 p. in-8°. Titre très sociologique, niais livre d'histoire de la philosophie ou plutôt de philosophie générale. lUtBWACHs (Maurice). – Le reve et les images-souvenirs. Contribution à une théorie sociologique do la mémoire. – Revuephilosophique, n081 et 2, janv.-fév. 1023, p. 57-97. (Extrait du livre en cours de publication Cadres sociauxde la mémoire, Travaux de l'Année sociologique), Kaploun (A.). Lerêve dltfère-t-11de ta veille commel'individuel diffère du social Journal de psycltologie, 1923. mai p. 440-450. Discussionde la thèse présentée dans l'article de M.Halbwachs. Bar.nes (H. E.). History and Sodal Intelligence. – Journal of Social Forces, 1924, p. 157 sq. (A propos de l'ouvrage de M. Robinson, Mind in the Making, et de ce qu'on appelle la « nouvelle histoire Sorte de revue d'ensemble). Folibtt (M. P.). – Creative Experience. – New-York, Longmans, 1924, xix-303 p. in-8°. Columbia Associates in Philosophy. – An Introduction to reflectiye Thinking. Boston, Houghton et Mifflm,1924, des sciences,et leurs rapports avec la civilisation, (sur l'histoire la religion, etc.). Robinson (J. H.). – The Hutnanizlng of Knowledge. Yorlc, Doran, 1923. New-

III. HISTOIRE DES doctkines Pur MM.C. BOL'GLÉ, FAUCON.NET,PARODJ, . BONNAFOr'j P. 1). M Leroy (Maxime). – Le Socialisme des Producteurs. Henri de Saint-Simon. (Bibliothèque d'Information – Paris, Rivière, 1924, xix-193 p. in-12. – sociale). Doctrine de Saint-Simon. Exposition. Premièreannée,182fJ. et Nouvelle édition avec introduction jaibliée

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DOCTni-NES

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notes par C. Bougie et Ëlie Halévy. (Collection des économistes et réformateurs sociaux de la France). -– Paris, Rivière, 1924, 504 p in-8°. Idée générale la Révolutionau de Proudhon. XIXesiècle. Introd. et notes de Aimé Berthod (Œuvrescomplètes de P.-J. Proudhon. Nouvelle édition publiée sous la directionde MM.Bouclé et Moysset). – Paris, Rivière,1924,462 p. in-8°. L'histoire des doctrines nous intéresse ici dans la mesureoù elleremet en lumièredes théories proprement sociologiques,ou tout au moins des notions qui ouvrent lesvoies à la sociologie. A ce titre, il nous faut signalerd'abord, comme faisant revivre les plus fécondsde nos précurseurs, les étudesconsacréesaux Saint-Simoniens. « Saint-Simon, dit M. Leroy, ouvre toutes les avenuesde la pensée du xixe siècle,et du nôtre par conséquent. Nul ne peut penser sans lui (p. 3) ». Et il montre, en effet, comment sort de la pensée saint-simoniennele socialisme, ssignant pour objet a aux sociétésl'amélioration matérielle et morale du sort du plus grand nombre, l'industrialisme, qui veut faire passer le producteur au premier plan, le gouvernementprofessionnelqui tend à substituer l'administration au gouvernement proprement dit, le pacifismequi veut que les nationss'associent pour l'exploitation du globe. Le remarquable est que toutes ces thèses sont plus ou moins directement rattachées à une idée générale c'est que la science,et spécialement la science sociale, doit désormais diriger le monde. M.Leroy réagissant contre ceux qui ont traité SaintSimon de visionnaire (p. 10) aime à insister sur les préoccupationsscientifiques de ce grand « cartéest sien»(p.60). « Saint-Simon un physiciensocial» disonsavec notre vocabulaire actuel, un sociologue il est même, chronologiquement,le premier sociologue. Plus qu'un simple.philosophe de l'histoire. Il a compris par delà la vieille idée de l'intérêt général, somme d'intérêts particuliers, qu'il existe une réalité collective qui ne se borne pas à être ce

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SOCIOLOGIQUE

total réalité collectiveayant sa vie propre et ne se confondant pas avec celledesindividus et desnations. Il a annoncé la sciencequ'il a appelée,dans son travail sur la gravitation universelle,« une histoire de l'espèce ». Espèce, humanité, corps social. Il croit à l'existence d'un « corps social», à une «nature deschoses » indépendante des opinions, même de celles de la masse il croit à un mouvement social mû par des forces susceptibles d'examen scientifique, et non par un ensemble d'opinions ou de puissances plus ou moins arbitraires. Lorsqu'il développe le contour de cette physique sociale, et montre Saint-Simon utilisant la division de la civilisationen périodesorganiqueset critiques, peut-être M. Leroy exagère-t-il la part du maître d'école c'est par les disciples surtout que cette antithèse devait être précisée, et exploitée. Et c'est d'elle qu'ils déduiront la nécessité d'une religion nouvelle. La « Première année »,de l'Exposition de la Doctrine, que rééditent MM.Bouglé et Ëlie Halévy, est un « monument de transition entre l'âge philosophique et l'âge religieux du Saint-Simonisme » (p. 11). Bazard et Enfantin y consentant les concessions nécessaires à l'esprit « positif » du sièclene se contentent pas de faire appel au sentiment. Ils parlent le langage de la science.Et, non contents de substituer en matière économique une méthode «sociale» et « historique» à la méthode individualiste de l'économie politique classique,ils insistent sur lu nécessité de remanierla conceptionde l'histoire pour une que celle-ci ,devienne sciencevéritable. Renonçons, leur font dire leurs commentateurs, renonçons à voir dans l'histoire une suite de coups de dés renonçons à la considérercommeà chaque instant modifiée dans son cours par l'intervention arbitraire de quelques personnalités dominantes. En réalité, le genre humam est un grand être éducatif dont les beaux-arts, les sciences et l'industrie sont les organes. Il croît progressivement,d'après des lois Invariables « L'histoire devient dès lors

ANALYSES. –

• I1ISÏOIHK DES DOCTRINES

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tout autre chose qu'un recueil d'expériences ou de faits dramatiques propres à récréerj'imagination elle présente un tableau successif des états physiologiques de l'espèce humaine considérée dans son existence collective elle constitue une science qui prend le caractèredes sciencesexactes.» On est ainsi autorisé à conclure que les SaintSimoniens sont des « annonciateurs du monde moderne » nonseulement dans l'ordre des théories pratiques (industrialisme,socialismeou positivisme conservateur), mais dans l'ordre des recherches sociologiques. A côté des études saint-simoniennes,les études proudhoniennesen France mériteraient d'être signalées. On s'était efforcé,avant la guerre, de montrer qu'il existait sous l'anarchisme de Proudhon une théorie de l'être socialet de la force collective,une véritable sociologie(Bougie, La Sociologiede Proudhon). Les étudesconsacréespar les « Amisde Proudhon » à leur auteur, depuis la guerre, ont insisté plutôt sur lesdivers aspectspratiques de sa doctrine (Proudhon et notre temps).Mais, dans la réédition des œuvres complètesqu'ils ont commencéà publier,les contributions sociologiquesde Proudhon seront remises en lumière, Dans la préface qu'il a écrite pour la réédition des Contradtctionséconomiques, Roger M. Picard fournit quelques indications sur les rapports et les différences entre la dialectiquehégélienneet la dialectiqueproudhonienne. Dans la préface à l'Idée généralede la Révolution au ~crxe siécle,M. A. Berthod précise le sens du mot « Association» au moment où écrivait Proudhon il insiste sur l'effort auquel se livre Proudhon en reprenant ici la tradition saint-simonienne– pour mettre en reliefl'importance de cet « organisme économique » dans lequel,selon lui, devrait se résorber l'Etat il travaille ainsi à élaborer de son côté la théorie de ce qu'on peut appeler la « société civile » de (la bürgerlicheGesellschaft Hegel) par opposition à la société proprement politique. C. B.

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i.'an.niïb sociologique

Gide (Ch.). – Fourier précurseur de la coopération. – Paris, Association pour l'enseignement de la coopération, 1923, 203 p. in-12. M. Gide est persuadé comme nous que dans le vieux socialisme français, sous une forme plus ou ou mystique, il y a un « très grand moins utopique nombre d observations sociologiques » précieuses. C'est ce résidu assimilable qu'il voudrait dégager de l'œuvre de Fourier, comme on l'a dégagé de celle de Saint-Simon ou de Proudhon. A vrai dire, dans le présent volume, c'est surtout au point de vue des réformes pratiques que se place l'auteur. Résumé des leçons qu'il fait au Collège de France sur l'histoire de la coopération, le livre est, avant tout, un effort pour démontrer ce que doivent les sociétés coopératives de production ou de consommation à l'inventeur de « l'association domestiqueagricole ». Il n'insiste point sur d'autres aspects de la doctrine spécialement intéressants pour les sociologues par exemple sur la théorie fouriériste des passions dans son rapport avec la structure des sociétés. Mais, en rappelant les critiques que Fourier adressait à la « civilisation » et les remèdes qu'il imaginait, M. Gide – ajoutant d'ailleurs souvent ses propres observations à celles de son auteur • – est amené à offrir sur divers problèmes contemporains par exemple sur les variations des formes de la consommation (p. 46 à 99), sur la formation des domestiques (p. 40, 99), sur la situation des salariés et sur les mobiles du travail (p. 92, 99) – toutes sortes de vues suggestives. C. B. Ralea. (M.). – L'idéede révolutiondans les doctrines socialistes. Etude sur l'évolution de la tactique révolutionnaire. (Bibliothèque générale d'économie politique). -– Paris, Rivière, 1923, vi-402 p. in-8°. On trouvera dans l'étude de M. Raléa d'utiles des analyses – quelques-unes un peu rapides principales théories socialistes sur la Révolution, le rapport du politique avec le social, de l'idéal avec

ANALYSES. – HISTOIRE DOCTIUNE8 273 DES le réel. Lesderniers chapitres • – consacrés au réformismeen Allemagneou au syndicalisme révolutionnaire en France sont particulièrement instructifs. Mais le livre ne veut pas être seulement une étude historique à l'aide de l'histoire, l'auteur espère constituerune notion, spécialement importante pour la sociologie cellede révolution. On en donne d'ordinaire des définitionstrop étroites (lorsqu'on n'envisage par exemple que le caractère de violence) ou abusivement « atomistes » (lorsqu'on explique une révolution par des mouvemeuts de foules, ou par l'influence des meneurs). En réalité, il n'y a révolution véritable que si trois forcesentrent en action. Il lui faut, d'une part, un groupe qui la porte, une classe qui en fasse sa chose d'autre part, une tactique qui permette à cette classede s'emparer du pouvoir un idéal enfin, engendrant un programme de réorganisation qu'elle s'efforcerade mettre en œuvre. C'est ainsi que M. Raléa arrive à cette définition synthétique « La Révolution, c'est la conquête du pouvoirpublicpar une classe qui ne l'avait jamais occupé auparavant, en vue d'imposer au groupe tout entier un nouvel étalon de valeurs ». On le voit, trois élémentsse mêlent ici un « corps sociale un «programmede valeurs», un « transfertde pouvoirs ». On pourra discuter cette synthèse selon les cas, tel élément parait plus nécessaire que l'autre. Il faudrait pour établir la thèse de M. Raléa comparer entre elles, non seulement des doctrines, mais les révolutions elles-mêmes. Son essai a au moins le mérite d'attirer l'attention sur la complexité trop souvent méconnuede la notion. q g Troeltsch (Ernst). DerHlstorismus tindselne eberU windung. Introd. de von Hügel-Kensington.) ( Berlin, Pan Verlag Rolf Heise, 1924, 108 p. in-8°. M. F. von Hügel-Kensingtona jugé bon de réunir dans ce volume cinq conférences prononcées par Troeltschen Angleterre.Troisde cesconférencessont 18

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consacrées à I'« Éthique et la philosophie de l'histoire », une à la « place du christianisme dans le monde des religions», la dernière est intitulée « Politique, patriotisme, religion ». Nousne pouvons rendre compte de toutes ces conférences. pas Nous ne pouvons pas, en particulier, insister ici sur la conférencequi traite du christianismeet de sa place dans le mondedes religions,bien qu'elle mette en lumière, peut-être plus fortement encore que les autres, les grandesqualités de Troeltschcommepenseur et comme écrivain. Il y met vivement en relief l'idée, qu'il soutenait déjà dans son livre sur la « séparation de l'Eglise et de l'Etat », que la vérité est toujours polymorphe. Entre ses expressions diverses il n'y a pas tant une différencede degrés qu'une différence de formes. Le christianisme de 1 Orientne ressembleguère au christianismeromain, et, par rapport à eux,le christianismerusseest encore quelque chose de tout nouveau. Troeltsch aboutit ici à une sorte de relativisme. Dans lestrois conférences traitent de qui et la philosophie de l'histoire », Troeltsch1' «éthique expose les différences fondamentaleset les points de contact entre lesvaleurs dela morale,de la conscience t celles e de l'éthique, de la civilisation.De l'avis de M. Friedrich von Hügel-Kensington,il n'y a rien, sur cette question, qui puisse être comparé à l'exposé de Troeltsch,ni pour le brillant de la forme,ni pour la profondeur de la pensée, pas même chez Hegel. La troisième de ces conférences,consacréeà l'esprit de la communauté, ou esprit public nous (Gemeingeist), devoir retenirplusparticulièrementï'attention. parait Dans cette conférenceTroeltsch ne s'attache à chercher une définition philosophique de pas l'esprit public, de l'esprit de la communauté (p. 49). Il analyse la nature personnelledes différentesgrandes communautés de l'humanité et il en tire des conséquences très intéressantes. Il montre longuement, en s'appuyant sur des exemples, qu'il ne faut pas d exagérerles différences e structures entreles sociétés, considéréesà divers stades de leur développement. Il fait une comparaison entre les sociétés peu évo-

ANALYSES. –

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DES DOCTRINES

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luées et les sociétés très évoluées et marque leu,"« ressemblances et leurs différences. Puis il insi très fortement sur le fait que chaque homme vil toujours à l'intérieur de plusieurs cercles différents, comme la nation, la classe sociale, la famille, les associationsdiverses, les églises. etc. Ces cercles, dit Troeltsch, ne sont pas coordonnés,mais concentriques (p. 53). C'était l'Église qui, autrefois, opérait la synthèse entre ces éléments divers. Mais, aujourd'hui, l'Église ne peut plus jouer ce rôle elle est maintenant un pluriel et non plus un singulier. C'est la moralitéde la consciencequi doit prendre sa place. Troeltsch cite et reprend à son compte le mot d'un poète allemand contemporain « Le nouveau salut viendra d'un nouvel amour ». L'histoire seule ne peut point nous fournir ce centre dont nous avons besoin. Il ne faut pas chercherla délivrance à l'intérieur de l'histoire mais au delà d'elle. « Le royaume de Dieu et le Nirvana, dit Troeltsch,sont au delà de l'histoire » (p. 60).C'est cette idée souvent exprimée par Troeltsch, qui a déterminé l'éditeur à donner pour titre à ce petit ouvrage L'historisme,commenton peut le dépasser. Dans cette conférence, comme d ailleurs dans les quatre autres, Troeltsch exprime son aversion très marquée pour tout ce qui est institution concrète, en particulier pour les institutions religieuses.Il les considèrecommefigéeset commeparalysantes. Elles ne peuvent servir qu'aux hommes de volonté faible, qui ont besoin de béquilles pour se conduire. Les égliseset les sacrements sont, pour lui, contraires à l'esprit de Jésus. Il déclare à plusieurs reprises qu'il n'a que faire d'une institution religieusequi a pour but de développer ce qui est commun à, tous les hommes.Cet individualismede Troeltsch, cette conception de la valeur sont fortement imprégnés de luthéranisme. Ce petit ouvrage n'apporte sans doute rien de nouveau à la sociologiescientifique mais il a sa place dans ce que Sombart appelle la « sociologie philosophique». M. B.

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l'A.SNÉE SOCIOtOGIQUK

S.vA.rx(Albion-W.). – Some Contributionsto the History oî Sectology. The American journal of sociology, janvier, mai, juillet; septembre, novembre 1923. M. S. estime que le malaise de la sociologieaméricaine tient à ce que, soucieuxd'action immédiate,onne s'est pas assezpréoccupé de ce qui a été fait. Il cherche dans les disciplines antérieures à la sociologieproprement dite ce qui a pu préparer une interprétation synthétique <tc l'expérience humaine. Il montre, par exemple, ce que l'idée de continuitédoit à Savigny ou celle de à complexité, Eichhotn. Il note, décadespar décades, le progrès de l'économie politique en Allemagnevers une conception sociologique de la vie nationale. C. B. Heabbnshaw (P. S. C.). The Socialand political ideas et sotne f great médiévalTuidkers. Conférencesaites au King's College de Londres.- New-York,Holt, 1923,223p. in-8°. Introduction de M. H. Conférences des collaborateurs MM. Barker, Carlyle, Jacob, Aveling, Smith, Power, Allen. Auteurs étudiés Saint Augustin, Jean do Salisbury, saint Thomas d'Aquin, Dante, Pierre Dubois, Mursile do Padoue, Wyclifle. Vjsmara (Silvio).– H concetto della Storia nel petislero scolastiCO. Milan, Soo.ed. Vita e Pensiero,1924, 88 p. in-4°. n Après avoir reconnu que ni saint Thomas i les Scolastiques en général ne se sont posé directement le problème de la nature de l'histoire, l'auteur recherche quelle en aurait été pour eux la solution et, en opposition avec l'idéalismeabsolu, ifmontre que la logique de leur doctrine amène à une philosophie de l'histoire réaliste et dualiste assez analogue, ensomme, à celle de Bossuet. D. P. Hcbnigswald (Richard). • – Hobbes die Staatsphilosophie. und Mûnchen, Reinhardt, 1924, 206 p. in-12. Monographie très consciencieuse fondements du système, la méthode, la logique, la philosophie de la nature, la psychologie, la pédagogie, la morale, la théorie de l'État. L'auteur pense qu'il en est de Hohhescomme de Platon ce n'est que dans sa théorie de l'État qu'onsait à la foisla profondeur et les limites de sa pensée (p. 181). Le dernier chapitre de l'ouvrage est consacré à une étude historique de la théorie de l'État depuis Ilobbcs jusqu'à la « philosophie des lumières ». MB Hubert (René). – Les Sciencessociales clam l'Encyclopédie. – Paris, Alcan, 1923, 366 p. in-8«. L'auteur montre que les Encyclopédistesn'ont été, ni comme le croyait Renouvier,des empiristesgrossiers, ni, comme le répé-

ANALYSES.

HISTOIRE

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tait Taine, des manieurs d'abstractions. Ils ne se sont pas eontentés de rassembler nombre de documents concernant l'antiquité hébraïque ou gréco-latine ou le moyen fige,ils se sont attachés aux problèmes d'origine (croyances religieuses,institutions politiques et économiques) et ils ont essayé d'en dégager une loi du développement humain. C. u Blabchke (Friedrich). – Hegels System und seine Beschlehts. philosophie. Gummitschau, Rohland Berthold Verlag,1924, 35 p. in*8°. Exposer si vite le système de Hegel et sa philosophiede l'histoire en.trente-cinq pages, n'est-ce pas un desseinbien audacieux ? L'auteur se propose de découvrir la « soin cegénératrice »et le « noyau » de la métaphysique hégélienne. L'erreur de la plupart des historiens de Hegel est d'avoir trop séparé la philosophie de l'histoire de l'ensemble du système de Hegel et en particulier de la métaphysique. L'auteur se propose de les rattacher étroitement l'une à Vautre. L'intention est certainement ici bien meilleure que la réalisation. Nous ne trouvons dans ces pages qu'une série d'affirmations, quelquefois intéressantes. L'auteur souhaite à l'Allemagnede revenir à la pensée de Hegel. M.B R. DE Boybb DE SAINTESuzanne. – Essai sur la pensée relieuse d'Auguste Comte. Préface de L. LévyBrûhl. – Paris, Nourry, 1923, 84 p. in-8°. Cette soigneuse étude est, à notre connaissance,la meilleure qu'un historien, étranger aux croyancespositivistes,ait consacrée à ce sujet. L'erpérience religieuse de Comte y est heureusement décrite. La théorie de la rehgion de l'Humanité, fortement analysée, y est présentée dans ce qu'elle a de vivant, comme l'une des solutions qu'on peut apporter au problème religieux, toi qu'il se pose à la conscience contemporaine. p, F. Schneider (H.). Philosophie der Geschlchie.– I. GcscUchU' der Geschichtswissenschalt. Logik und Gesetza Geschickle II. der Breslau, Hirt, 1923, 2 vol., 128-100p. iu-12. Livre d'initiation historique ctphilosophique. La première partie résume les conceptions qu'on s'est faites de l'histoire dans les dillérents peuples. Une importance particulière est accordée à Hegel et à Nietzsche. Dans le deuxième tome, l'auteur démontre que l'histoire, si elle ne peut être une science de « lois » proprement dites, est du moins une science explicative, qui d'ailleurs tient compte des fins. Son véritable objet est le développement de la « culture », par où se manifestent les capacités de production et d'adaptation de l'humanité. ç B.

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\t'.f.l. VERMEIL – La eonstltu1tonde Weimar et le principe de (E.). la démocratieallemande.Essai d'histoire et de psychologie politiques. (Publications de la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg, fasc, 14). Strasbourg, Istra, 1923, 473 p. in-8<\ En utilisant les délibérationsde Weimar l'auteur montre comment l'Allemagned'après-guerresemble avoir compris la démocratie fédérale, la démocratiepolitique, la démocratie sociale. H confronteensuite la constitution de Weimar 1° avec la tradition allemande 2° avec les démocratiesoccidentales 3° avec l'organisation soviétique en Russie.L'Assemblée de Weimar aurait essayé une synthèse de l'individualisme occidentalet du communisme russe (p. 374). L'ouvrage est particulièrement riche en aperçus sur a psychologiepolitique du peuple allemand, chez qui continuerait de dommerles conceptions «organioistes». C. B. American lndividualism. – Londres, Hooveh (Herbert). Heinemann, 72 p. in-12. L'individualismeest la conditionde tout progrès– dans l'ordre spirituel comme dans l'ordre politique ou économique– mais à la condition qu'il soit un individualismeà l'américaine, celui qui n'admet pas les distinctionsdeclasses (p. 62) et qui réclamel'égalité des chances (p. 9). M. Hoovers'élève avec forcecontretoute espèce de «socialisme» où il voit une survivance des méthodes employéespendant la guerre (p. 30) qui ne sauraient convenir à une organisation normale. C. B. Eltzbachbh (Paul). L'atiarclllstne, trad. Karmin. – Paris, Giard, 1923, 416 p. in-12. Passe en revue différentes doctrines anarchistes (Godwin, Proudhon, Stirner, Bakounine, Kropotkine, Tuoker, Tolstoï) de manière à établir objectivement la notion de l'anarchisme (négation juro-philosophiquede l'État) et de ses genres (génétique et critique, fédéralisteet spontanéiste, réformisteet révolutionnaire). C.B. C. B. Bebth (Ed.). Guerre des Etats ou guerre des Classes(Études sur le devenir social, XVIII). – Paris, Rivière, 1924, 440 p. in-12. Proclame la faillite du « sublime bourgeois et l'essor du « sublime prolétarien » loue Proudhon d'avoir fait l'apologie de l'esprit guerrier, tient G. Sorel qu'il nomme aussi le « Tertullien du socialisme s – pour le véritable continuateur de Proudhon. C. B.

ANÀLYSES,–

DE > QUESTIONS MÉTHODOLOGIE

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Barnes(H.E.).–Théories theOriglnftheState on o inCfasslcal Polltical TheMonltt, 924, xxiv,p. 15-03. Phllosophy. 1 x Darnes(H.E.).– The Natural tateoî Mai).– TheMonUt, S 32sq. 1923, xxxui,p.

IV.

QUESTIONS

DE MÉTHODOLOGIE

A. – La Statistique
Par M.M. HALBWACHS.

Choisnard (P.). – Les probabilités science en d'observation.– Paris, Alcan, 1923, iv-168 p. in-12. Fbéchet et Halbwachs. – Le calculdes probabilités à la portée de tous. – Paris, Dunod, 1924, xi-297 p. in-12. Simia.no (François). Statistique et expérience. Remarques de méthode. Paris, Rivière, 1922, ïv-68 p. in-12. HALBWACHS – L'expérimentation et statistique les (M.). – Revue philosophique, probabilités. nov.-déc.1923, 340-371. p. Si nous réunissons ici ces trois ouvrages et cet article, c'est qu'ils nous permettent de revenir sur un problème d'un intérêt fondamentalpour lessociologues. Dans quel rapport exact se trouvent l'une par rapport aux autres la théorie des probabilités et les méthodes statistiques ? En quel sens le calcul des probabilités serait-il à la base de la statistique? Et, réciproquement, ou plutôt inversement, les probabilités elles-mêmes reposent-elles sur la statistique, et la notion de probabilité ne change-t-elle pas de sens et d'aspect, quand on lui donne un contenu positif et non purement mathématique ? C'est à ce second point de vue que s'est placé M. Choisnard, ancien polytechnicien,qui a, sur la logique des sciences,des idées à lui, déconcertantes souvent, quelquefoisvraiment suggestives.Il remar-

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que que l'étude des probabilités, née des jeux do hasard, et réservée longtemps aux mathématiciens, n'est au fond que la méthode expérimentale, telle qu'on l'applique dans les sciencesphysiqueset naturelles. La probabilité en effet n'est rien d'autre que e la fréquence relative d'un caractère ou d'un fait spécial plus exactement, on ne peut parler de probabilité que lorsqu'on compare des fréquences, et que l'on constate un écart par exemple entre la fréquencede tel « indice physiologique ou psychologique, dans la catégorie des criminels et dans la catégorie des hommes quelconques. Toutes les lois scientifiques ont un tel objet. Quant à la théorie mathématique des probabilités, elle résulte de ce que nous transposons dans le domaine des sciences exactes les fréquences observées, et de ce que nous leur imaginons des « correspondancesabstraites ». Dans la nature, il n'y a que des ressemblances approchéesentre des faits qui ne se répètent jamais exactement en mathématiques, nous admettons des identités et des répétitions à la rigueur. Mais les fréquences théoriques, ou probabilités, ne se conçoivent qu'à, l'occasion des fréquences expérimentales, qui ne sont jamais que relatives. Il n'y a pas de probabilité, en ce sens, qui ne suppose des observations préalables, et l'emploi des statistiques. Même dans le cas du jeu de dés, comment saurions-nousque lessix faces sont également probables (cequi est le point de départ de la théorie), si le bonsensne nous le disait ? Maisle bon sensn'est que la pratique, et la pratique nous apprend seulement qu'il y a des cas favorables, et quel est leur rapport numérique aux cas défavorables indication d'expérience,sans laquelle on ne pourrait rien conclure.La probabilité n'est donc qu'une moyenne statistique. Il importe peu, d'ailleurs, que des statistiques, toujours limitées, ne nous donnent, tant que nousn'allons pas jusqu'aux « grands nombres », que des résultats inexacts on peut comparer exactement des choses inexactes. Il suffit qu'on enferme chacune des deux fréquencesqu'on compare entre des limites qui n'empiètent pas les unes sur

ANAI.VSKS.

QUESTIONS

DE

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les autres on saura ainsi que l'une est plus grande que l'autre « une statistique devient numériquement valable quand, avec le grand nombre progressif des cas, la fréquenceou le pourcentage novarie plus qu'entre deux limites déterminées », p. 69. De ce point de vue l'auteur ne croit pas qu'il y ait lieu d'appliquer, en sciencenaturelle ou sociale,les théorèmes des probabilités composées,où l'on suppose lesévénements simplesdont la réunionconstitue que 1événement composé sont indépendants « comme, dans la majorité des cas, nous ne savons pas si deux événements sont réellement indépendants l'un de l'autre, autrement dit s'il n'y a aucune loide relation qui les relie, nous sommesobligésd'étudierleur concours en tant que probabilité composée commes'il s'agissait de probabilité simple », p. 98. En définitive « il faut replacer la théorie des probabilités dans le domaine des relations et des réalités d'où elle est née ». Elle n'a d'autre valeur que celle que lui confèrent les statistiques. « La statistique est l'outil principal du calculdes probabilités,sanslequel aucun phénomènen'aurait de senspour nous p. 161. », Formule à retenir, puisque, nousle verrons,on luien peut opposer une autre presque exactementinverse. Il noussemblequ'on peut admettre, avecM.Choisnard, que les notions fondamentales de la théorie des probabilités sont tirées de l'expérience (ce qui expliquele rôle croissant que cette théorie joue dans les sciences expérimentales), et maintenir cependant que, loin de se confondre avec la statistique, elle a en réalité un tout autre objet. Le mathématicien et le sociologue auteurs duCalculdesprobabilités à la portéedetousont mis, eux aussi,au premierplan, Tidée de fréquence. Mais ils ne confondent pas les fréquences et les probabilités. Pour eux la probabilité « peut être considéréecommeune notion purement expérimentale, la notion d'une constantephysique dont la mesure approchée s'obtient par l'observation positive de la fréquence d'un fait ». Ainsi ln probabilitéimplique la fréquence et l'ontrouvera aux p. 19 sq. drs ce livre des observationstout a fait de même sens que celles de Al. Choisnard sur

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les expériencesplus ou moins intuitives qui permettent de définir la probabilité ou la possibilité égale de plusieurs cas. Mais il ne s'ensuit pas que toutes les fréquence» observées tendent, à la limite, vers autant de probabilités. Ces auteurs ont pu exposer l'essentiel de la théorie des écarts, si importante pour les statisticiens, dans le cas d'un nombre fini d'épreuves, sans qu'il soit question de probabilité, p. 99 sq. Tout écart entre des fréquences ne pose donc pas un problème de probabilité. Il y a, en effet, deux sortes de sériesde faits (et,par suite, de fréquences)que M.Simianda nettement distinguées dans son travail Statistiqueet Expérience, qui avait paru, sousune premièreforme, dans le Journaldela Société Statistiquede Paris, en février1921. de Certainessériesd'observations, dit-il,tirent leur unité de ce qu'elles expriment un objet ou un groupe d'objets réalisés matériellement comme tels par exemple, les tirages d'une urne expriment la composition de l'urne, les mesures successivesd'un même corps physique expriment la grandeur réelle de ce corps. Il existe, d autre part, des faits qui tirent leur unité de ce qu'ils font partie d'un ensemble, d'un groupe ayant une certaine consistance en tant qu'ensemble, en tant que groupe par exemple, la série des prix dans une région et pour une période donnée. Or, le relevé des sériesde la seconde espèce est bien une statistique. Mais convient-il de désigner du même nom les séries de la première ? Dans l'article L'expérimentationstatistique et les probabilités,on a essayé de montrer, reprenant la distinction de M. Simiand, que la série des tirages d'une même urne, ou des mesures d'un même corps, obéissent bien à la loi des erreurs ou à des lois de probabilités, précisément parce que les faits qu'elles comprennent sont indépendants l'un par rapport à l'autre, tandis que tous les faits auxquels s'applique la statistique proprement dite n'offrent d'intérêt, et qu'on ne les peut ramenerà une loi, que parce qu'ils dépendent les uns des autres. Là est le principe de cette distinction, qui est bien essentielle. La statistique a pour objet précisément d'établir que les

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DE MÉTHODOLOGIE

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faits qu'elle étudie ne se produisent pas au hasard. Il en résulte qu'il y a intérêt pour elle à connattre les lois du hasard, et à se représenter ce que seraient ces mêmes faits, 's'ils se produisaient au hasard. Il y a de même intérêt pour elle à éliminer,des faits quelle observe, tout ce qui en est imputable au hasard. C'est pourquoi elle a besoin de connaître le calcul des probabilités, et de s'appuyer sur ses résultats. Mais,à l'inverse de ce que disait M. Choisnard «le calcul des probabilités est l'instrument, peut-être l'instrument principal, de la statistique ». Ce n'en est, d'ailleurs, qu'un instrument. Libelu (Mario Marsili). – Metodologfatatistlca. s – Firenze,Luigi vn-376 p. in-12. Battistelli, 1924, Nous nous bornerions à signaler cet ouvrage comme un nouvel exposé ingénieusement conçu, clair et précis, des méthodes statistiques les plus modernes, si l'on n'y trouvait, dès le premier chapitre, une définition des phénomènes collectifs qui mérite de retenir l'attention. Il est curieux que l'auteur ne se réfère pas à l'étude de M. Simiand, antérieure de trois années, dont nous avons parlé cidessus, car il y exprime la même distinction presque dans les mêmes termes. D'après M. Libelli, il existe des phénomènes dont on peut découvrir la nature et la loi à l'aide d'un nombre limité d'observations ce sont des phénomènesindividuels (par exemple, telle combinaisonchimique).Les phénomènescollectifs, au contraire,sont ceuxqui « nerévèlent une régularité que pour une grande masse d'observations » par exemple, tel type ethnique « on ne peut dire que le type se réalisedans aucun des cas individuels, bien qu on le dégage de leur ensemble». A côté de ces faits collectifs au sens large, « masse de cas variables d'un phénomène collectivement typique »,. il y aurait des phénomènescollectifsau sens étroit, c'est-à-dire tels que leur expression,leur sens et leur mesure n'apparaît que dans la collectivité, dans la masse, et non autrement. Tandis que les premiers s'expriment par un nombre fixe (par exemple, le

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l'année

sociologique

nombre moyen des pétales d'une fleur), les seconds ne peuvent être représentés que par un rapport (par exemdans ce dernier cas, le phénomène ple, la mortalité) « résulte de cas individuels, mais ne s'identifie pas avec eux, et, non plus, n'existe en dehors d'eux » (p. 10). Si l'on retient la dernière formule, elle est très voisine de la définition de M. Simiand, qui ajoute, doit cependant, que la série des cas individuels alors avoir une certaine consistance en tant qu'ensemble. Mais M. Libelli la limite à tort à une catégorie de phénomènes collectifs, dits collectifs « au sens étroit », car nous ne voyons pas en quoi ils se distinguent des phénomènes dits collectifs « au sens large ». Dans aucun des deux cas on ne peut dire, d'après l'auteur, que le type se réalise dans un individu. Et il importe assez peu que, dans un cas, on puisse indiquer la mesure typique par un nombre, tandis que dans l'autre il faille exprimer l'ensemble des phénomènes par un rapport car le type, c'est ce qui se réalise le plus souvent, et on ne peut le définir ou le mesurer, pour un ensemble, qu à condition de calculer également un rapport. Nicbvoro (Alfredo). – H tnetodo statistfco. Teoria e applicazioni aile scienze naturali, alle scienze sociali, e ail' arte. Con diagrammi e tavole numeriche. Messina, Giuseppe Princi. pato, 1923, 590 p. in-8». Étudie successivement les grandeurs typiques (moyennes) et les autres valeurs caractéristiques (médiane, quartiles, déciles, etc.), la variabilité,l'asymétrie, le mouvementet la distribution des phénomènes,leur composition et leur dérivation (p. 1 à 311), puis les diverses méthodes de comparaison entre les séries de laits association,contingence,coefficient de corrélation,indices de concordance,mesure des qualités (312 à 547). Très au courant des méthodes modernes qu'il expose surtout à l'aide d'exemples. Il y a dans cet ouvrage un grand luxe d'applications empruntées aux sciences et aux pratiques les plus diverses, mais surtout ù l'anthropologie, qui réveiUentl'attention, à chaque instant, mais, à la longue, la dispersent un peu. Forsyth (G. H.).– Anintroduction tothe tnathetnatlcal anatysis ot statlstics, New-York, John Wiley and sons, 1924, viti241 p. gr. in-12. Cet ouvrage est un cours élémentairede statistique dont cer. taines parties ne supposentque des connaissances mathématiques

ANALYSES,

-r-

QUESTION»

DE

MÉTHODOLOGIE

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l'

limitées. Les chapitres consacrésà la probalitité, aux moyennes, à la courbe normale, Ala corrélation, pourrontêtre utilement consultés. Mais on n'aperçoit guèreque l'auteur ait chercheni réussi à envisagertoutes ces théoriesd'un point de vue original.En passant d'un sujet ù l'autre, on éprouve une impression de discontinuité, qui vient, sans doute, de ce que ce livre reproduit simplementle contenu de beaucoup d'autres livres. Goll (August).•– Die Statlstlk itnZusanunenhang mit der Gesamtorganisation. Hamburg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1923, vih-256 p. in-12. Le titre de cet ouvrage donne une idée très inexacte de son contenu. C'est un traité élémentairede statistique pratique, defttiné aux commerçants. La statistique y est étudiée surtout, et presque exclusivement, dans ses rapports avec la comptabilité commercialeet la « tenue des livres » (Buchhaltung). Tvszka (Carl von). – Statistik. Teil 1. Theorie, Méthodeund Geschichte Statistik. Iéna,Fischer, 1924,vm-111 p. in-8°. der Ce premier volume du traité de statistique de M. von Tyszka est consacré aux problèmes théoriques généraux que pose cette discipline, aussi bien qu'aux méthodes communes à toutes ses branches (p. 1 à 83) et à son histoire(p. 83-111). C'est un exposé élémentaire, bien plus court que celui qu'a publié M. Julin en languefrançaise (Principes de statistique théorique et appliquée, premier volume,Statistique théorique, Paris et Bruxelles, 1921, xxtti-712 p.), et bien moins substantiel. Une dizaine de pages seulementsur les méthodes d'analyseet d'élaboration, auxquelles M.Julin réserve plus de la moitiéde son gros traité. Nous signaIonsailleurs le second volume de cet ouvrage, où il est question plusspécialement de la statistique économique.Le premier donne une idée très insuffisante des progrès réalisés depuis vingt ou trente ans en ce domaine. Bekini (Rodolfo). – Statlstlca metodologlca, Ristampa. – Torino, Unione Tip. editrice Torinese, 1923. Kelley (Trumann Lee). Statistical method. Macmilian, 1923, 390 p. in-12. New-York,

? i | | | r » i S ï f |

Uowley (A. L.). – The nature and purpose of the measurement of social phenomena, 2e éd.. London, P. S. King and son, 1923.(Cinqconférencesfaitesen 1914à l'Université de I^ondres.) Ceddes (P.). – Graphie methods. – Sociologicallieview, july 1023.

j l

Van Zanten (J. IL). – De statlstik afs wetenschap der methode van onderzoek van massale verschijnseleu. Alphen a. d. Rijn, N. Samson, 1923.

286

t'ANNÊE

SOCîOLOGIQt'fe

Zizek(Franz). Metnen Kritikern. rlfluterungen ErgSnu. E – Munich, chweitaer, d zungenzuGrandriss er Stattstlk. S 1923. – Feld (Wilhelm). StatlsHsche Methodenlehre.JahrbUch. f. NationalSkon. u. Statut.,Febr.1923. Schott (Sigmund).– Stattstik.3« Auflage.-Leipzig, l Teubner, 1923, 28 1 p. Vihgiui(F.). Statistica.9« éd. 1 Milan,Hoepli, 923. faisant d'unesérieencyclopédique.) (Manuel partie Livi (Livio). Lezlonl statistica di metodologlca, Padoue, 4 1923, 88p. iu-8°. Vinci (F.).–Stati8ticametodologiCa. Inlroduzione i – Padoue, 923,procedimenti mpirici, schemiteorici. e gli 1 242p. in-8°. Karsten (K.G.). •– Chartsand Graphs an Introduction ta – M in a graphie ethods tlleContrat ndAnalysis fStatîstics. o New. York, rentiss-Hall, 724p. in-8°. P 1923, B. Méthode etMéthode comparative historique
Par MM. MAUSS et R. LAUBIER

Brown (A. R.). – The Methodsoî Ethnotogyand social Anthfopol(®r. South Africain Journal of Science,1923, xx, p. 125-147. Excellent exposé de la position des rapports entre la méthode historique et la « méthode mductive » dans le traitement des phénomènes sociaux et, plus spécialement, des « civilisations primitives ». Par « anthropologie sociale » M. Brown entend naturellement la sociologieet s'il ne se sert pas du mot, c'est qu'en pays de langue anglaise il désigne plutôt une vague philosophie sociale. Naturellement M. B., qui est à la fois un de nos meilleurs sociologues et un des meilleurs ethnographes, s'attache plutôt aux sociétés dites « primitives ». Il montre pertinemment la foule d' « assumptionsque suppose l'emploi de la méthode « historico-culturelle », même chez ceux qui, comme MM. Sapir et Lowie, la manient avec le plus de prudence et combien

– QUESTIONS DEMÉTHODOLOGIE 287 ANALYSES. elle suppose une sociologie,tandis que la sociologie ne la suppose pas. Le point sur lequel M.B. diffère des théories qui ont été soutenues par Durkheim, c'est qu'il n'accepte pas la thèse que le totémisme serait la formela plus élémentaireconnuede religion et d'organisation politico-domestique. A notre tour nous ferons une objection à M. B. La division des faits entre l' « anthropologie sociale» et les autres sciencesdes faits sociaux, moins primitifs, est elle-même dangereuse. Il n'y a qu'une science des faits sociaux, dont la méthode,empirique et inductive à la fois,est applicabledans toutes ses parties, à tous les faits qui relèvent d'elles. Des observations statistiques sont aussi utiles sur les sociétésà formetribale que sur les autres, et bien des faits,dits primitifs,ne sont compréhensiblesque si on les compare avec des faits moins « implicités », plus développés et visibles,de sociétés dites supérieures. Au fond nos sciencessouffrent d'un déséquilibre grave ici trop préoccupées d' « origines» qui, en effet,ne peuvent être atteintes là trop préoccupées de phénomènes qui ne sont que des aboutissants, pas toujours normaux, de longues chaînes d'évolutions et de dissolutions. Ainsi les recherches de sociologiereligieuse sont beaucoup trop « anthropologiques », et les recherches de sociologieéconomique beaucoup trop « actuelles ». La correction de ces erreurs sera l'œuvre des années à venir. Sur ce point nous sommessûrs que M. B. est d'accord avec nous. M. M. de Berr (H.) et ses collaborateurs.– L'Évolution l'Humanité. – (Bibliothèque de synthèse historique)(dix vol. parus. Préfaces et introductions de M. H. Berr). Paris, 1918-1924. Nous rendons compte plus loin des volumes de cette importante collection parus sous notre millésime. Et nous attendrons que la première section ait paru (26vol. Préhistoire,protohistoire,antiquité),.

