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L’idéologisation de la laïcité juridique en France et en Turquie

S’il est un phénomène historique dont la constatation ne saurait être discutée, c’est bien le
fait que la laïcité sort des entrailles du catholicisme ; elle est fille de religion1. Née de la colère
des victimes et des contempteurs de l’ « obscurantisme », elle s’est indéniablement inscrite
contre la religion. On ne peut comprendre la laïcité à l’échelle d’un pays si on ne comprend
pas d’abord son passé ; un passé qui fait peur2. La laïcité vise donc à apaiser ; or, le constat
s’impose : dans les deux pays laïques que nous nous proposons d’étudier, la liberté de religion
n’est pas aussi épanouie qu’elle devrait l’être. Pensée antidote, la laïcité en est même arrivée
aujourd’hui à restaurer des clans antagonistes.

La laïcité est loin de signifier bonheur individuel et apaisement politique en Turquie ; les
mécontents forment un contingent non négligeable : les musulmans les plus dévots dont la
barbe et le voile continuent de faire jaser, les alévis dont l’entêtement à imposer leurs vues en
matière de lieux de culte et d’enseignement religieux est désormais proverbial, les chrétiens
qui ne peuvent toujours pas évangéliser le cœur serein et les juifs qui sont presque habitués à
essuyer des vexations sporadiques. Ajouté à cela, une autre anomalie qui fait que ni les
Arméniens ni les Grecs ne sont considérés comme de véritables citoyens ; ils ont bien la
nationalité turque « sans pour autant faire partie de la nation turque, laquelle est définie par
l’appartenance à l’islam »3. La France, quant à elle, n’a toujours pas trouvé le point
d’équilibre dans ses rapports avec les nouveaux mouvements religieux ni avec l’islam. Les
débats récents sur l’Eglise de scientologie et la désolation quasi unanime du corps politique à
la suite de l’impossibilité de sa dissolution due à une maladresse législative et ceux sur
l’identité nationale et ses nombreux dérapages verbaux à l’encontre des musulmans le
montrent.

1
Poulat Emile, « Notre laïcité publique », in 1905-2005 : les enjeux de la laïcité, Paris, L’Harmattan, 2005, p.
64 : « Qu’est-ce que la laïcité ? C’est tout simplement ce qui s’oppose au régime de catholicité d’où nous
venons ».
2
Kuru Ahmet, Secularism and State Policies toward Religion. The United States, France and Turkey, New
York, Cambridge University Press, 2009 : l’alliance du Trône et d’une religion hégémonique a poussé le
mouvement républicain à nourrir une suspicion corrélative à l’encontre de la religion : « a religion’s close
relations with political authority create certain negative perceptions against it among the authority’s
discontents », pp. 22-23.
3
Bozarslan Hamit, « Islam, laïcité et la question d’autorité de l’Empire ottoman à la Turquie kémaliste »,
Archives de sciences sociales des religions, 125 (2004), pp. 99-113 : p.110 :
http://assr.revues.org/index1036.html

1
La laïcité n’est pas la tolérance, encore moins l’intolérance ; elle ne s’accommode pas de la
liberté de religion, elle la garantit. Mais force est de constater que le concept juridique de
laïcité qui, traditionnellement, correspond à une séparation organique (pas de religion d’Etat)
et doctrinale (pas d’Etat de religion) de l’identité religieuse d’avec les pouvoirs publics et
corrélativement à la protection de la liberté de conscience 4, est en mutation. La laïcité est « de
facture institutionnelle alors que la sécularisation porte sur les mutations sociales et culturelles
de la religion. En d’autres termes, la sécularisation concerne les valeurs tandis que la
laïcité/laïcisation portent sur les normes et les lois »5. En réalité, la laïcité, au sens matériel,
est le fondement tacite de toutes les démocraties, les déclinaisons de celle-ci que sont le
pluralisme, l’égalité et la liberté de conscience étant les éléments constitutifs de celle-là. A cet
égard, la démocratie contient la laïcité. Insister spécifiquement sur la laïcité alors que l’on
peut simplement invoquer la démocratie n’est donc pas anodin. Or aujourd’hui, la laïcité est
perçue de plus en plus comme une fin en soi, une philosophie de vie, un outil par lequel l’Etat
module la sécularisation de la société.

En Turquie, c’est la définition même de la laïcité ; on cite souvent la formule « halk için,
halka rağmen » (« pour le peuple, en dépit du peuple »). Il s’agit de la modernisation à
marche forcée, le « civilisationnisme », cette Constitution non-écrite « qui a une existence en
filigrane et n’a été votée par personne »6 ; si bien que la laïcité rime souvent avec complots
(affaire de l’Ergenekon7) et vexations (les femmes voilées ne peuvent mettre les pieds dans le
mausolée d’Atatürk ni dans les casernes militaires ; le feu Premier ministre, Bülent Ecevit, un
kémaliste loyal, avait ainsi dénoncé un « kémalisme de garde-robe »). En France, le
glissement s’est opéré à force de coups de boutoirs portés par des doctrinaires ; la conception
philosophique de la laïcité a investi le terrain juridique ; le résultat en est le découplage de la

4
Le rapport du Conseil d’Etat de 2004 consacré à la laïcité en énumère les trois éléments : neutralité, liberté
religieuse et pluralisme (Rapport public du Conseil d’Etat : un siècle de laïcité, Paris, La Documentation
française, 2004) ; la Déclaration internationale sur la laïcité de 2005 évoque également trois piliers : liberté de
conscience, inspiration areligieuse et « aphilosophique » des lois et égalité :
http://jeanbauberotlaicite.blogspirit.com/archive/2005/10/10/declaration-sur-la-laicite.html
5
Kerrou Mohammed, « Laïcité, sécularisation et islam dans la Tunisie de Bourguiba », in France-Maghreb, le
défi de la pluralité culturelle. Religion et droit. Revue franco-maghrébine de droit, n° 15, 2007, Presses
Universitaires de Perpignan, Presses de l’Université des sciences sociales de Toulouse, Toulouse, p. 161.
6
Oktay Cemil, « Clés pour la modernisation des institutions politiques », Pouvoirs, n° 115, La Turquie,
novembre 2005, pp. 5-23 :
http://www.revue-pouvoirs.fr/IMG/pdf/115Pouvoirs_p5-23_Modernisation_institutions_turques.pdf
7
Ergenekon serait le nom donné à un groupe mafieux composé de hauts fonctionnaires civils et militaires, animé
par la stratégie de la tension, et qui viserait à assurer sa conception de la laïcité au moyen, si nécessaire, de la
violence. La procédure judiciaire continue sur fond de divergences entre les « kémalistes » très réservés sur les
moyens employés et les « conservateurs » très enthousiastes à l’idée de mettre à nu une entreprise
antidémocratique.

2
laïcité et de la liberté de conscience. Pourtant, à l’origine, les approches juridiques françaises
et turques étaient nettement discernables, l’une plutôt libérale, l’autre résolument dirigiste (I) ;
la question du voile islamique a en particulier contribué à les rapprocher si bien que l’on
observe une sorte de nivellement dans les différentes positions. Dorénavant, la laïcité est
devenue l’étendard juridique des adversaires de la « soumission ». Elle nous semble ainsi se
fourvoyer sur un terrain qui ne sied pas en général au droit : imposer des modes de vie ; et ce,
d’une manière plutôt brutale. La laïcité « bavarde » est née (II).

I) Les sœurs turque et française : des enfances si opposées

La France et la Turquie ont formellement consacré la laïcité au terme d’un processus


historique de laïcisation ; la France par la loi du 9 décembre 1905 et les Constitutions de 1946
et 19588 et la Turquie par la révision constitutionnelle du 5 février 1937. Les « mesures de
laïcisation », bien qu’adaptées au contexte national, visaient à mettre fin à la domination
perçue comme étouffante de la caste cléricale (au sens large) et/ou à extirper les superstitions
qui se seraient « incrustées » dans la religion. La réforme fut profonde. D’abord, des mesures
drastiques contre l’institution religieuse furent appliquées : nationalisation des biens du
clergé, abolition des vœux monastiques et des congrégations ou encore adoption d’une
constitution civile du clergé en France, suppression du califat et du ministère des fondations,
abolition des tekkés (couvents) et zaviyés (mausolées) en Turquie ; ensuite, des politiques de
scolarisation et d’instruction (plutôt de désembrigadement) des masses furent mises en
œuvre par l’effort d’éducation à l’intention des enfants (lutte contre le dualisme scolaire) mais
également des adultes. « Des cours d’adultes ou des bibliothèques populaires »9 en France,
des « maisons du peuple » (Halkevleri), des « chambres du peuple » (Halkodaları) et des
« instituts de village » (Köy enstitüleri) virent ainsi le jour en Turquie. Enfin, d’autres règles
et pratiques furent aussi supprimées ; ainsi, les prières publiques lors de la rentrée des
chambres en France, la mention selon laquelle « la religion de l’Etat turc est l’islam » de la
Constitution turque et le terme « vallahi » (je jure par Allah) dans le serment du Président de
la République et des députés.

8
C’est l’article 1er de la Constitution du 27 octobre 1946 qui fait explicitement de la France « une République
indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Voir pour les discussions lors des travaux préparatoires des
Constitutions de 1946 et 1958, Pierre-Henri Prélot, « Définir juridiquement la laïcité », in Gérard Gonzalez
(dir.), Laïcité, liberté de religion et Convention européenne des droits de l’homme, Bruxelles, Bruylant, 2006,
pp. 115-149 : pp. 116-120.
9
Baubérot Jean, Histoire de la laïcité en France, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 4è édit., 2008, p. 42.

3
En revanche, en France, à l’heure de l’adoption de la loi de 1905, la conception libérale,
celle d’Aristide Briand, l’a emporté sur les revendications antireligieuses ; l’article 1er de la loi
du 9 décembre 1905 déclare ainsi que « la République assure la liberté de conscience. Elle
garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt
de l'ordre public ». L’Etat devient un simple arbitre équidistant des croyants et des libres-
penseurs, au grand dam des pourfendeurs du clergé10. Un triomphe presque miraculeux dans
un contexte où les « intégristes républicains » étaient légion11. Pour les défenseurs de la loi de
1905, la religion n’est intrinsèquement ni bonne ni mauvaise, ni salutaire ni pernicieuse, elle
ne prend son sens et sa valeur que dans la conscience de chacun. L’esprit de la loi est donc
fixé ; la jurisprudence française s’en inspirera tout au long du XXe siècle. En Turquie, la
laïcité s’est drapée, dès l’origine, d’une mission civilisatrice : la modernisation de la société
par la science et la raison12. Elle apparaît comme la réplique nécessaire au dogmatisme et à la
sclérose corrélative de l’Empire ottoman. En outre, elle symbolise un nécessaire « point de
bifurcation » ; l’islam est une « religion totalisante », il contrôle ses ouailles aussi bien dans la
joie des naissances que dans la peine des funérailles. Droit civil et droit pénal ne peuvent être
de ce monde, Dieu seul est législateur.13. Il fallait donc limiter l’influence non seulement des
normes mais également du faix religieux. La jurisprudence turque s’est ainsi inspirée de ces
commandements kémalistes.

Deux exemples permettront de comprendre les différences : les signes religieux et les
confréries religieuses.

