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Université Lumière Lyon 2

École doctorale : Sciences de l’éducation, Psychologie, Information, Communication


Équipe de Recherche de Lyon en Sciences de l’Information et de la Communication.

Médias, politique et vie privée


Analyse du phénomène de peopolisation dans la
presse écrite française.

Par Eva-Marie GOEPFERT


Thèse de Doctorat en Sciences de l’Information et de la Communication
Sous la direction d’Isabelle GARCIN-MARROU
Présentée et soutenue publiquement le 10 décembre 2010

Membres du Jury : Isabelle GARCIN-MARROU, Professeur des universités, Institut d'Études


Politiques de Lyon Annik DUBIED, Professeur des universités, Université de Genève Cédric TERZI,
Maitre de conférences, Université Lille 3 Jean-François TETU, Professeur émérite, Université Lyon 2
Jamil DAKHLIA, Maitre de conférences HDR, Université Nancy 2
Table des matières
Contrat de diffusion . . 7
[Remerciements] . . 8
Introduction . . 9
Présentation de la sémiotique greimassienne. . . 12
Présentation de la sociologie pragmatique. . . 13
Présentation de cette recherche . . 14
Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la
peopolisation. . . 17
I. 1. L’action en sémiotique narrative et sociologie pragmatique . . 18
I. 1. 1. L’actant . . 18
I. 1. 2. L’axiologie . . 21
I. 1. 3. L’épreuve . . 23
I. 1. 4. Compétence et Performance . . 25
I. 1. 5. Du programme narratif à l’action . . 27
I. 1. 6. Le parcours narratif et le schéma narratif pour penser l’action. . . 29
I. 1. 7. De la clôture du récit à la logique de parcours et de déplacement. . . 31
I. 2. Le récit de la peopolisation : entre action et narration . . 33
I. 2. 1. La peopolisation en train de se faire. . . 34
I. 2. 2. Le récit de la peopolisation . . 37
I. 2. 3. De l’énonciation à l’action . . 40
I. 2. 4. Analyser la peopolisation comme narration et action . . 46
Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit . . 49
II. 1. Du mouvement dans le récit . . 50
II. 1. 1. La narrativité comme mouvement . . 50
II. 1. 2. Le mouvement en sociologie pragmatique. . . 52
II. 1. 3. Le mouvement dans la narration. . . 57
II. 1. 4. La coupure dans le mouvement . . 62
II. 1. 5. A propos du mouvement. . . 65
II. 2. L’espace dans le récit. . . 66
II. 2. 1. De la dyade « privé – public » à la triade « domestique – civique –
opinion ». . . 67
II. 2. 2. Des espaces dans les récits. . . 77
II. 3. Le chercheur comme porte-parole . . 83
Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques . . 85
III. 1. Les espaces d’émergence des récits médiatiques . . 85
III. 1. 1. La campagne présidentielle comme temps fort de l’actualité politique
.. 85
III. 1. 2. Les médias comme moyens de visibilité et la question du secret . . 87
III. 1. 3. Visibilité, notoriété et médias. . . 90
III. 2. Le récit dans la presse people. . . 92
III. 2. 1. Révélation et secrets. . . 92
III. 2. 2. De l’ordinaire à l’extraordinaire . . 95
III. 2. 3. Le récit people. . . 99
III. 2. 4. Présentation des titres de presse people . . 103
III. 2. 5. Le traitement journalistique dans la presse people. . . 107
III. 2. 6. Structures et rhétorique iconique des Unes People . . 111
III. 2. 7. Les différentes logiques de mise en scène. . . 114
III. 3. L’identité dans le récit . . 122
III. 3. 1. L’incarnation de l’acteur en sémiotique. . . 122
III. 3. 2. Quelle identité pour des êtres de papier ? . . 124
III. 3. 3. Construction de l’identité médiatique. . . 130
III. 4. Construction d’un corpus people. . . 135
Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes. . . 138
IV. 1. Des paradigmes aux mondes . . 138
IV. 1. 1. Du sème à l’isotopie. . . 138
IV. 1. 2. Le répertoire : un portrait de notre corpus. . . 142
IV. 2. Termes complexes : la confusion des mondes . . 149
IV. 2. 1. L’/incarnation/ des êtres de papier à la croisée des mondes. . . 149
IV. 2. 2. Quand les êtres de papier communiquent. . . 154
IV. 2. 3. L’isotopie du /relationnel/ . . 156
IV. 2. 4. La question de l’actualité . . 158
IV. 2. 5. Des néologismes à la croisée des mondes . . 160
IV. 3. Conclusion . . 167
Chap. V. Les discours de campagne des porte-paroles . . 169
V. 1. Quand la presse people porte la parole d’une campagne présidentielle et de ses
personnages . . 169
V. 1. 1. Les personnages des récits. . . 170
V. 1. 2. La campagne présidentielle : une période et un contexte. . . 172
V. 2. Les « immortelles de campagne » . . 174
V. 2. 1. Quand la presse people se fait astrologue ou psychologue… . . 174
V. 2. 2. Etre soutenu dans l’épreuve. . . 184
V. 3. La presse people comme porte-parole . . 189
V. 3. 1. La presse people faiblement médiatisante. . . 189
V. 3. 2. Voici et Closer : La focalisation idéologique sur un personnage. . . 195
V. 3. 3. Gala : la glorification de la simplicité et de l’élégance. . . 202
V. 3. 4. VSD et Paris-Match: le politique et le people. . . 207
V. 4. Conclusion . . 217
Chap. VI. La construction de l’identité médiatique des candidats . . 219
VI. 1. Différencier les candidats . . 219
VI. 1. 1. La grandeur des candidats. . . 219
VI. 1. 2. Le genre des candidats. . . 221
VI. 1. 3. La position politique des candidats. . . 222
VI. 2. Les identités médiatiques des petits et moyens candidats . . 224
VI. 2. 1. Les petits candidats. . . 224
VI. 2. 2. Jean-Marie Le Pen. . . 233
VI. 2. 3. François Bayrou . . 236
VI. 3. L’identité médiatique de Ségolène Royal . . 245
VI. 3. 1. Ségolène dans le clan Royal/Hollande. . . 246
894
VI. 3. 2. Quand Marie-Ségolène est devenue Ségo, l’icône de la mode .. 253
VI. 3. 3. La femme et la candidate dans le monde civique. . . 257
VI. 4. Les identités médiatiques de Nicolas Sarkozy . . 261
VI. 4. 1. Les transports de grandeur ou de misère. . . 262
VI. 4. 2. Le personnage de Cécilia Sarkozy . . 265
VI. 4. 3. Les deux identités médiatiques de Nicolas Sarkozy. . . 270
VI. 5. Les portraits de la presse quotidienne nationale . . 278
Chap. VII. Après la campagne… . . 284
VII. 1. De l’information-people à l’évènement… . . 284
VII. 1. 1. La mort de Gregory Lemarchal : un « évènement-people ». . . 284
VII. 1. 2. Le mariage de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni . . 289
VII. 1. 3. La maternité de Rachida Dati. . . 295
VII. 1. 4. Itinéraire d’une rumeur d’infidélités au complot politique. . . 303
VII. 1. 5. De l’information à l’évènement : peut-on parler d’évènement-people ?
.. 315
VII. 2. la médiatisation des politiques dans la presse people après la campagne
présidentielle. . . 318
VII. 2. 1. Un corpus en variables, Modalisa et le test du χ². . . 318
VII. 2. 2. Les personnages politiques dans la presse people post-campagne.
.. 325
VII. 2. 3. Différencier les personnages et leurs visibilités. . . 325
VII. 3. L’évolution de la médiatisation des politiques . . 337
VII. 3. 1. Des personnages politiques et peoples ? . . 339
VII. 3. 2. Une presse people qui se politise… . . 342
VII. 3. 3. Conclusion : Politisation et peopolisation… . . 345
Conclusion Sur ce qu’il en est de ce qu’il est : La Peopolisation . . 347
Synthèse des chapitres précédents . . 347
Quand faire, c’est dire . . 351
L’incertitude : entre le monde et la réalité . . 352
Raconter le mélange des mondes… . . 353
A l’origine du mélange des mondes et de sa mise en scène… . . 354
La réalité du mélange des mondes… . . 357
L’institution et les registres pratique et métapragmatique. . . 359
La peopolisation . . 366
Ce qu’elle est : proposition de définition. . . 366
Ce qu’il en est de ce qu’elle est : la forme et la place actuelle de la
peopolisation. . . 368
Bibliographie . . 371
Bibliographie scientifique . . 371
Ouvrages et contributions à des ouvrages scientifiques. . . 371
Articles scientifiques . . 375
Mémoires universitaires . . 379
Etudes de corpus en ligne . . 379
Divers . . 379
Références diverses . . 380
Ressources juridiques . . 380
Ressources en ligne . . 380
Ressources pour la construction et l’analyse de corpus. . . 380
Bases de données de Presse . . 381
Divers sites pour la constitution du corpus . . 381
Logiciels d’analyse . . 381
Annexes . . 382
Annexes A. Corpus . . 382
Corpus principal de Presse People . . 383
Corpus de campagne de Presse quotidienne nationale : les portraits. . . 388
Corpus : Mariage de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni. . . 389
Corpus : Maternité de Rachida Dati . . 390
Corpus : Les rumeurs d’infidélités (mars-avril 2010) . . 392
Annexes B. Répertoire des mondes . . 395
Annexes B-1. Répertoire du Corpus . . 395
Annexes B-2. Répertoire des néologismes . . 470
Annexes C. Tableau des traits psychologiques . . 472
Annexes D. La médiatisation des politiques post-campagne : graphiques et tri-
croisés. . . 474
Annexes D-1. Table du khi² . . 474
Annexes D-2. Les personnages politiques selon leur visibilité. . . 474
Annexes D-3. Les attributs identitaires des personnages politiques . . 477
Annexes D-4. Le genre des personnages people. . . 485
Annexes D-5. Nicolas Sarkozy et ses femmes . . 506
Annexes E. Concordances . . 509
Annexes E-1. Les noms propres des candidats dans Closer . . 509
Annexes E-2. Isotopie du souvenir . . 510
Annexes E-3. Isotopie du combat et du sport dans VSD. . . 512
Contrat de diffusion

Contrat de diffusion
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Médias, politique et vie privée

[Remerciements]

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Introduction

Introduction

[Tableau 1 : Les formes du terme "peopolisation" et ses occurrences sur Google.]

Tableau 1 : Les formes du terme "peopolisation" et ses occurrences sur Google


Nombre de résultats donnés par Google Nombre de résultats donnés par
– septembre 2010 1
Google – janvier 2007
Peopolisation 38 900 55200
Pipolisation 22 200 14400
Peoplisation 13 300 870
Peopleisation 1 960 688
Pipeulisation 782 165

L’injonction à la visibilité, de plus en plus marquée dans les sociétés contemporaines,


encourage et valorise l’exhibition d’activités multiples et de diverses re-présentations de
soi et ce, notamment, pour le personnel politique. Depuis le développement des médias
de masse, la visibilité s’est libérée des contingences spatiales et temporelles, de l’ici et du
maintenant. La médiatisation s’opère dans une perspective inverse de celle du panoptique
benthamien : le dispositif médiatique soumet les acteurs publics au regard de tous, tandis
que ces derniers ne peuvent plus, sauf exception, voir le public. Cette configuration
technologique unilatérale s’accompagne de deux mouvements : une spectacularisation
de la communication et une injonction à la transparence de plus en plus forte. Dans
la convergence de ces facteurs sociologiques, technologiques et communicationnels, un
2
phénomène fait son apparition dans l’espace public français, au début des années 2000 :
3
la peopolisation. Au début de ce travail, en 2005 , très rares étaient les écrits scientifiques
sur celui-ci. Il était invoqué par les médias ou par le sens commun comme relevant d’un
terme boite-noire, aux multiples définitions, multiples manifestations et multiples écritures ;
un terme qui donnait l’impression de pouvoir être défini. Or l’exercice de définition s’avérait
finalement particulièrement difficile du fait de la complexité des mouvements et des espaces
que le phénomène recouvrait.
Cette aporie du savoir sur notre objet d’étude se confronta à une intuition empirique
quant à la période qui arrivait : la campagne présidentielle de 2007. Ce temps politique
fort, pressentions-nous, pouvait exacerber le phénomène de peopolisation, permettant alors
d’observer sa construction et sa définition.
L’aporie du savoir quant à cet objet fit, par ailleurs, émerger deux prédicats pour le
concevoir :
Le phénomène de peopolisation est à la fois narratif et social : il se fait en
se disant. Le phénomène de peopolisation est en train de se faire ; il est un
processus en cours qui émerge de la confusion des espaces privé et public.
2
C’est du moins à ce moment là que le phénomène est identifié et nommé dans l’espace public français.
3
Nous tentons, en introduction, de retracer la construction de la problématique et de la méthodologie telle que nous l’avons
opérée dans cette recherche.

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Médias, politique et vie privée

Mais, en parallèle, de nombreuses questions apparurent quant à la confusion du privé et


du public :
Un individu peut-il être considéré simultanément comme un individu privé et
public ? Comment penser ce qui est de l’ordre du privé et ce qui est de l’ordre
du public ? Quels sont les éléments qui peuvent permettre de les distinguer ?
Pouvons-nous nous contenter de considérer ce qui est connu comme de l’ordre
du public ? Si oui, comment saisir le privé s’il ne nous est pas accessible parce
qu’il est non-dit ou non-connu ? Si non, comment séparer le connu public
du connu privé ? Comment saisir le déplacement entre le privé et le public ?
Qui opère ce déplacement et finalement cette association de deux éléments
hétérogènes ? Peut-on réconcilier l’hétérogénéité ? Comment est compris
cet assemblage d’éléments hétérogènes, voire contradictoires, dans l’espace
public ? Pour quelles raisons, peut-on voir émerger des discours d’acceptation et
d’autres de condamnation d’une telle association ?
Deux références théoriques et méthodologiques parurent pertinentes et opératoires pour
4
traiter d’un tel sujet : la sémiotique narrative et la sociologie pragmatique . En effet, notre
ancrage dans les sciences de l’information et de la communication nous a amenés dès le
début à considérer des discours de presse traitant de la vie privée des hommes politiques.
Nous souhaitions nous intéresser à la manière dont le mélange des rôles et le brouillage
de la frontière entre espace privé et espace public sont matérialisés dans des règles de
construction et d'organisation spécifiques des récits médiatiques. La sémiotique narrative
nous sembla alors un outil pertinent pour repérer, au sein du récit, les isotopies relatives
aux espaces du privé et du public, pour les identifier et, enfin, comprendre la manière
dont le narrateur passait de l’un à l’autre et justifiait le déplacement entre ces deux
éléments hétérogènes. Pourtant, les interrogations énoncées précédemment exigèrent de
penser parallèlement la complexité du monde social à travers les questions d’association,
d’hétérogénéité, de déplacement, de compromis, de conflit, d’identité, d’engagement. La
sociologie pragmatique devint alors, au fil de nos recherches, une référence incontournable,
non seulement comme moyen de comprendre ou d’expliquer cette complexité, mais surtout,
et avant tout, comme moyen de l’étudier.
« C’est une théorie – et même je pense une théorie solide – mais une théorie
qui porte sur la façon d’étudier les choses ou, mieux, sur la façon de ne pas les
5
étudier. »
Dans la confrontation de ces deux pôles théoriques émergea la volonté d’aborder et
d’explorer une approche interdisciplinaire pour considérer des récits qui décrivent et
performent le phénomène de peopolisation. Ainsi, l’approche interdisciplinaire proposée
semble permettre de construire et de réfléchir la manière dont doit être saisi un tel objet de
recherche : c’est dans une perspective méthodologique que nous cherchons avant tout à
confronter ces deux approches théoriques.

4
Par souci de concision, nous définissons le deuxième pôle théorique par une appellation qui ne rend pas justice à la pluralité de
ce courant. Comme nous le verrons plus tard, cette appellation est un terme venu de l’extérieur qui convient plus aux théories de
Boltanski et Thévenot qu’à celles de Latour et Callon que nous pourrons désigner selon l’apport mobilisé comme ANT (Théorie de
l’acteur-réseau) ou sociologie de la traduction.
5
LATOUR, B., Changer de société, refaire de la sociologie, Paris : Ed. La découverte, 2007 (Ed. originale anglaise 2005),
p. 207.

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Introduction

Nous retrouvons, dans les ouvrages de Luc Boltanski, Laurent Thévenot ou Bruno
Latour, et ce, à de nombreuses reprises, des références à Algirdas Greimas et à son
approche narrative.
« Il ne serait pas exagéré de dire que la sociologie de l’acteur-réseau est
redevable pour moitié à Garfinkel et pour moitié à Greimas : elle a simplement
associé deux des plus intéressants courants intellectuels de part et d’autre de
l’Atlantique, et elle est parvenue à se nourrir de la réflexivité intrinsèque des
6
comptes rendus qu’offrent les acteurs comme les textes. »
La sociologie pragmatique s’est donc nourrie de la sémiotique greimassienne pour
réinterroger la question du social. Nous faisons le pari, dans cette recherche, que
cette réappropriation par les sociologues ouvrira de nouvelles pistes et de nouvelles
interrogations pour questionner notre objet de recherche. Si le pari peut sembler ambitieux,
il nous semble opératoire pour questionner un phénomène médiatique en train de se faire
et saisir une tension linguistique en train de se défaire et comprendre, ainsi, un phénomène
narratif et social.
Nous partons de deux postulats sociologiques : l’un permet de considérer l’individu
représenté, c'est-à-dire l’homme politique ; l’autre saisit un phénomène plus large : la
peopolisation. Le premier nous invite à appréhender la pluralité des modes d’engagement
que l’homme politique éprouve dans sa réalité quotidienne. Ici, c’est la théorie de l’homme
7
nomade qui nous intéresse particulièrement ; approche qui considère l’individu comme
porteur d’une identité plurielle, actualisée par la dynamique du rapport entre cet être et
les différents environnements dans lesquels il circule. Le second postulat nous permet de
considérer ce moment d’incertitude (la campagne présidentielle de 2007) dans lequel se
construit le phénomène de peopolisation et donc, plus loin de considérer ce processus
comme une controverse, au sens de Latour. Pourtant, c’est tournés vers des considérations
sémiotiques que nous cherchons à expliquer les logiques immanentes au récit qui ordonne
et organise cette réalité sociale. Notre problématique nécessite donc de mettre à jour les
règles et le dispositif susceptibles d’engendrer les récits mettant en scène l’homme politique
à la fois comme personne publique et personne privée et de construire une définition de la
peopolisation et, ainsi, de tenter d’éclairer une situation communicationnelle confuse.
Par sa problématique, son sujet, son terrain et sa méthodologie, ce travail relève
donc spécifiquement des sciences de l’information et de la communication, mais il vise
aussi à une interdisciplinarité susceptible de permettre d’autres résultats. L’inscription
disciplinaire est une nécessité propre à tout travail de thèse. Elle revêt des caractéristiques
particulières, qui peuvent être un chemin théorique et méthodologique contraignant mais
aussi, et paradoxalement, unifiant et rassurant. Elle se comprend par les espaces qu’elle
traverse et par le mouvement qu’elle suit, sa construction. Elle permet de définir un ordre
et des logiques de recherche (de terrain, théorique ou méthodologique). Dans le même
temps, le principe même de la recherche se nourrit des passages, des emprunts et des
adaptations, permettant aussi, peut-être, d’autres regards sur les questions envisagées par
une discipline.

6
LATOUR, 2007, op.cit. p. 79.
7
THEVENOT, L., L’action au pluriel, Paris : Ed. La Découverte, 2006. p. 23-53.

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Médias, politique et vie privée

Présentation de la sémiotique greimassienne.


Elaborée à partir d’une réflexion sur l’analyse des contes de Vladimir Propp, la sémiotique
greimassienne révèle une théorie de la signification dont le souci est de considérer le récit
à la lumière des structures profondes qui permettent d’engendrer des discours. Perspective
structuraliste pensant l’autonomie du texte et démarche explicative d’une génération des
textes allant du plus abstrait au plus concret, la sémiotique de Greimas est une sémiotique
de l’action, d’une action discursivisée, d’une action de papier. Le parcours génératif, le
carré sémiotique et les structures actantielles sont les trois éléments incontournables de
cette théorie ; ils permettent de saisir le récit depuis ses structures profondes jusqu’à ses
structures de surface, au travers de ses composantes sémantiques et syntaxiques.
Dans les années 80, cette sémiotique subit un tournant dans son approche. Greimas
passe, en effet, d’une étude de l’« être du sens » à celle du « sens de l’être » interrogeant
alors les préconditions de la signification, pensant l’énonciation et introduisant un sujet du
8
pâtir ( Sémiotique des passions , 1991) et un sujet du sentir ( De l’imperfection , 1987) .
« Vouloir dire l’indicible, peindre l’invisible : preuves que la chose, unique,
est advenue, qu’autre chose est peut-être possible. Nostalgies et attentes
nourrissent l’imaginaire dont les formes, fanées ou épanouies, tiennent lieu
de la vie : l’imperfection, déviante, remplit ainsi en partie, son rôle. Vaines
tentatives de soumettre le quotidien ou de s’en sortir : quête de l’inattendu qui
se dérobe. Et pourtant, les valeurs dites esthétiques sont les seules propres,
les seules, en refusant toute négativité, à nous tirer vers le haut. L’imperfection
apparaît comme un tremplin, qui nous projette de l’insignifiance vers le sens. Que
reste t-il ? L’innocence : rêve d’un retour aux sources alors que l’homme et le
monde ne faisaient qu’un dans une pancalie originelle. Ou l’espoir attentif d’une
esthésie unique, d’un éblouissement qui n’obligerait pas de fermer les yeux. Mehr
9
Licht ! »
Ce tournant permet à Greimas de penser deux types de sémiotique : une sémiotique
10
du continu et une sémiotique du discontinu . Loin d’un principe de contradiction ou
d’alternative, la seconde est avant tout une extension de la première. Car, finalement, la
sémiotique greimassienne reste une sémiotique du discontinu, mais pense désormais son
homogénéité et l’explique, entre autres, par les processus qui y conduisent, par la phase
11
invisible du texte .
« On s’oriente vers une problématique sémiotique qui fait place aux données de
la phénoménologie, et qui dégage la fonction du corps (le « corps propre ») dans
les opérations du sentir et du percevoir, préalables et supports aux opérations

8
Un tournant déjà en formation dès Du Sens II avec les analyses de sémantique lexicale sur la colère (GREIMAS, A., Du
sens II , 1983, p. 225-245) même si les passions sont abordées ici simplement comme des actions.
9
GREIMAS, A., De l’imperfection, Perigueux : Ed. Pierre Fanlac, 1987. p. 99 (conclusion de l’ouvrage). Sans établir de
lien qui n’aurait pour conséquence que la surinterprétation, nous notons que ce dernier mot de l’ouvrage fut aussi, selon
la légende, les dernières paroles de Goethe : « Mehr Licht! Mehr Licht! » (« Plus de lumière! Plus de lumière! »)
10
GREIMAS, A. & FONTANILLE J., Sémiotique des passions : Des états de choses aux états d'âme , Paris : Seuil, 1991, p. 7-20.
11
ABLALI, D., La sémiotique du texte : Du discontinu au continu, Paris : L’Harmattan, 2003, p. 169-170.

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Introduction

discriminantes des systèmes de valeurs (carré sémiotique) et des instances


12
actantielles (syntaxe narrative). »
L’accès au continu demeure imaginaire et reste fondée sur la sémiotique du discontinu. La
sémiotique greimassienne a donc évolué ; Driss Ablali le constate en même temps que
la « rencontre ratée » entre cette sémiotique phénomélogico-cognitive et les sciences
13
de l’information et de la communication . Or nous ne résistons pas à ce constat et nous
servirons avant tout de cette sémiotique universaliste, générative et immanentiste, sans
pour autant ignorer les changements opérés par Greimas à la fin de son œuvre et par
d’autres sémioticiens. Pourquoi ? Tout d’abord, parce que notre intérêt est avant tout de
saisir des actions et des êtres de papier ; notre étude ne cherche pas à comprendre des
14
« textes parfumés » , c’est-à-dire des textes où se trahit une dimension pathémique
même si nous ne nions pas la phase de sensibilisation thymique dans le parcours génératif,
sur laquelle nous reviendrons. Parce que, par ailleurs, notre perspective interdisciplinaire et
nos emprunts à la sociologie pragmatique, que nous allons présenter désormais, vont nous
permettre de contourner « l’horizon indépassable du texte », tout en le considérant.

Présentation de la sociologie pragmatique.


La sociologie pragmatique s’est principalement construite autour de Boltanski et Thévenot,
et de leurs travaux de sociologie des régimes d’action et d’engagement, et autour de Michel
Callon et Bruno Latour pour leurs travaux de sociologie des sciences et des techniques.
Callon et Latour s’intéressent aux actions par lesquelles les scientifiques construisent la
science et les techniques et font exister les institutions, les objets, les outils et les théories.
De leur coté, Boltanski et Thévenot font l’hypothèse que les personnes ordinaires partagent
références et ressources circonstancielles et sont capables de construire et de déconstruire
par leurs pratiques et discours les qualifications des situations dans lesquelles ils agissent.
Ces auteurs recherchent à « identifier des registres d’action différents, selon que
la prise en compte d’un autre, ou d’autres personnes, pèse plus ou moins sur le
15
déroulement de l’action et le jugement sur son accomplissement » .
Si ces sociologues ont des formations variées, des objets et des méthodes d’étude
très différents, ils se rejoignent sur un principe commun, celui de recentrer la sociologie
autour de l’action et de réinvestir leurs études sur ce que fait l’homme, c'est-à-dire ce
qu’il fait de lui-même et des autres. Parallèlement et à leur suite, de nombreux auteurs
se sont intéressés à cette même question en déplaçant leur attention vers de nouveaux
objets et vers de nouveaux terrains. Citons, par exemple, Bernard Lahire et sa théorie de
l’homme pluriel, François De Singly et l’individu multidimensionnel, François Dubet et la

12
PANIER, L., « Ricœur et la sémiotique : une rencontre improbable ? », Semiotica , 168, 2008, p. 318.
13
ABLALI, D., « Sémiotique et Sic : je t’aime, moi non plus. », Semen , 23, 2007, p. 7.
14
HENAULT, A., Le pouvoir comme passion , Paris : PUF, 1994, p. 8 pour sa première apparition. Cette expression d’Anne
Hénault est tirée d’une phrase de Greimas (1991, op. cit. p. 22) « Pouvoir parler de passion, c’est donc tenter de réduire ce
hiatus entre la connaitre et le sentir. Si la sémiotique s’est attachée, dans un premier temps, à mettre en évidence le rôle
des articulations modales moléculaires, il est bon qu’elle cherche à rendre compte maintenant des parfums passionnels que
produisent leurs arrangements » .
15
THEVENOT, L., « L'action qui convient », PHARO, P., et QUERE, L., (éds.), Les formes de l'action, Paris : Ed. EHESS, 1990, p.40.

13

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sociologie de l’expérience mais aussi Nicolas Dodier, Francis Chateauraynaud, Philippe


Corcuff, Elizabeth Claverie, Cyril Lemieux, pour ne citer qu’eux.
16
Dans son Introduction à la sociologie pragmatique , Mohamed Nachi se consacre
à la difficile tâche de présenter une première synthèse des travaux issus de la sociologie
17
pragmatique, une sociologie qu’il identifie autour du terme style plutôt que de celui
de courant. Ce choix sémantique révèle que l’appellation « sociologie pragmatique »
a émergé de l’extérieur et n’est pas admise par tous ses « représentants ». Pourtant,
comme le remarquent l’auteur et Boltanski dans la préface, il est difficile de ne pas noter
un « air de famille ». La sociologie pragmatique est donc un style développé « par
des chercheurs (mais cela vaut aussi pour les écrivains et les artistes) qui, venus
d’horizons différents, se sont rencontrés, souvent de façon fortuite, dans un contexte
local particulier, et qui, à des degrés divers, ont suffisamment mis en commun leurs
idées et leur façon de concevoir leur activité pour qu’on cherche à leur donner un
18
nom collectif » .
Nous retiendrons de ce style sociologique une volonté de dégager la dimension
19
pragmatique qui unit les actants à leurs mondes mais aussi la collaboration entre les
différents auteurs et l’ajustement de leurs parentés et leurs distances qui se complètent et
s’entretiennent. Le lecteur ne peut s’empêcher de remarquer l’empreinte de ce « style » dans
les bibliographies et les remerciements et de noter les nombreuses références, implicites
ou non, allant des uns aux autres.
« L’un des meilleurs exemples de la richesse de cette approche est fourni par L.
Boltanski et L. Thévenot (…) c’est ce magnifique exemple de la puissance de la
20
relativité que je voudrais m’efforcer d’imiter ici. » « Ce programme n’aurait pu
aboutir sans l’intervention de nombreuses personnes. L’œuvre de Bruno Latour
ainsi que les travaux de Michel Callon nous ont apporté de longue date une aide
d’autant plus efficace qu’elle allait de pair avec une lecture pointue de notre
propre travail. D’une audace stimulante, ces recherches ont eu le grand mérite
d’une part de montrer le rapport entre le tissage des liens sociaux et la confection
des objets, et d’autre part de frayer un gué entre les sciences sociales modernes
et la philosophie politique. (…) Notre recherche a pu bénéficier des apports
de (…) Francis Chateauraynaud dont les remarques acérées ont animé les
discussions et stimulé notre réflexion, Philippe Corcuff et son souci de synthèse,
21
(…) Nicolas Dodier qui a allié un intérêt compétent à une grande disponibilité. »

Présentation de cette recherche


16
NACHI, M., Introduction à la sociologie pragmatique : vers un nouveau « style » sociologique , Paris : Armand Colin,
2006.
17
Comme le sous-titre de l’ouvrage l’indique.
18
BOLTANSKI, L., « Préface », NACHI, 2006. op. cit. p. 10.
19
Nous reviendrons dans quelques pages sur cette notion et sa définition.
20
LATOUR, 2007. op. cit. Note de bas de page p. 36.
21
BOLTANSKI, L. & THEVENOT, L., De la justification : Les économies de la grandeur, Paris : Gallimard, 1991, p. 35.

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Introduction

Ce travail est ainsi guidé par deux fils directeurs : un objet empirique et une approche
interdisciplinaire. L’un n’existe pas sans l’autre. L’objet empirique façonne notre posture tout
comme notre posture produit le corpus qui permet d’observer l’objet de notre recherche. Le
tissage de ces fils se fonde, alors, sur quatre hypothèses principales :
Si la sémiotique a permis de « refaire de la sociologie », la sociologie
pragmatique permet de « refaire de la sémiotique » pour considérer un
phénomène médiatique en train de se faire et une tension linguistique en train
de se défaire et pour, finalement, dépasser l’horizon indépassable du texte.
Prendre le parti du mouvement plutôt (plus tôt) que des espaces évite le piège
de l’impossible localisation d’un objet en train de se faire pour revenir à un
processus produisant ses propres espaces pour s’y installer ; cela permet,
ainsi, de saisir l’être du sens dans sa génération en postulant de sa quiddité
(monde domestique/monde de l’opinion/monde civique) et le sens de l’être
en projetant le récit hors du texte pour le considérer comme une pratique ou
action réflexive dans le monde social. Si le journaliste est un narrateur qui
joue le rôle de traducteur et de porte-parole des êtres de papier qu’il met en
scène, en installant et sanctionnant les actions décrites dans des rapports de
grandeurs particuliers et produisant alors l’identité médiatique des candidats à
l’élection présidentielle de 2007, il est aussi un acteur qui construit le phénomène
de peopolisation, chaque récit devenant une réponse qui résout (ou dénonce)
les tensions induites par l’hétérogénéité des êtres en présence et justifie ce
phénomène. La campagne présidentielle de 2007, moment fort de l’agenda
politique, signe l’installation du processus de peopolisation, mettant fin alors aux
questionnements quant à sa légitimité ou sa validité, ce qui permet donc de le
définir et de l’inscrire dans l’espace public français.
Au travers de ces quatre hypothèses, nous définissons une recherche autour d’un
phénomène narratif et social – la peopolisation – et des moyens théoriques et
méthodologiques pour l’investir. Mais cette étude repose parallèlement sur un intérêt
particulier quant à l’espace de production de notre corpus : la presse people. En 2005,
quand débutait cette recherche, une moyenne de trois millions huit cent quarante-neuf mille
22
exemplaires de cette presse était diffusée chaque semaine . L’aporie du savoir quant au
phénomène de peopolisation était amplifiée par celle à propos d’une presse très lue en
France mais considérée comme illégitime dans l’espace politique et scientifique. Il apparut
donc nécessaire de nous pencher sérieusement sur le phénomène de peopolisation et
23
de l’observer dans son rapport à un genre de presse largement méconnu . Dans cet
intérêt double, nous avons fait le choix de considérer la peopolisation sous l’angle de

22
Ce chiffre prend en compte les neufs titres de presse people sélectionnés pour cette étude : Paris-Match, VSD, Closer, Voici,
Public, Point de Vue, Gala, France-Dimanche et Ici-Paris. Ce chiffre subit une lègre baisse en 2009 avec une moyenne de 3600000
exemplaires. Cependant, il faut noter que cette presse en pleine expansion a vu la naissance de nombreux titres tels que Oops !,
Psst !, Célebrité magazine, Yep !, Envy, qu’il faut alors ajouter à la diffusion moyenne de 2009. Ces chiffres ont été établi grâce aux
données de l’Association pour le contrôle de la diffusion des médias [en ligne: http://www.ojd.com/public/]
23
Notons que notre intérêt pour ce type de presse est aussi celui de nombreux chercheurs en France. Nous pouvons citer Annik
Dubied et toute l’équipe du projet « Information-people » de l’université de Genève mais aussi Jamil Dakhlia, Virginie Spies, Marc
Lits, etc., autant de chercheurs qui ont largement participé, depuis le début de notre recherche, à la (re)connaissance scientifique
de ce genre médiatique en France.

15

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24
la médiatisation des hommes politiques dans la presse people et donc d’observer les
journalistes définir et construire ce phénomène.
A partir de ces quatre hypothèses et de notre intérêt empirique, la toile de notre
recherche est tissée de sept chapitres et d’une conclusion.
Cet écrit met notre interdisciplinarité à l’épreuve de sa compatibilité et sa pertinence,
tout en le rattachant à notre objet et à son corpus, pour réfléchir les notions d’action, de récit,
d’énonciation, de mouvement et d’espace et pour opérer idéellement un dédoublement de
l’énonciateur comme un narrateur et un acteur (Chap. I et II). La méthode interdisciplinaire
saisit, alors, les espaces d’émergence de notre corpus : la campagne présidentielle,
l’espace médiatique, l’espace de notoriété et la presse people – pour considérer la définition
25
de l’identité médiatique et la sélection de notre corpus (Chap. III). Ce corpus est multiple .
Il est composé des récits issus de la presse people à propos d’au moins un candidat à
l’élection présidentielle, parus entre le 17 novembre 2006 et le 14 mai 2007 mais aussi
des portraits parus dans la presse quotidienne nationale lors de la campagne présidentielle
officielle. Il est élargi aux récits issus de la presse people et de la presse quotidienne
nationale à propos de trois événements politiques et peoples post-campagne et de 1395
26
Unes de presse people parus après la clôture de notre premier corpus, c'est-à-dire après
le 14 mai 2007. La prise en compte de cette multiplicité renvoie à notre volonté de considérer
non seulement la peopolisation lors de la campagne présidentielle dans la presse people,
mais aussi de la dépasser dans sa temporalité et dans son genre en considérant une
presse « plus » sérieuse. L’élaboration d’un répertoire des termes dévoile l’organisation
sémantique du corpus issu de la campagne présidentielle et révèle les tensions inhérentes
à l’hétérogénéité contenue dans notre objet (Chap. IV). Cette hétérogénéité est, par la suite,
considérée sous l’angle des lignes éditoriales de la presse people, élucidant la manière dont
chaque porte-parole porte la parole de la campagne présidentielle et de ses personnages
(Chap. V). Mais cette hétérogénéité est aussi celle contenue dans l’identité médiatique de
chacun des candidats à l’élection présidentielle (Chap. VI). L’analyse de la traduction de
la parole des personnages politique et d’un évènement politique et people, par la presse
people et la presse quotidienne nationale, poursuit la visée explicative de la matérialisation
du mélange des mondes dans des règles de construction et d’organisation spécifiques
des récits médiatiques et considère le potentiel évènementiel de l’information-people. Mais
c’est une analyse quantitative des Unes parues à la suite de la campagne électorale qui
signe l’observation de la temporalité du phénomène de peopolisation (Chap. VII). Enfin,
notre conclusion reprend les fils de ces chapitres pour retisser leurs analyses et leurs
réflexions en envisageant chaque récit comme le résultat d’une traduction du phénomène
de peopolisation qui le performe. Elle ouvre, ainsi, notre travail à la considération de la
performance de peopolisation – pratique, critique ou confirmante – ce qui permet, au
moment où se clôt cette recherche, de la définir et de considérer sa forme et sa place dans
l’espace public français.

24
Nous élargissons le corpus de presse people par un corpus de presse quotidienne nationale dans une volonté de comparaison.
25
L’explicitation des techniques de composition de notre corpus se trouve en Annexes. A. avant la liste des titres, numéros
et articles qui le composent.
26
1395 Unes issues de neuf titres de presse people – Paris-Match, VSD, Closer, Voici, Public, Point de Vue, Gala, France-
Dimanche et Ici-Paris – sur 155 semaines.

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

Chap. I. Possibilité et pertinence d’une


approche interdisciplinaire pour penser
la peopolisation.

Si nous avons évoqué des emprunts de la part de la sociologie pragmatique à la sémiotique


greimassienne, leur compatibilité ne peut tenir à cela. Une question s’impose alors :
comment faire de la sémiotique narrative tout en faisant de la sociologie ? Cette question
sera le fil directeur de nos deux premiers chapitres, investissant la compatibilité d’une
approche comme sa pertinence. Avant de nous attarder en profondeur sur ces deux pôles
théoriques, comprenons la définition de la sociologie selon Latour pour apporter un premier
point de compatibilité.
« Il ne s’agit pas de société. Le social est une peau de chagrin, l’ultime misère
des assistantes et des cas du même nom. Le social, c’est ce qui reste quand
on a tout partagé entre puissants : ce qui n’est ni économique, ni technique, ni
juridique, ni etc. Allez-vous accrocher toutes les forces avec du social ? Mais cela
s’effondrerait comme une mayonnaise qui n’a pas pris. La « société » est encore
trop homogène avec ses humains, ses acteurs, ses groupes et ses stratégies
pour rendre compte du pullulement, de l’impureté et de l’immoralité des alliances.
Scolie : si l’on disait de la sociologie qu’elle est la science des associations,
comme son nom l’indique, et non celle du social, comme on le fit au 19e siècle,
27
j’aimerais à nouveau me dire sociologue. »
Pour Latour, il faut passer d’une science des faits sociaux à une science des associations.
Ce que le scientifique fait dans son laboratoire en réorganisant et manipulant des objets
scientifiques pour en construire de nouveaux, le sociologue doit le comprendre et le
résoudre. Latour propose, en effet, de redéfinir, le social comme de l’« association », dont les
formes sont multiples et variées. Du fait que le social se compose d’humains et d’éléments
non-humains (outils, instruments, objets), au lieu d’étudier « la société », il faut élaborer une
analyse qui examine non seulement les liens existant entre les personnes, mais aussi les
personnes et les choses : il faut donc analyser les associations. Ainsi, Latour se distingue
de la sociologie des faits sociaux – qu’il nomme social n°1 – en la condamnant à ne faire
qu’« imposer un ordre, limiter le spectre des entités acceptables, enseigner aux
28
acteurs ce qu’ils sont ou ajouter de la réflexivité à leur pratique aveugle » . Dans
son acception de ce qu’est la sociologie, il préconise donc d’abandonner l’explication des
activités par ce qui se cache derrière et au contraire de considérer qu’il n’y figure rien et
de comprendre l’activité en suivant les acteurs eux-mêmes. Ainsi, nous comprenons que la
sociologie pragmatique comme la sémiotique greimassienne investissent toutes deux une
connaissance de second degré et consistent en un « découpage de découpage » ; le premier
étant celui du chercheur, le second celui du narrateur ou de l’acteur en situation. Partant,
nous pouvons postuler que le récit médiatique figure comme un lieu où les acteurs créent
27
LATOUR, B., Microbes : Guerre et Paix, suivi de Irréductions , Paris : Métailié, 1984, Art. 3-4-7.
28
LATOUR, 2007, op. cit. p. 18

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des associations, se définissent, font et défont des regroupements, règlent les incertitudes
face à une activité, une identité ou un lieu.