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l'année socioiogiqve

pour apprécier l'ensemble, la méthode et l'esprit que, dans chacune de ses préfaces, M. Berr croit pouvoir en dégager. Un certain nombre d'entre nous collaborent et collaboreront à cette œuvre c'est dire avec quelle sympathie nous la suivons tous et applaudissons à son très grand succès. Dès maintenant louons-en l'ordonnance. Notons aussi l'attention puissante que tous les collaborateurs de M. Berr et lui-même donnent aux faits sociaux. Ceux-ci sont même presque les seuls considérés. C'est une histoire sociale de l'antiquité, une méthodologie et une sociologie de cette histoire que nous avons devant nous. Cependant, pour ne pas prolonger inutilement un débat, nous attirerons l'attention de M. Berr et de ses associés, plus spécialement historiens, sur deux points où ils nous semblent faire fausse route quand ils attribuent aux sociologues et à Durkheim des idées qui ne furent jamais les leurs. D'abord ils n'ont jamais dit que l'histoire complète de l'humanité pouvait être écrite par la sociologie. C'est l'œuvre de l'anthropologie dont la sociologie n'est qu'une partie, et celle de l'histoire proprement dite, art de décrire un passé devenu inconnaissable dans son détail. La sociologie ne fait que revendiquer sa place, et ne prétend même jamais sortir du cadre de l'histoire, d'une part, et, d'autre part, de celui des autres sciences anthropologiques. L'essentiel c'est qu'on nous accorde et M. B. nous l'accorde qu'il y a, dans l'histoire des hommes, des faits qui ne proviennent que de leur groupement, de leur vie en commun. Nous enregistrons le fait sur la dimension de ces faits nous ne sommes même séparés quelquefois que par des questions de mots. Au fond, e est une très belle part que nous laisse M. B. et nous ne le chicanerons pas, de notre côté. Ensuite M. Berr semble croire que la sociologie nie le rôle de l'individu. C'est une profonde erreur, même sur la pensée de Durkheim celui-ci avait au contraire pris pour point de départ de ses études la relation de l'individu et de son milieu social. Sa première publication (un discours de distribution

ANALYSES.

QUESTIONS DE '

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de prix!) est consacrée au rôle des Grands Hommes; et le problème fait encore le fond de la Division du Travail social. L'idée principale de Durkheim sur ce que plus le milieu social point est restée constante était organisé, plus l'individu y avait et d'existence et de force, physique propre, libre, indépendante, et morale; celle du milieu social, puissante, mais asservie cette fois. Durkheim restait même, sur ce point, bien en deçà d'extrémités où d'autres pousseraient leur raisonnement. Car enfin la notion d'individu n'est ni si claire, ni si « individuelle » qu'on croit. Ce n'est pas parce que chaque homme se sent un être ineffable, qu'il l'est. Il n'est peut-être qu'un composé d'éléments généraux, peut-être en témoin le « bertillonombre même assez restreint mage». Il y a une science de l'individu. La Synthèse historique y arrivera sans doute. M. M. Geobc von Below, – Die deutsche Geschichtssehrelbung von den Betrelunskriegen bis zu unseren Tagen. Munich, Oldenbourg, 1924. L'auteur passe en revue les diversesécoles historiques allela mande»duxixe siècle. Son étude leconduità affirmer spécificité «lesméthodeshistoriques et l'indépendancede l'histoire à l'égard d'autres disciplines, telles que la philosophieet la sociologie. Il voitune opposition fondamentaleentre le point de vue logique de Hegelet le point de vue pragmatique des historiens. D'autre part, il féliciteles historiensallemandsde s'ôtre soustraits à l'influence de la sociologiecomtiste,appliquée par Taine a l'histoire. Si la sociologieconsiste dans l'étude des rapports sociaux, les historiens allemands de l'époque romantique ont, a selonlui, pratiqué la méthode sociologiquevant Auguste Comte. Moissi elle prétend dégager de cette étude des lois générales, c'est-à-direassimiler l'histoire aux sciencesnaturelles, l'historien cesse d'être d'accord avec le sociologue. R. L. Ulbicb (H.). – Logische Studien zut Methodeder Ethnologie. Anthropos,1923-1924,xvm-xix p. 447-465 733-755. Dissertationintéressants sur les problèmesde méthode, exposé assez complet des principes des écoles Bastian et la théorie 'le la pensée élémentairej doctrine de la convergence (Weule) <!ela psychologieévolutive (Krueger et nu fond, Wundt); doctrine historique; nous ne réclameronspasla placede lu sociologie C'ntre un oubli regrettable. L'uuleur distribueassezélégamment
19

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l'année

sociologique

ses critiques, et pencheun peu du côtédes psychologuesen ( réalitépsychosociologues)beaucoup et ducôté doshistoriensde la civilisation. Ellwood (C. K.). – ScientifieMethodsot studying Human Society. Journal of SocialForces,1924,p. 328 sq. – und Oberhummer (E.). – Vëlkerpsychologle Vëlkerkunde. Sitzsber. kad.d. Wiss. Wien,1923,36p. in-8°. A to BAnNEs E.). SomeContributions Anthropology Hisof (H. sq. tory. TheJournal of SocialForces,1924,p. 3G2 (revue d'ensemble).

V.

CIVILISATION. DE la

HISTOIRE Civilisation

ET

Philosophir

Par MM. M. MACS*, Si. CZARN0W3KI, E. DOUTTÉ, L. GERNKT, H. HUBERT

A.

de Philosophie la Civilisation

Verfall und Wiederaufbau der Schweitzer (A.). Kultur. (Kulturphilosophie. Erster Theil). (Fondation Olaus Petri, Upsal). Miinchen, Oscar Beck, 1923, 65 p. in-12. – Kultur und Ethik. (Kultur– Ibid., xxiv-280 p. philosophie IIe Theil). The Decay and the Restoration ot Civiin.go, Uzation. (Dale Memorial Lectures). (The PhiloLondres. Black, 1923, sophy of Civilization. I). xiv-105 p. in-8°. – Civilizationand Ethics. (The Philosophy of Civilization. II). – Ibid., xxvi-298p. in-8°. – comme Quoique M. A. S. appartienne réellement à un M. Romain Rolland ou comme Gandhi internationalisme, en l'espèce celui d'une sorte de socialisme chrétien, il est tout de même un des esprits les plus curieux de France. On aurait toit d'ignorer chez nous ce penseur alsacien parce que le dernier de ses grands ouvrages se publieen ce moment en allemand d'abord, en anglais ensuite, sous la forme de leçons faites à Upsal et à Oxford. On connaît son œuvre de théologien et d'historien de l'exégèse, son talent d'organiste et de théo-

ANALYSES, –

CIVILISATION

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ricien et d'historien de la musique. On sait qu'il est aussi historien de la philosophie,et que son christianisme, humanitairo et sincère,a fait de lui un médecin, qui a exercé presque cinq ans parmi les Pahouins de l'Ogooué(Afrique.équatorialefrançaise) (v. p. loin). Destalents exceptionnels en tous genres marquent sa forte personnalité. Il a consacré ses années de brousse et de repos pendant la guerre à réfléchir à la tragédie qui suscitait son horreur. Et il a commencé, au grand applaudissement de nombreux théologiens protestants, toute une « Philosophie de la Civilisation». Il la conçoit comme une « tragédie », ou plutôt commeune tétralogie, qui racontera, sous forme drade matique, les destinées de la "Weltanschauung, la « représentation du monde » – moral en réalité – occidentale. Aux deux volumes présents Chute et Restauration de la Civilisation,f Civilisation et Ethique, II, succéderont III « Notion (Weltanschauung) du respect de la vie», et IV, un dernier volume sur l' « Etat civilisé». Il faudra évidemment attendre, pour juger l'œuvre, qu'elle soit achevée. Disons simplement cette fois l'effet que produisent ces deux premiers volumes,largement pensés et bien écrits, œuvres d'artiste, de penseur et d'apôtre – puisque M. S. est tout cela, œuvres de philosophe chrétien, au fond. Commeil est naturel à un philosopheprotestant d'éducation allemande, à un critique de la philosophie criticiste, il partage avec celle-ci un même postulat il reconnaîtle primat de l'Idée, de la « représentation du monde».Sa critique consiste seulement à opposer une « représentation « éthique» du monde, » une histoire des « luttes » pour cette « représentation éthique », à celledes « Systèmes» philosophiques,des pensées intellectualistes pures. C'est cette « Idée du monde , brutalement simple, qui est responsable de » notre civilisation, et c'est la faussetéde cette « Idée » qui est responsable de l'effroyable déclin de cette civilisation,et de l'humanité peut-être tout entière. Voilà la thèse fondamentale. Elle est profonde cette responsabilité, et elle est

202

l'.i.n^ée

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profonde cette chute que décrit fort éloquemment le premier volume. La philosophie spéculait sur tout, sauf sur la civilisation; alors, tout ce qu'il y avait d'inhumain, d'imparfait, de brutal, de servik-, de matériel et de collectif s'est vengé. On n'avait pas mis d'élément moral dans la notion de «culture» celle-ci n'avait trouvé d'autre expression éthique que le nationalisme, et la lutte pour la force a entraîné le choc des « cultures » et la diminution absolue de la culture humaine et de l'humanité elle-même. Comment régénérer la civilisation ? Voilà le problème. Et déjà M. S. esquisse la réponse par un « nouveau mysticisme ». Le second volume est plus nourri de faits. Une première partie consiste dans une histoire générale de l'éthique depuis les religions universahstes et depuis Socrate jusqu'à nos jours (chap. iv à xvi). Toutes sont des formes de la représentation éthicooptimiste du Monde. Cette histoire est forcément un peu schématique et aventureuse. Il y aurait à critiquer par exemple l'interprétation de l'éthique d'Aristote, de l'inventeur même du mot d'éthique, comme une simple « doctrinedes vertus » (p. 45-46), et celle du socialisme de Marx (II, p. 160, édit. allemande) comme une théorie « du socialisme d'gtat ». Mais, au demeurant, tout cet historique est plein car l'auteur marque avec force, d'aperçus utiles à propos de chacune des morales, combien elle était loin de la civilisation de son temps, combien elle n'en était qu'une figure partielle, combien elle portait de contradictions en elle-même, et s'ajustait mal aux civilisations qu'elle prétendait diriger. La seconde partie de ce volume est plus philo. sophique (chap. xvn sq.), plus contemporaine, plus vivante, mais tout aussi idéaliste. C'est cette diversité entre la réalité, la civilisation matérielle et sa moral* et la conception èthico-optimiste, rationaliste, soit utilitaire, soit critique ou métaphysique, qui est la cause du malheur de nos temps M. S. part donc à la recherche d'un « nouveau schème n, d'une Idée qui ne souffrirait pas de cette .double contradiction. Il la cherche dans une sorte de « mys-

ANALYSES.

CIYILIBATION

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ticisme élémentaire » (p. 233, éd. allem.), dans une éthique de la « perfection de soi »,qui, tenant compte de la vie des autres – même des animaux non humains et basée sur le respect et le dévouement à la vie, donne un fondement réel à la moralité, à la personnalité, à la responsabilité « personnelle et suprapersonnelle ».Le principe permet de définir les « quatre idéaux d'une civilisation qui n'est plus entièrement mécanique, et donne une place à l'Etat et à la religion « qui ne sont que des moyens de socialiser l'homme vers l'humanité» (p. 271, édit. allem). Eduquer les hommes, jusqu'ici bornés dans une religiosité élémentaire, vers une religiosité pensante, éthique, voilà le devoir des religions; moraliser l'État, c'est-à-dire en faire le serviteur respectueux de la vie humaine, de toutes les vies humaines, et non le maître, voilà le devoir et l'intérêt de tous les citoyens du futur « Etat de civilisation ». Tout cela est bien dit, et, dans un triptyque de la pensée allemande, répond assez bien au dur matérialisme de Spengler et des socialistes, à l'historisme et à l'antihistorisme de Troeltsch et des autres. Mais c'est de la philosophie; et, si sincère et éloquente et informée qu'elle soit, c'est encore de la ratiocination sans méthode sur un tout mal défini. Cette notion de civilisation est obscure elle suppose qu'il n'y en a qu'une, et qu'il n'y en aura qu'une, et qu'elle est bonne, et qu'il faut la sauver; au fond c'est le christianisme qu'il s'agit de faire régner, teint d'une nuance de taoïsme et de confucianisme. Cette explication de l'histoire par des processus supérieurs, par les idéations secrète sous forme de partielles qu'elle systèmes et d attitudes philosophiques diverses, sent le théologien et le philosophe. Les idées ne mènent les hommes que rarement surtout quand elles sont (les idées pures et non des symboles et des forces. C'est pourquoi la «nouvelle Renaissance » ne viendra sûrement ni d'un prêche ni d'une philosophie. Au fond cette philosophie des philosophics n'est elle-même qu'un symptôme. Le christianisme protestant sent en effet qu'il n'a pas fait triompher la Cité du Christ, et cherche avec M. S. à se délivrer

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i'an.née

sociologique

des chaînes historiques qui l'attachent aux vieux nationalismes. C'est dans des couches plus profondes que s'élaborent les grandes crises et les grandes passions collectives.Les philosophesne font que tenter de les décrire,pensant les provoquer ou les diriger. L'effort de M. S. vers la paix, la bonté, étendue aux Nègres qu'il soigne et évangélise, aux âmes, aux sociétés, n'est qu'un effort parmi d'autres, et plus livresque, et à peine plus conscient.Mêmeon se demande quelquefois ce que tout cela veut dire. Ainsi, quand, dans un passage que nous venons de citer, M. S. dit « Kirche und Staat sind nur Modalitaten der Vergesellschaftungdes Menschen zur Menschheit», on se demande quelle est la phrase françaisecorrespondante que rend la traduction anglaise « formes d'association humaine en vue du développementde l'humanité ». Ici la pensée est obscure, là elle est d'évidenceet frisele truisme et le pléonasme. n fait, E probablement, elle veut dire ce que nous appelons « socialiserl'homme tellement qu'il devienne un », être vraiment humain,respectueux desautres et de la vie. Maiscommetous ces mots sont loin des choses Toutes ces réflexions de tant d'auteurs sur la « civilisation » ne démontrent qu'une chose que le problème se pose elles ne le posent même pas. M. M. HansFreyer. – Promettais. Ideenzur Philosophie derKultur. Iéna,E. Diederichs, 1923. Dissertation étonnamment surla decivilisa. éloquente, notion tion en général, d'un des littérateursphilosophes contiqui nuentNietzsche. amateurs e citations Les d pourront ypuiser «L'hommepostatdelanature ,«Leplussaintdenostemplcs, a » c'est1 homme« Sefaireun taillis produits l'esprit, des », de où l'hommeivecomme v l'animal u bois et cent utresformules a a sontprêtes. e sujetest quelque »d'intermédiaire L chose entreun discours surl'histoire niverselle 44,suitedesrois),et un u discours l'idéedeProgrès. (v.p. sur Letonestcelui 'un d constant. Cependant, un ouvrage e ce genre, lyrismesoud s pour l'intérêt e et lesridicules évités, sont tient, la d malgré forme e l'impression sansparagraphes, démonstration arrêts, concludela sans sans commeanstransitions. s sions,

ANALYSES. •–

CIVILISATION

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Le titre dit la doctrine. Prométhée, c'est l'Esprit humain qui à l'aube de l'humanité connaissait la terre commeun amantconnaît son aimée, et qui va maintenant la connaître et la dominer après l'avoir façonnée et s'être façonné « comme deuxparfaits savent s'aimer » (p. 101). Et naturellement le philosophe,héritier du prophète, voit dansl'avenir, ou,comme il dit, dans le « devenir . » dans la force,il est dans l'esprit doué de force, L'avenir n'est pas dans le « nouveau monde des volontés libres et égales, celles qui transforment le « nécessaireen réel ». Tout cela ne nous dit rien, à nous, sociologuesou historiens, même à ceux qui ont gardé le goût et le sensdes idées générale». C'est trop haut et trop loin pour nous, si l'on veut. Ou,peut-être, nous y voyons trop clair c'est trop une simpleexpression sentimentale d'un état tout à fait actuel un philosophevoit lemonde oùil vit ébranlé par la guerre il exhale en proselyrique sa volonté conservatrice et réformatrice. Au fond, cela s'appelle optimisme et idéalisme et ce n'est qu'un autre chant, un document, une velléité peut-être, une force même si l'on veut exagérer son importance éducative. Ce n'est pas une théoiie, M.M. M.M. – Towner (R. HA – The PhlJosophyof Civlllzattofl. NewYork, de décadence Putnam,1923, 2 vol., 299et 343 p. in-8°. (Causes de notre civilisation). B. Théorie de la civilisation et Types de civilisation

Wissleb (Clark). – Man and culture. – New-York, Londres, Harrap, 1923, x-370 p. in:8°. M. W. est un ethnographe, qui a travaillé sur de la fameuse section d'anplace, un conservateur Museum of Natural de l'American thropologie sociologue et anthropoHistory, un ethnologue, géographe distingué et fécond. Son dernier ouvrage, The American Indian, réédité sous le titre « Man and Culture in America », a été très discuté, est discuutile. Il a donc toute quatable, mais extrêmement lité pour établir un « système compréhensif » « des processus de la civilisation humaine » et des « facest de taille, teurs qui y contribuent ». L'entreprise et assez neuve. Moins neuve cependant que ne le croit M. W., car le travail est relativement préparé. Je ne connais, pour ma part, rien de plus instructif sur ce point que l'admirable institution qu'est du Musée de l'Univerla section anthropologique

29C

l'a.n.née sociologique

site d'Oxford, œuvre considérable de Tylor et de M. A. Balfour. Nulle part on ne voit mieux comment l'homme s'est dégagé de ses entraves animales, et comment il a développé logiquement et historiquement ses techniques et ses beaux arts. D'autres musées sont, ou seront, aussi «parlant» aux yeux et à l'esprit. Après toute une longue série de prédécesseurs, après le grand débat élevé depuis quinze ans sur les méthodes à appliquer à l'ethnologie et à l'histoire de la civilisation, M. W. tente une mise au point générale, et en même temps une analyse plus approfondie de la notion de civilisation et de son contenu. La définition du mot « culture » par M. W. est à peu près celle que nous donnerions des phénomènes physiologiques de la société « le mode de vie d'un peuple, comme tout », ou, pour donner un exemple des américanismes employés «this round of life in its entire sweep of individual activities is the basic phenomenon. culture » (p. 2). Il est clair que nous ne nous 'accorderons pas avec M. W. pour cet emploi superfétatoire de termes, de sciences, et de réflexions. Cette méthode a pour point de départ cette opposition que nous croyons fausse entre l'homme et la culture et cette autre division que nous croyons également fausse entre le langage, la société, et la « culture ». En somme M. W. considère les phénomènes sociaux • – excepté le langage, qu'il place à part, • – comme une partie de la culture; il les appelle le « socio-complex (on n'est pas avare de néologismes en Amérique), et, au fond, entend par société ce que nous entendons, nous, par « organisation sociale >\ laquelle n'est même qu'une partie des faits que doit considérer la sociologie juridique et morale. Même tout ce que nous considérons comme « morphologique », il le considère comme appartenant à l' « homme » et au « milieu » géographique. C'est la thèse qu'il a déjà soutenue dans son « American Indian ». Nous ne cherchons pas à M. W. une querelle de mots. Nous voulons seulement faire voir sur quel édifice d'abstractions, de divisions, pas toujours

ANALYSES.

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constantes (ex. p. 74, le langage fait partie du «schème culturel »), en somme d'hypothèses et de postulats, toute la théorie est fondée. Les sociologues français, depuis Durkheim, considèrent ensemble tous les phénomènes sociaux et ne peuvent même plus concevoir ces divisions. Pour la sociologie, cette « dyade» « homme » et « culture « n'est qu'une autre façon de décrire l' « homo duplex», l'être social et t'être psycho-physiologique qu'est l'homme. Et toute abstraction qui diviserait l'être social et l'être humain est dangereuse. L'homme n'est pas concevable sans sa culture, ou ce n'est pas un homme. Et la « culture » même ainsi entendue n'est qu'un autre mot pour désigner la société qui est aussi inhérente [k l'«homo sapiens » qu'une « nature », Et enfin il n'y a pas lieu de distinguer et de séparer les divers éléments de la physiologie sociale ni les uns des autres, le droit par exemple do la religion, ni de la « morphologie ». Vraiment M. W. qui, par opposition à la sociologie, pense fonder une science nouvelle – et qui revient à des axioapporte en effet du nouveau mes et à des classifications périmées. Au contraire le sociolegue peut tenir compte de ce que démontre M. Wissler. Au fond, pour M. W. et pour bon nombre de savants américains, « culture » veut dire simplement « mode de vie » sociale. C'est lu partie du « comportement humain» (chap. xn) qui, provenant du milieu extérieur humain, matériel, intellectuel et historique, « fait des individus ce qu'ils deviennent ». Et le problème d'une théorie de la culture est plus précisément celui de la façon dont l'enfant, puis l'adola vie; lescent, puis l'adulte « s'équipent pour et enfin celui des « drive » (évidemment pour, allemand, Trieb), de la poussée «à produire des cultures M (p. 265). Tout ceci n'est, naturellement et en d'autres termes, que le problème de la vie en commun, celui de l'hérédité, et celui des tendances sociales, mais enfin posé en termes qui, pour être déconcertants, n'en sont pas moins concrets. Au fond M. W. se rattache aux théories de Pavlov, des « réflexes conditionnés », qu'il connaît surtout à travers l'ou-

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». vrage de Watson, des « réponses conditionnées Les remarques de M.W. sur le « comportementacquis», la « réponse protective » et « la réponse réflective » sont intéressantes pour le psychologue, et le- sociologue, quoique bien brèves. On eût aussi attendu d'autres développements,par exemple en matière de technologie,où M. W. a une plus particulière compétence(v. p. 87-91les remarques sur l'homme comme fabricant d'instruments). Celles sur la « Race dans la culture sont intéressantesau même point de vue. L'importance de l'éducation en bas âge y est bien mise en lumière (p. 289 sq.). En tout ceci, comme en ce que M. W. appelle curieusement la « domestication de l'homme (xtv) et ses rapports avec le « milieu » qu'il domestique à son tour, abondent les problèmessuggérés et dont le traitement est ébauché. Mais ce n'est qu'une esquisse assez populaire, et assez spécifiquement écrite pour un public américain. Cependant, à tout ce problème de l'action de la sociétésur l'hommequ'elle transformeen être social ou civilisé (commeon voudra), s'ajoute un autre livre à l'intérieur de ce livre une théorie de l'histoire de la civilisation. M. W. est un des défenseursde la méthodecomparative (chap.premier), et croit à un « modèleuniversel (chap.v)- bien peu distinct en somme de lois sociales applicables à toutes les sociétés connues. Il croit aussi,contrairement aux adeptes d'une méthode exclusivement historique, à la possibilité de « récurrences», d'inventions parallèles indépendantes (p. 102). Mais d'un autre côté il est un des Américainsqui ont le plus manié le principe des « aires de civilisation », des « centres d'invention », et des « voies de diffusion n, les notions de « complexes et de « traits ». » Et il ne les a pas toujours maniés avec la même prudence. M. W. prend pour accordés des principes et surtout des hypothèses historiquesqui sont loind'être certains.Ainsion ne peut accepterde considérer la culture du maïs – originaire d'Amérique commeun « complexe», il faut en faire un « trait » (p. 121) ou ne plus comprendre la nomenclature.

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Ainsiencore on ne peut considérercomme démontré (p. 130) que les Eskimos centraux représentent le mieux (c'est la théorie de Steensby) le point d'origine de la civilisationeskimo.Mais on trouvera, sur les « traits qui ne voyagent pas, sur les « distributions intermittentes», d'heureuses remarques. Les chapitres intitulés « Diffusion naturelle » et « Diffusion organisée» (au fond, migration et. colonisation, conquête et discipline, etc.) sont aussi assez pleins de faits seulement l'importance des facteurs sociaux y est sous-estimée,et l'on perd de vue que les « substrats», commeisent les linguistes, d sont tous des groupessociaux,voiredes nations déterminées. Maisil est facile pourle sociologuede compléter ces indications. Non content de cette histoire des « centres » et des « aires », M. W. y ajoute hardiment une « histoire » générale de la civilisation. Il la résume en quelques mots (p. 361). II y aurait eu une époque de 1 humanité« sans culture», mais avec trois instincts techniques de se servir de pierreset bâtons de jouer intensément; d'avoir desidéeset de les communiquer. n « Puis, un beaujour, une mutation. un événement» arriva, qui produisit un « vrai homme ». « Il avait toutes les tendances innées » des autres, mais « en plus, il. pouvait réfléchirsur ses actes. par exemple à la pierre dont il se servait. à sa société. à ses peurs. et ce fut la culture primitive ». Puis il perfectionna sesinstitutions. Enfin, avec les Grecs, il réfléchit à sa propre réflexion. our finir il réfléchit P aux choses elles-mêmes,et la méthode expérimentale caractérise la « culture » euro-américaine. Et voici que tout dernièrement, par le développement de la science qui s'applique à la « culture » elle-même,les hommes apprennent à «manipuler» les actions des peuples, à perfectionnermême les moyens de perfectionner leur culture. Toutescesvastes assertions sont résuméesdansle chap. x, « Construction e la Culture » d et le chap. xvi, « Rationalisation des processus de culture ». Elles sont intéressantes et curieuses, mais hypothétiques au suprême degré. Il faut un certain cou-

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sociologique

rage, mais aussi une certaine imprudence pour proposer, aux lecteurs peu informés, pour enseigner à des publics d'étudiunts, des hypothèses de travail qu'on devrait garder pour de petits groupes d'élèves et d'égaux. Nous n'avons pas voulu en priver les lecteurs de l'Année sociologique, puisque voici un effort sincère pour écrire cette histoire de l'esprit humain qui est un de nos buts. Mais nous les mettons en garde en même temps, La science n'est pas faite et celle de M. W. n'est pas toujours égale à elle-même.Il connaît assez mal 1 histoire des choses de notre Europe. Sans parler de la grave faute d'impression (p. 207), il se fait une idée inexacte de Roger Bacon. Et il accepte comme démontrées des chronologies hypothétiques, voire il date le préhistorique, avec M. Nelson, comme si personne au monde le pouvait faire raisonnablement, maintenant. M. M. Sollas (W. J.). -– Ancient Hunters and their modern Representatives(3e édition). – Londres, Macmillan, 1924, xxxvi-697 p. in-8°. Cette troisième édition des « Anciens Chasseurs » du professeur de géologie à l'Université d'Oxford aura sans doute autant de succès que les précédentes. Elle tient l'ouvrage à jour des découvertes récentes, des nouveaux faits, des nouvelles théories, surtout de celles des préhistoriens français, de M. Boule, «L'Homme Fossile »,entre autres, et de cellesde l'Abbé Obermeier. Nous n'avons pas, ici, à analyser ou à discuter la tentative d'histoire de l'humanité jusqu'à la dernière époque 'glaciaire. Disons cependant qu'il serait utile que les sociologues s'informassent régulièrement des données qui enrichissent, expliquent et développent la préhistoire. La sensation que l'humanité est très vieille et que ses « avatars » furent nombreux est essentielle, pour donner le sens de la relativité à certains esprits trop enclins à spéculer ou à croire qu'ils ont trouvé des origines ou décrit <\c véritables histoires. Trop souvent ils n'ont trouvé

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que des choses déjà très évoluées ou des hypothèses, Il faut savoir les débuts qui sont ouverts autour du crâne de Piltdown ou de la mâchoire de Mauer (p. 164 sq.), et de l'ancienneté de cet homme (?), et; même si on doit rester sceptique, autour de l'ancienneté de l'industrie il faut se faire une idée de la grandeur, de la longueur et de la variété de la préhistoire des sociétés humaines, déjà rien que dans l'époque dite paléolithique. Disons cependant qu'on peut avoir une certaine confiance dans l'exposé chronologique que donne M. S. de la succession des races et des mdustries humaines à la surface de notre globe. II faut être géologue, paléontologue, somatologistc et technologue pour cela. M. S. est qualifié à deux au moins de ces points de vue. Peut-être l'est-il moins qu'il ne croit aux deux autres. Mais on s'improvise technologue et anthropologue comme on s'improvise sociologue, et comme on ne s'improvise pas géologue. C'est au point de vue du sociologue que les inférences de M. S. sur les « Représentants modernes » des « anciens chasseurs » nous touchent. Ici les fautes des éditions précédentes sont encore aggravées. On connaît la thèse claire et bien simple les chasseurs du Paléolithique le plus inférieur seraient assez bien représentés par les Tasmaniens, ceux du Moustérien mieux représentés par les Australiens, ceux de l'Aurignacien par les Boshimans. Ceux des belles industries de Solutré et de la Magdeleine ont peut-être même des survivants en la personne des Eskimos. Si, avec toute la prudence et la finesse nécessaires, M. S. s'était borné à rapprocher les industries et les arts de ces populations des restes des arts et des industries paléolithiques, si même il s'était permis de développer des considérations sur l'identité, par exemple, des croyances religieuses que suppose en effet la remarquable ressemblance des peintures préhistoriques de mains amputées et des rituels de l'amputation (p. 418), il n'aurait pas outrepassé les droits qu'a tout savant à l'hypothèse et à la comparaison. Ce qui est grave, c'est qu'il ait cru pouvoir illustrer partout, par une sociologie simpliste des Australiens, des Boshimans

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et des Eskimos,ce que devaientêtre lesviessocialesde ces gens de l'âge de pierre. Et ce qui est plus grave, c'est que, mêmedans le meilleurde ses cas (Eskimos, la époquede la Magdeleine), descriptionest poussée jusqu'au détail le plus absurde. Ailleursles dernières théoriesdu P. Schmidtet de Graebnersur les classes matrimonialesou sur la linguistique australiennes sont considéréescommevraies (p. 332) et l'exactitude ethnographiqueou philologique est souvent à l'avenant (ex. Brough Smith pour.Smyth, répété p. 316,324; LenglowParker, au lieu de Langloh). l'out ce qui est sociologique adopté sans criest tique ex., p. 224,la théorie de Flinders Petrie sur les originesdu Cannibalisme. ne Espérons qu'aucun sociologue fera la faute de « géoîogiser à la façon dont ce géologuesociologise. » M. M. Fhobenius (Léo). – Atlas Afrlcanus.Belege zur K der Morphologie Afrlkanlschen ulturen.(Hgg. von L. F. et v. Wilm). Munich, Oscar Beck, 19231924, 3 livraisons. lre livraison, 12 p., 5 cartes avec 1 à 2 p. de texte chaque 2e livraison, 6 cartesavec 1 à 4 p. de texte 3e livraison,6 cartes avec 1 à 3 p. de texte. M. Frobenius est l'inventeur, croit-il, de la « Morphologiedes civilisations». L'enthousiasme qu'ont' suscité en Allemagneses recherches et ses découvertes africaines,l'amphigouride son style imagé, le talent de ses illustrateurs, la faveur impériale ont mêmeabouti à la fondationd'un « Institut de recherches de morphologie des civilisations». Cet atlas est édité par cet Institut. Passons sur l'explosion d'orgueil national par lequel il débute. Il sied mal cependantà AI.F., dont-nous ne disonspas tout – les obligationssont très grandes et très personnelle, enversles gouvernementsdes coloniesfrançaises et anglaises,et envers ses informateurs et ses hôtes françaiset anglais il a largementusé de leur science et de leur générosité.

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Voici en quoi consiste la « morphologie d'une civilisation ». M. F. trouve, avec raison, que jusqu'ici on a décomposé, désarticulé, « zergliedert». En voulant analyser les «cultures», on les a divisées en éléments, institutions, outils, étudié des répartitions et on a appelé même cela « Gliederung», organisation (p. 3). Il faut revenir aux ensembles; une civilisation est une chose vivante, un système de forces, un dynamisme,un organisme,« éloignéde toute abstraction », et de « tout hasard » (nous avouons ne pas comprendre ceci). C'est une série de « complexes » en « mouvement» (voilà qui est mieux dit, et au fond exact). Comment représenter ce phénomène, cette vie « que nous ne pouvons faire sentir que dans le plan du primitif et de l'éternel » (sic)? Voilàen quels termes M. F. annonce le bon vieux procédé de la cartographie des éléments de civilisations.Et voilà q pourquoi l' « Atlas African«tis», ui décrira en couleurce va et vient des civilisations,sera un « monument», un signedistinctifdu xxe siècle,et nousforcera à une nouvelle conceptiondu monde.M. F. veut bien concéder qu'un « Atlas nmericanus»,demain, serait aussi important. Oril existe; et, après Uhle, Rivet et Nordenskiold,on commenceà voir aussilà-bas1' «invisible » qui a précédé « le visible » sans même aucune prétention « cinématographique ». Tous ces termessont grandioseset ridicules,comme cet enthousiasme brouillon d'homme qui a découvert l'Afrique. M.Ankermanna fait mieux que M.F. comme cartographie technologique de l'Afrique il n'a pas attendu M. F. pour savoir que les nègres soudanais appartenaient à une seulecivilisation,de la Gambieà l'Egypte. Maislesviceshabituelsde M.F., où versent bien moinsses aides distingués, – ne doivent pas nous faire sous-estimere sérieuxde leuractil vité. Quoiqu'il soit encoreen cours de publication, il faut dire de quellefaçonon doit se servirde cet atlas. Il est sûr qu'il est fondé sur des matériaux considérables et l'Institut de M. F. doit être loué pour avoir fait des cartes ethnographiques avec la conscienceque mettent les géographesà descartes

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ordinaires. On nous laisse espérer la publication de l'appareil critique. Jusque là nous ne savons pas très bien quelle est la valeur de ces documents originaux, ou. puisqu'ils sont sûrement de valeurs inégales, celle du traitement critique auquel ils ont été soumis. Il faut, en effet, en cette cartographie, bien convenir qu'on figure aussi bien nos ignorances que nos connaissances actuelles. Par exemple la série de cartes, intitulée le Roi-Dieu, est celle de ce que savent M. F. et M. von Wilm eUe ne fait que mauvaise justice à ce que nous savons des rois de l'Ouganda. Et d'autre part une carte figure surtout l'intérêt que nous (en l'espèce M. F.) portons à tel ou tel trait plutôt qu'à tel autre par ex. la position des reines mères, la parenté du léopard et du roi sont des traits profonds des royautés africaines que M. F. ne note pas, mais que d'autres noteraient. Ensuite il faut se défier même des cartes des blancs, comme le désert de Lybie ou celui du Kilahora ou du Sahara occidental, certaines fois ne prouvent rien et d'autres fois on les colorie, (position sociale du forgeron, fasc. II), ce qui est plus grave. Enfin ce ne sont pas que des blancs géographiques qui sont ainsi arhitraireent remplis, ce sont des blancs historiques. Nous pouvons cependant suivre, au moins depuis le xe siècle, avec les auteurs arabes, et pour une partie des Nègres et pour tout le Soudan, un peu de l'histoire fort compliquée de l'Afrique. Il faudrait écrire cette hisd'en matérialiser toire, avant de la matérialiser la fin en cartes. M. F. l'essaie bien pour l'histoire des Jage (fasc. II, feuille 10), mais il la brouille avec ses hypothèses sur la civilisation sud-érythréenne, aussi avec ce qu'on sait sur la « zone des ruines y entre Congo et Zambèze. Il faut presque être aussi savant que M. F. pour pouvoir le lire sans danger. En tout cas, des groupes entiers de populations ont voyagé, des contacts ont été rompus, d'autres établis, en tous sens, et ces cartes, qui prétendent figurer le film de l'histoire, sont au fond le simple schème de nos superficialités tout à fait actuelles ou plutôt de celles de M. Frobenius. Par exemple

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toute cette carte de la « base historique » sud-érythréenne (!) est au fond celle du groupe compact des Bantus purs, méridionaux. Unechoseplus grave, c'est de faire la carte d'hypothèses et de donner des noms à double tendance, historique et géographique,à des systèmesde concordances plus ou moins caractéristiques, mais qui ne sont que des systèmes et qui peuvent avec d'égales raisons, même sans qu'on change de principe de classement, être arrangés autrement. Prenons un la culture syrtique, que M. F. a exemple découverte en somme entre Berbéne et Soudan (fasc. II, f. II), se caractérise par 1° des ruines, ce qui est exact mais ces ruines n'ont pas encore été fouillées et, autant qu'on sait, sont berbères, hamitiques, pour parler le langage courant; 2° l'art du cuir c'est également exact, mais on peut se demander s'il n'est pas d'origine arabe, |ou, au contraire, d'origine berbère chez les Arabes, tant il est beau 3° une ancienne inhumation en urnes, dont la présence historique et préhistoriquepose des problèmes sans fin la fonte à cire perdue, qui en pose autant; la ville en croix. De plus, un certain nombre d'éléments dits syrtiques en pays nègres peuvent aussi bien être nègres en pays syrtiques. Voici plus de deux mille ans qu'il y a des nègres au Nord africain, et plus de quinze cents que leur prestige y est très grand. Mais il y a plus. De quel droit appeler tout cela du nom des golfes méditerranéens? S'il est une théorie, une hypothèse de M. Graebner qui ait des chances d'être vraie, c'est sa découverte d'éléments du Pacifique, « de complexes extrêmeorientaux » au Soudan et en Nigritie. II est aisé de faire a parlerl'Afrique dans d'autres directions que cellesde M. Frobenius. Nous aurons donc dans toute la deuxième partie une sériede cartes d'hypothèses. Et on connait cellesci. L'Afrique, ancienne Atlantide, a eu deux grandes civilisations primitives, l'éthiopique et l'hamitique; cinq grandes civilisations historiques quatre érythréennes, N. et S. centrale, une (admirons la logique qui passe brusquement de l'espace au temps) 20

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archaïque, une syrtique enfin une atlantique. Il va sans dire que rien de celan'est prouvé. Décidément la partie de l'atlas qui sera la plus utilisable, voire précieuse,sera la troisième Kulturé wesenheiten, léments de civilisation, dont trois parties sont vouées à la civilisation matérielle et trois à la civilisationmorale.(coursde la vie organisation sociale notions concernant le monde). Nous préférons nettement les cartes publiées de la première sorte ellessont sommaires, ais parlantes, et souvent m suggestives et leurs commentaires souvent intéressants cellesdesformes du grenier, cellesdes formes du siègesont particulièrementbonnes ellessont dues à M. Ziegfeld qui sait travailler. Il serait injuste de ne pas souhgner que des cartes de ce genre se trouvent même dans les cartes de « cultures » (par ex. celle assez inexacte de l'extension de la harpe et de la lyre, III, 17). De la première partie de l'Atlas il n'a rien été publié sous notre millésime 1923-1924. Nous attendons la fin pour terminer notre critique de cette œuvre considérable,intéressante, utile mais dès maintenant nous prévenons qu'il faut s'en servir avec précaution. La cartographie sociologique en est encoreplus à ses débuts que la sociologie elle-même et, parmi les enfants perdus de nos sciences, M. F. est depuis longtemps au premier rang. M. M. VAN Gennep(Arnold). Le folklore Culturemoderne, (La no 11).– Paris,Stock, 924, p. in-16. 125 1 Incitation étudiera viedescampagnes ce qu'elle de à l en a nonpasseulement survivances, tous les proprement mais paysan, lesfaits,aussi ien inventions milieu, ue manière ont b les du d q la lesemprunts. entendue folklore Ainsi l s'adaptent estun chapitre del'étude desclasses desgroupes et définis leur sociologique par habitat.Il serange côtédesrecherches lesgroupes à sur urbains, surla viedesagglomérations industrielles minières, ou etc.Toute initiative aboutira intéresser grandnombre ce genre à le à qui d'études erala bienvenue Or, M.v. G.sait intéresser s ici. son lecteur. lesindications Mais s méthodiques luidonneontbien qu'il venant 'unethnographe expérimenté. d aussi On insuffisantes,

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s'étonne de no trouver presque rien sur les procédésteohniques, dont on ne fait mention qu'à propos des outils. Or, certaines techniques se passent à peu près d'outils, telle la vannerie, ou bien sa servent de procédés différents en employant des outils identiques, tels la cordonnerie. M. v. G. ne dit rien non plus sur la coutume juridique. Rien non plus sur la nourriture ni la cuisine. Certaines assertions provoquent des réserves il est hasardeux de dire, surtout dans un livre de vulgarisation,que les poupées de nos fillettessont d'anciennes divinités,que le bouquet d'épis qu'on réserve dans le champ moissonné « personnifiela très ancienne divinité de la Végétation ou plutôt des Céréales». Les meilleurs chapitres sont assurément ceux qui traitent de l'art populaire, et le chapitre sur les maisons. On sait gré à l'auteur de ses conseils pratiques sur la manière d'interroger. Il a raison de demander qu'on porte les résultats acquis sur une carte. St. Cz. Becker (G. H.). – Spengler's Magische Kultur. d. D. Morgenl. Gesetlseh,1923, F. II, p. 255 sq. Zeitsefo.