10
Le député socialiste Allard, par exemple, ne comprend pas le dépôt des armes dans un contexte de « combat
décisif contre l’Eglise » (Ibid., p. 76).
11
Baubérot Jean, L’intégrisme républicain contre la laïcité, Paris, L’Aube, 2006. En 1903, « personne ne défend
la conception de la neutralité religieuse de l’Etat comme fondement de la séparation : l’Etat républicain
émancipe de la religion, il n’est pas religieusement neutre » (p. 169). En effet, « le discours dominant de cette
période consiste à affirmer : la République est menacée ; il faut la défendre et pour cela réaliser la ‘laïcité
intégrale’, combattre le ‘fanatisme clérical’ » (p. 215).
12
Özbudun Ergun, « Atatürk ve laiklik », Atatürk Araştırma Merkezi Dergisi, Sayı 24, Cilt: VIII, Temmuz 1992 :
http://www.atam.gov.tr/index.php?Page=DergiIcerik&IcerikNo=560
Voir pour l’analyse de cette tendance de modernisation par le haut, Pierre-Jean Luizard, Laïcités autoritaires en
terres d’islam, Paris, Fayard, 2008, pp. 33-83.
13
Amir-Moezzi Mohammad Ali (dir.), Dictionnaire du Coran, Paris, Robert Laffont, 2007, voir notamment p.
230 pour le droit successoral, p. 528 pour le mariage, p. 661 pour les peines, p. 745 pour la répudiation.

4
A) La question des signes religieux

1) Les agents du service public : neutralité au bureau (France) versus neutralité au


« boulot et au métro » (Turquie)

Le « dogme » de la neutralité du service public oblige l’agent à vivre sa foi par


intermittences ; la jurisprudence française exige du fonctionnaire une neutralité apparente,
vestimentaire dans l’exercice de ses fonctions14. En revanche, à la sortie du bureau, dans la vie
privée, l’agent est autorisé à reprendre ses activités religieuses. Et nul ne peut y trouver à
redire15. Cette règle est liée à la théorie de l’apparence ; l’usager du service public doit être
assuré qu’il ne fait pas l’objet d’un traitement défavorable en raison de ce qu’il est ; l’agent
doit inspirer la confiance par une neutralité presque physique (habillement, réflexions,
attitudes, etc.)16. Le Conseil d’Etat turc a, quant à lui, décidé dans un arrêt Aytaç Kılınç du 8
février 200617, que l’agent devait se tenir à un devoir de réserve même dans sa vie privée ; une
institutrice de l’école maternelle s’est ainsi vue annuler une promotion à un poste de directrice
au motif qu’elle portait un voile durant le trajet qui la menait de chez elle à son lieu de travail.
La Haute juridiction a estimé que cette attitude mettait à mal l’exemplarité que devait incarner
l’institutrice en toute occasion compte tenu de l’âge des enfants auxquels elle avait affaire.
Elle en a profité pour rédiger, d’une manière fort confuse, un raisonnement dont le lien avec
l’affaire traitée était loin d’être évident et déclara qu’aucune pensée ni opinion ne saurait aller
à l’encontre des principes et réformes de Mustafa Kemal (en tête desquels arrivent le
nationalisme et la laïcité). Elle rappela également que l’éducation et l’instruction avaient pour
dessein fondamental de former les esprits par la science et l’observation. Or cette dame était,

14
Conseil d’Etat, avis, 3/05/2000 Demoiselle Marteaux : cette règle vaut également pour les agents qui, dans le
service public de l’enseignement, n’exerce pas des fonctions d’enseignement. En l’espèce, la requérante est une
surveillante d’externat. Voir également, CAA de Lyon, 27/11/2003, Mademoiselle Nadjet Ben Abdallah,
s’agissant d’une fonctionnaire contrôleur du travail portant un voile.
Récemment, l’affaire Sabrina Trojet a suscité des incompréhensions dans le monde de la recherche : le Président
de l’Université de Toulouse a demandé à cette étudiante en doctorat bénéficiaire d’une allocation de recherche
de retirer son voile au motif qu’elle était devenue agent du service public et qu’elle était tenue, de ce fait, au
principe de neutralité. Devant son refus, il lui a notifié son licenciement. Le tribunal administratif de Toulouse
statuant en référé a estimé qu’aucun des moyens invoqués par la requérante n’était de nature à faire naître un
doute sur la légalité de la décision du Président de l’Université.
15
CE 3/05/1950 Demoiselle Jamet : l’administration ne saurait dénier d’une façon générale aux candidates ayant
des croyances religieuses l’aptitude aux fonctions d’institutrice.
16
Le Royaume-Uni a adopté une solution inverse qui part du principe que c’est le service public en tant que tel
qui doit être neutre et non ses agents. L’on ne peut fonder l’interdiction pour les agents d’exprimer leurs
croyances sur un éventuel ressentiment que pourrait avoir l’usager. En 2003, Rabinder Singh QC a été le premier
juge à siéger à la High Court en portant un turban sikh : il publia une tribune dans le journal Guardian pour
récuser l’importance donnée à l’apparence : « je suis un juriste, pas un poseur de bombes » :
http://www.guardian.co.uk/politics/2005/aug/06/july7.uk
17
http://www.memurlar.net/haber/39730/

5
pourtant, déjà institutrice et il s’agissait seulement de comprendre pourquoi une institutrice
qui se voile pour des raisons personnelles à l’extérieur de l’école devenait tout à coup inapte
techniquement à occuper un poste de directrice.

2) Les élèves : liberté de religion (France) versus indépendance de l’esprit (Turquie)

En France, le Conseil d’Etat dans un célèbre avis daté du 27 novembre 1989, avait décidé
que « le port par les élèves de signes par lesquels ils entendent manifester leur appartenance à
une religion n’est pas par lui-même incompatible avec le principe de laïcité (…) »18. Le
principe était donc clair : il n’y a aucune incompatibilité entre l’exercice de la liberté
religieuse et le principe de laïcité.

Les juridictions turques vont s’efforcer de « démontrer » le contraire. La Cour


constitutionnelle et le Conseil d’Etat se rejoignent pour définir la laïcité comme un mode de
vie moderne qui doit prôner la raison et l’éclairement de la science face au « dogmatisme
médiéval »19. Un ancien membre de la Cour constitutionnelle pouvait ainsi demander, en toute
logique, de soustraire les enfants à l’instruction coranique afin de ne pas entraver leur liberté
de pensée et donc leur liberté de conscience20 ! Les décisions de la Cour constitutionnelle sur
la laïcité sont nombreuses ; s’agissant du voile islamique, la Cour a rendu trois décisions. La
première date de 198921 : le Conseil de l’enseignement supérieur avait interdit le port du voile
dans les universités en 1982. Une loi avait été votée afin de neutraliser cette interdiction mais
elle fut déférée devant la Cour par le Président de la République. La Cour avait alors estimé
que cette loi contredisait le principe de laïcité en ce qu’elle visait directement à satisfaire les
fidèles d’une religion précise, l’islam. Elle prolongea son raisonnement par des considérants
superfétatoires : l’apparition des filles voilées sur les campus serait susceptible d’entraîner des
discordes entre les étudiants et donc de nuire au bon déroulement des cours (la polarisation est
donc bien ici perçue comme une menace et non comme une conséquence inéluctable de la
18
Le Conseil d’Etat a rappelé, en outre, que le fait de porter un foulard n’est pas, en soi, un acte de prosélytisme
ou de pression (CE 27/11/1996 M. et Mme Jeouit).
19
Il est admis que « c’est le laïcisme qui caractérise aujourd’hui encore le comportement d’une grande partie de
l’élite civile et militaire face à l’islam politique, mais aussi face à l’islam tout court que ladite élite a tendance à
considérer comme une source d’arriération », Semih Vaner (dir.), La Turquie, Fayard/CERI, 2005, p. 313.
La référence au « dogmatisme médiéval » reflète typiquement la source d’inspiration des juges : l’Occident. Or,
la brume du Moyen-âge islamique n’était pas aussi épaisse que celle du Moyen-âge occidental…
20
Aliefendioğlu Yılmaz, « Laiklik ve laik devlet », in Ibrahim Kaboğlu (dir.), Laiklik ve Demokrasi, Ankara,
Imge yayınları, 2001, p. 82.
21
Décision du 7 mars 1989 (E 1989/1, K 1989/12) :
http://www.anayasa.gov.tr/eskisite/KARARLAR/IPTALITIRAZ/K1989/K1989-12.htm
Voir également Constance Grewe et Christian Rumpf, « La Cour constitutionnelle turque et sa décision relative
au ‘foulard islamique’ », Revue universelle des droits de l’homme (RUDH), 1991, p. 113.

6
démocratie et du pluralisme). Les juges n’hésitèrent pas à voir dans la loi du 25 novembre
1924 relative au port obligatoire du chapeau par les fonctionnaires et employés, une véritable
orientation prônant un habillement « moderne » aussi bien pour les hommes que pour les
femmes ; en effet, la Révolution kémaliste qui a pour socle l’égalité entre les hommes et les
femmes n’avait pas pu s’adresser uniquement aux hommes. Cette loi de modernisation
vestimentaire devait donc également concerner, malgré la lettre du texte, les femmes. Enfin, le
voile des unes pourrait conduire à remettre en cause la liberté de conscience des autres par la
pression sociale et psychologique. Mais il n’y avait étrangement aucune référence faite à la
liberté de conscience des filles voilées qui était pourtant l’enjeu de l’affaire. D’ailleurs, la
Cour ne jugeait-elle pas le voile comme un habit archaïque, symbole de l’arriération planté là,
dans les nids du savoir que devraient être les universités, comme l’étendard des passéistes22 ?
Dans sa deuxième décision, en 199123, la Cour a été de nouveau confrontée à une loi qui
déclarait que sous réserve de respecter les lois en vigueur, chacun était libre de se vêtir
librement dans l’enseignement supérieur. Elle n’annula pas cette disposition mais lui attacha
une réserve d’interprétation en décidant que l’expression « lois en vigueur » englobait
également les décisions de la Cour constitutionnelle ; elle valida la loi tout en la vidant de son
contenu : chacun était libre de se vêtir comme il l’entendait mais sous réserve de respecter la
décision de 1989.

Le Conseil d’Etat turc, quant à lui, adopta une posture beaucoup plus offensive et largement
idéologique ; dans un arrêt de 1984, il déclara sans ambages : « il est indéniable que certaines
de nos filles et de nos femmes qui ont un certain niveau d’études qui leur permet de ne pas se
soumettre aux pressions de leur entourage social ni aux usages et coutumes, décident de porter
un foulard dans le seul dessein de s’opposer aux principes de la république laïque et pour
montrer ainsi qu’elles désirent l’établissement d’un ordre étatique fondé sur la religion. Dans
leur esprit, le foulard n’est pas une simple habitude, c’est le symbole d’une conception de la
vie qui se dresse contre la liberté des femmes et contre les principes fondamentaux de notre

22
Le juge dissident fait référence à l’article 24 de la Constitution qui dispose clairement que « nul ne peut être
blâmé ni incriminé en raison de ses croyances ou convictions religieuses » et relève que Mustafa Kemal lui-
même ne s’est jamais prononcé contre le voile, qu’il a, au contraire, voulu intégrer les femmes qui le portaient
dans la vie sociale et professionnelle. Or, avec cette décision, les filles voilées désireuses d’étudier sont poussées
dans leur retranchement au nom, précisément, de la raison et de la modernité !
Le sultan Abdulhamid II avait prohibé, par décret impérial du 2 avril 1892, le « çarsaf » c’est-à-dire le voile
intégral pour la raison religieuse que ce costume n’était pas conforme à l’islam et surtout pour une raison
sécuritaire, le sultan étant célèbre pour être excessivement paranoïaque.
23
Décision du 9 avril 1991 (E 1990/36, K 1991/8) :
http://www.anayasa.gov.tr/eskisite/KARARLAR/IPTALITIRAZ/K1991/K1991-08.htm

7
république »24. Si la Haute juridiction a essayé un temps de dissocier le foulard de ce qu’il est
convenu d’appeler le « turban », elle décida, en 1992, d’interdire les deux. La distinction était
subtile : le foulard permettait de voiler strictement les oreilles et le cou alors que le turban
était plus ample et donc plus moderne 25. Le ton est assez amer ; dans un arrêt de 1994, rendu
en assemblée plénière (la formation la plus solennelle), le Conseil estima que le voile n’est
pas un habit moderne et que l’étudiante qui le ceint portait atteinte à la dignité et au sentiment
de confiance que doit inspirer tout étudiant26. Tous ces exemples montrent que la juridiction
administrative a eu une lecture idéologisée de la laïcité ; dans son esprit, le voile relevait
presque de la « poliorcétique », les femmes qui le portaient étant soupçonnées de vouloir
rogner et, à terme, renverser la sacro-sainte laïcité. Paradoxalement, la laïcité induisait une
liberté de religion au rabais pour tout le monde ; le Conseil d’Etat n’hésita pas à reconnaître
que les activités missionnaires chrétiennes pouvaient être interdites en Turquie, un pays
musulman, car il y avait un risque d’atteinte à l’ordre public 27 ; ou encore, le fait pour
l’administration de refuser d’inscrire « témoins de Jéhovah » sur la rubrique religion de la
carte d’identité était justifié car selon la Direction des affaires religieuses et la faculté de
théologie de l’Université d’Ankara, les Témoins ne formaient pas une religion 28… En réalité,
la laïcité turque n’a d’yeux que pour l’islam. Elle relègue les non-musulmans et rejette les
trop musulmans ; elle ne fait que chasser.