I. 1. L’action en sémiotique narrative et sociologie


pragmatique
A la question précédemment posée : « Comment faire de la sémiotique narrative tout en
faisant de la sociologie ? » , nous avons apporté un premier élément grâce à la définition
latourienne de la sociologie. Pourtant, il semble que nous ne pouvons nous contenter de
cela pour prouver la possibilité et la pertinence de notre approche interdisciplinaire.
L’action est au cœur de ces pôles théoriques. Or c’est à travers cette notion et son
explication dans chacune de ces approches que nous allons appréhender la possibilité de
l’interdisciplinarité. Dans ce travail, l’action est une notion complexe qui recouvre différentes
variables et éléments de compréhension ; elle mérite une attention particulière à la fois
dans sa continuité et dans sa discrétion. Nous allons, ainsi, nous attacher à présenter
sept principes, que nous nommerons de compatibilité, afin de saisir l’importance d’une telle
notion et de poser ce qui constituera l’arrière-plan théorique d’une étude à la frontière de la
sociologie pragmatique et de la sémiotique greimassienne.

I. 1. 1. L’actant
Greimas explique l’organisation narrative du récit à partir de deux niveaux (immanent/
profond et de manifestation/superficiel), mais aussi à partir de deux composantes
(syntaxique et morphologique). La composante morphologique investit les unités
sémantiques du texte alors que la composante syntaxique révèle la structure même du récit
à la fois à travers son modèle constitutionnel (au niveau profond) et son modèle actantiel
(au niveau de surface). Ce dernier modèle est justement ce qui nous intéresse ici en ce
qu’il permet l’identification des actants du récit. Greimas a fondé sa définition de l’actant
en se distanciant du personnage proposé par Propp. Ce dernier analyse l’organisation du
29
conte à partir d’un inventaire des fonctions des personnages . C’est par la réduction de cet
inventaire que Greimas repense les concepts pour qu’ils dévoilent l’organisation de textes
autres que le

29
PROPP, V., Morphologie du conte (Edition originale russe 1928) , Paris : Seuil, 1970.

18

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

[Figure 1 : Présentation des actants]


conte. Le concept d’actant est né de ce travail. Il se comprend donc comme un
personnage non seulement défini par sa fonction et sa sphère d’action, mais aussi par
les relations qu’il entretient avec les autres. Plus encore, l’actant est détaché du contexte
discursif et devient une unité syntaxique abstraite qui prend part d’une quelconque façon
à l’acte, à « ce qui fait être ». C’est « en quelque sorte une fonction vide qui peut être
30
remplie de manière très variée dans le contexte discursif » qui la manifestera .
Dans la notion de personnage, Greimas soulève, par ailleurs, la confusion entre les
termes d’acteur et d’actant qu’il distingue en précisant qu’ « un actant peut être manifesté
dans le discours par plusieurs acteurs [et que] l’inverse est également possible,
31
un seul acteur peut être le syncrétisme de plusieurs actant » , la manifestation
32
discursive permettant le passage de l’actant à l’acteur . L’acteur se définit donc comme
« le lieu de convergence et d’investissement des deux composantes, syntaxique et
33
morphologique » .
Parallèlement, la notion d’actant, permet d’appréhender non seulement les êtres
humains, comme le personnage de la sémiotique littéraire, mais aussi les animaux, les
choses et les concepts. Cette notion d’actant permet à Greimas de considérer l’action à partir
des actants considérés comme des classes actantielles et répartis en trois axes, comme
l’encart ci-dessus le précise.
Du côté de la sociologie pragmatique, on notera l’introduction que proposent Boltanski
et Thévenot dans l’ouvrage De la justification. Les économies de la grandeur . Cette
30
DE GEEST, D., « La sémiotique narrative de A. J. Greimas », Image and Narrative , 5, 2003, p. 3.
31
GREIMAS, 1983, op.cit. p. 49.
32
Nous utiliserons pourtant le terme de « personnage » dans nos analyses pour désigner un actant incarné sans pour autant
parler d’acteur, dont la résonnance sociologique forte, perturbait notre propos. Cependant, nous gardons toujours à l’esprit la définition
de Greimas : le personnage n’est pas forcément humain ou individuel.
33
GREIMAS, A. & COURTES, J., Sémiotique : dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris : Hachette, 1993, p. 8.

19

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introduction pose, dès la première phrase, l’idée de la notion d’actant, même si celle-ci n’est
pas encore dite comme telle:
« Les lecteurs de cet ouvrage pourront ressentir une certaine gêne à ne pas
rencontrer dans les pages qui suivent les êtres qui nous sont familiers. Point
de groupes, de classes sociales, d’ouvriers, de jeunes, de femmes, d’électeurs,
etc., auxquels nous ont habitués aussi bien les sciences sociales que les
nombreuses données chiffrées qui circulent aujourd’hui sur la société. Point
encore de ces personnes sans qualités que l’économie nomme des individus
et qui servent de support à des connaissances et à des préférences. Point non
plus de ces personnages grandeur nature que les formes les plus littéraires de
la sociologie, de l’histoire ou de l’anthropologie transportent dans l’espace du
savoir scientifique, au travers de témoignages souvent très semblables à ceux
que recueillent les journalistes ou que mettent en scène les romanciers. Pauvre
en groupe, en individus ou en personnages, cet ouvrage regorge en revanche
d’une multitude d’êtres qui, tantôt êtres humains tantôt choses, n’apparaissent
jamais sans que soit qualifiés en même temps l’état dans lequel ils interviennent.
C’est la relation entre ces états-personnes et ces états-choses, constitutive de ce
34
que nous appellerons plus loin une situation, qui fait l’objet de ce livre. »
Ce paragraphe, le premier de l’ouvrage, s’affranchit de toute construction préalable d’un
portrait sociologique opératoire et tente d’appréhender, non plus un individu ou un groupe,
mais des êtres. Latour fut le premier sociologue de style pragmatique à recourir à la
notion d’actant jugeant le terme d’acteur, habituellement utilisé dans sa discipline, trop
35
anthropomorphique . Il emprunte cette notion à Greimas et la définit pour une partie avec
les mots mêmes du sémioticien. C’est en 1990 que Boltanski reprend, à sa suite, la notion
d’actant et réintègre ainsi les figures du collectif, souvent délaissée selon lui, pour en faire
36
des entités à part entière .
Cependant, plus que l’ouverture vers le non-humain, le concept d’actant est, par là
même, repris dans son abstraction. En reprenant la dernière phrase de la citation faite
plus haut, on peut remarquer l’émergence du concept d’ « état ». Les propriétés ne sont
plus attachées en permanence à l’être mais se révèlent dans le cours de l’action, dans la
réalisation de l’épreuve. La notion d’actant permet donc à Boltanski et Thévenot de qualifier
37
le sujet de l’action sans pour autant déterminer son statut et son identité : les personnes
38
ne sont justement personne en dehors de leurs actions .

34
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 11.
35
LATOUR, 1984, op. cit . p.22.
36
BOLTANSKI, L., L'amour et la justice comme compétences. Trois essais de sociologie de l'action, Paris : Métaillé, 1990, p. 266.
37
Le terme de « personne », emprunté à Strawson par les sociologues de style pragmatique, désigne, sans aucune
connotation psychologique, les gens engagés dans l’action avant qu’ils ne soient dotés de compétences cognitives ou morales et
qu’ils deviennent des « agents ». (STRAWSON, P., Les individus, Paris : Seuil, 1973.)
38
Cette considération fut la cible de nombreuses critiques décrivant un excès pragmatique et refusant l’incertitude et l’instabilité
sous-tendues par la notion d’état et l’argument de non-attachement. Dans La condition fœtale (BOLTANSKI, L., La condition fœtale,
Paris : Gallimard, 2004), Boltanski revient alors sur sa position et concède une identité personnelle fixe aux personnes, identité qui se
manifeste par des désignateurs rigides tels que le nom et qui nous permet de les identifier et les ré-identifier quant elles passent d’un
monde à l’autre. Nous verrons par la suite que cette critique et cette correction ne mettent pas en péril nos considérations.

20

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

« De fait, en recourant au concept d’actant, on évite de surcroît d’assigner aux


acteurs des rôles, statuts ou fonctions tout comme on refuse de les inscrire dans
une position sociale, une structure de classe ou une quelconque hiérarchie de
39
classe. »
La notion d’actant valide, pour l’instant, une certaine compatibilité entre analyse narrative
et sociologie pragmatique. D’un pôle à l’autre, les êtres (humains ou non-humains) sont
appréhendables au prisme d’un discours particulier, d’une action de qualification opérée par
d’autres personnes ou par eux-mêmes.

I. 1. 2. L’axiologie
La sociologie pragmatique se déploie, entre autres, avec le « Groupe de Sociologie Politique
et Morale ». Le nom de ce groupe et, plus particulièrement, le terme « moral » qui y figure,
permet de s’interroger sur la place de l’axiologie dans ses préoccupations et, toujours dans
notre logique de recherche de compatibilité, dans celles de la sémiotique greimassienne.
Nous employons, ici, le terme d’axiologie dans le sens que Greimas lui donne, c'est-à-dire
comme le mode d’existence paradigmatique des valeurs (Greimas/Courtés 1979 p. 26), et
non comme une branche de la philosophie.
Forts de cette précaution terminologique et des considérations précédentes sur la
40
notion d’actant, considérons l’extrait d’un article portant sur le mariage de Nicolas et Carla
Sarkozy : « Il [Nicolas Sarkozy] a toujours eu beaucoup de considération pour elle
[Cécilia Attias ex-Sarkozy] et tenait à ce qu’elle apprenne la nouvelle avant la presse
[4 jours avant le mariage ]. Un contrat de mariage a été signé entre les époux, préparé
comme Closer vous l’avait annoncé il y a quelques semaines, par l’avocat de la
41
chanteuse [Carla Bruni-Sarkozy], venu exprès de Suisse. » Dans cet extrait , nous
repérons les actants de narration : sujet, objet et Destinateur, manifestés dans le récit, entre
autres, par les acteurs : Cécilia Attias, le mariage, Nicolas Sarkozy. Mais, nous pouvons
aussi remarquer les traces (explicites) de l’énonciation par les termes « Closer » ou
« vous ». Si nous nous attardons quelques instants sur l’axiologie de cet extrait, nous
remarquons que le narrateur informe l’action (faire-savoir) du destinateur (Nicolas Sarkozy)
par les modalités axiologiques que ce Destinateur attribue au sujet (Cécilia Attias) et à l’anti-
sujet (la presse) par rapport à l’objet (la nouvelle du mariage). Sur l’échelle des valeurs,
42
Cécilia Attias est portée par une grandeur plus forte que la presse. Pourtant, cet
ordre est sanctionné négativement par le narrateur qui indique que la presse (l’anti-sujet) le
savait et l’avait annoncé bien avant que Cécilia Attias (le sujet) ne l’apprenne : le narrateur
contredit ainsi la valeur que le Destinateur donne à son action. Dans le vocabulaire de Louis
43
Hébert , nous parlerons d’évaluations d’assomption et de référence. La première révèle
le classement des valeurs qui justifie le faire et ordonne l’être des actants de narration,
39
NACHI, 2006, op. cit. p. 52.
40
Closer 139.
41
Nous nous servons de cet extrait pour servir une présentation théorique de l’axiologie dans la sémiotique narrative et non
en vue d’une analyse exhaustive et complète : certains raccourcis ont donc été fait par soucis d’éviter des explications qui viendront
dans la suite de cet écrit.
42
Le terme de grandeur est un terme issu de la sociologie pragmatique. Il est un principe d’évaluation qui « définit la qualité
des êtres qui se révèle dans des épreuves dont la mise en œuvre repose sur la qualification » (Nachi 2006 p. 62)
43
HEBERT, L., « L’analyse thymique », HEBERT, L. (dir.), Signo, 2006, [en ligne : http://www.signosemio.com]

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la seconde permet au narrateur de sanctionner les actants de narration et d’infirmer ou


confirmer l’évaluation d’assomption : le narrateur, dans ce cas là, devient le juge de la
conformité des actions par rapport à l’axiologie de référence engagée par le Destinateur
du schéma narratif.
Dans notre étude, le corpus est un ensemble de récits médiatiques dont la prétention
est de rendre compte d’évènements, de faits et de portraits a priori extérieurs au récit.
Pourtant, on ne peut ignorer le rapport du sujet de l’énonciation aux signes qu’il choisit
d’utiliser. Les valeurs, que les actants de narration investissent ou dont ils se voient investis
dans le récit, sont avant tout des valeurs que le narrateur décide de signifier pour les
mettre en perspective avec les siennes. Si nous revenons à ce que nous formulions comme
un « découpage de découpage », on comprend que l’axiologie, avant d’être comprise et
investie par le chercheur pour dévoiler le sens, investit le premier niveau de découpage, qui
est, du côté de la sémiotique narrative, celui du narrateur, même si le récit donne l’illusion
que les actants de narration détiennent leurs valeurs propres. Si nous reprenons notre
exemple, on remarque que Nicolas Sarkozy détient un système de valeurs différent de celui
du narrateur, en d’autres termes que l’évaluation d’assomption diffère de celle de référence.
Or, le narrateur conclut en contredisant la valeur que Nicolas Sarkozy avait investie dans son
faire ; il le met ainsi en échec. Pourtant, cet échec reste illusoire puisque c’est le narrateur
qui a investit Nicolas Sarkozy d’une telle échelle de valeur bien que le lecteur puisse avoir
l’illusion que ce n’est pas le cas.
« Pour faire parler d’autres forces, il suffit de les disposer devant celui à qui l’on
parle de sorte qu’il croit déchiffrer ce qu’elles disent et non pas écouter ce que
44
vous prétendez qu’elles disent. »
Du côté de la sociologie pragmatique, le premier niveau est celui de l’acteur, qui, dans
des scènes ou des discours particuliers, mobilise des échelles de valeurs pour justifier ses
actions, qualifier les êtres qui l’entourent et finalement « peupler le monde pertinent
45
» . Dans cette logique, Nachi présente le projet de Boltanski et Thévenot comme une
« contribution originale visant à poser, à nouveaux frais, les bases d’une sociologie
46
morale » . En investissant les épreuves de qualification, d’engagement, de jugement, de
critique et de justice telles qu’elles sont accomplies par les acteurs en situation, le chercheur
ouvre alors son étude à une dimension normative. Boltanski développe un exemple dans
47
L’amour et la justice comme compétences . Il y décrit une situation a priori
simple : le déroulement d’un repas avec un nombre important de convives. Dans cette
situation se pose la question de l’ordre du service. Qui seront les premiers servis et qui
seront les derniers, le nombre de convives empêchant une relative simultanéité ? Boltanski
propose alors trois possibilités : un service régi par un ordre spatial, un service ordonné
par l’âge des convives ou un service selon les positions hiérarchiques. Ces trois possibilités
ne se veulent pas exhaustives (on pourrait y rajouter, par exemple, le service dans un
ordre genré) mais prouvent la pluralité des registres d’accord qui peut exister dans une
scène ordinaire. De cet exemple, Boltanski déduit que « pour que la scène se déroule
harmonieusement, sans litige ni scandale, il faut que les participants soient d’accord
sur la grandeur relative des personnes mise en valeur par l’ordre du service. Or,
cet accord sur l’ordre des grandeurs suppose un accord plus fondamental sur un
44
LATOUR, 1984. op. cit. p. 219.
45
DODIER, N., « Agir dans plusieurs mondes », Critique , 529-530, Paris : Ed. De Minuit, 1991, p. 438.
46
NACHI, 2006, op. cit. p. 21.
47
BOLTANSKI, 1990, op. cit. p. 78-84.

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

principe d’équivalence par rapport auquel peut-être établie la grandeur relative des
48
êtres en présence » . L’accord sur un principe d’équivalence nécessite une définition
commune de ce qui fait la valeur des choses et des personnes et donc un agencement juste
et justifiable. Le sociologue cherche donc les motifs moraux sur lesquels les acteurs pris
dans la situation s’entendent ou se disputent, pour enfin mettre à jour une architecture qui
permet de comprendre comment les personnes passent d’une circonstance particulière à
une action, et ce, en adéquation avec la situation. Or, ce sont les motifs moraux et les valeurs
investies dans les êtres qui font exister l’action, objet de cette sociologie pragmatique, ou qui
font exister le récit, objet de la sémiotique greimassienne. Le troisième principe, qui définit
la notion d’épreuve, va nous permettre d’étendre cette considération.

I. 1. 3. L’épreuve
La notion d’épreuve est présente dans la sociologie pragmatique comme dans la sémiotique
greimassienne. Cependant, ses emplois revêtent des caractéristiques très différentes. Si,
dans le vocabulaire greimassien, l’épreuve est un changement d’état particulier, elle est une
possibilité de changement d’état dans celui de Boltanski et Thévenot. Cette notion dévoile
donc, dès ses premières évocations, un lien étroit avec une vision syntagmatique de l’action.
Selon Boltanski et Thévenot, l’épreuve englobe, à la fois, les opérations de qualification
et de détermination des êtres et celles de négociations et de formations d’accord entre
les personnes. Imaginons deux enfants qui souhaitent s’échanger des billes : toutes les
opérations par lesquelles ils vont passer, avant de rendre effectif l’échange, constituent
l’épreuve : opération de qualification des valeurs des différentes billes, formation d’un accord
sur ces valeurs, opération de détermination d’un échange juste, la réalisation de cette
épreuve pouvant être ponctuée par des disputes, dénonciations, etc. L’épreuve investit
donc ce « moment d’incertitude et d’indétermination au cours duquel se révèlent,
49
dans le flux de l’action, les forces en présence » suivi par des opérations d’accord
(légitime ou forcé) sur les qualifications et attributions des états des êtres, réglant alors le
moment d’incertitude. La notion d’épreuve rompt donc définitivement avec une conception
déterministe de l’action, qu’elle soit fondée sur la toute-puissance des structures ou sur
la domination des normes intériorisées : elle sous-tend l’idée d’« un acteur libre de
ses mouvements, capable d’ajuster son action aux situations et, par conséquent
50
d’avoir une prise sur le monde dans lequel il s’enracine » . Finalement, l’épreuve
consiste en ce moment où se construit la situation en attribuant aux êtres et aux choses
des états et des valeurs. Ces opérations de qualifications et d’accords permettront plus loin
la réalisation et la définition de l’action. L’épreuve prend donc sens dans sa relation avec
l’action mais demande au préalable d’interroger la dimension cognitive qu’elle sous-tend.
En effet, pour dépasser le moment d’incertitude, le sujet doit détenir une certaine capacité
cognitive, c'est-à-dire mobiliser des équipements mentaux spécifiques et mettre en place
un système de valeurs. Une question s’impose ici : retrouvons-nous une telle considération
dans les théories greimassiennes, c'est-à-dire une propriété cognitive qualifiant le détenteur
du système axiologique ?
L’organisation syntaxique du récit est définie, entre autres, à partir de la dichotomie
pragmatique/cognitif. Cette dichotomie permet de distinguer deux types d’acteur : l’acteur
48
Ibid. p. 79.
49
NACHI, 2006. op. cit. p. 57.
50
Ibid. p. 56.

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cognitif et l’acteur pragmatique. Or, c’est justement l’acteur cognitif qui nous intéresse ici, en
tant qu’il est celui capable d’éprouver. Cette dichotomie n’intervient pas comme une nouvelle
variable qui distinguerait, au niveau profond, les actants, mais se saisit dans la convergence
du modèle actantiel et du modèle constitutionnel, c'est-à-dire lorsque les actants sont
manifestés et rattachés à un faire et un être particuliers. L’acteur cognitif est présenté comme
le détenteur du système axiologique du récit ; la dimension cognitive ne changeant pas
l’action mais la valeur de l’action. Il agit sur le mode du croire et/ou du savoir. A l’inverse,
l’acteur pragmatique agit sur l’effectivité d’une conjonction ou d’une disjonction. Le faire des
deux enfants souhaitant s’échanger des billes investit la dimension cognitive du récit lorsqu’il
s’agit d’établir un système de valeurs des objets concernés, puis la dimension pragmatique
par la réalisation de l’échange (c'est-à-dire leurs conjonctions et leurs disjonctions avec les
billes). Dans cet exemple, les enfants sont dotés d’un savoir ou d’un croire (sur la valeur des
objets et des sujets), il y a donc syncrétisme entre le sujet pragmatique et le sujet cognitif. Si
ces deux mêmes enfants avaient demandé l’avis d’un de leurs parents quant à la justesse
de l’échange et donc quant aux valeurs investies dans l’objet, ce parent aurait eu le rôle
d’informateur, les enfants étant alors privés de leur compétence cognitive et n’étant plus
maîtres de l’épreuve. L’informateur est un sujet cognitif autonome ; il modifie uniquement
les valeurs descriptives de l’objet. Si celui-ci influait, de plus, sur les valeurs modales de
l’action, nous parlerions alors d’un Destinateur, c'est-à-dire celui qui fait faire et qui fait être.
Dans la structure narrative, nous pouvons trouver deux types de destinateur qui suivent le
dédoublement de l’énoncé, opéré par Joseph Courtés: l’énoncé englobe l’énoncé-énoncé
(qui correspond au narré) et l’énonciation-énoncée (qui est la façon de présenter ce narré)
51
. Ainsi, dans le récit, il y a le destinateur pris dans l’énonciation-énoncée et celui pris dans
52
l’énoncé-énoncé. Dans cette logique, le producteur du discours est un destinateur . Ce
destinateur, présupposé logiquement par l’énoncé, peut déléguer une partie du système
53
axiologique à un Destinateur qu’il installe dans le récit, cette configuration permettra alors
54
au chercheur de confronter évaluation d’assomption et évaluation de référence . Au sein
du schéma narratif, le Destinateur constitue une instance actantielle ; il communique au
Destinataire-sujet non seulement les éléments de la compétence modale, mais aussi les
valeurs en jeu. Parce que le Destinateur intervient dans la dimension cognitive du fait qu’il
fait-faire (ou être) et que le Destinataire-sujet fait (ou est), agissant alors sur la dimension
pragmatique, leur communication est asymétrique et se rapproche de celle existant entre
un sujet et un objet. Le Destinateur peut investir le schéma narratif à deux moments. Il
peut être à l’origine de la performance (Destinateur-manipulateur) mais peut aussi produire
une sanction, portant un jugement épistémique sur la performance et rétribuant le sujet
(Destinateur-judicateur).
51
COURTES, J., Analyse sémiotique du discours : de l'énoncé à l'énonciation, Paris : Hachette supérieur, 1991, p. 246.
52
Si la présence de ce destinateur est implicite, nous parlerons d’énonciateur, si elle est explicite (reconnaissable dans le récit
par un « je », un « ici » ou un « maintenant »), nous traiterons alors d’un narrateur, tandis que si elle est simulée (avec l’utilisation
du dialogue, par exemple), nous serons en présence d’un interlocuteur. Cette répartition est valable de la même façon pour celui
qui reçoit le discours, dénommé alors, respectivement, énonciataire, narrataire ou interlocutaire. Cependant, si dans un soucis de
distinction entre celui qui produit et celui qui reçoit, nous les catégorisons rapidement comme cela, il est important de souligner que
le destinateur et le destinataire sont tous deux producteurs de discours : « la lecture étant un acte de langage (un acte de signifier)
au même titre que la production du discours proprement dite » (GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 125).
53
Désignant un actant de narration, le terme Destinateur sera écrit avec une majuscule tandis que la présence de la minuscule
le signifiera comme actant de communication. Cette distinction typographique (instaurée par Greimas) permet de saisir immédiatement
de quel type de destinateur nous traitons.
54
HEBERT, 2006. op. cit.

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

La définition de l’épreuve rejoint donc directement le principe précédent sur l’axiologie.


Subsiste cependant la question de l’humain et du non-humain. Si, pour la sociologie
pragmatique, l’acteur éprouvant est toujours un individu physique ou moral, ce n’est pas
toujours le cas dans la sémiotique narrative. Le producteur du discours peut déléguer une
partie (ou l’intégralité) du système axiologique autant à un humain qu’à un non-humain.
N’importe quel être peut faire preuve de capacités cognitives dans les récits tant que
l’énonciateur lui attribue telle compétence, peu importe que cette capacité soit effective dans
la réalité (dans les fables de Jean De La Fontaine, les acteurs cognitifs sont, par exemple,
des animaux). Le Destinateur peut donc être manifesté par n’importe quelle représentation
figurative ou non-figurative du moment où l’énonciateur la définit comme ayant une fonction
55
de manipulation ou de sanction et détenant un savoir ou un « croire » .
Ainsi, l’épreuve, telle qu’elle est définie par la sociologie pragmatique, questionne la
dichotomie pragmatique/cognitif et met en avant une compétence et un faire cognitif que
nous retrouvons, dans la sémiotique greimassienne, sous les traits de certains acteurs.
Lorsqu’ils détiennent une partie du système axiologique, ceux-ci manipulent les valeurs
investies dans les objets, valeurs servant de référent interne au faire pragmatique.
Cela étant précisé, nous revenons sur les notions de compétence et de performance,
pour analyser le lien entre le concept d’épreuve et celui de l’action.

I. 1. 4. Compétence et Performance

[Figure : L'action comme continu.]


Dans Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage , Greimas
et Courtés montrent que les définitions qu’ils font des notions de compétence et de
performance sont directement inspirées de celles établies par Noam Chomsky (1971) mais
56
dont ils exposent cependant les limites face à un enjeu narratif . En effet, si Chomsky
pense la compétence et la performance linguistique, Greimas et Courtés indiquent que cette
considération est un cas particulier d’un phénomène plus large, ce qui les conduit à infléchir

55
Dans notre corpus, nous verrons que la presse people attribue ce rôle à des objets, tels que les astres, la forme du visage
ou la forme de l’écriture.
56
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 52-55 et 270-272.

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57
la définition que fait Chomsky . Pour ce dernier, la compétence est une connaissance
intuitive de la langue, c’est un système de règles intériorisées qui permet alors aux sujets
parlant d’engendrer (produire ou recevoir) un nombre infini de phrases. Ce concept révèle
un savoir mais rejette toute référence à son utilisation, car celle-ci relève, à son sens,
du faire et donc de la performance. Or, pour Greimas et Courtés, « la compétence est
58
un savoir-faire, elle est ce quelque chose qui rend possible le faire » . Ils ouvrent
ainsi les frontières de la définition chomskyenne de performance pour y insérer sa relation
à la compétence. En intégrant les règles d’usage comme relevant de la compétence, ils
permettent à sa dénomination générique d’être rapprochée de la problématique de l’action.
Cet élargissement du prisme refuse la dichotomie fondatrice des notions de compétence et
59
de performance et les dévoile dans une logique de présuppositions . Greimas et Courtés
différencient alors la compétence modale de la compétence sémantique et la performance
dont l’objet est l’acquisition des valeurs modales de celle caractérisée par l’acquisition et la
production des valeurs descriptives, ce sur quoi nous reviendrons dans l’étude du prochain
principe. Plus loin, leur travail de relecture des théories chomskyennes et leur intérêt tourné
vers le récit les conduit à envisager une performance dite narrative qui s’identifie par le
syncrétisme du sujet de faire et du sujet d’état, c’est-à-dire quand les deux rôles syntaxiques
de S1 (sujet de faire) et de S2 (sujet d’état) sont pris en charge par un même acteur.
Dans l’ouvrage qu’il consacre à la sociologie pragmatique, Nachi retrace l’origine
des concepts utilisés par Boltanski et Thévenot dont il attribue l’inspiration de celui de
compétence à Chomsky. Ces auteurs introduisent les mêmes nuances que Greimas en
établissant une acception plus large de la compétence, allant au-delà de la compétence
60
linguistique :
« L’identification suppose une compétence parce qu’elle ne peut être réduite
à la projection hors de soi d’une intentionnalité. Elle ne dépend pas de la pure
subjectivité du sujet, qui ne constitue pas le sens de la scène par le regard
qu’il porte sur elle. Comment les personnes pourraient-elles se mettre dans
la disposition requise et orienter leur regard dans le sens voulu, comment
pourraient-elles même viser un ordre parmi la multiplicité chaotique des
rapprochements possibles si elles n’étaient pas guidées par des principes de
cohérence, présents non seulement en elles-mêmes, sous la forme de schèmes
mentaux, mais aussi dans la disposition des êtres à portée, objets, personnes,
61
dispositifs pré-agencés, etc. ? »
Ainsi, plus que la compétence linguistique définie par Chomsky, Boltanski et Thévenot
apportent à la définition générique le cas particulier de la compétence morale ; une
compétence qui ne se réduit pas au sens moral mais qui comprend la capacité à
« reconnaître la nature de la situation et de mettre en œuvre le principe de justice qui

57
CHOMSKY, N., Aspect de la théorie syntaxique , Paris : Seuil. 1971.
58
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 53.
59
La présupposition est ici, unilatérale. Voir figure 2. « Le faire performateur du sujet implique au préalable une compétence
du faire » (GREIMAS, 1983, op. cit. p. 53.)
60
D’ailleurs, Nachi reproduit, dans un encart, la présentation et les critiques que Greimas et Courtès font de la perspective
chomskyenne dans Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, 1993.
61
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p.181-182.

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

62
lui correspond » . Construite sur des contraintes conventionnelles, liée à un savoir tacite,
mais aussi psychologique et contextuel, la compétence est toujours pensée à partir de sa
mise en œuvre et du faire qui la présuppose.

I. 1. 5. Du programme narratif à l’action


La sociologie pragmatique est avant tout une sociologie de l’action, elle prétend
rendre compte des conduites humaines en insistant sur les différentes logiques d’action
empruntées par les acteurs. Parallèlement, la sémiotique narrative analyse des actions
narrées pour, enfin, « reconnaître les stéréotypes des activités humaines et de
63
construire des modèles typologiques et syntagmatiques qui en rendent compte » .
L’action est donc au cœur des deux théories exposées ici. Or, dans chacun de ces courants,
il s’agit à la fois d’un terme intégré et intégrateur, c'est-à-dire que l’action est à la fois pensée
comme englobante et englobée, ce qui rend sa définition complexe.

[Figure : Les 2 formes du Programme Narratif (PN)]


Comme évoqué plus haut, la notion d’actant permet d’appréhender des déterminations
qui ne sont pas attachées en permanence à l’être. Dans cette logique, Boltanski et
Thévenot ont pu introduire le concept d’ « état » qu’ils définissent comme une propriété
qui se révèle dans la réalisation de l’épreuve. Leur modèle suppose que les êtres
soient susceptibles d’occuper tous les états dans une situation. Nous retrouvons, dans la
sémiotique greimassienne, et ce de manière centrale, la question de transformation d’états,
le discours narratif étant lui-même défini comme « une suite d’états, précédés ou suivis
62
Ibid. p. 183.
63
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 8.

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64 65
de transformations » . Or la représentation de la relation entre états et transformation
est rendue possible par le programme narratif (PN) qui est un enchaînement réglé
subsumant un sujet d’état en relation de conjonction (ou de disjonction) avec un objet et un
sujet de faire en relation avec une performance qu’il réalise. La jonction avec l’objet concerne
un sujet d’état, qui subit la transformation, alors que le processus de transformation,
constituant le faire et rendant compte de ce qui se passe lors du passage d’un état à un
autre, se réfère à un sujet de faire. Prenons pour exemple la phrase « Un passant se fait
dérober son portefeuille» : le sujet d’état est le passant qui est disjoint de son portefeuille.
Le sujet de faire est le voleur. A l’inverse, si nous focalisons cette histoire sur le voleur, la
phrase devient « Un homme dérobe le portefeuille d’un passant ». Le voleur est, ici, à la
fois sujet de faire (il vole) et sujet d’état (il est conjoint au portefeuille), le passant prend
alors la fonction d’anti-sujet. Dans le premier cas, le sujet d’état et le sujet de faire sont
représentés par deux acteurs différents. Dans le second, il y a syncrétisme entre sujet de
faire et sujet d’état, nous sommes ainsi dans la configuration de ce que Greimas désigne
comme performance.
Le programme narratif se comprend donc comme la confrontation d’une transformation
et des états entre lesquels se dessine le passage. Or, le PN peut investir différentes natures :
il peut représenter une compétence ou une performance. Dans la logique de présupposition
qui fonde les définitions de ces deux termes, il nous faut considérer que si le PN dévoile
une performance, il est possible que celui-ci présuppose un autre PN qui mettrait alors
en scène la compétence. Dans cette configuration, nous serions face à un programme
narratif dit complexe, constitué d’un PN de base (performance) et d’un ou de plusieurs
PN d’usage (compétences) ; le PN d’usage étant nécessaire à la réalisation du PN de
66
base . La qualification du PN peut différer selon deux critères essentiels : celui de la
valeur investie (valeur modales ou descriptives) et de la nature des sujets d’état et de faire
(manifestés par deux acteurs différents ou par un seul). Lorsqu’il y a syncrétisme du sujet
d’état et du sujet de faire et que la valeur investie est descriptive, nous sommes dans le cas
d’une performance. Les autres possibilités révèlent une compétence. Or, c’est justement
l’ensemble des réalisations définissant les PN d’usages qui constitue l’épreuve, au sens que
Boltanski et Thévenot lui donnent, et qui sont des points de passage obligé à la réalisation de
67
la performance, réglant les moments d’incertitudes préalables . Les PN d’usages peuvent
donc investir l’acquisition ou l’attribution de valeurs modales (pouvoir, savoir, devoir, vouloir)
et l’attribution de valeurs descriptives.
Finalement, l’action intègre à la fois la compétence et le faire qu’elle questionne et
entraîne ; elle est l’ensemble des suites d’état et de transformations qui s’enchaînent sur
la base de la relation entre un sujet et un objet et de sa transformation. Cependant, si
sa manifestation (ou sa contextualisation) est évidente dans les études de la sociologie
pragmatique, il est important de souligner que, dans le cadre de la sémiotique narrative,
64
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 134.
65
Nous préciserons plus tard la définition du terme « transformation ». Pour l’instant, nous le comprendrons simplement comme
le passage d’un état à un autre.
66
Si une performance présuppose une compétence, la présupposition est unilatérale et n’est donc pas valide dans l’autre
sens : une compétence ne suppose pas une performance. La présupposition n’est pas toujours manifestée dans le récit. En effet, tout
PN « performance » n’est pas obligatoirement pris dans un PN complexe : car, pour que cela soit le cas, il faut que la compétence
présupposée soit installée dans le récit comme une réalisation (c'est-à-dire représentable par un programme narratif) et non pas
simplement comme un état.
67
Les PN d’usage constituent l’épreuve mais pas seulement, comme nous le verrons dans la suite de cet écrit.

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le programme narratif (complexe ou simple) doit être converti pour représenter l’action ; il
doit être « habillé, le sujet y étant représenté par un acteur et le faire converti en
68
procès », c'est-à-dire qu’il doit être manifesté .

I. 1. 6. Le parcours narratif et le schéma narratif pour penser l’action.


L’action n’est pas simplement un terme intégrateur, elle est aussi un terme intégré. Si l’on
suit les théories greimassiennes, nous pouvons comprendre que celle-ci se trouve englobée
dans deux ensembles différents mais dérivés l’un de l’autre : le parcours narratif et le schéma
narratif.
69
Le parcours narratif est une suite hypotaxique de programmes narratifs simples
ou complexes, focalisée sur un actant. Il met en scène différents programmes narratifs
en les ordonnant selon un enchainement logique où chaque PN est présupposé par un
autre PN présupposant. Par ailleurs, nous pouvons comprendre le schéma narratif comme
une structure dans laquelle peut être resituée l’action. Ce schéma se construit à travers
le caractère polémique d’un récit et suppose une direction. Si le voleur est conjoint du
portefeuille, le passant est implicitement disjoint de ce même portefeuille. Deux parcours
narratifs se construisent parallèlement mais dans des directions opposées : celui du sujet
et de l’anti-sujet. On comprend ici le lien entre parcours narratif et schéma narratif. En
effet, le second est une structure de niveau supérieur qui permet de confronter et de lier
différents parcours narratifs pour finalement ordonner le récit. Plus loin, il permet d’englober
et de distinguer trois éléments : les parcours narratifs du sujet et de l’anti-sujet mais
aussi le parcours narratif du Destinateur-manipulateur et celui du Destinateur-judicateur.
En effet, « le parcours narratif du sujet, qui semble constituer le noyau du schéma
narratif, est encadré des deux cotés par une instance transcendante où siège le
Destinateur, chargé de manipuler et de sanctionner le sujet (…), considéré alors
70
comme destinataire » .
Ainsi, comme nous l’avons vu précédemment, l’action peut être représentée par
le programme narratif en tant que celui-ci montre un procès ordonnant compétence et
performance. Ici, nous retrouvons l’action comme terme intégrateur.
Parallèlement, l’action peut être représentée dans le schéma narratif en tant que celui-
ci la place dans une relation de présupposition entre la sanction et la manipulation. La
manipulation, en sémiotique, n’a pas de connotation négative ou positive : elle fait-faire en
influençant un pouvoir-faire ou un vouloir-faire. La manipulation est le fait d’un Destinateur-
manipulateur (ou Destinateur-initial) qui exerce sa manipulation sur le Destinataire-sujet.
A l’autre bout du schéma, nous retrouvons la sanction, terme qui a remplacé « l’épreuve
glorifiante » de Propp afin d’éviter le caractère positif d’une telle expression et donc la
confusion. Cette sanction peut être pragmatique et/ou cognitive et plus loin, positive ou
négative ; elle est le fait d’un Destinateur-judicateur (ou Destinateur-final). Pour qu’il y
ait sanction ou manipulation, il ne doit pas y avoir de syncrétisme entre sujet de faire
et sujet d’état autrement nous nous trouverions face à une performance comme dans le
cas de l’orgueil ou de l’auto-motivation. Nous comprenons, avec le schéma narratif, que

68
GREIMAS & COURTES, 1993. op. cit. p. 56. (Nous retrouvons ici ce que nous avons dit plus tôt sur le récit et l’action
qui y est installé comme procès).
69
Une relation hypotaxique installe un rapport de présupposition unilatérale entre deux éléments.
70
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 246.

29

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l’action, bien que liée à la sanction et la manipulation, s’arrête quand commencent ces deux
composantes. Ainsi, ici, nous considérons l’action comme terme intégré.

[Figure : L'action chez Greimas : continu et discrétion.]


Après avoir pensé le schéma narratif et le parcours narratif, il nous faut comprendre
que cette troisième structure, celle du parcours narratif, traverse le schéma ci-dessus et
appréhende l’action à la fois dans sa continuité et sa discrétion. En se focalisant sur un
actant (le sujet, l’anti-sujet, le Destinateur, etc.), cette structure met en scène l’action mais
la dépasse par là même en considérant la manipulation et la sanction. Finalement, n’est-ce
pas autour de cette troisième structure que nous retrouvons la sociologie pragmatique ? En
effet, ces sociologues suivent les acteurs dans le cours de l’action… Ne déploient-ils pas
plusieurs parcours narratifs pour finalement définir l’action telle qu’elle se fait ? Que ce soit
le travail de Callon qui suit trois scientifiques dans leur constitution d’un savoir scientifique
71
sur la coquille Saint-Jacques , celui de Thévenot qui s’intéresse aux différents régimes de
coordination qu’une personne peut mobiliser pour définir son action ou celui de Boltanski
qui analyse les discours des femmes ayant eu recours à l’avortement pour comprendre la
question de l’engendrement, on comprend que l’action est saisie dans la confrontation de
différents récits de l’action où chaque acteur dresse son propre parcours narratif et celui
des autres êtres engagés dans l’action.
Mais comment considérer et traduire les intérêts de Greimas sur la sanction et la
manipulation dans l’approche de la sociologie pragmatique ? C’est dans l’étude de notre
dernier principe, la clôture de l’action, que nous pourrons résoudre cette question et achever
de mettre en évidence la compatibilité des approches sémiotique et sociologique que nous
mobilisons.

71
CALLON, M., «Eléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins
pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc. », Année Sociologique, 26, 1986. p. 169-208.