C. – Civilisation préhistorique Par M. H. HUBERT sont des exercices Les travaux des préhistoriens On essaie sur la notion de civilisation. pratiques d'y définir, ou plutôt d'y symboliser des civilisation%; on traite de leur extension et de leurs échanges on y représente les groupes humains par les reliques de leur civilisation. C'est pour cette raison que l'Année des travaux quelquefois sociologique a mentionné et que quelques ouvrages nous sont préhistoriques cette année. Nous ne cherchons pas à parvenus il y faudrait d'innombrables être complets pages. Nous ne prétendons pas non plus à indiquer un choix Nous signalons les travaux d'ouvrages importants. qui nous ont été envoyés, heureux de tenir cette rubrique ouverte et d'en indiquer l'intérêt. H. H. MAC Curdy (G. G.). – Human Origlns; a Manual Vol. I, The old stone âge and the of Prehistonj. aawn of Man and his arts. Vol. II, The new stone

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âge and ihe âges of bronzeand iron. New-York, D. Appleton, 1924, p. xxxvm-440, xv-516 in-8°. Le premier volume, bourré de listes, riche d'une illustration en grande partie originale, est un travail précieux et a justement des qualités de manuel. Le deuxièmeest beaucoup moins bon là aussi des renseignements utiles se trouvent rassemblés sous une forme commode ce qui manque, c'est l'équilibre qui résulterait d'une connaissance mûrie et approfondie du sujet, c'est le moindre effort pour construire,pour assimilerles matériaux, pour ajuster les chronologies disparates, placées bout à bout sans commentaire,pour interpréter. Gœssler (P.). – Der Urmenschin Mitteleuropa Stuttgart, Franck, 1924, 87 p., 40 pi., in-4°. Ce sont quarante tableaux de préhistoire réunissant autourde la représentation, un peu schématique, d'un type anthropologique, une figuration des habitats, des outils, armes, parures, objets d'art, qui lui correspondent. Il semble que ces groupements de figuresaient derrière eux une organisation de musée, réalisée à Stuttgart. Ils sont certainement fort intéressants, mais laissent encore beaucoup à désirer. Pour les âges de la pierre, qui sont, certes, fort bien partagés, on se demande pourquoi l'homme de Chanceladey manque et celui de Grenelle, dont la place est douteuse, y figure, et pourquoi les négroïdes de Grimaldiviennent à la fin du paléolithique. Les périodesrécentes ne sont pas représentées en tion du reste mais devaient-elles être, à propor1 origine du travail, représentées du tout ? Bolsche (W.). – Der Menschder Vorzeit. . TerriàrI – zeit und Dûuvium. Stuttgart, Franckh, 1922, 82 p., 20 fig. in-8°. C'est un exposé fort intéressant, complet et très au courantde ce que l'on sait sur l'homme de l'époque quaternaire et sur les traces hypothétiques de ses prédécesseurs. Il y manque seulement un peu de

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critique. L'auteur se pose les questions que suggèrent les faits à un homme d'esprit cultivé et • philosophique. La première est une question de technologie c est l'invention de l'instrument. A mesure que les temps S se déroulent, surgissent les différentes pièces de la civilisation, vie sociale, vie morale, art et religion. Reinbrth (Hans), – Die Chronologieder JOngeren Stelnzelt in Siiddeutschland. Augsburg, Benno Filser, 1923, vn-107 p., pl. 35, fig. 60, in-4°. Travail fort important et d'une méthode typique qui réussit à montter, pour la première fois d'une façon satisfaisante, comment se sont réunis les différents courants de civilisation et fonduesles différentes sociétésqui se sont rencontrées au sud del'Allemagneà la fin des temps néolithiques,ou plutôt au commencement de l'âge du bronze. Pibttkb (Fr.). Vor- und Frfihgeschichte Regierungsberitks des Stade (Hansa-Heimatbûcher).– Bremerbaven,Hansa Antiquariat, 1923.– 1. Die Urzeil(bis ca. 4000v. Chr.),p. 32, in-16. – 2. DieZeitderNordindogermanisclien v. Landnahme{LJahrtamendv 3. DieZeit der Nordtndogermanischen Chr.),p. 32, fig. 5, in-16.– KulturblUte Jahrtausend v. Chr.), p. 104, fig. 27, in-16. – (3. 4.nie Zeit der Germanischen Landnahme(Anfane des 2. Jalw tauaendsc. Chr.), p. 50, fig.11, in-16. 5. Die Zeit der Germanmhen KulturblUte Jahrtausend v. Chr.),p. 72, fig. 18, in-16. (2. Il y a en Allemagne une écolede préhistoriens,qui a produit déjà toute une bibliothèque et dont l'activité procède do spéculationsfécondessur la méthode de l'archéologiepréhistorique. Elle est tournée vers l'ethnographie et elle tend par la statistique. y A l'aide de la statistique des faits définiset classés,elle fait l'histoire du peuplement, la Siedelungsgenchichte. résultats sont Ses souvent contestables, en raison du caractère hâtif de beaucoup de sestravaux, de leur excessifdogmatismeet de quelques grosses ignorances, mais l'ensemble est imposant. M. Plettke est un tenant de M. Kossinna,et toute une partie de sontravail commente ce que M. Kossinna s'est contenté d'indiquer, en particulier dans sa DeutscheVorgeachichtecette série de cinq fascicules consacrés à undistrict du N.-O.de l'Allemagneext un remarquable exemple de l'application de sa méthode. Le point le plus intéressant de cette reconstruction préhistorique est la démonstration que les Germains,à l'âge du bronze, vinrent peupler le nord-ouest de l'Allemagnedéserté par ses occupants néolithiques. Wahlb (Ernst). Vorgeschichte des deutschen Volkes GrundriSS. Leipzig, Kabitzsch,1924, xi-184p. in-8« eln

C'estun exposé très conciset très clair dela formationdu peuple allemandpar l'extension progressive l'élémentgermanique aux de

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dépens des autres élémentsde sa composition il s'arrête au début du moyen Age,au moment où les positions abandonnées aux Slaves vont être reconquises une à une. L'auteur montre, tout au long dece livre, un remarquablesouci d'expliquer lesfaits ethnographiques par les conditions géologiques,géographiques,économiques au milieu desquelles ils se sont produits il signale avecnon moinsde soin lesproblèmes,le plus souventsansréponse, qu'il y a lieu de poser au sujet de la vie sociale des peuples préhistoriques, et il relève lesfaits qu'à cet égard il y a lieu d'interpréter. Son livre est un bon livre. rkvsBR (B.). Was tet UrgescWchte? Elne Vorlesung. léna, Thûringer Verlag, 1924. et CAPITAN Peyrony. – L'humanité primltive dans la région des Eyries. Paris, Stock, 1924, p. 126, fig. 25, in-16. très général de la préhistoire à l'usage des visiteurs Aperçu des Eyzies. Menghin (Oswald) und Wanschura (Victor). Urgescblchte Wleos. – Vienne, Burgverlag, 1924,80 p., 7 pl., 1 carte, in-12.

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Ethnologie et Civilisations inférieur68

GRAEBNER (F.). -– Ethnologie (dans Anthropologie, de Schwalbe et Fischer). Leipzig, Teubner, 1923, p. 435-587. de M. G. ne soit qu'un Quoique le travail manuel, partie d'un manuel, nous lui attribuons une grande importance. D'abord son étude va nous permettre de bien définir la position de la Sociologie et de la « méthode sociologique » par rapport à l' « Ethnologie » et aux règles de la méthode ethnologique. Nous avons déjà rendu compte du livre de M. Graebner, Methode der Ethnologie (Année, xn). Cette fois ce n'est plus une méthode, ce sont tous les résultats de cette méthode qui nous sont exposés. Car ce manuel est un petit traité complet d'Ethnologie. Il aurait été plus facile à l'auteur de l'étendre eu aucune que de le comprimer ainsi. Il n'aurait peine à l'enrichir de notes et de planches et de cartes sans nombres. Son érudition dominée toujours doit être appréciée par tous et vantée par les spécialistes. Car ils connaissent le travail formidable d'accu-

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mulation de matériaux dans le Musée de Cologne, de cartes de répartitions d'objets et d'institutions, d'analyses précises, qu'ont fourni, préparé, sinon publié M.Foy (Ethnologische Bibliothek)et M.Graebner. La base est solide sinon égale partout et voici l'édifice,en tout cas imposant par le dessein, sinon par J'équilibreet les chancesde durée. Un phénomène de civilisation, que ce soit un objet, produit ou instrument, d'une technique déterminée, ou une institution déterminée, peut être étudié de deux façons une descriptive – dont il n'est pas questionici une systématique, dans ses rapports avec la civilisation dont il fait partie. Et celle-ci,elle-même, eut être étudiée de deux façons. p D'abord on en peut faire l'histoire pure et simple, c'est-à-dire la description de ses éléments essentiels et de ses divisions, et surtout de ses relations avec les'autres civilisations; car une civilisation actuelle peut n'être qu'un composé de plusieurs civilisations, ou elle peut avoir emprunté, même indirectement, à des civilisationstrès lointaines, ou hérité de civilisationsdont ne restent plus vivants que ces vestiges. Ensuite on peut classerces civilisations géographiquement et historiquement déterminées dans une vaste généalogie des « cultures ». Alors on cherche comment les ranger, cette fois, chronologiquement et non plus géographiquement, et aussi en tenant compte de toute la surface de la terre et de toute la longueur de l'histoire. On aura ainsi fait « rentrer dans l'histoire » les peuples « dits sans histoire » (p. 515). Ce n'est que quand cette tâche sera accomplie qu'à l'ancienne anthropologie à évolutions simples et claires,et à unesociologie trop psychologique, par ou psychosociologique dont M. G. ne nie .pas la légitimité mais la portée on pourra substituer l'histoire complète et concrète de l'humanité, et reprendreavec unetoute autre sécurité les problèmes que traitent jusqu'ici les histoires comparées du droit et de la religion et cellede la technique. Alors, considérant encore une fois les mêmes faits d'un troisièmepoint de vue, décomposant« la civilisation»

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en « éléments de culture », on pourra avoir une «vue concrète historique de leursévolutions variées». On aura non plus une théorie a priori, mais une histoire de l'ornement (p. 520-524), de l'économie (p. 529 sq.)t des métiers et de la technique (p. 531 sq.), du commerce, de la société (M. G. veut dire par là de l'organisation socialeou plutôt juridique, p. 541 sq.), de la religion (p.553 sq.), de l'art (p. 560 sq.), de la scienceet du langage(p.571 sq.).On pourra même sinon trancher, du moins débattre clairementle problème des « lois » et des enchaînementsde causes, où M. Graebner veut bien enfin cantonner la sociologie. Nous apprécierons plus loin cette section et cette position du problème. La pièce de résistance est évidemment l'étude géographique des civilisations et de leurs rapports. M. G. y dit tout ce qu'il sait et il sait infiniment de choses. Elle consiste à étudier, lesuns après les autres, les grands « cercles de culture »,autrement dit les « Provinces ou aires de civilisations»(la traduction du mot Kulturkreis importe peu), en partant de la « paléoaustralienne », en suivant par les « cultures » australiennes cette fois – et mélanésiennes, puis polynésiennes des divers âges, et en étudiant leurs articulations. Puis viennent les cultures africaines au nombre de quatre une paléo-africaine(nigritique de Frobenius) dont quelques éléments ont un aspect australien une culture ouest-africaine (l'identification d'éléments de civilisationdu Pacifique, p. 466, dans cette civilisation, restera sans doute – pour quelques-uns un véritable acquit scientifique); une civilisation de pasteurs de l'Est; une du Zambèze et du Soudan. A part il faut mettre les influences des grandes civilisations,de l'Egypte à l'Islam. En Amérique du Sud, il distingue une « culture très ancienne », fuégienne,botocudos, qu'il avec raison (ce sera un des titres de rapproche M. G.) de l'australienne (p. 479), et une « civi-• lisation tropicale » divisée en ancienne et nouvelle. En Amérique du Nord, il conçoitla répartition comme suit. Deux civilisations basses Orégonet Californie d'une part, chasseurs et cueilleurscanadiens d'autre

part; puis,par ordrede grandeur, une civilisationdes agriculteurs du S.-E. (Iroquois, etc.), une Pueblo et une du Nord-Ouest enfin une des Prairies. La question des grandes civilisations américaines et de leurs origines indigènesest ensuite discutée. (M. G. prend naturellement comme acquise son hypothèse de l'identité des calendriers mexicains et antiques, p. 496). La délimitation des « cercles de culture » en Asie,spécialement dans l'Arctique, l'Inde, l'Indochine et la Malaisie procède de la même façon. L'observationsurprendra peut-être – maisc'est une des plus exactes de M. G. l'Inde du Sud est un pays de totémisme. Nous avons fait effort, non seulement pour suivre la description de M. G., mais aussi pour noter certaines de ses hypothèses les plus ingénieuses, les plus hardies et que nous croyons sinon vérifiées du moins probables. L'inconvénient d'un livre de ce genre, présenté,dans un Manuel, sous forme de Manuel,aveccette forcede conviction et cette abondance,est que le bon public, non averti, va prendre tout cela pour des faits. Si la plupart des hypothèses de M. G. sont suggestives, elles ne sont sans danger que pour les savants. Car rien n'est moins prouvé qu'elles, en fait et en droit. Si M. G. s'était tenu aux faits, rien de mieux. Même en y comprenant ceux dont les répartitions sont difficilesà étudier, par exemple les institutions il juridiquesou religieuses, eût pu arriver, ilest arrivé à des résultats notables. Il est certain que des produits de l'art, des techniques ont des types (ex. pl. XXIII, on trouvera une remarquable série de masques doubles Nouvelle-Irlande,Ceylan, Cameroun,pl. XXIV,la série de figures accroupies),qui ne peuvent s'expliquerque par des origines communes et même des rapports à des systèmes communs de faits ouà des civilisationsentières communes.Cesont là des faits. Cequi est grave, c'est quand on les mêle se citant soi-mêmeou d'hypothèses,puis quand les voisins on transforme insensiblementces hypothèsesenfaits. Cequiest plusgrave encore,c'est quand on visualiseces hypothèses, les porte sur des cartes,

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et convainc ainsi par un procédé brutal un publie non prévenu. En réalité on fait une histoire et une géographie d'hypothèses et d'interprétations et des lacunes de nos connaissances comme des réalités de nos connaissances. Prenons un instant les doctrines de M. G. par le point le plus faible, sa « généalogiedes cultures ». Exposée clairement et fortement dans un court chapitre, p. 515 sq., et matérialiséeaudacieusement en quatre cartes (la carte 4, p. 519, emportera une entière adhésion), il n'est pas difficilede montrer combien de pétitions de principes elle contient. Elle part d'une division des civilisations exclusivement sociologique, au moins dans son titre, en « cultures à descendance utérine » et « cultures à descendance masculine » (cartes 2 et 3, p. 518-519). deux civiLes lisations à noms sociologiquesse seraient mêlées ou non mêlées à plusieurs« cultures » définies,elles, par des noms géographiques une vieille culture du sud des continents méridionaux (la tasmanienne faisant exception), deux« cultures arctique et subarctique » et une autre culture primitive isolée (Orégon et Californie). Or tous ces termes, même toutes ces divisions comportent des hypothèses sans nombres. Hypothèse, la théorie à la mode, et généralement admise de M. Kroeber du caractère primitif de la civilisation dite yurok, etc. hypothèse, la parenté des Tasmaniens et destribus du Sud-Est australien Et ces hypothèses géographico-historiques sont les moins dangereuses. Les sociologiquesle sont davantage. Non seulementellessupposent desobservations complètes qui n'existent pas, une sociologie complète qui n'existe pas plus mais encore telle.et telle sociologie, et en particulier celle de M. Graebner. M. G., ne tenant en effet aucun compte des objections qui lui furent présentées à l'époque et de divers côtés, continue d abord à croireà sa divisionet à sa chronologie civilisationsaustraliennes, des et il a même systématisé tout cela davantage il y aurait les civilisations à descendance utérine opposées aux civilisationsà descendancemasculine. On pourrait dire les civilisationsà tonalité féminine

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(p. 453) et celles-ci se diviseraient en deux une relativement ancienne à deux classes exogames, en relation avec le culte des deux dimensions (!) etc • l'autre plus récente où (M. G. a un juste sens de la, distinction entre descendance utérine et famille maternelle ou matriarcale) la femme a une autorité réelle. Les civilisations à descendance masculine se caractérisent par une sociale plus forte, plus articulée, par leorganisation clan d'ordinaire totémique. Les unes et les autres sont en relation avec les diverses techniques, etc. Naturellement il y a des «formes mixtes » (p.545),et c'est ainsi que le totémisme ouest-africain a été déformé par le « Mutterrecht », le droit utérin (p. 465, cf. p. 467). Tout ceci n'est qu'échafaudage d'hypothèses fondées sur une sociologie hypothétique. D'abord rien n'est moins sûr que cette organisation en horde et famille de certaines sociétés australiennes et californiennes et, si c'était sûr, il faudrait encore savoir si ces sociétés ne sont pas dégénérées (ce qui est, quant à nous, évident pour les tribus caliou forniennes) évoluées (Kurnai, etc.). Ensuite rien n'est moins sûr que l'existence de sociétés qui ne seraient divisées qu'en deux clans utérins (je dis clans et non classes parce que l'un et l'autre mot supposent une théorie différente), en Australie, en Mélanésie, n Amérique. Partout où l'observation e a été poussée elle a fait disparaître l'erreur, d'ailleurs heureuse et bénie de Morgan et de Durkheim, de la description simpliste de sociétés réduites aux clans exogames amorphes d'autres clans sont apparus. En général nous ne saisissons que des phratries, des survivances des deux clans primaires, les clans secondairesrestant groupés en deux divisions. Ensuite, il n'est pas prouvé que nullepart il y ait eu une descendance exclusivement utérine. Les classes matrimoniales australiennes sont un moyen de concilier les deux descendances. Le mariage des '<cross cousins» leur est équivalent et est un autre moyende les compter toutes deux; et ainsi de suite. Enfin rien n'est plus absurde que de le clan totémique des autres formes de clans. séparer Les clans

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totémiques à descendance masculine sont moins nombreux que lesautres. On peut parler d'altérutions – par ex. en. Afrique – mais ce sont dos surhypothèses. Et nous n'en finirionspas de multiplier les objections de principe et les divergences i d'interprétations dans le détail. Au surplus superposez les quatre cartes (p. 518. 519), et vous verrez qu'elles consistent à abstraire, à séparer en quatre des élémentsqui, en fait, sont mélangés. Il est très facile en effet de dire, par exemple pour la civilisationde l'archipel des Salomons, qu'elle est un mélange d'une civilisation d'une civilisationà archaïque(australo-méridionale), descendanceutérine archaïqueet plus récente, d'une autre civilisation,totémique et à descendancemascu- 1 line, puisque, en effet, on retrouvetous ces éléments mêlés. Et il est évident que cette civilisation est mixte. Mais ce sont des hypothèseset des abstrac. tions de les sérier ainsi. Non pas que nous croyionsillégitimesde pareilles recherches et de pareilles théories. Au contraire, l'intérêt de la sociologies'accrott de tout l'intérêt de l'histoire, qu'une bonne classification des faits sociaux aidera peut-être un jour à faire complète. Ce que nous critiquons, c'est cette classification hâtive, cette histoire faite d'hypothèses et au fond de comparaisons. L'histoire est exclusivement une descriptionde faits tels qu'on sait qu'ils ont été. Or pour constituer cette « histoire des peuples sans hiscelledesfaits sociaux, toires aquedoit être l'ethnologie, y compriscelledes techniques,n'est pas la meilleure: elle est encoredans l'enfanceet les observationsn'y sont pas encore complètement satisfaisantes. Elles le deviendront. Mais rien n'est plus dangereux de conclure de notre ignorance à l'essence d'un fait, d'un emprunt à un contact direct,d'un non-empruntà un non-contact, etc. Les seuls faits sûrs fournis a l'histoire des peuples sont encoreaujourd'hui 1° les faits archéologiques,somatologiqueset autres, ceux que fournissentles fouilles.Toutes les hypothèsesdu mondene valent pasla découvertedu crânede Wadjak qui prouve que des Australoïdes vécurent à Java;

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les trouvailles d'ossements de types mélanésiens au Haut-Tonkin (Mansuy), à l'île de Pâques (Joyce et.Volz),à Santa-Barbara (Rivet) prouvent plus que tous les rapprochements; et quand, comme dans les fouillesde M. Mansuy, on trouve non seulement desossements mais encore un matériel entièrement mélanésien,alors on peut dire avec sécurité la race et la civilisation mélanésiennesont alléesplus loin qu'aujourd'hui en Asie 2° même les faits linguistiquessont meilleurs que les autres faits sociologiques,c'est-à-dire"ceux qui sont emprunté» aux civilisationsmatérielles et même aux droits. Eux trahissent les substrats, mélangés ou purs, considérables, et non des accidents si, depuis l'Himalaya jusqu'à l'île de Pâques et à Formose, des langues malayo-polynésiennessont parlées, c'est qu'elles viennentde Malayo-Polynésiensou de gens qui ont été assimilés par eux ou à eux. Les critères sociologiquesne viennent qu'ensuite et à condition d'être positifs,certains, et que les relations soient plauP sibles. ar exemple M.G. et M. Ankermann ont émis la belle hypothèse d'une parenté entre (p. 512, 472) les formes d'art du bronze préhistorique des Nilgiris(Rivers, Todas) et celles de la Guinée.Mais celle-ci peut s'expliquer de bien des façons en particulier par l'intermédiaire égéen,et c'est parce qu'on conçoitle comment qu'on peut se figurer la chose. La dernière partie du travail de M. G. consiste en une sorte de sociologie teintée d'ethnologie. Elle est curieuse et digne de considération. Mais, si fondée qu'elle soit, elle est pleine d'a priori (ex. déductiondu toit plat, p. 325). Comparez ce que M. G. dit du « commerce » (p 537) et le Mémoire publiéplus haut. M. G. a un haut sens du phénomène social, il sait que l'échange se fait entre groupes, et en totalité mais jl va jusqu'à nier existence du don. De même, s'il sait à quel degré le totémisme est un fait social, c'est par un étrange a priori qu'il le sépare (p. 557, cf. p. 546) de tout culte animal et végétal. La discussion sur les « lois sociologiques» et celle

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qu'il ouvresur les« formationsparallèlessont à lire et à discuter. Nous aurions cent observations de détail à faire à M. G., et surtout à sa façon de prendre pour des données les hypothèses de ses confrères (ex. Bons, sur la civilisationdu N. 0. américain, p. 447, etc.). Mais la place nous manque pour résister ainsi pied à pied. En tout cas nous espérons avoir montré à MM.Foy et G. et à leurs disciples le cas que nous faisonsde leurs travaux, indispensablesà côté des autres. Une remarque personnelle cependant est nécessaire. Durkheimet ses élèvesont attribué assezd'importance aux faits morphologiques,ou, si l'on veut, économiques,statistiques, anthropo-géographiques, pour n'être pas classés exclusivement parmi les « psycho-sociologues ». M. M. Evolutionand culture. Their Muntbch (A.). Relation in the lighl of Modern Ethnology.– St-Louis et Londres, The Herder Book Co, 1923, vi-98 p. in-8°. Ce petit livre clair, spirituel, suffisammentinformé (sauf sur Durkheim, et sur l'Année sociologique), d'un Père de la S. J..est destiné, comme il était à prévoir, à «démolir les « hauts échafaudagesd'hypothèses de Spencer, de Morgan et do Frazer ». L' « Evolution est, en ce moment, l'objectif d'une attaque en règle, montée, aux Etats-Unis, par des théologiens d'au moins deux religions. Il était fatal que l' « Evolution sociale» fût l'un des points stratégiques à conquérir. Il faut convenir que ce n'est pas le plus fort. En effet tandis que l' « Evolution biologique » se prouve par l'embryologie et la paléontologie et d'autres disciplines, où même des armées de religieuxne peuvent rien, l' « Evolution sociale» que nous décrivonsn'est évidemment qu'une série d'hypothèses. Nous n'avons jamais vu de société naître comme s'il n'y avait eu aucune société dont elle ne fût l'héritière, et se développer comme un

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embryon. Et, d'autre part, c'est vrai: il n'y a aucune preuve possible que partout l' « évolution sociale » ait suivi une ligne rigide, puisque seule l'histoire, impossible,la pourrait fournir. Il est vrai quepersonne n'a jamais soutenu pareille théorie, quoi qu'en dise le P. M. (p. 7) qui barbouille de noir le diable qu'il va exorciser. A la théoriede 1 «Évolution sociale »des sociologues de « Text books », le P. M. oppose naturellement les « Théories » du Père Schmidt et en général les « Interprétations historiques » et aligne le nombre, les noms et les avis des religieux distingués qui se sont proclaméspartisans de ces méthodes,comme si les moines étaient des raisons. Nous avons dit plus haut ce que nous pensions de cette mode, de cette illégitimeprétention des ethnologues à l'histoire. Mais considérons le point central de l'argumentation du P. M. Pour lui, les théories évolutionnistes de la société et de la famille sont rejetées par les meilleurs anthropologistes. Ce qui veut dire que Morganest périmé – ce qui est évident après quarante ans qu'il n'y a jamais eu de promiscuité primitive ce que nous voudrions bienvoir prouvé; que l'unité de la société primitive, c'est la famille, et du type patriarcal (V), et que la propriété privée y est le fait normal. La même chose vaut pour la religion que pour la famille, et le GoldenBough ne contient rien qui vaille. Tout ceci est vite expédié. Non moins rapide est la façon dont on admet les dernières théories, de préférence aux anciennes, et, comme des faits, les hypothèses sur des « successions de cultures ». Donnons un exemple de cette sorte d'argumentation, dont nos « sciences »se passeraient volontiers, mais dont se contente une apologétique, une critique passionnée.M. M., à un moment donné, veut prouver que les Australiens n'ont que l'idée de la propriété individuelle,et il cite la chanson des mères de la tribu Euahlayl (non pas Ewahlayé) « Sois bon, ne vole pas, ne touche pas ce qui est aux autres. » La citation est exacte et prouve un effet qu'il y a des propriétés individuelles ou tout au moins fami-

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lia)es ou de clan ou de tribu en Australie. Mais Mrs Langloh Parker (Euahlayi Tribe, p. 52) transcrit une autre chanson, quifait del'enfant un«freegiver » « Donne-moi, onne-lui,donne à l'un, donne à tous. » d Quand on cite l'une, il faut citer l'autre. Une étude complète permet de voir la vérité, et non seulement de décelerl'erreur. La propriété individuelleexiste, et l'obligation de partager existe non moins, tout commeexiste un mariage « de droit » par groupes, qui n'exclut pas le mariage individuel de « fait n. La vérité est nuancée.La polémiquene la découvre pas. M. iM. Buschan (G.) (avec la collaboration de MM. R. Lasch, W.Krickeberg, A. Haberlandt, M. Haberlandt, R. Heine-Geldern, A. Byhan, W. Volz). – Illustrierte Vbïkçrkttade. Stuttgart, Strecker und Schroder, 1922-1923 (1", 2«et 3« éditions). Vol. I. Vol. II. Amerika, Afrika, xvi-686 p. in-8». Australien und Ozeanien, Asien, xxxn-1077 p. in-8°. Nombreusescartes, planches et illustrations. Ce Manuel d'ethnographie et d'ethnologie illustrée est certainement un des meilleurs ouvrages de vulgarisation et de références qu'aient produit nos études. Moins complet au point de vue somatologique que l'excellent manuel de Deniker (Races et Peuplesde la Terre), il est beaucoup plus détaillé au pomt de vue linguistique, technologique et en général au point de vue sociologique.Il remplace avec avantage les vieux et toujours utiles ouvrages de Waitz-Gerland et de Ratzel, presque inimitables. Mais s'il ne les égale pas tout à fait, c'est que la matière est devenue énorme, difficile à démêler, que les doctrines ont foisonné et se contredisent, mouvantes et pleines d'hyqu'elles sont elles-mêmes pothèses et de préjugés. C'est un état, fâcheux mais fatal, de la science,de seshésitations,de sesambitions, de ses audaces, et même de ses reculs qui nous est ainsi presque photographié. Deux volumes seulement sont parus et leur succès

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est tel que c'en est déjà la seconde et la troisième éditions que nousavons sous les yeux. Ils comprennent une Introduction générale de M. Lasch une ethnographie de l'Océanie et do l'Asie (vol. II), de l'Amérique et de l'Afrique(vol. I). Le volumeconsacré à l'Europe est annoncé.M.Buschan s'est chargé de l'Australie et de l'Océanie.Il a chargé M. Byhan de l'Asie septentrionale et occidentale M. Volz et M. A. Haberlandt de l'Inde et des plateaux M. M. Haberlandt de la Chine, des Mongolset de l'Extréme-Orient M. Heine-Geldernde l'Indochine et de l'Indonésie.M.Krickeberg l'auteur de l'étude est d'ensemble de l'Amérique, M. A. Haberlandt de et celle de l'Afrique. Tous ces auteurs sont spécialisés chacun dans son sujet. M. Krickeberg est sûrement un des jeunes ethnographeset américanistesqui ont le plus de talent et savent dominer leur matière. L'ouvrage est très abondamment illustré de photographies souvent inédites,de reproductions d objets plus ou moins connus provenant des imposants musées allemands d'ethnographie. Souvent ce sont des classements rationnels de ces objets que reproduisent ces tableaux (ex., I, p. 228, formes de la maisonen Amériquedu Sud). Sont donnéesaussi des cartes de répartition despeuples presquetoujourspar famillesde langues, et de temps en temps de répartition de types de civilisation (v. une bonne carte «desformes de la maison et de l'usage des bêtes de trait en Asie, II, p. 320) tout cela donne au livre un aspect concret, réel, parle aux yeux; tout celaest utile. De bonnes indications bibliographiques sont à consulter ellessont un peu détaillées pour toute la publication allemande;on y a oubliél'AnnéeSociologique,les travaux de Delaîossesur le Soudan, etc. Mais c'est un ouvrage de l'après-guerre, et nous n'avons qu'à en féliciterla scienceet le public allemands. Si cet ouvrage imposant était resté sur le terrain rigoureusement descriptif et même historique, nous n'aurions, rien à y objecter, sauf les habituelles critiques. A cette échelle,des proportions sont discutables, des erreursde détail fatales et il faut excu21

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ser des assertions osées,hasardées légèrement (ex. que les Masai n'ont quitté qu'au xvme siècle le plateau abyssinien et sont fondamentalement des Hamites, I, p. 563). Mais il y a plus que cela un certain esprit anime la plupart des auteurs, une série d'hypothèses leur sont personnelles,une série soud'hypothèses récentessont admises par eux vent glisséescommesi c'étaient des faits. Et la plupart de ceshypothèsesviennent d'une mêmeméthode dont il faut montrer le danger. L'ethnologie, la sciencedes peuples et des races, revient, en ce moment,à son point de départ d'il y a un siècle elle prétendnon plus seulement comme le bon Pritchard écrire1 histoiredesraceset de leurs migrations, mais l'histoire de leurs civilisations en même temps. Plutôt même, elle s'y cantonne. La comparaisonpure et simple, sans but historique, no suffit plus, et la description encore moins. A chaque instant, à proposde chaquegroupede populations, on cherche beaucoupplus qu'à savoirqui ilssont et commentls sont on veut reconstituertoute leurhistoire. i Même on tente d'expliquer cette histoire. Les formules deviennent alors simples et en même temps compliquées. Même M. Buschan, qui résista courageusement avant la guerre aux doctrines du P. Schmidtet de M.Graebner,accepte,à proposde1' Aus« leurs hypotralie, de la Tasmanieet de la Mélanésie, thèses, presquesans correction,commesiellesétaient» des données,etil reproduit leurs cartes. Prenons pour exemple des populations mal connues commecelles qu'on convient d'appeler papoues, tout simplement parce qu'elles ne sont ni malaises,ni mélanésiennes, et dont on connaît aussi mal les languesque les arts ou et M. Busl'organisation politique domestique. chan n hésite pas à les décrire toutes ensemble, et sa description est aussi bonne que possible (II, p. 70 sq.), mais les grouper est déjà un postulat à y comprendre les Massim, ces Mélanésiens à allirmer leur « communisme» (II, p. 89), alors que nous avons identifié le potlatch chez les Papous de la Nouvelle-Guinéeallemande à dire qu'elles ont eu, à l'origine,le totémisme exogame en ligne

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masculine (p. 90), et qu'au nord de la NouvelleGuinéeet à l'est, ellesont « plus tard » adopté le système des « deux classesutérinesdont nous parlons plus haut. Tout cecin'est qu'une série d'hypothèses, et le grave est qu'ellessont présentées,avec l'autorité de M. Buschan, commedes faits. De mêmeM. Krickebergqui décrit fort soigneusement, et auquel nous ne ménageons pas nos éloges, donne avec intrépidité les plus audacieuses hypothèses (ex. I, p. 322 sq., p. 423), sur les successions et migrations des peuples et des cultures américaines.La « vieille ethnologie » se contentait peut-être trop facilementde « philosophie de l'histoire »; elleavait au moins le mérite d'être inoffensive. Sans nier les progrès que Beuchat (avec qui je collaborai),MM.Joyce,Max Uhle, Lehmann, Morley, Rivet et d'autres ont fait faire dans les dernières années à la chronologie civilisationsaméricaines, des ne serait-il pas bon dans un manuelde mesurer ou au moins de dire tout ce qui est inconnu? Car rien ne prouve que notre liste des grandes civilisations américaines est complète nos classifications linet guistiquessont provisoires, tout ce corps de renseignements est mal au point. Ne siérait-il pas surtout de modérerle raisonnementarchéologique, sans pourtant multiplierles «il semble» etles « sans doute» ? M.A. Haberlandtsur l'Afrique et M. M.Haberlandt sur l'Inde sont plus prudents (II, p. 489), et avec grande raison,tout en exposanttrès exactement l'état de la scienceet les hypothèses en vogue. Ils décrivent pourtant un terrain où les choses peuvent être beaucoup mieuxrangéespar l'histoire, l'archéologieet l'anthropologie somatologique.Maispeut-être ont-ils le sentiment que donne l'Inde de façon étrange – de contacts millénairesentre des sociétés diversesqui n'aboutissent qu'à de faibles métissages de races et à d'extraordinaires occlusions relatives de peuples la civilisationdes uns résistant extraordmairementà la civilisation des autres. M. HeineGeldern sur l'Indochine, les Malais en général, les pygmées orientaux, semble aussi suffisamment prudent.

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II faut louerles auteurs d'avoir toujours fait appel aux données de l'anthropologie préhistorique. Il eût été cependant utile qu'ils en déduisissent,après M. Boule, que les grandes races humaines sont en Îjlacedepuisplus longtemps qu'on ne dit. Le crâne fossilede Talgaien Australie est un crâne d'australoïde comme celui de Boskop se rapproche d'un type hottentot. Nousattendonslevolumeconsacréà l'Europe.Celui qui est consacréaux grandes masses asiatiques est extrêmementinstructif et utile l'exposéde l'histoire sociologiquede la Chine par M. M. Haberlandt est plein d'intérêt et même de choses peu connues. Cependant il se débarrasse (p. 571, p. 602) bien cavalièrementdes récenteshypothèses et, dans le cas de M. Granet, des faits, récemment mis en lumière, sur les origines du droit domestique chinois. Et »? que veut dire « elhnologisoher Konzeptionalismus Nous ne comprenonspas. Si les auteurs avaient un peu borné leur effort et donné les hypothèses comme des hypothèses, cet ouvrage serait parfait. La conception est, dans l'ensemble,remarquable. Les fautes de détail sont peu nombreuseset inévitables (ex. II, p. 39, il faut corriger « Grabhügel» et écrire termitière). M. M. Kroeber (A. L.). Anthropology. Londres, Harrap, 1923, x-523 p. in-8°. Le professeur d'anthropologie de Berkeley était sûrement l'un des seuls hommes capables de nous donner un manuel d'anthropologie complet parmi ceuxqui le peuvent, il a été le seul qui l'ait osé à lui seul. Il a eu l'intrépidité de livrer, imprimé, au public,ce que d'autres réservent pudiquement et, Ilfaut le dire,justement-à leurs étudiants. Uneffort de ce genre commandele respect. M. K. est qualifiéà bien des points de vue pour cettetâche. En premierlieuiln'est pas deces«anthrodansun fauteuil qui n'ont rien vu du vaste pologues

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mondehumain il a travaillé « sur le terrain »,il est l'observateurdes Arapahoset de nombreusestribus de l'Ouest américain.Deplus il est un des linguistesaméricanisantsles plus éminents il domine tous les côtés de l'américanismede cette partie des États-Unis (v., en particulier, la carte, p. 297,des aires de civilisation en Californie) enfinil dirigeles très belles publications de l'Université de Californie. Son manuel se recommande donc par l'autorité de l'auteur il se distingue aussi par une grande clarté, une vaste connaissancedu sujet, une grande consciencedans l'exposé et souvent un effort de synthèse neuve, aventureuse même mais il faut se hasarder en ces matières si on veut être clair. Les critiques que nous avons à adresser à ce livre sont destinéesexclusivementà mesurer ce qu'il y a de trop contestabledans les principes mêmes. Le problème que M. K. croit être fondamental en anthropologieest très curieusementdéfini. L'anthropologie e&t située au confluent des « sciences sociales»et des « sciencesbiologiques , du « naturel » » « nurtural » (sic), de l' « organique » et du et du « social» (p. 4), de la « biologie» et de l' « histoire ». Nousn'avons pas le temps de critiquer cette position de la question. Si elle met, en effet, bien en valeur tout un problème, elle a l'inconvénient de restreindrela portée de l'anthropologie, science de l'homme,et de l'isolertrop des sciences s'occupent qui de la nature de l'homme.Maisnous avons le devoir de protester contre cette identification des sciences socialeset de l'histoire. Nous allons voir sur le fait lesinconvénientsde cette identification. La première partie de VAnthropology M. K. de est cependant, malgré la définition, une anthropologiesomatologique(chap. n, m, iv), comprenant unehistoire de l' «hommefossile », un tableau explicatif des races vivantes, bien sommaire, avec une sortede physiologieet de psychologiecomparéesdes races.Ici M. K. revient à sa définition et recherche quellea été l'influencedes civilisationssur la formation des races, et inversement quelles sont les races qui furent le plus civilisatriceset sont actuellement

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te mieux douées ses notations sont originales mais rapides. En plus elles mêlent la théorie, l'histoire et même la pratique. La deuxième partie les mêle de façon constante on passe constamment de ce que nous entendrions par sociologieet science comparée des civilisations à ce que nous entendrions par histoire des et des civilisations ou, si l'on veut, M. K. peuples la théorie des institutions, des langages et mélange des arts et des sciences, et l'histoire de tout ceci. Le beau chapitre consacré au Langage (v) est même typique à ce propos. Après une classification raisonnée des langues et des répartitions de familles de langues à la surface du globe (M. K. n'explique dans sa carte des langues asiatiques, pas pourquoi, il met, n° 19, des langues de l'Iénisei à part des autres langues), tout le chapitre est théorique ex. culture, langue et nationalité, diffusion et parallélismes « facteurs » inconscients (?) de la « culture » et du langage, etc. Delà M. K. revient à la préhistoire ou, plus spécialement, au paléolithique, et se livre même à un effort pour dater 200.000ans étant attribués au total de l'âge de pierre. De là il repasse à l'étude desfacteurs les plus généraux de la civilisation, de l'histoire humaine hérédité, climat, bien brièvement traités, et. civilisation.Ce chapitre consiste plutôt à démontrer l'indépendance de la « culture » à l'égard de ces deux facteurs physique et biologique (p. 187). Il a y du désordredans cette méthode. M. Kroeber en vient enfin à l'étude évidemment centrale de son ouvrage, celle où, en effet, l'histoire et la théorie des sociétés et de. leurs pratiques ou de leurs représentations se mêlent intimement et naturellement.Dansquelle mesure les diversescivilisations et les diverses sociétés sont-elles arrivées damment aux mêmes idées (a Evolution indépenindépendante », « Idées élémentaires »), parce qu'elles ont été placéesdans lesmêmes conditions; dans quelle mesure y a-t-il eu, en face des centres d'invention et d'éducation, des aires d'imitation et d'emprunt, voilà ce que discutent deux notables chapitres «Parallels», « Diffusion »(vm, ix). Commetype de diffusionM.K.