24
Arrêt du 23 février 1984 (E 1983/7, K 1984/330) : « Kendi toplumsal çevrelerinin baskısına veya gelenek ve
göreneklerine boyun eğmeyecek ölçüde eğitim gören bazı kızlarımızın ve kadınlarımızın sırf laik cumhuriyet
ilkelerine karşı çıkarak dine dayalı bir devlet düzenini benimsediklerini belirtmek amacı ile başlarını örttükleri
bilinmektedir. Bu kişiler için başörtüsü masum bir alışkanlık olmaktan çıkarak kadın özgürlüğüne ve
cumhuriyetimizin temel ilkelerine karşı bir dünya görüşünün simgesi haline gelmektedir».
25
Il est intéressant de noter qu’aujourd’hui, cette distinction est renversée ; les milieux laïques disent s’opposer
au turban et non au foulard porté par la majorité des femmes par habitude et sans connotation politique. Les
militaires ouvrent les casernes au foulard mais pas au turban. Ici, le foulard est un voile qui est posé sur la tête
sans autre raffinement et qui montre une mèche de cheveux… La chevelure des dames est devenue « la » grande
affaire, le point nodal des crispations ; les plus conservateurs estiment que la vue d’un seul cheveu lui ouvre les
portes de l’enfer et les plus « laïques » ripostent à leur manière, en imposant la vue de quelques cheveux pour
pouvoir pousser les portes des casernes…
26
Arrêt du 17 juin 1994 (E 1993/81, K 1994/327).
27
Arrêt du 19 octobre 1995 (E 1993/3535, K 1995/4616).
28
Arrêt du 10 juin 1994 (E 1993/73, K 1994/310).
Les dispositions constitutionnelles favorables à la liberté de religion sont pourtant nombreuses : le préambule
parle du « bonheur spirituel », l’article 5 assigne à l’Etat le devoir de « s’efforcer de mettre en œuvre les
conditions nécessaires à l’épanouissement de l’existence matérielle et spirituelle de l’homme » ; l’article 15 fait
de la liberté de religion une liberté indérogeable en cas de circonstances exceptionnelles et l’article 24 consacre
« la liberté de conscience, de croyance et de conviction religieuse ».

8
B) Les confréries : contrôle inclusif (France) versus régime exclusif (Turquie)

En France, les congrégations sont soumises à un régime spécial qui appelle une
reconnaissance officielle de la part de l’Etat (autorisation par la loi dans la loi du 1er juillet
1901 et reconnaissance sur avis conforme du Conseil d’Etat depuis la loi du 3 septembre
1940) ; le Conseil d’Etat a établi un faisceau d’indices dont le respect entraîne la
reconnaissance : « engagement et activité des membres inspirés par une foi religieuse,
existence de vœux [mais non perpétuels], vie communautaire sous une même règle, autorité
d’un supérieur investi de pouvoirs particuliers et relevant lui-même de la hiérarchie propre à
la religion dont il se réclame »29. La reconnaissance entraîne une exonération des droits pour
les libéralités et les transferts de biens par une collectivité. S’agissant des associations
cultuelles, le juge administratif les a définies comme des associations qui mènent des activités
ayant exclusivement pour objet l’exercice d’un culte à savoir l’acquisition, la location, la
construction, l’aménagement, l’entretien des édifices et l’entretien et la formation des
ministres du culte. En outre, « le fait que certaines des activités de l’association pourraient
porter atteinte à l’ordre public s’oppose à ce que ladite association bénéficie du statut
d’association cultuelle »30. La question des sectes reste brûlante dans le contexte français31
mais force est d’admettre que l’évolution de la jurisprudence notamment à l’égard des
témoins de Jéhovah est patente : le Conseil d’Etat a estimé, dans des décisions de section du
13 janvier 1993, que les cérémonies que les témoins de Jéhovah organisaient caractérisent
l’exercice d’un culte au sens de la loi de 190532. La circulaire du ministre de l’Intérieur en
date du 27 mai 2005 a supprimé la pratique des listes et privilégie désormais les faisceaux de
critères alors que la circulaire du 25 février 2008 avoue vouloir éviter de « stigmatiser les

29
Rapport public du Conseil d’Etat : un siècle de laïcité, op. cit., p. 292.
30
CE avis, 24/10/1997, Association locale pour le culte des Témoins de Jéhovah de Riom
31
Mayer Jean-François, « Liberté de conscience et nouveau pluralisme religieux: questions autour des ‘sectes’ »,
in Séminaire organisé par le Secrétariat général du Conseil de l’Europe en collaboration avec le centre d’études
des droits de l’homme, F.M. Van Asbeck, Université Leiden, Leiden (Pays-Bas), 12-14 novembre 1992, Les
Editions du Conseil de l’Europe, 1993, pp. 57-66.
La suspicion est tenace dans un esprit français. Par exemple, l’article 22 de la Charte des droits fondamentaux de
l’Union européenne énonce que « l’Union respecte la diversité culturelle, religieuse et linguistique ». Or, Guy
Braibant, qui a joué un rôle actif dans la Convention sur la Charte des droits fondamentaux, s’empresse de
rappeler dans son commentaire, que cet article « ne doit pas, naturellement, signifier une reconnaissance
implicite des sectes qui prolifèrent aujourd’hui et mettent parfois gravement en cause certains droits
fondamentaux. La différence entre les sectes et les religions devrait rester présente à l’esprit dans l’application et
l’interprétation de la Charte » (La Charte des droits fondamentaux. Témoignage et commentaire, Paris, édit. du
Seuil, 2001, p. 159).
32
Il s’agit d’un revirement par rapport à son arrêt du 1/02/1985 Association chrétienne « les Témoins de
Jéhovah » (Rec., p.22). Voir Francis Delon, conclusions sous l’arrêt du Conseil d’Etat du 1er décembre 1985,
Association chrétienne « Les Témoins de Jéhovah », Revue du droit public (RDP), 1985, pp. 483-496.

9
courants de pensée » et préfère lutter contre les dérives et non contre les sectes en elles-
mêmes.

En Turquie, la loi du 30 novembre 1925 a interdit les couvents de derviches (tekkés) et les
mausolées (zaviyés). Pour Mustafa Kemal, c’était une nécessité ; les ordres religieux (tarikats)
constituaient des « foyers de la réaction et la marque de l’ignorance »33. Naturellement, la
Turquie continue de souligner, à chaque occasion, sa préoccupation vis-à-vis de ces ordres.
Lors des travaux préparatoires de la Convention européenne des droits de l’Homme, la
délégation turque a mobilisé l’histoire proche pour souligner l’enjeu34. Elle propose
d’adjoindre à l’article sur la liberté de religion, la formule suivante : « sous réserve des
mesures législatives ayant pour but de prévenir le retour à l’obscurantisme »35, et « de
restrictions que, pour des raisons d’ordre historique, des Etats signataires ont estimé
indispensable d’apporter à l’exercice de ce droit »36. L’expert turc parle d’une « inéluctable
nécessité » de lutter contre les confréries car, dit-il, si la Turquie n’avait pas interdit ces
groupements, « on peut gager que cette fois encore, ses efforts demeureraient sans
conséquence et que mon pays n’aurait aucun titre pour figurer maintenant parmi les Etats du
Conseil de l’Europe en partageant avec eux les conceptions basiques de la civilisation
européenne moderne »37. Effectivement, les séditions fomentées par certains chefs religieux
contre le nouveau régime expliquent le durcissement historique et l’entêtement actuel38.
Aujourd’hui, l’article 174 de la Constitution octroie une immunité constitutionnelle aux « lois
de réforme » dont le but est de « hisser le peuple turc au-dessus du niveau de la civilisation

33
Inan A. Afet, Medeni Bilgiler ve M. Kemal Atatürk’ün El Yazıları, Ankara, Türk Tarih Kurumu Yayınları,
1969, s. 56, 470-472, cité par Ergun Özbudun, op.cit.
34
Conseil de l’Europe, Recueil des Travaux préparatoires de la Convention européenne des droits de l’homme,
La Haye, Nijhoff, vol. III, 1976 ; vol. IV, 1977.
Au Comité des experts, la Turquie et la Suède veulent apporter des restrictions à la liberté religieuse. La Suède
veut protéger la place traditionnelle de la confession luthérienne. Finalement, Turquie et Suède proposent un
amendement conjoint : « Cette disposition ne porte pas atteinte aux législations nationales déjà existantes qui
comportent des règles restrictives concernant les institutions et fondations religieuses ou l’appartenance à ces
confessions » (tome III, p. 201) ». Finalement, sous la pression des Pays-Bas, cette disposition disparaît du texte
final (15 juin, tome IV, p. 225 et 279).
35
2 février 1950, tome III, p. 183.
36
4 février 1950, tome III, p. 197.
37
Tome IV, p. 81.
38
Trépanier Nicolas, « Les Ordres. Tarikats et politiques dans la Turquie républicaine », Religiologiques, 23,
2001, pp. 277-292. L’auteur estime que « l’influence des idées d’Atatürk est encore aujourd’hui immense en
Turquie et il serait irréaliste d’envisager une levée des lois anti-tarikats à court ou moyen terme » (p. 290). Le
Chef d’état-major des armées, le Général Başbuğ, a effectivement rappelé dans une conférence de presse du 13
avril 2009 que les groupements religieux constituaient toujours une menace contre l’ordre laïque turc. Voir
également Ural Manço, « Les confréries soufies et l’avenir de la laïcité en Turquie. Hypothèse sur la pilarisation
de la société turque », in Michel Bozdemir (dir.), Islam et laïcité. Approches globales et régionales, Paris,
L’Harmattan, 1996, pp. 342-343.

10
contemporaine et de sauvegarder le caractère laïque de la République de Turquie » : parmi
elles, figure la loi n° 677 du 30 novembre 1341 (1925).

Les approches sont donc fondamentalement différentes ; d’un côté, la France qui tente
d’assurer un réel équilibre entre la liberté de conscience et les exigences de l’ordre public et
de l’autre, la Turquie qui envisage toute liberté à l’aune du principe de laïcité dont le contenu
vise plus à maintenir une Turquie moderne qu’à garantir la liberté de religion. Mais la
visibilité de l’islam sur le plan social en France et son côté revendicatif provoquent des
craintes. Les « fils d’immigrés » ne sont plus aussi discrets que ne l’étaient les « primo-
arrivants ». Ils se sont installés mentalement en France, ils vont donc passer aux
revendications identitaires religieuses (boucheries halal, carrés musulmans, mosquées,
cantines scolaires, etc.) et les femmes voilées vont être de plus en plus visibles. Ces craintes
qui s’expriment largement dans la société et les médias vont trouver un écho sur le plan
juridico-légal. Le paradigme turc va s’imposer. La laïcité devient « didactique »39.