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

I. 1. 7. De la clôture du récit à la logique de parcours et de


déplacement.
72
Le récit doit être considéré comme un « système de signes clos sur lui-même » .
Si l’on revient aux schémas sur l’action précédemment exposés, on se rend compte que
le récit ne peut être pensé que dans sa clôture car son organisation est recomposée
par présuppositions : la sanction présuppose l’action qui présuppose la manipulation. Au
sein même de l’action, on remarque que la performance présuppose la compétence. La
succession des étapes y est interprétée à partir d’un ordre logique à rebours.
« Le sens du récit est dans l'arrangement même des éléments ; le sens consiste
dans le pouvoir du tout d'intégrer des sous-unités; inversement, le sens d'un
élément est sa capacité à entrer en relation avec d'autres éléments et avec le
tout de l'œuvre; ces postulats ensemble définissent la clôture du récit, la tâche
de l'analyse structurale consistera alors à procéder à la segmentation (aspect
horizontal), puis à établir les divers niveaux d'intégration des parties dans le tout
73
(aspect hiérarchique). »
Or, c’est précisément par cette considération que Dodier commence son article intitulé
« Représenter ses actions » en indiquant que chaque parole, texte ou inscription sur une
action par l’acteur instaure une rupture dans le déroulement de l’action, ce qui la clôt en tant
qu’elle n’est plus ouverte sur l’avenir. La sociologie pragmatique appréhende ainsi l’action
dans la manière où l’acteur la représente, la construit, la signifie, c'est-à-dire au moment où il
74
la clôt, la met en intrigue et donc la configure en récit . Dans son dernier ouvrage, Thévenot
suit la même logique et dévoile que la définition de l’action est sans cesse renégociée en son
cours et que sa définition finale est liée à l’épreuve de son accomplissement, dans son échec
75
ou sa réussite . Il prend l’exemple de sa fille qui renégocie une randonnée en montagne en
une simple contemplation de la vue, car prise de vertige, elle redescendra en téléphérique à
76
peine arrivée en haut par le même moyen de transport . On comprend ici que l’identification
de l’action ne peut se saisir que dans la clôture de celle-ci : le jugement de l’acteur sur son
action étant partie prenante de l’action. Les sociologues de style pragmatique s’intéressent
aux acteurs jugeant leurs propres actions. Il y a, dans l’exemple de Thévenot, syncrétisme
entre sujet et destinateur, ce qui nous empêche de considérer cela comme une sanction
dans l’approche narrative : nous restons dans le cas d’une performance. Cependant, on
entrevoit que le jugement de l’acteur sur son action est pris dans une référence à un cadre
plus large, ici la circonstance, voire le vertige. Finalement, c’est la « façon dont la réalité
est sélectionnée et mise en forme en sorte qu’elle soit qualifiée pour le jugement
77
» qui importe ici, mais cette réalité qu’elle soit circonstancielle, institutionnelle ou morale
investit la fonction de Destinateur en tant qu’elle influence un pouvoir-faire ou un vouloir-
faire et/ou sanctionne l’action ou l’être de l’action.

72
LITS, M., Du récit au récit médiatique, Bruxelles : Ed. De Boeck, 2008, p. 56.
73
RICŒUR, P., Temps et récit. Tome I: L'intrigue et le récit historique, Paris : Le Seuil, 1983, p. 192.
74
DODIER, 1990. op. cit. p.115.
75
THEVENOT, 2006. op. cit . p. 100.
76
Ibid. p. 99-101.
77
THEVENOT, 2006. op. cit . p. 180.

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Enfin, la compatibilité entre sociologie pragmatique et sémiotique greimassienne que


nous avons cherché à éprouver tout au long de ce propos prend son sens dans la
considération du parcours narratif. En effet, à la compatibilité prouvée mais réduite,
symbolisée par les emprunts ou des considérations méthodologiques, vient s’ajouter celle
de la considération d’un parcours narratif où ce qui est appréhendé par le chercheur est
l’être sémiotique de l’actant, c'est-à-dire son statut, et sa position, qui n’est pas seulement
caractérisé par le dernier PN réalisé ou par la dernière valeur modale acquise mais par
l’ensemble du parcours effectué par cet actant.
L’épreuve, disions-nous, investit ce « moment d’incertitude et d’indétermination au
78
cours duquel se révèlent, dans le flux de l’action, les forces en présence » suivi
par des opérations d’accord sur les qualifications et attributions des états des êtres, réglant
alors le moment d’incertitude. Nous avons depuis appréhendé le fait que, autant du côté
de la sociologie pragmatique que de celui de la sémiotique narrative, l’axiologie est un
principe inéluctable qui permet de révéler les valeurs et les êtres moraux qui construisent
l’action. Enfin, dans l’étude des structures narratives du récit (programme narratif, schéma
narratif et parcours narratif), nous avons pu resituer l’action à la fois comme un continu et
comme une unité discrète. Cette appréhension de l’action nous a amenés à penser à la
fois la performance et la compétence qui la composent et la sanction et la manipulation
qui la ferment et la construisent. Or c’est dans ces deux dernières composantes que nous
retrouvons le concept d’axiologie et ce qu’il sous-tend. Et c’est avec celui-ci que nous
conclurons notre définition de l’épreuve. En effet, parce que l’épreuve est la possibilité d’un
changement d’état, elle est la compétence qui ordonne un pouvoir-faire et un savoir-faire.
Nous proposons ainsi le schéma récapitulatif suivant.

78
NACHI, 2006. op. cit. p. 57.

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

79
Figure : L'action : continu et discrétion .
Pour que ce changement d’état soit possible, l’épreuve est aussi le moment de
qualification et de détermination des êtres et des états, ce qui passe à la fois par la
manipulation et la sanction qui construisent, conditionnent et dans sa continuité et dans sa
discrétion. Elle rejoint directement la structure du parcours narratif mise à jour par Greimas
dans sa manière de traverser l’action, mais pourtant elle se situe à un niveau plus spécifique
en tant qu’elle ne prend pas en compte la performance (qu’elle définit par la suite dans une
logique à rebours) et à un niveau plus large car elle n’est pas focalisée sur un actant mais
sur l’action.
L’action est donc au cœur de la sociologie pragmatique et de la sémiotique narrative.
Sa définition est construite au fil des ces pages avec le souci de saisir et d’intégrer
tous les éléments nécessaires à sa compréhension dans notre logique interdisciplinaire,
de l’éprouver au travers des deux approches théoriques que nous mobilisons pour
cette recherche. Exercice abstrait et pourtant primordial parce qu’il pose les principaux
points constitutifs de ces deux courants et de notre recherche, mais aussi parce qu’il
nous a permis de tracer la compatibilité entre sociologie pragmatique et sémiotique
greimassienne. Pourtant, ce premier chapitre qui pense la pertinence et la possibilité de
notre interdisciplinaire pour l’étude de la peopolisation ne peut se clore ici. Le fil que nous
avons commencé à dérouler pour aborder le processus de peopolisation doit justement
être rapproché de notre objet. Si nous nous apprêtons à resserrer nos considérations
autour de la peopolisation, l’exercice de reconstitution de la démarche des auteurs mobilisés
et d’explicitation de la manière dont ils posent les fondements de leurs approches et
dont nous nous les réapproprions, s’étendra à de nouveaux éléments qui interrogeront la
pertinence d’une telle considération interdisciplinaire au regard de notre objet et investiront
les critiques et le renouvellement de la sémiotique narrative, proposés par Greimas et
d’autres théoriciens.

I. 2. Le récit de la peopolisation : entre action et


narration
L’introduction de ce travail a permis de dresser un rapide inventaire de l’intérêt de
l’interdisciplinarité pour considérer, dans un deuxième temps, l’action telle qu’elle est pensée
en sociologie pragmatique et sémiotique narrative et telle que nous pouvons l’intégrer
à notre démarche interdisciplinaire. Notre propos s’attachera désormais à comprendre
comment le passage allant de l’une à l’autre référence théorique est non seulement possible
mais invite, par là même, à considérer différemment la peopolisation, objet de notre étude.
En effet, nous avons pu entrevoir que le lien entre action et récit est important dans ces deux
courants théoriques. Il semble désormais nécessaire d’interroger la spécificité de notre objet
d’étude. Par notre problématique et notre corpus, nous nous intéressons aux récits issus
de la presse écrite qui mettent en scène la vie privée des hommes politiques, des récits qui
organisent et contribuent à la peopolisation du politique. La peopolisation se pose donc à la
frontière de l’action et de la narration : la désintrication du rapport entre énonciation, action
et récit semble donc être un travail que nous devons accomplir.
79
Ce schéma est le nôtre, né de la volonté de récapituler notre propos sur l’action comme terme intégré
et intégrateur, et ce dans la convergence de la sociologie pragmatique et de la sémiotique greimassienne.

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I. 2. 1. La peopolisation en train de se faire.


Le processus de peopolisation est au cœur de notre étude. Pourtant, nous refusons, à ce
stade de notre propos, de le définir précisément même s’il pourrait paraître contradictoire
de sans cesse le signer tout en refusant de le définir. Ce terme va pourtant largement
accompagner notre propos autant méthodologique qu’empirique et théorique : il est l’objet
de la recherche et le point de départ de notre écrit : nous partons ainsi de l’intuition d’un
objet en tension qui, au fil de la recherche, sera investi, défini et précisé. Cette position
s’inscrit dans une hypothèse de départ construite à partir des premières investigations de
80
notre corpus et des résultats d’une précédente recherche :
La campagne présidentielle de 2007, moment fort de l’agenda politique,
signe l’installation du processus de peopolisation, mettant fin alors aux
questionnements quant à sa légitimité ou sa validité, ce qui permet donc de le
définir et de l’inscrire dans l’espace public français.
Mais parallèlement, cette position s’articule aux approches théoriques mobilisées,
sociologie pragmatique et sémiotique narrative, qui rejettent toutes deux la considération de
données qui ne seraient pas fournies par l’acteur ou le narrateur. Ainsi, avant d’appréhender
ce qu’implique la considération de la peopolisation, il nous faut comprendre l’implicite de
cette approche nous obligeant à ne considérer l’action qu’en train de se faire et en évacuant
toute dimension exogène de son explication.

I.2.1.1. L’immanence et la dialectique continu/discontinu


« Hors du texte, point de salut ! » En quelques mots, Greimas signe l’un des principes
fondateur de la sémiotique du discontinu : celui de l’immanence. Ce principe confine
les textes dans leurs logiques internes et les empêche d’accéder à une quelconque
détermination exogène.
Greimas distingue deux niveaux de représentations et d’analyses : un niveau de
manifestation soumis aux exigences spécifiques du langage choisi et un niveau immanent
où la narrativité se trouve située et organisée antérieurement à sa manifestation. Parce
que les structures narratives sont antérieures aux structures linguistiques du récit, il faut
comprendre son organisation comme une entité autonome, comme un tout de signification.
Or le projet de Greimas est justement destiné à explorer la narrativité comme un principe
organisateur de tout discours et libérée des formes linguistiques. Nul besoin, alors, de
situer l’univers sémantique de la manifestation (ordre culturel ou personnel) ; la signification
est contenue dans le texte et seulement dans le texte. Si le principe d’immanence ainsi
développé par Greimas se comprend facilement dans des interrogations autour d’un
discours, qu’en est-il des questions relatives à l’action de la sociologie pragmatique ?
L’originalité de la sociologie pragmatique et le tournant qu’elle amorce dès les années
1980 consistent en la transformation de la qualification de l’objet sociologique. L’action
n’est plus investie comme l’exécution d’un programme préexistant et intériorisé que seul le
sociologue saurait mettre à jour : l’intérêt consiste désormais à voir chaque action comme
un évènement particulier où l’acteur adopte une posture réflexive, cherchant à justifier
son faire ; le sociologue ne détenant pas une intelligibilité supérieure à celle de l’acteur.
L’émergence de la sociologie pragmatique doit ainsi se penser comme le passage d’une
80
GOEPFERT, E-M., « La médiatisation de la vie privée des hommes politiques.Une analyse de cas : La réconciliation de Cécilia et
Nicolas Sarkozy dans la presse écrite française. », Mémoire de Master 2, Sciences de l’information et de la communication, Université
Lyon 2, [En ligne : http://memsic.ccsd.cnrs.fr/docs/00/33/49/43/PDF/mem_00000603.pdf ]

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

81
sociologie critique à une sociologie de la critique . Dodier, souhaitant présenter l’objet de
82
la sociologie pragmatique, opère une comparaison entre trois types de sociologues : le
premier, sociologue des champs, étudie la biographie de l’acteur, l’identifiant à partir de
catégories sociologiques, puis dévoile un portrait opératoire qui lui permet de dégager les
traits pertinents de l’action. Le second, sociologue des organisations, investit préalablement
les structures hiérarchique, fonctionnelle et relationnelle dans lesquelles se meut l’acteur,
pour enfin comprendre ses stratégies et ses jeux d’action au sein même de ces structures.
Enfin, le sociologue pragmatique ne vise aucune détermination exogène ; point de variable
explicative inconsciente et/ou extérieure à l’action. A partir des ressources utilisées par
l’acteur, il cherche à décrire l’action en train de se faire, l’acteur n’étant personne en dehors
de son action. Ce sociologue sacrifie les dimensions exogènes pour être attentif à la suite de
séquences, éprouvant différentes opérations de qualification, de critique et de justification
et définissant la situation. La sociologie pragmatique est donc construite dans une logique
immanente, c'est-à-dire à partir de principes explicatifs contenus dans l’action même ou
dans le discours de l’acteur sur l’action.
« Le contexte est comme l'éther des physiciens, c'est une hypothèse
83
superflue. »
Nous comprenons, ici, qu’autant du côté de la sociologie pragmatique que de la sémiotique
narrative, les êtres qui peuplent notre recherche ne peuvent être définis a priori. Mais qu’en
est-il de la peopolisation, ce tout qui englobe, construit et meut les êtres de cette étude ?
Le principe d’immanence répond à cela en posant la dialectique continu/discontinu. En
effet, il nous permet de penser un tout de signification dans lequel sont investies des unités
discrètes qui permettent de définir les déterminations de la peopolisation. Le discours (ou
l’action) est un continu présupposé qu’on ne saurait considérer sans investir l’univers du
84
discret qui le construit ; telle est la détermination de l’objet d’étude. Pourtant, parler de
continu et de discret pour identifier un objet, invite à se poser la question des frontières : où
commence et où s’arrête cet objet ? Faut-il appréhender un article d’une rubrique comme un
objet autonome, un tout de signification, ou, au contraire, le comprendre dans cet ensemble
qu’est la rubrique, voire même le numéro de la revue, et dont finalement l’article ne serait
qu’un élément constituant ? Faut-il considérer un changement d’état comme un tout de
signification ou le re-situer avec l’épreuve dans l’action et le concevoir finalement comme
une unité discrète permettant de signifier ce qui le subsume ? Cette question n’a de réponse
qu’au regard de la problématique du chercheur et de son renoncement du substantiel au
profit du relationnel. Ce qui est continu à un niveau ne l’est plus à un autre. Ainsi, (1) l’objet
d’étude – c'est-à-dire la peopolisation – est saisi selon une logique immanente : (2) il se
conçoit comme un continu présupposé, (3) constitué d’unités discrètes qu’il subsume (4)
sur lesquelles nous nous proposons de travailler (5) pour finalement accéder à l’intelligibilité
du continu.
Pour définir la peopolisation, il nous faut donc étudier et définir les unités qui la
composent. Pourtant, toujours dans cette logique immanente qui nie l’explication d’un objet
par des qualités exogènes, il faut comprendre que nous nous abstenons d’établir a priori
81
BENATOUÏL, T., « Critique et Pragmatique en sociologie. Quelques principes de lecture. », Annales HSS , 2, 1999, p.
281-317.
82
DODIER, 1991, op. cit. p. 436-441.
83
LATOUR, B., « Petite Philosophie de l’énonciation », Texto !, 2002, [en ligne : http://www.revue-texto.net/index.php?
id=596]
84
Rappelons que l’action est à la fois intégrée et intégrante : Cf. Figure n°4, Chap. I. 1. 6.

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quelles sont ces unités, leurs places et leurs fonctions. Notre ambition est de mettre à jour
celles mobilisées par le narrateur et finalement, de suivre les acteurs en train de construire
cette définition.

I.2.1.2. La peopolisation comme controverse


Ainsi, à ce stade de la recherche et de l’écrit, nous appréhendons la peopolisation a minima,
nous nous contentons de son caractère sous-déterminé et de la saisir par rapport à ce qui
est en tension dans sa définition.
« L’action doit rester une surprise, une médiation, un évènement. C’est pour cette
raison qu’il nous faut commencer (…) par le caractère sous-déterminé de l’action,
par les incertitudes et les controverses portant sur « qui » agit lorsque « nous »
85
agissons. »
Jamil Dakhlia définit la peopolisation selon trois phénomènes principaux qu’elle recouvre
« souvent confondus car entremêlés : l’association entre élus et gens célèbres (les
peoples), soit que les premiers imitent les seconds, soit que, en sens inverse, des
stars s’impliquent en politique, aux côtés de tel ou tel candidat, ou pour leur propre
compte ; mais aussi l’exposition, volontaire ou non, des responsables politiques dans
la presse échotières (magazines people) ; la conformation, enfin, des autres médias
aux canons de cette même presse échotière, par un traitement de l’actualité politique
86
fondé sur la vedettisation et le dévoilement de l’intimité » . Cette tripartition se
retrouve dans la définition commune donnée par wikipédia :
« La peopolisation peut désigner : La médiatisation, voulue ou non, de la vie
privée d'une personnalité extérieure aux personnalités du monde du spectacle.
On parle ainsi de la « peopolisation du politique » avec la multiplication dans
la presse écrite et les médias d'information en général de sujets mettant en
avant la personnalité et la vie privée des hommes politiques. Selon la BBC,
« les critiques reprochent à la politique française de se pipoliser, en d'autres
termes de devenir obsédée par l'image médiatique des responsables politiques
plutôt que par le contenu des programmes politiques »; L'utilisation à des
fins médiatiques de l'image de personnalités célèbres par des associations,
des entreprises ou des hommes politiques. En France, suite au soutien public
apporté par les chanteurs Johnny Hallyday et Doc Gyneco, en août 2006, à
Nicolas Sarkozy pour l'élection présidentielle de 2007, le quotidien Libération
décrivait une « peopolisation de la campagne électorale » du président de l'UMP ;
La tendance des médias généralistes à traiter de l'actualité des personnalités du
show business et à aborder certains aspects de leur vie privée, au même titre que
87
la presse spécialisée. »
85
LATOUR, 2007. op. cit. p. 68.
86
DAKHLIA, J., Politique People , Rosny : Bréal, 2008 (b), p. 7.
87
Extrait de l’article « peoplisation ». Wikipedia – 25/07/09 [http://fr.wikipedia.org/wiki/Peoplisation]. Cet article est
particulièrement repris sur Internet pour définir la peopolisation, puisque celle-ci ne détient pas de définition, théorique,
officielle et légitimée. Il semble assez évident que l’article dans son intégralité, par sa complétude et ses références
théoriques, est le produit d’un universitaire ou, du moins, d’une personne qui en a la formation. En 2009, Jamil Dakhlia
et moi-même avons discuté de la qualité du texte et de sa paternité mystérieuse (c’est en même temps un des principes

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

Pour l’instant, nous avons fait le choix d’extraire la définition minimale et les éléments en
tension. La peopolisation semble, ainsi, se construire dans la confrontation tout autant que
dans la convergence d’éléments hétérogènes tels que : « vie privée », « spectacle »,
« politique », « gens célèbres », « élus », « peoples », « stars », « candidat »,
« presse échotières », « magazines people », « autres médias », « actualité politique »,
« personnalité des hommes politiques », « image médiatique », « responsables
politiques », « médias », « personnalités célèbres », « médias généralistes »,
88
« presse spécialisée » . Par ailleurs, cette définition est divisée en trois sous-définitions
qui, sans se contredire, montrent des versions différentes de ce même terme. Nous
retiendrons l’hétérogénéité des êtres qui la construisent et la difficulté de qualifier leur
cohabitation. On peut saisir la tension inhérente à un tel continu composé d’unités tantôt
contradictoires, tantôt compatibles. On retrouve, ici, les intérêts de Bruno Latour et son
concept de controverse, en tant que c’est par celle-ci que se résolvent les incertitudes.
Saisir la peopolisation à partir de ce concept nous permet donc de relier les étapes et les
acteurs qui construisent le processus et de comprendre la définition de la peopolisation à
partir du consensus trouvé dans la presse écrite pour résoudre les tensions induites par
l’hétérogénéité des êtres en présence.
La controverse, du latin « controversia » : choc, signifie, selon Le Petit Robert 2009 ,
une discussion argumentée et suivie sur une question polémique. Elle suppose une attitude
critique qui vise à une discussion vive ou agressive. Au regard de ce qu’en dit Latour, cette
notion nous invite à considérer la peopolisation à partir de ce qu’elle met en tension et la
manière dont les acteurs engagent un débat à propos d’options et de formes d’existence et
enfin, au travers de l’accord, si celui-ci est trouvé, qui émerge de ce débat pour stabiliser
89
l’association qu’ils discutaient . Plus loin, la controverse est pensée par le sociologue
comme performante par les acteurs qui y participent : on lui attribue une effectivité, une
performativité : on la définit comme une action. Cet emprunt à Latour ouvre notre perspective
vers la performativité d’un discours réglant une incertitude. En effet, en considérant la
peopolisation comme une controverse, on saisit les récits à son propos comme détenant un
pouvoir performatif de structuration du monde et de la société. Si ces récits s’installent, sont
90
reconnus et repris pour définir le phénomène, ils résolvent justement la controverse . Ainsi,
avec la notion de controverse, nous retrouvons les interrogations qui émergeaient dans
l’introduction autour du rapport entre récit, énonciation et action : trois éléments sur lesquels
nous allons nous attarder pour finalement saisir l’enjeu méthodologique de notre étude.

I. 2. 2. Le récit de la peopolisation
Greimas définit le récit comme tout « discours narratif de caractère figuratif comportant
91
des personnages qui accomplissent des actions » . Or la narrativité d’un texte tient
justement au fait qu’elle décrit une action, c'est-à-dire la transformation d’états rapportée à
des sujets. Nous pouvons nous rendre compte, dès les premières évocations de la définition
caractéristiques de ce site). Présentement, son auteur reste inconnu, cependant nous jugeons que ses reprises dans
l’espace public et sa complétude en font une définition importante, que nous nous devions de prendre en compte dans
cette recherche.
88
Ces termes sont issus des deux définitions sans distinction.
89
LATOUR, 2007, op. cit. p. 76-84.
90
MONDADA, L., « La construction discursive des objets de savoir dans l’écriture de la science. », Réseaux , 71 1995, p. 57.
91
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 307.

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du récit, de son lien fort avec le concept d’action. Mais, dans un souci de clarté, essayons
pour l’instant de ne traiter que de la peopolisation comme récit. Le récit est avant tout une
histoire racontée, à l’écrit, à l’oral ou par l’image. Nous retrouvons la distinction opérée par
Gérard Genette entre récit, histoire et narration en tant que le premier est le discours, oral ou
écrit, qui raconte le second, c'est-à-dire l’ensemble des évènements racontés et le dernier,
92
l’acte narratif producteur, l’acte réel ou fictif, qui produit le premier . Dans cette perspective
et dans celle de Greimas, le récit (discours) est signifié par une histoire (une représentation
d’évènements comportant des sujets qui accomplissent des actions) narrativisée (style
énonciatif partant d’une situation initiale vers une situation finale). Ainsi, le récit consiste-t-
il en un type de discours déterminé par son contenu et sa forme, la distinction entre récit
et discours comme deux classes autonomes étant reniée. Dans son ouvrage Du récit au
récit médiatique , Marc Lits limite cette position en la jugeant peut-être trop facile.
« Une position confortable consisterait donc à dire que récit est synonyme
de discours, de texte, ou d’énoncé, comme Genette s’y autorise, mais cela
93
ressemble trop à une échappatoire. »
Pourtant, au regard de ce que nous venons de dire, il nous semble que cela reste à nuancer.
En effet, il n’est pas un synonyme mais un niveau inférieur. Greimas va plus loin dans cette
distinction en attribuant au discours, le niveau de l’énonciation et au récit, le niveau du narré,
94
de l’énoncé . Plus tard, dans l’ouvrage de Lits, nous trouvons la définition que celui-ci fait
des traits minimaux du récit :
« Un récit comprend une situation minimale, une phase de transformation
centrale et une situation finale, et il met en scène un renversement de l’effet des
actions d’un personnage (indispensable dans tout récit). Il agence des éléments
hétérogènes selon une causalité propre. Il peut se résumer par un thème. Il est
guidé par l’attente d’une conclusion qui propose aussi un point de vue sur les
95
évènements. Enfin, il n’existe que lorsqu’il est lu par quelqu’un. »
96
Il reprend, dans cette définition, les éléments mis à jour par Annick Dubied dans sa lecture
de Temps et Récits de Ricœur. Or cela ne semble pas contredire la thèse de Greimas ou
de Genette que la citation dénonçait plus haut. Il y ajoute cependant la réception comme
étant une part importante de ce qui fait le récit. C’est dans la lecture que se réalise le récit
selon Ricœur et selon Lits à sa suite, ce que Greimas remet en cause en indiquant que la
lecture, si elle est un acte important, n’opère pas de changement quant au texte lui-même :
«Les lectures possibles peuvent en effet être en nombre infini, mais ces
variations relèvent uniquement de la performance des lecteurs sans pour autant
97
détruire ou déstructurer le texte. »
Arrêtons-nous quelque peu sur cette distinction entre Ricœur et Greimas. Cette
confrontation nous semble importante car elle fut le fruit d’une longue réflexion dans les
92
GENETTE, G., Discours du Récit, Paris : Edition du Seuil, 2007, (Ce volume regroupe « Discours du Récit » publié initialement
dans Figure III (1972) et Nouveau discours du récit (1983)), p. 297.
93
LITS, 2008. op. cit. p. 73.
94
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 248.
95
LITS, 2008, op. cit. p. 84-85.
96
DUBIED, A., « Le récit médiatique. Un objet complexe en quête de définition. », Communication, 19, 1999.
97
GREIMAS, A., Essais de sémiotique poétique , Paris : Larousse, 1972, p. 18.

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

œuvres de ces deux théoriciens. Pour Greimas, le sens est l'aboutissement du parcours
génératif et est donc un déjà-là, inscrit dans des structures a priori de la signification.
Pour Ricœur, le sens ne se construit pas au niveau du système langagier mais dans la
référence et la communication et finalement, dans la compréhension de soi-même comme
98
un autre . Le muthos , concept repris par Ricœur à Aristote, désigne le quoi de
la représentation, son objet, et nous aide ainsi à considérer l’acte de raconter comme
une mise en ordre du réel. Il présente le caractère d’un discours signifiant irréductible à
la compréhension méthodique et réflexive des signes. Il est l’activité organisatrice qui va
de la précompréhension, de la préfiguration de l’action vers sa refiguration par la lecture.
Cette considération nous amène à comprendre que, chez Ricœur, la narrativité ne peut se
saisir à un autre niveau que celui de la manifestation. Or la sémiotique greimassienne est
un parcours allant du niveau immanent au niveau de surface et installe, plus loin, le récit
comme ce parcours. Pour Ricœur, le muthos – la mise en intrigue – relève du niveau de la
99
manifestation et serait antérieure au parcours . Si Ricœur admet la possibilité d'une lecture
achronique (logique, sémiotique), supposant un niveau autonome d'analyse des textes, il
n'en soutient pas moins que ceux-ci ne sauraient prendre sens que par le jeu entre un
temps « agi et vécu » et un « temps de la lecture ». Car, pour le philosophe, la médiation du
récit entre niveau profond et niveau de surface n’est pas seulement logique mais avant tout
historique. Or, l’irréductibilité temporelle du récit constitue un résidu insaisissable au niveau
profond. La « rencontre improbable », pour reprendre l’expression de Louis Panier, entre
100
Ricœur et Greimas, semble se confirmer plus que jamais .
Avant de poursuivre notre réflexion sur la distinction entre Ricœur et Greimas,
retrouvons quelques instants nos intérêts pour notre approche à la frontière de la sociologie
pragmatique et de la sémiotique greimassienne. Le récit est aussi objet d’étude de la
sociologie pragmatique. En effet, dans un article de 1990, Dodier présente son travail
en s’attribuant, entre autres, une attitude herméneutique dans le sens où il s’intéresse
aux discours des personnes sur leurs propres actes, sur leurs intentions, leurs raisons,
les circonstances et les motifs qu’ils imputent à eux-mêmes et aux êtres engagés dans
101
l’action . Dans la même logique, Boltanski s’intéresse aux « récits que les personnes
livrent de leur vie, quand, la mettant en intrigue – pour reprendre la formulation
de Paul Ricœur – elles s’interrogent sur les intentions et les motifs qui ont été
102
les leurs dans l’action » . Plus qu’un simple discours, ces sociologues s’intéressent
aux paroles, textes ou inscriptions où l’acteur instaure une rupture dans le déroulement
de l’action et la configure en récit, où l’acteur crée des associations entre des entités
103
hétérogènes et met en intrigue des transformations . Le récit, dans les ouvrages de style
pragmatique, n’est que très peu théorisé. Tantôt formalisé comme une mise en intrigue
de l’action qui se retrouve close au moment de sa narration, tantôt dévoilé comme un
énoncé consistant en une opération de traduction, c'est-à-dire en l’établissement d’une mise
en relation d’éléments hétérogènes impliquant toujours une transformation, le concept de

98
RICŒUR, P., Du texte à l'action. Essais d'herméneutique II, Paris : Le Seuil, 1986, p. 31.
99
RICŒUR, P., Temps et récit. Tome II : La configuration dans le récit de fiction, Paris : Le Seuil, 1984, p. 85.
100
PANIER, 2008, op. cit. p. 305.
101
DODIER, 1990, op. cit. p. 117.
102
BOLTANSKI, L., La condition fœtale : une sociologie de l’engendrement et de l’avortement, Paris : Gallimard, 2004, p. 17.
103
LATOUR, 2007, op. cit. p. 69 et 157.

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104
récit, peu rationnalisé mais souvent évoqué, est inspiré des ouvrages de Ricœur . Or,
la conception du récit chez Ricœur est-elle compatible avec nos intérêts greimassiens ?
Comment appréhender l’emprunt fait à Ricœur par la sociologie pragmatique ? Comment
comprendre que les sociologues de style pragmatique adoptent le concept de mise-en-
intrigue « pour reconnaitre aux acteurs une compétence légitime à rendre compte
105
de leurs actions » ? L’enjeu ne porte-t-il pas sur la conditionnalité de la narrativité ? La
narrativité déduite de Propp est-elle présupposée comme le soutient Greimas ou comme
l’affirme Ricœur, présupposante, c’est-à-dire tributaire d’une « intelligence narrative »,
laquelle doit être portée au crédit du sujet ? Finalement, ce qui est sous-tendu, c’est
une critique du principe d’immanence que nous avons présenté plus haut. L’énonciation
peut-elle être appréhendée dans le texte et uniquement dans le texte ? L’attention portée
prioritairement au système langagier n’empêche-t-il pas de saisir la communication dans
son caractère multimodal, dans son aller-retour constant entre émetteur et récepteur ?
Refuser toute dimension exogène au texte n’amène-t-il pas à postuler d’une interprétation
unique ? Un détour par la notion d’énonciation en sémiotique greimassienne et les critiques
qui lui ont été opposées semble nécessaire pour répondre à ces interrogations.

I. 2. 3. De l’énonciation à l’action
Nous nous intéressons aux récits de la peopolisation, c'est-à-dire aux discours qui mettent
en scène une histoire, soit une représentation d’évènements (ayant trait pour une partie
ou dans leur intégralité à un aspect de la sphère privée) comportant des acteurs (dont au
moins un est candidat à l’élection présidentielle française de 2007) qui accomplissent des
actions ; une histoire narrativisée identifiable par un style énonciatif partant d’une situation
initiale vers une situation finale, guidé ainsi par l’attente d’une conclusion et proposant un
point de vue sur les évènements.
Greimas définit deux types d’actants à l’intérieur du récit : l’actant de communication
et l’actant de narration. L’actant de narration peut investir la fonction de sujet, d’objet, de
Destinateur, etc. et est inscrit dans le schéma narratif du récit. Dans les récits étudiés, au
moins un des actants de narration est incarné par un candidat à l’élection présidentielle
de 2007, variable de sélection de notre corpus. Cet actant se distingue de celui de
communication qui participe à la réalisation du récit, c’est un actant de second degré
ayant pour fonction d’être le narrateur, l’énonciateur, le narrataire, etc. Il est celui qui
produit ou celui à qui s’adresse la communication. Deux types d’actants cohabitent donc
dans le récit, les actants de communication n’étant pas en dehors. En effet, l’énonciation
est une « instance proprement linguistique ou, plus largement, sémiotique, qui
est présupposée par l’énoncé et dont les traces sont repérables dans les discours
106
examinés » . L’existence de ces traces amène Courtés à repréciser ces concepts :
l’énoncé englobe l’énoncé-énoncé (qui correspond au narré) et l’énonciation-énoncée
(qui est la façon de présenter ce narré). Ainsi, la conception sémiotique de l’énonciation
n’envisage cette dernière que dans son rapport à l’énoncé.

104
F. Dosse dévoile que la sociologie de style pragmatique fait écho à l’œuvre de Ricœur. Cf. DOSSE, F., Paul Ricœur. Le
sens d’une vie, Paris : La Découverte, 1997.
105
CORCUFF, P., « Figures de l’individualité, de Marx aux sociologies contemporaines », EspacesTemps.net, 2005, [en ligne :
http://espacestemps.net/document1390.html]
106
COURTES, 1991, op. cit. p. 246.

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

« Les acteurs en chair et en os, qu’ils soient écrivains, peintres, ou musiciens, ne


seront pas pris comme source du discours. (…) L’énonciateur et l’énonciataire
ne sont donc pas des sujets biographiques ou empiriques : ce ne sont que des
107
fonctions ou des structurations instantielles logiques. »
La question de l’énonciation est une problématique en sémiotique qui a connu et connaît
de nombreuses critiques ; on lui reproche de ne pas véritablement prendre en compte les
sujets de l’énonciation, qu’ils soient du côté de la production ou de celui de la réception et
du contexte.
« L’accent mis sur la structure textuelle occulte l’inscription de ces récits
dans des systèmes de pouvoir, ce que prend en compte l’analyse de type
idéologique ou sociologique. Et à l’autre bout de la chaine, l’usager, le récepteur-
consommateur est totalement négligé. Il n’y aucune place, dans ce mode
d’appréhension de l’objet textuel pour l’analyse des usages que font les
108
récepteurs des discours. » « Si les conditions de l’activité interprétative
sont toutes inscrites sous forme de « simulacres » dans l’objectivité textuelle,
alors il n’y a pas à proprement parler d’activités interprétatives, mais simple
reconnaissance de formes et de processus programmés dans la manifestation
(…) Le simulacre de l’interprétation (…) rend compte, dans ce cas, d’une activité
109
sans sujet et qui porterait sur un objet sans existence, ou non identifiable. »
Le passage de l’analyse des énoncés à celles des rapports entre ces énoncés et leur
instance productrice semble être ainsi un des points sensibles de la sémiotique de l’action.
Ne considérant l’énonciation que par les traces qu’elle laisse dans le discours narratif qu’elle
produit, la sémiotique structuraliste réduirait la compétence sémiotique, celle-ci l’isolant aux
confins des systèmes langagiers.
Nous retrouvons, ici, le débat qui opposa Ricœur et Greimas et plus loin, notre
considération de la manière dont est pensé le récit en sociologie pragmatique. En effet,
en juin 1980 au Centre Protestant d’Etudes et de Documentation, un débat est né entre
ces deux théoriciens et s’est poursuivi au travers de leurs écrits et d’autres rencontres.
Leurs différences résident sur plusieurs points que nous nous abstiendrons de tous
citer pour ne retenir que ceux qui nous semblent importants dans notre recherche. Le
premier, rapidement évoqué, relève de ce qui est contenu dans la mise-en-intrigue, concept
largement repris par les sociologues de style pragmatique : celle-ci consiste en l’explication
de ce qui a toujours été compris, en l’art de raconter, c'est-à-dire qu’elle intervient comme
une description d’un savoir déjà rationnalisé, déjà appréhendé.
« Imiter ou représenter l’action, c’est d’abord pré-comprendre ce qu’il en est de
l’agir humain, de sa sémantique, de sa symbolique, de sa temporalité. C’est sur
cette précompréhension, commune au poète et à son lecteur, que s’enlève la
110
mise en intrigue et, avec elle, la mimétique textuelle et littéraire. »

107
ABLALI, 2003, op. cit. p. 145.
108
LITS, 2008, op. cit. p. 70-71.
109
FONTANILLE, J., « Sémiotique du discours : bilan et perspectives », Horizon sémiologie , 2007, p. 8, [en ligne : http://
semiologie.net/doc/article/semio_discours_fontanille.pdf]
110
RICŒUR, 1983, op. cit. p. 125.

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Elle ne peut être confondue avec la mise-en-discours, c'est-à-dire « le processus


imaginaire de la production du texte [ou] comment à partir d’un magma de sens, par
articulations successives, apparaissent, disons, les choses les plus nuancées, les
111
plus compliquées, les plus raffinées, qui émergent à la surface du texte. »
Le temps, pour Ricœur, est l’élément catalyseur de toute réflexion sur le récit. Il le
conçoit selon une typologie mettant en scène trois niveaux du temps : ce qu’il désigne
112
comme les trois niveaux de la mimésis . La mimesis I se fonde sur une reconnaissance
du « réseau conceptuel qui distingue structurellement le domaine de l’action de celui
113
du mouvement physique », c’est-à-dire sur une précompréhension du monde .
L’action est racontée parce qu’elle est déjà articulée dans des signes, des règles, des
normes. La mimesis II correspond au stade de la fiction, du comme si , que Ricœur appelle
configuration . Mais le récit ne prend pleinement son sens que dans la mimesis III qui «
114
marque l’intersection du monde du texte et du monde de l’auditeur ou du lecteur » .
Finalement, on passe d’une explication du récit avec Ricœur à une modélisation d’un
objet de connaissance, qui n’est pas le récit mais les systèmes de signification à l’œuvre
dans le récit avec Greimas.
« Il importe (…) de montrer que le texte dans la sémiotique greimassienne
est abordé dans une visée explicative visant à dégager la structure, c'est-à-
dire les relations internes de la signification, alors que la démarche de Ricœur
est marquée par son aspect interprétatif qui ouvre le texte sur le monde et la
115
référence. »
A ce stade de l’écrit, une interrogation semble désormais inévitable : quelle possibilité pour
les sociologues de style pragmatique d’opérer des emprunts à la fois à Ricœur et à la
fois à Greimas ? Nous tenterons de résoudre cette question en précisant deux points. Le
premier reprend le principe d’immanence. En effet, la sémiotique a choisi la voie de la
116
« référenciation interne » et cherche ainsi à reconstruire le sens dans le texte et seulement
dans le texte alors que Ricœur fait appel à une référentialisation externe en portant attention
aux données extralinguistiques et aux conditions de production et de réception. Or, un des
principes de la sociologie pragmatique est la remise en question du grand partage des
savoirs : cette sociologie refuse de donner un statut supérieur aux opérations cognitives
scientifiques face aux opérations cognitives ordinaires, ce qui constitue le passage d’une
117
sociologie critique à une sociologie de la critique, avions-nous précisé plus tôt . L’action
se saisit dans ce qu’en dit l’acteur, le sociologue pragmatique ne faisant pas appel à des
données exogènes qui constitueraient des variables mises à jour par le chercheur et non
par l’acteur.

111
Greimas lors de son débat avec Ricœur, au CPED de l’association ALEF, en juin 1980. Cité dans : PANIER, 2008, op. cit. p. 312.
112
Nous reviendrons dans quelques pages plus précisément sur la mimesis II.
113
RICŒUR, 1983, op. cit. p. 109.
114
Ibid. p. 109.
115
ABLALI, 2008, op. cit. p. 288.
116
BERTRAND, D., L'espace et le sens, Amsterdam : Hadês-Benjamins, Actes Sémiotiques, 1985.
117
Voir Chap. I. 3.1.