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cite entre autres, par exemple,la façon dont s'est répandu dans les deux hémisphères le conte du « Vol magique (d'aprèsStucken) et, commemeilleur » exemple de parallèle, il choisit l'usage du zéro chez les Maya,attesté à une époque sans doute antérieure à l'usage du zéro chezles Hindous,et par conséquent sûrement inventé de façon indépendante.Il y aurait bien à dire à ces deux sujets, comme à propos des autres exemples.Les théories de Stucken sont bien aventureuses le zéro maya est peut-être plus jeune que notre ère, et le zéro de l'Inde peut-être plus vieux, et peut-être a-t-il été précédé par d'autres, Mais passons. Les résultats des principes posés sont appliqués, de façon curieuse, à quatre études spéciales,celle de l'architecture en arc et de la semaine(X), cellede l'alphabet, et cellede l'extension et de l'histoire des religions de la Californie. Ici on arriveau but (cf. les diagrammesp. 314-315) l'explication des quatre systèmesde religions constatés en Californie est à chercher dans les quatre couchesdereligionscorrespondantaux quatre couches de civilisations, ffectéesde quatre façons différentes a par les civilisations environnantes. Là nous naviguons dansl'hypothèse, au moins en partie. Car s'il est sûr queles religionset les « cultures californiennes a sont différentes, rien n'est moins sûr au contraire que l'hypothèsesuivant laquelle la religionprimitive et la cultureprimitive auraient été réduitesaux seuls éléments communs à savoir, les religions au rite d'initiation des filles,et les culturesà ce même rite, plus le mortier,la maisonde suée,etc. C'est simplifier à l'excès et, ce qui est plus grave, c'est transporter ces simplifications dans 1histoire c'est nonseulement substantialiser le résultat de ce qui n'est, après tout, qu'une comparaison, mais aggraver cette faute en datant, en circonstanciant vraiment trop. La méthode produit d'ailleurs des résultats plus graves quand elle s'applique à une aire plus vaste encore, celle de l'histoire des civilisations et des sociétésaméricainestout entières. Il faut admirer la science et l'ingéniosité du chapitre et spécialement du diagramme, évidemment fait pour l'enseigne-

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ment (p. 340), où est résumé tout ce que M. K. sait, tout ce que l'on sait sur les divers éléments et la succession de chacune des 14 (ou 15) civilisations (M. K. ne compte pas les antillaises à tfort, et pour le reste il adopte la classificationde M. Wiss1er), dont se composerait l'ensemble des sociétés américaines. Il faut surtout avoir du couragepour les ranger en ordre historique, approximatif j'entends bien et de l'audace pour imaginer des zonesd'effondrement, et mêmeleurs successions.Ainsiil est dange"eux de ranger en quatre couches les clans patrifinéaires, et en couchesupérieure (14) lesclansmatrilinéaires pour toutes les grandes civilisations de l'Amérique centrale et de l'Amérique méridionale. C'est même une erreur de les considérer comme disparus (v. la discussion, p. 357-358). Le clan Qmchua, et même le totémisme quichua ne font, quant à nous, pas l'ombre d'un doute. Et il faut toujours considérer que L. H. Morgan voyait juste quand 11 comparait les cités de Mexico à des pueblos. Pourtant il y a « quelque chose » en tout ceci. Il y a des accords remarquables, des coïncidences entre des recherchesaussi indépendantes que celles de M. Spinden et de M. Kroeber (p. 340-342), p du Nord et l'Amérique centrale, pour l'Amérique et celles de M. Rivet pour l'Amérique du Sud. Leur unanimité relative ne peut être sans fondement, depuis surtout que l'on commenceà entrevoir non seulement des chronologies relatives, mais encore des chronologiesabsolues partant des monuments maya. Tout l'effort de M. Kroeber consiste en somme à appliquer à l'américanisme, et à tenter d'étendre à toute l'ethnologieles méthodesque les préhistoriens et les archéologuesappliquent depuislongtemps, avec un assezgrand succès,à la préhistoireet à la protohistoire de l'Europe et généralementde l'ouest de l'ancien monde. Cesrecherches offrent de grandes sécurités là où elles prennent pour base des documents archéologiquesqui valent toutes les histoires là où, comme en Crète, à Suse, ou à Nagada, ou à l'abri de Ruth en Dordogne,es couches ont été fouill lées successivement; là où la succession descouches

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est établie non seulement en logique mais en fait. Maisellessont partout légitimes;et la comparaison,à conditionde bien laisserplanerun certain doute, peut donner des résultats historiquesimportants. Il faut donc – et on commenceà le pouvoir – se représenter l'histoire. de la préhistoire et des grandes familleset des grandes civilisationshumaines. Mais cela dispense-t-il d'une autre discipline, de celle que nous appelons sociologie? Est-il vrai que la vieille anthropologiea eu tort de s'attacher au « tabou de la belle-mère, aux rites sympathiques contre la pluie, etc. », à des « minuties», et que la « nouvelle anthropologie» est une vraie « science» ? D'abord c'est décorerl'histoire d'un nom qu'elle ne mérite pas. Elle est une descriptionet nonune théorie. Ensuite c'est marquer biendu dédain pour la compréhensionmême des faits. Une explication du tabou de la belle-mèreserait bien précieuse.Et nous attendons de M. Kroeber la démonstration de ce qu'il accepte comme donné l'antériorité du clan à descendance masculine sur le clan à descendance utérine (v. p. 232). Il ne suffit pas d'admettre les principes et es cartes de M. Grabner et de M. Lowie.Ce ne sont que des hypothèses fautives et basées sur des observations fautives (ex. absence de clans et de totems au S.-E. australien). Il faut d'ailleurs comprendre et approfondir pour pouvoircomparer non seulement théoriquement mais même historiquement. Le Mémoire que nous publions ici, dans ce volume, comprend, implicitement, une histoire et une géographie du potlatch. Mais avant de décrire celle-ci, il nous a fallu saisir l'institution, et ses raisons profondes, et surtout ses détails. Au contraire, des lacunesdans la description,par exemple des tribus athapescanes du Nord, dont M. Kroeber oublie les phratries à descendance utérine, proviennent d'un véritable a priori négateur, et celui-ci est dû à un échafaudage d'hypothèses et à un manque de compréhension du rôle de la phratrie. Il faut des sociologuesetdes ethnologues lesuns éclairent, lesautres renseignent. D'ailleurs pourquoi ces querelles? 11y a de beaux

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jours promis aux « comparants », aux anthropo. logues, aux sociologuesde toutes sortes, à ceux qui veulent savoir l'histoire de l'homme et à ceux qui veulent la comprendre. Les uns et les autres doivent travailler en commun,s'aider, être avertisdeleurstravaux respectifs. Et ils communieront,commele veut là conclusion M.K., dans le devoir d'enseigneraux de hommes la relativité de leurs diverses races, civilisations, sociétés, «la tolérance et la balance de l'esprit ». M. M. Eluot Smith (G). Elephants and Ethnologists. – Londres, Kegan Paul et Co, 1924, vm-135 p. in-4°. TheChildrenftheSun.An Enquiry o Perry (W. J.). – into the early History of Civilization. Londres, Methuen, 1923, xiv-551 p. in-8°. – Perry (W. J.). – The Growth ot Civilisation. Londres, Methuen, 1924, vi-224 p. petit in-8°. On appelle déjà ces travaux: l'École de M. Elliot Smith. La carence de l'Année pendant ces dix dernières années rend impossible une analyse détaillée des hypothèses qu'elle mit en circulation trier les faits qu'elle a mis en évidence,les séparer des hypothèses où elle se complaît aurait été tâche possible si nous avions pu le faire annuellement. Il ne peut être question de l'essayer ici, bien que M. Perry nous y invite, par ses deux livres, sorte de double Manuel, l'un technique et l'autre populaire. Ledeuxième des livres de M. Perry (Growthof Cipilization)est un compagnon d'un autre, Origin of f and Religion (1922).Cependantil faut brièveMagie ment situer ces trois livres dans un ensemble déjà très étendude publications. (V. Childrenof the sun, p. 518-522,526, pour une bibliographiedes travaux de MM.S. et P. et de Rivers). Rivers a été de cette école il fut le premier savant

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que M. E. S. eût convaincu. Son History of the Melane8ian Society (1914) est la première œuvre étendue qui soit sortie de cette influence. Cependant Rivers, qui pourtant n'a pas été alors prudent dans le choix de ses hypothèses, s'est toujours abstenu de rattacher toutesles civilisationsù l'égyptienne en cela il s'est distingué de M. S., son ami et inspirateur, et de M. P., leur élève commun, l'apôtre enthousiaste et fertile de ses maîtres. On connaît la thèse intransigeante de MM. S. et P. L'humanité a traîné pendant des siècles dans l'ornière du paléolithique et du néolithique. Brusquement,au quatrième millénaire avant notre ère, en Egypte, natt, avec la découverte de l'agriculture, de la navigation, de l'écriture, de l'architecture, des mégalithes, de la religion du soleil, de la magie, ce qui mérite le nom de civilisation. Car il n'en est qu'une, qui s'irradie très vite,'partout, portée par les Egyptiens, par ceux qui s'appelaient les « enfants du soleil », avec leurs alliés et leurs équipages. La,thèse fut lancée en 1911, 1912 à propos de l'origine du dolmen représenté comme une imitation de la tombe (mastaba) égyptienne. Dès 1917, elle inspirait les deux travaux • – à notre avis les meilleurs – de M. S., Ships as Evidence of the Migration of early Culture – Manchester, 1917, et ManPerry, Megalithic Culture of Indonesia Et chester, 1918. depuis, c'est une véritable prolifération de travaux, tous applicationsde la même idée. AinsiM. Jackson,Shellsas Evidenceof the Migration ot early Culture – Manchester 1917, l'a appliqué aux cultes des pierresprécieuses.Ce sont les Egyptiens qui ont inventé les life givers, les « talismans de vie», l'or et les pierresprécieuses; ils sont allés les rechercher dans toute la Méditerranée, dans l'océan Indien,dans le Pacifique,et jusqu'en Amérique centrale. Peut-être y a-t-il eu une ou deux étapes à ces bonds, une à Sumer (sic même sur les cartes), c'est-à-diredans la civilisation dite sumérienne, l'autre dans l'Inde et en Indonésie. Pour M. Perry, pour M. Jackson, pour quelques autres,

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les idées de M. Smith s'imposent. Et on les pousse jusqu'au détail. L'une des plus sensationnelles applications est celle du dernier ouvrage de M. Elliot Smith. Décrivons-la, afin d'apprécier le procédé. Les monuments de l'art maya (yucatan, etc.) commencent à être placés, avec assez de vraisemblance,les plus anciens aux environs de l'ère chrétienne (deux sièclesavant ou après, suivant qu'on adopte telle ou telle façon de lire certains chiffres, la seule chose qu'on comprenne dans les très longues inscriptions). Or la fameuse stèle de Copanporte des figuresque,depuis la découverte, les uns prennent pour des éléphants, les autres pour des tapirs, d'autres pour un bec et une tête stylisés de perroquet macaw. La question est aussi vieilleque l'archéologiemaya. Elle concerne aussi l'un des hiéroglyphes les mieux connus et le masque que porte le dieu de la pluie. Tylor y voyait déjà un éléphant et fut toujours d'avis ques'y trahissaitune influence asiatique. M.S. tranche tout, à la lumière, d'abord de sa propre théorie, et ensuite d'une nouvelle étude des représentations figurées. C'est un éléphant, et il prouve que les Mayasont été civiliséspar des Javanais, civiliséspar des Egyptiens. Je reconnattrai volontiers un éléphant des deux côtés de la tête du fameux « Chinois » de la stèle de Copan, mais je ne jurerai pas non plus que c'en est un. Il faut se défier de la façon d'ombrer les planches qu'a employéesl'habile graveur de M. S. Au surplus, chacun peut aller palper les moulages de la stèle de Copan au Trocadéro et au British Museum. Mais on ne peut admettre que le dieude la pluie ait toujours une tête d'éléphant son masque est au contraire presque toujours une peau et une tête de tapir (cf. la pl. 26 de M. S.). Une référence à la céramique maya, au beau vase de Berlin (Beuchat, Manuel <FArchéologieaméricaine, p. 471), eût instruit facilement M. S. sur ce point. Enfin il est représenté, même au CodexTroano, de biendes façons (toujours à tête de tapir). Quant à l'argument, pénible au point de vue archéologique, plus pénible au point de vue mythologique,qui en fart unerepro-

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duction, de taille exemplaire, d'origine javanaise, du Ganesha hindou, il n'a qu'un minimum de valeur. Onvoit le procédé d'accident en accidenton passe à une grossehypothèse. On va plus loin. Sur une des représentations de cedieu, mettons à tête d'éléphant, il écraseune formede dragon, de serpent composite, que M. E. S. rapproche des « makara» de l'architecture indochinoise,avanaise et hindoue, les monsj tres qui, à divers endroits, marins, serpents à peine enroulés,ouvrent des gueules et vomissent des êtres et des choses. La dissertation archéologique de M. S. est loin d'être convaincante. (La pi. 27 n'a rien à faire avec un makara; au contraire la pi. 39 est bien choisie). Au surplus il est toujours possibled'extraire d'un art aussi élevé, stylisé, raffiné, multiplié que l'art maya des exemples dans tous les sens. Cependant je ne vois aucune raison pour nier absolument que des sculpteurs chinois, indochinois et javanais, ensemble ou séparément, ont autrefois, entre le «e siècle avant et le vie siècle après notre ère, abordé quelque part sur des côtes américaines. Il faut se garder, en histoire, d'affirmer des faits négatifs. J'irai même plus loin que M. S., qui part cette fois d'Indochine, mais qui semble ignorer les belles découvertesde M. Ferrand sur l'importance des premiers empires indo-malais et de leurs navigations. Je crois même que les découvertes concernant les grandes navigations dans tout le Pacifique seront nombreuseset surprenantes. Mais un raisonnement comme celui de M. S. va trop loin, il est trop précis et trop hypothétique à la fois. Le « Chinois» de la stèle de Copan avec des éléphants peut avoir été un Chinois, ou un Maya qui a gardé lesouvenird'un Chinois, je nesais qui, qui ne serait ou pas Javanais. Il y a longtemps d'ailleurs qu'on a rapproché certaines formes céramiques (v. Beuchat, p. 470)des formeschinoises.Maistout celan'est pas de l'histoire, c'est de l'hypothèse. Il y aura histoire quand on auratrouvé un Javanais ou un Égyptien, son crâne ou sa momie, ou même, à la rigueur, une chose javanaise ou chinoiseen pays maya, in situ.

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Mais ce qui est absurde, mêmesi on trouve jamais ce Javanais ou cet Égyptien, c'est d'induire que toute la civilisationmaya viendrait de lui. ou deses frères. Même pour ceux qui admettent que de petites escadres entières de 1 Inde ou de la Chine ou de l'Indochine ou de Mélanésieont pu aborder si loin, sans avoir touché terre ailleurs même si on suppose que ces hommesont pu faire souche ces énormes civilisations de l'Amérique centrale sont si caractéristiques, si étrangement elles-mêmesque c'est vraiment raisonner sur l'accident, sur le détail, et perdre tout sens des proportions, de l'essence, que vouloir déduire un tout considérable, d'influences qui ne laissent de trace que dans des motifs d'architecture ou de dessin. Ceux-ci peuvent être venus du dehors, ils n'ont donné qu'un ton à une mode. Et de plus c'est raisonner exclusivement sur les concordances entre des accidents, rares après tout. Par exemple voici la numération maya elle est bien isolée on s'étonnera donc que les Javanais de M. S. n'aient ni introduit la leur, ni inventé une nouvelle; et celle-ci n'aurait pu être la maya. Opposons d'ailleurs M. Kroeber à M. Elliot Smith. En résumé, voilà un beau sujet de réflexions, de recherches, de fouilles,de documentationgâché. Cependant c'est du travail. M. S., en ces matières, se permet toutes les audaces. Il est autrement exigeant pour luimême en son métier d'anatomiste. En histoire de la civilisation il se contente d'un beau talent d'amateur. Cependant il faut savoir gré à M. S. de tenir la question ouverte. M. Perry a pris au sérieux, et élevé à la hauteur d'un système complet les suggestions de M. S. Dans son livre, Originof Religion and Magic, tout se déduit, même les religions australiennes, même les magies les plus lointaines,à partir d'une Egypte imaginaire qui aurait fait brusquement passer les peuples de l'âge préanimistique à une conception des dieux de l'Enfer (cf. Children of the Sun, xvn), à la notion des substances de vie (cf. ib., chap. xxiv), en somme à la magie proprement dite et à

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la morale religieuse. Childrenof the Sun est le titre du très gros ouvrage, bourré de faits, d'hypothèses, d'érudition et d'interprétations sans limites, où M. P. a fait effort pour démontrer décidément et systématiquement l'influence qu'ont eue les « Enfants du soleil », inventeurs du culte solaireet de la « civilisation», sur le monde méditerranéen et occidental, et sur le monde oriental du Sud Inde, Indochine, Océanie, Amérique centrale. Le rayonnement de cette civilisation archaïque n'aurait laissé hors de son atteinte que tous les peuples qui ne connaissent pas l'agriculture et l'art pastoral: les Sibériens,les Lapons, certains Bantu, les Hottentots et Boschimans,dans l'ancien monde; lesEskimos, les Athapascans, les Californienset Fuégiensdans le nouveau. A l'intérieur de cette vraie humanité civilisée, des « centres d'aristocratie militaire » (Tongo,Tahiti, Fulani (Fulbès), Bantu (?), Iroquois, Tupis, Caraïbes.) jalonnent les différents foyers secondaires. Les foyers centraux ce sontles grands empires que les Enfants du Soleil ont réussi à instaurer les grandes civilisations des grandes nations de l'Oxus à la Caspienne, à la Numidie et à la Grande-Bretagne,y compris l'Arabie et l'Égypte; l'empire chinois et les grands Etats des Andes et de l'Amérique centrale. Tous ont essaimé à partir de l'Egypte. M. P. sait même porter ces hypothèses à la hauteur de faits matériels (ex. carte 7, Civilization). Les pyramides, les mégalithes, l'irrigatior, la guerre ont été apportés, en même temps ici, et par ondes successiveslà, en Asie,en Océanie,en Amérique, en Europe; par les Méditerranéens ici, civiliséspar l'Egypte par les Sumériens là, civilisésde même, ou par les Ëgypto-Phéniciens eux-mêmes. MêmeM. P. sait que ces Fils du Soleil sont ceux de la vie dynastie égyptienne (Children, p. 439). Voilà l'hypothèse en grand et en gros. Voici maintenant un aperçu de la démonstration qui en est tentée. Une première partie consiste à classerles séquencesde civilisation en Amérique,Océanie (Australie comprise), Indonésie, Inde. M. P. laisse l'Afrique de côté. Elle eût pourtant été un champ

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d'électionpour ses preuves,et, là au moins, lescon. tacts et les voyages des Égyptiens sont ou prouvés, ou probables. Mais, apparemment,il a voulu prouver le plus avant le moins. Partout, à des substrats divers, se superpose une grande civilisation de « producteurs de vivres », etc. (p. 55). Elle a été évidemmentapportée par quelqu'un. On imagine le pourquoi de ces voyages. Ces gens étaient à la recherche d'or et de perles,d'argent et de cuivre aussi. C'est là un des points qui pourront rester de ce grand remue-ménagede faits. Il faut, à mon avis, retenir que M. P. a, sinon démontré absolument,du moins établi la relative généralité du fait que les grands monumentsde l'âge de pierre et mêmeles peuplesoù dure encore l'usage de ces monuments sont souvent situés à proximité de mines d'or, d'argent, de sel (p. 58 sq., cf. Civilization,chap. iv). MM.E. S. et Perry s'en seraient tenus là – comme M. P. s'y était prudemmenttenu autrefois-, la théorie eût pu être contestée, mais sa discussion eût pu se poursuivre sur le terrain, après tout assez solide, de Car celle-cipourra peut-être un jour l'archéologie. trancher le nœud. En effet, il faut poser les questions archéologiques. Les six premières sont celles (résumé p. 406) 1° de l'origine de l'agriculture 2° de la construction en pierres (grandes) 3° de la sculpture en ronde bosse, de la poterie; 4° du travail des métaux 5° de la pêcherie des perles 6° de la pierre polie; elles ne sont pas absurdes. Toutes ces choses, M. Perry les a rattachées à cette civilisation archaïque, et à cette origine et à cette date fatidique l'Egypte entre là premièreet la quatrième dynastie. C'est beaucoup. Maisonverra bien«, quoiqu'il soit difficile d'admettre par exemple que la poterie dite de Suse dérive de celle d'Egypte. On peut laisser les archéologuesen discuter. Et il n'est pas mauvaisde revenir vers lesa Mirages rieno taux ». Des fouilles trancheront bien des questions. Déjà on en annonce de sensationnelles. Mais cecine tranchera pas les questionsd'histoire des sociétés et de leur civilisation morale. Or M. P. a appliqué cette théorie à la religion et à

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l'organisationjuridique. Partout oùa existéune classe noble, des confréries, une aristocratie militaire et où cette classe laissa des descendants,il voit des raisons de supposer que les « Enfants du Soleil » ont passé par là car ils ont tout inventé même l'organisation de la phratrie et la descendanceutérine, même le clan totémique et la descendancemasculine, même l'exogamie, même la guerre et le règne sanglant de la force. Ici nous devenonscomplètement rétif. Le nombre deshypothèses et des interprétations de documentsque supposela moindrede cesassertions est vraiment trop considérable. Prenons pour exemple la théorie que M. P. propose, comme un fait, de ce qu'il appelle,à la suite de Rivers et d'une erreur fondamentalede celui-ci, « l'organisation bipartite de la société » (dual organizatton). Et d'abord rendons hommage au zèle et à l'érudition qui font des quatre chapitres où il en est question (xvm, xix, xx, cf. xxni Exogamy), un répertoire de faits très nombreux, souvent très curieux, et qui ne sont pas entrés dans le courant des manuels, et que M. P. nous rappelle. En particulier pour ce qui concerne l'Indonésie, p. 285 sq., et la Polynésie, p. 303sq., les faits sont à discuter. Mais, cet hommage étant rendu, demandonss'il est possible de commettre plus grosse faute que celle qui consiste à aggraver l'erreur de Rivers. Celui-ci, suivant peut-être Graebner, n'ayant pas le sens de ce qu'est une phratrie, dece qu'est uneparentèleplus générale, maisplus effacée,pâle reste des clans exogamesprimaires, a confondu l'organisation en deux classessociales,mélanésienne, avec l'organisation en deux moitiés exogamiques, égalementmélanésienne. Ce faisant, il commettait deux erreurs. D'abord, à notre avis, il s'est trop tôt arrêté dans ses recherches et dans bon nombre de cas il aurait pu trouver que ses« moitiésétaient elles-mêmessubdivisées n clans e (ex. Hist. Mel. Soc., 1, p. 23). C'est par un artifice que ces « subdivisions » sont ainsi nommées elles sont des clans, dont certains sont même totémiques et à Intichiuma (v. Codrington, Melanesians,p. 26). 22

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C'est donc par une simple et pure hypothèse de sa part, et aussi de Graebner, que cette « organisation bipartite » est attribuée à une « culture » déterminée en Mélanésie.Le fait qu'on ne l'a pas constatée à l'est des îlesBanks ne prouve pas que les phratries n'y existent pas. Pour ma part je lesconstateen Nouet velle-Calédonie, M. Hocart en a retrouvé au moins des restes à Fiji (sans compter les vieux documents de Fison). Phratries et clans sont presque aussi coextensifs on Mélanésie qu'en Amériquedu Nord. Enfin c'est par un pur abus, par une grosseméprise, que la division de la tribu on deux phratries, encore exogames amorphes,est confonduepar Rivers avec la division entre deux classesnobles (hauts grades de confréries,gensdu commun)et entredeux groupes D de colonset de colonisés. 'abord cette dernièredivision est un trait fondamentalde toute la «culture» L polynésienneet non passeulementmélanésienne. es l'ont sûrement promenéepartout, colonspolynésiens en en Mélanésie particulier,avec eux elleest inscrite dans presque toutesles langues à étiquette, si caractéristiques du Pacifique.Même,on peut le supposer, le peuple à Kava-bétel,et à deux classessociales,ce de sont les Mélanéso-Polynésiens la dernièreet peutêtre déjà de la premièrecouche. Et nul ne sait, et peut-être on ne saura jamaissiceux-làn'avaient pas, eux aussi, la phratrie, commela couchemélanésienne proprement dite. D'ailleursrien n'autorise cette confusion de Rivers,deM.Graebneret de M.Perry entre phratrie et classesociale,sauf cette divisionen deux. Par exemple,autant qu'on peut voir (cf. AnnéeXII, p. 374), à travers lesdocumentsde M. Seligmannen particulier, les deux groupements,droit et gauche, guerre et paix, se retrouvent à l'intérieur de chaque maison des hommes.Par conséquentce sont les gens de la phratrie Aqui sont gauches pour les gens de B, mais ceux de B sont gauches pour A. L'erreur de toute l'écolehistoriqueest donc de taille. Elleconsiste à ne pas comprendreque dans une divisionen de deux moitiés symétriques la tribu, ma gaucheest la droitedemonallié, de mon beau-frèrepar exemple. et La dualité terre-mer,droite-gauche, de deux phra-

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tries est celle de deux égalesmoitiés symétriques, et non de deux moitiés superposées. Je ne voudrais pas qualifier d'absurde une idée soutenue par un observateur et un sociologuede l'autorité de Rivers, mais je ne puis arriver à me représenter comment il pouvait se figurer l'exogamie dans ces conditions. Naturellementil supposait que la couche profonde de population mélanésienne (Baining,etc.), ayant la divisionen deux phratries, il y avait eu un mélange des deux institutions la divisionen classeset la divisionen phratries. L'idée est plus nuancée que celle de M. Perry, pour qui dualité veut dire dualité d'origine, inégalité, mfluence de colons, de vainqueurs, d'Égyptiens ou d'élèves d'Égyptiens. Mais,même sous cette forme, il nous est impossible de la comprendre.Car enfin si la phratrie A a le droit de prendre femme chez les B, ceux-ci ont le même droit chez les A. Qui dit « moitié exogame » dit « égalité» entre les deux moitiés. Morgan le disait des phratries iroquoises.De plus, en Mélanésie,en Amériquedu Nord, mêmedu Nord-Ouest, là où il y a chefferieen même temps que phratrie, les chefs sont dans les mêmes phratries les sujets, et les mêmes règles d'exogamie que s appliquent à eux, simplementcompliqués par la règle que c'est de classe sociale à classe sociale d'en face que se contractent les alliances. Le seul point sur lequel on pourrait tomber d'accord avec Rivers et M. Perry, c'est que dans certains cas il y a eufusion de deux sociétés,et que l'exogamie en garde des traces (ex. Caraïbe, prouvé par les deux langages, Caraïbe des hommes et Arawak des femmes) les clans exogames sont le résultat d'une fusion entre deux sociétéset non pas seulement d'une f ission,d'une fissureentre deux moitiés d'une société qui se divise par scissiparité. Mais, ce qui est précisément remarquable, dans ces cas prouvés,c'est que la divisionpar sexesa recouvert la division par phratries, ne l'a pas détruite, et qu'il reste au contraire une fissurepar sexes et une fissure par phratries. Quant à l'hypothèse propreà M.P. et à M.S., elleest

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de l'ordre de la fable. Ce seraient des colons égyptiens qui auraient donné, dans toute l'humamté, directementou indirectement,la secousse mystérieuse qui a fait passer l'humanité qui stagnait entre la horde et la famille,à la « moitiéet au clan. M. Perry pousse mêmela fableaux extrêmes limites ce serait sur le modèle de l'inceste pharaonique, de l'endogamie« desFils du Soleilque se serait déduite l'exogamie des autres peuples. Même si on concédait le rapprochement, en effet possible sinon plausible, entre l'inceste des Enfants du Ciel (et non du Soleil) dans la mythologie du Pacifique, avec l'épousaille des frères et sœurs royaux de xx dynasties égyptiennes, on ne voit pas où cela mènerait. Car, pour le coup, ce serait là déduire le même, le général, ce qui est partout, la prohibitionde l'inceste, de l'autre, de l'anormal, de la prescription de l'inceste. La déduction du clan totémique (xxi) à partir de l'Egypte (xxii) est non moinsosée.Ilrestait certes des traces importantes de totémisme dans des populations considérablesde l'Egypte. Mêmevolontiers, on peut signaler à M. P., à l'appui de ses thèses, que bien des nations africainesont sûrement adopté le léopard commetotem royal à l'imitation des Egyptiens et des autres Hamites. Mais hors de l'Afrique Déduireencoreune fois ce qui est normal, relativement clair, pur, en tout cas, ce qui est solide, de ce qui est dégénéré,effacé comme le totémisme égyptien C'est aggraver l'erreur déjà commiselorsqu'on déduisit les phratries locales de l'imitation de la divisionen haute et basse Egypte. Des erreurs de détail ne manquent pas dans le livre de M.P., mais elles y sont peu nombreuses,eu égard à l'énorme quantité de références (v. p. 32, oubli de la poterie des Moriori p. 185, Kuruvas pour Kauravas). M. Perry, qui fait trop d'usage des faits de l' Inde, 'a pas remarqué que deux des n démons-dieux de l'épopée dont il parle souvent, Hiranyâksa et Hiranyakaçipu, ont des noms qui veulent dire yeux d'or, cuirasse d'or ou tapis d'or. Pour une fois nous sommes plus que d'accord avec M. Perry.

ANALYSES.

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Nous le serionsbien plus, et aussi avec M. E. S., s'ils mettaient plus do prudence dans leurs hypothèses et plus de tolérance dans leurs exposés. Que l'Egypte puisseexpliquer beaucoupde choses dans l'histoire humaine, à partir de l'an 3.000 av. J.-C., ils ont ledroitdele soutenir,maisils partent de principes faux. D'abord, faute d'une perspectivesociologique suffisante, ils n'ont pas le sens de ce que la civilisation égyptienne avait de spécifique,pour ainsi dire d'intransmissible. L'empire des pharaons, même dans l'antiquité, était une espèce de monstresingulier; le droit y était étrangementhétérogèneà tousles autres; tandis que les plusvieuxdroits sémitesou indo-européens sont déjà voisinsdesnôtres et pourtant encore rattachés à des origines.Ce pays sanspropriété indic viduelle, à tenures de fonctionnaires, ette sorte de communisme d'État ces villes pour ainsi dire sans commerce, sans murs, sans forts et sans véritables dieux du sol, tout celafut inimitableet inimité. Ensuite, des faits historiques, les migrations des Fils du Soleil,cela se prouve. Et surtout cela ne doit MM.Perpas se prouver par argumentssociologiques. m ry et E. Smith sont un peu des sociologues, ais ils manquent justement de ce que requiertleur méthode. – En histoire, en sociologie qui, quoiqu'on veuille bien penser des travaux des anthropologues, doit n'être pratiquée que par des historiens – il faut un esprit de finesse,de jugement, de critique. Il faut distinguer les espèces de faits, avoir le sens du possibleet surtout celuidu fait, sûr, historique.MM.E. S. et P. n'ont cette sûreté que rarement. Il restera peut-être quelque chosede toutes ces théories des « porteurs de la culture». Il nerestera sûrement que très peu de cette hypothèse renouveléede l' «Egypte mère des peuples . Mais, mêmesi » on résiste, il restera cette sensation que le monde, dit primitif, a été, beaucoup plus qu'on ne croit généralement, en contact en Asie, en Afrique, en Océanie, avec le monde antique entier. Tous les faits de similitude ne sont pas des faits de « récurrence », d'invention indépendante,de« survivances»

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dessouchesd'évolutionsparfaitementidentiquespartout. Maisinversementtous ne sont pas desfaits d'emprunt, et surtout pas d'emprunts à un seul foyer. Il y a eu bien des foyers indépendantsdans l'humanité, ici et là, plus tôt et plus tard, et il y a eu sans doute très tôt des mouvementsdecivilisation,de migrations et de « porteurs de culture », dans tous les sens. Voici longtemps que Durkheim nous enseigna que notre famille moderne était le produit d'une famillepatriarcale romaineet d'une famille paternomaternelle germanique. Ce n'est donc pas nous qui nous opposerons systématiquement à cos études de mélanges de civilisations,do mélanges d'institutions, de cette chimie qui fait de leurs substrats sociaux une nouvellesociétéavec une nouvelle langue, de nouvellesinstitutions, un autre outillage. Maissi nous supposonset voyonsqu'un très grand nombre de très grands phénomènes sociaux sont de ce type et doivent s'expliquer ainsi, nous supposons également et voyonsqu'un très grand nombre, la langue,l'outillage, les croyances,varient sans que les substrats sociaux soient affectésautrement que par leur propre vie, leur grandeur, leur force, leur durée, par leur âge, leur jeunesse,leur vieillesse,ou leur mort. Nous demandonsdonc qu'on mette, dans toute cette soi-disant histoire sociologique, moins de sociologie plus d'histoire, et que chaque phénoet mène soit apprécié en lui-même.On verra alors que le nombre des histoires connexesest très grand dans l'humanité, et que celui des histoiresindépendantes et symétriquesest égalementtrès grand. La sociologie l'histoiredoivent donc marcher de et pair. Au fond elles marchent déjà d'accord. Et nous ne protestons que contre des excès. y[t M. – Hettneb (A.). DerGang Kultur lber ie Erde {Geograder f d et phische chriften. S I.). Leipzig Berlin, eubner,1923, T 53p. in-8°. Petitrésumé d'unesériede leçons fois répétées plusieurs et pendantla guerre par le géographe anthropo-géographe deHeidelberg b informé t bienordonné, e clair,bien pensé, ien à l'égard théories, des et anciennesnouvelles. Ladistincprudent

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tion der « primitifs » {Australien», ygmées, etc.) et des Natur» P viilker(Océanio, mérique,Nègres)est juste, mais bien mal expriA mée.Le tableau des relationsentre le sol, le climat et les succès. sions et répartitions des diversescivilisationsrésume élégamment tout ce que savent les géographeset les historions à ce sujet. La conclusionconsisteà montrer comment la terre s'européanisait et commentla guerre a peut-être mis un terme à cette européanisation. La dernière phrase rejette peut-être un peu trop sur l'après.guerrela responsabilitétie ce qui arrivera à cette civilisation européenne de l'avenu' de celle-cion peut être moinsinquiet, depuis qu'il y a les doux Amériques, hi. M. M. Cavaiqnac (E,). Prolégomènes {Histoire du Monde, I). Paris, Bocoard, 1924, x-373p. in-8°. Ces «prolégomènes» sont un hommage rendu par l'histoire aux sciences voisines la géographie humaine et la géographie tout court (I. La Terre); l'anthropologie et la préhistoire (IL L'Homme), et l'histoire générale des civilisations. Ici M. C. d'abord confond tout, puis distingue cellesdont on peut faire en somme« l'histoire », celle de l'Egypte, de la Chaldée, de l'Inde et de la Chine, dont il s'efforce(p. 348sq.) de donner même une chronologiegénérale. (La précision de certains chiffresne doit pas faire illusion). La première partie (La Terre) abonde en remarques de géographie humaine, pas toujours très sûre» commeparexempleque l'Indo- Européen rimitif était un nomade p et avait les cheveux blonds et les yeux bleus ou pers (p. 238)i « que les Australiens appartiennent à la mêmerace noire que les Papous » (p. 197, of. p. 282).D'autres ne dépassent pas leniveau de l'enseignement habituel. M. C. a un l'importance des études statisjuste sentiment dedes contacts entre les masses tiques dans 1 histoire l'étude socialesne peut être faite sans celle de la dimension, de la densité de ces masses.C'est là la partie la plus originale et la plus juste de son travail – celle dans laquelle il est d'ailleurs spécialisé. Un ouvrage d'histoire et de géographie devrait être plus correctque ne l'est celui de M. Cavaignac dans l'impression des noms propres le weald,au lieude la ou même les weald; Mertyr Tydwill, au lieu de Merthyr Tydvil (p. 118), etc. M. MI M. Kokler (F.). – ElntUhrung In das Weseti der Kultur. (Coll. de la Blicherei der Volkshochschule),– Leipzig-Bielefeld, Velhagen,1923,96 p. in-8°. Petit livre de vulgarisation clair et bien lait sur l' « essence de la civilisation» et aussi sur son évolution. Mai" cet ouvrage contientun paralogismesignificatif.Il est utile qu'on rappelleque les a trois éléments primordiaux »de la a Kultur »sont le langage, le feu, l'instrument. Maisil est grave d'oublier la société (p. 26) qui ne serait qu'une a culturesociale », voiredistincte de la « cul-

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sociologique

ture économique». Les erreurs de détail et de simplifications no sont pas trop notables pour un livre de ce genre. Dabxbl (A.). GHederungder Aîrfkanlschen Sprachen. Eine Untermchung mit Beriieksichtigung de» ptilkermjstemalische v gmhicklicfon Problems.– Anihropos,1923-1924, ol. XVIII. XIX, p. 12sq. En cours de publication depuis 1922. Le P. Drexel publie maintenant une « Bibliotheca ethnologica-linguisticaafricana ». Iciil commence l'exposé de sesthéories sur la parenté des langues africainesentre elles, et sur leur parentéavec leslangues de l'Asie, sumérien, élamito, dravidien, thibéto-birman, malayo«polynésiennes. Les arguments sociologiques invoqués ne sont pas bien s probante. Mais i les linguistes admettent un jour ces hypothèses nguistiques, le nombre des famillesdo langues et de peuples aura singulièrementdiminué. M. M. Perry (W. J.). Pugnacity.– The Monist, 1923,vol. XXXII1, p. 117 sa. (Maintient sa théorie qui rattache l'origine de la guerre à 1 agricultureet à la division des classes). Pebry (W. J.). – M. Htitton's Commentaon the Megallthlc Culture of Indonésie. Mnn, 1923, p. 62 sq. C Shirlimo (W.).–Indonésie and the Mlddle American alendar.– AmericanAnthropologie,1923, xxv, p. 228-2*57, (Critique intéressante des hypothèses de Graebner et de Hock sur l'origine asiatique des calendriers et astrologies américaines.) American Culture and the North West Khoebeb (A. L.), Coast. – American 1923, xxv, p. 1-21. (Analyse Anthropologial, des caractères de la civilisation du Nord-Ouest qui ne se rattache ni aux civilisations du N. asiatique, ni il celles du Nord américain). Hbrseovits (M. J.). – A prellmlnary considération of the American AnthropoiogUL1924, Culture Areas of Africe. xxvi, p. 50 sq. (Application de la méthode de M. Wissler^a l'Afrique schématique). ^E." – Grandes Civilisations – La civilisation égéenne. – Glotz'KG.). (L'évolution de l'humanité, 1,9). Paris, La Renaissance du Livre, vin-471 p. in-8°. Cet ouvrage, qu'il ne saurait être question ici d'analyser en détail, a le grand intérêt de présenter

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dans un ensemble systématique et, sur bien des points, d'une manièreà la foispersonnelleet convaincante ce qu'on sait aujourd'hui de la civilisation qui a précédé l'hellénisme en Grèce (en gros, de 3000 à 1200). Elle s'est développée dans les iles, surtout en Crète, et la civilisationpréhomérique du continent, ou mycénienne, en est un rejeton. On n'ignore pas qu'elle était parvenue à un haut degré de développement et qu'une foule de monuments permet d'en reconnattro la richesse et d'en marquer les étapes. Malheureusement, inscriptions, qui ne les manquent pas, ne sont pasencoredéchiffrées:et, tant que la documentation littéraire reste muette, on ne peut nétrer au cœur d'une civilisation.M. Glotza fait effortpour pallierà cette insuffisance, n effortoù u il y a plus que de l'ingéniosité,car il aboutit souvent. Aussi bien, sommes-nous suflisamment renseignés soit sur les types architecturaux – nettement distincts en Crète et sur le continent, le étant de tradition « nordique » megaron sojt sur mycénien l'activité artistique, qui révèle des directions différentes de celles qui prévaudront en Grèce. Nous pouvonsmême nous faire quelqueidée de la vie religieuse M. G. expose avec précision et prudence cequ'on en peut savoir (notamment culte dos pierres, du pilier, des arbres sacrés, etc.) mais peut-être y aurait-il eu lieu de souligner davantage l'importance des rites agraires. P. 308 sq., on trouvera l'hypothèse, qui n'est pas neuve, mais qui est finement déduiteet généralisée,de la représentation de la divinité fémininepar des femmesdans les cultes publics. C'est peut-être par son étude du « régime social » que M. G. aura rendu le plus de services. L'analyse des types de maisonset de tombes (p. 154 sq.) dans leur série chronologiquelui permet de faire entrevoirle passage d'un régimede clansà un régime de familles séparées qui a rnndu possible un ordre socialdéjà assezavancé l'importance du groupement urbain est à signaler (p. 161 sq.). Vers le milieu du 2e millénaireapparaît: la royauté minoenne, dont le caractère religinux «st éclatant (p. 172 sq.) et qui paraît Impliquer un système de vassalité (p. 180).