II) La coalition des sœurs : le voile, une obsession de la laïcité « salvatrice »

Dans la nouvelle configuration, la question de la laïcité se confond avec celle de


l’émancipation de la femme ; Jules Ferry disait déjà : « Il faut que la femme appartienne à la
Science (et non) qu’elle appartienne à l’Eglise »40. Sous la IIIe République, on craignait de
voir resurgir l’influence du clergé par l’intermédiaire des femmes, considérées comme plus
enclines à succomber aux sirènes de la religion. Aujourd’hui, c’est au tour de la femme
musulmane d’attirer l’attention ; voilée, elle serait soumise, il faut donc l’aider à s’émanciper.
Le discours est devenu identique à celui qui a actuellement cours en Turquie. Naguère, le
député radical-socialiste Charles Chabert proposait d’interdire la soutane car elle n’était pas,
selon lui, une obligation religieuse, elle portait atteinte à la dignité de l’homme et constituait
un acte prosélyte41. Les mêmes arguments sont repris aujourd’hui contre le voile islamique.
L’on pouvait espérer que la Cour de Strasbourg s’opposât à ces lectures. Il n’en a pas été
ainsi ; celle-ci a, au contraire, confirmé cette approche.
A) Les développements juridiques récents en France et en Turquie
39
Göle Nilüfer, « La laïcité républicaine et l’islam public », Pouvoirs n° 115, La Turquie, novembre 2005, pp.
73-86 :
http://www.revue-pouvoirs.fr/IMG/pdf/115Pouvoirs_p73-86_Laicite_et_islam.pdf
40
Baubérot Jean, L’intégrisme républicain contre la laïcité, op. cit., p. 38.
41
Ibid., p. 181 et s.

11
1) Le travestissement en France

a) Le cadre législatif : opération sauvetage

La situation actuelle montre une véritable prise en main de la sécularisation par le pouvoir
politique aidée par l’autorité judiciaire. La loi du 15 mars 2004 dispose que « dans les écoles,
les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves
manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit (…) » ; cela « en
application du principe de laïcité ». Le titre même de la loi montre bien qu’il y a un
glissement dans l’appréhension de l’idée de laïcité. Comment peut-on restreindre la liberté de
conscience des usagers d’un service public « en application du principe de laïcité » ? Et
pourquoi demande-t-on aux élèves de se présenter à l’école dépouillés de toute référence
religieuse ? Pourquoi ignorer les signes religieux en classe alors que le bus et la place du
marché en regorgent ? Il y a bien l’idée qu’à l’école, l’élève ne s’appartient plus. L’on
comprend qu’avec cette loi, la République a voulu hausser le ton ; il s’agit avant tout de lutter
contre le communautarisme, la pression des parents et l’inégalité entre les hommes et les
femmes. Véronique Fabre-Alibert estime que « le Conseil d’Etat prend acte de la modification
de la situation qui s’est aggravée en raison de la pression sur les jeunes filles exercée tant par
les familles que par les milieux islamiques »42. Jean-Michel Bélorgey avoue que le Conseil
d’Etat a plus fait preuve d’un « loyalisme civique » en donnant son aval à la loi de 2004 que
d’un raisonnement juridique et qu’il a été difficile pour les conseillers minoritaires de faire
entendre leurs idées lors de l’assemblée générale ; en ajoutant : « surtout quand ceux qui se
refusent à les entendre n’ont pas la conscience tranquille »43. Rémy Schwartz, conseiller
42
Fabre-Alibert Véronique, « La loi française du 15 mars 2004 encadrant, en application du principe de laïcité, le
port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics :
vers un pacte social laïque ? », Revue trimestrielle des droits de l’homme (RTDH), n° 59, 2004, p. 587. On peut
s’interroger sur cette affirmation ; les parents immigrés sont en général bien plus craintifs à l’idée de heurter de
front les autorités du fait de la réserve qu’ils ont importée de leur pays d’origine que leurs filles, beaucoup plus
revendicatives « qui sont françaises et qui n’ont pas peur du tyran » (Thomas-Abdallah Milcent, Droit et société
68/2008, p. 190). Le blocage s’est situé, semble-t-il, surtout au niveau de l’engagement idéologique des chefs
d’établissement : dans un entretien, Renaud Denoix de Saint-Marc, vice-président du Conseil d’Etat de 1995 à
2007, relève que « le milieu de l’enseignement public est très anti-religieux, très intolérant sur le plan religieux,
alors qu’il est laxiste sur ce qui touche à la tenue vestimentaire des élèves. Je n’ai jamais compris, pour ma part,
comment on laisse entrer des gamins avec des casquettes vissées de travers sur la tête ou des gamines avec des
mini-jupes et le nombril à l’air, et qu’on se pâme de fureur à la simple vue d’un mouchoir sur la tête d’une jeune
fille qui ne se livre à aucune provocation ni à aucun prosélytisme » (Droit et société 68/2008, p. 209).
43
De manière beaucoup plus grave, il analyse ce renversement : « Il y a eu tout un travail de sabotage de la
position ancienne du Conseil d’Etat par les rapports Stasi, Debré, Baroin, le truc le plus inexact historiquement et
le plus bête qui ait jamais été écrit sur la laïcité. On voit là les effets d’une sorte de fuite des vrais enjeux de
société au profit d’un embrasement identitaire, en complicité avec les franges les plus louches de l’opinion

12
d’Etat, rapporteur général de la Commission Stasi, ne cache pas les motivations
« salvatrices » d’une telle loi : lutter contre les pressions, réaffirmer l’autorité de l’Etat pour
défendre les faibles, les abandonnés ; son témoignage verse dans la commination : « Ça été
terrible pour ceux de ma génération marquée par l’émancipation de la femme que d’entendre
des gamines vous dire qu’elles étaient obligées de porter des jogging informes pour qu’on ne
les embête pas, alors qu’à Janson de Sailly on voit le string qui dépasse du jean : ce sont deux
univers… ; vous dire qu’elles ne peuvent même pas serrer la main des garçons, ni les regarder
dans les yeux »44. Les témoignages sont sans aucun doute inquiétants mais ils relèvent
davantage d’une répression au pénal et d’un changement profond de culture que d’une loi sur
« les signes religieux ». L’inquiétude permettait sans doute de faire basculer les hésitants mais
la loi n’avait pas pour objet de mettre fin à ces pratiques ! Ce n’est pas parce-que la fille
musulmane ne vient plus à l’école avec son voile que le « mode de vie » dans sa cité s’est
brusquement métamorphosé. Il est difficile de saisir l’assise de la loi ; si elle vise à mettre fin
aux pressions que les jeunes filles subissent, c’est un échec car le texte ne dit rien sur ce fait.
Si elle vise à restaurer l’égalité homme-femme en bannissant de l’école le voile, signe
d’infériorité de la femme, on ne comprend pas alors pourquoi il est seulement interdit à
l’école. Il y a une confusion dans l’explication de la loi. La loi de 2004 s’est pensée
civilisatrice ; une loi d’honneur qui venge les jeunes filles brimées. Il est tout de même
étonnant de voir que les promoteurs de cette loi sur l’école utilisent des arguments
extrascolaires ; or, dans leur vie quotidienne, ces jeunes filles subissent toujours ces
difficultés. Une nouvelle commission créée en 2009 aurait entendu les mêmes griefs puisque
la loi porte sur les signes religieux, pas sur les relations sociales dans les cités45...

Dans sa lettre de mission à M. Bernard Stasi, le Président de la République, M. Jacques


Chirac, demandait à la commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la
République de « donner le sens le plus concret aux exigences qu'implique le principe de
laïcité : la neutralité du service public, le respect du pluralisme, la liberté religieuse, la liberté
d'expression, mais aussi le renforcement de la cohésion et de la fraternité entre les citoyens,
l'égalité des chances, le refus des discriminations, l'égalité entre les sexes et la dignité de la

publique, pour casser de l’islam (…) » (Droit et société 68/2008, pp. 215-224).
44
Ibid., p. 233.
45
Rémy Schwartz avait également demandé l’audition de Chahdortt Djavann, activiste iranienne contre le voile
mais également celle du personnel hospitalier de Montreuil venu témoigner des difficultés avec les femmes qui
refusaient de se faire soigner pour des raisons religieuses. La stratégie a produit ses effets ; Jean Baubérot relève
que cette audition « a été très importante pour le glissement en termes d’argumentation de la question de la
laïcité à celle de l’égalité homme-femme » (Ibid., p. 245).

13
femme » (souligné par nous). Ainsi, dans le rapport remis au Président de la République le 11
décembre 2003, on peut lire : « Dans la conception française, la laïcité n’est pas un simple
«garde-frontière» qui se limiterait à faire respecter la séparation entre l’Etat et les cultes, entre
la politique et la sphère spirituelle ou religieuse. L’Etat permet la consolidation des valeurs
communes qui fondent le lien social dans notre pays. Parmi ces valeurs, l’égalité entre
l’homme et la femme, pour être une conquête récente, n’en a pas moins pris une place
importante dans notre droit. Elle est un élément du pacte républicain d’aujourd'hui. L’Etat ne
saurait rester passif face à toute atteinte à ce principe. Ce faisant, la laïcité ne se substitue pas
à d’autres exigences spirituelles ou religieuses. Elle réitère seulement que l’Etat défend les
valeurs communes de la société dont il est issu. Portée par une vision forte de la citoyenneté
qui dépasse les appartenances communautaires, confessionnelles, ou ethniques, la laïcité crée
à l’Etat des obligations à l’égard des citoyens. » (p. 15). Enfin, on apprend le fond de la
pensée : « Aujourd’hui, la laïcité ne peut être conçue sans lien direct avec le principe d’égalité
entre les sexes » (p. 52).

D’autre part, la circulaire du ministère de l’Education nationale en date du 18 mai 2004 fait
référence aux « valeurs communes qui fondent l’unité nationale », à « l’égalité entre les
hommes et les femmes », au rejet des « revendications communautaires » et au « vouloir
vivre-ensemble »46. Quelques années plus tôt, la circulaire Bayrou du 20 septembre 1994
soulignait également l’importance du « double mouvement de respect des convictions et de
fermeté dans la défense du projet républicain de notre pays » et en venait tout naturellement à
la question de l’égalité des sexes : « A la porte de l’école doivent s’arrêter toutes les
discriminations, qu’elles soient de sexe, de culture ou de religion ». L’école devient un
sanctuaire et il est difficile de comprendre pourquoi les discriminations doivent s’arrêter
seulement « à la porte de l’école »47. Concrètement, il s’agit d’affranchir les jeunes filles
46
Françoise Lorcerie n’hésite pas à parler d’une véritable « entreprise politique » autour du voile : composition
de la Commission Stasi, activisme des milieux ultra-laïques, couverture médiatique prohibitionniste, obsession
de l’unitarisme : « A l’assaut de l’agenda politique. La politisation du voile islamique en 2003-2004 » in
Françoise Lorcerie (dir.), La politisation du voile en France, en Europe et dans le monde arabe, Paris,
L’Harmattan, 2005, pp. 11-36.
Vincent Geisser relève que les institutions juives ont réussi à légitimer leurs points de vue qui consistaient à dire
que le voile représentait une menace contre eux et contre la nation française dans un contexte tendu au Proche-
Orient et en France : « Les institutions juives de France et le foulard. L’emblème féminin d’un ‘nouvel
antisémitisme’ musulman ? », ibid., pp. 95-118.
Au final, la défense de la laïcité a permis de coiffer les différentes motivations des « prohibitionnistes ». C’est ce
qu’Emile Poulat appelle « la naissance d’une néo-laïcité en rupture avec notre laïcité classique et qui est fondée
sur l’ignorance de ce qu’était cette laïcité. La laïcité nous oblige, or aujourd’hui on interdit le voile au nom de la
laïcité. Et cela n’a aucun rapport. La laïcité ce n’est pas cela ». (« Notre laïcité publique », op. cit., p. 66).
47
L’on retrouve la même approche dans le rapport de 2003 : « Des pressions s'exercent sur des jeunes filles
mineures, pour les contraindre à porter un signe religieux. L'environnement familial et social leur impose parfois