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

« Il n’est pas permis d’affirmer : « Personne n’en fait mention, j’ai aucune preuve,
mais je sais qu’il y a un acteur caché à l’œuvre dans les coulisses. » Cela, c’est
118
de la théorie du complot, pas de la théorie sociale. »
Ce point nous renvoie au second qui pense la possibilité d’utiliser à la fois le concept d’actant
et de mise-en-intrigue. Rappelons-nous que la sémiotique narrative dévoile un système
langagier qui va de la structure profonde à la structure de surface ; le concept d’actant
suit cette logique car il est cette fonction vide au niveau profond que l’acteur incarnera au
niveau de surface. La sociologie pragmatique emprunte cette notion afin non seulement de
déshumaniser l’acteur de la sociologie, mais aussi de s’autoriser à ne considérer que la
119
personne n’est justement personne en dehors de son action pour finalement « rompre
120
avec l’influence de ce qu’on pourrait appeler la sociologie figurative » . On retiendra
d’ailleurs une note de bas de page dans « Le grand Léviathan s’apprivoise-t-il ? » sur
l’emprunt fait à Greimas :
« Le mot acteur doit être pris dans sa signification sémiotique donnée par
Greimas, A. Selon lui, l’acteur correspond à toute unité discursive investie par
121
des rôles qui peuvent être multiples et évolutifs. »
Or, ce que Ricœur met en doute avec l’élaboration de la notion de mise en intrigue, c’est
le contrôle des structures de surface par les structures profondes. Louis Panier décrit cette
critique comme celle d’un théoricien qui n’est justement pas sémioticien car finalement la
critique « suggère un renversement du parcours et de ses niveaux laissant entendre
que les éléments dits de surface, c'est-à-dire la composante discursive, devraient
122
correspondre à ce qu’il [Ricœur] pose lui-même comme mise-en-intrigue » .
« Tout le dynamisme de la mise en intrigue se trouve reporté sur des opérations
logico-sémantiques et sur la syntagmatisation des énoncés narratifs en
programmes, en performances et en suites de performances. Ce n’est donc pas
un hasard si le terme d’intrigue n’apparaît pas dans le vocabulaire raisonné de
la sémiotique narrative. A vrai dire, il ne pouvait y trouver place car il relève de
123
l’intelligence narrative. »
L’incompatibilité entre la notion d’actant et la notion de mise en intrigue semble se
confirmer par l’inversion des parcours. La dynamique du récit relève pour Ricœur d’un acte
d’agencement au niveau de la manifestation, logique que Greimas et sa notion d’actant
renversent. La double mobilisation de la notion d’actant et de celle de « mise-en-intrigue »
constitue donc une certaine contradiction.
Intéressons-nous quelques instants à l’utilisation du concept de mise en intrigue, tel
qu’il est utilisé en sociologie pragmatique. Il faut noter tout d’abord qu’aucun ouvrage
important de Latour ne fait référence à Ricœur alors que Greimas est présent dans chacune

118
LATOUR, 2007, op. cit. p. 77.
119
BENATOUIL, 1999, op. cit. p.297. (Voir Chap. I.3.1.)
120
LATOUR, 2007, op. cit. p. 78.
121
LATOUR, B. & CALLON, M., « Le grand Léviathan s’apprivoise-t-il ? », AKRICH, M., et al. Sociologie de la traduction.
Textes fondateurs , Paris : Presses de l’Ecole des Mines de Paris, 2006, p.11-32.
122
PANIER, 2008, op. cit. p.314.
123
RICŒUR, 1984, op. cit. p. 80.

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124
des bibliographies . C’est finalement chez Boltanski et Thévenot que nous retrouvons la
référence à Ricœur. Le second invoque essentiellement l’influence du philosophe quant
125
à la théorie de l’action . C’est donc du côté de Boltanski que nous retrouvons cette
notion. Celui-ci l’explique comme la façon dont « les acteurs élaborent des discours
126
sur l'action » . Ainsi, elle permet le passage « d’une sociologie critique à une
sociologie de la critique, c’est-à-dire une sociologie qui reconnaît aux acteurs une
compétence légitime à rendre raison de leurs actions, à leur donner sens », ce qui
« constitue à cet égard un « tournant narratif » : on cesse de penser, au sens péjoratif
du terme, que les acteurs « se racontent des histoires », entendues comme des
rationalisations illusoires des motifs de leurs comportements, pour s’intéresser aux
vertus heuristiques de la « mise en récit » et « mise en intrigues » de leurs actions
127
» . La mise-en-intrigue telle que l’entend Boltanski est donc le résultat de la compétence
accordée aux acteurs, c’est-à-dire « l’équipement mental dont disposent les personnes
pour exercer leur jugement, coordonner leurs actions pour pouvoir s’ajuster aux
situations ou mener des opérations de critique ou de justification », une notion fondée
128
sur la définition chomskyenne que Nachi explicite avec les mots mêmes de Greimas .
Nous comprenons donc que les points de divergence entre Greimas et Ricœur sont ignorés
au profit d’une compétence accordée à l’acteur pour narrer son action.
« Nous ne savons pas décrire simplement une affaire ni même une épreuve. Si
des acteurs prétendent pouvoir le faire, regardons comment ils construisent
leur récit. La seule démarche cohérente avec nos axiomes et nos définitions
consiste à partir d’une épreuve, à regarder quels sont les personnes, les choses,
les relations, les états, les transformations qui s’y manifestent et à suivre, le cas
échéant, l’engagement d’un ou plusieurs êtres définis dans cette épreuve, dans
129
une autre épreuve et ainsi de suite. »
La tension implicite réside finalement dans l’intention de dire. Par son immanentisme, la
sémiotique greimassienne privilégie le code à l’émetteur. Greimas libère l’énonciation de
la conscience du sujet et parle alors d’ « intentionnalité » comme un acte qui n’est pas
130
obligatoirement volontaire et conscient . De son côté, Ricœur investit l’intention de dire
131
de l’auteur :
« L’analyse structurale nous invite à comprendre que l’intention ou la visée du
texte n’est pas à titre primordial l’intention présumée de l’auteur, le vécu de
124
Cette affirmation est justifiée par une investigation bibliographique et référentielle des ouvrages suivants : Microbes.
Guerre et Paix suivi de Irréductions (1984), La vie de Laboratoire (1988), La sciences en action (1989), Nous n’avons
jamais été modernes (1997), L’espoir de Pandore (2001), Un monde pluriel mais commun (2003), Changer de société,
refaire de la sociologie (2007).
125
RICŒUR, 1986, op. cit. p.168-176.
126
BOLTANSKI, 1990, op. cit. p. 56.
127
TRUC, G., « Une désillusion narrative ? De Bourdieu à Ricœur en sociologie », Tracés . Revue de Sciences humaines
, 8, 2005, [en ligne : http://traces.revues.org/index2173.html)].
128
NACHI, 2006, op. cit. p. 43.
129
Ibid. p. 75.
130
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 190.
131
Paul Ricœur définit l’intention comme « la visée d’une conscience en direction de quelque chose à faire par moi » (RICŒUR,
P., Soi-même comme un autre, Paris : Le Seuil, 1990, p. 86.)

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

l’écrivain dans lequel on pourrait se transporter, mais ce que veut le texte, ce


132
qu’il veut dire, pour qui obéit son injonction. »
Pourtant, si le terme « intention » est largement présent en sociologie pragmatique, on se
rend compte que celui-ci ne concerne pas l’intention d’énonciation, élément de divergence
entre Ricœur et Greimas : il concerne les actants de narration pour reprendre la typologie
mise à jour par ce dernier. Or, sur la question de l’intention de l’acteur (ou de l’agent dans le
vocabulaire de Ricœur), nous voyons un point de convergence entre les deux théoriciens.
Autant pour Greimas que pour Ricœur, le sujet doit vouloir pour agir ; la modalité volitive
étant une première étape, virtuelle, de l’agir. Pourtant, très vite, ce point de convergence va
entrainer des points de divergences. Le sujet pour Ricœur ne peut être qu’humain. Alors
que pour Greimas, comme nous l’avons vu précédemment, le sujet peut être incarné par
des êtres humains, des animaux, des objets ou des concepts. Nous ne pouvons nous
empêcher de répéter que c’est justement sur cette modalité que la sociologie pragmatique
133
a jugé pertinent le concept greimassien d’actant et l’a repris à son compte . Par ailleurs,
nous disions plus tôt que le vouloir ou le désir était la première étape dans la construction
de l’action, point commun entre Ricœur et Greimas. Ils divergent sur l’élément restant
pour considérer l’actant ou l’agent. Pour le premier, c’est finalement l’intention de faire qui
actualisera l’agir.
« L’action est ce qui fait arriver. Entre arriver et faire-arriver, il y a un fossé
logique, comme le confirme le rapport des deux termes de l’opposition à l’idée
de vérité : ce qui arrive est l’objet d’une observation, donc un énoncé constatif
qui peut être vrai ou faux ; ce que l’on fait arriver n’est ni vrai ni faux, mais rend
vrai ou faux l’assertion d’une certaine occurrence, à savoir l’action une fois faite.
Comme l’exprime le français : l’action faite est devenue un fait ; mais le rendre
vrai est l’œuvre du faire. De cette opposition, résulte que la force logique d’une
action ne peut être dérivée d’aucun ensemble de constatations portant sur des
134
évènements et sur leurs propriétés. »
Pour Greimas, l’action comme terme intégré est constituée de la compétence et de la
performance, soit le faire. Une fois encore, il nous semble que la sociologie pragmatique
rejoint les considérations greimassiennes.
« Les personnes ne sont pas considérées uniquement à partir de leurs
135
compétences mais aussi à partir des performances de leurs actions. (…) La
sociologie pragmatique suppose l’existence de compétences s’incarnant dans
des actions et paroles. Les personnes sont dès lors considérées à la lumière de
136
ce qu’elles font et disent. »
Finalement, il apparait que c’est la considération ricœurienne d’une précompréhension de
l’action qui semble persister en sociologie de style pragmatique. En 1989, dans le débat
qui l’oppose à Ricœur, Greimas reconnait les limites de son approche théorique :
132
RICŒUR, 1986, op. cit. p. 156.
133
Voir Chap. I. 2. 1.
134
RICŒUR, 1990, op. cit. p. 79.
135
Nous avons par ailleurs dévoilé que le terme de « compétence » comme de « performance » en sociologie
pragmatique est dit d’inspiration chomskyenne et défini dans les mots-mêmes de Greimas.
136
NACHI, 2006, op. cit. p.53.

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Médias, politique et vie privée

« On est forcé de reconnaître que le discours, ça bouge, qu’il y a des forces


qui ne s’expliquent pas entièrement par les modalités, qu’il y a autre chose. Et
c’est donc là le problème (…). D’où l’idée que derrière les structures les plus
élémentaires — articulables —, de la signification (carré sémiotique), il y a un
horizon ontique dont nous autres sémioticiens ne pouvons rien dire, parce
qu’avec les instruments sémiotiques on n’est pas capable d’en dire quelque
137
chose. »
Et c’est dans cette logique que Greimas a opéré un tournant dans son approche, avec
l’ouvrage La sémiotique des passions , et a ainsi « frayé son propre chemin dans les
138
voies sinueuses des passions et des « préconditions de la signification ». » , une
dernière expression que Fontanille et Greimas utilisent pour désigner cet état originel qui
s’opère antérieurement à l’action contenu dans le texte.
« Il convient d’imaginer un pallier de « pressentiments » où se trouveraient,
139
intimement liés l’un à l’autre, le sujet pour le monde et le monde pour le sujet. »
Les préconditions de la signification consistent donc en un lieu imaginaire qui ne pourra être
saisi que dans l’analyse du discontinu. Ce n’est donc pas une considération alternative de
la signification que Greimas et Fontanille proposent ici, mais une approche complémentaire
pour l’objet sémiotique. Ils ajoutent un niveau sous-jacent au niveau sémio-narratif où
s’éprouvent des phénomènes tensifs et aspectuels. Plus qu’une étude ontologique des
préconditions de la signification, ce qui préoccupe la sémiotique c’est la manière dont
apparait la signification, c’est-à-dire comment s’organise la conversion du sensible en
140
intelligible .
Ainsi, dans ce réaménagement de la sémiotique narrative, le résidu en suspens de
l’emprunt à Ricœur par la sociologie de style pragmatique prouve la compatibilité des
intérêts des sociologues avec une sémiotique greimassienne.

I. 2. 4. Analyser la peopolisation comme narration et action


En tant que procès, la peopolisation est à la fois narration et action. Elle est narration en tant
qu’elle associe des éléments hétérogènes qu’elle ordonne dans la description d’une action
particulière qui met en scène des personnages et qui part d’une situation initiale vers une
situation finale. Pourtant, son étude ne peut se limiter à la description immanente des actions
discursivisées, car par l’acte d’énonciation, la peopolisation est action en tant que telle. Cette
dernière discussion va nous permettre de remonter le fil que nous venons de dérouler afin
d’appréhender ce que nous annoncions dans l’introduction, c'est-à-dire la désintrication du
rapport étroit entre récit, énonciation et action, pour enfin saisir la spécificité de notre objet
d’étude et la pertinence d’une approche interdisciplinaire.
L’énonciateur des récits que nous étudions est porteur d’une double fonction. Il est le
narrateur en tant qu’il produit par l’acte d’énonciation un discours représentant une action et
les acteurs qui y sont engagés. Dans le récit, il produit des associations, il trace et retrace les
frontières qui délimitent un groupe, il mobilise des acteurs et des objets qu’il choisit de mettre
137
GREIMAS, A., « Débat du 23 mai 1989 entre A. J. Greimas et P. Ricœur », HENAULT, A., (dir.), 1994, op. cit. p. 203.
138
ABLALI, 2003, op. cit. p. 170.
139
GREIMAS & FONTANILLE, 1991, op. cit. p. 25.
140
FONTANILLE, J., Sémiotique du visible, des mondes de lumière, Paris : Presses universitaires de France, 1995, p. 22.

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Chap. I. Possibilité et pertinence d’une approche interdisciplinaire pour penser la peopolisation.

en place dans le récit et dans l’action discursivisée et arrête, pour un temps, la définition de
la peopolisation en lui donnant une forme d’existence particulière : il est le destinateur en
tant qu’il fait-faire. Ainsi, le narrateur engage et définit des acteurs dans la controverse et leur
donne une visibilité, il « définit ce qu’ils sont, ce qu’ils devraient être ou ce qu’ils ont
141
été » . En comprenant le narrateur des récits comme celui qui énonce la peopolisation,
nous nous intéressons à la structure du texte, à ce qu’il fait agir, ce qu’il fait être. Ici, le
récit est le lieu dans lequel se constitue (et se manifeste) la peopolisation mettant en scène
des associations et des transformations constitutives de la peopolisation et finalement,
présentant une forme d’existence particulière de celle-ci. La sémiotique greimassienne du
discontinu dans son immanentisme révèle ainsi sa pertinence pour saisir les associations
et plus loin, la dynamique conflictuelle de la peopolisation et ainsi considérer ce qu’elle
met en tension et la manière dont les acteurs engagent un débat à propos d’options et
de formes d’existence. Dans cette logique, nos analyses s’intéresseront aux récits, en tant
qu’ils créent des associations, font et défont des regroupements, règlent les incertitudes
face à une activité ou une identité.
Mais la peopolisation est aussi une action. C’est une action symbolique : elle consiste
justement en l’énonciation et n’existe que dans le discours. En produisant un récit sur une
action à la frontière du privé et du public concernant un homme politique, l’énonciateur fait
la peopolisation. La peopolisation est un objet particulier qui renverse le principe austinien
devenant ainsi : Quand faire, c’est dire. Nous retrouvons ici l’idée de performativité de
l’organisation des récits évoquée par Michel De Certeau dans L’invention du quotidien .
« Dans cette organisation, le récit a un rôle décisif. Certes, il « décrit ». Mais
toute description est plus qu’une fixation, c’est un « acte culturellement
142
créateur ». Elle a même pouvoir distributif et force performative. »
Ainsi, et enfin, dans cette recherche, il nous faut comprendre que les récits médiatiques
sont des points de passage de la peopolisation: ils définissent les contours de celle-ci et
la construisent dans une forme d’existence particulière en faisant agir les acteurs engagés
dans la peopolisation et en mettant en scène l’action de la peopolisation comme dislocale,
c'est-à-dire fragmentée. Par exemple, un récit sur la mobilisation de Thomas Hollande dans
la campagne de sa mère, Ségolène Royal, présente une forme d’existence particulière de la
peopolisation. Le récit met en scène une « action de papier », une action discursivisée mais
qui n’est pas le continu que nous souhaitons rendre intelligible. Ce récit, toujours dans notre
exemple, est une prise qui nous permettra de saisir le travail d’association et de définition
opéré par le narrateur. Or un des reproches adressés à la sémiotique est de chercher dans
le texte et son système langagier la cohérence des actions mises en discours, ce qui était
réducteur selon les critiques. Si nous opérons cela, nous le dépassons en voulant considérer
la peopolisation à travers les associations et les traductions de fragments de la peopolisation
tels qu’ils sont signifiés dans les récits et finalement, en considérant l’énonciateur comme
un acteur de la peopolisation et non comme un simple narrateur. Dans cette logique, nous
comprenons que les récits sont eux-mêmes des fragments de l’action de la peopolisation et
que l’acte d’énonciation doit être compris dans un continu plus large qu’est la peopolisation
mais aussi dans la résolution de la controverse. L’énonciateur devient ainsi un acteur en
donnant une forme et une consistance à la peopolisation, en proposant sa propre théorie
sur celle-ci, en dévoilant une de ses formes d’existence et ses effets et en s’engageant dans
la critique d’autres formes et d’autres théories.

141
LATOUR, 2007, op. cit. p. 48.
142
DE CERTEAU, M., L’invention du quotidien. Arts de faire , Paris : Folio essais, 1990, p. 181.

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« Plus précisément, cette démarche [sémiotique greimassienne] consisterait à


traiter les récits comme les lieux dans lesquels se constitue (et se manifeste)
la définition des problèmes, l’identification des acteurs chargés d’élaborer un
programme de résolution, et la désignation des acteurs dotés des compétences
nécessaires pour le mener à bien. Pour aller vite, ce mode d’analyse reviendrait
à considérer que les récits contribuent de manière décisive à l’orientation des
controverses, notamment parce qu’ils imposent un schéma narratif dans la
perspective duquel la définition des problèmes et des programmes susceptibles
143
de les résoudre paraît infalsifiable. »
Etudier les récits médiatiques pour comprendre la peopolisation nous permet de « laisser
144
les acteurs (…) faire le travail de composition du social à notre place » et donc
de saisir la peopolisation en train de se faire. Cette compréhension de l’énonciateur
comme acteur nous permettra alors, dans la conclusion de notre thèse, de proposer une
lecture continue de nos analyses pour déplacer notre échelle d’observation et ainsi de
défocaliser notre regard du récit vers l’ensemble des récits comme autant de prises qui
nous permettront non seulement de définir la peopolisation mais surtout d’embrasser son
évolution et son installation ou non dans l’espace public français. Ainsi, notre prisme de
réflexion se déplacera de la considération d’« actions de papier », objet de la sémiotique
greimassienne, jusqu’à l’action de la peopolisation en tant que telle.
Nous considèrerons ainsi la peopolisation au travers de la logique continu-discontinu.
Ce qui est continu à un niveau ne l’est plus à un autre. Chaque récit sera considéré comme
un continu afin de signifier les associations, les actions de papier et les qualifications des
êtres qui peuplent la peopolisation et des formes d’existence de celle-ci. Mais chaque récit
sera considéré comme une unité discrète de la peopolisation, comme à la fois une prise
de ce qu’elle est et fait mais aussi comme un acte qui permet de l’installer dans l’opinion
publique française. Notre objet d’étude consiste donc bien en une action en tant que telle,
constituée de fragments d’action – les récits – sur lesquels nous travaillerons de manière
immanente afin de rendre intelligible ce continu qu’est la peopolisation. La peopolisation est
donc un phénomène, à la fois, narratif et social. Nous avons fait le choix de nous focaliser
sur des récits médiatiques issus de la presse écrite française ; les narrateurs des récits
qui performent la peopolisation, dans notre étude, sont donc les journalistes, les hommes
145
politiques n’étant que des êtres de papier .

143
TERZI, C. & BOVET, A., « La composante narrative des controverses politiques et médiatiques », Réseaux 4, 132, 2005,
p. 111-132.
144
LATOUR, 2007, op. cit. p. 46.
145
Un horizon de recherche s’ouvre ici, cette étude pouvant être continuée en considérant non plus les discours des journalistes
mais les discours des hommes politiques qui seraient alors les acteurs de la peopolisation.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

Chap. II. Le mouvement et l’espace dans


le récit

« Dans l’Athènes d’aujourd’hui, les transports en commun s’appellent


metaphorai. Pour aller au travail ou rentrer à la maison, on prend une
« métaphore » – un bus ou un train. Les récits pourraient également porter
ce beau nom : chaque jour, ils traversent, ils organisent des lieux ; ils les
sélectionnent et les relient ensemble ; ils en font des phrases et des itinéraires.
146
Ce sont des parcours d’espaces. »
La dialectique « discret-continu » nous a permis de considérer le récit, sa structure et son
contenu. Une autre dialectique structurera ce chapitre et, à l’instar de la précédente, notre
recherche : celle du « mouvement » et de l’« espace ».
Le phénomène de peopolisation est en train de se faire : il est un mouvement, ce qui
empêche de le définir a priori et nous amène à l’observer au moment où les acteurs créent
des associations, résolvent ou dénoncent l’hétérogénéité d’un tel objet et où ils « se frayent
un chemin à travers les choses qu’ils ont dû ajouter aux compétences sociales de
147
base afin de rendre plus durable des interactions constamment fluctuantes » . Par
ailleurs, la définition a minima de ce phénomène en train de se faire contient l’hétérogénéité
des êtres qui la construisent et la difficulté de qualifier leur cohabitation. Elle postule alors la
pluralité des modes d’engagement que l’être de papier éprouve dans son existence narrative
et la dynamique du rapport entre cet être et les différents environnements dans lesquels
il circule.
« L’un des travers dont nous cherchons à nous garder dans ce livre consiste
à rapporter à des lieux distincts les modes d’engagement que nous cherchons
à différencier. C’est ainsi qu’est souvent conçu un rapport à deux termes entre
public et privé, selon une topographie séparant les places ouvertes à la visibilité
de celles qui resteraient soustraites au regard d’un public. La division spatiale
des modes d’engagement nous intéresse, mais on ne peut l’aborder qu’en ayant
pris soin au préalable de concevoir ces modes d’engagement autrement qu’en
termes d’espaces. C’est pourquoi nous avons suivi une démarche attentive aux
148
activités plutôt qu’aux frontières séparant des lieux. »
Prendre le parti du mouvement plutôt que des espaces s’avère salvateur pour considérer
un phénomène en train de se faire, lors d’un moment d’incertitude dans lequel les êtres sont
manifestés précisément au prisme de leurs déplacements.
Le mouvement est multiple dans notre objet : il est celui du phénomène en cours et celui
contenu dans le phénomène. Mais il est aussi celui du récit et du chercheur. L’investigation
des récits qui ordonnent et organisent la peopolisation nécessite de mettre à jour les règles
146
DE CERTEAU, 1990, op. cit. p. 170.
147
LATOUR, 2007, op. cit. p. 99.
148
THEVENOT, 2006, op. cit. p. 25.

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et le dispositif susceptibles d’engendrer des récits mettant en scène l’homme politique à


la fois comme personne publique et personne privée. Mais par ailleurs, la confusion privé/
public dans laquelle se meut le phénomène de peopolisation nous oblige à les définir et à les
délimiter dans les déplacements et transformations opérés par l’énonciateur. La dialectique
« mouvement – espace » se défait ainsi de l’impossible localisation d’un phénomène en train
de se faire pour revenir à un processus produisant ses propres espaces pour s’y installer.
En outre, plus qu’une simple investigation d’éléments théoriques opératoires pour notre
objet de recherche, cette dialectique nous aidera à penser la méthode par les notions de
paradigmes et de syntagmes.
Ce chapitre pose ainsi deux questions pour envisager un moyen de passer de
l’incertitude du phénomène de la peopolisation à son élucidation :
En quoi la sociologie pragmatique nous permet de comprendre ce phénomène
par la dialectique « mouvement » et « espace » et d’appréhender le récit dans son
mouvement et dans sa construction ? Pourquoi la tension privé/public ne suffit-
elle pas pour saisir le traitement médiatique d’un sujet qui interroge justement la
frontière et le mouvement ?

II. 1. Du mouvement dans le récit

II. 1. 1. La narrativité comme mouvement


Le premier mouvement présent dans notre étude se repère dans la structure même du
récit. Le récit n’est pas une « simple concaténation de phrases [dont] le sens qu’il
véhicule n’est dû qu’à des enchainements plus ou moins hasardeux » mais « un
tout de signification, une acte de langage sensé et comportant sa propre organisation
149
» . Or, cette organisation présupposée par une compétence narrative permet de penser
la relation entre les niveaux du récit. La narrativité, au sens de Greimas et Courtés, doit être
comprise ici, en son sens large, c'est-à-dire non pas comme relevant uniquement de l’ordre
du narré mais comme prise aussi au niveau des structures discursives. La narrativité est le
150
principe organisateur de tout discours .
Nous avons, jusqu’à présent, pensé les conditions de la narrativité et expliqué plusieurs
aspects de l’organisation narrative en discontinu, c'est-à-dire présenté les structures
narratives (ou mieux sémio-narratives) au travers de ses deux niveaux dans notre partie sur
l’action, puis évoqué les structures discursives dans notre propos sur le récit et l’énonciation.
Il est temps désormais de les saisir comme un tout de signification pour interroger la
narrativité comme mouvement.

149
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 248.
150
Ibid. p. 249.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

[Figure : Le Parcours Génératif]


151
Ce tableau nous montre les deux niveaux de l’organisation du récit . Les structures
sémio-narratives révèlent le niveau le plus abstrait du récit, c’est-à-dire les structures
sémiotiques les plus profondes. Ces dernières régissent les structures discursives qui sont,
quant à elles, chargées de la mise en discours et relèvent de l’instance d’énonciation. Le
parcours génératif de la signification est donc cette représentation qui permet de disposer
les résultats de l'analyse, des plus simples aux plus complexes, et surtout des plus abstraits
aux plus concrets. Il permet de saisir le processus d’engendrement du discours. Les deux
niveaux du parcours génératif sont respectivement présupposé et présupposant, et le
passage de l'un à l'autre est appelé une conversion. La notion de « parcours » souligne
l’aspect dynamique de la démarche.
« Le terme de parcours (…) implique non seulement une disposition linéaire et
ordonnée des éléments entre lesquels il s’effectue mais aussi une perspective
dynamique suggérant une progression d’un point à un autre, grâce à des
152
instances intermédiaires. »
Le mouvement de la narrativité intervient dans un déplacement de l’abstrait vers le concret.
Ainsi, l’approche générative de Greimas dévoile un objet sémiotique par son mode de
production. Ce qu’il faut entendre ici, c’est que l’organisation de l’objet sémiotique doit être
interprétée, en premier lieu, en faisant abstraction de son contenu visant à rendre compte de
l’univers des possibles ; l’interprétation sémantique ne venant que dans un second temps.

151
Nous pouvons considérer ce qui pourrait constituer un troisième niveau : la textualisation, qui correspond à la mise en texte.
Nous nous éloignons de la question de la narrativité car, « en tant que représentations sémantiques, le texte est indifférent aux
modes de manifestations sémiotiques qui lui sont logiquement ultérieurs. Ainsi, par exemple, le texte d’une bande dessinées
revêtira la forme soit de légende soit de vignettes » ( GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 391) . « Il semble donc que pour
Greimas le texte soit en même temps le tout (l’objet sémiotique construit en fonction de la pertinence qu’on se donne dans le projet
descriptif) et sa part (la manifestation expressive concrète, la fin de la génération du sens, le résultat d’un mariage entre le plan de
l’expression et le plan du contenu). » (MARRONE, G., « L'invention du texte », Nouveaux Actes Sémiotiques , 2008, [en ligne : http://
revues.unilim.fr/nas/document.php?id=2636]). Nous sommes ici à l’orée du parcours génératif car la manifestation expressive d’un
énoncé est une sorte d’état final de la progressive génération du sens sans être l’aboutissement du parcours génératif, la textualisation
pouvant intervenir à tout moment dans le parcours allant de l’abstrait vers le concret.
152
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 269.

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« Concevoir la théorie sémiotique sous la forme d’un parcours consiste alors


à l’imaginer comme un cheminement marqué de jalons, certes, mais surtout
comme un écoulement coagulant du sens, comme son épaississement continuel,
partant du flou originel et potentiel, pour aboutir, à travers sa virtualisation et son
actualisation, jusqu’au stade de la réalisation, en passant par des préconditions
153
épistémologiques aux manifestations discursives. »
Le parcours génératif connut deux temps dans son élaboration. Le premier, à ses débuts,
lui donnait avant tout une visée explicative ; le second, avec l’ouvrage Sémiotique
des passions , s’attacha plus à l’enrichissement de sens que le parcours montrait au
fil de son déroulement. Greimas et Fontanille s’attachèrent alors en 1991 à introduire la
« senteur » du discours au niveau discursif. Ils ajoutent pour cela un troisième niveau, celui
des préconditions. Le parcours génératif perd alors sa linéarité et devient triangulaire. Le
passage d’un niveau à un autre, désignée comme conversion, ne s’opère plus qu’entre le
niveau sémio-narratif et celui des préconditions. De son coté, le niveau discursif « n’invente
plus rien », il ne fait plus que « convoquer par des opérations spécifiques de la mise en
154
discours ce que les deux autres instances auraient engendrés » . Ainsi, la sémiotique
renouvelée cherche à « imaginer comment le réel émouvant « sensibilisé » prend forme
155
et sens, valeur et directionnalité dans l’expérience perceptive du vécu quotidien » .
Pourtant, sans en ignorer certains apports, notre recherche revient aux actions de papier,
elle investit moins la problématique de l’énonciation que celle de la narration, l’énonciation
étant interrogée dans un second temps comme une action, une action en cours : quand
faire, c’est dire .
Le mouvement de la narrativité est donc double : il est celui du chercheur qui va
pouvoir mettre à jour les règles permettant d’engendrer des discours mais aussi analyser et
comparer différents énoncés sur un même sujet et considérer les différentes figurativisations
et discursivisations. Mais il est aussi celui du narrateur qui choisit un possible de mise en
scène au niveau discursif. Nous verrons que ce premier mouvement nous permettra plus
loin de considérer celui contenu dans la narration, mais avant, notre réflexion se poursuit
afin de saisir en quoi la sociologie pragmatique enrichit notre considération sémiotique des
récits médiatiques et plus précisément, la question du mouvement dans le récit.

II. 1. 2. Le mouvement en sociologie pragmatique.


II.1.2.1. Penser le processus de traduction.
156
« Dire, c’est dire autrement. Autrement dit, c’est traduire »
Rapidement défini pour considérer le récit, le processus de traduction est une considération
importante dans la sociologie de l’acteur-réseau et de la sociologie de la traduction, comme
le prouve l’appellation de cette dernière. C’est donc plus spécifiquement du coté de Latour
et Callon que cette notion va être interrogée. La première étape de cette considération
repose sur un article de Callon qui fonde, pour une partie, la sociologie désignée comme
« sociologie de la traduction » que l’on attribue à Callon et Latour. Cet article interroge « la
153
GREIMAS, A., « Introduction », GREIMAS & FONTANILLE, 1991, op. cit.
154
GREIMAS & FONTANILLE, 1991, op. cit. p. 76.
155
HENAULT, 1994, op. cit. p. 7.
156
LATOUR, 1984, op. cit. p.202.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

constitution progressive, au long des années 70, d’un savoir « scientifique » sur les
157
coquilles Saint-Jacques » .
Le point de départ fixé par Callon dans cette étude est le voyage de trois chercheurs du
Centre National d’Exploitation des Océans au Japon au cours duquel ils observent la culture
158
intensive des coquilles Saint-Jacques .A cet élément, il ajoute la méconnaissance des
mécanismes de croissance de ce mollusque en France et une activité de pêche intensive sur
les côtes bretonnes. Le point d’arrivée de l’étude (dix ans plus tard) investit trois éléments :
l’existence d’un groupe social uni autour de la culture de la coquille Saint-Jacques mais
aussi celle d’une communauté de spécialistes dans l’étude et la promotion de la coquille
Saint-Jacques et enfin, des connaissances scientifiques stables sur ce mollusque. De ce
bref résumé, nous retenons une question centrale : Comment décrire le passage du point
de départ au point d’arrivée ? L’auteur va donc chercher par quel processus s’agrègent
différents éléments qui donnent naissance et constituent un problème qui va concerner aussi
bien la communauté de spécialistes, les marins pêcheurs de la baie de Saint-Brieuc et les
159
coquilles Saint-Jacques de cette même baie. Ce passage est précisément ce que Callon
désigne comme le processus de traduction : c'est-à-dire, le processus par lequel les acteurs
(individuel et collectif, humain et non-humains) travaillent à traduire leurs langages, leurs
problèmes, leurs identités ou leurs intérêts dans ceux des autres : processus qui construit
160
et déconstruit, stabilise et déstabilise le monde . La traduction est donc ce qui englobe
toutes les opérations et les interactions par lesquels les acteurs (ici, les trois chercheurs
revenant du Japon) définissent, déplacent et détournent celles d’autres acteurs. Elle doit
se comprendre comme la transformation, dans le langage de l’acteur qui fait, de ce que
les autres sont, disent et veulent. La traduction est le déplacement des entités dans des
lieux qu’elles n’auraient pu atteindre par elles-mêmes. Ce processus, en tant qu’il établit un
lien entre des activités hétérogènes et rend le réseau intelligible, met en place une figure
que nous jugeons essentielle dans nos considérations : celle du porte-parole. Callon le
définit comme une entité qui parle « au nom des autres », qui donne sens et qui commente.
Nous pouvons entendre ce terme de « porte-parole » en deux sens. C’est d’abord celui
qui supporte la parole, qui condense la parole de tous ceux qu’il représente en un seul
corps ; mais c’est aussi celui qui porte la parole en tant qu’il la déplace, la mène dans
161
d’autres lieux où elle ne pourrait aller sans cet intermédiaire . Si nous reprenons l’exemple
exploité par Callon, nous pouvons comprendre que les trois chercheurs revenus du Japon
sont les porte-parole à la fois de la coquille Saint-Jacques, des marins-pêcheurs mais aussi
de la communauté de spécialistes et traduisent ainsi leurs identités, leurs intérêts et leurs
activités.
La sociologie de la traduction est fondée sur un double rejet : celui des considérations
classiques de l’épistémologie des sciences et celui des modèles de l’innovation : cela
157
CALLON, 1986, op. cit. p. 169-208.
158
Ce point de départ intervient comme un point de méthode qui consiste à suivre un acteur en particulier tout au long de son
implication dans le processus de construction d’un savoir : Callon a, ici, fait le choix de suivre les trois chercheurs revenus du Japon.
159
Callon et Latour refusent la tradition sociologique qui nie le rôle des objets pour la raison qu’ils ne seraient pas doués
d’intentionnalité ou d’intelligence. Pour eux, « toute chose qui vient modifier une situation donnée en y introduisant une
différence devient un acteur » (LATOUR, 2007, op. cit. p. 103) L’objet est donc un acteur au même titre qu’un humain, même si
la relation entre humain et non-humain n’est pas symétrique.
160
CORCUFF, P., Les Nouvelles Sociologies - Entre le collectif et l'individuel, Paris : Armand Colin, collection "128", 2007,
e
2 édition refondée, p. 65.
161
Nous reviendrons particulièrement sur cette double fonction du porte-parole dans la seconde partie de ce chapitre.

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a amené les auteurs à formuler une nouvelle conception, autant méthodologique que
théorique, selon laquelle la science est socialement construite ; c'est-à-dire à comprendre
la dimension pragmatique qui unit les scientifiques à la science et donc à étudier comment
les scientifiques font la science. Finalement l’étude du processus de traduction saisi par
Callon dans l’exemple de l’évolution du savoir sur la coquille Saint-Jacques, est construite
sur un point de départ, un point d’arrivée et l’identification d’un porte-parole, choisis par le
chercheur. Elle s’inscrit dans une volonté de suivre des acteurs au moment « où ils se
frayent un chemin à travers les choses qu’ils ont dû ajouter aux compétences sociales
162
de base afin de rendre plus durable des interactions constamment fluctuantes » .
Ainsi, nous pouvons considérer le journaliste comme un porte-parole en tant qu’il traduit
les entités hétérogènes et donc qu’il porte et transporte leurs paroles et leurs actions mais
aussi qu’il crée des associations. Le porte-parole trace et retrace les frontières des actions
et des identités et finalement rend intelligible le réseau, au sens d’organisation rassemblant
des humains et non-humains qui agissent les uns sur les autres. En rendant intelligible le
réseau, le porte-parole agit sur la controverse, résout les incertitudes et doit être compris
comme un acteur. Mais parallèlement, parce qu’il porte la parole des autres, les définit
et les signifie, il donne une prise à ce qui est contenu dans la controverse. On retrouve
ainsi la double fonction acteur et narrateur. Pourtant, la notion de traduction nous apporte
un nouvel élément : le mouvement. Parce que finalement la traduction désigne moins la
présentation de l’hétérogénéité que le processus qui consiste à relier des éléments et des
enjeux hétérogènes.

II.1.2.2. Traduire la circulation entre des espaces de signification


Considérer notre étude comme un découpage du découpage nous a permis de considérer
163
une double fonction du narrateur du récit : acteur et énonciateur de la peopolisation .
Reprenons donc le fil de cette réflexion au regard de cette dernière notion ici exposée,
mais toujours avec cette volonté, somme toute contradictoire, de ne vouloir considérer
la peopolisation que dans un caractère indéterminé. Nous nous contenterons ainsi de
garder à l’esprit la définition provisoire et approximative de la peopolisation qui est de la
concevoir comme un processus symbolique qui met en scène une hétérogénéité d’êtres qui
la construisent, et l’incertitude et la tension pour qualifier leur cohabitation. Pourtant, dans
la nécessité de la sélection d’un corpus, il nous a fallu désigner certains des êtres qui la
peuplaient : le narrateur du récit médiatique est le premier ; l’homme politique, candidat à
l’élection présidentielle de 2007, est le second, variable incontournable pour considérer la
peopolisation. Le choix enfin d’étudier les récits médiatiques intervient comme le choix du
chercheur, à l’instar de Callon et sa décision de suivre les trois scientifiques revenus du
Japon dans la construction d’un savoir sur la coquille Saint-Jacques. En nous concentrant
sur les récits médiatiques dans la presse écrite française, le découpage du découpage
est devenu notre découpage de celui opéré par l’énonciateur des récits médiatiques – le
journaliste –, à la fois, narrateur et acteur de la peopolisation. Dans notre corpus, l’homme
politique ne pourra être considéré que comme un actant incarné dans le récit. Il n’est jamais
164
le destinateur du récit ; c’est le journaliste qui détient ce rôle, il est alors son porte-parole .
162
LATOUR, 2007, op. cit. p. 99.
163
Cf. Chapitre I. 3. 4.
164
Dans la notion de porte-parole, la question de l’institution nous paraît fondamentale. Et pourtant, nous prenons le parti, ici, de
l’ignorer. Cette posture tient deux réflexions en son creux. La première relève de la mise en abîme du monde de l’opinion (que nous
investirons au chap. III). La seconde dépend de notre approche par l’incertitude de ce qu’il en est de ce qu’il est : en découvrant la

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

En tant que porte-parole, l’énonciateur des récits travaille à traduire les langages, les
problèmes, les identités ou les intérêts dans ceux des candidats à l’élection présidentielle
et des autres êtres engagés dans l’action décrite mais aussi à construire et déconstruire
ce qu’est la peopolisation. Le second déplacement est là. Il est le processus de traduction.
Ce processus n’est saisissable que dans son résultat, chaque récit intervenant comme le
résultat d’une traduction. Et pourtant, dans un changement de l’échelle d’observation, c'est-
à-dire non plus dans la logique interne du récit mais dans une perspective plus globale,
nous pourrons envisager le continu à partir d’un même titre de presse ou, plus loin, dans
un même type de presse, et ainsi observer le mouvement qu’est la traduction, en observant
ces différents résultats dans le temps, au travers de différents récits. C’est donc toujours
dans une logique immanente que nous le saisirons : même si le continu n’est plus un simple
récit mais un ensemble de récits, nous n’appréhenderons aucune qualité extérieure à ceux-
ci. L’investigation portera donc sur la manière dont le narrateur d’un récit ou de plusieurs
issus d’un même titre de presse ou d’un même type de presse ont porté et transporté
165
la parole, les actions et les identités . Cette investigation ne pourra être opérée que
dans la comparaison, le mouvement ne pouvant être appréhendé, à ce niveau, que dans
la différence. Finalement, le changement d’échelle d’observation permettra de saisir les
différences qui se maintiennent ou non dans l’extension du continu et donc le changement
des niveaux de continu et de discrétion.
« L’implicite d’un énoncé est éclairé par d’autres qui convergent vers la
même position, ceux-ci tendant à expliciter le sens de certains mots, ou les
présupposés concernant certains maillons de jugement, qui n’avaient pas été
développés dans le premier énoncé. L’implicite d’un énoncé est également
clarifié par les énoncés antagonistes. Ceux-ci font notamment apparaître
le fragment limité du monde que le premier a pris en comparaison, ou sa
focalisation (…). On trouve là une manière d’aborder le fameux problème de
l’incomplétude des explicitations attachées à chaque énoncé. Il est possible en
effet de dépasser cette incomplétude en identifiant progressivement l’espace
formé par l’ensemble des énoncés portant dans une arène, sur une question
saillante. (…) Cette herméneutique des opérations est donc, en même temps,
166
l’identification d’un espace de prises de positions. »
Le deuxième mouvement est celui opéré par le narrateur, appréhendable dans une variation
des échelles d’analyse, qui constitue le troisième mouvement, celui du chercheur, pour
interroger le corpus.