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A propos des « droits de la femme » (p, 166 sq.), M. G., qui relève avec raison qu'il n'y a pas lieu de parler de gynécocratie, paraît admettre en revanche mais pourquoi ne le dit-il pas plus nettement ? que 1 Egéidea pratiqué le système de la filiation utérine. Exprimons seulement un regret. On sait que la civilisation égéenne a sombré dans une espèce de cataclysme.Maison se rend compte de plus en plus qu'il a bien dû en rester quelque chose. Déterminer ce quelque chose, c'est contribuer à l'étude d'un gros problème,celui de la destinée et de la transmission des civilisations. De fait, M. G. expose dans un chapitre de conclusion (p. 445-452) les « survivances de la civilisation crétoise» mais huit pages là-dessus,ce n'est pas beaucoup. A la fin d'un livre. aussi nourri, on aurait aimé voir reprendre un sujet qu'Evans, sur un mode un peu aventureux, avait déjà essayé de traiter. L. G. Jardé (A.). – La formation du peuple grec. – (L'évolution de l'humanité, I, 10). Paris, La Renaissancedu Livre, 1923, xn-425 p. in-8°. Par « formation du peuple grec », il faut entendre ici la constitution de l'hellénisme, c'est-à-dire d'une unité de civilisation.Mais, si tel est le problèmefondamental, l'ouvrage se trouve avoir, de par sa place dans une collection, un objet plus vaste et moins défini c'est un tableau de historico-géographique la Grèceanciennejusqu'à la fin du ive siècle,aest-àdire jusqu'à la fin du régime de cité. Tableau qui vaut par la sûreté de l'information et par la lucidité heureuse de l'exposé. Aussi bien comporte-t-il une ordonnance interne d'après l'auteur, la Grèce a présenté une certaine homogénéité primitive, à l'intérieur de laquelle la différenciations'est introduite entre les peuples puis, par-dessus les différences locales,s'est établie une certaine unité morale (dont l'esprit particulariste lui-même est un des aspects). Tel est le double processus que M. Jardé a voulu retracer.

– CIVILISATION ANALYSES.

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De part et d'autre, il y a quelque chosede commun dans l'explication, au moins négativement ni les facteurs géographiques, ni les facteurs ethniques ne sont considérés comme déterminants, soit pour la différenciation,soit pour l'unification. La contrepartie est moins nette. Sur le premier point, l'auteur s'exprimeainsi (p. 100) « Certes,l'action du milieu, les conditions d'origine ne sont pas négligeables, mais le temps, c'est-à-dire le déroulement des faits, a eu autant, sinon plus d'action ». Sur le second, il nousest dit (p. 400) quel'unité du peuplegrec, chose essentiellementmorale, « est un produit de la libre volonté de ceux qui ont adopté une même civilisa* tion». Et sans doute, ce serait une trahison que de réduirela substance du livre à ces formules mais, en tant que formules d'explication, il faut bien s'y référer, et nous avons peur qu'elles n'évoquent desentités. D'ailleurs, la dernière partie, qui justifie le mieux le titre, expose plutôt en quoi consiste, ou à quoi on reconnaît une unité helléniquequ'elle ne viseà en fournir une explication positive. L. G. DelbrUck 1. Das WeltgeSChiChte. Atlerlum. Berlin, f.(H.). u. Wîrtschaft, in-So. Politik Verlag 1924, Whezinski (W.). AtlaszuraltœgypHschen KuJturgeschlchte. Leipzig, Hmriohs, in-4°. 1924, Fimmen (D.). DieKretisch-mykenteche Kultur. Leipzig, 6 in-8°. Teubner, 1924, BR1924ES HeBa8' und einst E. Berlin' Gottschalk, 1924. (K.J.). Griechlsche Geschlchte au} [Bis Arisloteles). de Gruyter, 923. Berlin, 1 ScmuBEa – Reallexikoner Indogertnanlschen d (0.). Aitertumskunae. de Gruyter, -Berlin, 1924. 2e ( éd.encours.) Wenz (Cr.) Die Weit. germantsche EinlUhrung Ostgerman. ln MertumfkundtGeuteswelt.– u. Leipzig, Quelle etMeyer, 1924, 266p. in-8°.

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e Lothrop Stoddard. – Le nouveaumonde l'Islam, j de trad. Abel Doysié.– Paris, Payot, 1923, 323 p. in-8°. Ce livre étudie lesinfluencesréciproquesde la civilisation européenne et de la civilisation musulmane à l'époque contemporaine, principalement d'après les livres des publioistes et les journaux. L'auteur étend son étude non seulement à tous les peuples musulmans, mais même au Proche et au Moyen Orient.L'Année Sociologique bien souvent signalé a jadis les inconvénients de ces sortes de revues de peuples variés où l'on compare des documents souvent très disparates et dont l'école anglaise a r tant abusé si cette méthode est périlleuse lorsque 1rÎ l'on compare des religions, des systèmes juridiques, des survivances,que dire lorsque les rapprochements sont faits entre des documents souvent aussi vagues et aussi inconsistants que des articles de journaux, des manifestations de comités, des appréciations d'écrivains dits « politiques» ? Il faut ajouter à cet inconvénient la difficulté d'apprécier la valeur de ces sortes de sources un télégramme lancé par trois Syriens qui se forment en comité, un communiclué d une agence éphémère semblent souvent dans le journal du lecteur européen avoir autant de poids que le manifeste d'une réunion sérieuse ou une dépêche émanant d'un gouvernement. En un mot, il y a une « optique de la presse » qu'il faut posséder à fond pour interpréter correctement ses manifestations. Enfin ces sortes de documents, dont l'abondance mêmeest gênante, ne consistent souvent qu'en appréciationsvaguespar leur généralité et ne relatent J le plus souvent que des faits qui ne sont pas susceptibles de mesure.Celarend les revues de presseextrè. mement trompeuses et la lecture de la littérature politiquetrop souventfastidieuse et décevante.Cela dit, nous convenonssans difficulté que ce sont des documents sociologiquesqu'on ne peut passer sous

Schneideret Hopstaetter. – ElitJahrtallsend Reichmann, deutscher Kultur. uelletl Bd.2.DieinnereSUQ (800-1800). – surKuUur, Leipzig, Klinkhardt 296. in-8°. J. lung 1924, p

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silence il n'est que d'employerà leur triage le crible critique le plus serré. Or précisément,les appuis de notre auteur sont souvent de valeur bien inégale il n'a pas toujours réussi à dominer sa vaste mformation ni à éviter l'imprécisionde discussions qui portentsur desnotionstrès vagues,commepar exem. plela mesuredu degré d'intoléranced'un groupe, ou fuyantes, comme la distinction de l'islamisme, de e l'orientalisme t de l'asiatisme,tentée par lui dans des passagesrisqués. L'Islam prend consciencede lui-mêmeau contact du christianismeet l'influencede l'Occident a déterminéune sorte de renaissancemusulmane(p. 86-87) l'auteur croit à un panislamisme«conscient..etorganisé »t qui aurait son origine dans l'ouahhâbisme (p.53),et il prétend constater, non pas seulementun synchronisme approximatif, mais un lien réel entre des événementscomme la naissanceet le développementde la confrériedes Senoussia,l'apparition de nombreuxmahdiaen Algériependant la période de la conquêtefrançaise,le ouahhâbisme,la propagande de Djemâled Dîn el Afghâni,les intrigues d'Abdulhamtd, et même les révoltes du Yunnan chinois et du Turkestan oriental (chap. ri entier). Et, généralisant,c'est tout l'Orient qu'il oppose à l'Occident, qu'il personnifie, comme s'il était vraiment un être réel (p. 119-120,264). Il voit donc dans les différentes manifestations sociales qu'il énumère ainsi autre chose que la concomitance de faits reconnaissantdes causes analogues,et dans la formulequ'il en donne autre chosequ'une généralité. Sa penséeà cet égard reste indécise,bienqu'en maint endroitil se rapproche des vues familièresà l'école française, dont les travaux au surplus sociologique lui sont visiblement peu ou point connus. Mais il raisonne toujours comme s'il croyait à l'existence réelle d'une civilisation musulmane, d'une civilisation«orientale» – d'un ouahhâbisme,d'une orthodoxie, d'un mahdisme <– d'un panislamisme, d'un loyalisme indigène, d'un impérialisme européen. Ces représentations, ces Idées, si j'osais dire, se repoussent, interfèrent entre elles, se compénètrent,

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se subordonnent. Il y démêle, sans la déclarer fet peut-être sans l'apercevoir pleinement,une tendance à la « hiérarchie» et à la « participation », et c'est un spectacle saisissant pour un sociologuede voir commentun écrivain de sa sortearrive ainsià ordon. ner ses représentations à la suitede sa vasteet minu. tieuse enquête se peut-il que cet ordrene corresponde pas à une réalité t Sans doute, il arrive souvent qu'à notre avis M. L. St. s'est trompé dans ses estimations par exemple,il nous semble que l'influencedes Senous. sia en Afrique du Nord est décritesous l'influence des exagérations de Duveyrier (p. 55), ou qu'au contraire l'importance des doctrines relatives au khalifat est trop atténuée (p. 49), ou encore qu'il s'exprime en termes bien absolus quand il affirme avec un distingué écrivain français que « l'Islam ne reconnaît que nos frontières coloniales» (p. 81). Sans doute il y a encore un Islam unique, mais cette représentation unitaire n'est pas incompatible avec celle de la diversité des pays musulmans. Même, our autant qu'on lesconsidèredu point p de vue religieux,il y a une civilisationtunisienne, une civilisation algérienne et une civilisationmarocaine. Si les caractères en sont difficilesà définir, leur antagonisme n'est pas cependantmoinsévident et il vient encore de se manifesteravec force au cours de la crise tunisienne actuelle, par exemple.Quant à approfondir la nature des rapports de ces diverses notions collectives, c'est un des problèmes ardus que nous n'avons pas à aborder ici, mais sous cette réserve nouspouvons souscrirepresqueentièrementà la citation faite par M. L. St. « L'Islam est plus qu'une croyance, c'est un système social complet. il est devenu une unité organiqueconscientede soi » (p. 75). Demême l'auteur nous déclareavec un écrivain anglais « La civilisation (européenne)est un tout; je doute qu'une nation puissetrier et choisir; par exemple que l'Orient puisse dire « Nous pren« drons il l'Occident ses cuirassés, ses usines, sa « médecine; mais nous ne lui sa conprendrons « fusion sociale,sa hâte, sa laideur,etc. pas » (p. 264).

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C'est marquer nettement la réalité résistante et contraignante d'une civilisation, mais c'est aussi nier d'une façon trop absoluesa plasticité et sa pénétrabilité. C'est ainsi qu'il nous paraît évident que l'Islam indien, par exemple,est d'un caractère plus simple, plus ardent, plus violent, plus fanatique pour tout dire quel'Islam égyptien l'Islam tunisien(p.81-82). ou chacunde cesderniersun élément Il y a de plus dans nationalistequi manque danslepremier,et la « renaissance musulmane» se manifeste bien différemment ici et là l'Islam indien en est encore à la phase purement religieuse.Ainsi s'explique l'acharnement que mirent dans ces derniers temps les musulmans indiens à demander la restauration du khalifat, institution répudiée par les Turcs et jugée désuète par les Egyptiens et même les Tunisiens. D'autre part, on doit distinguer aussi entre les conceptionsspécialementantieuropéennesde beaucoupde groupesmusulmanset la simplexénophobie, la haine de l'étranger, ce que M. L. St. appelle « la haine réactionnaire de l'esprit même de la civilisationeuropéenne » (p. 88), simple manifestation du misonéisme,ou horreur de la nouveauté, communeà tous peuples dits « primitifs » et que nous pouvons retrouver facilementcheznous-mêmes Européens (p. 106-109).II n'y a là rien qui soit spécialementcaractéristique du musulman, ni même de « l'oriental ». Que la domination de l'Occident sur un pays musulman ou oriental ait « la fragilité de la domination d'une caste étrangère (p. 117), que les peuples musulmansaient la haine de la politique occidentaled'annexion,deconquête,de mandat, de la « Realpolitik» (p. 117-118), la poussée impéque rialiste qui a accompagnéla guerre et suivi le traité de Versaillesles ait exaspérés (p. 120, 198, 302), tout cela n'a rien de très spécifiquementmusulman. Ce manque de précision dans la spécification des caractères de la civilisation musulmane apparaît tout le long de l'ouvrage. Les passagesdans lesquels l'auteur invoque la notion si discutée de la « race » ne sont pas non plus pour éclaircir beaucoup le

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sujet. M. L. St. est un partisan de l'influence du milieu et de l'hérédité, de la race et* du climat (p. 16) sur l'évolution des sociétés et il esquisse une théorie de la « rase quelque part (p. 114-11.5) rune » et du « monde brun » qui comprendrait la plupart des peuples du Proche et du Moyen Orient et qui appelle à notre avis les plus sérieuses réserves.Beaucoup plus nette est la distinction dans les mouvementsnationalistes d'une phase « raciale» le pantouranisme, le panarabisme, par exemple (p. 174 sq.). Mais, pour apprécier sainement des mouvements d'idées de cet ordre, il faut ajouter que, nés dans les milieux orientaux d'instruction récente, ils ne paraissent pas avoirencore de profondeur ni de consistance en fait, la jeune nation turque a rapidement abandonné les rêvesdu pantouranisme, qui ne sont guère vraiment sortis de la littérature et du journalisme. Les faits d'autre part n'ont pas montre jusqu'ici que le panarabisme dût avoir un avenir plus réel. Il nous semble que l'époque est passée où un panislamisme cohérent pouvait encore réunir et cimenter le monde musulman la guerre en Orient et les événements qui l'ont suivie ont, à notre avis, marqué le recul de l'idée panislamique et sonnéle glas de l'Empire strictement musulman. Les Orientalistes qui se plaisent à insister sur le côté unitaire de la civilisationmusulmane sans tenir un compte suffisant des nationalismes musulmans particuliers sont peut-être victimes d'une sorte de préjugé auquel sont naturellement sujets les spécialistesde tout ordre les exemplesexistent d'hommes politiques auxquels un préjugé « arabisant » ou « islamisant »fit perdre le sensdesréalitésen cette matière. Ce que l'on a appelé le « panislamismeéconomique » (p. 83-85) est peut-être une conception élaborée en partie sous ces influences elle consiste à dénoncer l'emprunt que l'Islam ferait à la civilisation occidentale des institutions et des techniques commercialeset industrielles, pour s'en servir aux fins de balancer l'emprise économique européenne sur des territoires musulmans. Ainsi, pour prendre

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un exempleconcret (iln'y en a pas assezdans le livre que nous étudions), le rachat des terres par les indigènesalgériens,qui causa naguère beaucoup d'émotion, est bien une manifestation de panislamisme économiquepuisqu'elle signifie, suivant les termes mêmesde l'auteur, une évictiondu capital occidental. Ou encorela lutte quotidienne de la Turquie contre les solliciteursde concessions, lutte pour Mossoul la et le pétrole,sont égalementdu panislamismeéconomique. Mais qui ne voit que le mot panislamisme est évidemmentici détourné de son sens véritable et qu'une religionqui n'emploie plus pour s'étendre ouse maintenirque des moyenséconomiques menace de perdre tout caractèrereligieux? Et les faits nous montrent bien que les groupes que l'économieoccidentalea le plus pénétréssont ceux où la religionest devenuele moinsintolérante.Le développementdes techniqueseuropéennessignifie en effet la prépondérancedes élémentsmatérielset par conséquentloL caux,d'où le nationalisme. a contradictionest manifeste entre les passages où M. L. St. parle du panislamismeéconomiqueet celui que nous avons noté plus haut sur la cohésiondu bloc de la civilisation musulmane(p. 264). Cette évolution, qu'il appelle l'occidentalisation, M.L. St. l'a étudiée spécialementdans un chapitre intéressant; sa rapidité l'a frappé et avec raison « d'une génération à l'autre, dit-il, il y a un abîme intellectuel et spirituel infranchissable » (p. 90). Il a noté aussi la formationdes élites européanisées, le désordre de leurs conceptions sociales, la production de nombreux déclassés, sous-produits inévitables de l'européanisation (p. 91.92, p. 42-43), la réaction de l'individualisme musulman contre le réglementarismeeuropéen, sa répugnance pour l'ordre et l'égalité tels que nous les concevons Maisn'a-t-il pas noté aussi la formation (p. 106.109). de nouveaux types d'hommes d'affaires, banquiers et industriels musulmans (p. 84.85, p. 247 inf.), ceux-làmêmesà qui il impute le « panislamismeéconomique »? On dirait que M. L. St. se laisse tour à tour porter par ses documentset ainsi il semble
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parfois subir davantage l'influence de ses sources que les dominer c'est ainsi que, cédant à la magie du style de M. Louis Bertrand, il lui arrive de se prendre au mirage du Mirage de l'Orient (p. 107108) si peu tendre à l'Islam, tandis qu'ailleurs il se laissealler aux jugementsplus indulgentsde M.Ismaïl Hamet (p. 42)sur la tiédeur religieusedes musulmans de l'Afrique du Nord. Que la solidarité des musulmans soit plus grande à notre époqueque celle des chrétiens, tout le monde le lui accordera, mais il se trompe peut-être lorsqu'il attribue au pèlerinage à la Mecque une puissante influencesur le monde musulman l'opinion que M. Gaudefroy-Demombynes exprime dans l'ouvrage dont nous rendons compte ci-aprèsest, à notre avis, beaucoupplus près de la vérité. Le chapitre de M. L. St. sur le nationalisme est le point culminant de son ouvrage, mais il faut avouer qu'il est un peu décevant les considérations préliminaires sur l'Etat et la nation sont bien confuses et la définition d'après laquelle le nationalisme « est le sentiment qu on est lié ensemble en tant que nation ressemble à une tautologie (p. 144145). Les considérationsqui suivent sur la race et la nation n'apportent pas plus de clarté. Enfin la rationaliste (p. 183conceptiond'un « panislamisme 185) reste pour nous, en dépit des efforts de l'auteur, une pure contradictioin terminis,à moins de détourner les mots de leur sens courant. Que les revendications des peuples nationalistes de l'Islam en réveillent de semblableschez leursvoisins,que les nationalismes se ressemblent dans la mesure où se ressemblentnécessairementdes mouvementsd'indépendance, qu'ils admettent des sentimentsde confraternité religieuse, tout cela n'empêche pas qu'ils ont leur originalité et qu'ils ne tendent nullement à se confondre.Les faits le crient tous les jours. Turcs, Egyptiens, Syriens,par exemple,suiventchacun leur voie propre. Et, quant à l'Afrique du Nord, lorsque l'auteur avance que le but des nationalistes « n'est pas tant la création de nations distinctes que celle d'une plus vaste unité nord-africaine, panislamisto

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peut-être », il méconnaît complètement les réalités. Là apparaît avec évidence le danger de pareilles études, lorsqu'elles ne sont pas appuyées sur une expériencevécue. L'auteur ne pouvait traiter du nationalisme sans poser la question de savoir si les peuples musulmans sont capables de se gouverner seuls (p. 131 Il rapporte d une façon intéressante les diversessq.). opinions qui ont été émisesà ce sujet, et ne conclut pas, mais il expose avec plus de détails les opinions qui sont négatives. C'est à un auteur algérien qu'il emprunte la formulede ce qu'on appelle le « gouver. nement paternel » (p. 133). Il insiste beaucoup sur le danger qu'il y aurait à livrer des peuples musulmansà des dominations nationales. Mais son exposé se rapporte principalement à l'Inde (p. 134 sq.) or, d'après lur-mêmc, l'Inde n'est pas encore véritablement nationaliste, comme il nous l'expose au début d'un intéressant chapitre « L'Inde n'a ni réalisé son unité nationale, ni donné naissance à dos nationalités » (p. 214-215). M. L. St. suspend donc son jugement sur la capacité d'un peuple musulman (ou même oriental) à se gouverner. Il n'est que juste d'ajouter que son livre a paru en anglais en 1921, avant les événements de Turquie et les dernièresmanifestations égyptiennes. D'autre part, l'auteur tente, avec beaucoup de circonspection,la justification de l'impérialisme européen par ses résultats et par l'impossibilité de l'éviter. C'est le point de vue de la doctrine coloniale moderne, qui n'a guère varié au fond depuis le fameux mot de Montesquieu sur la dette que la conquête impose au vainqueur envers le vaincu. Mais, d'autre part, il avoue que cet habile proconsul que fut lord Cromera gouverné vingt-cinq ans l'Egypte, l'a tirée d'une banqueroute sans issue, mais n'a pas empêchéle développementdu nationalisme égyptien (p. 161). Et, sans insister davantage sur les notions du équivoques « nationalisme panislamique»ou du«panislamisme économique , notre auteur semble bien » convenirqu'il est inévitable que des nationalismes se constituent chez les peuples musulmans (p. 143).

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Maisles nationalismesmusulmansne se développeront pas comme se sont développés les nationalismeseuropéensà partir du xvie siècle leur évolution risque d'être troublée par la redoutable apparition du bolchévisme russe produit du contact d'une élite avancée sur une masse attardée, le bolchévisme,né dans un pays où l'Etat était beaucoup trop en avancesur la nation, va précisémentrencontrer dans les jeunes nationalismesnaissant de l'Islam un terrain propice à son développement suivant l'excellenteformule de l'auteur, il va, par des moyens méthodiques, tenter d'organiser l'agitation nationaliste, encore diffuse, pour des buts définis (p. 299). Et l'auteur note encore que, par malheur, 1Orient est très semblable à la Russie « même ignoranceprofondedes masses,mêmeabsence d'une classemoyenne vaste et puissante, même tradition de despotisme, même assentiment populaire à la règle de minorités audacieuses (p. 314) ». Tout cela est fortbien vu, et une simplecomparaisonde l'Algérie et de la Tunisie dans leur état politique actuel permettra,à chaque lecteur qui est tant soit peu au courant de ces questions, de vérifier la justesse de ce diagnostic. effet, aux élitesnationalistes,lebolEn chévismepromet la destruction de la civilisation capitalistede l'Occident et l'attrait de son régionalismeindépendant aux massespaysannes, despartages agraires aux dépens de la propriété des Européens et des grands chefsindigènes aux prolétariats naissants dont M. L. St. signale l'effervescence (p. 298], la propriété de l'usine et la confiscationdes riches. Maiscependant les partis nationalistes n'ont pas tardé à s'apercevoir que « celui qui soupe avec le diable a besoin d'une longuecuiller».En Orientnotamment, l'exemple du Turkestan et de l'Adzerbeïdjan, où les classes socialesparmi lesquellesse recrutaient les nationalistes sont complètement écraséesdepuis la soviétisation, a éclairé les Etats comme la Turquie et l'Afghanistan sur les périls du bolchévisme ne signifiepour eux que leretour qui à une affreusebarbarie. Telle est la conclusiondu

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livre (p, 315); la lecture de ce dernier chapitre est extrêmement suggestive pour tout lecteur attentif et spécialement pour tout homme d'Etat qui réfléchit sur la conduite à tenir en présencedes mouvements politiques-agitant actuellement les sociétés musulmanes. Nous avons cru intéressant de nous étendre sur le livre de M. L. St. quellesque soient se? insuffisanceset ses lacunes, il embrasse,en ce qui concerne les sociétésmusulmanes,tousles problèmes politiques de l'heure et en constitueactuellementle plus facile exposé. Son intérêt, même pour la pure sociologie,est évident. E.D. Massignon (Louis). – AnnuaireduMonde usulman, m social t économique. Première e statistique, istorique, h – – Paris, Leroux, 1924, iï-356 année (1923). p. in-80. Cet annuaire ne répond pas tout à fait à la conception courante que l'on se fait de ce genre d'ouvrage c'est ce que préciseson sous-titre.Il renferme peu de renseignementsadministratifs et personnels, mais d'autre part, on y trouve un nombreimmense de renseignements scientifiques et de notices historiques et ethnographiques il présente donc, de notre point de vue strictement scientifique,un très grand intérêt. Il n'en présente pas moins pour les musulmanseux-mêmes il révélera,sansaucun doute, à beaucoup d'entre eux l'étendue, l'importance et le détail des groupes humains formés par leurs et coreligionnaires contribuera à renforcerla cohésion de la « grande famille musulmane dont parle la préface de M. A. Le Châtelièr. Après d'utiles notions sur le calendriermusulman, M. L. Massignonnous offre une « chronologie l'orde ganisation du travail et des recherches scientifiques» dans l'Islam, qui comprend les principales dates de l'histoire des sociétés mystiques, de l'histoire de la propagande musulmane, de l'histoire de la science, et les grandes dates littéraireset artistiques. On ne dégage pas facilement les grandes lignes de

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cette énumération,mais on devine que l'auteur a l'intention do les mettre en évidencedans un travail ultérieur. Il est impossibled'analyser ici les notices subs. tantielles que donne l'auteur sur chaque pays musulman avec une diligence qu'on ne peut trop louer. JJ serait vain de rechercherles inexactitudes qui ont pu se glisser au cours d'un labeur aussi considérable.Je feraiseulement quelquesremarques, en me défendant do toute intention le Malek na pas signé le traité du critiqueet p. 43, Hedjaz n'est pas membrede la Sociétédes Nations; maisl'auteur ne pouvait pas deviner se ferait proclamer khalife en 1924 p. 89, qu'il information suivante ne nous paraît pas exacte, au moins sous la formedans laquelle elle est donnée « l'unité de direction admi. nistrative (de l'Afrique du décidée à Paris, me paratt entrer en voie de Nord), réalisation, grâce à une conférencenord-africaine périodique se tenant à Alger entre les trois grands chefs responsables de l'exécutif Il nous ne croyons pas qu'une telle décision ait été prise par les gouvernements se sont qui récemment succédésau pouvoir p. 95, le « code Morand»n'estpas unesimple compilation non seulement il codifie,mais encore il modifie il n'a jamais été promulguéet n'a point force de p.109, il a pas de protectoratespagnolau loi maisseuny Maroc, lement une « zone d'influence espagnole » p. 101. 102, la partie relative à la Tunisie est l'exemple d'un des chapitres de l'Annuaire renfermant de nombreuses petites inexactitudes dans les renseignements administratifs il sera facile de les faire disparaître dans le prochain volume l'ouvrage gagnerait beaucoup si les renseignements qui ont un caractère personnelou temporaire étaient à part au lieu d'être inclus dans des noticesgroupés générales, de façonà pouvoirêtre revisésplus facilement• il serait souvent aussi très utile les sources par exempleen Tunisie, 60 d'indiquerdilpour 100 mais d'après quel document lettrés, ? p. M. L. Massignon prend position dans les 150, tions de conflit de religionssoulevées M. quespar Brévié; i

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il pense que les noirs polythéistes ne peuvent être « sérieusement opposés à l'unité réelle et efficiente de l'Islam ». Il signale d'autre part le danger que créerait la pénétration du panafricanismedes nègres d'Amérique à travers le Liberiaet les autres enclaves côtières, et qui menacerait de transformer les animistes paisibles d'aujourd'hui en anarchistes chrétiens bien plus xénophobesque les musulmans ne p. 168,il pense au surplus que l' Islam recule nullement devant le polythéisme, malgré les « sévérités administratives »la p. 181 contient un petit résumé intéressant de la politique anglaise en Nigeria, politique culturelle progressiste évitant de renforcerles cultes animistes, s'appuyant volontiers sur l'élément musulman, se montrant moins sympathique au christianisme qui serait générateur d'explosions mystiques et de sectes intolérantes p. 316,une note très utile sur le Kurdistan p. 325-326,une note sur le spirituel et le temporel dans l'Islam, et sur la question du khalifat. On lira encore avec intérêt des indications sur la politique anglaise dite « de bascule aux Indes, sur la politique islamophile en Indonésie, sur l' « énigmatique Islam chinois », etc. On ne doit pas nécessairement inférer de la massede renseignementsrassemblés par M. L. Massignonque le monde musulman présente une cohésion redoutable ni oublier qu'il s'y forme un certain nombre de nationalismes qui lui enlèvent pour autant de son homogénéité.Sous cette réserveindispensable,l'Annuaire de l'Islam est appelé à prendre place sur la table de travail de tous ceux qui ont à étudier les pays musulmans. E. D. BRÉVIÉ Islamismecontre « naturisme» au (J.). Soudan français. Essai de psychologie politique coloniale. – Paris, Leroux, 1923, xvi-320 p. in-8°. « L'Afrique occidentale est un champ clos où la civilisation arabe à l'influence française dispute douzaine la conquête morale d une de millions de

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naturistes. » Ainsi s'exprime l'auteur de ce livre (p. 292)et le but de son travail est de montrer l'impuissance de la civilisation musulmane à absorber la civilisation nigritienne. M. Maurice Delafosse a écrit pour le livre de M. Brévié une préface dans laquelleil exposeque pour lui, commepour l'auteur, les noirssont rebellesà l'islamismeet n'y peuvent être amenés que par la contrainte et seulement dans le temps que celle-ci s'exerce (p. xi). La Nigritie est donc un terrain de choix pour l'étude du conflit de ces deux civilisations, et l'intérêt d'un tel sujet est encore accru par la proximité d'un pays où l'Islam a définitivementvaincu et assimiléla vieille civilisation des Berbères, qui, pour autant que nous le pouvons conjecturer, se rapprochait de celle des sociétésnègres à régime patriarcal. M. Bréviéest sévère pour 1 Islam « cevent desséchant, venu du Sahara brûlant, a soufflédix siècles sur le Soudan, sans tarir les sources de l'inspiration religieuse locale » (p. 175). Il estime que l'Islam n'a « qu'une morale très rudimentaire» et que « l'esprit publicy est étroit, sectaireet naturellement porté versle fanatisme(p. 195). Maisl'intoléranceest peutêtre essentielleà toute religion. A son avis l'Islam est avant tout une religion de nomades, ses institutions s'expliqueraient par la nécessité des migrations (p. 145), L'école historique a tellement abusé autrefois, et avec si peu de succès, des explications par le nomadisme que, sans en nier absolument la valeur, on est indmt par elles en méfiance l'auteur de ces lignes a vécu chez les indigènes nomades et chez les sédentairesde l'Afrique du Nord, et n'a jamais aperçu rien de fondamentalement différent dans leur manière de concevoir la -religion. Le « naturiste » de M. Brévié serait « voué à la vie sédentaire par sa religion même » (p. 146]j mais chez maint peuple nomadeles institutions religieuses ne sont pas essentiellementdifférentesde celles que nous trouvons chez les Soudanais. Loin de nous, au surplus, la pensée de contester l'immense différence qui sépare les religionssoudanaisesde la religion musulmane, ni leur cohésion respective, ni

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par conséquent les difficultésqui s'opposent à leur f interpénétration. Celles-ciorment le fond d'un long chapitre sur « l'imperméabilitéreligieusedes races » (p. 115 sq.), qui n'est pas exempt de quelque confusion. Si l'auteur veut par là exprimer la solidité des conceptions religieusescollectives, leur persistance, leur pouvoirde contrainte, il est dans la pure tradition sociologique mais de là à nier l'universalité possibledesrehgions,sans autre argument qu'une citation tronquée et mal entenduede Spinoza(p. 125), il y a loin. Nous voyonstous les jours une institution se substituer à une autre, par exemple le parlementarisme au khalifat,d'un seul coup, commela «variation brusque » d'une espèce en biologie la vérité est qu'il y a une « imperméabilitérelative des religions qui n'exclut pas les facultés d'universalisation, que possèdentà un haut degré quelques-unesd'entre elles. L'auteur le reconnaît lui-même implicitement dans d'autres passages(p. 296 par ex.). A ce chapitre favori de l'auteur, nous préférons de beaucoup ceux où il nous expose, d'après les faits a o^u'il observés lui-même,le détail des conflits entre 1 Islam et la religion soudanaise. Il nous montre par l'histoire commentla religionde Mahometn'a pu s'établir que par la conquête (p. 166-168), comment, au Soudan, les musulmansprirent l'offensiveautant pour s'approvisionner d'esclaves que par zèle religieux (p. 229), comment le marabout put se substituer aux sorciers(p. 149),comment le « naturisme » réagit souvent par une contre-propagande (p. 170), comment l'islamisme ne put entamer le régime familial et successoral(p. 219, 221). Dans tous les milieux ruraux, même chez les Foulbé ou Peuhls, qui reçurent plus profondément que d'autres l'empreinte musulmane,la religion musulmanea décliné ne laissant derrièreelle, dans toute la forcedu terme, qu'un véritable paganisme naturiste»(p. 171,174.). « C'est par ce vocablede « naturiste » queM. Brévié désigne la religionou les religions nigritiennes. La définitionen est desplus imprécises « C'estla période de gestation des civilisations humaines » (p. 7). L'auteur, d'autre part, rappelle lui-même expressé-

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ment le célèbre« état de nature » du xviii0 siècle et va presque jusqu'à se prévaloir de cette conception. à 11croit, avecAI. Delafosse, un individualisme primitif (p. xi, 6, cf. p. 50, 57) pour lui « l'instinct socialest un instinct secondde l'humanité (p. 58) il croit que la famille est la « base naturelle de la société», ce qui cadre assezmal avec son exposé du totémisme(p. Le 66sq,}. primitif pour lui est naturel. lement insociable, 1 évolution noirs va de l'indides vidualismepurà la solidarité(cf.63, n. 1). Nous avons à peine besoinde faire remarquer combientoutes ces vues s'accordent peu avec celle de l'école à laquelle nous nous rattachons ici. M.Bréviéen effet se donne lui-même comme un disciple de M. Lévy-Brûbl mais il se trouve précisémentqu'il emprunte surtout au savant sociologuesa théorie connue de la mentalité prélogique, sur laquelle, on le sait, l'École est divisée.Il fait grand usageausside l'ancien animisme tylorien, des théories frazériennesrelatives à l'action du semblable sur le semblable,des vues plus ration nalistes de M. Salomon Reinach, et nous donne une théorie éclectiquede la magie(p. 24). Toute cette partie du livre donne l'impression d'un effort rare chez les travailleurs isoléspour se mettre au courant des hypothèses variées et successivesde la science. Mais il arrive finalementque, dans ces chapitres, il semblemoins avoir induit ses opinions des faits qu'il a observés qu'avoir adapté un choix de ceux-ciaux hypothèses deux méthodesde travail qui, en principe, ne s'excluent nullementet qui, bien conduites, peuvent même se compléter. Pour en revenir aux documents proprement dits que nous livre l'expérience soudanaise de M. Brévxé, les pratiques de l'Islam lui ont paru, chez les populations musulmanes de ces contrées, fort mal observées par leurs adeptes le jeûne est souvent t éludé (p. 191),le pèlerinagecollectif est abandonné l'auteur donne des détailssurle pèlerinageindividuel, et ses appréciations sont à comparer avec cellesde M. Gaudefroy-Demombynesvoir ci-dessous) la guerre sainte donne à l'auteur 1 occasion s'étendre de sur le « fanatisme » de l'Islam, « chancre brûlant et

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rongeurqui aurait gagné le vieux monde tout entier si la puissancede ses armes l'eût permis » là l'auteur ne semble vraiment plus (p. 196)5 équitable, non plus que lorsqu'il reproche aux nègres musulman/omne pas comprendre le texte de leurs prières (p. 180).L'aumône, si honorée dans la religion de Mahomet,a, selon M. Brévié, engendré « la plaie socialedu paupérisme » et de la mendicité La conclusionest que l'Islam soudanais, « (p. 189). pastiche grossier, ague ébauche des institutions religieuses v de l'Afriquedu Nord », ne peut se soutenir, faute d'une armature politique solide (p. 201). d Cependant, ans d'autres passages,l'auteur reconnaît que le fanatisme musulman apparaît souvent au Soudan(p. 183), et je note ici en passant que l'insolente intolérance du nègre est très fréquente dans l'Afriquedu Nord, spécialement au Maroc où elle est presque classique. Un passage intéressant est celui où il nous décrit le « changement brusque » dansl'attitude et dans le caractère du nouveau converti à l'Islam (p. 181, cf. p. 185).Enfin il convient ailleursque « le naturiste qui abandonne son milieu jsocial)devient tôt ou tard un adepte de l'Islam » (p. 223)et que la haine des naturistes pour les musulmans s'est beaucoup atténuée depuis que ceux-ci ne peuvent plus abuser de notre faveur pour les molester 234). Bien plus il donneles plus intéres(p. sants détailssur la propagande actuelle des Dioulas, i colporteursndigènes, qui sont actuellementles plus actifs agents de l'islamisation, auxquels il faut joindre les porteurs et les conducteurs de bêtes les Dioulasconstituent dans les villes une aristocratie noire,qui méprise les fétichistes, dont « beaucoup tendent à devenir musulmans pour échapper à la présomption d'infériorité qui, de plus en plus, s attacheà leur condition » (p. 225). Cela atténue sensiblementa thèse précitée de l'auteur sur l'iml d'une islamisation pacifique. possibilité Les confréries musulmanes prennent au Soudan une physionomiespéciale « on à tel ou tel ordre mystique par raison appartient On naît de race. lidjani quand on est toucouleur et kadri quand on

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est peuhl » (p. 205). Dans ces conditionsles ordres religieuxne sont pas véritablement organisés,mais M.Brévié pense qu'ils pourraient s'organiser,et cela sous l'influence de la « propension très marquée qu'ont les noirs fétichistes à constituer aussi des associationsmystiques (p. 208-209).L'auteur fait allusion aux societés secrètes bien connues chez tous les peuplesà caractères primitifs. Il y voit une des« réalités solides,permanentes de la société indi. gène », et pense que c'est à tort que notre adminis. tration a négligédo s'appuyer sur leurs chefs (p. 239. 241).Cependant,il constate d'autre part que, dans les cas où le « naturisme » a réagi contre 1 Islam et reconquisson ancien empire, ce retour ne comporte pas la reconstitution des anciennes sociétés mys. tiques (p. 173).Or, c'est là une restrictionfort importante l'Islam désagrège donc en réalité profonde. ment les sociétésnoires. L'auteur nous dit bien que les interdictions primitives persistent, mais il est bien évident quelles ne persistent que comme survivances isolées,comme chez tous les peuples, et non commepratiques intégrées dans une institution fondamentale chez les sociétés nègres. Les retoursau « naturisme » signalés sont doncpas de ne véritables retours l'évolution du naturisme à l'islam n'est pas entièrement réversible, et, dans les cassi intéressantsde « régression l'Islam » que l'au. de teur étudie (p. 174, 175, 270, 277, 291.), l'Islam en disparaissantne laisse pas la religion mgritienne telle qu'il l'avait trouvée. Car non seulement il n'y a pas au Soudan de progressionrégulièrede l'Islam (p. 170), non seule. ment P Islam noir ne rappelle que de loin celui de l'Afrique du Nord (p. 226), mais de plus l'Islam d'unefaçongénérale Soudanrecule:ilreculedepuis au que le clergé musulmana été profondément atteint par la disparition des grands commandementsindigènes,dont lestitulaires protégeaient les marabouts et que nous avons morcelés (p. 209, 237) il recule devant l'abolition de l'esclavage effectuéeen quelques années par l'administration la libération des captifs détruisit l'aristocratie musulmane et dis.