14
musulmanes du port forcé du voile ; forcé par les « pères et frères ». Et l’on comprend du
coup pourquoi cette interdiction ne vaut pas pour les étudiantes car elles sont majeures et
indépendantes. Il reste qu’il est difficile de tenir un raisonnement cohérent : si le voile est
perçu comme un symbole lèse-liberté, presque une atteinte au « projet républicain de notre
pays » en classe de terminale, par exemple, pourquoi ne l’était-il plus un an plus tard, à la
faculté ?48

b) L’approche jurisprudentielle : entre ciel et terre

En tout cas, le Conseil d’Etat, dans un arrêt du 8 octobre 2004 (Union française pour la
cohésion nationale), a estimé que la circulaire de 2004 qui explique la loi du 15 mars ne
méconnaissait ni l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’Homme ni l’article 18
du Pacte international sur les droits civils et politiques qui protègent la liberté de religion
« dès lors que l’interdiction édictée par la loi et rappelée par la circulaire attaquée ne porte pas
à cette liberté une atteinte excessive, au regard de l’objectif d’intérêt général poursuivi visant
à assurer le respect du principe de laïcité dans les établissements scolaires publics ». La
jurisprudence administrative s’est empêtrée dans des analyses pour le moins singulières des
différents couvre-chefs pour savoir s’il s’agissait de signes discrets (qui, eux, sont
autorisés)49 : ainsi, « le keshi sikh (sous-turban) (…), bien qu'il soit d'une dimension plus
modeste que le turban traditionnel et de couleur sombre, ne pouvait être qualifié de signe
discret »50 ; « (…) le carré de tissu de type bandana couvrant la chevelure de Mlle A était
porté par celle-ci en permanence et qu'elle-même et sa famille avaient persisté avec
intransigeance dans leur refus d'y renoncer, la cour administrative d'appel de Nancy a pu (…)
déduire de ces constatations que Mlle A avait manifesté ostensiblement son appartenance

des choix qui ne sont pas les leurs. La République ne peut rester sourde au cri de détresse de ces jeunes filles.
L'espace scolaire doit rester pour elles un lieu de liberté et d'émancipation ». Et le reste du temps ?
48
Dans son rapport au Comité des droits de l’Homme de l’ONU, la France justifiait l’existence de cette loi par le
souci de protéger la communauté scolaire contre la montée des communautarismes religieux (§ 170) et pour
affirmer les valeurs républicaines, en tête desquelles arrive l’égalité entre les hommes et femmes (§ 169) :
http://daccessdds.un.org/doc/UNDOC/GEN/G08/426/89/PDF/G0842689.pdf?OpenElement
49
Cette distinction signe ostensible/signe discret est elle-même incompréhensible ; si la loi de 2004 vise à assurer
la concorde scolaire, pourquoi les signes discrets sont autorisés ? Discret ou pas, un signe religieux est un signe
religieux… En outre, comme le relève le professeur Olivier Dord, « dans la pratique en effet, le chef
d’établissement devra d’abord s’interroger sur le point de savoir si un signe manifeste une appartenance
religieuse avant de se demander si le port par un élève de ce signe manifeste son appartenance religieuse puis de
décider, dans l’hypothèse où le signe est religieux, s’il est assez discret pour être autorisé. On peut douter qu’il
appartienne à une administration laïque d’entrer dans ce type de considération », Olivier Dord, « Laïcité à
l’école : l’obscure clarté de la circulaire ‘Fillon’ du 18 mai 2004 », Actualités juridiques-Droit administratif
(AJDA), 26/07/2004, p. 1529.
50
CE 5/12/2007, M. S., n° 285394.

15
religieuse par le port de ce couvre-chef, qui ne saurait être qualifié de discret, et, dès lors,
avait méconnu l'interdiction posée par la loi »51. La Haute juridiction a donc radicalement
changé sa position de 1989 s’inscrivant ainsi dans le contexte de la loi de 2004 mais sans
fournir d’éléments satisfaisants de compréhension ; c’est « une déception majeure »52.

Le Conseil constitutionnel n’a pas été, quant à lui, saisi 53. En revanche, il a pu se prononcer
à l’occasion de l’examen du traité établissant une Constitution pour l’Europe. Dans cette
décision 2004-505 DC du 19 novembre 2004, le Conseil fait référence dans le visa de sa
décision à « l'arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme n° 4774/98 (affaire Leyla
Sahin c. Turquie) du 29 juin 2004 ». Cet arrêt de chambre (confirmé par la suite par la Grande
chambre) avait validé l’interdiction du voile dans les universités turques eu égard au contexte
turc c’est-à-dire au risque de l’extrémisme islamiste 54. Or, la décision en déduit que l’article 9
de la Convention européenne (sur la liberté de religion) cadre avec le principe de laïcité
puisque la Cour européenne a, dans son arrêt Leyla Sahin, « pris acte de la valeur du principe
de laïcité reconnu par plusieurs traditions constitutionnelles nationales et qu'elle laisse aux
Etats une large marge d'appréciation pour définir les mesures les plus appropriées, compte
tenu de leurs traditions nationales, afin de concilier la liberté de culte avec le principe de
laïcité ». Le Conseil ne fait aucune référence à la liberté de conscience, il semble même
opposer laïcité et liberté de culte en évoquant la conciliation de la liberté de culte avec le
principe de laïcité. Or la laïcité, c’est la garantie de l’exercice de la liberté de culte (art. 1 de la
loi de 1905) !

Enfin, la Cour de cassation a eu à se prononcer sur le renvoi d’une fille voilée étudiant dans
un collège privé sous contrat d’association avec l’Etat, pour ne pas avoir respecté le règlement
intérieur qui prohibait le voile. La Cour déclare sans autre explication, que le règlement ne
violait pas la liberté de conscience de l’élève55.

Une autre affaire a suscité des remous médiatiques ; c’est celle de la femme qui portait un
voile intégral et demandait la nationalité française. Le Conseil d’Etat rappelle que sa section
51
CE 5/12/2007, M. et Mme G., n° 295671.
52
Rolin Frédéric, AJDA, 10/01/2005, p. 43.
53
Brau Julie, « Controverses autour de la loi du 15 mars 2004 : laïcité, constitutionnalité et conventionnalité » :
http://www.droitconstitutionnel.org/congresmtp/textes1/BRAU.pdf
54
Il était donc pour le moins « hasardeux » de transposer cette solution au contexte français, voir Frédéric Sudre,
« Les approximations de la décision 2004-505 DC du Conseil constitutionnel sur la Charte des droits
fondamentaux de l’Union. Réflexions critiques », RFDA, 2005, p. 34.
55
Cour de Cassation, Première chambre civile, 21 juin 2005, n° 02-19831.

16
sociale « a considéré qu’une participation active à une communauté à vocation religieuse ou
culturelle musulmane, une stricte observance des obligations du culte musulman, ou encore
du port de vêtements traditionnels, et celui du foulard ou d’un voile par l’épouse du
demandeur, ne permettaient pas de conclure au défaut d’assimilation, dès lors que n’était
relevé aucun comportement ou acte de propagande allant à l’encontre des valeurs de tolérance
et de laïcité, ainsi que d’égalité entre les sexes »56. C’est donc en vertu de ce dernier principe
que le Conseil d’Etat, dans un arrêt du 27 juin 2008, a confirmé le refus d’octroyer la
nationalité française à une femme qui portait un voile intégral car celle-ci avait « adopté une
pratique radicale de sa religion, incompatible avec les valeurs essentielles de la communauté
française, et notamment avec le principe d'égalité des sexes » ; la Commissaire du
gouvernement relevait que « de tous ces éléments il ressort que Mme M. n’a pas fait siennes
les valeurs de la République et en particulier celle de l’égalité des sexes. Elle vit dans la
soumission totale aux hommes de sa famille, qui se manifeste tant par le port de son vêtement
que dans l’organisation de sa vie quotidienne et les propos qu’elle a tenus aux services
montrent qu’elle trouve cela normal et que l’idée même de contester cette soumission ne
l’effleure même pas »57. La Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour
l’Egalité (HALDE) a, par la suite, estimé que le refus opposé à une femme portant la burqa de
suivre les cours de formation linguistique dans le cadre du contrat d’accueil et d’intégration
ne s’opposerait pas à la liberté religieuse. Elle estime d’abord que « la burqa porte une
signification de soumission de la femme qui dépasse sa portée religieuse et pourrait être
considérée comme portant atteinte aux valeurs républicaines présidant à la démarche
d’intégration et d’organisation de ces enseignements, obligatoires pour les étrangers admis
pour la première fois au séjour en France » avant d’adopter un raisonnement beaucoup plus
juridique : « Il ne semblerait en outre pas a priori déraisonnable de considérer que des
exigences de sécurité publique, s’agissant de l’identification des personnes, ou encore la
protection des droits et libertés d’autrui, pourraient être considérées comme des buts
légitimes, prévus par la loi, justifiant l’interdiction du port de la burqa dans l’accès à une
formation linguistique obligatoire »58. Il y a donc toujours une explication surabondante sur
l’inégalité des sexes avant d’invoquer une raison de sécurité, beaucoup plus juridique.
56
Rapport public du Conseil d’Etat : un siècle de laïcité, op. cit., pp. 356-357.
57
La requérante reconnaissait qu’elle était salafiste et qu’elle portait ce voile car son mari le lui demandait. Un
mari de nationalité française… http://www.conseil-etat.fr/cde/media/document/conclusions_286798.pdf
M. Philippe Malaurie estime que le voile intégral est un « signe d’un refus latent d’hostilité » et trouve normal de
ne pas octroyer la nationalité française aux étrangers « qui détestent notre pays », La semaine juridique, édition
générale, n° 38, 17/09/2008, II 10151.
58
Délibération n°2008-193 du 15 septembre 2008 :
http://www.halde.fr/IMG/pdf/4085.pdf

17
Il est clair que la loi de 2004 a pu éperonner l’intolérant qui pouvait être en nous et créer
une confusion dans l’esprit des Français si bien qu’il y a eu depuis de nombreuses attitudes
de lèse-liberté religieuse59 : l’affaire des étudiantes voilées à l’Université Montpellier 160,
l’affaire du gîte d’Epinal, l’affaire de la stagiaire de la Ligue des droits de l’Homme61,
l’affaire des mères voilées accompagnant leurs enfants lors des sorties scolaires 62 voire
même la récente mission d’information sur la burqa où les auditions montrent encore une
fois l’invocation de la notion de laïcité et d’espace public dans un domaine qui lui est
totalement étranger63. Il est donc permis de s’interroger sur ce glissement de
représentation de la laïcité ; Emile Poulat relève que « la société paraît de plus en plus
intolérante par rapport à la différence. A une époque, les crispations portaient sur les
témoins de Jéhovah, aujourd'hui, elles se cristallisent sur le sentiment de communauté
distincte. Alors, il est vrai que par rapport à des revendications identitaires ou religieuses,
on ne peut pas faire l'économie de notre héritage historique. Et il paraît évident que le
chant du muezzin trouble l'équilibre social. Plus, d'ailleurs, qu'il ne trouble la laïcité. Et,
aussi regrettables et passéistes soient-elles, les questions de non-mixité exigées par
certaines religions sont du même ordre »64.