II.1.2.3. L’homme nomade


Le processus de traduction rejoint directement la considération d’un de nos postulats
sociologiques que nous avions évoqué au début de notre écrit. Celui-ci, disions-nous, nous
invite à appréhender la pluralité des modes d’engagement que l’homme politique éprouve

peopolisation en train de se faire, l’institution se découvrira dans les formes de ce phénomène. En effet, nous reviendrons en conclusion
sur l’institution et son identification comme un résultat de notre observation, pour comprendre finalement, où est l’institution dans notre
objet et quel est le rapport de l’institution au journaliste comme porte-parole. (A noter que nous reprenons la définition de l’institution
telle qu’elle est pensée par Boltanski (2009) qui s’affranchit de la définition bourdieusienne, distinction dont nous rendrons compte.)
165
La conjugaison au passé souligne que nous ne pouvons observer que les résultats d’une traduction : les récits.
166
DODIER, N., « L’espace et le mouvement du sens critique », Annales. Histoire, Sciences sociales, 1,2005, p. 27.

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167
dans sa réalité quotidienne. Ici, c’est la théorie de l’ homme nomade qui nous intéresse
particulièrement, approche qui considère l’individu comme porteur d’une identité plurielle,
actualisée par la dynamique du rapport entre cet être et les différents environnements dans
lesquels il circule. Ce postulat théorique nous permet de penser la possibilité du narrateur
de faire circuler les actants, une fois figurativisés, dans différents lieux et de créer des
associations.
Dans l’ouvrage L’action au pluriel , Thévenot cherche à mettre en évidence la manière
dont une personne façonne son environnement, qui le façonne parallèlement. Il s’intéresse
168
ainsi « aux engagements qui donnent consistance à la personne » reniant le principe
qui « fixe la personne dans une détermination permanente en empêchant de suivre la
169
variation de ses engagements qu’il [lui] importe précisément d’analyser » . De ce
fait, il considère la personne comme un homme nomade , c'est-à-dire un « homme qui
circule sans attache d’un lieu à l’autre (…) dans le cours d’une vie tout en flexibilité
170
» .
On retrouve, ici, les intérêts de Bernard Lahire qui saisit l’individu comme porteur d'une
pluralité de dispositions, de façons de voir, de sentir et d'agir, constitutives des expériences
socialisatrices hétérogènes que les hommes vivent simultanément et successivement au
171
cours de leur vie ou dans des temps plus courts . Les fondements de l’identité plurielle
reposent sur des principes de socialisation différenciés (voire parfois contradictoires) dans
une pluralité de contextes sociaux. Ainsi, dans une journée, un même individu peut être,
successivement et/ou simultanément, père, employé, lecteur, fils, époux, consommateur,
etc. Pourtant, il existe une différence majeure entre les théories de ces deux sociologues.
De l’identité plurielle au nomadisme, il y a convergence mais aussi changement de focale.
A la fin de son dernier ouvrage, Thévenot se pose la question de savoir si la théorie de
l’homme pluriel de Lahire ne permettrait pas justement de réconcilier Bourdieu d’un coté, et
Boltanski et Thévenot de l’autre. En effet, Lahire se donne pour objectif de dépasser l’unicité
bourdieusienne de l’acteur. Car, si la notion d’individu, de son point de vue étymologique,
tend à se comprendre dans son indivisibilité, dans son unicité, il présente ce point justement
comme une illusion : « Tout se passe comme s’il y avait un profit symbolique et moral
(comme le rappellent les termes d’inconstance, de versatilité ou d’infidélité à soi
même) spécifique à se penser « identique » ou « fidèle » à soi-même en tout temps et
172
en tout lieu, quels que soient les évènements vécus et les épreuves traversées » .
L’illusion de l’unicité de soi cache donc une identité parcellée, une identité qu’il tente, par
là même, de saisir « sans avoir besoin de postuler une logique de la discontinuité
absolue en présupposant que ces contextes sont radicalement différents les uns des
autres, et que les acteurs sautent à chaque instant d’une interaction à l’autre, d’une
situation à l’autre, d’un univers social à l’autre, d’un domaine d’existence à l’autre
173
sans aucun sentiment de continuité » . Cette recherche de la continuité dans l’identité
plurielle est une critique adressée à l’encontre de la théorie des Economies de la Grandeur
167
THEVENOT, 2006, op. cit. p. 23-53.
168
THEVENOT, 2006, op. cit. p.30.
169
Ibid. p.46.
170
Ibid. p.23.
171
Lahire entend disposition au sens de présence « déterminante » du passé incorporé au cœur du présent.
172
LAHIRE, B., L'Homme pluriel: les ressorts de l'action, Paris : Nathan, 1998, p. 35.
173
LAHIRE, 1998, op. cit. p. 36.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

de Boltanski et Thévenot. Lahire propose donc une forme de synthèse qui permettrait de
dépasser, à son sens, les limites de chacun des sociologues mobilisés ici. Mais finalement,
Thévenot constate que la théorie de l’homme pluriel réduit la différenciation des régimes au
processus de socialisation ; reproche partagé par Corcuff :
« La sociologie dispositionnelle de Lahire apparaît (…), plus ouverte aux
variations contextuelles, mais toujours dans la logique de l’activation d’un passé
174
incorporé « déterminant ». »
Partant, nous comprenons que Lahire dresse le portrait d’un homme pluriel ; de son coté,
Thévenot s’intéresse moins à une identité qu’aux dynamiques de déplacement au travers
de modes divers d’engagement. Considérer un homme nomade plutôt qu’un homme pluriel
invite à ne pas s’intéresser seulement aux « représentations de l’être humain et de
son identité » mais aussi à « ses capacité d’agir, ses façons d’éprouver le monde
en rapport avec ses interventions. L’engagement dans le monde est mouvementé.
Son mouvement affecte profondément l’appréhension de ce monde mais aussi celle
175
des personnes engagées » . A la logique d’un passé incorporé déterminant, largement
explicite dans la définition que fait Lahire de la disposition , s’oppose l’approche de
Thévenot qui ne veut pas rendre compte « d’un ordre établi ou reproduit, mais
176
d’une mise en ordre restant douteuse et problématique » . La théorie de l’homme
nomade n’est pas l’objet de son ouvrage mais un postulat pour considérer l’action comme
un engagement et fonder ainsi trois régimes d’engagement dans lesquelles une réalité
différente est expérimentée par l’acteur. Pourtant, ici, nous ne nous intéressons qu’à la
théorie de l’homme nomade parce qu’elle nous permet justement de considérer la pluralité
d’un individu dans ses déplacements avant de considérer les espaces qu’il traverse. Le
concept de nomade nous invite à considérer la mobilité « comme activité productive
177
et comme exploitation des ressources plus que comme simple déplacement » . Le
nomade n’est pas simple voyageur : il ne s’adapte pas aux lieux qu’il traverse mais les
façonne en même temps que ceux-ci le façonnent. La notion d’espace, pendant de celle de
mouvement, ne peut donc être saisie sans la compréhension de la coordination de l’acteur
et de son environnement.
« La division spatiale des modes d’engagement nous intéresse, mais on ne
peut l’aborder qu’en ayant pris soin au préalable de concevoir ces modes
d’engagement autrement qu’en termes d’espaces. C’est pourquoi nous avons
suivi une démarche attentive aux activités plutôt qu’aux frontières séparant des
178
lieux. »
A ce stade de notre propos, nous retiendrons, dans l’approche de Thévenot, cette invitation
à nous attarder sur les déplacements, le mouvement, pour penser, par la suite, les espaces
de significations. Et c’est là notre quatrième mouvement.

II. 1. 3. Le mouvement dans la narration.

174
CORCUFF, 2005, op. cit. [en ligne]
175
THEVENOT, 2006, op. cit. p. 23.
176
Ibid. p. 12.
177
JOSEPH, I., « Le nomade, la gare et la maison vue de toutes parts », Communications, 73-1, 2002, p. 151.
178
THEVENOT, 2006, op. cit. p. 25.

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Le mouvement dans le récit est donc de quatre ordres : le mouvement de la narrativité,


le mouvement de la traduction, le mouvement du chercheur qui varie les échelles
d’observation et le mouvement dans la narration. Ce dernier mouvement est celui des
acteurs du récit qui circulent dans des espaces de signification, il est un mouvement de
papier.

II.1.3.1. Quelle place pour le mouvement dans la narration greimassienne ?


Pour Greimas, le mouvement est absent de la narration. En effet, celui-ci oppose « énoncés
d’état » et « énoncés de faire », les premiers étant statiques et dévoilant des positions, les
179
seconds des passages allant de l’un à l’autre. Le mouvement constituerait le passage
avec une directionnalité, ce qui n’est pas le cas des énoncés de faire dans la sémiotique
greimassienne. Cette question réinstalle parallèlement la question du temps dans le récit,
car en privilégiant la structure à l’histoire, la sémiotique du discontinu dégage des contraintes
achroniques qui rendent difficile l’appréhension du mouvement, débat que Ricœur avait
lancé dans les années 80 et que nous avons rapidement évoqué. En effet, la conception
de la mimesis II réalise une opération de configuration, médiatrice par trois aspects.
L’intrigue « fait médiation entre des événements ou des incidents individuels et une
histoire », elle installe une succession de la configuration : l’un est suivi par l’autre,
180
l’un est la cause de l’autre . Puis, elle « compose l’ensemble des facteurs aussi
hétérogènes que les circonstances, les caractères avec leurs projets et leurs motifs,
des interactions impliquant coopération ou hostilité, aide ou empêchement enfin des
181
hasards » . Enfin, elle effectue une synthèse de l’hétérogène, c’est-à-dire qu’elle forme
une synthèse dans un continu intelligible. La consécution donne la directionnalité nécessaire
au mouvement. Pourtant, nous avons vu que, pour Greimas, la logique organisationnelle
du récit fonctionne à rebours et à partir de présuppositions. Peut-on alors interroger un
mouvement, c'est-à-dire un déplacement avec une directionnalité, dans la narration telle
qu’elle est entendue par Greimas ? C’est au niveau des structures discursives et plus
précisément de la syntaxe discursive que nous résolvons cette question.
Retrouvons les notions de « temporalisation », de « spatialisation » et
d’ « actorialisation », sous-composantes de la discursivisation, qui apparaissent dans le
schéma du parcours génératif. La temporalisation « consiste, comme son nom l’indique,
à produire l’effet de sens « temporalité » et à transformer ainsi une organisation
182
narrative en histoire », elle est composée par trois éléments . La programmation
temporelle convertit la logique des présuppositions en une logique de consécutions, c'est-
à-dire qu’elle est un effet de la mise-en-discours donnant ainsi un « ordre temporel et
183
pseudo-causal des évènements » . La localisation temporelle construit un système
de références qui permet de situer les différents programmes narratifs les uns par rapport
184
aux autres . Enfin, l’aspectualisation convertit les fonctions narratives, achroniques au
179
L’utilisation du conditionnel est motivé par la propre utilisation de ce temps par Greimas quand celui-ci parle du mouvement, un
temps conditionné par le fait que cela reste au statut de piste de réflexion : « Ce n’est qu’une possibilité d’analyse : rares sont
les recherches effectuées dans cette perspective » (GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 215)
180
RICŒUR, 1983, op. cit. p. 102.
181
RICŒUR, 1986, op. cit. p. 21-22.
182
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 388.
183
Ibid. p. 388.
184
Ibid. p. 216.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

niveau sémio-narratif, en procès. Dans la même logique, la spatialisation inclut deux


éléments. Les procédures de localisation spatiale permettent d’installer dans l’énoncé « une
organisation spatiale (…) qui sert de cadre pour l’inscription des programmes et de
185
leurs enchainements » . La spatialisalisation comporte, par ailleurs, des procédures
de programmation spatiale qui permettent « une disposition linéaire des espaces
partiels (…) conforme à la programmation temporelles des programmes narratifs
186
» . L’actorialisation permet quant à elle, par la réunion des éléments des composantes
sémantiques et syntaxiques, d’instituer les acteurs du discours par la réunion d’un rôle
actantiel et d’un rôle thématique. Ces trois sous-composantes sont liées les unes aux
autres et nous permettent de comprendre que, pour le sémioticien, la consécution n’est
pas la logique organisatrice mais un effet illusoire de l’énoncé, elle est créée par une
procédure de projection, appelée débrayage , d’un système de références qui permettra
187
de « localiser les différents programmes narratifs les uns par rapport aux autres » .
Ainsi, le mouvement n’est appréhendable que dans les structures discursives lorsque les
actants sont incarnés, que l’énoncé est figurativisé et que des références spatio-temporelles
sont installées dans le récit par l’instance d’énonciation. C’est donc uniquement au niveau
discursif que nous saisirons le mouvement dans la narration. L’articulation et les relations
entre les différentes figures instituent plus loin le parcours figuratif du récit

II.1.3.2. Le mouvement dans la narration en schéma

185
Ibid. p. 358.
186
Ibid. p. 358.
187
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 81.

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[Figure : Le mouvement de narration]


Avant de nous attarder plus en détail sur l’espace et la façon dont nous
188
l’appréhenderons dans cette étude, nous allons suivre une schématisation du mouvement
qui nous permettra plus loin de définir la peopolisation par ses tenants et aboutissants.
Ces schémas investissent le mouvement dans la narration comme des passages entre
deux états, deux espaces, deux intervalles temporels et représentent donc des énoncés de
189
faire . Le Figure n°7 est une vue d’ensemble du mouvement tel que nous l’appréhenderons
190
dans la narration . Nous allons le décomposer pour ensuite saisir dans sa totalité et ses
enjeux méthodologiques.
Dans le mouvement, nous distinguons deux éléments : la transposition (changement
de position) et la transformation (changement de forme).
La transposition désigne le passage d’une position première à une position seconde.
Ce déplacement peut être spatial (passer d’un lieu à un autre), temporel (passer d’un âge
à un autre), idéel (passer d’une opinion à une autre), actoriel (passer d’un rôle à un autre),
institutionnel (passer d’un statut à un autre), etc.
La transposition est le mouvement/déplacement qui prend place entre une position
première (point de départ) et position seconde (point d’arrivée).

[Figure 8 : La transposition]
Par exemple, nous pouvons considérer la campagne électorale comme le passage d’un
statut de candidat à un statut d’élu. La position première serait la déclaration de candidature,
la position seconde serait l’élection : la transposition interviendrait comme le chemin que le
candidat effectue jusqu’à l’élection, soit la campagne. Si la position première lui impose une
188
Tous les schémas sont les nôtres. Ils sont élaborés avec la volonté d’être le plus clair possible.
189
GREIMAS & COURTES, 1993. op. cit. p. 214.
190
Ce schéma sera réinvesti théoriquement lors de notre prochain chapitre et mis en application lors du chapitre VI.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

direction a priori (candidature donc campagne), la position seconde n’a aucune influence sur
ce chemin, si ce n’est qu’elle y met fin. Mais que le candidat soit élu ou pas ne conditionne
pas la campagne. Cependant, le fait de ne pas connaître la position seconde lors de la
transposition n’est pas un élément commun à toutes les transpositions, certaines peuvent
se faire en connaissant à l’avance le résultat de la position seconde, tel que la préparation
d’un mariage. La position première est la demande en mariage : on accède au statut
de fiancé. La position seconde est le mariage : on accède au statut de marié. L’individu
connaît à l’avance la position à laquelle il va accéder et agit en conséquence lors de la
transposition (enterrement de vie de garçon par exemple). Cependant ces deux exemples
témoignent d’une transposition dont la fin est programmée (on connaît le lieu temporel
où la transposition prendra fin). Ainsi, pour résumer, nous sommes face à deux types de
transposition : une transposition avec fin programmée dont on connaît à l’avance la fin,
c’est à dire quand la position seconde interviendra (même si le l’état de la position seconde
est incertain) et une transposition dite « a posteriori », c'est-à-dire qu’elle n’a pas de fin
programmée ; il est donc difficile de pouvoir la saisir quand elle est en cours. Cette dernière
est donc saisie a posteriori quand la position seconde a été éprouvée et qu’il est donc
possible de reconstituer la transposition. Par ailleurs, nous sommes face à deux types de
transposition avec fin programmée : la transposition spéculative avec laquelle on se dirige
vers une position incertaine (le cas d’une campagne électorale, d’une scolarité, etc.) et une
transposition déterminée, c'est-à-dire qu’on se dirige vers une position connue (le cas de
la préparation d’un mariage).
De son côté, la transformation est la phase qui comprend à la fois la nouvelle position,
la forme précédant cette nouvelle position et la forme suivant la nouvelle position.

[Figure 9 : La transformation]
Il faut nécessairement un changement de position significatif pour qu’il y ait
transformation. L’élection peut être considérée comme une transformation en tant qu’elle
prend en considération la nouvelle position « élection », le statut précédent « candidat » et
le statut suivant « élu ». Cela nous permet de rendre compte de la transformation, c'est-
à-dire du changement de rôle et/ou de costume du candidat en élu et donc de la variation
de son identité consécutive de ce changement de forme/rôle. Pour résumer et rapporter
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cela de façon plus proche à nos considérations, la transposition figure comme le passage
d’un espace à un autre, alors que la transformation intervient comme le changement d’état
d’un sujet. Cette distinction rejoint celle formulée par Latour quand il établit un point de
divergence entre transport et traduction. Le transport véhicule « une force qui resterait
191
tout du long semblable à elle-même » . Sa forme ne change pas : nous sommes dans
le cas d’une transposition. De son coté, la traduction révèle une connexion qui met en scène
des transformations.
Saisir le mouvement dans la narration à partir de cette dichotomie « transformation »
et « transposition » interroge par ailleurs les deuxième et troisième mouvements que nous
avons évoqués plus haut. En effet, le mouvement dans la narration est un mouvement
de papier, signifié par le narrateur et par le chercheur : cette conception schématique du
mouvement reste soumise aux variations d’échelles de contextes du chercheur et donc à sa
subjectivité, mais aussi de celle du narrateur : c’est un découpage d’un découpage. Le fait
de choisir, en position première, la déclaration de candidature intervient comme un angle
de vue, une position qui tend alors à définir la construction de l’objet. La position première
aurait pu être l’entrée en politique ou la décision personnelle de l’homme politique d’être
candidat, etc. Le narrateur dans son récit choisit un point de départ comme le chercheur
en sélectionnant tel ou tel récit. L’intérêt de mobilisation de la notion d’échelle est donc
double ici. Elle permet de considérer notre propre travail et notre propre pouvoir sur l’objet
de recherche mais elle est surtout l’un des objets de notre recherche. Nous cherchons,
192
en effet, à « mesurer (…) le travail de mesure lui-même » en étudiant finalement
l’activité de qualification et de définition du narrateur devenant ainsi un acteur et plus loin,
en restituant les changements d’échelles qu’il opère.

II. 1. 4. La coupure dans le mouvement


La coupure est un événement qui créé de la discontinuité et, à ce titre, instaure du
changement. L’indétermination propre à l’action humaine, décrite par Hannah Arendt, dans
La condition de l’homme moderne , fait de la rupture l’annonce d’un futur incertain que
193
le passage par la notion d’étape symbolise . L’étape est ce lieu de règlement de ce qui
fait problème, pose question, met à l’épreuve et, en même temps, joint une ligne de vie,
lui redonne sa cohérence. La coupure est donc, tout à la fois, un gond (une articulation) et
un gong (le gong pouvant être sonné au début et la fin de chaque reprise à la boxe). Pour
nous tenir à notre démarche interdisciplinaire, nous allons nous intéresser à la rupture, telle
qu’elle est pensée en sociologie de style pragmatique et en sémiotique greimassienne, pour
conclure sur notre considération du mouvement.
« Le mouvement est mouvement et opère comme mouvement, en tant qu'il est
en relation avec des choses qui en sont privées (…) Le mouvement doit être
194
rapporté à un corps immobile. »
Trois notions issues de la sociologie de style pragmatique permettent de considérer le
mouvement en le figeant pour un temps. C’est dans la rupture et dans la discontinuité que
le mouvement retrouve son dynamisme.
191
LATOUR, 2007, op. cit. p. 155.
192
LATOUR, 2007, op. cit. p. 271.
193
ARENDT, H., La condition de l’homme moderne, Paris : Calmann-Levy, 1994
194
GALILEE, Dialogues et lettres choisies . (Trad. P.H. Michel). Paris : Herman, 1966, p. 141.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

Le concept d’état apparaît dès la première phrase de De la justification. Les


économies de la grandeur pour signifier que les propriétés ne sont plus attachées en
permanence à l’être mais se révèlent dans le cours de l’action, dans la réalisation de
l’épreuve. Or précisément, l’épreuve constitue la possibilité d’un changement d’état. Elle
est donc l’expression d’un moment d’incertitude car « s’il n’y a pas d’incertitude, il
195
n’y a pas d’épreuve possible » . On comprend dès lors que le mouvement se saisit
dans la discontinuité, dans le changement et nécessite une incertitude quant au devenir
de l’état. Mais parallèlement, l’épreuve demande une certaine stabilité. « Dans un monde
196
totalement incertain, l’épreuve serait chaotique » . Le mouvement se saisit donc dans
le changement d’un état en un autre et nécessite un point de rupture dans l’action.
On retrouve ce point de rupture dans le mouvement de la narrativité et de la traduction
et que Callon désigne comme le point de passage obligé (PPO), c'est-à-dire un lieu ou
un énoncé incontournable dans la controverse. Callon découpe le processus de traduction
en quatre phases. Lorsqu’il étudie l’histoire de la coquille Saint-Jacques, il évoque une
première phase dite de problématisation. Elle consiste à définir précisément les acteurs
en présence. Il s’agit de figurer les actants. Une fois cela mis en place, se profilent des points
de passages obligés qui montrent à tous les actants l’intérêt de participer au programme
de recherche proposé. Dans ce cas précis, la question « Pecten Maximus se fixe-t-
197
il ? » est la question qui incite les êtres engagés à trouver une réponse en participant
activement. C’est un point de passage et, il est obligé, dans le sens où tous les individus qui
participent à la traduction passent forcément par ce dernier. Ensuite, il convient de suivre les
dispositifs d’ intéressement qui sont définis par l’auteur comme « l’ensemble des actions
par lesquelles une entité s’efforce d’imposer et de stabiliser l’identité des autres
198
acteurs qu’elle a définie par sa problématisation » . Il convient, ici, de capter l’attention
de tous les partenaires pour les intéresser uniquement au PPO et les détourner d’autres
intéressements éventuels, d’autres attaches qui les détourneraient du problème initial posé
par les chercheurs. Vient alors l’ enrôlement qui peut se définir comme l’aboutissement de
l’intéressement. L’auteur l’explique d’ailleurs ainsi : « l’enrôlement est un intéressement
199
réussi » . Dans cette phase, se définissent des rôles nouveaux pour les acteurs qui ont
été intéressés, des rôles redéfinis à l’aune de la situation. Les acteurs définissent en partie
et surtout acceptent implicitement leur rôle en s’y conformant. On pourrait avancer que nous
sommes là dans une phase de clarification des procédés, mais cela va plus loin avec le
dernier aspect, et non des moindres, qu’est la mobilisation des alliés .
Dans l’article « Les investissements de forme », Thévenot est à la recherche
d’un concept d’investissement susceptible de couvrir « la gamme la plus complète
200
des ressources de l’entreprise » , c'est-à-dire de pouvoir rendre compte de la
« variété d’êtres très étendue qui comprennent non seulement des catégories
cognitives ou des outils de classement mais également des êtres sociaux, coutumes,

195
NACHI, 2006, op. cit.p. 74.
196
Ibid. p. 64.
197
Pecten Maximus: nom latin des coquilles Saint-Jacques.
198
CALLON, 1986, op. cit. p. 185.
199
Ibid. p. 189.
200
THEVENOT, L., « Les investissements de forme », THEVENOT, L. (ed.), Conventions économiques , Paris : PUF, 1986,
p. 21-71.

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Médias, politique et vie privée

201
représentations sociales, personnes collectives » . Il définit, alors, ce concept
d’investissement de forme en tant qu’il sert à « l’établissement, coûteux, d’une relation
stable pour une certaine durée » d’une part, et à un accroissement de généralité
202
d’autre part, lorsqu’il « sert d’instrument d’équivalence » . Cette approche permet
de réduire la complexité (due à la variété et l’hétérogénéité de partenaires, de données
203
et d’intermédiaires) et à la rendre saisissable . Ainsi, il faut voir ici le travail des acteurs-
traducteurs pour substituer à des entités nombreuses et difficilement manipulable, un
ensemble d’intermédiaires qui permettra alors de rendre la complexité plus simple, plus
204
saisissable. Ce sont les investissements de formes qui faciliteront alors l’intéressement,
l’enrôlement et la mobilisation des alliés. Cette notion instaure une rupture dans la
controverse ou la traduction en tant qu’elle clôt pour un temps la discussion et sert
d’instrument pour la suite.
Que ces notions dévoilent des coupures dans le mouvement de la narration, de la
narrativité, de la traduction ou de celui du chercheur dans son découpage, on comprend
que le mouvement ne peut se saisir que dans la relation à une coupure, un temps où le
mouvement n’est plus et où nous pouvons observer une certaine stabilité, qu’elle soit au
début, un final ou un moment de clôture du mouvement.
« Si je lève la main de A en B, ce mouvement m'apparaît à la fois sous deux
aspects. Senti du dedans, c'est un acte simple, indivisible. Aperçu du dehors,
c'est le parcours d'une certaine courbe AB. Dans cette ligne je distinguerai
autant de positions que je voudrai, et la ligne elle-même pourra être définie
une certaine coordination, de ces positions entre elles. Mais les positions en
nombre infini, et l'ordre qui relie les positions les unes aux autres, sont sortis
automatiquement de l'acte indivisible par lequel ma main est allée de A en B.
Le mécanisme consisterait ici à ne voir que les positions. Le finalisme tiendrait
compte de leur ordre. Mais mécanisme et finalisme passeraient, l'un et l'autre, à
côté du mouvement, qui est la réalité même. En un certain sens, le mouvement
est plus que les positions et que leur ordre, car il suffit de se le donner, dans sa
simplicité indivisible, pour que l'infinité des positions successives ainsi que leur
ordre soient donnés du même coup, avec, en plus quelque chose qui n'est ni
ordre ni position mais qui est l'essentiel : la mobilité. Mais, en un autre sens, le
mouvement est moins que la série des positions avec l'ordre qui les relie ; car,
pour disposer des points dans un certain ordre, il faut d'abord se représenter
l'ordre et ensuite le réaliser avec des points, il faut un travail d'assemblage et il
faut de l'intelligence, au lieu que le mouvement simple de la main ne contient rien
de tout cela. Il n'est pas intelligent, au sens humain du mot, et ce n'est pas un
205
assemblage, car il n'est pas fait d'éléments. »
201
Ibid. p. 59.
202
Ibid. p. 28.
203
AMBLARD, H. et al., Les Nouvelles Approches Sociologiques des Organisations, (troisième édition augmentée),
Paris : Seuil, 2005, p. 160-161.
204
Cette notion peut être rattachée à la notion de « bien en soi » développée par Nicolas Dodier pour désigner une référence
indiscutable, c'est-à-dire la référence à un bien qui se vaut en tant que tel. Le bien en soi clôt, pour un temps, le mouvement du sens
critique et l’espace de la critique. (DODIER, 2005, op. cit. p. 22.)
205
BERGSON, H., L'évolution créatrice, (1ère éd. 1907), Paris : PUF, 1998, p 91-92.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

On retrouve, dans cette citation, trois éléments déjà évoqués, qui nous semblent importants
dans notre recherche : la référence à la directionnalité (à l’ordre), la référence aux positions
206
et à l’espace et enfin « l’intelligence » de penser l’assemblage . La directionnalité se trouve,
l’avons-nous dit au niveau discursif, il en va de même pour la considération des positions
qui devront être figurativisées pour se différencier. Nous retrouvons ici notre intérêt pour une
considération relationnelle du continu et du discret en tant que ce sont les unités discrètes
qui vont nous permettre de rendre intelligible le continu. C’est par le repérage des coupures
que nous pourrons saisir le mouvement.
« Une unité discrète se caractérise par une rupture de continuité par rapport
aux unités voisines ; elle peut, de ce fait, servir d’éléments constituant d’autres
207
unités, etc. »

II. 1. 5. A propos du mouvement.


La dialectique « mouvement-espace » est inhérente au sujet de notre recherche qui investit
non seulement l’identification des espaces de significations mais surtout les passages d’un
espace à un autre. Nous avons pu alors identifier quatre mouvements dans cette étude : le
mouvement de la narrativité, le mouvement de traduction, le mouvement du chercheur et le
mouvement dans la narration. Parallèlement, considérer le mouvement oblige à considérer
ses ruptures : c’est dans la rupture que le mouvement retrouve son dynamisme. Reprenons
désormais chacun de ces mouvements en lien avec ses ruptures.
Le premier mouvement est celui de la narrativité, il est au cœur de la structure du
récit, saisissable à partir du parcours génératif, défini par Greimas, comme la dynamique
productrice et organisatrice des discours. Dans la logique de la sémiotique greimassienne,
ce mouvement part du niveau le plus abstrait vers le niveau le plus concret. Ce niveau
de surface est le niveau discursif où les actants sont incarnés (actorialisation), où un effet
de sens dans le récit émerge (temporalisation) et où les programmes narratifs et leurs
enchainements sont inscrit dans une organisation spatiale (spatialisation). Les coupures
dans le mouvement de la narrativité sont investies par les niveaux de mise en discours : c’est
dans le chapitre IV de cet écrit que le mouvement de la narrativité trouvera son intérêt pour
notre objet d’étude avec la construction d’un répertoire. En effet, ce répertoire se construit
dans l’observation de chacun des termes de notre corpus autant au niveau sémio-narratif
que discursif, identifiant la structure sous-jacente à la mise en discours de ces termes dans
des phrases et des récits.
Le second mouvement est le mouvement de traduction, tel qu’il a été conceptualisé
par Callon et Latour : il englobe les opérations et les interactions par lesquels les acteurs
définissent, déplacent et détournent les paroles et les identités des autres acteurs. Chaque
récit est le fruit d’une traduction. Ainsi, dans notre recherche, le mouvement de la traduction
n’est envisagé qu’au travers de ces ruptures et donc de ses résultats. C’est dans la
comparaison des récits comme autant de ruptures dans le temps et dans l’espace qu’il va
nous être possible d’appréhender le dynamisme de la traduction.
Le troisième mouvement est celui du chercheur : celui-ci est multiple et intervient sur
tous les autres mouvements par la définition de ce qui est observé, du début et de la fin de
206
Nous partons, ici, du postulat que le mouvement dans le récit se distingue du mouvement simple de la main qu’illustre cette
citation : on lui octroie une certaine intelligence sans que celle-ci soit forcément douée d’intention mais au moins d’intentionnalité (voir
chap. 1-3 pour la distinction).
207
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 106.

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l’observation, du choix des traducteurs ou des objets traduits. Parallèlement le mouvement


du chercheur se tient dans la variation des échelles d’observations, à partir de laquelle le
mouvement de la traduction peut être envisagé. En dirigeant notre regard non plus sur un
récit comme un continu mais sur un ensemble de récits, chaque récit devient le résultat d’une
traduction nous permettant de retrouver le dynamisme d’un mouvement dont on ne peut
observer que les résultats. Nos changements de focales croisent différents ensembles et
orientent nos analyses vers plusieurs angles de notre corpus (les espaces de significations,
les candidats, les types de récits, les porte-parole, les thématiques, etc.)
Le quatrième mouvement est le mouvement de narration. C’est à partir de la théorie de
l’homme nomade que nous considérons les êtres comme le produit à la fois des espaces
qu’ils façonnent et de leurs mouvements. Au prisme des êtres de papiers sur lesquels se
focalise notre recherche, cette approche envisage les récits, au niveau discursif, dans une
convergence entre identité, déplacement et espace. Nous identifions deux mouvements
qui contiennent cette convergence : la transposition et la transformation. Le chapitre III
réfléchira ce mouvement à partir de la notion d’identité médiatique tandis que le chapitre
VI appliquera cette approche comme une méthode d’analyse pour découvrir notre corpus
et l’identité médiatique de chacun des douze candidats à l’élection présidentielle de 2007,
dans la presse people.
Prendre le parti du mouvement plutôt que des espaces ne peut faire, pour autant,
l’économie d’examiner les espaces. A l’image du nomadisme, cette posture invite à
considérer des espaces qui seraient le produit du mouvement, lui-même produit par les
espaces, évitant alors le piège de l’impossible localisation d’un objet en train de se faire pour
revenir à un processus produisant ses propres espaces pour s’y installer. Ainsi, prendre le
parti du mouvement plutôt que des espaces, c’est prendre le parti du mouvement plus
tôt que des espaces…

II. 2. L’espace dans le récit.


Dans les dernières lignes qui précédent, nous indiquons que notre posture ne se défait
pas des espaces pris et produits dans le mouvement : celui-ci ne peut se concevoir sans
l’espace. Il est temps désormais de réfléchir à l’espace sans perdre de vue l’intérêt pour un
espace dynamique défini et produit par les mouvements qui se produisent en son sein. Dans
cette logique, nous retenons la définition de l’espace que Michel de Certeau formule pour
208
considérer, précisément, l’espace dans sa tension avec le mouvement .
« L’espace est un croisement de mobiles. Il est en quelque sorte animé par
209
l’ensemble des mouvements qui s’y déploient. »
Les espaces du privé et du public sont des éléments importants dans la définition du
phénomène de peopolisation. Pourtant, ils ne suffisent pas pour saisir cette controverse,
dont la définition et la consistance sont encore largement soumises aux fluctuations et aux
critiques. Se contenter d’observer les espaces impliquerait que nous avons affaire un objet
clos, défini, stable, constituant lui-même un objet de signification. Ainsi pouvons-nous dire
que le phénomène de peopolisation est un mouvement détecté comme allant-de-soi ou
non, qui s’analyse en termes de déplacement entre des espaces, en termes de jeu sur les
208
Nous reviendrons, dans les prochaines pages, sur cette définition et ses implications.
209
DE CERTEAU, 1990, op. cit. p.173.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

frontières. Le mouvement, saisi dans son rapport intrinsèque avec les espaces qu’il met en
tension, est de quatre ordres : le mouvement de la narrativité, le mouvement de la traduction,
le mouvement du chercheur qui varie les échelles d’observation et le mouvement dans la
narration. Or, nous retrouvons un découpage des espaces du même ordre, les espaces
que nous saisissons n’étant pas des espaces géographiques ou réels mais des espaces
socialement construits.
Avant de retrouver cette catégorisation et son rapport avec notre dédoublement de
l’énonciateur comme narrateur et acteur, il est essentiel de considérer l’irréductibilité
du phénomène qui tient dans l’hétérogénéité des êtres qui le construisent et dans la
difficulté de qualifier leur cohabitation : une hétérogénéité identifiable à partir de la
dialectique privé/public dont le dépassement est précisément l’espace d’émergence de la
peopolisation. Ainsi, nous partons de la définition des espaces public et privé pour suivre
leur transformation en espaces de signification opérants pour cette recherche.

II. 2. 1. De la dyade « privé – public » à la triade « domestique –


civique – opinion ».
« Le maintien des frontières devient d’autant plus artificiel, que les médias eux-
210
mêmes s’appliquent, avec brio, à en effacer le tracé. »

II.2.1.1. Espace privé et espace public.


ème
Selon Jürgen Habermas, l’espace public émerge de la naissance au 18 siècle d’une
sphère publique littéraire. Cette sphère se manifeste à travers les journaux, les salons,
les clubs et a pour enjeu la critique littéraire, picturale et musicale. C’est une sphère
dédiée au commentaire – à l’analyse – des œuvres d’art. La discussion qui la fonde est
indépendante du marché. Si les œuvres culturelles sont des biens de consommation, la
discussion qui s’effectue à leur propos est le fait de personnes privées rassemblées en
public. Or, parce que cette sphère est un lieu où le privé sort du privé, les personnes
qui y participent sont libérées du souci des nécessités économiques. La sphère publique
littéraire est donc le lieu d’expression des subjectivités détachées des impératifs des lois
211
du marché. Ainsi, logique de l’échange et égalité de nature des personnes permettent
ème
à l’espace public d’émerger au 18 siècle. Cette naissance est accompagnée, selon
Habermas, d’une nouvelle forme de publicité, comprise comme l’usage public de la raison,
non plus seulement accessible à l’Etat mais aussi et désormais aux personnes privées.
La sphère publique littéraire constitue finalement un lieu d’élaboration et d’expérimentation
d’une sociabilité démocratique, d’apprentissage du raisonnement politique et constitue ainsi
la base de l’émergence de l’espace public. Habermas donne à la discussion et à l’échange
communicationnel un rôle central dans le mode d’organisation politique d’une société.
L’espace public est fondé sur un savoir et des aspirations qui ont été élaborées dans le
milieu rationnel de la discussion collective ; il résulte d’un processus opéré par une société
210
DAHLGREN, P., « L’espace public et les médias : Une nouvelle ère. », Hermès, 13/14, 1994, p. 256.
211
Cette vision est contestée, entre autres, par Bernard Floris ou Nancy Fraser. Pour cette dernière, il y a illusion d’égalité dans
l’accès à la parole et à l’information (FRASER, N., “Rethinking the Public Sphere: A Contribution to a Critique of Actually Existing
Democracy”, CALHOUN, C. (Éd.), Habermas and the Public Sphere. Londres : Cambridge, p. 109-142). Pour le premier, « le public
des personnes privées est toujours le produit d’une médiation (institutionnelle ou communicationnelle)» (FLORIS, B., La
communication managériale, Grenoble : Presses universitaires de Grenoble, 1996, p.124.)