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sipa « l'atmosphère de bigoterie étroite et de piété formaliste» oùse complaisaient« ces rêveursdu ciel sur la terre » (p. 244-246) il recule devant le déclin manifeste des écoles musulmanes attesté par des statistiques éloquentes (p. 215) il recule enfin devant la réforme judiciaire qui, en dépossédant partiellementles cadis, garantissait aux indigènesle maintiende leurs coutumes (p. 253). On sait en effet que les premiers administrateurs du Sénégalet du Soudan, Faidherbe en tête, se bornèrent à imiter les procédés algériens et considérèrent les religions nigritiennes avec mépris. Ils imposèrentdonc aux nègres les cadis commejuges. Maisles progrès de l'ethnographie,une connaissance plusexacte des religionsprimitives devaient amener une réaction qui prit un caractère définitifsous le gouvernement de Clozel, lorsque des instructions furent,en 1911, rédigéespar M.Brévié lui-même,qui avaient pour but de laisser les musulmans et les fétichistes libres « d'évoluer dans leur milieu sans opprimer les indigènes de croyances différentes. » et de restaurer les vieillesinstitutions de cesderniers en reconnaissant leur statut juridique. Le résultat de l'application de ces instructions, dont l'auteur donne un résumé (p. 257-260),fut de « libérer le naturisme de la contamination islamique» et ruina l'opinion,généralementadmise alors parmi les colonisateurs, « que le fétichisme devait s'effacer lentement, dans l'Afrique noire, devant l'Islam envahissant » (p. 362). Les institutions nigritiennes, ainsi protégées, n'étaient cependant pas entièrement libérées en face d'ellesse dressait la civilisationdescolonisateurs et, quelle que fût leur sollicitude, elle ne pouvait allerjusqu'à abolir l'influencede leur propre culture. Comment, si cela avait été possible, eût évolué la civilisation soudanaise? M. Brévié répond sans hésiter « vers une simplification des formes religieuses et probablement vers l'unification de la multiplicité du pouvoir mystique. Déjà les Mossi et les Habbé de la falaise de Bandiagarasont entrés dans la voie de cette concentration religieuse et

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conçoivent un pouvoir suprême. Ce sont là des amorcesdo religionnationale. » (p. 295). Mais ce mouvement n'aura été vraisemblablement qu'esquissé. L'école française, l'école laïque, où « les instituteurs français s'assurent des succès éclatants », a totalement supplanté l'école musul. mane, et l'institution même des médersas, à l'instar de celles de l'Algérie, n'a pu enrayer la décadence de l'enseignement musulman. Elles subiraient, au Soudan,le sort de toutes lesinstitutionsmusulmanes, « et péricliteraientrapidement si ellesétaient réduites à leurs propres moyens » (p. 251). L'auteur en combat vivement la création il n'est guère plus enthousiaste de la mission chrétienne, dont il affirme l'insuccès (p. 298), sous une réserve importante cependant « il se pourrait, dit-il, que la propagande évangéliqueen Afrique prenne un essor nouveau » à la suite du régime institué pour les missionspar le protocole de Saint-Germain-en-Laye (art. 11), qui donne aux missionnaires le droit de circuler et de résider pour leur œuvre religieuse. Mais les espérancesde l'auteur sont, je n'ose dire plus hautes, je dirai seulement différentes. Il pense en effet qu'il faut éviter au Soudan « cette maladie de jeunesse qu'est pour tout organisme social la phase religieuse» (p. 299). Avouonsque « maladie » est un peu hardi et qu'il est difficilede faire passer pour maladive, c'est-à-dire pour anormale, une étape aussirégulièrementobservéedansl'humanité. «Quand nous lui aurons fait brûler cette étape, ajoute M.Brévié, le naturisme aura distancé l'Islam de très loin et il sera bien près d'accéder au niveau des civilisationspositivesoccidentales (id.). Unetelle entreprisepeut-elleêtre tentée ? C'estaux faits à répondre or, il semble bien qu'ils aient déjà répondu, car l'on a des exemples,à Paris même, de Soudanais qui ont adopté nos mœurs et nos usages, sans adopter de religion européenne. et sans passer même par les lentestransitions que veut leur imposernotre auteur, qui esquisse tout un programme d'éducation positiviste. Des rites et des mythes naturistes nos instituteurs dégageraientles conceptsmorauxet civiques

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qu'ils contiennent. De la religion du foyer, ils tireraient des exemples vertu familiale,d'attachede ment à la patrie, de respect aux vieillards. du totémisme l'idée d'entr'aide et de solidarité des confréries secrètes celle d'obéissance aux lois, de discipline acceptée, de sacrifice consenti. et il dresse tout un programme d'enseignement« individuel et collectif» (p. 301 sq.). Il est certain que, prise dans le tourbillon occidental, l'évolution des noirs subira de terribles raccourcis je n'ose, en ce qui me concerne,porter un jugement dansces matièressi difficiles t je crois e que l'avenir seul, dans le développementdes faits, nous dévoilera les voies où marcheront les Noirs. Mais le problème posé est captivant et troublant. E. D. Casser (J.). Lerôlesocialdela France l'Afrique dans du Nord. Paris, Crès, 1924, 270 p. in-12. A première lecture, le titre de ce livre ne semble pas répondre à son contenu il a pour objet en effet l'étude des conflits successifsde la France avec le monde marocain,le monde saharien, le mondetunisien, c'est-à-dire l'histoire de l'inévitable engrenage dans lequela été peu à peu broyée l'indépendance des peuplesdu nord de l'Afrique,du fait seul de la conquête d'Alger en 1830. Si ce fait initial reconnaît des causes pour ainsi dire accidentelles, tout l'ultérieur développementde l'hégémoniefrançaisedans la Berbéries ensuit comme automatiquement, par le seul jeu des forces socialesmises en présence je veux dire une organisationoccidentale à caractère territorial d'une part et de l'autre des organisationsplusprimitivesissuesà lafoisdu régime africain avec patriarcat et du régime oriental des empires, toutes ayant un caractère avant tout ethnique. Entre ces deux termes pas de commune mesure en particulier le contact pacifiqueimpossible parce que la frontière n'est pas conçue de la même façon par les deux voisins. Pour les uns, il s'agit avant tout d'annexer à la souverainetédes

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groupes humains, des « tribus » pour l'autre il faut tracer sur le sol une limite qui déterminera le statut des habitants de part et d'autre. Ces vues que nous avons déjà eu jadis l'occasion d'exposer ailleurs ne sont pas d'une manière explicite le thème de l'ouvrage de M. Gasser, mais-cet ouvrage les illustre. L'auteur expose, en effet, avec une documentation solide et une parfaite possession de son sujet, l'histoire diplomatique des relations de l'Algérie avec le Maroc (p. 33, 65, 141-227), l'histoire de nos occupations sahariennes (p. 9-19, 123-141),l'histoire de notre intervention en Tunisie (p. 87-103). On y voit comment le gouvernement français a glisséirrésistiblement, et le plus souvent contre sa volonté, vers une série d'efforts d'expansion, à cause de la nécessité de régler des conflits causésen grande partie par la différencedes conceptions des deux sociétés française et arabo-berbère. Car ces conflits de frontière ont leur source dans l'activité même de civilisations tellement différentes que, pratiquement, l'on peut aller jusqu'à dire, pour employerun terme emprunté aux mathématiques, que leurs institutions sont presque incommensurables entre elles. C'esten ce sens que par l'ingénieux détour d'un récit de l'histoire extérieure de l'Algérie, l'auteur soulève en réalité, s'il ne l'aborde pas de front, tout le problème si complexe, si touffu, de la coexistence de deux organisations sociales, la nôtre et celle des indigènes, dans l'Algérie car les sociétés tunisiennes et marocaines sont chacune suffisamment originales pour poser les mêmes problèmes d'autre façon. Ainsi se trouvent justifiés le titre et l'intérêt du livre de M. Gasser. E. D. Radhakumud MooKORJt. andThought –Men InAndentlndia. Londres, Macmillan, in-8°. 1923, – Haushopeb(K.). Japanunddie Japaner. Berlin-Leipzig, 1924. Teubner, – Satomi(Kiahio). Japattese MHzattotl. Londres, C Kegan Paul,1924,xv-230 . p

ANALYSES. –

RACE ET SOCIÉTÉ

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MabvinF.S.).– Sciencend Civillzatioi». a ( Ésiay*.– ser. a6, 1924, p,k-8°. Oxford, n Press, nity Uni ersity v U 350 Kallen (H.M.).- Cufturenddemocracy a IntheUnited i Studiean thegrouppsychologythe American States; i of peuples. New York,Liveright, 247p.in-8°. 1924, Wilus (W.M.). Thestory modem – oî Witha preliprogress; a ofearlier (rev, progress ed.). (Allyn ndBacon minar survey ser.of ech.hist.).Boston, 716 Allynand Bacon, p. in-12. Fhanke – China alsKultumacht. Zeit8chri/t derDeut(0.). schen 1923 Morgenliindischen Geselhchajt, (N.F. Il), p. 1-81. VI. – RACEET Société

Par MM. C. BOUCLÉ et M. MAUSS

SCHWALBE Fischer (E.) et R. GnAEB.Nicn, (G.), M. Hoernes, Th. MOLLISON,Ploetz. – AnthroA. pologle.(Kultur der Gegenwart,III, V). Leipet Berlin, Teubner, 1923, vni-684p. gr. in-8°. zig M. S. est mort avant que l'œuvre dont il avait eul'idée fût accomplie.M. Hoemes est mort aussi. Ona avec raison publié leurs manuscritsde 1914et de1916sans altération des noteslesmettent à jour. M.Fischer et Mollisonse sont chargésde tout ce qui concernel'Anthropologie somatologiqued'observa* tion.Et quoique ce sujet ne soit m de notre compétenceni de notre ressort ici, nous signalerons cette partie excellente et en particulier le chapitre intitulé «technique ».Les manuels allemandsne manquent jamaisde décrire les moyenset les méthodesd'observationdes sciences.La définitiondesdiverscaractères de l'espèce humaine, en particulier du squelette et du crâne, est non moins soignée(v. p. 94 rétroversion la tête du tibia due à la positionaccroupie de cas d'effet d'un comportement sur le squelette). A Schwalbe était revenue la théorie de la descendancede l'homme et l'étude des plus anciennes formeshumaines le chapitre sur les effets de la station debout, sur le développementdu pied, de la main,du nez externe est tout à fait utile, même au
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sociologuequi doit avoir le sens de ce qui, biologi. quement, sépare l'homme des autres mammifères. D'ailleurs les hypothèses de Schwalbesur la descendance de l'homme sont parmi les plus acceptées. 11 important aussi pour le sociologue les connaîest de tre. Inversement nous ne doutonspas que les anthropologues auraient intérêt à connaître un peu mieux l'importance du facteur société dans la formation même biologique de l'homme. Cependant dans le plan de M. Fischer, l'Anthropologiene nous concernerait que par certains points. D'abord par l'Anthropologie spéciale, « Anthropographie » ou théorie des races. (Cette partie est due à M. E. Fischer). L'effort qu'il a fait pour distinguer l' la description des diverses races,et même pour distinguer la notion de race elle-même,de la description des peuples et des civilisationsest un des plus notoires de ces derniers temps. D'autant plus méritoire même qu'il est fait dansun manuel, et pour un public qui, sous le vocable vaguede « Yolkerkunde »,1 est habitué à grouper toutes sortes de disciplines. Le principe est utilisé avec vigueur, souvent jusque dans le détail. La distinction entre les « peuples » et les « races », entre les critères biologiques et les sociologiquesen particulier la langue(ex.p. 125), est sévèrement observé, et le passage serait à citertout entier et à approuver jusqu'à ce qui concernel'Anthropologie sociale. Il faut retenir aussi une partie des observations qui consistent (p. 167) à appliquer cette division au problème des Indo-Européens. Cependant, lorsqu'il veut faire l'histoire des races, M. F. ne s'abstient pas de recourir aux critères linguistiques (ex. p. 182, pour lesraces européennes ou blanches; p. 183, pour lesracesnègres d'Afrique) et avec raison. Mais c'est seulement lorsque les deux critères coïncident, lorsque leur relation est prouvée en elle-même (ex. identité du Guanche et du Berbère coïncidant avec celle des races guanches et berbères) qu'ils doivent être employésensemble. Le tableau des races humaines que dresse ensuite M. F. est un des plus aisés à lire. Voici enfin une Ethnographie proprement dite Heureux début 1

ANALYSES.

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Les trois problèmesque M. F. considère comme anthropologiques, et qui sont en effet nécessaires à une science de 1 homme une Archéologiepréhistorique qui complète sont dira comment l'homme s'est forgé sa civilisation une Ethnologie qui dira comment l'homme a donné de multiples solutionsau problème de sa propre élévation et une Anthropologieocialequi, les aires de civilisation s étant définies, montrera comment elles ont réagi sur la formationdes races. C'est Moritz Hoernes qui a rédigé l'Archéologie Elle n'est pas sensiblement différente préhistorique. de l'ouvrage plus ancien du même auteur et dont M.Hubert a rendu compte ici même (Année, XI). Elle prête aux mêmes objections. Elle est surtout trop exclusivementeuropéenne. Il n'est rien moins que sûr que les chronologies assez bonnesdont nous disposons ournotrepetit coindu mondevaillent beaup couppour les autres grandesparties de l'Œcoumène. i.r u avons vu le travail de M. Graebner sur sous la rubrique Civilisation. 1 Ethnologie C'est M. Ploetz qui a écrit l'Anthropologiesociale (partie VI). Cette œuvre est relativement originale et mérite une certaine attention. L'œuvre des socio-anthropologues Ammon, de a été remarquée dès ses débuts Lapouge, etc. par l'Année. Après une sorte d'éclipse – sauf en Italie, où M. iNiceforo maintenu la tradition – a elle a repris des forcesen Allemagne,en particulier sous1 impulsion M. E. Fischer lui-même de (1910et 1913). Le problème est, cette fois, mieux posé étudier l'action que les sociétés et les classes dont elles sont formées ont eue sur la formation, la pureté et l'impureté des races sur leur état actuel et leurs variations et inversement étudier dans les principalessociétés,en particulier dans les européennes,la part que prennentlesdiversesracesà l'intensité, à la valeurdes « échanges leur position, leur niveau », les classessociales,leur part dans l'évolution parmi et le progrèsgénéralde la civilisation.Le problème se en effet,et même de façon urgente; il domine pose

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même le gigantesqueproblèmeactuel de l'immigration. Qu'on le veuilleounon,dansunecertainemesure, les nations commencentà vouloir définir de gens de – quelles races biologiques et de gens de quelles cultures – sociales ellesveulentêtre composées. Et il vaut mieux en effettraiter ce problèmetechniquement que de l'abandonner aux sophismes du forum et de la tribune. M. P. a fait un progrès danscesens. Assez finement, M. P. définit, de son point de vue, la société commele lieu « d'échanges d'aide » (p. 589). Il oppose d'une part les sociétés composées de races diverses (le Transvaal par exemple) aux sociétés et classes de races relativement uniformes, et d'autre part les sociétés à échanges altruistes aux sociétéset classesà échangedu type parasitaire (aristocraties, ploutocraties, juifs). On trouvera (p. 616 etsuiv.) des observationsasseznombreuses sur l'intensité des échangeset la nature des échanges intra-sociaux, sur le développement de l'intelligenceet de la race que ceséchangessupposent. Seulement, après ce début, la recherchetourne court, faute de documents élaborés, évidemment; on en reste aux vieilles statistiques de Niceforo,de Bertillon, de Pfitzner,etc.,sur la taille, la dolichocéphalie, etc., des riches et des pauvres, dans certainesvilles d'Europe. On en revient aussi au fond à l'anthropologie crirninelle (p. 626 sq.). Et voilà tout, pour l'action de la race sur la société. L'action de la société sur la race est étudiéedu même point de vue. Icinous restonsdans le domaine des généralités, ou d'une grande accumulation de faits sans preuves et documents à l'appui, surtout sansles documents,sansles statistiques sociologiques et anthropologiques nécessaires. Que les religions soient, en cas d'endogamie, des moyens desélection et de contre-sélection,tout comme la guerre est un les moyende fairesurvivrequelquefois moinsaptes, irt; sont faits d'évidence, mais qui ne seront certains que quand ils auront été analysés statistiquement. Que la société change l'adaptation au milieu,diminue la mortalité mais aussi la natalité, voilà des faits que les sociologueset les démographessavent

ANALYSES.

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par profession mais dans quellemesure ils agissent soit sur une race déterminée, soit sur un composé de races, voilà ce que les anthropologuesne disent pas mieux qu'eux (v. p. 636, effets de la diminution de la natalité par classes sociales). En réalité cette socialese borneà assaisonnerde termes anthropologie de somatologie sociologie une implicite. Il en faut une autre; peut-être posera-t-elle les problèmes autrement, peut-être les posera.t.elle à la façon de M. P., souvent ingénieux savant. Mais à coup sûr cette discipline ne distinguera pas la Sozialanthropologie, partie de l'anthropologie, de l'Anthroposoziologie (étude de la composition racialedes sociétéset de l'action des sociétéssur les mixtures de types). L'une et l'autre forment cette sciencemixte qu'il faut en effetconstituer. Au fond, la raison pour laquelle M. P. a limité sonsujet, c'est qu'il est revenu aux déclamations habituelles.Cette conclusiond'une belle œuvre de la scienceallemande finit dans une apologie politique de l'ordre le plus vulgaire. Nous nous abstiendrons de protester davantage ici. Nous ne recherchons que la vérité. La science n'a pas à défendre notre pays, notre race, nos mœurs contre qui que ce soit. Ils se défendenteux-mêmes,et ce n'est nous qui avons charge de diminuer la valeur pas respectable d'aucun être humain, fût-il un sot nationaliste. M. M. Dixon (R. B.). – The RacialHistory o! Man. -– New.Yorket Londres, Scribner's Sons, 1923,xvi584 p. in-8°. Le livre du professeur de Harvard a été extrêmement critiqué par les savants en anthropologie somatologique.Il est en effet tout systématique, et d une façon qu'on croyait périmée. Car, pour classer les races humaines,et même pour en faire l'histoire, M. D. se sert exclusivement des critères et indices céphaliques, et même plus particulièrement craniens. Or, depuis de longs temps, l'insuffisance de ces critèresest reconnue. Non seulement d'autres

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caractères du squelette stature, dimensions,antéropostérieure, etc., dimensions des membres, etc., mais d'autres critèresempruntés aux parties molles et destructibles du corps, la couleur des yeux, la pigmentation de la peau et de certaines parties du des corps, la formedu cheveu,les commissures yeux, du nez, deslèvres,serventautant, sinonplus, à classer les races que la seuleforme des crânes.Mêmeavec grande raison, l'école de Schwalbe en Allemagne, celledes anthropologues français, M.Rivet, notre ami regretté Poutrm, d'autres encore, croient que ce qui est spécifique dans chaque race, c'est encore moins le nombre de certains caractères que leurs rapports entre eux. M. D. qui connatt parfaitement l'état des méthodesa passé outre. Il a même aggravé la méthode qu'avaient déjà suivie Quatrefages et Hamy dans leurs « Crania Ethnica », inimitables, et qui – on le croyait n'étaient plus à imiter. Il a réduit à trois le nombre des indices craniens,dont il se sert (p. 9) l'index céphalique,l'index « altitudinal » (hauteurdu crâne), l'index nasal. II a divisé chacun des index en trois catégories suivant les dimensions 1° l'angle facial donne la classification dolicho-,meso-, brachyen céphales 2° la hauteur classeles hommesen hypercéphales (tête haute), orthocéphale (tête droite, nom bien mal choisi)et chaméocéphale(tête courte, plate) 3° la caviténasaleet ses proportions classent leshommesen lepto-,méso-et platyrrhiniens(nez fins, moyens, larges). Le mélange des neuf caractères deux à deux, et trois à trois, fait vingt-sept combinaisons, entre lesquellesM, D. croit qu'on peut ranger tous les crânes.Rien de pluslicite, au fond; il y a bien des classificationsde races animales et même d'espèces animalesqui ne sont pas plus fondées que celle-là et qui sont pratiquement utiles. De là ces formules difficiles lire pour le profane à D. H. L. dolicocéphale, ypercéphale, leptorrhine h (au fond formulede la race caucasique) D. C. L. lepthorrhme(au fond dolichocéphale, haméocéphale, c race méditerranéenne).Si M. D. s'en était tenu là, personne n'y eût vu d'inconvénients. Le malheur

ANALYSES.

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est qu'il a donné des noms géographiques, et même des noms historiques à ces formes de crânes,,qu'il réduit à huit types principaux caspien, méditerranéen, proto-négroïde, proto-australoide, alpin, ouralien,paléo-alpin, mongoloïde.Alors tout se précise et tout se brouille on trouve des caspiens (70pour 100 et plus aux Carolines, pl. XXIII), et des Mongoloïdes artout; des Alpins et des Ouraliens p fond de l'Océanie et de la, Terrede Feu. jusqu'au Et ainsi de suite. Les somatologistesont été effrayés de cestermes, et leur réaction a été vive. Cependant si on se débarrasse de ces te -mes malencontreux (v. p. 401 des précisions), utiles peut-être pour la vulgarisation, pour la sensation, mutilespour le technicien, – si on apprécie le livre de M. D. à part de cette erreur plus superficielle que réelle, on trouve qu'il aboutit, même avec ces simplescritèreset cesseulesvingt-sept combinaisons, àde remarquables résultats 1° ce qui était connu, mais qui devait être prouvé il n'y a aucune race humaine vivante pure; les plus pures, l'australienne par exemple,ou l'eskimo, sont au moins un produit mixte qui n'est ni proto-australoïde, ni homogène (v. p. il et 19, p. 485 les statistiques eskimos) 2° les grands types ont sûrement varié dans l'histoire, et, tant par la proportion des mélanges de caractères que par ces mélanges eux-mêmes, présentent toutes les gradations(p. 480 sq.). Lesautres conclusionsde M. Dixonsont plus contestables. Il est polygéniste (p. 503), et croit, par une étrange pétition de principe, au caractère « primaire » des races qu'il a a priori constituées. Sa descriptionde la migration des Alpins en Amérique (p. 513)provient elle aussi de sa division des caractères craniens. La lutte titanique des Alpins et des et Caspiens des Méditerranéensqui expliquerait l'histoire du monde classique et européen est à notre avis une autre projection dans le passé de toute cette théorie. Mais la dernière conclusion l'est moins. M. D. constate l'importance, constante dans l'histoire humaine, des « fusions » de races. C'est au fond

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constater l'importance du facteur social dans la formationdes types humains, non seulementactuels, mais de toujours. La race, fait biologiqueinstable, toujours« dynamique »,n'est qu'un effet et non une cause.Cequi est donné, cesont lessociétéscomposées de « mélanges», de « blends oommeon dit du thé, », plus ou moins purs de races « primaires ». A plusieurs reprises, M. Dixon revient sur deux faits 1° la sélection humaine quifait que telleoutellesociété ou race sélectionne ses reproducteurs en vue de tel ou tel type, mettons de beauté, qu'elle recherche,ou lesimposepar la force casdesminoritésvictorieuses; 2° la réductionplutôt quel'augmentation du nombre des raceshumaines due à ces facteurs sociaux qui ont une action constante et indéfinie, et en tout cas très grande. C'est ce que nous voulons retenir du livre deM. Dixon. C'est,d'autre part, un ouvrage de référence d'innombrablestravaux d'anthropologuesy sont résumés fidèlementet cités. Les erreurs de détail y sont imperceptibles.Malheureusementces documents de base eux-mêmes ne sont pas parfaits. Les anthropologuessont pour la plupart des médecins et on sait que ceux-ci ont rarement le sens statistique. Lesneufcrânes « mongoloïdes» du Morvan français (Hovelacqueet Hervé) font vraiment trop d'effet pour leur petit nombre (p. 58, p. 488). Par contre, sont extrêmement suggestives certaines cartes par exemple celles de fréquences de certains élémentsaustraloïdeset négroïdes Océanieet en Améen rique du Sud et du Nord.Cesont là desfaits qui peuvent guiderfort sûrement vers d'autres recherches, d'histoiredes peuples en particulier. m. M. PITTARD (E.). – Les«ces et l'histoire.Introduction ethnographiqueà l'histoire (Bibliothèque de synthèsehistorique l'Evolutionde l'humanité, dirigée par Henri Berr). Paris, La Renaissance du Livre, xx-616 p. in-12. On sait quels ravages a produits, en philosophie de l'histoire et en sociologie,la notion confuse de

– ANALYSES. RACE ETSOCIÉTÉ

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race ravages qui n'ont pas été sans conséquences pratiques, puisque trop souvent, hier encore, une littérature anthropologique servait à justifier tels ` impérialismes, ou telles haines de races, voire telles tendances antidémocratiques. Le livre de M. Pittard arrive à point pour dissiper ces équivoques. C'est un effort pour déterminer, à l'aide de mensurations portant sur les vivants ou sur des squelettes, les éléments ethniques qui se sont juxtaposés, ou succédé, ou mélangés surtout dans les différents pays d'Europe (peu de place est laissée aux questions qui intéressent l'Amérique ou l'Asie). Le premier résultat de la recherche est qu'entre l'élément ethnique et l'étiquette politique il y a le plus souvent peu de rapports. De même il faut soigneusement distinguer (v. le cas des Roumains, p. 13) entre les zones d'expansion des langues et celles des races. « Le pangermanisme, le panslavisme peuvent être des formules linguistiques enveloppant des désirs politiques elles ne sont pas des expressions raciales ». Deuxième résultat il est extrêmement rare qu'un pays soit la propriété d'une race unique. Dès avant la période proto-historique, la carte anthropologique de l'Europe est bariolée (p. 102). Dans le charnier préhistorique de Solutré l'indice céphalique varie extraordinairement (p. 148), preuve que le métissage est commencé, entre brachycéphales et dolichocéphales. D'ailleurs, dans les zones qu'on croit le plus nettement réservées à la fameuse race nordique (où les gobinistes ont voulu voir l'homme européen par excellence), des apports inattendus se découvrent. La Norvège a reçu des colonies de brachycéphales (p. 583). Et il y a peu de chances pour que les Alamans aient été des dolichocéphales (p. 99). Il importe de noter d'ailleurs qu'une invasion n'est nullement la preuve par elle-même qu'une race vient mettre son cachet sur un pays. Analysant le cas des conquérants visigoths qui arrivent en Espagne (p. 15), l'auteur démontre que leur apport racial a dû se réduire à bien peu de chosos. Une invasion peut modifier la civilisation sans modifier

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80Ct01.0G!rE

profondément la compositionethnique d'une nation. Au surplus, qu'un trait de civilisation, ne coutume. u un outil se retrouvent en des pays différents,cela np prouve nullement qu'une même race y a laissé on apporté des spécimens. IJ peut y avoir des conver. gences à l'exclusion de toute « filiation » (p. 78) remarque à retenir pour les débats entre historiens comparatifs et historiens historisants. Maintenant, même là où une race prédomine de façon permanente, est-ceà sescaractères anatomiques qu'il faut attribuer le genre de civilisation qu elle entretient ? Les variations mêmes de l'attitudo que prend une même race, au cours de l'histoire, sont le meilleurdes arguments contrele déterminisme racial. D'autres influences sont à l'œuvre, parmi lesquelles il conviendrait de compter non pas seulement le milieu géographique,commeparaît parfois le croire l'auteur, mais le milieu proprement social, les formes que prennent les institutions et les représentations collectivesqui orientent l'effort des consciences individuelles. En tout cas, la fragilité des hypothèses sur lesquelles on a fondé la croyance à la valeursupérieure de tels éléments ethniques est dès à présent démontrable. L'auteur rappelle que, dans les thèses de Gobineau et de ses disciples (sur la prépondérance des hommes de race nordique dans les classesdirigeantes, ou sur leur concentration dans les villes), ce sont les preuves scientifiques qui manquent le plus (p. 27). Admettons d'ailleurs qu'on arrive à prouver, pour un nombre suffisantde villes, que l'élément dolichocéphale l'emporte l'auteur proposerait pour expliquer le fait une hypothèse ingénieuse (p. 27). Il sembleacquis (influencede la nourriture meilleure? des conditions de vie moins dures ?) que dans les villes la stature moyenne s'élève (ce qui n'est d'ailleurs aucunement aux yeux de M. Pittard un signe de plus grande résistance physique).Or M.Pittard a montré (Bulletin et Mémoires la Société de d'Anthropologie Paris, 1905) que cette élévation de de la taille a pour conséquencedirecte une augmen-

– ET ANALYSES. RACE SOCIÉTÉ

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relatation de la dolichocéphalie, par développement f tivement plus considérable, au fur et à mesure de la taille croissante, du diamètre antéro-postérieur du crâne. Le diamètre transversal croît moins vite. Et la dolichocéphalie augmente tout naturellement. « II s'agirait donc d'une loi de corrélation rnorphoI logique, rien de plus. » C. B. I j { Kbaitschek (G.). – RassenkundC. Mit besonderer Derikksichtigung des deutsehen Volkes.– Wien, Burgverlag, 1924, xn-142 p. et 16 tables, in-16. Petit manuel clair et utile. Il est fortement teinté des doctrines de l'anthropologie sociale. M. K. croit, comme les sociologues,à l'importance du facteur sociétédans la formation des races. Seulementil pose en principe que, dans nos sociétés européennes, la socialecorrespond généralementà « l'élévation anthro« position a été la pologique » que la race dominante dans l'histoire Germains. nordique qu'eue a pour meilleurs représentants les Cen'est pas parceque le livre finit sur une conclusionantisémite quenous avertissons les sociologuesque ce petit livre représente une tendance et non l'état complet de nos connaissances. M. M.

j; j U | » 1 j t '\

– AmeH Lowik (R. H.). Psyehology,Anthropologyand Race. rican Anthropologie, 1923, xxv, p. 291 sq. (programme de 'i S recherches). '} Mvnss (J. L.). Correlationof Mental and Physical Charac– Brit. Ans.Adv.Se. Hull, 1922 '4 terlstlcs. (1923). Cf. Man, 1923, no 73 (race, réactions morales, « réponse sociale). i i 1 j l Tamaro (Attilio). La Lotta délie Razze nell' Europa Danu– Bologne, 1924. blana. Norobk (H.). White and Black Ja East Afrlca. – Londres, Witberby,1924.

DEUXIÈME

SECTION

SOCIOLOGIE RELIGIEUSE
Par MM. M. MACSS et H. HUBERT avec la collaboration de MU. BLONDEL, CZARNOVYSKI, OUTTÉ, DE FELICE, GERNET. D GIUNET, HALBWACHS, L. LEV Y-HRUHL,I». LEVY, MORET, Joan MAUX, PARODI, PIGANIOL, ROUSSEL, etc.

I. – TRAITÉS ÉNÉRAUX. G PHILOSOPHIE RELIGIEUSE. PSYCHOLOGIE RELIGIEUSE. HISTOIRE ES D RELIGIONS Par H.HUBERT, mm. J. MARX.MAUSS, M. D.parodi G. Wobbekmin. ReUglonsphHosophle. V des (Vol. der Philosophiede Liebert). Quellen-Handbùcher Berlin, Pan Verlag RolfHeise, 1924,248p. in-8°. Excellent Text book,– ce mot américain désigne mieuxcette sorted'anthologie.En vérité, le recueil ne contient que des extraits des auteurs allemandsqui traitent de la « philosophiede la religion». Mais, à ce point de vue, la revue est complète elleva deKant jusqu'à nos jours, jusqu'à Simmel,Troeltsch,Schotz et Scheler, aux sociologues,aux historisants, aux », psychologisants,aux « phénoménologistes M. \Y. s'est modestementabstenude seciter lui-même,quoiqu'il soit, à n'en pas douter, un des meilleursparmi les partisans d'une « méthode de psychologiereligieuse». Maiss'il est vrai que la « philosophiede la religion » ait été surtout pratiquée en Allemagne, n'est-il pas injuste de passer ainsi sous silence, sauf dans la bibliographie, M. Bergson et William James et d'oublier les protestants français, ceux de Strasbourg (Weber) et de Paris (Sabatier) les criticistes Renouvier, et les Hégéliensanglais; IV âme Caird,qui a tant sacrifiésur cet autel, doit de s'indigner, au paradis des philosophes, d'avoir été

ANALY U::û.

PHILOSOPHIE

RELIGIEUSE

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oubliée dans la liste des descendants de Hegel et de Kant. Les deux parties originales du livre consistent dans une histoire remarquablement claire de la « Philosophie religieuse» en Allemagne,due à M. Winkler, et dans une introduction (une définition et une délimitation du problème) et une description de la « Méthode de la Philosophie religieuse», due à M. Wobbermin. Naturellement,pour M. W., il ne s'agit ni de décrire, ni de rationaliser la religion la rationaliser serait la violenter il s'agit seulement d'approfondirl'expériencereligieuse, pour l'élever encore dans l'ordre de la perfection. A quel degré toutes les « philosophiesreligieuses» -et cellemême de M.Wobbermin– ne sont que des expressionsindividuelles plus ou moins importantes et adéquates des façons de penser de leur temps à quel degré même de puissantes pensées, comme de celles Schleiermacherou de Ritschl, appartiennent déjà à l'histoire, passent et sont des dates et des faits locaux, plutôt que des théories vraies comme s'imaginaient leurs auteurs voilà la sensation que nous donne, de façon aiguë, ce remarquable choix desmeilleurespages écritespar les penseursallemands sur ce sujet abscons et toujours mal défini. M. M. Grundleh (0.). Elemente etaer ReHgtonsphilosozu Grundlage. München, phie au! phSnomHIogischer Kôsel et Pustet, 1922, 136 p. in-8°. derReliGEYSER Phanomenologle – (J.). – MaxSchelers' und dargestellt beurteilt). gion(AHgetneinverstandHch Freiburg-im-Breisgau,Herder, 1924, 116 p. petit in-8°. Les philosophes allemands vont vite, et déjà » Husserl, M. Max Scheleret leur « Phénoménologie ont leurs commentateurs et leurs vulgarisateurs. 11est trop tard pour décrire tout ce mouvementqui date de 1911-1914,et il est trop tôt pour en dresser le bilan, puisque M. Scheler est en pleine activité et que son école prospère. Nous nous bornonsà indiquer

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ces deux petits manuelsdont le premier a l'approbation de M. Scheler lui-même,et dont le second est évidemmentfort fidèleet admiratif, en même temps que fort clair. On sait en quoi consistecette réaction « phénoménologiste », augustinienne, contre l'Ontologie tho. miste, et contre la philosophie critique. C'est une sorte d'intuitionisme. Nous ne connaissons que des phénomèneset nous ne nous les représentons qu'en termes de l'esprit et catégories de la pensée. Jugements, volonté, amour, valeur, réalité, essencesont égalementdesmoyens de représentation,des notions, desactes de conscience, esmoyensde diriger l'action. d M. Scheler a appliqué ces idées à l'Éthique et à la Religion. Nous ne nous occuponsen ce moment que de cette dernière. Une analyse de cet édifice de mots » qu'est le « phénoménologisme est aussi hors du notre domaine. Montrons seulement, cette fois, la parenté certaine qui relie la sociologieà la façon dont M. Scheler et ses commentateurs posent la question. L'application de la psychologieet de la sociologie à l'analyse des faits religieuxne fut possibleque lorsque ces sciences,débarrasséesde métaphysique, et, elles, rigoureusementphénoménistes,sans fracas philosophique, ne considérèrent plus la religion que comme un phénomène. Sous ce rapport même le pragmatismede James est historiquement postérieur à l'action de Ribot et de Durkheim. La « phénoménologie » n'est qu'un compromis entre cette attitude et une critique, au fond mystique, et concluant, de façon fort catholique, à une révélation, à une religionnaturelle.Nousajouterons(le problème est laissé de côté, mais les commentateurs catholiques s'en sont emparés) que ce procédé de philosophie permet aussi d'admettre la révélation de ta religionpositive. La parenté entre cesdoctrines et les nôtres est évidente, jusque dans le détail le entre jugements de valeur et jugements de rapport réalité. « prise de connaissance, prise de position », celui qui lie la consciencedu sacré et celledu profane sont simplement obscurcisou enrichis, commeon voudra,

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par M. Max Scheleret ses disciples(Gründler, p. 60 sq.). M. Même Scheler,suivi par son École, va jusqu'à parler, tant à propos de Religionque d'Éthique, de la « personnalité collective » opposéeà la « personnalité individuelle», de l' « acte » de cette « personnalité » opposéà celui de l'individu. Cette dernière métaphysique nous dépasse quand bien même Durkheimet ses disciplesont été accusésde substantialiser la consciencecollective, ils ne sont pas allés jusque là. C'est de l'hypersociologie. Naturellement,à cesvérités -qui sont communes maintenant – M.Scheler et ceux qui le suivent ont superposé et accoléune foule de considérationsqui noussont étrangèreset, au fond, toute une théologie et toute une métaphysique. Cependant, il nous faut d ¡ noter, à travers d autres éléments, que, sous toute ( cette écume, c'est la méthode sociologique scienet tifique qui chemine. D'ailleurs, M. Scheler,abondant et habile écrivain, penseur fécond sinon exigeant, est devenu sociologue. Il anime tout un groupe. Dans ce tome de l'Année, nous parlons souvent des travaux qu'il inspire ou rassemble. Il est de ceux qui imposent la sociologie à l'Allemagne. Peut-être pourrait-on, en Allemagne, reconnaître la parenté indubitable qui existe entre ses travaux et les nôtres. Pour nous, malgré certaines difformités de l'enfant, nous ne le renions pas complètement.

M. . M

Moore (G. F.). The BIrthand Growth Religion. of New-York,Scribner, 1924, 178 p., in-16. Ce sont des leçons de vulgarisation qui portent ce titre pompeux (Morse Lectures,1922). Elles sont une honorable mise au point éclectiquede ce qu'un philosophe ou un historien, préoccupés de théologie libérale et de psychologie, peuvent penser. sans se brouiller avec personne. Les sociologues uront la satisfaction d'y retrouver a le mana (p. 13) mais les psychologuesy trouveront

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que cette notion ne traduit que celle de « pouvoirs » (v. p. 17), qui elle-mêmene traduit que la tendance « à la préservation», à la « réalisation de soi ». Voilù pour les origines, vite trouvées. L'évolution aurait ensuite mené à l'animisme, dont M. M. suit ici les avis des critiques améri. cains-le totémismene serait qu'une forme (p.33). H va un peuvite, en s'imaginant que cela est démontré. Desesprits, des totems, et des âmes des morts ont émergé les dieux. Ce fait s'est surtout produit lorsque les hommes sont devenus agriculteurs, et sont passés (M. M. a des idées de sociologiejuri. dique et économiquebien étranges et bien osées) de la « culture en commun » à la « propriété privée du sol » (p. 45) ce qui n'obligeait pas seulement à une religionconstante, mais encore à une morale, mais ce qui posait à l'humanité la question fondamentale des rapports de la morale et de la religion (chap. iv). Seulement, à cette époque, c'est la morale qui resta absorbée par la religion. Les grandes civilisations(chap. v). – Inde, Grèce, Rome, Chine– ont essayé de résoudre le problème de ces rapports de diversesfaçons. Mais il a été compliqué chez elles par le problème de l'au-delà. La sotèriologie est alors devenue un des centres d'attraction de la pensée(vi). Ni les solutions des grandesreligionsde « salut », ni cellesde la philosophiene furent satisfaisantes. « La victoire intellectuelle du christianisme sur toutes les salvations (sic) rivales de son temps est due au fait que, seul, il offrait, non pas seulement une voie vers le salut (salvation), mais une « philosophie du salut ». De petites taches (thathata pour tathatâ, p. 162 emploi abusif du mot deminutio capitis, etc.) des interprétations hâtives, comme celle du jugement du mort Avestique(p. 135), ne déparent pas trop une exposition toujours claire et rapide, souvent bien suivie. Nous ne nous y serions cependant pas arrêtés car elle n'est qu'un simple aperçu si elle n'émit symptomatique de deux faits. Les théologiens font maintenant, à l'histoireet à la sociologiereligieuses,

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la concessionde les croireindispensables,et de vou. loir se les annexer. Les historienscommeM. M. ont le goût des synthèses générales,et, en somme, des explicationspar les faits sociaux. Ce livre marque donc son temps. Mais si l'on veut réellementservir au progrès des sociétés et des religions,et, surtout, si l'on veut servir aussi au simple progrès des connaissances historiques pu sociologiques,il faudra autre chose que ces vues fugaces sur la totalité de l'histoire, ces tissus de généralités,ces faits énoncés commecertains alors que leur histoire est encore à faire si on pourra jamais l'achever. M. l~i. M. HopKiNs(E. W.). – Origin nd Evolutionf Religion. a o New Haven, Yale University Press, 1924, H-370 p. in-8°. Le livre du distingué professeur de sanscrit de Yale University a un grand et légitime succès en Amérique.Il se composededeux parties, l'une courte sur les « Origines», l'autre longue sur « l'Évolution » de la religion. C'est la secondequi est la plus origi. nale. Bien que la premièresoit en très grande partie destinée à critiquer – et à restreindre – l'influence doctrinale des recherches et des hypothèses de Durkheimet de ses collaborateurs,et bien que l'honneur qui est fait aux Formes élémentaires la vie de religieusesoit grand,nous y attribuons moins d'importance. Finissons-en tout de suite avec elle. Commele critique qui l'a précédé, C. J, Wcbb, M.H. admet que Durkheimet son école, confondus avecle reste des spécialistesfrançais, ont eu raison de mettreen relief 1 importance l'action du groupe, de et, lui-même,il admet et développel'idée fondamentale de la sociologieen matière d'évolution (p. 356 sqq.), à savoir que c'est parce qu'il est entraîné par le groupe que individu progresse,même si, en tant que tel, il ne progresse pas. Mais M. H. nie que les hypothèsessociologiquessoient explicatives à plein, m des origines,ni des divers éléments de la religion, ni de la religion en général,et encore moins de son
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évolution,ou surtout de sa réalité, telle que l'entend et la sent le mystique. Ces critiques portent peu. Aucun sociologue français n'a Prétendu atteindre les origines prére. ligieusesde 1humanité. 11ne sert de rien d'opposer les théories des uns aux autres (ex. p. 170-171), Elles ne sont pas des faits. Surtout, il ne faut pas mêler des faits incomparables et objecter des faits empruntés à des formes très diverses et très opposées de civilisations. Par exemple, M. H. nie, sans prouver sa dénégation, par faits empruntés à des civilisationsrelativement simples aussi bien qu'évoluées (p. 184 sq.), que les rites funéraires aient été essentiellementcollectifset obligatoires ils seraient naturellement privés et sentimentaux. Nous croyons avoir prouvé ailleurs le contraire. M. H. résiste encore comme il en a le droit – à l'hypothèse de Durkheim que la notion d'esprit est la traduction du rite funéraire. Mais il ne fait qu'exprimer cette résistance. De temps en temps, la critique manque même totalement de base. Par exemple, où Durkheim a-t-il dit, comme le lui reproche M. H. (p. 181, p. 226 s.), que toute fête a toujours été religieuse? Et, d'ailleurs, M. H. est-il sûr qu'on ne pourrait pas prouver cette affirmationpour certaines civilisations l'australienne, par exemple ? Mais passons. Au fond, ce livre porte plutôt sur l'Evolution religieuse. M. H. est ici sur son propre terrain l'Inde, en effet, offre avec le judaïsme, mais sur une toute autre échelle, une évolution religieuse continue, en apparence autonome, même plus longue et surtout plus riche que celle de la Chine/;celle-ci d'ailleurs discontinue. Malheureusement, les deux problèmes de l'origine et de l'évolution sontfjmêlés. De plus, on n'aperçoit nulle part une idée claire de ce que M. H. appelle « évolution ». Il y a du mérite à y croire, en Amérique mais il ne suffit pas de dire qu'elle fait partie de la nature humaine, et traduit la réalité de ce « quelquechose » qui dépassele matériel dans la vie. Au fond, M. H. part des religionsévoluées et d'un catalogue des choses qu'elles adorent choses, plantes (chap. n), animaux (m), ancêtres.