59
Asma Jahangir, rapporteuse spéciale sur la liberté de religion ou de conviction à l’ONU, avait noté dans son
rapport de mission en France présenté le 8 mars 2006 (E/CN.4/2006/5/Add.4), que l’adoption de la loi de 2004 a
entraîné une stigmatisation du voile en lui-même : « Bien que cette loi ait été conçue pour réglementer le port de
signes liés à toutes les religions, elle semble cibler principalement les filles de culture musulmane portant le
voile » (§ 101).
60
Délibération n° 2008-194 du 29 septembre 2008 :
http://www.halde.fr/IMG/alexandrie/4066.PDF
61
LDH Info, n° 178, juillet 2008, pp. 3 à 6 et n° 183, décembre 2008, pp. 6-7 : une étudiante en master portant le
voile avait retiré sa candidature à un stage dans la fédération du Rhône lorsque certains ligueurs lui avaient posé
des questions sur son voile ; le débat a porté sur le fait de savoir si une femme « soumise » pouvait être une
défenseure des droits de l’Homme. Les responsables du groupe de travail sur la laïcité, MM. Georges Voix et
Alain Bondeelle ainsi que le Président de la Ligue, M. Jean-Pierre Dubois, s’étaient dit choqués. C’est dire le
niveau qu’a atteint l’effet de contamination de la loi de 2004.
62
La HALDE a, dans sa délibération n° 2007-117 du 14 mai 2007, estimé que le refus de principe opposé aux
mères voilées s’agissait d’une discrimination fondée sur la religion.
63
En réalité, le débat est souvent biaisé. Lors de son audition, Marc Blondel, intervenant au nom de la
Fédération nationale de la libre pensée, déclare non sans pertinence : « S’il est indéniable que le port imposé de
la burqa ou du niqab est un symbole de l'oppression, en quoi le port de la soutane, de la robe de bure, de la
cornette, du schtreimel, du spodik ou du caftan ne l’est-il pas ? » , « Pour les libres penseurs, partisans du libre
examen, le concept ne doit jamais précéder la preuve : nous récusons les acrobaties juridiques de ceux qui,
voulant interdire la seule burqa, en viennent à inventer des catégories juridiques aussi fumeuses qu'inexistantes.
Ainsi, certains tentent de remplacer les notions de « sphère publique » et de « sphère privée » – définies par les
lois de 1901 et de 1905 – par la notion d’« espace public » et d’ « espace privé ». Cette tentative de substitution
lexicale n'est pas neutre : le terme de « sphère » désigne une surface fermée, une étendue restreinte, alors que
l’espace est par nature indéfini », « Allez-vous interdire le baptême, marque de soumission d’un individu ? » :
http://www.assemblee-nationale.fr/13/cr-miburqa/08-09/index.asp
64
Le Monde, 27 juin 2008, p. 10 : « Les accusations de communautarisme me paraissent surtout une manière de
stigmatiser l'islam ».

18
2) L’entêtement en Turquie

La question du foulard est réapparue sous les feux de l’actualité à l’occasion de la


tentative du gouvernement AKP (conservateur) de réviser la Constitution pour surmonter
les deux décisions déjà citées de la Cour constitutionnelle. En effet, seule une révision
constitutionnelle pouvait briser la résistance forcenée des juges. L’aventure a tourné au
rocambolesque puisque la Cour constitutionnelle a montré tout ce qu’elle pouvait faire
pour protéger sa conception traditionnelle de la laïcité. Avec le soutien du parti de droite
nationaliste (MHP) et du parti pro-kurde (DTP), l’assemblée turque, par 411 voix sur 550,
a révisé la Constitution par deux ajouts : dans le projet, l’alinéa 4 de l’article 10 (sur le
principe d’égalité) disposait que « les organes de l'Etat et les autorités administratives sont
tenus d'agir conformément au principe d'égalité devant la loi en toute circonstance et dans
la prestation de tout service public » ; le nouvel alinéa 7 de l’article 42 (sur le droit à
l’éducation) énonçait, quant à lui, que « nul ne peut être privé de faire usage de son droit à
l’enseignement supérieur pour un quelconque motif qui ne figure pas expressément dans la
loi. Les restrictions à l’usage de ce droit sont déterminées par la loi ». Il n’y avait donc, a
priori, aucune référence au voile dans le corps du texte mais l’exposé des motifs (qui n’a
aucune valeur juridique) rappelait que les étudiantes voilées continuaient à être privées de
l’enseignement supérieur du fait de leurs habits. La Cour constitutionnelle va déclarer
contraire à la Constitution ces deux révisions constitutionnelles. Dans sa décision du 5 juin
200865, elle procède par deux étapes : tout d’abord, elle relève que l’article 4 de la
Constitution dispose que les articles 1, 2 et 3 de la Constitution qui ont trait à la forme
républicaine de l’Etat et à ses attributs (« un Etat de droit laïque, social et démocratique »)
ne sauraient être modifiés ni même faire l’objet de propositions de modification.
Autrement dit, toutes les propositions de révision constitutionnelle doivent être examinées
quant au fond pour respecter l’article 4 qui interdit toute proposition qui viserait à modifier
les caractères de la République, en tête desquels arrive la laïcité 66. Il faut donc que les
65
E 2008/16, K 2008/116 :
http://www.anayasa.gov.tr/eskisite/KARARLAR/IPTALITIRAZ/K2008/K-2008-116.htm
66
Le Conseil constitutionnel français refuse de statuer sur une révision constitutionnelle malgré l’article 89 qui
dispose que « la forme républicaine du Gouvernement ne peut faire l'objet d'une révision ». Décision 2003-469
DC du 26 mars 2003 : http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/les-
decisions/depuis-1958/decisions-par-date/2003/2003-469-dc/decision-n-2003-469-dc-du-26-mars-2003.857.html
En Tunisie, il a également été considéré que l’article 1er de la Constitution qui déclare que « la Tunisie est un
Etat libre, indépendant et souverain ; sa religion est l’islam, sa langue l’arabe et son régime, la République » est
une norme supérieure aux autres articles de la Constitution ce qui a eu pour effet de vider de son sens le principe
d’égalité des citoyens posé par l’article 6. Voir Monia Ben Jamia, « Non discrimination religieuse et code du
statut personnel tunisien », in France-Maghreb, le défi de la pluralité culturelle. Religion et droit. Revue franco-
maghrébine de droit, op.cit., p. 205.

19
révisions qui ont été adoptées portent directement atteinte à ces principes intangibles. Or,
les textes ne peuvent être qu’approuvés puisqu’ils renforcent l’égalité et le droit à
l’éducation. Mais la Cour va procéder à la seconde étape de son raisonnement, la plus
critiquable : elle va directement puiser ses griefs dans l'exposé des motifs ; or celui-ci
contient le mot « foulard ». Et le foulard est contraire à la laïcité (décision de 1989). Il peut
entraîner un trouble à l’ordre public dans les campus et ainsi mettre à mal la liberté des
filles non voilées. Donc, ces révisions sont contraires aux articles intangibles de la
Constitution67. La décision a été prise par 9 voix contre 2. Dans son opinion dissidente le
président de la Cour, Haşim Kılıç, a des mots très durs : il estime que « les universités ne
sont pas des casernes » alors que le juge Sacit Adalı remarque que les juges majoritaires se
fondent exclusivement sur le risque de voir les filles voilées porter atteinte à la liberté des
étudiantes non voilées et rappelle que même un accusé est présumé innocent ; il dénonce
en termes également vifs la crainte injustifiée des majoritaires : « Au nom d’un danger
abstrait et imaginaire qui n’arrive jamais, dont personne ne sait quand il va se produire
mais qui est présenté comme imminent en le répétant sans cesse, en y insistant et en le
maintenant dans l’actualité, on ferme l’œil à une usurpation concrète du droit à
l’enseignement ». Comble de l’ironie : la Cour venait de condamner à nouveau le voile et
la femme de son Président était précisément… voilée.

Dans sa décision du 30 juillet 2008 relative à l’action en dissolution de l’AKP 68, la Cour
précise davantage ce qu’un parti politique n’a pas le droit de proposer dans le système
laïque turc ; elle a estimé que l’AKP était bien devenu un centre d’activités anti-laïques et
l’a condamné à une peine de réduction des aides publiques. Dans sa défense, le parti
estimait que la laïcité n’était pas un « mode de vie » mais un principe relatif à
l’organisation de l’Etat, que le procureur défendait, à tort, une vision positiviste et
rationaliste de la laïcité, caractéristique des régimes totalitaires et critiquait « l’allergie du
Procureur à la notion de ‘laïcité démocratique’ ». La Cour a persisté dans sa définition de
la laïcité ; l’AKP est donc considéré comme un parti dont les activités et les propos des
dirigeants sont contraires à la laïcité. Ainsi, la Cour incrimine ces paroles du Premier
ministre : « les personnes ne peuvent être laïques », « pourquoi un enfant peut-il lire le
Grand Blek et le Capitaine Miki et pas le Coran avant 12 ans ? », « il faut abroger

67
Une tendance dans la doctrine considère que l’article 4 étant un parapet contre les tentatives de sape du sacro-
saint principe de laïcité, lui-même, corrélativement, ne peut être révisé ou abrogé ce qui vise à consacrer
l’existence d’une « clause d’éternité ».
68
http://www.anayasa.gov.tr/eskisite/KARARLAR/SPK/K2008/K-2008-2SPK.htm

20
l’interdiction du voile dans les universités », « mes filles ont dû étudier à l’étranger pour
avoir porté un voile », « ma femme peut porter le voile à la résidence du Premier ministre
mais pas au Palais présidentiel 69». Des propos, en réalité, bien banaux. D’ailleurs, le
raisonnement semble assez confus puisque la Cour refuse néanmoins d’interdire le parti au
motif qu’il a accéléré le processus de démocratisation en vue d’adhérer à l’Union
européenne, qu’il a aboli la peine de mort en temps de guerre, qu’il a ratifié les deux pactes
internationaux sur les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels et surtout
qu’il a consacré la discrimination positive en faveur des femmes dans la Constitution
même70. Quand on pense que la laïcité était vue comme le dernier rempart de la garantie de
la liberté des femmes, il était pour le moins incongru de condamner un parti qui,
précisément, avait entamé une révision constitutionnelle pour inscrire la discrimination
positive en faveur des femmes. Or c’est ce que décide paradoxalement la Cour71.

Enfin, la Cour de cassation avait cassé un arrêt de cour d’appel qui refusait de prononcer
le divorce entre une femme qui refusait de porter le voile et son mari qui l’y contraignait.
La Cour a décidé que la pression du mari devait s’analyser en « violence sociale » et
qu’elle devait donc permettre le divorce. En soi, la décision n’a aucune particularité : le
harcèlement peut entraîner le divorce. Mais la Cour dit : « le fait de forcer sa femme à
porter un habit non moderne »72. Ce n’est donc pas le harcèlement stricto sensu qui est
condamné, c’est le fait qu’il l’a forcée à porter un voile ; si bien que l’on peut légitimement
s’interroger : quelle aurait été la réaction de la Cour si le mari l’avait poussée à se
dévoiler ?