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civile devenue consciente d’elle-même comme du présent historique et raisonnant sur lui.
Conceptualisé par Habermas, l’espace public renvoie à l’activité d’une élite ; il inclut des
cercles bourgeois et reste fondamentalement bourgeois. Il exclut, par ailleurs, ceux qui n’ont
212
pas la compétence de la critique littéraire ou politique . Caractérisé par les débats et les
écrits des hommes de lettres, l’espace public bourgeois atteint son apogée entre le début
ème ème
et le milieu du 19 siècle. Dans la seconde moitié du 19 siècle, l’industrialisation,
l’alphabétisation et les progrès de la presse populaire contribuent au déclin de l’espace
public bourgeois. L’opinion publique n’est plus alors le produit du discours rationnel. La
publicité prend un aspect manipulatoire et sert désormais à rendre public des intérêts
concurrents : elle perd son caractère heuristique. Sous l'influence d'un Etat interventionniste
et administratif, qui brouille les frontières entre domaine privé et domaine public et subvertit
le principe de publicité, l'espace public se transforme en un lieu de propagande politique où
les médias de masse créent une loyauté de masse. De fait, à la lumière de la description
idéelle par Habermas de l’espace public bourgeois, ce nouvel espace public apparait
comme une sphère amorphe dominée par des médias de masse qui relaient les intérêts
des systèmes étatiques et économiques.
Deux éléments nous semblent importants dans cette très rapide évocation de la
définition habermassienne de l’espace public. Le premier nous montre qu’il y a un jeu entre
espace public et espace privé qui oblige à considérer l’un pour appréhender l’autre. Le
second insiste sur l’évolution de ces espaces avec celle des médias et de la communication
dans notre société. Or, le phénomène que nous étudions est précisément le fruit de ce
changement. Ces deux éléments méritent donc de nous attarder sur quelques autres
définitions pour en extraire l’accord émergeant.
La séparation entre espace privé et espace public est donc une réalité historique
qui résulte d’un découpage, lui-même changeant, de l’activité humaine entre ces deux
213
espaces . Leurs définitions relèvent de questions liées aux mœurs et à la vie quotidienne
214
et sont changeantes et fluides . Hannah Arendt identifie deux temps dans l’évolution de la
sphère privée. Dans la Grèce antique, s’opposent le politique et le privé ; le premier étant
le domaine de l’action, le second de la parole. La sphère privée révèle alors une privation
qui tient de l’absence de l’autre. Pourtant, l’avènement du christianisme modifie l’espace
215
privé, qui passe du lieu où l’on se privait des autres au lieu où l’on se cache des autres :
il devient un lieu obscur. Enfin, l’apparition de la Cité entraine l’avènement du social qui
perturbe alors la distinction entre espace public et espace privé, entrainant le dépérissement

212
Le propos de l’historienne Arlette Farge est justement de remettre en cause cette vision élitiste. Dans l’introduction de son ouvrage
Dire et mal dire, elle annonce son intention : retrouver un objet réputé introuvable, l’opinion « folle, impulsive, inepte », c’est-à-dire
l’opinion populaire définie par Condorcet comme « celle de la partie du peuple la plus stupide et la plus misérable. » Elle explique
que, face aux écrits de l’élite, qui forme un espace critique lettré et douée de raison (la sphère publique bourgeoise), il existe une
sphère publique plébéienne. Arlette Farge étudie alors les chroniques, les journaux, lesmémoires, les procès verbaux de police, les
archives de la Bastille, etc. L’espace public n’est donc pas né uniquement de la sphère publique littéraire comme l’affirme Habermas
mais aussi de cette sphère publique plébéienne qu’Arlette Farge tente de retrouver et qui résonne, selon l’auteur, « deux siècles
plus tard comme un écho lointain des protestations de la rue, des prisons, des groupes et des individus ». (FARGE, A.,
ème
Dire et mal dire : l’opinion publique au 18 siècle, Paris :Seuil, 1998.)
213
PROST, A., « Frontières et espace du privé », ARIES, P. & DUBY, G. Histoire de la vie privée. Tome 5 : De la première
guerre mondiale à nos jours, Paris : Seuil, Coll. Points Histoire, 1999.
214
MEHL, D., La télévision de l’intimité, Paris : Seuil, Coll. Essai politique, 1996.
215
ARENDT, 1961, op. cit. p. 74

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

du public « devenu une fonction du privé et le privé la seule et unique préoccupation


216
commune » .
« La découverte moderne de l’intimité apparaît comme une évasion par rapport
au monde extérieur, un refuge cherché dans la subjectivité de l’individu autrefois
217
protégé, abrité par le domaine public. »
La sphère privée perdue serait donc remplacée par l’intime. Ce déplacement du privé
vers l’intime qui constituerait le seul résidu face aux évolutions sociales se retrouve chez
Dominique Mehl. En effet, Mehl repère un bouleversement dans les délimitations des
espaces privé et public dans les années soixante-dix, démarcation temporelle détectée,
par ailleurs, par Richard Sennett et Christopher Lasch. Mehl identifie les causes de ce
changement – la télévision comme instrument de communication de masse et la montée de
l’individualisme hédoniste – et la conséquence – la mise en scène de l’intimité –. Dans une
même acception, l’espace privé est, selon Norbert Elias, le lieu où « l’individu pouvait, tout
en restant soumis au contrôle de la loi, échapper jusqu’à un certain point au contrôle
218
de la société » . Mais sa publicisation produit un effacement de l’espace géographique,
d’un espace concrètement repérable. L’espace domestique comme lieu identifiable a perdu
sa valeur d’espace privé ; il devient une « idée mouvante dont les limites sont tracées
219
par chaque individu » , une construction théorique subjective de ce qui ne peut être
dit ou montré publiquement. Ainsi, la place publique devient un lieu d’exposition des états
220
d’âme et des difficultés psychologiques des acteurs , en d’autres termes, l’espace public
221
devient « l’espace d’échanges publics d’expériences privées » . Sennett décrit un
déclin de la vie publique qui s’efface alors au profit de l’affichage des sentiments intimes,
l’espace public prenant de plus en plus les formes de l’espace privé.
« Pour la première fois, il y a dans les cafés une grande quantité de gens qui se
222
reposent, boivent et lisent, etc. mais séparés par d’invisibles cloisons. »
Cette omniprésence de la vie privée dans l’espace public conduit, selon cet auteur, à une
tyrannie destructrice de l’esprit critique ; il dénonce finalement le retour des émotions et des
passions dans l’espace public. Cette nouvelle forme d’espace public installe la société dans
une société intimiste, incivile, qui perd le sens des intérêts de groupe et qui vide la vie sociale
223
de sa dimension politique . Suivant cette même perspective, Lasch dégage le fait que le
224
public se résorbe tandis que le privé se vide . Mehl défend un point de vue plus nuancé et
parle d’une reformulation de l’espace privé et d’un élargissement de l’espace public incluant
de nouvelles thématiques et de nouveaux enjeux. Finalement, face à ce nouvel agencement
de l’espace privé dû à son exposition sur la scène publique, nous pouvons nous demander

216
Ibid. p.80
217
Ibid. p. 81
218
ELIAS, N., La société de cour, Paris: Flammarion, 1995, p. 148.
219
MEHL, 1996, op. cit. p.155.
220
Ibid. p. 155.
221
FERRY, J-M., « Les transformations de la publicité politique », Hermès, 4, 1989, p. 22.
222
SENNETT, R., Les tyrannies de l’intimité . Paris. Seuil. 1979. p. 167.
223
SENNETT, 1979, op. cit. p. 152.
224
LASCH, C., Le complexe de Narcisse, Paris : Robert Laffont, 1980.

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Médias, politique et vie privée

s’il n’y aurait pas un effacement de cet espace dont le seul résidu constituerait l’intime,
élément alors défini selon le libre-arbitre de chacun.
En conclusion de ce rapide état des recherches, notons qu’il y a, pour tous ces
auteurs, une modification dans la définition de ces espaces, révélée, entre autres, par un
entrelacement empêchant une distinction stabilisée et universelle de ces deux espaces.
Dans les années 60-70, se dessine, selon ces auteurs, un double mouvement : celui
de la publicisation de l’espace privé et celui de la privatisation de l’espace public. Or la
peopolisation semble se construire dans le creux de ce double mouvement. Si pour l’instant,
nous nous refusons à définir ce phénomène, nous comprenons que la considération des
espaces public et privé est fondamentale tout autant que trop restrictive. Cette restriction se
comprend sous deux aspects. Le premier empêche de considérer un processus incertain
en termes d’espace : pour saisir ce phénomène médiatique en train de se faire, c’est le
mouvement entre les espaces qui nous intéresse ; un mouvement qui tend ainsi à modifier
les frontières des deux espaces définis ou, du moins, à en créer un troisième. Mais, par
ailleurs, les définitions des espaces privé et public ont montré des frontières changeantes et
soumises aux évolutions sociales : il y a une complexité du monde social que la dichotomie
privé/public ne semble pas pouvoir embrasser dans son jeu avec l’évolution des médias et
la culture de la communication qui en découle. Un propos de Louis Quéré permet d’étendre
nos considérations par la possibilité de re-penser l’espace public à l’aune de l’injonction
à la visibilité. Ce propos présente deux idées essentielles : l’espace public est, à la fois,
une sphère publique de libre expression, de communication et de discussion et une sphère
publique d’apparition et de représentation qui élèvent certains acteurs, actions, évènements
225
ou problèmes sociaux au rang du connu et du reconnu . L’apport de Quéré permet, alors,
de déplacer nos considérations d’une dyade à une triade, déplacement qui prend toute son
ampleur dans la théorie des mondes de Boltanski et Thévenot.

II.2.1.2. Saisir la cohérence des mondes.


Dans leur ouvrage De la justification, Boltanski et Thévenot présentent une typologie
modélisante de six mondes régis par des cohérences qui mettent au premier plan des
personnes, des objets, des représentations, des figures relationnelles, autant d’éléments
permettant de dévoiler la nature du monde ; chacun des mondes étant une manière de
226
définir la grandeur des personnes et des objets dans une société pluraliste et complexe .
Ces mondes n’ont d’existence que théorique ; ils sont des idéaux-types au sens wébérien.
En conséquence, aucune situation ne se place qu’exclusivement dans un monde. Le
concept de « monde » est fondamental dans la sociologie de Boltanski et Thévenot ; il
renvoie à un lieu contenant des objets et des dispositifs permettant de confronter à l’épreuve
de la réalité les principes de justices. Boltanski et Thévenot proposent une analyse poussée
de ces modèles et une multitude d’indicateurs permettant d’identifier la nature du monde
227
de l’objet étudié . Ces indicateurs renvoient à des éléments pouvant jouer le rôle dans
une argumentation de justification de la part de personnes en situations de controverses,
disputes, critiques, conflits, dénonciations, etc. Les auteurs invitent à l’élucidation du sens

225
QUERE, L., « L’espace public : de la théorie politique à la métathéorie sociologique », Quaderni , 18, 1992, p. 77.
226
On trouvera, dans Le nouvel esprit du capitalisme (BOLTANSKI & CHIAPELLO, 1999), une extension de cette typologie
avec l’apport d’un septième monde dit connexionniste, qui se serait installé ces trente dernières années avec le capitalisme et le
désarmement de la critique, nouveau monde organisé en réseau et fondé sur une logique par projets.
227
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p.177-181.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

moral de ces personnes qui mettent à l’épreuve des principes de justices et des éléments
de ces principes qui leur semblent correspondre à la situation.
Le principe supérieur commun renvoie à une instance qui permet au monde
228
d’exister ; c’est « la condition sine qua non d’existence d’un monde » . Ce principe est
ce autour de quoi se réunissent des personnes dans un même monde ; il porte les valeurs
du monde, des accords et des conventions et « assure une qualification des êtres,
condition pour prendre la mesure des objets comme des sujets et déterminer la façon
229
dont ils importent, objectivement, et valent au-delà des contingences » . L’état de
grandeur permet d’identifier ce qui est grand et ce qui est petit dans le monde étudié.
En effet, face au principe supérieur commun , certaines actions et attitudes sont perçues
comme valorisées, donc grandes, et inversement pour ce qui est petit . Cependant,
il faut rappeler le principe d’immanence fondateur de cette sociologie : les personnes ne
sont justement personne en dehors de leurs actions ; l’ état de grandeur n’est donc pas
rattaché de manière permanente aux personnes mais se déploie selon « la façon dont
on exprime les autres, dont on les incarne, dont on les comprend ou encore dont on
230
les représente (autant de modalités qui dépendent du monde considéré) » . C’est
en fonction de l’accession à la dignité que l’individu deviendra grand . Agir en fonction
du principe de dignité implique une formule d’investissement , c'est-à-dire un prix à
payer. Puisque l’ état de grandeur n’est pas rattaché aux personnes, leur grandeur se
conçoit dans le sacrifice pour atteindre cette grandeur . Enfin, le rapport de grandeur
s’évalue en fonction des justifications énoncées par les personnes sur la nature de leurs
231
relations ; en d’autres termes sur ce qui motive leurs attitudes et actions face aux autres :
il établit un ordre dans les relations entre les êtres. Les répertoires permettent d’identifier
les objets et les sujets en place dans le monde. L’épreuve modèle , de son côté, est
une forme d’épreuve, de situations valorisées dans le monde en place. Elle se repère en
tant qu’elle touche la pureté de la cohérence du monde, des sujets et des objets. La figure
harmonieuse est un arrêt sur image (symbolique) du monde. Elle représente et caractérise
simultanément le monde et dévoile la forme de l’évidence en place dans celui-ci. Dans
ces figures harmonieuses se développe une forme de relation naturelle entre les
êtres ; une relation qui stimule l’interaction entre les êtres et qui s’appuie sur le principe
supérieur commun . Enfin, le mode d’expression du jugement est un indicateur par
lequel s’expriment les personnes émettant un avis sur ce qui se passe dans leur monde.
Pourtant, face à ces principes qui permettent de penser la cohérence de chacun
des mondes, nous ajouterons deux nouvelles considérations : celle de l’autorité et de la
domination d’un coté et celle de la question de la légitimité de l’autre. Nous nous tournons
vers Max Weber et son ouvrage Economie et Société pour comprendre les rapports de
domination au sein de chacun des mondes. La domination correspond à « la chance de
trouver des personnes déterminables prêtes à obéir à un ordre de contenu déterminé
232
» ; elle est « liée à la présence actuelle d’un individu qui commande avec succès

228
NACHI, 2006, op. cit. p. 137.
229
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 177.
230
BOLTANSKI, & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 167.
231
AMBLARD, BERNOUX & al. 2005, op. cit. p. 85.
232 ère
WEBER, M., Economie et Société. T.1 : Les catégories de la sociologie, Paris : Pocket, 1995 [1 édition originale
1956], p. 95

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233
à d’autres » . Notre intérêt va être de saisir sur quoi repose les formes de domination
dans chacun des trois mondes que nous mobiliserons, et donc, plus loin, de comprendre
les principes autoritaires et la légitimité de cette autorité qui permet l’acceptation de la
domination.

II.2.1.3. Définitions des trois mondes.


Si Boltanski et Thévenot présentent une typologie de six mondes, nous n’en sélectionnons
que trois qui semblent pertinents dans notre étude : le monde domestique, le monde civique
234
et le monde de l’opinion . En effet, grâce à l’apport de Quéré dans une prise en compte
des espaces public et privé, nous déplaçons notre intérêt d’une dyade vers une triade pour
saisir, non seulement, la complexité d’un phénomène en train de se faire mais, aussi, un
monde social complexe que ce phénomène tend à modifier.
Dans le monde domestique, la figure de référence est la famille et ce qui prédomine
relève du registre de la tradition. L’accent est mis sur les relations entre les gens, des
relations qui s’organisent autour du respect de la hiérarchie (et surtout du père et de
l’ancêtre), sur la confiance et la permanence. La grandeur des êtres repose sur les relations
entretenues avec les autres, sur la position dans la hiérarchie, sur leur aisance, leur
autorité, leur responsabilité, leur bon sens, leur serviabilité et leur gentillesse. Dans le
monde domestique, les êtres ont des devoirs dirigés vers les autres pour apporter l’harmonie
au sein du foyer. Boltanski et Thévenot nous préviennent que « le monde domestique
ne se déploie pas seulement dans le cercle des relations familiales, surtout dans
la conception restreinte et détachée de toute référence à l’ordre politique qui est
aujourd’hui admis dans notre société. Il apparaît chaque fois que la recherche de ce
235
qui est juste met l’accent sur les relations personnelles entre les gens » . L’efficacité
domestique réside dans la capacité à suivre l’exemple des anciens. Ce monde dessine dont
une domination à caractère traditionnel qui repose « sur la croyance quotidienne en la
236
sainteté de traditions valables de tout temps » . La légitimité de celui qui détient le
pouvoir se fonde sur la tradition et le respect de cette tradition et donc sur la vertu de la
transmission des règles et des conventions établies.
Dans le monde de l’opinion, ce qui prime est l’opinion des autres ou du public. Ce
monde nous renvoie à la notion de charisme telle qu’elle est définie par Weber, c’est-à-dire
comme « la qualité extraordinaire d’un personnage, qui est, pour ainsi dire, doué de
forces ou de caractères surnaturels ou surhumains ou tout au moins en dehors de la
vie quotidienne, inaccessible au commun des mortels ; ou encore qui est considéré
237
comme envoyé par Dieu, et en conséquence considéré comme un chef » . Les
relations s’organisent autour de l’acte de persuader et se font principalement autour des
appareils de communication. La reconnaissance du détenteur du pouvoir par ceux qui sont
dominés est libre, « garantie par la confirmation née de l’abandon à la révélation, à

233
Ibid. p. 96
234
Nous éliminons trois mondes de la théorie de Boltanski et Thévenot : le monde inspiré, le monde industriel et le monde
marchand . Si ces trois mondes peuvent être occasionnellement mobilisés dans les récits médiatiques de notre corpus, ils ne dévoilent
pas la quiddité du phénomène de peopolisation (QUERE, 1989), point que nous approfondirons dans les prochaines pages.
235
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 206
236
WEBER, 1995, op. cit. p. 289.
237
WEBER, 1995, op. cit. p. 320.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

238
la vénération (…) à la confiance » . Etre réputé, connu, considéré, accéder au succès
ou au vedettariat, bénéficier d’un jugement positif de la part du plus grand nombre sont les
ressorts de l’action ; seule la consécration du public importe dans le monde de l’opinion. La
grandeur de chacun des êtres dépend de l’opinion que les autres en ont. La célébrité fait la
grandeur de l’être et la légitimité est médiatique et s’appuie sur la reconnaissance.
« Ce qui importe seulement, c’est de savoir comment la [la qualité du
détenteur du pouvoir] considèrent effectivement ceux qui sont dominés
239
charismatiquement, les adeptes. »
Les sujets en place dans ce monde sont les vedettes et leurs publics auxquels s’ajoutent
ce que nous désignerons comme « les magistrats chargés de faire valoir la grandeur
240
de renommée » , c'est-à-dire les professionnels des médias (journalistes, attachés de
presse, etc.). Le prix à payer pour accéder à la grandeur dans ce monde est le renoncement
au secret, à sa vie privée.
Le monde civique ne s’attache pas à des personnes humaines mais à des personnes
collectives qu’elles composent par leur réunion. L’intérêt collectif prime l’intérêt particulier.
Ce monde s’organise autour de la loi et des notions d’équité, de liberté et de solidarité
(le renoncement au particulier permet de dépasser les divisions qui séparent pour agir
collectivement). Ainsi, « celui qui obéit n’obéit que comme membre du groupe et
241
seulement au droit » n’obéit pas à la personne détentrice du pouvoir mais à des
règlements impersonnels. La grandeur d’un être dépend de la taille du collectif auquel il
appartient, de sa représentativité, de comment il se fait l’expression de la volonté générale
et, enfin, de son appartenance et de sa place dans l’espace public au sens où Habermas
l’entendait. Les sujets de ce monde sont les personnes collectives et leurs représentants,
c’est l’aspiration commune à l’union qui définit leur dignité à figurer dans l’espace du monde
civique. Les relations entre les êtres s’organisent autour de l’adhésion, de la délégation et
de l’association. Rationalité et légalité sont donc les caractères principaux des formes de
domination en place dans ce monde. Les lois ont figure d’évidence tandis que le verdict du
scrutin est sans appel.

238
Ibid . p. 321.
239
Ibid. p. 321.
240
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 224.
241
WEBER, 1995, op. cit. p. 291.

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[Tableau 2: Monde domestique, monde de l'opinion et monde civique]

II.2.1.4. Des espaces de signification a priori ?


«Il n’est pas d’œuvre, de création de l’esprit qui n’entre en rapport, de façon
ou d’autre, avec le monde de l’espace et ne cherche à s’y installer comme à
242
demeure. »
Les mondes présentés sont des idéaux-types ; ils sont des espaces que nous choisissons
de signifier pour saisir notre objet de recherche. Avant de comprendre leur intérêt et leur
opérationnalité dans notre étude, un petit détour par les implicites d’une telle catégorisation
s’impose. En tant qu’espaces de signification, ces espaces sont des lieux de production
du sens – des actions, des situations ou des dispositifs. Ils nous permettent d’observer
comment les narrateurs des récits médiatiques produisent du sens, justifient et ordonnent la
peopolisation et finalement, comment ce phénomène médiatique prend sens dans la presse

242
CASSIRER, E., La philosophie des formes symboliques, Tome 3, Paris : Les Editions de Minuit, 1988. p. 174.

74

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

243
écrite française . Dans la perspective d’une sociologie pragmatique, nous partons d’une
incertitude quant à ce qu’il en est de ce qu’il est et nous laissons les acteurs faire le travail
d’association et de définition. Notre devoir, nous dit Latour, « ne consiste pas à imposer
un ordre, à limiter le spectre des entités acceptables, à enseigner aux acteurs ce qu’ils
244
sont ou à ajouter de la réflexivité à leurs pratiques aveugles » . Il convient alors de
questionner ce que nous faisons de nos observations, de nos lectures, de nos analyses
des récits médiatiques. La typologie proposée par Boltanski et Thévenot, investie comme
une extension des espaces privé et public, suppose de postuler de mondes communs
dont les conventions générales sont stables et préexistantes aux situations observées. Ces
mondes sont des extensions des cités qui sont des modèles formels construits à partir
de textes majeurs de philosophie politique, considérés comme constitutifs de la tradition
propre à nos sociétés modernes. Les auteurs postulent donc d’une commune humanité
245
(contrainte d’égalité) et d’une hiérarchie situationnelle (contrainte d’ordre) . Il y a donc,
dans l’ouvrage De La Justification , un « cadre général comprenant une liste d’états
246
et de processus possibles » . Or, Latour et Callon affirment « l’impossibilité de
prendre appui sur de telles conventions. Les sciences et les techniques en train
de se faire exigeraient, pour être analysées et décrites de façon symétrique, un
principe d’irréductibilité, principe par nature contradictoire avec l’idée de l’existence
préalable de conventions communément admises sur ce qui compose le monde, sur
247
ce qui peut être valablement associé ou dissocié » . Ces mondes sont des catégories
fondamentales pour l’analyse de notre objet d’étude – la peopolisation ; et cela justifie
l’éviction des trois autres mondes théorisés par Boltanski et Thévenot. La sélection de
« nos » mondes est pensée dans un rapport concret avec l’objet mais ne postule en rien
de ce qu’il est ou de ce qu’il en est de ce qu’il est . « En proposant une typologie
des mondes et des cités, des objets et des arguments, le modèle est structuré par
les contraintes de la pensée typologique, qui oblige à se préoccuper du problème
248
des frontières et celui des relations entre les types » explique Philippe Juhem . Or
précisément, la peopolisation est un processus qui joue avec les frontières, les relations et
l’ordre entre ces mondes ; cela constitue le caractère irréductible de notre objet d’analyse.
Nous saisissons donc les trois mondes proposés par Boltanski et Thévenot comme des
espaces de description. Pourtant ne sommes-nous pas déjà dans un cadre explicatif ?
« « Mon Royaume pour un cadre explicatif » C’est très émouvant (…) L’ANT
[Actor Network Theory] est parfaitement inutile pour cela. Elle a pour principe
que ce sont les acteurs eux-mêmes qui font tout, même leurs propres théories,
leurs propres contextes, leurs propres métaphysiques et même leurs propres
249
ontologies… »
243
Il est important de souligner la dernière partie de la phrase « dans la presse écrite française » car cette étude ne considère pas
le phénomène de peopolisation dans son ensemble mais ne l’observe et ne l’appréhende que sous un angle, celui des énonciateurs
des récits, et que dans un type de médias particuliers, la presse écrite.
244
LATOUR, 2007, op. cit. p. 18.
245
BOLTANSKI, 2009, op. cit. p. 52
246
CHATEAUREYNAUD, F., « Forces et faiblesses de la nouvelle anthropologie des sciences », Critique , 529-530, 1991, p.471.
247
Ibid. p. 465.
248
JUHEM, P., « Un nouveau paradigme sociologique ? A propos des Economies de la grandeur de Luc Boltanski et Laurent
Thévenot », Scalpel , 1, 1994, p. 89.
249
LATOUR, 2007, op. cit. p. 213.

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L’objectif de Latour est de rendre compte de la manière dont « la science en action »


apparait aux yeux d’un observateur poursuivant une visée explicative. Quéré explique une
telle posture comme l’objectivation d’une dynamique attribuée de l’extérieur et insiste sur la
nécessité d’accéder à la « dynamique interne du phénomène en tant, à la fois, qu’elle
est réalisée par les acteurs et qu’elle constitue le cadre effectif d’agencement de
250
leurs pratiques et de leurs discours » . Cette considération est reprise par Boltanski
251
dans son dernier ouvrage lorsque celui-ci revient justement sur la dialectique extériorité/
252
intériorité comme logique fondatrice des courants sociologiques . La description, selon cet
auteur, nécessite obligatoirement une extériorité ; il faut être en dehors du cadre pour pouvoir
saisir l’objet et le décrire. Il montre, plus loin, que les théories de la domination, comme la
théorie critique bourdieusienne, s’installent dans une extériorité complexe en investissant
un premier niveau, celui de la description, et un second niveau que nécessite le « jugement
253
sur la valeur de l’ordre social qui fait l’objet de la description » . Il revient alors sur la
théorie élaborée avec Thévenot en explicitant son enjeu : celui, « une fois reconnu que les
extériorités dont se réclament les sociologies critiques sont toujours incomplètement
extérieures, d’explorer la possibilité d’une intériorité complexe , comportant outre la
sortie du cadre et de sa critique, un troisième mouvement visant à intégrer ce que la
254
critique externe doit encore au cadre qu’elle critique » .
Partant, nous postulons un ordre interne au phénomène qui permet son identification et
sa reconnaissance. La peopolisation saisie comme une controverse nécessite de partir de
son caractère minimal, indéterminé, avons-nous expliqué. Pour cela, nous avons dégagé
des définitions existantes la part qui nous semblait irréductible dans ce phénomène :
l’hétérogénéité des êtres qui la construisent et la difficulté de qualifier leur cohabitation :
une hétérogénéité identifiable à partir de la dialectique privé/public, même si celle-ci semble
ne pas la considérer pleinement. Finalement, dans un deuxième temps, des définitions
des espaces privé et public, d’un état des lieux de la littérature existante sur ce sujet et
de l’adaptation de ces définitions à notre objet, nous avons étendu la dyade privé/public
à une triade de mondes domestique/civique/de l’opinion. Ces espaces de signification
correspondent alors à un principe de structuration interne de notre objet et permettent de le
reconnaitre, de l’identifier et de le différencier d’autres.
« Comment les personnes pourraient-elles se mettre dans la disposition requise
et orienter leur regard dans le sens voulu, comment pourraient-elles même viser
un ordre parmi la multiplicité chaotique des rapprochements possibles, si elles
n’étaient pas guidées par des principes de cohérence, présents non seulement
en elles-mêmes, sous des formes de schèmes mentaux, mais aussi dans la
disposition des êtres à portée, objets, personnes, dispositifs pré-agencés, etc. ?
255
»

250
QUERE, L., « Les boites noires de B. Latour ou le bien social dans la machine. », Réseaux , 36, 1989, p. 114.
251
BOLTANSKI, L ., De la critique, Précis de Sociologie de l’émancipation , Paris : Gallimard, 2009.
252
Nous retrouvons cette considération chez Boltanski. Cependant, il donne la paternité de cette réflexion dans une note de fin de
document à Cyril Lemieux ( Le devoir et la grâce, 2009) et non à Louis Quéré.
253
BOLTANSKI, 2009, op. cit. p. 25.
254
Ibid . p. 50.
255
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 182.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

Quéré reprend à Garfinkel un concept qu’il réintroduit dans le débat et qui semble
particulièrement intéressant, car il nous permet de comprendre dans quelle perspective
nous utilisons les trois mondes élaborés par Boltanski et Thévenot et de quelle manière
nous nous éloignons justement de ces auteurs en n’en sélectionnant que trois sur les six
256
proposés . Ce concept est celui de quiddité , ce qui fait qu’un être est ce qu’il est.
Ces espaces dévoilent donc la quiddité du phénomène, c'est-à-dire ce qui fait que ce
phénomène est celui de la peopolisation et pas un autre. Nous les saisissons comme la
logique interne du phénomène qui permet aux acteurs de l’identifier et de produire des
définitions et des théories, même si nous ne nions pas que celui-ci soit justement structuré
contextuellement dans une société et un temps donné. Plus loin, ces espaces sont aussi ce
qui permet la constitution de notre corpus. L’enjeu empirique de notre recherche implique, en
effet, d’établir une définition minimale afin de pouvoir justement sélectionner puis analyser
les opérations de définitions et de production de sens quant à la peopolisation.
« L’ANT est une méthode, et une méthode essentiellement négative ; elle ne dit
257
rien sur la forme de ce qu’elle permet de décrire. »
Pourtant, il semble qu’elle nécessite un minimum de considérations de ce que nous allons
décrire pour justement pouvoir le décrire.
« Aussi, la véritable définition de la quiddité de chaque être est-elle celle qui
258
exprime sa nature, mais dans laquelle ne figure pas cet être lui-même. »
Finalement, nous postulons la quiddité du phénomène sans pour autant stipuler de son
eccéité (son être-là). Trois mondes incontournables sont présents, cependant c’est la
manière dont on fait tenir le tout qui nous intéresse : nous étudions la « colle » et la
composition du collage.

II. 2. 2. Des espaces dans les récits.


L’identification de trois espaces révélateurs de la quiddité du phénomène de peopolisation
nous amène donc à un questionnement sur leur opérationnalité dans notre étude et dans
notre corpus de récits médiatiques, mais plus encore, sur la place de l’espace dans le récit.
259
Or, selon De Certeau, le récit est fondateur d’espaces . Cette conception figure au cœur de
notre recherche. En prenant le parti des forces plutôt que des places, nous nous intéressons
non pas à des lieux mais à des espaces. La distinction repose précisément sur la prise en
considération du mouvement. De Certeau définit le lieu comme « l’ordre, quel qu’il soit,
selon lequel des éléments sont distribués dans des rapports de coexistences (…) Un
lieu est donc une configuration instantanée de positions. Il indique une indication
260
de stabilité » . Plus loin, il nous invite à comprendre que l’espace est un lieu pratiqué
qui n’aurait ni univocité ni stabilité. Notre objet n’est donc pas de décrire des lieux mais de
saisir comment dans leurs rapports avec les actants de narration et d’énonciation, ces lieux
deviennent des espaces « animés par l’ensemble des mouvements qui s’y déploient

256
QUERE, 1989, op. cit. p. 115.
257
LATOUR, 2007, op. cit. p. 207.
258
ARISTOTE, Métaphysique . T. 1, Paris : Librairies Philosophique J. Vrin, 1991, p. 246.
259
DE CERTEAU, 1990, op. cit . p. 182.
260
Ibid. p. 173.

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261
» . L’espace est donc affaire de négociation, d’interprétation et de traduction. L’espace
262
relève de l’action : « l’espace est un croisement de mobiles » . Plus loin, c’est la notion
de paradigme qui va nous permettre de déplacer notre considération de l’espace, comme
surface ou étendue, à une représentation idéelle dont relèvent les trois mondes.

II.2.2.1. Des mondes aux paradigmes


Greimas définit le récit comme tout « discours narratif de caractère figuratif comportant
263
des personnages qui accomplissent des actions » . La narrativité d’un texte tient
justement au fait qu’il décrit une action, c'est-à-dire la transformation d’états rapportée à
264
des sujets. Or la narrativisation consiste en la mise en place syntagmatique des valeurs .
265
La syntagmatique se définit comme « une hiérarchie relationnelle disposée
266
en niveaux de dérivation successif » , c'est-à-dire qu’elle établit « un réseau de
relation de type “et… et…” » , elle installe un procès. L’exemple, « Le Président de la
République » est un ensemble de deux syntagmes autonomes que l’axe syntagmatique
267
met en relation, « le président de l’UMP » en est un autre . La syntagmatique représente
268
la « coprésence de grandeurs à l’intérieur d’un énoncé » . Chaque syntagme
est obtenu par la segmentation de l’axe syntagmatique. Cette segmentation du discours
est à appréhender au niveau discursif ; elle permet de le découper en partie et dispose
successivement les unités textuelles. L’axe syntagmatique est épuisé lorsque les éléments
ultimes ne sont plus segmentables. L’analyse paradigmatique prend alors la relève. Ainsi,
l’axe paradigmatique représente, à l’inverse, des corrélations et fonctionne comme un
269
ensemble de disjonction logique de type « ou… ou… » . Les éléments ainsi reconnus
270
par ce principe de commutation entretiennent des relations d’opposition . Ainsi, pour
Saussure, le rapport syntagmatique fonctionne in praesentia , le rapport paradigmatique
271
in absentia . Cette dichotomie révèle précisément ce qui est en jeu dans ce chapitre
et dans notre étude.

261
Ibid. p. 173.
262
Ibid. p. 173.
263
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 307.
264
GREIMAS, 1983, op. cit. p 27.
265
Le terme de hiérarchie est entendu par Greimas comme le principe d’organisation formelle permettant de penser la logique de
présupposition, considération qui est à distinguer de l’emploi de ce terme dans le sens commun à partir de la dialectique inférieur/
supérieur.
266
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 376.
267
Dans cet exemple simpliste, les deux syntagmes sont nominaux. Dans le cadre d’une phrase, se succèderont syntagmes
nominaux, syntagmes verbaux, adverbiaux, etc.
268
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 376.
269
Dans le cadre de notre exemple, on voit que « UMP » ou « République » sont deux alternatives, fonctionnant sur le mode «
ou… ou… ». L’axe paradigmatique nous permet de considérer, par exemple, un récit sur Ségolène qui peut être qualifiée de « mère
de quatre enfants » ou « candidate » ou « socialiste » ou « femme politique », etc. Les différentes alternatives représentent le choix
des possibles sur l’axe paradigmatique.
270
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 266-267.
271 ère
SAUSSURE, F., Cours de linguistique générale [1 ed. 1916], Paris : Payot, 1972, p. 171.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

L’article de Christian Vandendorpe, intitulé « Paradigme et syntagme. De quelques


272
idées vertes qui ont dormi furieusement » , semble particulièrement pertinent pour notre
réflexion. En effet, cet article revient sur l’état et l’évolution de la littérature sémiotique
quant aux notions de paradigme et syntagme mais surtout établit un rapprochement entre
paradigme, schéma et isotopie. Vandendorpe rappelle le caractère cognitif du paradigme
et fait un premier lien vers la théorie des schémas, apparue dans les années 1970
dans l’univers de la psychologie. Elle doit se comprendre à partir du principe que nos
connaissances sont regroupées dans des ensembles structurés et hiérarchisés : les
schémas. Cette théorie se préoccupe de comprendre comment les informations sont
organisées en mémoire et comment nous mobilisons des connaissances implicites pour
agir sur le monde. De ce rapprochement, deux éléments paraissent majeurs. Le premier
est la considération du paradigme comme construction théorique « visant à rendre
compte des effets de structuration observés dans le domaine cognitif aussi bien que
273
langagier » . Le second permet justement de revenir sur le concept de quiddité et sur
l’intériorité de l’objet observé, explorés avec Boltanski et Quéré. Ainsi l’axe paradigmatique,
fonctionnant sur le principe de commutation et in absentia , constitue un faisceau
d’éléments mobilisables pour signifier l’objet narré. La théorie des schémas permet à
Vandendorpe de concevoir le paradigme comme le pendant linguistique du schéma et
donc comme « l’interface entre la conscience individuelle et la société, au moyen de
274
laquelle les locuteurs réussissent à communiquer » . Concevoir l’axe paradigmatique
des récits décrivant et faisant la peopolisation réinvestit l’intériorité du phénomène, sa
quiddité, comme ce faisceau de sens et d’unités qui permet de le reconnaitre et donc de
communiquer à son propos. Cet axe fonctionne sur le principe de commutation, mais dans
une étude empirique, dans un objet particulier de description, ce faisceau de sens ne peut
être infini. Il nécessite une certaine entente entre les actants d’énonciation sur les possibles
de la commutation afin que l’objet décrit soit reconnu, identifié et donc que la communication
soit réussie. Nous commençons ici à saisir de quelle manière notre triade des mondes
domestique, civique et de l’opinion peut s’envisager comme ce faisceau de sens ; comme
cette dynamique interne du phénomène de peopolisation.
« Envisagé synchroniquement comme une totalité, il [le paradigme] doit
être pensé comme un « espace » où se trouvent colocalisées des valeurs
275
positionnelles. »
Vanderdorpe déplace ensuite sa réflexion de l’axe paradigmatique au paradigme pour
l’envisager comme une isotopie, principe qui rejoint nos considérations et que nous
développerons plus particulièrement dans le chapitre IV de cet écrit. Nous l’évoquons
dès maintenant car il nous permet de saisir chaque paradigme comme un espace de
signification. L’isotopie correspond, pour Greimas, à « la récurrence de catégories
276
sémiques que celles-ci soient thématiques ou figuratives » . Les isotopies
sémantiques, situées au niveau sémio-narratif du parcours génératif, sont abstraites. Elles
constituent la manifestation disséminée d’un thème. Plus encore, les isotopies révèlent une
272
VANDENDORPE, C.,« Paradigme et syntagme. De quelques idées vertes qui ont dormi furieusement », Revue québécoise
de linguistique théorique et appliquée , 1990, 9-3, p. 169-193.
273
VANDENDORPE, 1990, op. cit. p. 178.
274
Ibid. p. 178.
275
PETITOT, J. in GREIMAS, A. & COURTES, J., Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Vol. II,
Paris : Hachette, 1986, p. 161.
276
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 198.

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277
« grille de lecture qui rend homogène la surface du texte », nous dit Greimas .
Précisément, nous retrouvons les trois mondes comme révélateurs de la quiddité de
la peopolisation sous cet aspect : ils sont des espaces de signification, des isotopies
sémantiques, qui instituent une identification et une reconnaissance du phénomène de
peopolisation et, plus loin, ils permettent de saisir sa traduction et son interprétation par
le narrateur du récit. C’est donc au travers de la notion d’isotopie que l’opérationnalisation
des mondes se conçoit : des espaces considérés au prisme du mouvement qui se déploie
en leur sein ; un mouvement de disjonction sur l’axe paradigmatique et un mouvement
de conjonction quand les actions révèleront une coprésence de grandeurs sur l’axe
278
syntagmatique .

II.2.2.2. Les différents espaces dans le récit.


Ainsi, dans notre recherche, l’espace représente non seulement le lieu de traduction
d’un actant ou d’une action mais intervient aussi comme le résultat de la mise en place
syntagmatique de lieux différents. En effet, le porte-parole parle « au nom des autres », il
donne sens et commente. Dans notre étude, avons-nous dit, l’énonciateur prend la fonction
de porte-parole ; il traduit les entités hétérogènes et donc, porte et transporte leurs paroles
et leurs actions ; il crée des associations et donc, trace et retrace les frontières des actions et
des identités et, finalement, rend intelligible le réseau, au sens d’organisation rassemblant
des humains et non-humains qui agissent les uns sur les autres. Dans la sémiotique du
discontinu, Greimas distingue deux types d’espace, repérables au niveau discursif. Ces
espaces relèvent de la procédure de débrayage, inscrivant les programmes narratifs à
279
l’intérieur d’unités spatiales et temporelles données : les localisations spatio-temporelles .
Cette procédure de débrayage peut installer alors deux espaces : les espaces énoncifs et
les espaces énonciatifs. Les espaces énoncifs sont des espaces produits et consommés
par l’instance d’énonciation tandis que les espaces énonciatifs sont les espaces que
l’énonciateur fait produire et consommer par les actants de narration. En effet, Greimas
280
nous invite à considérer le sujet comme producteur et consommateur d’espaces . Ainsi, si
nous reprenons notre opération de dédoublement de l’énonciateur des récits médiatiques
de notre corpus, celui-ci, en tant que narrateur, fait produire et consommer des espaces
énonciatifs aux actants de narration. Ici, l’énonciateur est narrateur, l’homme politique et
tous les actants de narration devenant des nomades de papier. Mais, avons-nous dit plus tôt,
l’énoncé englobe l’énoncé-énoncé (qui correspond au narré) et l’énonciation-énoncée (qui
est la façon de présenter ce narré). C’est dans cette seconde acception, que l’énonciateur
281
comme narrateur, produit et consomme un autre type d’espace : les espaces énoncifs .
277
Ibid. p. 199.
278
Cette réflexion sera appliquée à notre objet dans le chapitre IV. En isolant chacun des termes de notre corpus, nous considérerons
les trois modes comme trois isotopies sémantiques, trois grilles de lecture. Nous verrons, par exemple que le terme « camarade »
relève d’une ambigüité, il peut désigner un camarade d’école ou un camarade politique. L’isotopie sémantique du récit, constituée soit
du monde civique, soit du monde domestique, intervient alors comme une grille de lecture, qui permet de désambigüiser le terme et
de savoir de quel type de camarade il est question dans le récit. Nous reviendrons donc en détail sur cette réflexion et sa pertinence
pour notre objet.
279
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 214.
280
Ibid. p. 133.
281
L’ « ailleurs » de l’espace énoncif et l’ « ici » de l’espace énonciatif sont des positions spatiales zéros, « des points de départ
pour la mise en place de la catégorie topologique tridimensionnelle qui dégage les axes de l’horizontalité, de la verticalité
et de la prospectivité » (GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 215.)