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A partir de là, il tente de ranger la successiondes « stimu'us » religieux crainte, sympathie, amour ceux-ci,à leur tour, naissant avecle progrèsintellectuel. « La progressionreligieusede la race (humaine) est ainsi la même choseque sa progressionintellectuelle » (p. 107).Ce « thus » est certainementde trop. Cette généralisation d'un vieux thème de la philosophie a beau être arrangée à la moderne, elle n'en est pas moins vague. Les chapitres ix et suivants jusqu'à la fin sont plus historiques. Ils sont consacrés à l'évolution spéciale d'une série de phénomènes religieux celle de la mythologie. Sur le rituel – bien maladroitement distingué du sacrifice,comme si celui-cin'était pas un rite • – et sur le sacrifice lui-même,M. Hopluns s'en tient, en somme,aux vieillesthéories, plus abondamment étayées et soutenues, de l'évolution du collectif à l'individuel et du matériel au moral. Le chapitre sur l'organisation religieuse(XIII)est moins fourni. Le sujet de prédilectionde M. H. est, évidemment, la théorie des idées religieuses.Son exposé de l'histoirede la notion d'âme (x), depuis la notion de vie jusqu'à la notion de moi immortelet de moi éternel, brasse, de façon intéressante, un grand nombre de faits, surtout hindous (l'interprétation des notions iraniennes, p. 144, surtout celles de la Fravashi, est au contraire bien sommaire et inexacte). Aux rapports de la religion et de la philosophieM.H. consacre la partie précieuse du livre c'est de bonne histoire compilée, résumée, mais variée (xvi sq.) lepassagede.lamythologie,puis des systèmesmythologiques,au monothéisme, au panthéisme et, de là, au dualisme est indiqué. Mais, surtout, trois chapitressont consacrésà l'évolutiond'une seulenotion la triade antique (sémitique, classique, européenne), la trinité hindoue, la trinité bouddhique et la trinité chrétienne sont étudiées successivementsous leurs diversesformes les alternatives mythiques et matérielles,philosophiqueset mystiques, de ces conceptions, surtout de cellesde l'Inde, sont heureusement développées.

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Le chapitre sur les rapports de la religionet do la morale est, par contre, bien élémentaire. Mais, évidemment, il ne peut être question, dans un livre de cette dimension, de donner autre choseque des esquisses. Qu'il répondit à un besoin, c'est ce que prouve son succès. Cependant, si ce livre est d'un savant, il n'est pas partout d'une égale valeur scientifique. En matière de science comparée des religions, M. H. est moins exigeant que quand il étudie les religionsde l'Inde. Il y a des erreurs de détail, qui eussent pu être corrigées dans les éditions successives. Souvent, elles sont doublées de généralités. Ainsi, p. 133, « Australian wang is breath and spirit ». De quelletribu australienne est cette notion? M.H. ne confond-il pas l'un des totems de phratrie de quelquestribus avecle nom de l'âme ? Il faudrait aussi en finiraveccesprivautés qu'on se permet avec la précision.Les« Polynésiens », les « Australiens », les « Celtes », celan'a jamais existé. Il y a eu dessociétésdiverses,à diverses époques, auxquelles nous donnons ces noms. Et il faut dire avec exactitude à qui et à quoion pense, quand on parle d'elles. On prend plus de précautions en matière d'histoire spéciale pourquoi procéder autrement en histoire générale ? M. M. Fkasser (Sir J. G.). Le Rameau d'or. Edition abrégée,Nouvelle traduction par lady Frazer. -Paris, Geuthner, 1923, 742 p. m-8° Frazer (Sir J. G.). – Le Folkloredans l'Ancien E Testament. dition abrégéeavec note?. Traduction – par E. Audra. Introduction par R. Dussaud.» Paris, Geuthnèr, 1924, xi-448 p. in-8°. Sir James et lady Frazer, aidés pour un de ces volumes par M. Audra, ont fait une faveur considérableau public français ou qui lit les œuvresécrites en français. Ils ont eux-mêmes distrait une partie considérablede leurs forces pour abréger et traduire deux des oeuvresprincipalespar lesquellesle nomd«

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Frazer sera perpétué bien longtemps après ceux de ses ingénieux critiques. Le fait que tous ces livres ont été pour ainsi dire récrits en pleine collaboration et corrigés, le talent littéraire dépensé en font des œuvres qui valent presque les originales,ces chefsd'oeuvres de langue anglaise. Et, comme tout ceci est aussi clair que du Voltaire,aussi critique que du Hume, aussi droitement pensé que de l'Adam Smith (ces Ecossais et cet ami de 1 Ecosse),de pareils livres devraient avoir en France le succès d'œuvres françaises. C'est tout le public savant et c'est tout le public qui devraient posséder ces livres consciemment destinés à les éclairer,entrepris pour eux. Car ce n'est pas un secret que cette œuvre de mise au point a été faite à la requête de notre ami Marcel Sembat. Celui-cisut convaincre Sir J. G. Frazer de la nécessitéde cette œuvre d'éducation. Nous nous bornons donc cette fois à la faire connaître. L'étude de ces deux ouvrages eût dû être faite à proposd'autres millésimes, peut-être, dans et une Année complète,verra-t-ellele jour. On sait que ce sont des abrégés.Les douze volumes et l'index du GoldenBough sont réduits sous cette forme commoded'un gros volume portatif, avec un excellentindex des matières, mais aucune note. Le texte, pourtant très dense,est cependant un résumé, un extrait, un choix plutôt populaire et d'où n'ont pas disparu. les descriptions pittoresques et les recherchesde style. Le Fol/tloredans l'Ancien Testamentest beaucoupmoinsécourté (deux volumes en un) et une grande partie des notes a été conservée* Au fond le lecteur français se trouve en face d'une aorte d'encyclopédie religieuse,car les divers chapitres du Folkloredans l'AncienTestamentne sont pas des doubles emplois. Mais cette encyclopédie n'est pas systématique. C'est la fantaisie de Sir James qui la guide attiré par un seul problème central, « retrouver le sauvage sous le civilisé», il ne le traite quelà où il peut le traiter et la forme de dissertations comparatives détachées,à propos de passages bien connus de l'Ancien Testament, correspond peut-être plus à la pensée de Sir James que le

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redevenu plus harmonieux groupement du Rameau d'or abrégé. Mais si nous avons été ici de ceux qui, les premiers, ont critiqué cette méthode de choix des sujets et aussi cette méthode de comparaison, maintenons, contre les critiques qui volontairement proclament vieillies ces recherches, qu'elles gardent toujours leur fraîcheur et leur vérité. On nous pardonnera une observation personnelle. Nous avons proposé, avant M. F., dans l'ancienne Année Sociologique,par deux fois, une interprétation ù la sienne de la règle deutéronomique analogue «Tu ne cuiras pas le chevreau dans le lait de sa mère». M. M. Rkix.vch (Sulomon). – Cultes, Mythes et Religions, t. V. – Paris, Leroux, 1923, 505 p. in-8°. M. S. Reinach ajoute un gros volume aux quatre tomes de ce recueil, en annonçant dans une courte introduction que le cinquième clôt la série. Il y a groupé trente-quatre études qui portent à cent soixante le nombre de ces contributions, courtes ou longues, à l'histoire des religions qu'il a tenu à réunir, après les avoir dispersées dans les revues, congrès, séances de sociétés savantes où il a semé pendant vingt ans ses réflexions sur les nouveautés de l'exégèse religieuse et ce que sa prodigieuse érudition lui suggérait à leur d'exemples et d'arguments. Ce volume est propos d'un index suivi général, comme M. S. Reinach sait les faire, qui dispensera de recourir aux précédents. Ces études parcourent toute l'étendue de l'évolution religieuse, depuis le totémisme, jusqu'aux réveils et aux préoccupations contemporaines. On y retrouve quelques points fixes de la pensée de M. S. Reinach mais sa curiosité se renouvelle et sort volontiers des cercles qui lui sont familiers. Une étude sur les origines de la méthode comparative, à propos de quelques vers de Louis Racine, dont il essaie de se figurer les lectures un article

– PHILOSOPHIE ANALYSES. RELIGIEUSE 391 très lumineux sur la pensée d'Andrew Lang et cinq articlesde mythologiegrecque forment dans le présent volume la part de l'exégèse comparative et du travail inspiré par l'Ecole anthropologique anglaise.Ces cinq études ajoutent de nouveaux exemples à la liste des dieux qui ont hérité d'animaux sacrés,à caractère totémique.M. Reinach les trouve, quand il s'agit de dieux, dans les cultes secondaires où les nomsde divinitéssont affublés d'épithètes, qui indiquent leur véritable personnalité, telle Artémis taurique; quand il s'agit de héros, chez ceuxdont le nom,très commun,de senstrès général, commeIphigénie,la très noble, peut s'être appliqué indifféremmentà des numina très variés ou est clairement formé d'un nom d'animal. Ces cultes comportent le sacrifice d'un animal d'une espèce déterminéedans des circonstancesspécialeset 1animal sert à définir le dieu. Tyndare fait jurer les prétendants de sa fillesur un cheval sacrifié c'est un dieucheval. Pelopidassacrifieune cavale rousse aux fillesde Skedase;ce sont des cavales et leur père est un vent. Nous avons fait nos objections à cette exégèse dans les précédents volumes de l'Année. La démonstration, d'une extrême ingéniosité, est fragile mais cela tient au genre de ces travaux. D'ailleursil y a totémismeet totémisme et l'on peut légitimements'inquiéter de savoir en quel état se trouvait ce que les cultes en question pouvaient conserverencore de totémisme quand ils ont été fondés l'élaboration mythologique y avait certainement déjà beaucoupajouté. Les quatre études sur les mystères qui sont intercalées dans les précédents travaux ont, pour moi, une toute autre importance. La littérature grecque est pleine d'allusions aux mystères malheureusement la discipline de l'arcane arrête la plume des informateurs au moment où ils nous tentent le plus. Il y a donc beaucoup à expliquer et il y aura toujourspour lesbons philologues beaucoup à découvrir. M. S. Reinach est persuadé que les mystères comprenaient, outre les exhibitions de symboles,un une enseignement, prédicationmorale et il nemanque

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pas de le dire, o'ogt par là qu'ils ont eu sur la vie mentalede la Grèceuneinfluenceprofonde.Lesétudes qu'il nous présente touohent surtout au rituel et uu mythe, en particulier au mythe de Zagreus et au mythe de la grenade. Un obscur des Problèmes d'Aristote, où il est passage de viandes question bouillies qu'on ne doit pas rôtir, est une allusion au mythe de Zagreus dont les membresdéchirés avaient été mis à la marmite,puis rôtis sur des broches la seule explication valable de l'interdiction a Eleusis de la grenade, qui se trouve entre les mains de Hera, à Arpos, se trouve dans Clément cl Alexandrie elle était née du sang de Zagreus massacre sur l'ordre de Hera. Selon M.S. Reinach le narcisse cueilli par Perséphone au moment où Pluton la guette, la fax arcana de la xve satire de Juvénal (v. H0) sont des allusions à une course de flambeaux dans le drame rituel; un passage de AhehaelPsellos est un scénario de mime ridiculisant les mystères. M. S. Reinaeh, qui a du goût pour les mystères, en a pour les sectes. De là de judicieuses Observations sur Valentinet le valentinisme deux articles et sur saint François cl'ABsise le catharisme et donnent à réfléchir. Un passage assez absurdequi de deux des Vies de saint François (Tres sociiet Legenda le montre tenté par le diable Secunda) qui le menace de le rendre semblable à une horrible bossue d'Assise. M. S. Reinach nous y montre un épisode défiguréde lu suite des tableauxde la misèrehumaine, qui, après avoir préparé le Bouddha à sa vocation, sont passés dans les légendes chrétiennes avec le prince Joasaph. Saint François d'Assise serait un bouddha. Mais il a grandi dans un milieu où h catharisme florissait, et le.catharismeparaît avoirété absorbéen Italie et régularisépar les Franciscains. Deux articles sur les druides,l'un pour les défendre d'avoir fait des sacrifices humains, par analogie avec le culte de Halae où l'on tirait seulement un peu de sang à la victime, l'autre pour indiquer leurs relations avec Pythagore. Un passage de Plutarque attribue à Lycurgue, sur la foi d'Aris-

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tocratet de Sparte, des voyages au pays des gyrnnosoplusteset en Ibérie. Lrîbérie serait la Celtique et ce que Lycurgue en aurait rapporté, ce seraient les principesde l'éducation militaire. lei M. S. Reinach est en pleine conjecture et laissn le certain. 11suiïisait de comparer l'éducation des « classes » Spartiatesà celle de Cuchulainet de ses amis et de se rappeler la forme scolairede l'organisation pythaNousavonslà desformes européennesd'un goricienne. type d'institution parfaitement connu. H. li. H. Bknnett,(C. A.). – AphfloBophlcal of Mystlctem. Btudy An Essay. New Haven, Yalo University Press, 1923, viii-194 p. in-8<\ M.B. prend soin de nousavertir que nous n'avons ici qu'un Essai de philosophie du mysticisme et, modestement, u'il manquede l' « équipement nécesq » pour une « interprétation complète du myssaire ticisme. Il n'a pourtant pasmanqué d'une généreuse ambition,et a ajouté, aux considérations habituelles de psychologie du mysticisme, toute une partie nouvelle. Les deux premières parties ne concernent pas directement le sociologue. Au fond, c'est plutôt une analyse psychologique la littérature du mysde ticisme chrétien qu'une théorie soit psychologique, soit même métaphysique du mysticisme. L'auteur ne s'éloigne pas sensiblement des beaux travaux de M. Delacroixet les impliquesimplement. Ce qu'il a produit de plus original,c'est une division nouvelle du sujet l'ambition mystique (partie I), la révélution (partie II). Même, plus précisément^ c'est du mystique protestant, de la conscience individuelle qu'il parle, et ce qu'il décrit c'est la révolte individuelleet sa récompensepsychologique,dit-il, – théologique,dirions-nous.Une fois de plus, c'est un document, et non une théorie, qui est versé au débat. La troisièmepartie, qui concernele sociologue,est, elloaussi, un document sur certaines formesde peu-

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sée américaines.C'est une étude des rapports de la religion, de la moralité, du mysticisme. Mais cette étude n'est pas seulementdescriptive.Lemystiquese définit par 1 indépendance, luttecontre les institula tions et contrele simpleesthétisme,la « recherchedu réel », et pour parler le langageterriblementlocal de l'auteur -mixture de philosophie, théologieet de de psychologie– la « rédemption de l'inconscient». Ceciest au fondune apologie.C'estsurtout une présomption. En effet poser que le mysticismeest la « complétion » (p. 176) de la et philosophie en est aussi la « présupposition(p. 110),c est conclure car c'est bien là qu'est le problèmephilosophiquedu mysticisme. Les mystiques n'ont en effet encore prouvé qu'à eux-mêmes qu'ils ont expérimenté .autre chose que le commun des hommes. Il est trop commoded'accepter leurs dires,qui ne sont que f e psychologiquement ondés,pour philosopher nsuite. Même Il faudrait voir si ces diresne sont pas surtout sociologiquementfondés. D'abord, il existe une tradition mystique commeil en existe une religieuse, improprement opposée à la mystique. Certains théologiens catholiques sont, quant à nous, sur ce point, beaucoupplus près de la vérité histoà rique, psychologiqueet sociologique la fois, que les théoriciens protestants. Ensuite cette opposition entre la pauvreté des institutions morales et religieuseset la richessede l'état d'âme mystique thème favori des auteurs américains – est aussi peu démontrée que possible. Inapplicablepour un grand nombre de religions,elle ne vaut même que pour quelques formes aberrantes du christianisme. Pourquoi veut-on qu'une personne pieuse et sensible et exaltée ne communiepas profondémentavec son Dieu suivant les procédés rituels reconnus? Des prières efficaces,des communionset des attitudes matérielles sont mystiques aussi sûrement que la transe elle-même,et, en fait, procurent des transes et l'enthousiasme. Non seulement l'individu, mais son milieu social sont source mystique. Certaines sectes le savent bien. Et c'est simplifierles choses à l'excès,les voir sous un aspect trop spécifiquement

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américain que de passer à côté de tous ces faits. Une fois do plus le M. B. en l'espèce – philosophe a spéculé sur soi et sur son temps, en croyant spésur les choses. Cette culer psychologie religieuse n'est même pas de la psychologie complète. La vérité sur ces questions est plus complexe que ce document. Les connaissances que M. B. a du mysticisme et du taoïsme sont pauvres bouddhique (p. 49, 52). Son style requiert une connaissance approfondie des américanismes. Sans cette sensation, on peut trouver amusantes des expressions comme «vie. épisodique» Il et des citations comme celle de Richard (p. 190), Jeffries (p. 187), et le « plus grand que soi ». M. M. ^ufersKS-^n*" Religiotu Wienet Leipzig, R. LÕwit,1924,231 p. iii-80. Suivant les volontés de l'auteur, on édite cet a été ouvrage écriten 1904et qui date vraiment. Poppcra té un des qui é polémistes anticléricauxles plus constants de l'Allemagne,et, s'il est exagéré de le ranger tout de suito. après Bayle et Voltaire, il ne faut mépriserni son rôle ni sontalent. Deplus, il est bon, de temps en temps, de s éloigner des théologies et des justifications mystiques, métaphysiques, voire psychologiques et sociologiques des religions. Cela aide à les considérer avec désintéressement. La clarté de 1 athéismea sa valeur. Maisil faut du solide. H y y en a dans ce livre. Seulement l'érudition de l'auteur était bien fautive (Renan « prêtre », p. 12, Madame de Guyon, etc.) et sa philosophie sommaire,commeses observations (exemple;les Eskimos et les Pygmées sans croyance à des êtres supérieurs, p. 179 sq.). M. M. Gkstilb (P.). – Sommarlo d'una fflosofla delta reUgtone.– Ban, Laterza, 1923, in-12. Quel que soit l'intérêt de ce livre et de quelque talent qu'il témoigne,la sociologien'a pas beaucoup à y prendre. Aussibien les travaux, le point de vue, les conclusionsdes sociologuesy semblententièrement ignorés c'est une philosophie de l'histoire des religions à la mode hégélienne une fermeté de pensée laquelle ilqu'esquisse M. Gentile, avec faut rendre justice, et une abondance un peu oratoire qui n'est pas sans agrément. C'est <1abord place dialectique de la la religion dans la vie de l'esprit que détermine l'auteur, et ses rapports tant avec l'art qu'avec la philosophie: il la définit comme « l'acte par lequel nous nous

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représentons l'universel pur, sans le penser pourtant comme concept, mais en le constituant en figure et forme sensibles» (p. 41), JI croit découvrir ensuite les éléments spécifiques de lu religion dans le rite sacri'fioiel,la prière, la révélation, la foi et la constitution d'une Eglise et la communionlui en paraît lu rite fondamental,en qui se figure,par une réconciliationsynthétique, l'identité du moi et du non-moi, de l'absolu et du relatif, de Dieu et du monde. Les derniers chapitres sont consacrés il l'histoire des religions, conçue elle aussi selon le rythme dialectique après l'affirmation de l'identification universelle dans l'absolu pur, dans l'Atman-Brahma de l'Inde primitive, vient la négation du monde commel'illusoireMaya,ce qui est un dualisme abstrait puis c'est le monothéisme concret, dans les cultes égyptiens, grecs, et surtout chrétiens, où la dualité de Dieu et de sa créature est conçue comme annonçant la possibilité d'une unification finale où la solution du problème est rencontrée « dans l'identité dialectique, qui est identification de soi et d'autrui, identité qui se réalise dans et par l'opposition ». Lu passion du Christ, homme-dieu, dépouillée de son enveloppe mythique, figure le processus même de l'Esprit, dont l'absolutte se réalise dans l'opposition. L'idéalismemoderne se distinguerait de l'ancien parce qu'il .est chrétien, c'est-à-dire concret. D. P. Ferrari (Fr.). – La rellgionenet dlvenlreumano. Città di «II Solco», 1922, 282 p. in-4°. Castello, On peut regretter que ce livre n'ait aucunerigueur de méthode, et que l'auteur y procède par intuitions, citations ou suggestions littéraires plus que par discussionscritiques ou accumulation de preuves. Mais l'inspiration en est ferme et haute on y utilise libéralement et non sans vigueur les travaux des tendances les plus différentes, et les aperçus ingénieux et séduisants n'y manquent pas. En particulier, c'est sur les œuvres de Durkheim que l'auteur s'appuie surtout dans sa première partie, la plus richej tandis que c'est avec cellesde Boutroux que s'accordent ses conclusionsgénérales. Pour lui, la religionest « réaction intégrale » de l'humanité en face de la vie et de la réalité elle est l'impulsionpremière de l'esprit,apparentée à son activité subconsciente et à l'instinct, JI la montre d'abord sous sa forme normale primitive comme une religion de la nature, toute dillérente de l'animisme,qui n'en serait qu'une déviationet une dégradation; i commeun « énothéisme » au fond dans la période d' e existence anxieusequi est celle du primitif, la'religion lui fournit et une orientation sentimentale, et la seule espècede connaissancealors possible,et enfin la consciencedesa force, commecapable d'assurer la conservation terrestre des valeurs humaines car, seulement parce qu'elles lui semblent dépendre de puissances qu'il peut se concilier par ses prières ou ses pratiques, le primitif peut secroire en état de lespréserver.– Dansune seconde partie, l'auteur définit la religion de la beauté, telle qu'elle s'est réuliséc

ANALYSES.

PHILOSOPHIE

RELIGIEUSE

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en Grèce l'harmonie, la fusion entre la nature et J'esprit définit la conception esthétique de la vieet du monde elle supposeune »exubérance do vie », q^uifait passer l'homme du naturalisme à l'humanisme individualiste par l'inspiration, ou la divination qui le met en communication avec le divin par la contempla' tion d'un univers conçu selon la finalité par un effort qui vise avant tout à la conservation de l'ordre et de la justice, il s'élève peu à peu à la conception de la pure liberté spirituelle, telle qu elle va se révéler dans le christianisme. -q p Thoulesb (Robert H.). An Introduction to the Ps chology of 2e édition, Cambridge, University Preiw. 1924, Religion. in-8°. L'auteur donne, de la multiplicité des phénomènesde la conscience religieuse, telle qu'elle s'apparuît immédiatementù e|lomûme sous ses formes les plus complaxes, mie descriptionrapide et en propose une interprétation sommaire dont le couéismeet, surtout, la psychanalyse font les principaux frais. Dans un dernier chapitre il tente de déterminer dans quelles limites l'expérience religieuse et son étude psychologique peuvent légitimement contribuer à la démonstration de la vérité de la religion. Le point de vue sociologiqueest exposé, discuté et éliminéavec quelques réserves de politesse en quatre pages (p. 144-148). Ch. Blondel. Bp.ck (P.). –DieEkstase, eln Beltrag zur PsychologieundVôïkerA. kunqe. – Leipjrig, KrOner, s. d., 255 p. Livre alerte et se lisant aveo agrément, où (à côté d'attaques pittoresques dirigées contre certaines conceptions modernes de la pensée et de la vie religieuses),se développent, étayéessur une documentation assez fragmentaire et disparate, analyses et classifications psychologiques des états extatiques, des manifestations de la consciencereligieuse, des rapports de la religionet de la morale, des conceptions de la réalité et de la personnalité, à l'aide desquelles les états extatiques ont été successivement interprétés. La thèse essentielle soutenue par M. Beck est que l'extase est un phénomène de régression, un retour à l'état primitif de conscienceoù faisait défaut la distinctiondu moi et du non-moi. En particulier, dans la sensation qu'éprouvent souvent les extatiques d'avoir perdu leur poids et d'être soulevés de terre, il faut voir un retour à l'état mental de nos ancêtres marins qui vivaient dans un monde dont le poids spécifique approchait de celui de leur propre corps. Ch. Blondel. – Jkkemias (Alfred). AllgemeineReHgiomgeschichte. 2e édition, Munioh, Piper et ClB,1B24,259 pp. 8°. Bon manuel d'histoire des religions réédité et amélioré, qui

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i'aNNÉS SOCIOLOQtQUB

embrassesuccessivement peuples«primitifs»,leProche-Orient les l'Iran, l'Extrême-Orient, l'Amérique ancienne et l'Europe. L'auteur est bien au courant des questions et son exposé est clair et utile. Ses bibliographies sont bien établies. Malheureusementla partie relative aux primitifs est faible, commeaussiles définitions généralespar où s'ouvrele volume ni la religion, ni le mylhr-, mie rite ne sont définisd'une façon satisfaisante et objective! L'auteur d'ailleurs, apparemment par scrupule confessionnel, 'a n dans son manuel ni les religionsdes Juifs, ni les cultes compris chrétiens. Par contre, sur les religions babylonienne,égyptiennes sur les religionsarabes, préislamiques,sur l'Islam même, sur les cultes hittite et phrygien, on trouvera de bonnes mises au point, un peu brèves, mais sérieuses.Les religionsde l'Iran, de 1 Inde) dela Chineet du Japon sont décritesavecexactitude,mais, semblet-il, avec moins de pénétration et de connaissanceque cellesdu Proche-Orient. Il est permis de regretter l'effacement graduel, dans l'actuelle science de la religion allemande, des notions de mythes et de cultes agrairesconçues aveo tant de profondeurpar le génial Mannhardt. J. M. Wunderle (G.). – Grûndziige der Rellgionsphllosophie.– Paderborn, SchBningb,1924, in-8°. Zut Psychologie von Naturmystik und SplriEngebt (J.). ttsmus. – Anthropos, 1923-1924, vol. XVIII-XIX, p. 619v 656. Critique de la notion de maria et de son interprétation mystique, en particulier de la forme hindoue, brahma.Il y aurait deux formes de mystiques et déux formes de religions une émotionnelle (mana), une ontogénique (notion du créateur). Au fond cet article est théologique. M. M. Descamps (P.). – Le génie des religions. 712 p. in-8°. Paris, Alcan, 1923

Hanf.h (J. W.). Die Rellglonen. Ihr Werden, illr Sinn, ihre – Stuttgart, Wharlmt, I. Kohlhammer, 1923, xn-566 p. in-8° (côté extatique des religions). Oito (R.). Das Heillge (6e édition). – Stuttgart, Perthes 1924, in-8°. Wawher (G.). Zut Phénoménologieder Mystlk. Niemeyer, 1923, in-8°. Halle

De Sanctis (Dante). La conversiom rellglosa. Studio bionaitologico. Bologna, N, Zanichelli, 1924,xv-266 p. in-8°.

SYSTEM HEUGIEUX K8 II. – Systèmes beuoieux

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DESSociétés INFÉRIEURES Par M. AUSS, LÉVY-BRUHLBROWN MM. M Lucien etA.R. Nous continuons à nous servir du cadre tracé (Année,XII, p. 90 sq.). Nousn'aurionsà faire qu'une réserve sur l'emploi du terme d'inférieur pour désigner simplement toutes les religions avant la formation des religionsnationales. La marge qui sépare certainesreligionsdesconfédérations oudesroyaumes africains des plus anciennes religions sémitiques ou indo-européennes est, sociologiquement, faible. Nous regrettons de ne pas trouver un mot meilleur pour désigner tout cela, et faire sentir la longueur et la grandeur de toutes ces évolutions. M. M. M. Smith (Edwin W.). – The religion flowerraces,as o – New-York,The Hlustraded the Afrlcan Bantu. by Macmillan Company, 1923,83 p. pet. in-8°. Ce petit ouvrage fait partie d'une collection qui s paraît à New-York sous le titre The Worïiïs livingreligions, et qui est destinée à la préparation desmissionnaires.En un nombrede pagesrestreint, M.Edwin W. Smith a fait tenir beaucoup de substance. Il y a concentré les fruits d'une longueexpérience.Pendant de longues années,il a vécu dans la Rhodésie septentrionale, et il est l'auteur, avec M. Dale, de l'un des meilleurs ouvragesque nous ayons sur les Bantous de cette région The Ilaspeakingpeophs of Northern Rhodesia.Il a publié aussi un Handbookof the lia language,et traduit en cette langue le NouveauTestament. C'est dire qu'il connaît à fond les gens dont il parle. Sans insister sur les judicieux conseils que M,Smith donne à ses futurs confrères,nous signalerons surtout la façon dont il se représente 1objet de la religion des Bantous. Ils croient, scion lui, à une « force, ou énergie » répandue partout, qui se concentre en certains êtres, en certains objets, et

l'annjèe

bociolocique

que les docteurs ou devins deviennent capables de maîtriser et de manier jusqu'à un certain point d'où les remèdes magiques, charma, amulettes iétiches, tabous, pratiques de sorcellerie, etc A c' dynamisme s'allie un animisme. « Les Bantou. ne croient pas seulement à une puissance rieuse universelle ils croient aussi à desmysté êtrepsychiques, intelligents, à des puissances qui sont des personnes, qui se proposent des fins, qui peuvent être associées pour un temps à des objets matériel* mais qui ont cependant une vie propre et séparée » (p. U). L'idée de la personnahté humaine est très complexe. Il est difficile de la rendre claire II entre ce y que M. Smith appelle le principe vital, une espèce d'aura (nuru), la nom, et l'ombre de l'individu. La survivance de celui-ci n'e8t pas douteuse. M. Smith caractérise le culte des morts rapidement tient une si énorme place dans la qui religion des Oantous, ou, pour mieux dire, les relations constantes qui subsistent entre le groupe vivant et ses morts et les services qu'ils se rendent » des arbres, des eaux, mutuellement, Les « esprits etc., paraissent avoir été aussi, du moins à l'origine, des ancêtres. D, même pour les dieux proprement dits. M. Smith discute enfin la de savoir si les Bantous ont « l'idée de question Dieu», et il la résout non sans prudence et réserve, par une affirmative tempérée. Pour conclure, ce petit livre est un résumé de ce que l'on sait actuellement excellent les croyances religieuses et le culte des touchant ancêtres chez les Bantous, L. L.-B. KmttJfeXGRR Lare1lgtont ta magiechezles e (R.). pe~ples ri. p rflitit8. Revtte t!'Itlatoiredt!e e Stro,. ~–. bourg,lU, 1923,p. 493sqq. La SS.011, religieuse «cçllenceest celle par ment parentede la notiondu divin.Lesrites du é magiquesdont le type est l'envoûtement, ppliquenttoujoursun a princinemill tique, apposant que i;i™ à la J^g* l" magie sont deux disciplines « deuxnmniljstàfaiépendanUs,

liVSl'f;.MUS

III.UCIKUX

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tious parallt-K la uitutuliic primitive ». La magie, reconnue ineiticace, perd ses fidèles,en mêmetemps que la religionee spiritualise la magiesurvit pourtant à l'abri des religions.L'autour sobomatue ces notons complexes les oppose et il n'examine pas les conceptionsqui diffèrent dialeotiquement de la sienne. A. PlGANIOL, Danzki. (T. W.). – Kuttar und Religion des primittven Mens. chen. Stuttgart, Streckerund Scbioder, 1924, vm-133 p. in-8". (Le titre porte aussi Introductionaux principaux problèmes de l ethnologiegénérale et de la psychologiesociale, ce qui dit sufiisamment sa tendance.) Semaine d'Ethnologie – Compte rendu religieuse. analytique \ihvlt> session à lilbow8 (1922).- Vienne,H. Gabriel, Modling, 1923. Les travaux de ce congrèsont été consacrés 1<> une à longue discussionou « destruction a critiquede la sociologie 2° a une étude générale et comparée des diverses religieuse formes du sacrificej 3° à une autre dessociétés secrètes. Schkbksta (Le P.). Die wllgfôsenAnschauungen SUdafrlkae. – Antbopo», 19234924, vol. XVIH-XIX, p. 114 sq. (Idée de Dieu – comparaison des religions hottentote, bushman, et bantou). A. Les systèmestotémiques PatM.MAUSS

Horne (G.) and Aibton (G.). Savage Lite ln Central Australla. London, Mactnillan, 1924, xn-177 p. in-8°. M. A. est un fonctionnaire de la police à cheval sud-australienne. Il a vécu vingt ans parmi les tribus des environs du lac Eyre. M. Horne est un médecin et un anthropologiste. Ce livre est le résultat d'une de ses visites de collectionneur et de photographe, et d'une très longue correspondance avec M. Aiston. Ce n'est pas une enquête approfondie, sauf au point de vue technologique. Ce sujet est sûrement le mieux traité de tous, et certaines informations sur les diverses sortes de boomerang (p. 70-78), et surtout sur
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L'ANNÉE d sociologique

les instruments de pierre (chap. v) sont capitales. Sur la fabrication du couteau, et sur les variations des procédéset des instruments,en particulier entre tribus voisines,sur le prestige d'instruments fabri. qués par d'autres, sur les ateliers des fabricants de couteaux,de haches,le livre de M. Horne comble une lacune. Par une absurdité coutumièredans l'his. toire des sciences,c'est au moment où disparaissent ces tribus et leur industrie qu'on commence à les observer. Or elles sont les seules qui sont encore vraiment à 1 âgede pierre,et – choseintéressante de la pierre à la fois taillée et polie Les (v. se serviront de ce livre. fie. 75). technologues Les sociologues e la religionet du droit trouved ront moinsqu'ils ne pouvaient espérer.yIl porte cependant sur un groupe de tribus fort important et fort intéressant. Les Wonkangura ou Wonkonen effet, parents et voisins des Wonkaguru sont, urabunna (Urabunna de Spencer et Gillen) et des Dieri (de Gason, de Howitt et de Les Yau. rorka du Cooper's Creeket de laSiebert). Diamantine inférieure se relient aux tribus du Queensland central (de Roth) sisessur le cours supérieur de ces rivières. Malheureusement,l'étude approfondie de l'organisation sociale de ces tribus manque. été insuffisanteet mal conduite avec L'enquête a de mauvais témoins, mal connus. Par exemple, M. Horne écrit Vogelsandpour Vogelsang,nom du missionnaire. N'ont d intérêt que l'organisation des totems sexuels (p. 124) et en particulier des totems avec descendanceutérine celledu Mindari (foire, grand jour des jugements et duels, de la paix et des cultes tribaux, p. 147-160) le droit d'asile (p. 147-163). Le plus gros de l'effort de M. H. et de son informateur a été dirigé vers les phénomènes religieux. Leurs observations sont, encore là, relativement fragmentaires et superficielles. ependant elles sont C importantes et complètentheureusement,par places, celles de Howitt et de Siebert. Ils nous fournissent des légendes de l'initiation, des totems (murdu), des ancêtres totémiques (moora » mura-mura de Gason, p. 124), etc. Dans toutes ces tribus chaque

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individu ou animalou chose a son double ancestral, et un petit nombre d'individus sont des doubles réincarnés(v., p. 131,le mythe important de l'inventeur du boomerang). MM.A. et H. n'ont pas identifié les cérémonies d' intichiuma, mais en relatent (p. 133, 134, 116, 115, sq.). Leur description de la magie et des corroboréene montre rien d'exceptionnel, et celle des rites funéraires et d'initiation est tout à fait sommaire.Les illustrations sont précieuses, nombreuseset excellentes. M. M. Koppbbs (W.). Unter Feueriand-Indlanern. Efne zu Forschungsrejse densiidllchsten ewohnern er Erde B d (mit M.Gusinde). Stuttgart, Strecker und Schrôder, 1924,vin-243 p. Le livre du P. Koppers va vider bien des encriers. Depuis la fameuse expédition française au cap Horn (Anthropologie, Hyades et par Deniker), aucun renseignement important ne nous était parvenu sur les Yahgansde la Terre de Feu. On préféra disputer, à propos des vieilles assertions de Darwin et de Hyades, et disserter sur la question de savoir si les plus arriérés des Américains avaient ou non une religion. Il eût été plus simple d'enquêter sur place. Le P. Koppers,de la S. V. D., actuel directeur 'Anthropos, est allé là-bas rejoindre son collègue, plus au fait, après deux expéditions antérieures, le P. Gusinde et ils ont fait une enquête de quelques mois, que le P. Gusindea continuée depuis. Il s est, en particulier,fait initier à la société des magiciens, mais n'a pas encorepublié ses documents. Le P. K. croit être arrivé à la onzième heure. Mettons qu'il soit arrivé juste à la dernière heure, car il reste encore quelques Yahgans de race pure, environ 75 (p. 2). Maisil y en avait deux mille cinq cents, il y a soixante-dix ans. D'autre part ils sont évangélisésdepuis cette date par des missionnaires qui les connaissentsi bien que le dictionnaire, toujours manuscrit, de l'un d'eux, Bridges, le principal document linguistique,est complet, en anglais.Enfin

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1.' ANNtB 80C!0)L06t~UE

ce peuple est en relations depuis plus de temps encoreavec les commerçants chiliens et argentins du canal du Beagle. Dans ces conditions, il est inutile de soutenir que c'est autre chose que des ruines d'une société et d'une civilisation que les deux ethnographes ont constatées. L'enquête a porté principalement sur la religion et le P. K. triomphe. Les Yahgans,« chasseurs inférieurs comme on n'en trouve qu'en Australie et en Amériquedu Nord (où ?), en sont, eux aussi, à l'état « prétotémique». Or ils ont une croyance pure en un grand Dieu, Watauinewa, être éternel qui habite au ciel, qui est un père, que l'on prie, qui donne aux hommes la naissance et la mort. Si cette croyance est restée ignorée même du vieux missionnaire sécularisé Laurence, si même ses fils – dont l'un est marié à une Yahgan pur sang – l'ont connue, n'y ont pas fait attention, si mêmele nom est ignoré de Bridges,c'est à une série de circonstancesque cela est dû; et c'est par une série de hasards providentiels que ce fragment de révélation primitive s'est montré aux yeux de nos deux distingués ethnographes et théologiens. Tout ceci est longuement exposé (p. 139-161).Les documents linguistiques, en particulier les textes des soixantes prières enregistrées suivront. Le livre tout entier est écrit dans l'enthousiasmede cette découverte. Ces observations sont sûrement précieuses. Voilà finie la légende de l'irréligiosité des Yahgans. Maisil est à craindre que l'autre légende, celle de la religiosité supérieure des prétendus primitifs n'en soit renforcée. Attendons d'abord les faits. Il suffirait que ce «père » « Hitapuan» soitnon pas un mais multiple, que chacun ait « son père, comme en Australie,chezles Dieri,chacun a son mura-mura uu c comme, hez les Arunta, chacun est un être réincarné de l' «Alcheringa»,pour que tout prenne une toute e autre physionomie. Un autre point Watauinewa est dieu non seulementpour les hommes, mais aussi, on pourrait dire surtout, pour les femmes, dont il fait mourir les enfants en bas.âge. D'autre part, on ne voit pas U> rôle qu'il joue ni dans la mythe-