Les vexations sont aussi légion : une juge qui refuse violemment d’admettre à l’instance
une femme en voile intégral qui vient malgré tout d’ouvrir son visage en lâchant « votre

69
Après l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, le Président de la République, Ahmet Necdet Sezer (2000-
2007), a refusé d’inviter les épouses voilées des hommes politiques de l’AKP aux différentes réceptions de la
Présidence. Il en était arrivé à demander des enquêtes pour savoir qui portait le voile…
70
Le Président de la Cour, Hasim Kılıç, a encore une fois émis une opinion dissidente en estimant qu’un parti
politique ne saurait être condamné pour avoir promis de régler les problèmes sociétaux en tête desquels arrivent
l’interdiction du voile dans les universités, l’impossibilité pour les enfants de moins de 12 ans d’apprendre le
Coran et l’impossibilité pour les élèves des lycées professionnels dont notamment des « lycées d’imams et de
prédicateurs » d’entrer à l’université sur un même pied d’égalité que les lycées normaux.
71
Rappelons que l’un des juges constitutionnels, Osman Paksüt, avait insinué que l’un de ses collègues avait été
soudoyé pour ne pas voter l’interdiction. En effet, il ne manquait plus qu’une voix pour que l’AKP soit dissous.
Les propos du juge Paksüt avaient été interceptés dans le cadre des écoutes téléphoniques dont sa femme, mise
en examen dans l’affaire Ergenekon, faisait l’objet.
72
http://www.radikal.com.tr/Radikal.aspx?aType=RadikalDetay&Date=22.8.2008&ArticleID=894973

21
Allah n’a pas à être dans le prétoire »73, l’interdiction pour les femmes voilées de surveiller
les urnes lors des élections74, etc.

B) Le « paternalisme » de la Cour européenne

La Cour européenne rappelle souvent que « le droit à la liberté de religion (...) exclut toute
appréciation de la part de l'Etat sur la légitimité des croyances religieuses ou sur les modalités
d'expression de celles-ci » (Manoussakis c. Grèce, 26/09/1996, § 47). Or, elle a estimé que
n’était pas contraire à l’article 9, le fait d’interdire, pour une institutrice d’école primaire
publique, de porter le foulard pendant le service, du fait de son incompatibilité avec « le
message de tolérance, de respect d’autrui et surtout d’égalité et de non-discrimination que
dans une démocratie tout enseignant doit transmettre à ses élèves » (Dahlab c. Suisse,
15/02/2001)75. La Cour porte donc un jugement sur le sens même du voile. Dans la désormais
célèbre affaire Leyla Sahin c. Turquie (10 nov. 2005), elle rappelait que c’est « un précepte
religieux difficilement conciliable avec le principe d’égalité des sexes »76 (§ 111).
En outre, la Cour reprend quasi automatiquement l’argumentation des Etats lorsque ceux-ci
justifient la restriction de la liberté de porter le voile, celle qui consiste à dire que le voile
apparaît comme déstabilisateur, comme menaçant les droits et libertés d’autrui77 et l’ordre
73
http://www.zaman.com.tr/yazar.do?yazino=851649&title=hâkime-hanim-lutfen-ozur-dileyin
Au Danemark et en Espagne, les femmes portant la burqa devant le juge ne sont pas refoulées :
http://www.droitdesreligions.net/actualite/nouvelleactu/septembre_2009/025.htm
http://www.droitdesreligions.net/actualite/nouvelleactu/septembre_2009/003.htm
74
http://www.stargazete.com/gazete/yazar/mustafa-erdogan/ysk-hukuku-ve-demokrasiyi-cigniyor-177881.htm
75
Flauss Jean-François, note sous l’arrêt Dahlab c/ Suisse (15 février 2001), AJDA, 20 mai 2001, p. 480. Il
estime que « la Cour adopte une position très rigoriste sur le risque de prosélytisme lié au port du foulard
islamique : elle établit quasiment une présomption irréfragable de prosélytisme ».
76
Dans son opinion dissidente, Mme Tulkens écrit : « Il n’appartient pas à la Cour de porter une telle
appréciation, en l’occurrence unilatérale et négative, sur une religion et une pratique religieuse, tout comme il ne
lui appartient pas d’interpréter, de manière générale et abstraite, le sens du port du foulard ni d’imposer son point
de vue à la requérante. Celle-ci – qui est une jeune femme adulte et universitaire – a fait valoir qu’elle portait
librement le foulard et rien ne contredit cette affirmation. A cet égard, je vois mal comment le principe d’égalité
entre les sexes peut justifier l’interdiction faite à une femme d’adopter un comportement auquel, sans que la
preuve contraire ait été apportée, elle consent librement. Par ailleurs, l’égalité et la non-discrimination sont des
droits subjectifs qui ne peuvent être soustraits à la maîtrise de ceux et de celles qui sont appelés à en bénéficier.
Une telle forme de « paternalisme » s’inscrit à contre-courant de la jurisprudence de la Cour qui a construit, sur
le fondement de l’article 8, un véritable droit à l’autonomie personnelle (Keenan c. Royaume-Uni, no 27229/95, §
92, CEDH 2001-III ; Pretty c. Royaume-Uni, no 2346/02, §§ 65-67, CEDH 2002-III ; Christine Goodwin c.
Royaume-Uni [GC], no 28957/95, § 90, CEDH 2002-VI). Enfin, si vraiment le port du foulard était contraire en
tout état de cause à l’égalité entre les hommes et les femmes, l’Etat serait alors tenu, au titre de ses obligations
positives, de l’interdire dans tous les lieux, qu’ils soient publics ou privés » (§ 12).
77
Dans l’affaire Karaduman c. Turquie (3/05/1993), le juge européen précise : « La Commission prend
également en considération les observations de la Cour constitutionnelle turque qui estime que le port de foulard
islamique dans les universités turques peut constituer un défi à l'égard de ceux qui ne le portent pas ». Comment
admettre que l’on puisse restreindre une liberté pour le seul motif que d’autres en sont choqués ? Elisabeth Zoller
relève qu’aux Etats-Unis, « la règle générale est que le citoyen dont la sensibilité est blessée par une expression
politique (…) ou religieuse (…) n’a aucun droit à être protégé dans ses émotions (…) ; en matière de tort

22
public c’est-à-dire, en fait, la laïcité78. L’activisme de l’Etat turc dans ses argumentations
devant la Cour européenne des droits de l’Homme a conduit celle-ci à adopter un « self-
restraint » qui part de l’idée que la Turquie vit toujours sous la menace de mouvements
fondamentalistes et que la démocratie turque n’est pas suffisamment mature pour lutter contre
ces mouvements subversifs. Aussi estime-t-elle que la sauvegarde du principe de laïcité,
« assurément l’un des principes fondateurs de l’Etat turc qui cadrent avec la prééminence du
droit et le respect des droits de l’homme et de la démocratie, peut être considérée comme
nécessaire à la protection du système démocratique en Turquie » (Leyla Sahin, 10/11/2005, §
114) car « il existe des mouvements politiques extrémistes qui s’efforcent d’imposer à la
société tout entière (…) leurs symboles religieux et leur conception de la société, fondée sur
des règles religieuses »79 d’autant plus qu’il s’agit d’un pays « où la majorité de la population,
manifestant un attachement profond aux droits des femmes et à un mode de vie laïque, adhère
à la religion musulmane » (§ 115)80. L’on perd du coup le fil du raisonnement : y a-t-il
menace ou non ? Il est difficile de comprendre en quoi la majorité de la population qui adhère
à l’islam peut menacer les droits et libertés d’autrui puisque cette même majorité, selon la
Cour, reste attachée « aux droits des femmes et au mode de vie laïque ». Dans son opinion

psychologique, c’est à lui de se protéger lui-même en n’y prêtant pas attention et en restant indifférent »,
Elisabeth Zoller, « Les rapports entre les Eglises et les Etats aux États-Unis : le modèle américain de pluralisme
religieux égalitaire », in Gérard Gonzalez, Laïcité, liberté de religion et Convention européenne des droits de
l’homme, op. cit., p. 45.
78
Dans l’arrêt Kurtulmus c. Turquie (24/01/2006), il est étonnant de voir la Cour déclarer : « la Cour rappelle
avoir admis dans le passé qu’un Etat démocratique puisse être en droit d’exiger de ses fonctionnaires qu’ils
soient loyaux envers les principes constitutionnels sur lesquels il s’appuie ». La professeure d’université est
présentée comme susceptible d’être déloyale car voilée !
79
Dans l’arrêt de chambre du 26 juin 2004 dans cette même affaire, le Gouvernement turc fait valoir qu’ « il est
avéré que le foulard islamique est devenu un signe couramment dévoyé par les mouvements fondamentalistes
religieux à des fins politiques et constitue une menace pour les droits des femmes » (§ 93). Il est paradoxal de
voir la Cour consacrer cette approche alors qu’elle venait tout juste de condamner la Turquie pour avoir violé la
liberté d’expression du chef d’une confrérie religieuse qui déclarait que le principe démocratique devait être
aboli car contraire à l’islam et qu’il fallait introduire une discrimination entre les enfants légitimes et les enfants
naturels lors d’une émission « très populaire et diffusée en direct », n’hésite pas à souligner la Cour (Gündüz c.
Turquie, 4/12/2003). En revanche, elle a toujours été un soutien inconditionnel de l’Etat turc lorsqu’il s’agissait
de rejeter les requêtes des militaires évincés de l’armée pour leur zèle religieux (Kalaç, 1/07/1997 : il pouvait
s’acquitter des « formes habituelles par lesquelles un musulman pratique sa religion » (§ 29) mais il ne fallait pas
en demander plus). L’assimilation secte/mouvement anti-laïque est donc aisément acceptée par les organes de
Strasbourg. Le risque du fondamentalisme religieux devient un argument implacable pour la défense du
Gouvernement turc (voir également Yanasik, 6/01/1993, n° 14524/89 où la Commission parle d’un « devoir pour
le personnel militaire de renoncer à s’engager dans le mouvement de fondamentalisme islamique (…) » ou
encore six arrêts rendus le même jour (Can, Dalgiç, Genel, Balcik, Mogulkoç, Ates c/ Turquie, 9/10/2001).
Ce qui est demandé aux militaires n’est pas de soutenir une conception de la laïcité qui est celle de la neutralité
de l’Etat « mais celle d’une lutte active contre une certaine conception de la religion musulmane », Patrice
Rolland, « Le fait religieux devant la Cour européenne des droits de l’homme », in Mélanges Raymond Goy,
Presses Universitaires de Rouen, 1998, pp. 271-285.
80
Gilles Lebreton estime à juste titre que « le lien de cause à effet [que la Cour] établit entre le fait que la
majorité de la population turque soit musulmane d’une part et le risque de la théocratie d’autre part montre (…)
qu’elle se méfie de l’islam lui-même, qu’elle considère comme une religion intrinsèquement dangereuse »,
Gilles Lebreton, « L’islam devant la Cour européenne des droits de l’homme », RDP, 2002, n°5, p. 1504.

23
dissidente sous l’arrêt Gündüz (4/12/2003), le juge turc Rıza Türmen reconnaissait également
qu’ « une grande majorité de la population turque a choisi de mener une vie laïque ». Dans
l’arrêt Refah Partisi (13/02/2003), la Cour avait déjà souligné « l’importance du respect du
principe de laïcité en Turquie pour la survie du régime démocratique » (§ 125). La crainte de
la Cour est de voir l’instauration de la Charia et elle « note avec intérêt les observations du
Gouvernement selon lesquelles (…) l’enseignement à l’école du fait religieux constitue un
procédé approprié pour lutter contre le fanatisme » (Hasan et Eylem Zengin, 9/10/2007, § 59).
Il s’agit donc d’une approche où l’on doit sacrifier un peu de ses valeurs pour se fondre dans
celles de la société81. Le juge européen « surprotège la laïcité turque contre certaines des
manifestations de l’islam »82.