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

Ainsi, quand François Bayrou est mis en scène dans son berceau béarnais, c’est le cas
d’un espace énonciatif :
« C’est dans cette grande bâtisse blanche, achetée en 1978, que le candidat vient
282
chercher la paix. La demeure se situe au cœur du village de Bordères »
Quand le narrateur se met lui-même en scène dans le berceau béarnais de François Bayrou,
c’est un espace énoncif.
283
« VSD s’est rendu à Bordères, Pyrénées-Atlantiques »
Le narrateur des récits est lui aussi nomade, au même titre que les narrataires du récit.
La notion de nomade dévoile un voyageur dont la mobilité produit les espaces qu’ils
284
traversent comme ceux-ci le façonnent . Le voyageur mis en scène par Thévenot rejoint
donc directement l’appréciation de l’espace par De Certeau, signifiée par sa pratique, sa
production et sa consommation.
Parallèlement, en rendant intelligible le réseau, le porte-parole agit sur la controverse,
résout les incertitudes et doit être compris comme un acteur. Mais, parce qu’il porte la parole
des autres, les définit et les signifie, il nous permet d’appréhender une version de ce qui
est contenu dans la controverse. Dans notre corpus de récits médiatiques se trouvent des
espaces qui « vont de soi », qui relèvent du monde naturel, comme l’exemple de Bordères
ci-dessus. Ce qualificatif « naturel » renvoie, pour Greimas, au « paraitre selon lequel
285
le monde se présente à l’homme comme un ensemble de données sensibles » .
Mais nous pouvons trouver par ailleurs, des espaces sans aucune autre prétention que de
relever de l’interprétation et de la représentation. Que ces espaces soient issus du monde
naturel ou du registre idéel, ils sont avant tout le fruit d’une traduction, d’une négociation et
d’une interprétation de l’énonciateur du récit médiatique qui les met en scène et les décrit.
Dans la sémiotique du discontinu, nous trouvons une troisième considération de l’espace,
l’« espace cognitif », que le sémioticien définit comme l’espace où sont situées les
286
relations cognitives entre les sujets et entre les sujets et les objets . Cet espace se situe
au niveau de représentations abstraites, liées entre elles par « un tissu de présupposés
287
et un réseau d’implications » .
« On peut dire (…) en prenant en considération le parcours génératif du discours,
que ces relations cognitives se trouvent, à un moment donné, spatialisées,
qu’elles constituent entre les différents sujets des espaces proxémiques qui ne
288
sont que des représentations spatiales, des espaces cognitifs. »
Il y a donc ici moins une conception spatiale qu’une conception idéelle de l’espace :
l’adjectif cognitif renvoie en sémiotique à « diverses formes d’articulation – production,
289
manipulation, organisation, réception, assomption – du savoir » . Notre propos
282
Gala 720.
283
VSD 1523.
284
Voir Chap. II. 1.
285
GREIMAS & COURTES, 1993. op. cit. p. 233.
286
Ibid. p. 41
287
ROUSSEAU, A. « Espace, référence, représentation. Réflexions que quelques conceptualisation de l’espace », Faits de
Langues, 1, 1993, p.158.
288
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 41.
289
Ibid. p. 40.

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sur le concept d’épreuve, dans le premier chapitre, s’était attardé sur la nécessité d’une
capacité cognitive d’un actant pour dépasser le moment d’incertitude. L’acteur cognitif,
comme détenteur du système axiologique du récit, agit, avons-nous dit, sur la valeur de
l’action, en mobilisant des équipements mentaux spécifiques et mettant en place un système
de valeurs. Depuis, la fonction de l’énonciateur du discours a été augmentée par notre
considération de celui-ci comme un acteur, performant la peopolisation. Le producteur du
discours est donc le narrateur, détenant une fonction de manipulation ou de sanction, un
savoir ou un « croire », et donc de manière plus générale, le système axiologique, dont il peut
déléguer une partie à un Destinateur installé dans le récit. Ainsi, que cette capacité cognitive
soit déléguée ou pas à un actant de narration, le producteur du récit comme narrateur
installe, au travers des espaces cognitifs, une relation entre l’énonciateur et l’énonciataire
caractérisée par un savoir généralisé sur les actions décrites ou un savoir partiel détenu par
l’énonciateur que celui-ci partage alors progressivement avec l’énonciataire.
« La confrontation des points de vue et, singulièrement, la topologie du savoir et
du croire s’insèrent dans une logique des ensembles où les espaces cognitifs –
290
disjoints, tangents, sécants, confondus – se distribuent et se négocient. »
Dans la réalisation de ce contrat entre l’énonciateur et l’énonciataire du récit, le producteur
du discours est aussi acteur de la peopolisation, car en diffusant son savoir et son croire
sur une action peopolisante, il performe la peopolisation. Il lui donne une forme et une
consistance, propose sa propre théorie sur celle-ci et dévoile une de ses formes d’existence
et ses effets, tout en s’engageant dans la critique d’autres formes et d’autres théories.
Chaque espace cognitif installé dans un récit est un point de vue, un discours argumenté,
persuasif, interprétatif.

II.2.2.3. Les espaces de cette étude.


Le nomade mis en scène par Thévenot n’est donc plus un acteur du monde social mais un
être de papier, qu’il soit actant de narration ou actant de communication. Ces nomades de
papier produisent, traduisent et consomment différents espaces : des espaces énonciatifs
ou énoncifs au niveau discursif et des espaces cognitifs au niveau sémio-narratif. Ces
espaces, idéels ou naturels, sont avant tout des mises en scène de la part de l’énonciateur
des récits qui, en les installant et les signifiant, performe la peopolisation et doit être
considéré au prisme de son action. L’espace comme lieu pratiqué est donc indissociable
du mouvement qu’il déploie et qui le signifie et le produit : nous retrouvons ici les différents
mouvements explorés au début de ce chapitre – mouvement dans la narration, mouvement
de la narrativité et mouvement de la traduction. La dichotomie « paradigme et syntagme »
renforce, par ailleurs, notre considération des espaces et des mouvements dans notre
étude. L’axe syntagmatique est avant tout le champ des mouvements dans la narration
– transformation et transposition – mais aussi de toutes les associations opérées par les
narrateurs des récits. L’axe paradigmatique est, quant à lui, l’expression du mouvement
in absentia , l’expression d’un mouvement implicite et antérieur de signification qui révèle
un univers, dont la finitude se comprend dans son rapport avec la quiddité du phénomène
étudié, de traits distinctifs potentiels que l’énonciateur choisit ou pas de mobiliser.
Partant, les mondes civique, domestique et de l’opinion figurent comme des espaces
d’interprétations des mouvements et des espaces. Ces trois mondes nous permettent
d’identifier les associations et les transformations-transpositions constitutives de la
peopolisation, opérées par le narrateur, et finalement, la manière dont celui-ci donne une

290
QUERE, H., « “Parlez-vous perroquet ?”. Notes sur le contractuel et le polémique », Actes sémiotiques, 30, 1984, p. 26.

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Chap. II. Le mouvement et l’espace dans le récit

forme d’existence particulière à la peopolisation. Du quatrième au septième chapitre, ces


mondes seront investis comme des catégories signifiantes, des isotopies sémantiques, pour
saisir comment chacun de ces trois mondes est identifiable dans notre corpus médiatique et,
plus loin, comment leur mélange est constitutif du phénomène de peopolisation et construit
l’identité médiatique des candidats à l’élection présidentielle de 2007. La conclusion
déplacera nos intérêts pour ces espaces, d’espaces de signification des êtres et actions
de papier à des espaces de signification pour l’action de construction et de définition du
phénomène de peopolisation. Nous verrons alors comment la mobilisation de ces espaces
de signification permet de saisir les différentes pratiques de la peopolisation et lui donne
une forme particulière.

II. 3. Le chercheur comme porte-parole


Plus qu’une récapitulation des éléments de ce chapitre, le présent propos est, lui-même,
le fruit d’un mouvement qui nous permet de concevoir les espaces : le mouvement de
la recherche pour saisir les espaces de celle-ci. Le dédoublement du narrateur comme
énonciateur et acteur nous a permis de concevoir les mouvements et les espaces dans
notre recherche. Pourtant, la logique interdisciplinaire est le fondement de notre posture
de chercheur et tient parallèlement cette dialectique d’un point de vue épistémologique.
Le chercheur est le porte-parole de sa recherche en tant qu’il supporte la parole de tout
ceux qu’il représente en un seul corps et en tant qu’il porte la parole, qu’il l’a déplace vers
des lieux vers lesquels elle n’aurait su aller sans cet intermédiaire. En tant que narratrice
de ma propre recherche, je débraye l’instance d’énonciation dans un « nous », une
première personne du pluriel qui se justifie parce qu’elle condense non seulement la
parole des auteurs que je mobilise, mais aussi celle des narrateurs des récits que j
’étudie, celle des êtres de papier qui peuplent mon corpus et enfin, celle de toutes les
personnes qui directement ou non, influent sur cette recherche. Parallèlement, ces paroles
que je condense en un « nous » dans le corps propre de cette recherche sont déplacées
vers des lieux qu’elles n’auraient peut-être pas connus. Ces espaces sont divers. Ils sont
disciplinaires ; les paroles traversent ou s’installent dans les espaces des sciences du
langage, de la sociologie et bien sûr des sciences de l’information et de la communication.
Ils sont formels et menés dans des lieux épistémologiques, théoriques, méthodologiques et
empiriques. Ils sont socialement ancrés dans une société donnée, un temps historique, une
inscription universitaire (discipline et laboratoire), une formation scolaire et enfin, dans une
actualité politique, médiatique et people… On comprend parallèlement que ces paroles que
je condense en un seul corps s’appréhendent sur l’axe paradigmatique car elles sont le fruit
d’un choix au sein de l’univers des possibles. Mais, plus loin, elles sont aussi saisissables sur
l’axe syntagmatique par les déplacements qu’elles subissent, par les associations, comme
des mises en co-présence, et par les transformations et transpositions qu’elles éprouvent
au fil de mes traductions, négociations et interprétations.
En conclusion de ce chapitre, il nous semble important de souligner que notre
approche pour saisir le phénomène de la peopolisation pourrait tout autant servir à
appréhender comment nous avons résolu l’incertitude quant à notre sujet de recherche
en traduisant, en empruntant, en déplaçant les paroles, comment nous avons fait agir
les auteurs scientifiques, les narrateurs, les êtres de papier de notre corpus… En tant
qu’énonciateurs de cette recherche, nous sommes aussi des acteurs parce que finalement

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cet écrit est avant tout un récit. Le chercheur est un acteur comme les autres ; il donne une
existence et une consistance particulière au phénomène qu’il interroge.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

Chap. III. L’identité médiatique dans les


récits médiatiques

III. 1. Les espaces d’émergence des récits médiatiques


Les récits analysés dans notre étude sont des « discours narratif de caractère figuratif
(produits pendant la campagne présidentielle de 2007) comportant des personnages
(dont au moins un est un homme politique) qui accomplissent des actions (médiatisées
291
dans la presse people)» . Ces critères de sélection du corpus méritent d’être réfléchis
et présentés pour considérer le passage d’un objet à un corpus opératoire mais aussi
les contraintes et les formes de celui-ci pour notre recherche. Trois espaces contribuent
à façonner notre objet et son corpus, ils sont trois espaces d’émergence des récits
sélectionnés : la campagne présidentielle, les médias et l’espace idéel de la célébrité et de
la notoriété.

III. 1. 1. La campagne présidentielle comme temps fort de l’actualité


politique
Une campagne présidentielle est un moment fort dans l’actualité politique d’un pays et
292
mérite que nous nous y arrêtions . Elle est une séquence privilégiée de construction
de la réalité politique à laquelle les acteurs contribuent selon leurs ressources et leurs
intérêts. L’enjeu de ce moment consiste à contrôler symboliquement la définition collective
de la situation politique. Les candidats, leurs équipes, leurs militants et, finalement, tous les
individus participant à un débat politique et soutenant un candidat ou un parti, cherchent à
imposer leurs définitions et leurs points de vue grâce à des symboles qui sont autant des
mots que des images, des arguments, des discours, des petites phrases, des affiches, des
clips, etc. Une campagne présidentielle s’analyse donc, aussi, en termes de communication.
« Le métier de politique consiste à utiliser et à agencer en un ensemble
relativement cohérent une multitude de processus relevant de l’ordre de la
communication : diffusion massive d'images et de slogans, rituels et gestes
spectaculaires (dont on fournira l'interprétation au moment où on les réalise),
entretien de réseaux où circulent des appréciations et des jugements, publication
opportune de sondages favorables. En ce sens, la communication politique
ne cesse jamais, emprunte des voies détournées ... La connaissance pratique
de ce phénomène — qui n'exclut pas la connaissance théorique par une partie
des acteurs eux-mêmes — est une composante fondamentale du "métier
293
politique". »
291
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 307.
292
Le sujet est cependant large et complexe, nous ne l’abordons, ici, que de manière succincte.
293
WEBER, M., Le métier et la vocation d'homme politique, Paris : UGE, 1963, p. 128.

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Nous pouvons distinguer deux types de communication politique. Le premier constitue


la communication en contexte d’exercice du pouvoir et rassemble la communication
gouvernementale, la communication présidentielle et la communication locale. Le second
relève essentiellement de la communication électorale, c’est-à-dire de la communication
de conquête du pouvoir. Il faut, par ailleurs, différencier deux types de communications au
sein de ces types de communication politique : la communication directe lors de meeting,
visites, etc., et la communication indirecte par la médiatisation des actions et discours. Dans
notre recherche, nous nous intéressons donc à une communication indirecte en contexte
de conquête du pouvoir. Parallèlement, la visibilité dépend de deux facteurs : l’agenda
et le situationnel. L’agenda du candidat influence la visibilité des hommes politiques car
il est enjeu de mise en visibilité pour les médias ; celui-ci oriente l’actualité, voire la fait.
Mais la visibilité peut être, par ailleurs, contextuelle : le candidat intervient, communique en
réponse à une crise, un évènement médiatique particulier. Ainsi, en contexte de conquête du
pouvoir, les candidats interprètent les demandes et attentes des citoyens, l’offre électorale
de leurs concurrents et les intègrent pour donner un contenu cohérent à leur communication
stratégique. Les médias, quant à eux, interprètent le traitement de l’information à la
fois l’ensemble des offres, l’ensemble des demandes et les conditions des ajustements
opérés. Du côté du public, les électeurs interprètent les messages électoraux qui leur sont
directement adressés par les candidats mais aussi les interprétations secondaires fournis
par les médias. Cette communication électorale doit donc se penser comme l’interaction
d’interprétations stratégiquement orientées de la situation politique. L’enjeu relève du
contrôle symbolique de la construction de la réalité et de la définition de la situation politique
en fonction desquelles les conduites électives s’orienteront.
Les campagnes électorales se sont modernisées sous l’influence de la médiatisation
de la vie politique et des techniques de communication. Les facteurs politiques restent
primordiaux dans les choix stratégiques ; mais les médias ont apporté de nouvelles
techniques et possibilités telles que les sondages, le marketing téléphonique ou par courrier,
la campagne télévisée et sur internet, et ce particulièrement depuis le référendum pour la
Constitution Européenne où ce dernier est devenu un support important de communication
politique des candidats et du public. La campagne électorale est devenue un temps de
technicisation et de rationalisation des techniques de communication qui s’accompagne
de la professionnalisation des conseillers en communication. Ces nouvelles techniques et
possibilités apportées ont, par ailleurs, fait évoluer la campagne électorale, désormais régie
294
par une « théâtralisation du pouvoir » . Elle est devenue un exercice de transfiguration
295
mystique mobilisant mythes, symboles et rites . Face aux sollicitations des médias
audiovisuels, et sous l’impulsion des conseillers en image, les hommes politiques ont peu
à peu adapté leurs discours, leur apparence, leur physique aux exigences audiovisuelles.
Ils acceptent de se prêter à des mises en image qui relèvent plus du « coup médiatique »
et de la séduction publicitaire, que de la solennité historiquement associée au pouvoir. Le
jeu politique dans son ensemble a été modifié par la montée en puissance des médias de
masse audiovisuels. Jean-Marie Cotteret montre que la vie politique française a désormais
deux légitimités : la légitimité élective qui règle, juridiquement et constitutionnellement, la
vie politique française, confère aux élus l’autorité et impose l’obéissance aux électeurs et
la légitimité cathodique qui confère aux plus visibles, ceux qui accèdent aux médias, une
296
autorité réelle, ce qui modifie le rapport autorité – obéissance .
294
BALANDIER, G., Le pouvoir sur scène, Paris : Balland, 1980, p. 14-20.
295
COULOMB-GULLY, M., La démocratie mise en scène : Télévision et élection, Paris : CNRS Éditions, 2001. p. 39-67.
296 ère
COTTERET, J-M., Gouverner c’est paraître [1 éd. 1991], Paris : PUF, 2002, p. 18.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

La sélection d’une telle période pour nos analyses implique différentes variables. La
première revient à ce que nous venons d’énoncer : elle est un moment fort dans l’actualité
politique, un temps de la communication politique où les enjeux sont évidents et la sanction
inéluctable. La seconde tient à sa temporalité délimitable et à une mobilisation réduite de
personnages. En 2007, il y avait douze candidats à l’élection présidentielle : cet état de
fait permet non seulement de définir qui seront les êtres peuplant cette étude et donc
de restreindre leur nombre, mais, parallèlement, cela permet de pouvoir considérer des
candidats aux visibilités variables et de ne pas se laisser enfermer dans une sélection de
personnages hautement médiatiques. De la même façon, la temporalité d’une campagne
présidentielle invite à clôturer le temps d’analyse mais permet par là même d’éviter la
construction d’une temporalité d’analyse qui conviendrait à l’objet ou à la problématique.
Ces variables sont indétachables de la question de la visibilité. Les médias de masse
constituent, en ce sens, des outils pour une campagne présidentielle car ils permettent de
répondre à l’injonction de visibilité désormais inéluctable dans notre société, c'est-à-dire
à « l’encouragement, la valorisation de l’exhibition d’activités et de productions multiples,
entraînent d’une part l’interdiction ou la mise à l’écart de l’opacité et de l’épaisseur pour le
297
plus grand nombre, d’autre part, à terme, un appauvrissement de l’imaginaire » .

III. 1. 2. Les médias comme moyens de visibilité et la question du


secret
La nature des médias est de dévoiler un objet ou un sujet sur la place publique, de le rendre
visible. Les médias de masse ont étendu l’angle de « ce qui peut-être vu ».
« Acteurs et évènements deviennent visibles en dehors des espaces immédiats
298
d’interaction. »
Avec le développement des médias de masse, le dispositif médiatique soumet désormais
les acteurs politiques au regard de tous, alors que ces derniers ne peuvent plus, sauf
299
exception, voir le public . En effet, les acteurs « parviennent à se rendre visibles et
à observer autrui non seulement dans la coprésence physique mais également par
300
l’intermédiaire de multiples médiations » , telles que la télévision, la presse écrite, la
radio et Internet.
La visibilité ne consiste pas seulement à être perceptible par les autres mais demande
en plus une identification.
« Les nobles s’autorisaient à se dévêtir devant les domestiques parce qu’en un
301
certain sens, ceux-ci étaient tout simplement absents. »

297
Extrait de l’appel à communication du colloque « Voir et être vu, l’injonction à la visibilité dans les sociétés contemporaines »,
Paris, 29-31 mai 2008, organisé par l’Association Internationale de Sociologie, de l’Association Internationale des Sociologues de
Langue Française, du réseau thématique « Sociologie clinique » et de l’Association Française de Sociologie.
298
VOIROL, O., « Visibilité et invisibilité : une introduction », Réseaux, 129-130, 2005, p.14.
299
Ibid. p. 73-75.
300
Ibid. p. 28.
301
HONNETH, A. « Invisibilité : sur l’épistémologie de la reconnaissance », Réseaux, 129-130, 2005, p. 42.

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Médias, politique et vie privée

La visibilité requiert de connaître ce que nous percevons, en cela, il faut entendre que nous
302
identifions ce que nous percevons .
« La visibilité désigne bien plus que la perceptibilité parce qu’elle implique une
303
capacité d’identification individuelle élémentaire. »
Comprendre le processus de peopolisation par le concept de visibilité revient à s’intéresser
à la « constitution du spectre de visibilité », c'est-à-dire se pencher sur les multiples
dispositifs médiatiques impliquant une compréhension des médias de communication
comme producteurs d’une intelligibilité, organisant l’attention du public et appelant sans
304
cesse des manières de voir et de reconnaitre ce qui est exposé .
« Les organisations médiatiques sont devenues les principales productrices de
visibilité médiatisée dans les sociétés contemporaines, ordonnant les manières
de voir sur la base de catégories d’appréciation et d’opérations d’identification
305
ancrées dans des pratiques institutionnelles et professionnelles spécifiques. »
Pourtant, l’injonction à la visibilité dans le métier du politique pose parallèlement la question
de l’invisible.
« L’invisible, c’est ce qui est dérobé à la vue, mystère et tabou. A l’opposé de la
306
visibilité, il y a l’opacité, le secret, le caché, le censuré, l’interdit. »
Le secret est au cœur de notre thèse : il est la formule d’investissement pour atteindre la
307
grandeur dans le monde de l’opinion, il est le propos de la presse people , il est ce qui
échappe dans une certaine mesure à l’espace public. Mais comment parler de secret et de
médias alors que le propre du secret est d’échapper à l’espace de communication ?
« Le secret peut se définir comme une information qui ne fait pas l’objet d’une
308
diffusion dans l’espace public. »
Le secret suppose des personnes qui possèdent une information et ne la laissent pas
connaître à d’autres. Le secret doit être connu au moins par un individu et caché à un autre.

302
L’espace public se constitue du visible mais ne peut se contenter de celui-ci en tant que le visible ne rend compte que de la
forme première de la reconnaissance. L’objet ou le sujet doit être mis sur la scène du visible et enfin reconnu pour appartenir à
l’espace public. Paul Ricœur définit la reconnaissance à partir de trois phases. La visibilité consiste en la première. Mais pour que
la reconnaissance soit complète, il faut ensuite se reconnaître soi-même, c'est-à-dire conjurer le risque de cette autre méprise qu'est
la méconnaissance de soi-même, laquelle consiste à se tromper soi-même, à se prendre pour ce que l'on n'est pas. « Il faut qu’il y
ait d’abord et fondamentalement un sujet capable de dire “ je ” pour faire l’épreuve de la confrontation avec l’autre. » (RICOEUR, P.,
« Les paradoxes de l’identité », L’information psychiatrique, 3, 1996, p. 203.). Le troisième moment du parcours que propose Ricœur,
est la reconnaissance mutuelle, la reconnaissance de l'autre dans son irréductible différence ; le risque n'étant plus ici celui de la
méprise, mais du mépris. Il faut que les acteurs se reconnaissent mutuellement et reconnaissent la manifestation de leurs attentes
face à l’autre. (RICOEUR, P., Parcours de la reconnaissance, Paris : Folio essais. 2004)
303
HONNETH, 2005, op. cit. p. 43.
304
VOIROL, 2005, op. cit. p. 20
305
Ibid. p. 20.
306
BARUS-MICHEL, J., « Une société sur écrans », Voir, être vu. L’injonction à la visibilité dans les sociétés
contemporaines, Actes du colloque, Tomes I, ESCP-EAP, Novembre 2009, p. 7.
307
Nous aborderons plus tard cette affirmation lors de la définition de la presse people.
308
LAMIZET, B., « Sémiotique du secret », WUILLEME, T. (dir.) Autour des secrets, Paris : L’Harmattan, 2004, p. 11.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

309
Le secret doit se comprendre dans et par le conflit , c'est-à-dire qu’il est une information
dissimulée à quelqu’un dont on se protège et qui est un concurrent ou une menace s’il
connaissait cette information. Le secret puise son existence dans l’évaluation d’un risque
si l’autre venait à le connaître. Ainsi, comprenons le secret comme une information dont
le contenu est connu par au moins un individu qui estime que sa connaissance par un
autre individu constitue une menace ou un risque. A cela s’ajoute une autre variable : celle
de la dissimulation. Celui qui détient le secret doit user de stratégies afin de garder le
secret. Il se peut que l’existence même du secret soit inconnue des autres. Le silence suffit
donc à conserver le secret, cependant le détenteur du secret se place dans des stratégies
310
d’abstention telles que ne pas dire , ne pas trahir , ne pas laisser filtrer d’indices
, etc. Le secret place l’individu qui le détient dans une communication contrainte. Il est ce
qui est séparé de l’espace de communication et ce qui sépare les individus dans ce même
espace de communication.
Pour que nous puissions parler de secret, il faut que l’individu choisisse de
garder éloignées de l’espace public certaines informations dont il considère que leurs
connaissances par d’autres pourraient menacer sa dignité. Il use ainsi de stratégies de
dissimulation pour que ce qui est secret le reste. Boltanski et Thévenot présentent le monde
de l’opinion avec une formule d’investissement qu’est le renoncement au secret, en tant que
les informations d’ordre privé et jugées comme devant le rester par les grands de ce monde
sont exposées sur la scène publique. « Pour être connu, il faut accepter de tout révéler
311
sans rien cacher à son public » . Ainsi, pour atteindre l’état de grandeur dans le monde
de l’opinion, le sujet accepte de renoncer au secret. Une telle affirmation nous semble
contradictoire car on ne peut renoncer au secret ; le terme même de « secret » n’a plus de
valeur dans le cadre d’une information qu’on accepte de dévoiler. Ce qui varie profondément
dans la question du secret entre le grand du monde de l’opinion et l’anonyme, c’est que
la pression par rapport au secret est différente et que les stratégies de dissimulation et
les risques appréhendés n’auront pas la même importance. La menace de révélation par
autrui y est plus forte, cependant le secret ne reste pas impossible et le grand du monde
du renom n’y renonce pas pour autant. Appréhender, en tant que chercheur, la possibilité
d’un personnage public à avoir des secrets est impossible. Seul ce personnage, détenteur
de secrets, a la capacité de le dire mais cela reviendrait à dévoiler une partie de son secret
et donc à trahir une stratégie d’abstention inhérente au secret. Ainsi, nous comprenons
la formule d’investissement du monde de l’opinion comme une nécessaire transparence,
une transparence nullement incompatible avec la capacité des individus transparents de
conserver certains secrets.
Cette acception du secret comme invisible pose la question du contenu du secret.
L’espace privé est ce que l’individu décide de ne pas exposer sur la place publique, comme
ce que l’individu choisit de ne pas partager avec les autres individus.
« En l’absence de toute définition positive de la vie privée, comment ne pas tenter
de la définir par la négative ? La vie privée, c’est tout ce qui n’est la vie publique
312
des individus. »
309
HUYGHE, F-B, « Secret et conflit : De la ruse à l’infodominance », WUILLEME, T. (dir.) Autour des secrets, Paris : L’Harmattan,
2004, p. 23-33.
310
Ibid. p. 29.
311
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991. op. cit. p. 226
312
BADINTER, R., « Le droit au respect de la vie privée », JCP (jurisclasseur périodique), 1968, p. 2136.

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Médias, politique et vie privée

Pouvons-nous penser que ce qui n’est pas public relève du secret et donc que le secret
et le privé se confondent et ce, plus particulièrement, à l’aune de la publicisation de la vie
privée où celle-ci tend à relever uniquement de l’intimité ? Un secret peut contenir un aspect
de la vie privée. Cependant, la notion de secret protège bien d’autres éléments que ceux
d’une vie privée. Parallèlement, le contenu de la vie privée diffère en fonction de ce que
l’individu s’est plus ou moins exposé à montrer. La vie privée est ce qui n’est pas exposé
publiquement. Pourtant, elle n’est pas pour autant dissimulée à partir de stratégies et son
dévoilement ne sera pas obligatoirement vécu comme une menace. Si la différence entre
vie privée et secret reste très difficilement appréhendable, elle réside principalement dans
la différenciation entre abstention et dissimulation, entre non-dit et caché. Cette question
s’avère particulièrement importante dans notre considération de la presse people qui se
définit dans une activité de la révélation des secrets.

III. 1. 3. Visibilité, notoriété et médias.


La campagne présidentielle est un moment-clef dans la vie politique : elle consiste en une
séquence privilégiée de construction de la réalité politique qui s’organise en termes de
communication. Parallèlement, avec le développement des médias, un nouveau spectre
de visibilité s’est constitué autour des hommes politiques et de leur communication. Les
médias de masse rendent visibles des sphères d’actions auparavant dissimulées et créent
un univers d’images et de flux d’informations difficiles à contrôler. Cette nouvelle visibilité
amène les leaders politiques à être exposés de façon plus large. Cette visibilité médiatisée
leur a permis de se présenter non plus seulement comme des dirigeants politiques mais
aussi comme des humains et, ainsi, de révéler certains aspects de leur être ou de leur vie
personnelle. Ils ont ainsi acquis « la capacité de se présenter eux-mêmes en tant qu’un
313
des nôtres » .
Notre propos porte sur une nouvelle forme de visibilité des hommes politiques : leur
médiatisation dans la presse people. Notre inscription disciplinaire, le choix du sujet, de
l’objet et du corpus situent notre propos dans une analyse de la communication et du
monde de l’opinion. Pourtant, au sein de cet objet médiatique et dans l’investigation de
ce phénomène médiatique, trois mondes figurent comme des univers signifiants au cœur
des récits. Mais l’un d’eux contient, parallèlement, le support et l’acte d’énonciation de ces
récits : c’est le monde de l’opinion. Il y a une mise en abîme de ce monde dans notre
étude. En effet, le monde de l’opinion peut revêtir la forme d’un actant ou d’une action de
narration, d’un espace énoncif ou énonciatif, etc. Le monde de l’opinion peut donc être
un espace de signification au sein même d’un récit qui, par exemple, met en scène des
fans, des stars, des journalistes, une scène, des photographes, des flashs. Parallèlement, le
phénomène de peopolisation est un objet de discours dont le mode d’existence est discursif,
ce phénomène est purement médiatique : en ce sens, l’énonciateur en tant qu’acteur,
performe la peopolisation, elle n’existe que dans et par le discours médiatisé : ici, c’est
l’incarnation du monde de l’opinion dans l’espace de la traduction. Mais, le monde de
l’opinion est aussi repérable dans l’espace de la narrativité en tant qu’il est le fondement
de la relation entre le destinateur et la destinataire du récit et organise ainsi les récits
314
dans une logique de monstration, de révélation . Enfin, le monde de l’opinion est ce qui
définit notre étude, par le choix de l’objet, le choix du corpus et donc de ses supports,
nos questionnements et notre prisme de lecture : l’espace de la recherche est défini, entre
313
THOMPSON, 2005, op. cit. p. 72.
314
Nous reviendrons sur les logiques du récit people dans quelques pages.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

autres, à partir de ce monde. Ainsi, le monde de l’opinion est transversal aux différents
niveaux de notre étude.
Cette mise en abîme du monde de l’opinion suppose de questionner le rapport au réel
et à la notoriété des êtres qui peuplent notre recherche. En effet, le monde de l’opinion
est omniprésent dans cette étude : les êtres de notre étude sont des sujets de ce monde.
Or, dans le monde de l’opinion, nous avons affaire à trois types de sujets : les grands
représentés par les personnes renommées, les petits que sont les fans ou les supporters
315
et enfin, les « magistrats chargé de faire valoir la grandeur de renommée » . Parce
que notre thèse s’intéresse aux récits dans une perspective immanente, les actants de
narrations sont forcément les grands du monde de l’opinion, ils sont mis en scène parce
316
que notoires et sont notoires parce que mis en scène . Les fans et les magistrats chargés
de faire valoir la grandeur de la renommée peuvent aussi être actants de narration, mais,
nous le verrons, ils sont toujours mobilisés en relation avec le grand du monde de l’opinion
qu’ils mettent en valeur et à qui ils octroient une grandeur par leur présence, soulignant alors
317
« le caractère non essentialiste et purement relationnel de la grandeur de renom » .
Mais, les fans et les magistrats chargés de faire valoir la grandeur de renom incarnent, par
ailleurs, et ce majoritairement, les actants de communication, destinateur et destinataire
du récit. Le caractère relationnel de la grandeur de renom institue, en outre, la légitimité
du journaliste à être le porte-parole des grands et des petits du monde de l’opinion. Le
journaliste est dans le monde de l’opinion, ce qui fonde sa légitimité. Par là, il est chargé
de déplacer des objets et des sujets du monde domestique et civique dans le monde de
l’opinion et les représente ; il leur octroie une consistance et une dignité à figurer dans ce
monde. Il est une entité particulière du monde de l’opinion car non pris dans les rapports de
grandeur en tant qu’il les construit. Il est celui qui supporte la parole, qui condense la parole
des grands et des petits du monde de l’opinion qu’il représente en un seul corps ; mais il est
aussi celui qui porte la parole en tant qu’il la déplace, la mène dans le monde de l’opinion,
où elle ne pourrait aller sans son intermédiaire : le monde de l’opinion figure comme le lieu
de convergence des trois mondes pris dans notre étude. Il est le lieu de convergence des
trois mondes, et non des deux autres mondes. Ici, se tient la mise en abîme. Le monde
de l’opinion est soumis à différentes incarnations à différents niveaux de la recherche et
du récit. Au niveau de surface, il dispose du même statut que les deux autres mondes, il
est une alternative parmi les autres sur l’axe paradigmatique, un espace de signification
comme les autres. Le journaliste détient sa légitimité de porte-parole par son être dans le
monde de l’opinion ; sa légitimité à représenter des êtres et des objets du monde civique et
domestique est contenue dans la mise en abîme du monde de l’opinion, dans la définition
du support et de l’être médiatique des discours.
Le monde de l’opinion intervient dans cette recherche comme l’univers a priori de
notre objet dont nous ne pouvons ignorer le caractère déterminant. Sa représentation et
sa mobilisation révèlent une référence à la notoriété et à la référentialisation externe des
êtres de papiers que nous investirons dans une troisième partie de ce chapitre, consacrée
à l’identité médiatique. Cette double mobilisation du monde de l’opinion intervient, entre
autres, dans le choix de notre corpus : un corpus double. Nous avons fait le choix de
considérer les récits médiatiques issus de la presse écrite française. Pour cela, nous
considérons plusieurs types de corpus. Un premier, principal, est constitué d’articles de la
presse people ; les suivants constitueront une possibilité de relativisation de notre premier
315
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p.224.
316
Nous apporterons une nuance à cette réflexion lors des prochaines pages sur la définition de la presse people.
317
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p.223.

91

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Médias, politique et vie privée

corpus en empêchant l’injonction people de guider la description des identités médiatiques.


Pourtant, avant d’en expliquer la sélection et la transformation en un corpus opérant pour
notre problématique et notre objet, un détour sur la définition de la presse people comme
espace de production de notre corpus principal semble incontournable.

III. 2. Le récit dans la presse people.


La presse people est une presse magazine à parution hebdomadaire, une « publication
périodique s’adressant au grand public, illustrée et imprimée sur un papier de qualité,
318 ème
vendue en kiosque ou par abonnement » . Ce genre n’est, au début du 19
siècle, que la vulgarisation de l’encyclopédie ; c’est en 1843, avec L’Illustration qu’il
intègre l’actualité. A la fin de ce même siècle, il participe à l’expansion de l’image et
à l’épanouissement d’un nouveau journalisme de reportage et d’enquête. Les guerres
mondiales marquent alors son âge d’or ; la presse magazine permet aux lecteurs de voir la
guerre. Plusieurs titres de notre corpus naissent à cette période. Pourtant, c’est seulement
à partir des années 50-60 qu’émerge la presse magazine telle que nous la connaissons
aujourd’hui avec le déploiement des informations dans des rubriques, la segmentation des
319
publics et l’arrivée de la publicité . La presse magazine people suit cette histoire mais aussi
celle de la « culture tabloïd », née dans la seconde moitié des années 80 aux Etats-Unis,
et permettant l’émergence de nouvelles formes d’accès à l’information pour les couches
320
socialement et économiquement défavorisées , et de celle, en France dans les années
90, du récit people, coïncidant avec l’émergence des téléréalités, et donc d’une culture de
l’intimité et du voyeurisme. Pour définir la presse people, nous nous réfèrerons à la littérature
scientifique et nous élargirons la définition au regard de certaines observations opérées lors
321
de cette étude . Cette définition de la presse people se décline en trois catégories qui
permettent de la reconnaître et de la distinguer des autres types de presse. Ces catégories
constituent, par ailleurs, des variables pour distinguer différents types de presse people
dans notre corpus et réfléchir au cas particulier que constitue le magazine Public . Ainsi,
le temps de ce propos sur la définition de la presse people, nous quittons notre intérêt pour
le phénomène de peopolisation et pour les hommes politiques.

III. 2. 1. Révélation et secrets.


Selon Dakhlia, « le propre de la presse people est d’être une presse du secret , dans le
sens où elle est censée divulguer tous les aspects de la vie privée des gens célèbres

318
CHARON, J-M., « La presse magazine. Un média à part entière ? », Réseaux, 105, 2001, p.56.
319
FEYEL, G., « Naissance, constitution progressive et épanouissement d’un genre de presse aux limites floues : le magazine »,
Réseaux, 105, 2001, p.22-47.
320
GLYNN, K., Tabloid Culture: Trash Taste, Popular Power and the Transformation of American Television, Duke University Press,
2000.
321
Nous nous servirons plus particulièrement, ici, de l’analyse quantitative de 155 Unes parues entre le 14 mai 2007 et le 30 avril
2010 pour chacun des neufs titres figurant dans notre corpus, soit un total de 1395 Unes. Nous reviendrons à la fin de ce chapitre
sur la constitution de ce corpus.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

322
y compris les plus cachés » . Les notions de divulgation et de révélation sous-tendent
donc non seulement un jeu entre le caché et le montré mais plus loin, entre le vrai et le faux.
En effet, à partir d’une rhétorique du secret et de la révélation, la presse people légitime son
propos par la compétence de devoir-montrer . Cette dimension déictive s’organise autour
du carré véridictoire proposé par Greimas. Celui-ci met en exergue non pas la problématique
de la vérité qui obligerait le recours à un référent externe mais la question de la véridiction,
323
c'est-à-dire la prétention à la vérité inscrite à l’intérieur même du discours . Ce carré se
compose de quatre modalités : le vrai (être + paraître), l’illusoire ou le mensonge (non-
324
être + paraître), le faux (non-être + non-paraître) et le secret (être + non-paraître) . Le
discours de la presse people s’appuie sur un mouvement qui part du secret vers le vrai ;
il fait apparaître l’être et nie le non-être de ses informations. Ainsi, le discours de cette
presse se trouve crédibilisé et légitimé dans l’exercice même de son énonciation. Pourtant,
la révélation de secret comme dynamique constitutive de ce type de presse nous invite à
saisir la façon dont elle construit une connivence et un contrat de lecture entre l’énonciateur
et l’énonciataire, à partir de ce que nous nommons « illusion de visualisation ». En effet,
la presse people investit une temporalité plus longue que d’autres médias du fait de sa
parution hebdomadaire. Le lecteur peut déjà connaître l’information lorsque les différents
titres de presse people la saisissent. Cependant, les énonciateurs des récits créent l’illusion
de visualisation, c'est-à-dire l’illusion de rendre visible à l’esprit du lecteur quelque chose
qui était alors invisible. Cette technique investit la rhétorique du secret et de la révélation et
transforme une information connue en nouveauté. Mais la rhétorique du secret peut être,
325
par ailleurs, conjointe à une rhétorique du scoop avec le terme « exclusif » et ses
dérivés. La fonction révélatrice du discours de la presse people amène l’énonciateur des
récits médiatiques à feindre de découvrir la réalité en même temps que le destinataire afin
de créer une connivence avec son lecteur.
L’illusion de visualisation et la promesse de révélation d’un secret par l’énonciateur sont
renforcées par les publications judiciaires en Une , autre outil de légitimation de leur propos.
« La presse people (…) affiche sur ses couvertures, contrainte mais pas si forcée
que cela, les jugements la condamnant et qui lui servent d’étendard. (…) Les
326
rapports avec l’institution judiciaire participent de son économie. »
Ces publications judiciaires prouvent au lecteur que le journal a été condamné pour
327
révélation et non pour diffamation .
« L’action en justice porte moins sur l’idée d’une réalité tronquée, manipulée que
sur le fait que la photo n’était pas autorisée : s’il est question de droit à l’image et
322
DAKHLIA, J., « Formes et secrets de la presse people : les faux reflets de l’authentique », WUILLEME, T. (dir.) Autour des secrets,
Paris : L’Harmattan, 2004, p. 155.
323
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 417.
324
Ibid. p. 419.
325
Comme ce fut le cas en Une de France Dimanche 3206, Ici Paris 3266 et Closer 139, lors de la médiatisation du mariage
de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni . Closer insista doublement en se qualifiant de « Numéro inratable », VSD 1589 de la même
façon désigna son édition comme « Un numéro exceptionnel ». Nous reprendrons cette problématique de la mise en visibilité dans
la presse people lors de l’analyse du mariage de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni, Chap. VII.
326
PIERRAT, E., « Les médias et le droit à l’image », Médiamorphoses, 8, 2003, p.94.
327
Les Unes judiciaires mettent toujours en scène des condamnations pour atteinte à la vie privée et au droit à l’image et non pour
calomnies, ce qui tend à renforcer l’aspect véridictoire des informations pouvant être trouvées dans cette presse.