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RELIGIEUX

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logie ni dans les cérémonies d'initiation. Il suffirait donc qu'au-dessus de cette personnalité religieuse,une autre révélation plus haute eût encore existé, existât peut-être encore chez les Yahgans, pour que tout cet édifice ressemblât singulièrement à l'édifice australien des croyances,mi-réelles,mifeintes,au grand Dieu. MM.K. et G. n'ont pas trouvé le totémismechez les Yahgans. Il ne faut pas s'émouvoir de ce fait négatif.La révélationdu totémismeviendrapeut-être. Letotem est souventderrière et au-dessusdu grand Dieu les quelques Yahgans survivants, réticents déjà sur le grand Dieu, ont pu vouloir cacher – de crainteet de honte que leurs parents se croyaient des animaux ou étaient alliés des animaux. Il est prématuré de croirel'enquête close. Mais même si, approfondie, étendue aux autres tribus parenj.es des Yahgans, elle donnait un résultat négatif, que prouverait-elle? Bien des réponses peuvent être faites. Ces quelques individus survivants sur un très vaste territoire ont nécessairement perdu leurs clans et par suite leurs totems. La civilisation fuégienne,que sa langue – suivant la belle découverte de M. Rivet apparente aux Australiens, peut avoir infinimentévolué pendant lesmillénaires doleurs séparations. On peut bien mesurerl'évolutiondes quarante dernièresannées, en comparant les observations de Hyades et celles du P. Koppers. Enfin deux des cérémoniesde la fête des esprits ontun curieux aspecttotémique (pl. XIII, fig.6). Mais n'insistons pas. Nous ne tenons pas particulièrementà ce que du totémisme soit trouvé chez les Yahgans et les malheureux Alakaluf. Nous laissons,je le répète, complètementde côté cette question si controverséede l'identité et de l'universalité des origines humaines.Cette métaphysique à coup d'histoire ne nous dit rien. D'autant que, plus on ira, plus on trouvera cette histoire plus longue,plus étrange et plus compliquée.C'est tout simplement par habitude que nous mettons les Yahgans et les Onas et les Alakalufau bas de l'échelle. Et ce n'est que par esprit critiqueque nous ne sommes satispas

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faits sur le point de l'absence du totémisme. Car, fût-il prouvé que le totémisme est inconnu des Yahgans, que même avant leur séparation des Australiens, ils l'ignoraient, cela ne prouverait pas que le totémisme n'est pas quelquechosede très ancienc et de très « primitif ». MM.K. et Gusinde croient avoir vu la cérémonie d'initiation. Il est vrai que Hyades l'a confondus avec la cérémoniedes esprits Kina – laquelle a tous les aspects (y compris les peintures, ocre et craie), sauf la présence de masques-cagoules européennes, d'un corroborée australien. (Cf. pl. XI, XIII.) Mais, à part cette erreur, les descriptions de l'observateur français sont suffisammentcomplètes. D'autre part, après trente ans de désuétude, la représentation, la reconstitution que les Yahgans ont donnée aux' deux missionnaires est sûrement incomplète, elle aussi. La présence des femmes, «marraines des », prouve qu'on n'a pas tout révélé. Hyades était tout à fait précis, et parle de cérémonies réservées aux hommes. Il parle aussi d'un long ensemble de rites une partie seulement en a été accessible à Me K. Les mêmesobservations peuvent être faites à propos de la confrériedes magiciens,des « yekamus », auxquels s'est agrégé depuis le P. Gusinde; le vieux travail d'Hyades et de Deniker vaut encore quelque choseet vaudra, même quand nous aurons les textes des incantations. Toute cette magie a un aspect étrangement australien. Les renseignementssur le droit et la famille sont insuffisants. Mais,si (p.211)il yaeuvraimentcouvade ce que nous ne croyons pas cela signifieprécisément que le père – comme en d'autres pays américains– avait besoin de manifester sa paternité, laquelle n'eût pas été évidente sans cela. Car la couvadeest généralementune trace de descendance utérine encore assez forte. Ce qui est contraire à la thèse du P. K. M. M. GUBINDB M.). Vierte eisezumFeuerlandsstamm R (LeP. der ?<£& Ente Rel*eumSUmm Alakaluf. Anihropoa, z – der vol.XVIII-XIX, 622sq. (Résultats 1923-1924, p. provisoires

SYSTÈMES BBtIGIBUX

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de deux expéditions omplétant,par cetteexploration des c deux autres tribus fuégiennes, celledes Yahgans faite par le P. G.et le P. Koppers.Il faut attendreles publications définitives.) DeAgobtini(A.) 1 miel – del vlagglnella Terra Fmoco.– orino, T DeAgostini, 923, 96p. in-4°. 2 1 B. – Systèmeseligieuxà totémisme évolué r
Par MM. M. MAUSSet A. R. BROWN

Mélanésiens Pygmées, Malayo-Polynésiens, Rutter (O.). British North Bomeo. (An account of ils History, Resources and native Tribes). – Londres, Constable, 1923, xvi-404 p. In-8o. Evans (I. H. N.). – Studiesln Religion,Folk-Lorend a Custotn BritishNorthBornéoand the MalayPeninsula. of Cambridge, Cambridge University Press, 1923, x.300 p. in-8°. Le major 0. R. a été longtemps un fonctionnaire de la Compagnie à charte du nord de Borneo, et un planteur. Son livre intéresse plutôt du point de vue économique et de l'administration que du point de vue strictement ethnographique. On y voit bien nettement l'action de la colonisation et de la pacification européennes (chap. vi et vu v. aussi suppression de la chasse aux têtes, p. 49 p. 341, moyens d'amélioration; p. 77, mise à la raison des Sulus). Cependant M. 0. R. est un ethnographe de talent. Son tableau général de la répartition et de la démographie des tribus (111)est important les principales tribus sont les Dusuns (de la les uns cultivant le riz plaine et des collines à sec, les autres ayant une culture irriguée) et les Muruts (de la côte et des collines, mais ayant tous la culture irriguée). La description sommaire des techniques et des jeux de ces tribus est vraiment excellente (chap. xn). Les chapitres sur les coutumes et le folklore

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n'apportent que des faits du type de ceux que Hose et Mac Dougall ont indiqués pour ces régions grand Dieu, mauvais esprits, nombre de présages! etc. Mais les paragraphes concernant le culte des jarres de porcelaine grise chinoise 297 sq.) sont tout à fait précieux et nous y (p. entrevoyons traces de potlatch. d importantes Le livre de M. E. est en grande partie un recueil d'articles et de mémoires déjà parus dans « Man » dans le Journal of the Royal Anlhr.Inst. et dans le BuUetindu Muséedes Etats fédérésde Malaisie, usée m auquel M. E., ethnographe professionnel, st attaché. e Ce sont plutôt des notes détachées qu'une enquête avec description complète de quelques tribus. La première partie porte sur les mêmes Malais (Dusuns du nord Bornéo, district de Tampassuk) que le livre de M. Rutter, et le complète. Les ren. seignements sur les gusê, les jarres (p. 5 sq., p. 10, cf. p. 52) sont plus sommaires (v. 32à p. propos des jarres funéraires), et le vocabulaire de M. E. n'est pas d'une très grande précision (par exemplele mot couvade désigne,p. 13, un simpletabou de nouer). Le principal complément est une collection de mythes confondusavec d'autres récits qui méritent, eux, le nom de « folk-tales». La légende de Puaka (p. 78, cf. app. A., p. 292), un esprit à face de porc, est à remarquer parmi ceux-ci. La seconde concerne les indigènes de la péninsule malaise. D'abord on trouve des notes variées sur le folklore des Malais islamisés (p. 258 sq.), dont la notable concerne les rites et les mythes de la plus chasse au camphre. Et six pages sur les Jakun (Malaispaïens) sont bien insuffisantespour un pareil sujet. L'étude des Sakai et des Negritos de la Péninsule est la seule importante dans ce livre. Les Sakai sont des Mon-khmer plus ou moins fortement teintés de Malais et de Negritos, et qui ont été comme eux, fortement atteints par les sûrement, grandes civilisations avoisinantes (ex. Rahu [Inde, 208 traduire le nom de ce démon de p. pourquoi l'éclipsé

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par ciel? enfin p. 209). L'étude est presque exclusivement religieuse, et n'ajoute que des détails ou des confirmations, sur des sections éloignées des tribus, à ce qu'ont écrit MM. Skeat et Blagdenr la plus importante contribution concerne la séance shamanistlque et la maison magique(p. 210 sq.), des listes de tabous fort sommaires(p. 231 sq.) et quelques contes (p. 247 sq.). L'absencede toute description juridique rend l'utilisation de ces documents très difficile.Cette ethnographiepurement religieuse présente de plus en plus d'inconvénients. Les Negritos de la péninsule, vulgo Semang, parlent sûrement un langage mon-khmer, ce que M. E. paraît oublierquand il parle avec obstination de « Negrito culture ». Il est exact de parler ici de race somatiquement déterminée, mais c'est tout. Les influences malaises sont également très fortes (ex., p. 156, 159, Bahi Herem; cf. p. 209, > 161) et le shamane Semang, décrit ici pour la première fois, apparaît curieusementinfluencé par l'art de sesconfrèresmalaiset sakai (p. 158-167), même dans le langage de ses formules (cf. p. 169). Une partie des affirmationsde Hrolf Vaughan-Stevenssont vérifiées (p. 169, p. 182),sur les âmes-oiseauxet sur la significationdes carquois. D'autres ne le sont pas la valeur totémique des peignes,par exemple. Mais, à quarante ans de distance, bien des choses ont pu disparaître. Cinq « contes » ne constituent pas une mythologiesuffisante.Et nous n'en savons toujours pas assez sur cesNegritos,sans compter que nous ignorons encore tout ce qui n'est pas leur religion. Là aussi, M. E. et, je le crains, d'autres, font fausse route en ne s'occupant que de ces questions. Il faut regretter ce manque de proportions. M. M. HoRLEY(Capt. Peartoandgavages,– ew-York, F.).– N Putnam, 427p. in-8° 1924, (Nouvelle-Guinée). – Schedesta – Uber ieSemang Malakka. Anthropos, d ln (P.). vol.XVIIÏ-XIX, 1923-1924, sq.(Résultats rovisoires p. 100 p d'unerapideexpédition).

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– Armstrong(W.E.). Rossel slandReligion. Anthopo», I vol. étudedessanc1923-1924, XYIII-XIX, 1 sq.(Surtout p. tuaires, aba.). y Schmidt(Le P. J. J.). Die Ethnographie Nord.Papua der – bei (MurileKaup-Kamu DaUmannhafen, Neu-Guinm), vol. Anthropos, 1923-1924, XYNI-XIX, 700sq. (Bonnn p. d'unetribupapou consécration camp 717 du description (p. consécration potlatch confréries et sq.), remarquable (aveo des maisons es hommes 764sq.). Division d raasquée»\ (p. du travailsexuelle, 724, tc. En cours publication). e de p. du Amérique Nord Parsons (E. C.). – Amerlcan Indlan Ltte. {By several of its students). New-York, Huebsch, 420 p. in-4«. 1923, Celivre qu'a édité Mrs.Elsie ClewsParsons,devenue membre (femme) de la tribu Pueblo des Hopi, et excellente ethnographe, est infiniment intéressant. C'est une série d'essais, sortes de tableaux littéraires, de petits romans necdotiques, de nouvelles,comme a en publient les journaux, sur les Indiensdel'Amérique du Nord, sur leur vie réelle, matérielleet morale. il est certain que cette forme n'est pas sans valeur. Elle oblige l'ethnographe et le sociologuequi le suit à se représenter des vies d'indigènes. Bandelier, Grinnell, et le vieux White (Te Rou à propos des Maoris), ont donné des modèles du genre. Les plus distingués des ethnographes américains ont eu tout à fait le droit de collaborer – après une préface de M. Kroeber -avec Mrs.Parsons. Et il faut considérer, à un certain degré, leurs inventions comme de véritables documents. Mais, naturellement aussi, des « autobiographies » rédigées par des ethnographes professionnelsne valent pas des récits qui seraient dus à des Indiens. Les travailleursnon exercés feront donc bien de ne pas trop chercher à se servir de ce livre, plutôt destiné au grand public américain, et à assurer ses sympathies pour les Indiens et pour l'ethnologie. Les histoires de shamane étaient naturellement les plus faciles et les plus curieuses à conter, et l'on

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peut considérer que certaines sont de véritables documents Etoile fumante (Blackfoot) par Clark Wissler Nuage tonnerre (Winnebago) par Radin de même les histoiresd'initiation (Menomini)d'Alan Skinner, et de révélation (Lenape) par Harrington (celle-ci un peu fantaisiste et reconstruite entièrement, mais bien curieuse) et la délicieusehistoire de l'initiation de Cushing dans la Société de l'Arc à Zuni que raconte M. Culin est, elle, un document qui servira à l'histoirede l'ethnologie. M. Lowie nous explique au fond comment on devient un guerrieret les rites et usages de la guerre chezles Crow et M.T. Michelsoncommenton élève lesenfants chezlesMuskwoki.Ilfaut compter comme une véritable contribution aux problèmes obscurs de la vie des femmes la description de la vie de Wayantitsa, femme do Zufii, par Mrs. Parsons ellemême. D'autres « nouvelles » portent sur le même sujet (p. 337, p. 147, p. 41). Il y aurait beaucoupplus à redire aux nouvelles archéologiques.Ces efforts pour reconstituer la vie antérieure des peuples dont nous ne connaissons que les ruines ou de vieilles archives peuple des tumulus, Muskogee,et surtout mexicains et Maya, nous mènent droit à la pure fantaisie par exemple, le petit roman de M. Swanton, Tokulki of Tulsa, qui nous replace à l'arrivée de Drake, est bien intéressant au point de vue de la religion, maisil y aurait danger à 1 utiliser. M. Kroeber, dans l'introduction, marque la lacune (p. 15) concernant le gouvernement et l'économie des tribus indiennes.En fait, le récit, par M. Sapir, de la vie de Tom, un « commerçant de Nootka », est un des meilleursexposés que nous connaissions du rôle que jouent le potlatch et sa hiérarchie. M. M. RADIN (P.). The Trtbe. XXXV II* Winnebago Annual Reportof The Bureau of AmericanEthnology. – Washington, Smithsonian Institution, 1923, xxxv-560 p. in-4°.

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M. R. est un des meilleurs ethnographes de sa génération et son Autobiography of a Winnebago est, à notre avis, un des meilleurs documents, acquis avec une méthode des plus nouvelles, qui ait été publié pendant la décade où l'Année sociologique a été interrompue. Cette façon de trouver un indigène qui se raconte rend compte, mieux qu'aucune autre, de la façon dont un individu se situe dans un clan et dansune tribu. Le présent livre, tableau complet de la tribu elle-même, doit être lu en corrélation avec le premier. Nous analysons plus loin les documents et les théories concernant la sociologie juridique. Ici nous parlons seulement de la sociologie religieuse, et de divers autres groupes de faits. Les Winnebagosont des Sioux. Comme pour tous les Sioux et pour toutes les tribus des Prairies, leur morphologie, leur système social, et en particulier leur religion,ont été profondément altérés par l'arrivée des Européenset du cheval. M. R. donne heureusement l'histoire – racontée assez exactement par les Winnebago eux-mêmes – de ces changements typiques (p. 59 sq.). Ils nous aideront à comprendre plus généralement ce passage, qui a métamorphosé toute une partie de l'humanité, lors de la domestication du chevaldans l'ancien monde. L'étendue de cette transformation est fort bien démontrée et même mesurée par la belle découverte archéologique à laquelle M. R. a participé et qui attribue aux Winnebagoles « Mounds» (les tumulus qu'on ne fait plus) du Wisconsin (chap. n). Toute cette civilisation des Prairies a été affectée, commel'ont bien vu les ethnologuesaméricains,par ce qu'ils appellent le « horse-complex (Wissler), ar le nomadismecon» p sécutif à l'arrivéedu cheval.M. R. croit avoir observé encoreà temps cette tribu fort importante et dont les restes sont nombreux et riches. Malgré la valeur extrême des documents et collectionsqu'il a encore pu recueillir, nous sommesmoins convaincus de ce fait que lui. Une partie des critiques qu'il adresse aux vieux travaux de Riggs et de Dorsey sur les Sioux et même aux travaux plus récents d'Alice Fletcher et de Le Flesche sont, à notre avis, injustes.

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Les Winnebago fait des progrès en soixante ans, ont et oublié bien deschoses, s'ils en ont conservé remarquablement d'autres. Ceci est fort sensible en matière de religion. Par exemple,les rites funéraires présentent un curieux mélange de réformes algonquines et européennes et de conservatismerituel et de spécialisation par clan (chap. v, cf. p. 187 et p. 211, etc.). De mêmeles deux grands cultes spéciaux des Winnebago sont de récente et complexe formation. Ce sont la « danse médecine » et le culte du « peyote » (chap. xiv et xvi), Quoique très importants et très intéressants, et jouant un rôle capital dans la vie de naguère des Winnebago, ils appartiennent sûrement à une autre sphère d'action, à une autre époque que les rituels de clan (cf.p. 388).Mêmele culte du «peyote », de la boissonfermentée qui en est extraite, était en pleinedécadence(p. 420) il y a trente ans et de nombreux éléments chrétiens s'y sont introduits, les derniers très récemment (p. 398 sq., 422 sq.). Les Indiens ont leur syncrétisme. Il faut également hésidescultesdes « confrériesà bénédictions» ter à propos elles semblent quelque chose de mixte (xm), plus spécialement indien cependant. En tout cas, ces faits, très bien étudiés, sont importants aussi de ce point de vue du mélange des religions et de leurs étranges produits. Il est aussi notable que ce mélange s'opère surtout par les cultes spéciaux commecefut lecas dans le mondeancien ou oriental. Même l'ensemble rituel si typique des Fêtes des « Paquets de Guerre » de clans, autrement dit la « Fête d'Hiver », a été contaminé et par le christianisme (cf.p. 455malgré n. 26) et par les autres cultes spéciaux,en particulier celui de l' « oiseau-tonnerre». Cette série de cultes qui met en branle les clans, les « bandes» desoldats, a des relents de « potlatch » bien caractérisés (ex. p. 30, n° 7; p. 485, rituel par phratrie) ou de prestations totales plus simples,mais parfaitement conscienteset exprimées dans d'admirables discours (texte siou avec traduction, p. 487 sq.). Dans conditions,il n'est sans doute pas permis ces

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de faire l'état que fait M. R. des informationsqu'il a rassembléessur la notion de Dieu chez les Winnebago. Elles contredisent selon lui (p. 282 et n. 2) les anciennes interprétations du mot Wakan que nous avons rapproché de mana et, après Hewitt, d'orenda. D'après M. R., ce mot voudrait dire sacré, et wakandjadésigneraitexclusivementun être sacré individuel, visible. Enfin la notion de Dieu serait fort claire, en particulier celle du « fabricant de la Terre ». Il se peut que tout ceci soit exact des Winnebago d'aujourd'hui. Maisil n'est pas évident que les vieux documents de Riggs et de Dorsey et ceux, moins vieux, de M. Le Flesche, sur les Omaha et Dakota, en soient infirmés.– Au contraireil n'y a aucune difficulté enregistrerlestrès finesremarques à concernant les variations individuellesdu sentiment religieux (p. 291 sq.) et les nombreux documents sur les révélations, esprits gardiens (p. 290), les jeûnes et « bénédictions». L'étude des rituels et des mythes spécifiquesdes clans donne des résultats tout à fait remarquables. On s'étonne même que tant de traits du totémisme aient pu être conservés.La collaboration religieuse des clans et des deux phratries est encore si nette • – et M. R. l'a si bien observée – que cette sorte de division du travail religieux en est tout éclairée (vm et ix). On se souvient que nous y avons rattaché la méthode de classificationsiou (Durkheim et Mauss). Il faut convenir que, sur ce point précis, peu de faits de M. R. nous donnent raison – sauf en ce qui concernecertains prénoms, propriété de chaque clan, des sous-totemssans doute (ex. p. 242, noms du clan des esprits d'eau terre rouge – 2, 4, 5, cornes, etc., castor, etc.). La relation des membres du clan et de leur totem et de leur esprit gardien est bien étudiée (p. 194 sq., p. 288). Une partie des esprits auxiliaires provient évidemment du clan totémique, une autre du clan local ou de quelque chose de ce genre, une petite partie seulement des révélations individuelles, même souvent recherchéfisdans des directions données par la descendance, le lieu,oule rang. M.R. est loind'expliquer

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le clan siou par les choix individuels d'animaux protecteurs. L'étude du sharnanisme et de la « médecine » n'u pas donné de résultats de pareille valeur (p. 25 sq). Mais peut-être M. R. est-il arrivé trop tard pour les bien observer. M. M. Grinneli. (G. B.). – The CheyenneIndlans.Their History and Ways of Life. New-Haven, Yale University Press, 1923, vol. I, x-358 p., vol. II, vin-430 p. in-8°. Leslivresde sociologie descriptive dus aux ethnoou sont logues sociologues nécessairementles meilleurs, quandils sont bons. Mais,moins secs,plus littéraires, des travaux d'ethnographes amateurs peuvent aussi avoir leur saveur et leur excellence. L'auteur, non prévenu, innocent des modes scientifiques, débarrassé des vicieuses nomenclatures, fait attention à des foules de faits moraux, mentaux, généraux, de quele collectionneur mythes, de textes, de généalogieset de techniquesne daignera pas ou ne pourra pas observer, faute de temps. Le bel ouvrage de M. G. sur les Cheyennesest de ce genre. Publiciste distingué,M.G. est d'ailleursconnu par de nombreux travaux sur les Indiens des Etats-Unis, et nous avons souvent mentionnéson nom et ses travaux. Depuis trente-cinq ans, il s'est constitué l'historien et le chroniqueur des Cheyennes et de quelques autres tribus des Prairies il est leur intime et pratique leur langage. Cette monographiese divise en quatre parties. Nous réservons pour la IIIe section de l'Année ce qui concerne l'organisation domestique et politique. Nousne parlerons que pour mémoire de celle qui concernel'histoire de la tribu et de ses migrations (I, p. 5-10, p. 62) et n'en noterons que le trait fondamental le changement d'habitat, de vie économique socialequ'a causé, là commedans et toute la Prairie, l'arrivée du cheval l'altération a été si profondechez les Cheyennes qu'il faut lescon-

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sidérer comme un des rameaux les plus aberrants de la souche algonquine.Quel qu'en soit l'intérêt profond, extrêmement varié, nous n'avons pas non plus la place pour étudier la longue descriptiondes arts techniques (I, p. 170-311),des beaux-arts et des jeux (I, p. 312 sq.). Lu fabrication des instruments, les industries du transport sont extrêmement bien décrites l'usagedes animauxet celuidesplantes sont analysés dans tous leurs détails (v. aussi II, Lefait que c'est une «sociétéde femmes » p. 166-181). qui a le privilègede l' « ara plumaria » (I, p. 160168, et II, p. 385) est tout à fait curieux. A la religion est consacréela plus grande partie du volume II. C'est un tableau très vivant et très exact de ce que M.G. a pu encoreobserverdans cette tribu des Prairies. Le culte des confréries ressort très nettement. On dirait que toute la religiondes clans est effacée(v. I, p. 94, tabous totémiques disparus). Les trois grandes cérémoniesdécrites celle de la « Loge-Medicine , celleintitulée « Massaum», » celle de « MedicineDance » ne laissent guère apparaître, commejouant un rôle, hors de la confrérie spéciale de chaque culte spécial, que les « bandes de soldats ». On pourrait dire avec assez de prâcision que ces Algonquins n'ont plus que le Midé – la grande société secrète le mystère de leurs frères de l'Est. On le dirait même avec netteté, si, en particulier, le grand rituel de la Massaum(danse des fous et des animaux) ne comportait, outre les représentations du buffleet des « Contraires»,toute une série de danses animales,soigneusementorientées dans les diversesparties du camp, et qui paraissent être l'apanage d'individus (familles? clans ?) déterminés. Il y a là, sans doute, un écho de totémisme, et du culte totémique public. Maismêmececi est incertain. Et voici un inconvénient de l'observation mal dirigée.M. G. nous décrit les cérémonies ainsi Un tel et un tel, « Petit loup », un combattant fait cela (p. 312).Sinous décrivionsune messepontificale à Paris, parlant de M. Dubois au lieu de dire « Le Cardinal , personne ne nous comprendrait. Il » se peut que « Petit Loup » agisseen tant que repré-

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sentant de quelque chose, clan, famille, et que ce soit d'un totem. Mais peut-être aussi tout cela est effacé. La descriptionde la « Loge Medioine est Il ressort que ni son caractère solaire plus originale. n'est'si marqué, ni les rites des tortures n'y tiennent une telle place qu'ils méritent de lui donnerleur nom (II, p. 212). Par certains côtés, par l'autel symbolique du monde, avec ses « fiches » et ses symboles,cette cérémonie,comme la « Massaum se rapproche de », cérémoniesPueblos par certains autres donateur de la fête, initiation, etc. (mêmecas pour la« Medicine Dance»)elle tend à la fois vers le Midé (type algonquin) et vers des sortes de potlatch. Ici le sens du concret, l'observation directe de M. G. nous font apercevoir des traits qui rapprochent ces cultes d'autres mieuxconservés. -Tout ce que décomposés M.G.nous apprend des «Contraires»(II, p. 80 sq.)et de la Société des Contraires(II, p. 204 sq.) est important celle-ci joue le rôle de ces «sociétésdes fous» a si nombreusesdans l'Amérique du Nord, et dont on ne saurait exagérer le rôle esthétique et religieux lespersonnagesqui portent le titre de « Contraires et doiventêtre distingués de la confrériedes« dévoués » (pour ainsi dire), jouent un grand rôle militaire (cf. I, p. 187). Les recherches de M. G. sur le culte privé, sur la magie(II, p. 17 sq.), sur les tabous (II, p. 193,etc.), sur le sacrifice, ont été moins heureuses de même cellesqu'il a faites sur la mythologie. Il faut certes les prendre avec cellesdéjà publiées ailleurs.Maisles résultats d'ensemblesont pauvres; ou les Cheyennes ont une mythologie faible, ou M. G. est arrivé trop tard, ou il n'a pas su la déceler.Commela tribu est d décomposée epuis des siècles, changéeeux fois,dans d duus son habitat et dans son train do vie (cheval, réserve) et dans son milieu (européen), toutes ces explicationssont possibles. M. M. Bons (F.). of Ethnology the Kwakiutl. Based on ( the data collectedby G. Hunt). XXXV'k Ann.
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Rep. of the But. of Amer. Ethnology.– Washington, Smithsonian Institution, vol. I, p. xun-793, vol. II, vm-1482 p. in-8°. N.B. Lesmillésimes duBureau Ethnologie d' correspondent si peuauxdatesréelles publications d'autre leslen. des et part teurs transmissions des administratives sonttelles uenous consiq les dérerons datesdel'arrivée Pariscommeelles e l'édition. à c d L'œuvre considérablede M. Boas et de son informateur indigène, G. Hunt, sur les Kwakiutl, n'est pas encore terminée par la publication de ces deux grosvolumesde textes traduits, de tableaux, d'index et de glossaires (kwakiutl-anglais et anglais-kwnkiutl). Une suite en paraitra dans les collectionsde l'Université Columbia. Et elle n'épuisera pas la matière, même après les volumes de la Jesup Expédition, et bien d'autres. Tant requiert de place la simpledescriptiondu droit, de la religion,de l'économieet des arts techniqueset esthétiques d'une société certes riche et complexe,mais nullement extraordinaire parmi les sociétésdites inférieures. Aucune illusion n'est plus erronée que celle qui dépeint celles-cicomme simpleset faciles à décrire. Cette « Ethnologiedes Kwakiutl » ne prétend être qu'un recueil de documents et plus spécialement un ensemble de textes transcrits et traduits, quelques-uns en traduction juxtalinéaire, tous en langage courant, maistous soigneusement. A ce titre, elle est un document philologique de premier ordre, plus encore que linguistique. Nous ne faisons que mentionner cela, et dire que la méthode de publication suivie, pour précise qu'elle soit, n'est pas à l'abri de toute critique elle fait peut-être fort abstraction des dialectes et des vanations individuelles elle donnera de la tablature aux linguistes préoccupésde savoir plus que la phonétique et la transcription adoptéespar Hunt et par M.Boas. Cependantce livrecontient plus que cela.D'abord une partie de cestextes (vol.I, p. 53, p. 603)constitue une inappréciable«technologie» kwakiutl. Rapprochéedu vol. X dela JesupExpeditiondont nousavons

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rendu compte, elle est même à peu près complète. Sont décrits, non seulement les instruments, mais encore la fabrication et l'usage de ceux-ci, et enfin la fabrication et l'usage des produits. Une innovation une collection complète de recettes de cuisine et de règles d'étiquette, de droit, de goût et d'ordre du repas est pleine de faits intéressants. L'attribution de certaines nourritures à certaines gens, et la façonde les prendre, sont en effet typiques (v. aussi, p. 750, les règles de festins de fête à aliments spéciaux). Nousrendons compte plus loindesfaits juridiques. La plusgrande partie du reste du livreest consacrée à la religion (v. coutumes et croyances chants de shamanes, p. 1294sq., etc.), ou à des légendes mi-religieuses, mi-juridiques. Celles-ci sont les « histoires de familles ». Jusqu'ici M. Boas (Jesup Expedition, vol. 111-V)avait surtout publié des de légendes clans. Les légendesdes hérosdes familles noblesdes clans ne diffèrent pas sensiblement de cellesqui relatent l'histoire des fondateurs. C'est le même système, groupant les mêmes thèmes le hérosqui a la révélation de son esprit tutélaire, qui construitsa maison magique avec l'aide de celui-ci et des dieux, ou la reçoit toute faite avec ses emblèmes,ses privilèges, ses noms et sespotlatchs. Ces légendessont intéressantes surtout au point de vue juridique. Ce qu'il y a de plus neuf, ce sont les indicationsconcernant les prières (p. 617, p. 1366 sq.) les cultesdu feu (de« Assis ur le feu», p. 749,p. 1331 s sq.) une bonne collectionde tabous et de rites divinatoires enfin une description détaillée de rites funéraires que M. B. n'avait pas consignéedans les ouvrages précédents. Les addenda concernant le shamanisme sont moins importants (p. 1294 sq.). Au contraire une lacune importante est comblée par une bonne description continue du rituel domestique (tabous sexuels, conception, déformations de la tête, initiation des filles de chefs,etc. (p. 660 sq.). Les rites concernant les jumeaux sont remarquables (p. 673 sq.). M. M.

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(H.) und G~-EMaEH Notizen über die Indianerst~mme (E.). Ethnographlsche des Puget Soundes. Zeétechr. Et/wologie, p. 1-74.(Totems, 1924, potlatch, hefs, ommerce). c c D^ow» (H.).Indlaner. Die Indtoneretfimme desOstensund der 5« Stuttgart, Franckhsche VerlagsbuohhamUun" 79 p., petit in-4° (96ill.). 1924, Utile bon recueil d'illustrations rares extraitesdes vieux de Champlin Catlin,aveccommentaires améri. a auteurs, d'un caniste compétent.Concerneexclusivement douzaineet une (tenuede nations. M.M. Schijw, (J. W) Friendsof myLJîeas an Indlan. Boston, 305p. m-8°. Houghton, 1923, des (Description Blackfeel, Reli. recueil o mythes et contes.) d gion, Barbeau (AI.).- Indlandays ln the Canadlan ocWes.~New. R York,Macmillan °, 1924,in-8°. C du Amérique Sud Koch-Grunberc Vom Rorolma zum Or! (Th.). nocco. {Ergebmsse einer Reise in Nordbrasilien und Venezuela, etc.). Berlin, Reimer, vol. 1., Schilderung der Reise, 1917, x-406 p. in-8° • vol. II et IV (non parvenus) vol. III, Ethnographie, 1923, xn-446 p. in-8° (avec cartes et planches); vol. V, Typen Allas, 1924, 28p., 180pl. m-8°. – Zwel Jahre bel den IndlanernNordwest-Brasiliens. Stuttgart, Strecker und Schrôder, 1923, xn-416 p. in-8o. Koch-Grunberg vient de mourir au cours d'une dernière exploration de cette même région de l'Amérique du Sud qu'il avait tant fait pour connaître. C'était un pionnier ses fructueuses aventures toujours réuhsées avec un maximum de rendement ont ouvert à nos sciences descriptives et comparatives un territoire immense. Les des hautes vallé.-s peuples des affluents du nord-est de l'Amazone, ceux du bassin sud de l'Orénoque étaient très sommairement connus. Après Koch-Grûnberg ils le sont presque

systi'mks

relioikl'x

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suffisamment. Cette vie d'homme encore jeune a été consacrée à la scienceet couronnée par une belle mort. Une partie du travail considérable de KochGrünbergne peut être expliquéeici cellede linguistique et d'anthropologie.Une autre partie ne peut être appréciée que par ceux qui ont pu voir les très lui au grandes collectionsrapportéeset classées par Musée de Stuttgart et ailleurs. L'autre partie de son œuvre, celle de sociologie escriptive, a été soud vent mentionnée et étudiéedans l'Année. Le dernier ouvragereparaît maintenant sous une forme plus populaire et plus courte. De plus K. lui donne l'allure d'un journal d'observations et de route. Cette édition peut doncêtre considéréecomme un utile complémentde lapremière. Lesfaits sociaux et on y peut y sont décrits commedes événements reconstrucdistinguer les observationsdirectes des ex. la destions obligatoires de l'ethnographe (par cription des danses à Atiaru). Roroima,etc., comprend Le premier ouvrage,Vom aussiune relation de voyage(vol.I) enrichie de nomfaits ethnographiques breusesgravureset de quelques mais qui n'a d'inté(ex.,p. 47, p. 353, flagellations), rêt pour nous que dans la mesure où elle permet la critique et l'observation. Le deuxième volume, contenant les légendes et mythes des Taulipang et des Arekuna, date de 1916.Il ne nousest pas parvenu nous n'en feronsdonc pas état. Le cinquième volume est une collectionde photographies et de données importantes pour l'anthropologue exclusivement. Le troisième volumenous intéressera donc seul. C'est une description approfondie de trois groupes de tribus d'entre Orénoque et Amazone, sud des Guyanes et nord du Brésil, jusqu'ici très peu connues 1° les Taulipangqui sont des Caraïbes 2° les Schiriana, Waïka, etc., dont les langues semblent provisoirementisolées,et dont les races sont petites (III, p. 304); leur civilisation parait moins élevée, mais est au fond du même type que celle des grandes familles de peuples avoisinantes (K. sur donne nu fond peu de renseignements ces tribus,

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sauf au point de vue technologique) 3° les Yekuanu et les Guinau,qui sont des Arawak. Chez ceux-ci, K. n'est resté en tout que quatre des derniers mois de son voyage. Ces tribus, surtout les Yekuana, occupent un<; place importante dans la vie économiquedes autres peuples, qu'elles fournissent de racloirs à manioc, etc. (p. 355sq.) en général,ellesconstituent uncentre commercial.Nous eussionsaimé mieux connaître ce sujet. (Il y a contradictionentre le crédit et la confiance qui régneraiententre eux, p. 355, et la malhonnêteté qu'on leur prête mais peut-être y a-t-il deux genres de commerce là-dessous). Au surplus ce sont certainement des hommes bien doués (v. des cartes, pl. 62). Mais les renseignementsconcernent presque exclusivementla technique et la religion (p. 372 sq.) et surtout la magie, en particulier médicale. Cependant ils sont sommaires et K. conclut mélancoliquement qu'il a commencé à comprendre cette civilisation, mais en sait très peu de choses(p. 389). L'étude des Taulipang est la plus importante (III, p. 1-284). Elle est même plus que descriptive. Des notes abondantes, des comparaisonssystématiques avec les tribus avoisinantes soit également caraïbes, soit Arawak et autres, des référencesaux vieux auteurs, des étudesdes relations intertribales, en font un solide travail d'ethnologie,et souvent, surtout en matière de technologie, base d'études une théoriques (v. en particulier la sarbacane et l'arc, p. 66 sq.). Des détails sont également importants (p. 90, divisiondu travail entre les sexes).Les mythes ont été publiés à part. L'organisation socialeet économiquesur laquelle on trouve des anecdotesnombreusesdans le premier volume est, oubien mal étudiée,ouen voie de décomposition, car les descriptionssont sommaireset un peu artificielles.Ainsiles documents(p. 94, 97), sur la descendance utérine si typique des Caraïbes, et sur les noms (p. 140-145), sur l'organisationde la grande maison, si typique elle aussi, sont pauvres. C'est l'effet que font surtout ces derniers (p. 17),

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si on les compare à l'excellente description de la constructionremarquable des maisonsdu type ordinaire (toit sphérique), p. 20 sq. Au fond, K. s'est attaché aux deux pôles de la vie sociale le matériel d'une part, et ce qu'on appelle– d'un terme vague – la mentalité, et qui comprend la religion,en particulier les croyances. Les mythes sont l'objet de tout un volume,et la plus importante partie de celuici (p. 170-288)est une analyse des représentations d'esprits et de la magie encore plus qu'une analyse du culte positif. Celle-ci est – franchement insuffisante. L'intérêt de la longue énumération d'esprits est renforcé par une espèce de mythologie comparée caraïbe et arawak (v. les notes des p. 172, 190). Elle se distingue par une couleur localeassez particulière,mais sans rien de saillant, sauf peut-être en ce qui concerne la notion d'âme (p. 170 sq.). La magie au contraire présente des faits typiques, des formes notables de shamanisme (v. surtout p. 196 sq.), des notions très caractériséesdes forces deschosesnaturelles (esprits des eaux, plantes, etc., p. 188 sq., 210 sq.). Et K. avait donné toute son attention au rituel formulaire. Or, il est d'une abondance mythologique remarquable. D'une part ce sont des « rites d'originecomme les rites finnois(v. Année, II) ou comme les formules dites de Mersebourg(p. 220, n. 2); on y raconte le mythe qui fondele rite commentle mauvais ancêtre-espritensorcelaet comment le bon ancêtre-esprit délivra le patient de l'époque mythique. La récitation du mythe fait partie de l'enseignementdu rite, et le rite lui-mêmeconsiste à répéter le mythe sous forme abrégée, dans la premièrepartie, s'il s'agit de maléfice,dans les deux, s'il s'agit de l'exorcisme.A côté de ce rituel oral et du shamanisme,le rite manuel est sommaire, brutal, et ce serait une grave erreur de le détacher de son « contexte ». Nous parlons plus loin (Sociologie esthétique) du remarquableAppendicesur la musique. L~ IN M. M. 1.

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l'année sociologique

Nimuendajit – PaiinHntlno RioModem, d (Curt). Os IfldlOg – Journalde la Société Américanistes,S.,XVI,1924. des N. p. 201-279. d M.N.quiconsacre savieà l'étude Indiens el'Amazone des c a écrit ettebonne d'une d monographie tribu très peuconnue u RioMadeiragroupe upi), l'appui p. 224) è d'unecollection ( T ( deGOteborg. a elle au envoyéeumusée Cependant estsommaire et même u pointdevuetechnologique a pointdevuereligieux et esthétique 249), quelacollection fortimportante. bien soit (p. e clans h Le faitle plusnotable st la division deux en exogames à nomanimal sinon cultetotémique U certain, 225). nassez ( p. bontableaude la moralité (pudeur, ol,courage, suit v etc.). Cesdescriptions d'ordinairet nousnotonscelle-ci e manquent avecplaisir, plaisir. M.M. Eskimos Thalbitzbh (W.). – The Ammassalik sklmo. ontriE C bution to the Ethnology of the East Greenlaml Natives. Meddelelser om Grônland, vol. XL (second part. 3). – Copenhague,Bianco Luno, 1923 (1921),XII,cxv-564 p. gr. in-8°. M. T. a voué sa vie à l'étude linguistique, historique, sociologiqueet à l'observation des Eskimos. Peu de famillesde peuples, dits primitifs, ont eu la chance de s'attacher un pareil savant. Et M. T. est en bonne voie pour donner de celle-ci un tableau impérissable. Celivre fait suite à une longue série linguistique, ethnographique,et plusspécialement à la traduction anglaise, enrichie singulièrement,de l'ancien travail de Holm le premier explorateur et ethnographe d'Angmagsalik, comme on écrivait alors (côte Est du Groenland).L'œuvre est toiit simplement admirable par la conscience, 'exactitude, le talent philol logique d'observation et d'expression, et la profondeur des idées. Nous rendons compte plus loin (Esthétique) des deux premièresparties qui concernent la musique et de ce qui, dans celle-ci,concerne la poésie eskimo. Ici, nous mentionnons seulement pour mémoirele chapitre sur lesdialectes de la côte Est du Groenlandet celui qui concerneles méthodes d'enregistrement (phonographeet transcription) du

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langage et de la musique (p. 544-559). Et nous nous bornons à extraire, sans commentairescritiques, inutiles d'ailleurs, ce qui concerne le rituel oral (v. p. 116 les observations sur le rapport des tabous et du langage). M. T, n'en a trouvé que de trois sortes un rituel magique (p. 248 sq.) de chasse et de porte-bonheur, faisant rarement mentiond'esprits (un seulde ceux-ci est un dieu prêchant, p. 252, p. 273),de fin de deuil (p. 263sq., qui est en réalité encore un rituel de chasse)i un rituel shamanistique, des angekok, mages-shamancs (n°105sq.), qui est généralementun rituel des esprits auxiliaires (qu'il faut rapprocher des histoiresde qila,et de tupilàk, esprits)et d entraînement, d'initiation des angekok (p. 450, 473 en particulier); un seul de ces esprits est un animal, corbeau, dont la formulereproduit une remarquable conversationavec le shamane (p. 284). Nous reviendrons plus loin sur les fameux chants au tambour juridiques. Mais ils sont trop distincts des chants de l'angekok – également au tambour – et trop spécialement moraux, pour que nous fassions ici autre chose que noter leur caractère rituel. Sur le caractère généralde ce rituel oral, il faudrait citeren entier les p. 2