S’agissant des décisions relatives à la France, les arrêts du 4 décembre 2008 (Kervanci c.
France et Dogru c. France) rejettent les requêtes de jeunes filles voilées exclues du collège
pour ne pas avoir ôté leur foulard dans les cours de sport. La Cour déclare d’emblée : « En
France, l’exercice de la liberté religieuse dans l’espace public, et plus particulièrement la
question du port des signes religieux à l’école, est directement lié au principe de laïcité,
principe autour duquel la République française s’est construite » (§ 17). Dans cette affaire, la
problématique tourne autour de la laïcité et de l’égalité des sexes alors que l’irrespect de
l’obligation d’assiduité est le véritable fondement juridique. Le Gouvernement français, pour
sa défense, multiplie les références aux arrêts Leyla Sahin et Dahlab argüant de l’influence
que pouvait avoir un tel signe sur des enfants de 12 ans. L’argumentation de la requérante est
claire : « Le professeur a refusé à la requérante le droit de participer aux cours qu’il dispensait
en mettant en avant la sécurité de celle-ci. Or, lors du conseil de discipline, lorsqu’il lui a été
demandé en quoi le port du foulard ou d’un bonnet pendant ses cours mettait en danger la
sécurité de l’enfant, il a refusé de répondre à la question posée. Le Gouvernement ne donne
pas plus d’explication sur ce point. La requérante rappelle par ailleurs que le port du foulard
avait déclenché au sein de l’établissement un mouvement de grève de la part de certains
professeurs sous le couvert de la défense du principe de laïcité et que ce sont ces professeurs
qui sont à l’origine de troubles et perturbations et en aucun cas le comportement de la
requérante, qui ne faisait aucun prosélytisme » (§ 44). Malgré la pertinence de ces arguments,
81
Dans un entretien publié au journal Milliyet en date du 25 janvier 2008 (p. 18 : « la Cour européenne des droits
de l’homme et le principe d’égalité à la lumière de la laïcité »), le juge Rıza Türmen rappelle que « ce qui
prévaut dans la ‘res publica’, ce n’est pas les croyances religieuses privées mais les valeurs communes de la
République ».
82
Gonzalez Gérard, note sur l’arrêt Leyla Sahin c/ Turquie (10 novembre 2005), AJDA, 12 février 2006, pp. 317-
320.

24
la Cour adopte un long raisonnement sur la laïcité mais déclare, in fine, que l’interdiction était
justifiée pour des raisons de sécurité sans expliciter en quoi le voile mettait en danger leur
sécurité au cours des activités sportives. Elle ne s'y attarde pas : « la Cour estime que la
conclusion des autorités nationales selon laquelle le port d’un voile, tel le foulard islamique,
n’est pas compatible avec la pratique du sport pour des raisons de sécurité ou d’hygiène, n’est
pas déraisonnable » (§ 73). C’est un raisonnement in abstracto car concrètement, personne
n’a pu le démontrer… Enfin, dans plusieurs arrêts du 30 juin 2009 (Aktas ; Bayrak ;
Gamaleddyn ; Ghazal ; Jasvir Singh ; Ranjit Singh c. France), la Cour a délivré un brevet de
conventionnalité au nouveau régime issu de la loi de 2004 : en l’espèce, il s’agissait d’affaires
où les élèves étaient exclus pour ne pas enlever leur voile ou turban. Elle constate que
« l'interdiction de tous les signes religieux ostensibles dans les écoles, collèges et lycées
publics a été motivée uniquement par la sauvegarde du principe constitutionnel de laïcité (…)
et que cet objectif est conforme aux valeurs sous-jacentes à la Convention (…) ». Il est
étonnant de voir la Cour trancher les affaires non pas exclusivement en fonction de l’article 9
sur la liberté de religion mais également selon le principe de laïcité qui ne figure nulle part
dans la Convention83. La Cour en est arrivée à hisser la laïcité au rang de valeur européenne84.

La Cour affirme souvent que la Convention « implique un juste équilibre entre la


sauvegarde de l’intérêt général de la communauté et le respect des droits fondamentaux de
l’homme, tout en attribuant une valeur particulière à ces derniers » (Affaire dite linguistique
belge, 23/07/1968, § 5). Lorsqu’elle est confrontée à la liberté de religion et à la laïcité, elle se
perd souvent dans des considérations trop générales et abstraites et préfère se réfugier dans
l’argumentation de l’Etat défendeur.

Conclusion
83
En juin 2008, le Conseil des droits de l’Homme recommande à la France de lever l’interdiction du hijab dans
les écoles publiques (recommandation du Canada, p. 21, n° 26) :
http://www.aidh.org/ONU_GE/conseilddh/examen/Images/france_rapp.pdf
Dans sa réponse, la France n’en voit pas la raison : « Les principales dispositions de la loi font aujourd’hui
l’objet d’un consensus général qui permettent de considérer qu’elles n’ont pas engendré de développement de
l’islamophobie ni aucune stigmatisation du voile » (p. 13, n° 26) :
http://www.aidh.org/ONU_GE/conseilddh/examen/Images/france_rapp_addit.pdf
En juillet 2008, le Comité des droits de l’homme des Nations-Unies a critiqué la loi de 2004 sur les signes
ostensibles à l’école publique : « pour respecter une culture publique de laïcité, il ne devrait pas être besoin
d’interdire le port de ces signes religieux courants » (§ 23) :
http://daccessdds.un.org/doc/UNDOC/GEN/G08/433/57/PDF/G0843357.pdf?OpenElement
84
Flauss Jean-François, « Laïcité et Convention européenne des droits de l’homme », RDP, n°2, 2004, pp. 317-
324 et Alain Garay, « La laïcité, principe érigé en valeur de la Convention européenne des droits de l’homme »,
Dalloz, 2006, p. 103.

25
La laïcité imposée à une société peu sécularisée garde toujours des relents d’autoritarisme ;
le régime se crispe et opte provisoirement pour une approche inauthentique de la notion. Il
apparaît donc de bonne guerre de figer la laïcité, le temps de se débarrasser des métastases
islamistes, toujours coriaces85. Or ce sont ceux qui défendent cette opinion qui décrètent eux-
mêmes que la menace demeure certaine86. Mais il reste que pour pouvoir faire accepter l’idée
de laïcité, il faut déjà avoir fait accepter l’idée de tolérance 87. Précisément la Constitution
turque consacre l’existence d’une direction des affaires religieuses (le Diyanet), chargée de
contrôler l’islam. Religion qui, comme on le devine, n’est pas tout à fait comme les autres. La
Cour constitutionnelle l’a si bien compris qu’elle estime que l’existence officielle d’un
Diyanet ne s’oppose pas au principe de laïcité car l’islam n’a pas la même vocation que le
christianisme88. La Cour est même allée jusqu’à interdire un parti politique qui demandait,
entre autres, dans son programme politique, la modification du statut du Diyanet ; elle a
estimé que le parti défendait des idées contraires à la laïcité89 !

Les conceptions idéologique et juridique de la laïcité se sont superposées dans le combat


contre le voile. Mais la laïcité juridique devrait être au-delà de ces considérations historiques,
philosophiques, sociologiques. Le droit a décidé de séculariser ; or ce n’est pas son rôle. La
laïcité juridique n’est ni l’égalité des sexes ni l’émancipation des esprits ; aujourd’hui, on ne
peut comprendre la laïcité sans se référer à un idéal républicain, à une « religion minimale ».

85
Tanör Bülent, « Laiklik, Cumhuriyet ve Demokrasi », in Ibrahim Kaboğlu (dir.), op. cit., pp. 23-34.
Un sondage récent en Turquie qui montrait que 92 % des personnes interrogées disaient que la religion
représentait un élément important de leur vie, n’arrange évidemment pas les choses :
http://yenisafak.com.tr/yazarlar/Default.aspx?t=24.09.2009&y=HayrettinKaraman
86
Bockel Alain, « Laiklik ve anayasa », in Ibrahim Kaboğlu (dir.), op. cit., pp. 49-58.
Nilüfer Göle estime que « la laïcité n’est pas un terme neutre, un principe exempt d’idéologie et insensible aux
rapports de pouvoir. Elle contribue à définir et sous-tend en réalité le pouvoir politique et culturel des élites
modernistes », « Laïcité, modernisme et islamisme en Turquie », in Cemoti, n° 19 - Laïcité(s) en France et en
Turquie, juin 1995 :
http://cemoti.revues.org/document1691.html
87
Pour l’émergence de la valeur-tolérance en Occident, voir Jean-François Collange, « La liberté de croyance
dans la pensée religieuse », in Jean-François Flauss (dir.), La protection internationale de la liberté religieuse,
Bruxelles, Bruylant, 2002, pp. 1-13.
88
Décision du 21 octobre 1971 (E 1970/53, K 1971/76) : « Hristiyan dininin taşıdığı özelliğe göre din ve devlet
işlerinin birbirine karışmaması esasının, kilisenin bağımsızlığı biçiminde manalandırılmasında bir sakınca
görülmemiştir. Çünkü, Batı devletlerinde dinin kötüye kullanılması ve sömürülmesi bizdeki şekilde bir sonuç
doğurmadığından din ve devlet işlerinin birbirine karışmaması yönünden kabul edilen kilisenin bağımsızlığı
durumu, devlet düzeni bakımından bir tehlike göstermemektedir. Oysa İslamlık bireylerin yalnız vicdanlarına
ilişkin olan dini inanç bölümünü düzenlemekle kalmamış, aynı zamanda bütün toplum ilişkilerini, devlet
faaliyetlerini ve hukuku da tanzim etmiştir... Böyle bir tutumun ve sınırsız, denetimsiz bir din hürriyeti ve
bağımsız bir dini örgütlenme anlayışının ülkemiz için pek ağır tehlikelerle yüklü olduğu uzak ve yakın
tecrübelerle anlaşılmıştır... Diyanet İşleri Başkanlığının Anayasa’da yer almasının ve mensuplarının memur
niteliğinde sayılmasının... birçok tarihî nedenlerin, gerçeklerin ve ülke koşullarıyla gereksinimlerinin doğurduğu
bir zorunluluk olduğundan kuşku yoktur ».
89
Décision du 23 novembre 1993 (E 1993/1, K 1993/2).

26
L’Etat veut protéger les personnes contre leurs propres croyances (voile-soumission, refus de
transfusion sanguine-protection de la vie) et sa gêne transpire, il n’affirme pas haut et fort
cette vocation, il passe donc par le concept d’ « ordre public »90 et commence à invoquer celui
d’ « espace public ».

La laïcité, aujourd’hui, demande des sacrifices aux croyants au nom des « valeurs de la
République ». Jadis, Jean Rivero avait cru énoncer une vérité intangible en affirmant : « Le
seuil du droit franchi, les disputes s’apaisent ; pour le juriste, la définition de la laïcité ne
soulève pas de difficulté majeure ; des conceptions fort différentes ont pu être développées
par des hommes politiques dans les feux des réunions publiques ; mais une seule a trouvé sa
place dans les documents officiels ; les textes législatifs, les rapports parlementaires qui les
commentent, les circulaires qui ont accompagné leur mise en application ont toujours entendu
la laïcité en un seul et même sens, celui de neutralité religieuse de l’Etat »91. Or, l’on
apercevait encore récemment le Président de la République française endosser les habits de
« mufti de la République » et décréter : « le problème de la burqa n’est pas un problème
religieux ». Bourguiba lui-même n’essayait-il pas d’arrondir les angles de sa politique laïciste
en puisant dans le raisonnement juridique islamique92…

« La laïcité ne doit pas être une idole, disait Jean Carbonnier ; mais, dans une société où le
déséquilibre démographique des confessions est considérable, elle est l’appui des moins
nombreux »93. L’on aura donc compris qu’une laïcité qui déçoit les « moins nombreux » n’a
plus vraiment de sens ; surtout lorsque les minoritaires sont appelés à apaiser les
majoritaires…

BIBLIOGRAPHIE

90
Mbongo Pascal, « La ‘laïcité’, un fétiche animiste ? », Le Blog Dalloz, 28 octobre 2008 :
http://blog.dalloz.fr/blogdalloz/2008/10/la-lacit-un-fti.html
91
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31