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de respect de la vie privée, c’est que la photo vole bel et bien des espaces-temps
328
irréfutables. »
Nous retrouvons la modalité positive de l’être dans le carré véridictoire, ce qui tend à
souligner la dynamique des informations révélées dans leur rapport à la vérité. Ces Unes
judiciaires nous amènent à aborder un élément essentiel dans la définition de la presse
people : son rapport avec les questions juridiques de droit à l’image et de protection de la
vie privée.
ème
Le droit à l’image est né au milieu du XIX siècle.
« Avant la Révolution française, l’idée de personne et de sphère privée était
difficilement compréhensible, seule la collectivité humaine dans son ensemble
revêtait un sens. Les valeurs individualistes de la Révolution bourgeoise ont
329
constitué le terreau qui a permis de révéler une autre facette de la personne. »
330
L’affaire Rachel permet cette émergence . Un journaliste détenait une photographie de
331
la tragédienne Rachel, étendue sur son lit de mort et souhaitait alors la publier . La
famille de la tragédienne tenta d’empêcher ce qu’elle considérait comme une atteinte au
droit de l’image et sa sœur saisit le Tribunal Civil de la Seine. Le jugement rendu le 16
juin 1858 définit un nouveau droit de la personne, celui de protéger son image et donc la
possibilité de s’opposer à la publication et à la reproduction de son image. Jusqu’en 1970,
332
la législation imposa cependant de prouver la faute et le préjudice causé . La loi du 17
juillet 1970, tendant à renforcer la garantie des droits individuels des citoyens, introduit
dans le Code Civil, article 9, l’idée suivante : « Chacun a droit au respect de sa vie
privée. Les juges peuvent sans préjudice de la réparation du dommage subi prescrire
toutes mesures telles que séquestres, saisies et autres, propre à empêcher ou à
faire cesser une atteinte à la vie privée ; ces mesures peuvent, s’il y a urgence, être
333
ordonnées en référé. » . Cette nouvelle loi fut votée peu de temps après l’accès au
pouvoir de George Pompidou, récente victime de la presse à sensation. Celui-ci avait été
affecté par des rumeurs dans l’affaire Marcovic, nom de l’ancien garde du corps d’Alain
Delon, découvert mort dans une décharge publique, en octobre 1968. La rumeur avait alors
relayé que celui-ci vendait des photographies compromettantes de personnalités prenant
part à des soirées libertines. Le nom de Claude Pompidou avait été prononcé dans la presse
334
et des photographies truquées circulèrent dans l’espace public . Depuis 1970, la seule
constatation de l’atteinte à l’image et à la vie privée d’une personne qui n’a pas donné son
autorisation, ouvre droit à réparation mais aussi à des sanctions pénales mentionnées par
335
l’article 226-1 du code pénal .
328
MARION, P., « Petite phénoménologie de la photo people », Communication, 27, 1, 2009, p. 164.
329
MOULLA, M., « Vie privée et droit à l’image des personnes », [en ligne : http://www.avocats-publishing .com/Vie-
privee-et-droit-a-l-image-des,142]
330
BERTRAND, A., Droit à la vie privée et droit à l’image. Paris : Ed. Litec, 1999.
331
Situation quasi analogue réitérée un siècle et demi plus tard par la publication de la photo de François Mitterrand sur son lit de mort.
332
DU CREST, A., « Mon image est à moi et a un prix !», L’Histoire, 294, Janvier 2005, p.22.
333
SENAT, Note de synthèse : la protection de la vie privée face aux médias, [en ligne : http://www.senat.fr/lc/lc33/lc330.html#toc2]
334
DELPORTE, C., « Quand la peopolisation des hommes politiques a-t-elle commencé ? », Temps et Médias, 10, 2008, p. 42.
335
Cette législation française amène les titres de presse people à concevoir les coûts de condamnation en fonction des bénéfices
supposés d’un numéro. Ce calcul privilégie, en parallèle, une mise en visibilité plus importante de peoples et stars américaines, peu

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

Ainsi, en France, la protection de la vie privée est garantie par un texte législatif ; il fixe
un droit de la personne à protéger sa vie privée. Cependant, il n'y aucune définition légale de
ce qu’est la vie privée. C'est la jurisprudence qui est chargée de dire ce qui est protégé. En
1858, il y eut une séparation idéelle et juridique de la personne par rapport à la masse : on lui
reconnut une dimension intime qu’elle pouvait protéger. L’isolement de cette dimension ne
pouvait être réalisé que dans un second temps ; « il fallait que le concept de droit à la vie
privée soit bien délimité et corresponde à une réalité sociologique, à une demande
336
des individus » . La jurisprudence est venue augmenter cette considération : elle inclut
ainsi le domicile, l'image, la voix, le fait d'être enceinte, l'état de santé, la vie sentimentale,
la correspondance (y compris sur le lieu de travail). Un évènement public peut lui-même
relever d’un évènement privé comme l’a affirmé le Tribunal de Grand Instance de Nanterre
suite à la plainte de Mylène Farmer pour des photographies la représentant à l’enterrement
337
de son frère . Par ailleurs, le fait que la personne ait elle-même révélé des faits n'autorise
pas la redivulgation de certains de ces faits (droit à l'oubli). La redivulgation est soumise à
autorisation spéciale, sauf lorsque la publication des faits ne vise pas à nuire et obéit à un
intérêt légitime. De là apparaît la tension inhérente entre droit à l’image et à la vie privée et
liberté de l’information. Ces deux aspects sont interdépendants : chaque loi ou jurisprudence
naît d’une affaire mettant en scène une personne célèbre et une publication dans la presse.
« De façon générale, le droit à l’image se trouve concurrencé par la liberté de
l’information, en particulier quand il s’agit d’illustrer des articles de presse qui
concernent des faits d’actualité. Aujourd’hui, il revient à la Cour de cassation de
338
concilier ce droit avec le droit à l’image. »
« Le propre de la presse people est d’être une presse du secret, dans le sens où elle
est censée divulguer tous les aspects de la vie privée des gens célèbres y compris
339
les plus cachés » , disions-nous au début de ce propos. Pourtant, la notion de secret est
complexe à définir. Cette activité de la presse people comme constitutive de l’énonciation
du récit dévoile deux types de réponse : une divulgation du secret et une mise au secret de
faits qui ne le sont pas permettant alors la révélation. Tout le fonctionnement de la presse
people s’organise autour des logiques de révélation et secret ; un fonctionnement que cette
340
presse expose pour légitimer son propos et son activité . Que ce soit dans l’exploitation
d’une rhétorique autour du caché et du montré, dans l’explicitation de sa mise en discours
qui part du secret vers la révélation ou des enjeux juridiques de ce journalisme, le processus
de révélation des secrets des gens célèbres tend à voiler le processus de manipulation de
la réalité, ce qui tend à renforcer la crédibilité de cette presse : la machinerie fait oublier
le machiniste .

III. 2. 2. De l’ordinaire à l’extraordinaire

enclins à porter plainte contre un titre français, et conduit à l’émergence de personnages peu médiatisés dans d’autres presses comme
les « starlettes » ou acteurs et actrices de séries télévisés peu ou pas encore diffusées en France.
336
MOULLA, op. cit. [en ligne]
337
TGI Nanterre - 14 mars 2000 – Légipresse, 2000, 141-1.
338
DU CREST, 2005, op. cit. p.23.
339
DAKHLIA, 2004, op. cit. p. 155.
340
Nous reviendrons, plus tard, sur la prétention à la vérité comme élément révélateur des logiques du récit people.

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La deuxième variable d’identification du récit people repose sur un jeu entre ordinaire et
extraordinaire. La presse people met en scène des personnages plus que des actions. Elle
« personnifie tout, [elle] doit toujours passer par le prisme d’une personnalité, d’un
341
personnage, d’un individu » . Un jeu entre les caractères – ordinaire et extraordinaire –,
comme des qualités désignant les êtres de papier et les actants de communication, institue
la légitimité et la consistance de ces êtres mis en scène dans les récits et définit la place
de l’expert, les contrats d’identification qui sont proposés aux destinataires et les propriétés
des grandeurs nécessaires pour la médiatisation des êtres et actions de papier.
Le concept « ordinaire » renvoie, selon Le petit Robert , à une « qualité qui ne
dépasse pas le niveau moyen le plus courant, qui n'a aucun caractère spécial », qui
s’oppose donc à « extraordinaire » comme étant ce « qui étonne, suscite la surprise ou
342
l'admiration par sa rareté, sa singularité » . La tension entre ces deux termes distingue
les qualités des êtres de papier et des destinataires des récits : elle est un jeu entre le petit
et le grand du monde de l’opinion.
343
« Etre petit dans la logique de l’opinion, c’est être banal. »
Il y a les êtres de papier, ceux dont on parle dans la presse people, des êtres visibles,
connus et reconnus et il y a les destinataires des récits, les lecteurs, inconnus et invisibles.
La presse people présente des êtres jugés assez extraordinaires pour mériter d’être mis en
scène dans les récits médiatiques mais aussi devenant extraordinaires parce qu’ils sont,
justement, visibles, connus et reconnus du fait de leur médiatisation. Mais le caractère
heuristique des notions « ordinaire » et « extraordinaire » ne se contente pas de distinguer
le personnage people du lecteur à partir de la médiatisation du premier et de l’invisibilité
du second. Cette dichotomie met en perspective l’identité même des êtres de papier de la
344
presse people ; ils sont des êtres mixtes, « des entités à double-face » :
« Les nouveaux olympiens sont à la fois aimantés sur l’imaginaire et sur le
réel, à la fois idéaux inimitables et modèles imitables ; leur double nature est
analogue à la double nature théologique du héros-dieu de la religion chrétienne :
olympiennes et olympiens sont surhumains dans le rôle qu’ils incarnent,
humains dans l’existence privée qu’ils vivent. La presse de masse, en même
temps qu’elle investit les olympiens d’un rôle mythologique plonge dans leur vie
345
privée pour en extraire la substance humaine qui permet leur identification. »
Les personnages de la presse people sont donc, à la fois, ordinaires et extraordinaires.
Cette double identité est mise en scène dans la presse people, au travers de différentes
stratégies de présentation et de re-présentation. Leur caractère extraordinaire les projette
346
dans un « au- delà ou en-dehors des contingences communes » ; ces personnages
347
sont caractérisés par un statut social qui les rend inaccessibles .

341
DUFRESNE, D., « Entretien : Pourquoi vouloir être reconnu ? », Mediamorphoses, 8, 2003, p. 32
342
Le Petit Robert 2010.
343
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 230.
344
DUBIED, A., « L’information-people. Entre rhétorique du cas particulier et récits de l’intimité », Communication, 27, 1, 2009, p. 55.
345
MORIN, E., L’esprit du temps. Essai sur la culture de masse, Paris : Ed. Grasset, 1962, p. 123.
346
DUBIED, 2009, op. cit. p. 55
347
DAKHLIA, 2008 (b), op.cit. p. 33.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

« Les célébrités sont racontées comme étant des créatures hors du commun
348
évoluant sur des tapis rouges. »
La mise en lumière de ce caractère extraordinaire crée une rupture franche entre ceux qui
apparaissent dans cette presse et ceux qui la lisent, ce qui « souligne la disparité des
conditions de vie entre les célébrités et le commun des mortels : « Pendant que vous
ramez, les stars, elles, sont à la plage » rappelle, par exemple, Public aux usagers
349
du métro parisien, durant l’été 2006 » . Sous cet aspect s’établit un mouvement de
projection du lecteur comme une mise en parenthèse de sa propre vie dans une logique
d’évasion et de divertissement. C’est le processus par lequel « l’individu rejette sur le
personnage ou sur l’objet des traits et des pulsions qu’il porte en lui, selon un
350
principe analogue à la catharsis aristotélicienne » . Pour reprendre l’expression
d’Eric Macé, il y a « un syncrétisme original sous la forme de mythes proposant une
résolution des tensions offertes par les contradictions de la vie sociale et de ses
351
représentations » . La presse people articule ainsi imaginaire et réel, en activant ce que
Marc Lits désigne comme la libido dominandi : ce qui « permet de vivre par procuration
352
l’existence qu’on rêve de connaître » .
Cependant, les personnages people sont aussi présentés comme ordinaires : on les
rattache à leur humanité comme à leur banalité : ils sont « des parents ordinaires, des
353
amoureux déçus et des individus faisant leur course au supermarché » . La rubrique
« Ils sont comme nous » de Public met, ainsi, en scène des personnes célèbres au
supermarché, s’occupant de leurs enfants ou en train de manger. Mais plus loin, cette ré-
ordinarisation peut se révéler agressive si elle devient une monstration des défauts, des
travers et des malheurs des stars. La rubrique « VDM people » de Public illustre
354 355
particulièrement cela . Conçue en partenariat avec le site Internet viedemerde.fr , la
rubrique narre chaque semaine, des histoires personnelles, difficilement vérifiables. Dans
le numéro 343, nous pouvions lire la VDM de Jessica Simpson : « Aujourd’hui, lors d’un
rendez-vous d’affaire, confinée dans une pièce avec cinq ou six personnes, je n’ai
pas réussi à me retenir et j’ai pété très bruyamment alors qu’il n’y avait pas un bruit.
Au lieu de m’aider, ma mère, présente à la réunion, me l’a fait remarquer devant tout le

348
DUBIED, 2009, op. cit. p. 55.
349
DAKHLIA, J. « Du populaire au populisme ? Idéologie et négociation des valeurs dans la presse people française »,
Communication, 27, 1, 2009, p. 72
350
DAKHLIA, J. « L'image en échos : formes et contenus du récit people », Réseaux, 132, 2005, p. 80.
351
MACÉ, É., « Sociologie de la culture de masse : avatars du social et vertigo de la méthode », Cahiers internationaux de sociologie,
CXII, 2002, p.45-72.
352
LITS, M., « La construction du personnage dans la presse people », Communication, 27, 1, 2009, p. 132.
353
DUBIED, 2009, op. cit. p. 55
354
Public présente cette rubrique sur son site Internet : « Et si les people racontaient eux aussi leur VDM (Vie de Merde) ça
donnerait quoi ? Petites et grosses gaffes, journées noires : les people ont eux aussi leur mot à dire! Alors, envie de rire du malheur
des autres ? Dans ce dossier, retrouvez toutes les VDM people ! »
355
Présentation du site « Le site contient des petites anecdotes du quotidien qui pourraient nous arriver à tous. Ces histoires,
proposées par les visiteurs du site, ont la particularité de commencer par "Aujourd'hui" et de se terminer par "VDM", les initiales de
VieDeMerde. VDM est un grand défouloir qui se veut drôle et amusant à lire, tous les jours. Vous ne vous sentirez plus jamais seul(e)
dans vos petits malheurs. » Slogan du site : « Ma vie c’est de la merde et je vous emmerde ! »

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Médias, politique et vie privée

356
monde… Je suis Jessica Simpson. VDM » . Ici, plus qu’un processus rendant ordinaires
les personnages peoples, il y a un rabaissement de ceux-ci, qui permet non seulement
aux lecteurs de s’identifier mais aussi de se consoler. Cette mise en scène des êtres de
papier de la presse people active la libido sciendi , comme tendance voyeuriste à laquelle
le lecteur cède en pénétrant, « quasiment par effraction, dans la chambre à coucher
357
de ses vedettes préférées, pour les surprendre dans leur intimité » et, plus loin, la
358
libido sentiendi reposant essentiellement sur un jeu entre eros et thanathos . Cette
mixité dans la présentation des personnages people dévoile un double mouvement comme
contrat de lecture : celui de la projection et de l’identification.
Pourtant, le jeu sur l’ordinaire et l’extraordinaire permet de repérer un mouvement
inverse, celui de l’extraordinarisation de l’ordinaire. En effet, certains titres de presse people
rendent visibles des anonymes. Closer consacre quatre à six pages, chaque semaine,
à la médiatisation de récits de personnes « ordinaires », dans la rubrique « C’est leurs
histoires… », France Dimanche fait de même avec la rubrique « Français vous êtes
formidables ! » . L’extraordinarisation de l’ordinaire peut aller plus loin. Les personnes
anonymes et ordinaires peuvent devenir juges et experts des histoires des personnages
people. La rubrique « C’est aussi leur histoire » de Closer invite une personne ordinaire
à endosser ce rôle et commenter la vie privée d’une célébrité. Dans son numéro 152,
lorsque Closer évoque la relation longue-distance de Garou et Lorie, Ophélie, 30 ans,
témoigne, dans un encart sur la même page : « Nous aussi quand nous habitions loin
de l’autre, nos retrouvailles étaient torrides ». Dans le numéro 153, un article met
en scène le mariage de Jeanne-Marie Martin, fille de Cecilia Albeniz ex-Sarkozy ; Boi-
Thi, 30 ans, commente : « Choisir son beau-père comme témoin est un geste lourd
de sens. Jeanne-Marie doit bien s’entendre avec Richard Attias (…) Comme pour
Jeanne-Marie, ma famille recomposée a été de la fête. ». Cette extraordinarisation de
l’ordinaire renforce, par ailleurs, l’ordinarisation de l’extraordinaire en fonction du caractère
relationnel de la grandeur de renom. Les personnes célèbres, dans leurs vies privées, sont
des personnes ordinaires : une personne ordinaire – anonyme cette fois – peut donc les
comprendre et les analyser.
L’axe ordinaire-extraordinaire entraine, enfin, une dernière réflexion sur le
fonctionnement et la définition de la presse people. Une figure nouvelle de la notoriété
se construit sur cet axe. La médiatisation et la visibilité rendent une personne ordinaire
extraordinaire et, parce que cette personne est extraordinaire, la presse people la médiatise
et la rend visible : « toute médiatisation people n’est autre que l’évaluation d’une
359
performance de célébrité » . Cette performance se saisit et se mesure précisément à
la capacité à se montrer ordinaire, par une mise en scène récurrente de l’extimité. Ainsi,
la presse people surinvestit la célébrité, c’est-à-dire qu’elle redouble l’intérêt « accordé
à des individus n’ayant aucun talent professionnel particulier, avant tout célèbres…
360
pour leur célébrité » . La réputation et la reconnaissance sont les critères de grandeur
dans le monde de l’opinion ; selon Boltanski et Thévenot, cette variable est exacerbée dans
la presse people. La raison suprême de cette notoriété consiste en la notoriété : c’est donc
une grandeur autopoïétique des êtres de papier de la presse people. Cette idéologie de
356
Public 343 du 05/02/2010.
357
LITS, 2009, op. cit. p. 131.
358
Ibid. p. 132.
359
DAKHLIA, 2009, op. cit. p. 74.
360
Ibid. p. 74.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

la célébrité implique deux conséquences en creux. La première est qu’une telle idéologie
octroie à cette presse un grand pouvoir de faire et défaire les réputations. La seconde repose
sur la construction d’une connivence entre le narrateur et le lecteur sur le savoir à propos
des êtres de papier. Les personnages people mis en scène ne sont que peu présentés :
le destinataire les connaît puisqu’ils sont médiatisés dans une presse où il faut être connu
pour être médiatisé. La logique autopoïétique s’étend donc au contrat de lecture, ancré dans
un accord tacite entre le lecteur et le narrateur : on vous parle de personnes connues,
vous les connaissez, point besoin de vous les présenter . Cette connivence crée une
complicité entre l’énonciateur et l’énonciataire ; le lecteur peu habitué des personnages
people peut, au contraire, se sentir très vite dépassé par ces visages et ces noms qu’il ne
connaît pas ou peu et qu’on ne présente pas.

III. 2. 3. Le récit people.


III.2.3.1. Les logiques du récit people
Au-delà de la révélation des secrets et du jeu entre ordinaire et extraordinaire, la presse
people se comprend et se définit dans son genre discursif particulier : le récit. Nous partons
de la recherche d’Annik Dubied sur l’information-people pour élargir la définition de ce type
de presse au fonctionnement de son discours et donc aux logiques du récit people.
361
« Comme son cousin le fait-divers » , le récit people est un récit hybride, partagé
entre information et divertissement. Il joue alors sur deux prétentions : celle de la vérité et
362
de l’hédonisme . La première modalité constitutive de cette hybridité rejoint ce que nous
363
avons dit plus tôt : elle est la focalisation sur un personnage . Si Greimas définit le récit
comme tout « discours narratif de caractère figuratif comportant des personnages qui
364
accomplissent des actions » , le récit people insiste sur l’individualisation de l’action. Il
se focalise sur ce qui caractérise le personnage dans son intériorité et dans son intimité. Il
se concentre sur les intérêts, les désirs et les attributs psychologiques du personnage dans
son action ou à la suite de son action. Et pourtant, Annik Dubied remarque que ces récits
365
sont rarement des récits sur soi mais des récits construits de l’extérieur dont l’enjeu réside
366
dans l’attribution des « bons » attributs psychologiques par rapport à l’action narrativisée.
Il y a ici une construction narratogénique du personnage : il est rendu photogénique pour
367
le récit , afin de maintenir l’identification et la projection du lecteur et de renforcer la
consistance dynamique de l’identité médiatique des personnages de la presse people.
« Le people est (…) une excellente « pâte à récit », parce qu’il se concentre par
nature sur des intérêts humains incarnés dans d’extraordinaires personnages
368
ordinaires. La dynamique de ces histoires est quasi-assurée. »
361
DUBIED, 2009, op. cit. p. 62.
362
MORIN, 1962, op. cit. p. 147.
363
DUBIED, A. « Quand le fait divers rencontre la politique-people », Temps et Médias, 10, printemps 2008 (a), p. 149-150.
364
GREIMAS & COURTES, 1993. op. cit. p. 307.
365
DUBIED, 2009, op. cit. p. 59.
366
DUBIED, 2008 (a), op. cit. p. 149.
367
Ibid.p. 150.
368
DUBIED, 2009, op. cit. p. 61.

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Cette attribution de l’extérieur de considérations intérieures relève précisément d’une


particularité de ce type de presse et renforce son intrusion dans le champ du divertissement,
en s’éloignant ainsi de la prétention à la vérité.
« Les personnages se voient souvent attribuer des traits psychologiques, voire
des pensées ; et même si le récit journalistique ou les sources s’appuient sur des
actes ou des témoignages pour ce faire, les figures ainsi dessinées fonctionnent
369
sur un mode imaginaire fictionnel. »
Cette narration d’éléments difficilement accessibles au narrateur invite alors à repenser
la problématique de la révélation et du secret. Cette divulgation de l’intériorité des
personnages consiste moins en une révélation, l’être de ce qui est révélé étant fictionnel et
s’approchant plus dangereusement du non-être que d’une fictionnalisation d’un imaginaire.
Pourtant, l’effet de fiction joue le rôle de révélateur, il décrit ce qui est caché et semble
renforcer, paradoxalement, l’axe véridictoire du récit. Ici réside la deuxième modalité de
370
l’hybridité du récit people : la « propension à la transgression » . La transgression
est double : elle est à la fois la monstration d’une transgression du personnage, comme
« une rupture dans le cours normal des choses », mais aussi la monstration même
dans sa nature, en tant que ce sont « des fragments d’intimité arrachés (…) ou des
371
fragments dont on mime le vol » . La première investit l’action narrativisée et donc
l’objet de l’énonciation ; la seconde consiste en l’activité d’énonciation. Pourtant, pour cette
seconde monstration, nous choisissons de garder le terme de « révélation » plutôt que
de « transgression » pour nuancer l’aspect négatif de ce dernier terme. Enfin, la dernière
modalité dévoilant les logiques du récit people investit la configuration temporelle de ce
récit. Si le récit cherche à mettre en scène un évènement réel, le temps du récit diffère
du temps référentiel par sa feuilletonnisation et sa configuration en termes de construction
du suspens, révélant sa progression « sous la conduite d’une attente qui est aussi
372
une attente du rebondissement » . « Ce thème projectif correspond idéalement à
l’hédonisme du présent » et « dissout (…) passé et futur dans le présent d’intensité
373
heureuse » . Cette précision demande de revenir sur notre distinction entre Greimas
374
et Ricœur . Pour Ricœur, le temps est l’élément catalyseur de toute réflexion sur le
récit. Celui-ci s’appréhende à partir de la pré-compréhension du monde qu’il s’apprête à
configurer dans le temps du récit. A ces deux temps (ou mimésis, dans le vocabulaire
ricoeurien) vient s’ajouter un troisième, celui qui « marque l’intersection du monde du
375
texte et du monde de l’auditeur ou du lecteur » . Cette remarque relève de « la
mise en intrigue » opérée dans le récit, une mise en intrigue éloignée des perspectives
greimassiennes que nous soutenons dans cette recherche, car la préoccupation de la
sémiotique du discontinu est plutôt de considérer « la mise en discours », c’est-à-dire de
dégager la structure du récit, les relations internes de la signification. Ainsi, la modalité de
configuration temporelle pour caractériser le récit people demande de penser ce dernier
dans sa référentialisation externe, soit au travers de la référence au monde qu’il décrit, une
369
DUBIED, 2008 (a), op. cit. p. 149.
370
DUBIED, 2008 (a), op. cit, p. 147-149.
371
Ibid.p. 148.
372
Ibid.p. 151.
373
MORIN, 1962, op. cit. p. 147.
374
Cf. Chap. I-3-2 et I-3-3.
375
RICŒUR, 1983, op. cit. p. 109.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

376
injonction qui ne convient pas à notre problématique et notre approche théorique . Pour
cette raison, sans pour autant ignorer cette dernière modalité des logiques du récit people,
nous faisons le choix de ne pas la considérer dans le cadre de notre analyse.

III.2.3.2. La place de la photographie dans le récit.


Le récit people se construit donc dans la convergence d’informations et de divertissement.
Sa prétention véridictoire est mise à mal par sa fictionnalisation et les effets de fiction
que celle-ci sous-tend. Cette hybridité rejoint directement le fonctionnement du fait-divers.
Cependant, la place de la photographie dans le récit investit une nouvelle particularité de ce
type de presse et de récit mais cristallise, par ailleurs, le jeu sur l’ordinaire et l’extra-ordinaire
comme son rapport à la révélation et au secret. La photographie people revêt différents
377
rôles. Le premier est d’attester et fonctionne comme un « certificat de présence » :
elle a valeur de preuve de la réalité et authentifie le récit, ce qui est raconté : « « cela
378
a été » est un « c’est ça » » . La testimonialité entraine ainsi immédiatement la
crédibilisation et l’authentification. Mais parallèlement, cette testimonialité s’accompagne
379
d’une documentarité : « elle fait document » . Cette documentarité permettra alors,
plus loin, la reconnaissance par intericonicité. En effet, si la photographie d’une personne
publique nous amène à affirmer : « Oui, c’est bien lui, je le reconnais » , nous ne pouvons
ignorer que cette reconnaissance se réalise moins dans un rapport au réel que dans un
rapport à une autre image médiatique de ce personnage qui nous a permis de l’identifier
380
et donc de le reconnaître dans cette nouvelle photographie . Ces rôles sont des enjeux
de l’image que nous retrouvons dans toute problématique sur la photographie médiatique.
Pourtant, elles sont exacerbées dans la presse people, l’image figurant comme un élément
primordial. L’image détient, en effet, une fonction épiphanique qui permet d’annoncer la
381
nouvelle avant le texte et, parallèlement, révèle son « surinvestissement ontologique
».
« Vivant par et pour la célébrité, les personnalités doivent, dans le processus de
construction de leur image – au sens lipmannien du terme – composer avec un
récit people centré sur l’image en tant que représentation iconique, à travers de
382
très nombreux clichés posés ou volés. »
Nous trouvons deux types de photographies dans la presse people : la photo « volée »
et la photo convenue. La première répond à l’injonction de révélation, dynamique de ce
type de presse : elle se caractérise par son contenu et une rhétorique iconique du flagrant
délit. Le contenu de la photo volée, c’est-à-dire ce qu’elle montre, utilise différents éléments
signifiant le vol, tels que des visages hagards et non-maquillés, des personnages en plein
action, ce qui suppose qu’ils n’ont pas conscience d’être pris en photo. Ici, l’effet « lunettes
383
de soleil » rentre, parallèlement, en jeu et tend à donner l’illusion que le people se cache .
376
Cette distinction et l’approche que nous soutenons ont été investies en profondeur lors de notre premier chapitre.
377
BARTHES, R., La chambre claire, Paris : Le Seuil, 1980, p. 135.
378
Ibid. p. 135.
379
MARION, 2009, op. cit. p. 162.
380
Ibid. p. 161.
381
DAKHLIA, 2005, op. cit. p. 81.
382
Ibid. p. 75.
383
MARION, 2009, op. cit. p. 172-174.

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Médias, politique et vie privée

384
Enfin, la rhétorique iconique du flagrant délit est par le flou, les effets bougés, la vue en
plongée qui renvoie à l’imaginaire de la caméra de surveillance, la présence d’obstacles,
autant de preuves que cette photographie surprend le réel. Cette rhétorique est amplifiée
par l’utilisation du cadre rond qui « évoque souvent la forme de la lentille d’un puissant
téléobjectif (…) Associée à un montré flou, où le personnage a peine à se détacher
d’une profondeur de champ écrasée, cette forme ronde renvoie (…) à l’imaginaire
385
voyeuriste de la lorgnette et du trou de serrure » . Ces bruits visuels permettent
d’attester que ce qui est montré était caché et soulignent, parallèlement, la performance
du photographe et la difficulté d’atteindre ce caché. La presse people joue, ainsi, sur l’effet
de scoop en insistant sur le facteur de transgression et d’interdit pour attiser la curiosité
du lecteur et authentifier la véracité de ce qu’elle montre. Le personnage people est alors
renvoyé à son statut de personne ordinaire dont la visibilité semble sincère, non-apprêtée et
non-contrôlée. A l’opposé, nous trouvons la photographie convenue dont l’exemple parfait
est la pose les yeux dans les yeux. Cette photographie est alors le fruit de négociation entre
le photographe et le sujet photographié. Le personnage people est un être extraordinaire qui
négocie ses apparitions. Une telle photographie est une invitation pour le spectateur à
regarder et reconnaître le personnage. Elle a force de proximisation entre le spectateur
386
et le personnage célèbre . Enfin, que la photographie soit volée ou convenue, celle-ci
peut servir à une dernière utilisation dans la presse people, ce que Marion nomme « l’effet
bourrelet ». En effet, les photographies peuvent servir à une dé-célébration du personnage
people en révélant « la célébrité dans ses tracas « petit-bourgeois » : grossir (…), se
387
rider, vieillir » , etc. à l’aide, entre autres, de gros plans et effets zoom sur des détails
physiques ou matériels que le spectateur n’aurait pas forcément remarqués.
« Les photos servent (…) à matérialiser dans l’empreinte photographique ces
mouvements d’ascenseur dans les deux sens : elles peuvent cristalliser un
parcours vers le haut de l’échelle des gratifications, ou vers le bas, ou quelque
388
part entre les deux. »
La photographie, comme le récit, s’organisent donc sur le jeu de la révélation et du secret
comme sur l’axe heuristique de l’ordinaire et de l’extraordinaire. Or, de la même manière
que nous concluions notre propos sur la révélation et le secret, il nous semble important de
souligner que le jeu entre le caché et le montré, tel qu’il est mobilisé dans la photographie
people fait oublier la manipulation de la réalité par l’image. La machinerie fait oublier le
machiniste , précisions-nous plus tôt. Cette dimension se retrouve dans la photographie
people qui tend à crédibiliser le contenu de la photo dans les dichotomies « ordinaire –
extraordinaire » et « caché – montré » par la performance révélatrice du photographe,
389
la captation et monstration du réel étant signifiée comme exceptionnelles . Ainsi, la
photographie a moins une fonction d’illustration qu’elle n’est, elle-même, un moteur narratif :
390
elle est le vecteur de déclenchement et le lieu de déploiement du récit .

384
Ibid. p. 163-165 et 169-170.
385
Ibid. p. 169-170.
386
Ibid. p. 168.
387
Ibid. p. 175.
388
Ibid. MARION, 2009, op. cit. p. 176.
389
MARION, 2009, op. cit. p. 165.
390
Ibid. p. 161.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

III. 2. 4. Présentation des titres de presse people


Ces variables constitutives du fonctionnement de la presse people peuvent être identifiées
comme des modalités de distinction entre les différents titres français présents dans notre
corpus. Elles servent à définir chaque titre de presse et à les regrouper en sous-catégories.
Parce que notre travail porte sur la période de la campagne présidentielle de 2007, nous ne
sélectionnons que les titres de presse people existants alors et ignorons les titres Oops ,
Psst Célébrité Magazine et Yep !, nés en 2008 pour le premier, en 2009 pour les suivants
et en 2010 pour le dernier.
France Dimanche , Ici Paris et Point de vue naissent en 1945. Les deux premiers
proposent « une information romancée [et] trouvent [leurs] sujets parmi les vedettes
391
du spectacle et dans le monde du crime » . Ils offrent une vision du monde pessimiste
qui accorde « une place non négligeable à la maladie, à la mort et à l’insécurité,
392
en accord avec une cible plutôt âgée » . Point de Vue , de son coté, cultive «
l’art de la révérence envers les familles aristocratiques, mais aussi à l’égard des
artistes, vedettes et hommes d’affaires qui grossissent les rangs d’une nouvelle
noblesse d’image. Il initie le lecteur aux rites du Gotha en même temps qu’à l’art ou
393
au patrimoine » . Cette différence met en lumière la question de l’identité mixte des
personnages people. Point de Vue tend à les mettre en scène dans leur grandeur et
leur caractère extraordinaire et cette logique amène ce journal à ne sélectionner que des
personnages dont le caractère extraordinaire est construit dans un monde autre que celui
du monde de l’opinion. A l’opposé, France Dimanche et Ici Paris médiatisent des
personnages dans leurs malheurs et leurs souffrances. D’après l’analyse des Unes parues
entre le 14 mai 2007 et le 30 avril 2010, 86% des titres principaux pour Ici Paris et 87,8%
pour France Dimanche mettent en scènes des ruptures, des morts, des accidents, et
plus généralement des drames. Cette vision pessimiste de l’actualité people invite le lecteur
à considérer avant tout ce personnage médiatisé comme un individu ordinaire, qui pleure
et qui souffre comme lui. Il y a donc ordinarisation des personnages people renforcée,
par ailleurs, par des effets de fiction : le narrateur décrit les ressentis et les pensées du
personnage. Ainsi, plus qu’une intrusion dans sa vie privée, ces titres nous proposent une
intrusion dans son esprit ou son intimité.
En 1987, Prisma Presse lance Voici. Si, à son lancement, le magazine féminin
peine à s’imposer, son repositionnement dans le créneau du scandale en 1992 bouleverse
le marché de la presse magazine en imposant un nouveau genre dans l’espace public
français : celui de la « presse de paparazzi ». Il introduit la question de la révélation
agressive à l’aide de photographies volées et d’indiscrétions révélées sur les stars. C’est le
passage de la mise au secret vers la révélation des secrets. En effet, France Dimanche
, Ici Paris et Point de vue
participent à une mise au secret d’informations par des effets de fiction ; ils révèlent
peu d’informations cachées par les stars comme en témoignent les faibles pourcentages de
Unes judiciaires : 0,6% pour France Dimanche , 3,2% pour Ici Paris et 1,3% pour Point
394
de Vue contre 22,6% pour Voici . Le ton de Voici est ironique ; le contrat de lecture
relève de la dé-célébration et du voyeurisme. Un tel traitement de l’information se retrouve
391
FEYEL, 2001, op. cit. p. 43.
392
DAKHLIA, 2005, op. cit. p. 82.
393
DAKHLIA, 2009, op. cit. p. 69.
394
Nous reviendrons sur ce procédé rhétorique lors de nos analyses.

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Médias, politique et vie privée

chez Closer , titre qui détient la seconde place pour les Unes judiciaires après Voici avec
12%. Mais Closer est né en 2005. Plus tôt, 1993 voit la création du magazine Gala par
le même groupe que Voici , Prisma Presse. Il porte le sous-titre « L’actualité des gens
célèbres ». Ce magazine poursuit la vocation initiatique de Point de Vue mais « indique,
395
quant à lui, le chemin vers un Idéal confondu avec le corps sublimé de la star » , ce
qui renvoie vers son auto-désignation, à la fois, comme magazine people et féminin. Public
396
naît en 2003 et adopte un « ton badin et exclamatif » . Il s’adresse à un public plus
jeune, repérable avec son utilisation des « codes-couleurs, la plasticité des cadres et
les rapports image-texte évoquent autant la bande- dessinée que les magazines de
397
fans pour adolescents » . Closer émerge, quant à lui, dans l’espace public français
en 2005. Il rejoint directement Voici sur sa ligne éditoriale bien qu’il adopte un ton moins
moqueur ; il le dépassera d’ailleurs en 2008 et continuera son ascension en 2009 avec une
moyenne de diffusion de 505 967 exemplaires par semaine contre 443 132 pour Voici ;
Closer devient alors le second magazine people le plus diffusé après Paris Match .

395
DAKHLIA, 2009, op. cit. p. 69.
396
Ibid. p. 70.
397
DAKHLIA, 2009, op. cit. p. 70.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

[Tableau : Diffusion de la presse people en 2008 et 2009]


En 1938, Match , magazine sportif, est racheté à L’intransigeant et transformé en
magazine d’actualité, directement inspiré de Life . C’est en 1949 qu’il devient Paris-Match
et supplante tous les autres titres de la presse illustrée avec un lectorat massif, refusant
ainsi un engagement trop affirmé. En 1968, face à la concurrence de la télévision, il lance
398
une rubrique « people » . En 2008, le slogan qui incarnait le magazine depuis 1976 « Le
poids des mots, le choc des photos » est transformé en « La vie est une histoire vraie
». Ce nouveau slogan insiste donc sur une narration de tranche de vie ; l’ordinaire devenant
le garant de vérité.
« Cette campagne est pour nous l’occasion d’expliquer notre regard sur la vie.
Dans un monde qui est déshumanisé, qui parle en chiffres, ou l’information est
très souvent une abstraction, Paris-Match veut être un repère. Nous voulons

398
FEYEL, 2001, op. cit, p.37-38.

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regarder le monde à travers l’être humain, sans avoir peur de nos émotions.
399
Notre journalisme est fondamentalement du côté des gens. »
La ligne éditoriale renouvelée s’affirme ainsi « du côté des gens ». Le parallèle avec
la rubrique people du magazine, intitulée « les gens », nous amène à penser une
officialisation d’un traitement people généralisé. Pourtant, il est discutable que ce magazine
soit classé dans une telle catégorie, tout comme VSD . VSD, né en 1977, est le sigle de
« vendredi-samedi-dimanche » ; son slogan est « Le premier hebdo d’information
du week-end ». En 1995, les propriétaires du magazine déposent le bilan et VSD cesse
de paraître jusqu’à ce que Prisma Presse le rachète, un an plus tard, en mars 1996 ; VSD
reparait, dans les kiosques, en juin de la même année.
« Qu’est-ce que VSD ? Curieux, anticonformiste, sans tabou, moderne, défricheur
de sujets, un fournisseur et un metteur en scène d’infos inédites. Plus d’infos,
plus de photos, plus de rubriques, plus de coulisses et de décryptages, et plus
d’émotions, VSD s’organise en deux grandes parties indissociables l’une de
l’autre : “Les coulisses de l’actualité” et “Le meilleur des week-ends”. Depuis sa
création en 1977, l’information et le plaisir sont dans les gênes du magazine. Ces
valeurs clefs répondent aux nécessités d’aujourd’hui : être informés et s’évader !
VSD propose des enquêtes approfondies, un balayage pointu et sélectif de
l’actualité agrémenté d’une partie culture et tendances. Les sujets sont classés
par genre journalistique. La rubrique, “Les Indiscrets de VSD” regroupe toute
400
l’actualité de la semaine. »
Nous retrouvons certains éléments cités dans la définition de la presse people : le jeu de
la révélation et du secret avec les mots « coulisses », « tabous » et « indiscrets »,
l’expression « coulisses de l’actualité » servant même à résumer la ligne éditoriale du
traitement de l’information et la rubrique « les indiscrets de VSD » celle de l’actualité.
L’évocation du traitement par l’émotion et le contrat de lecture s’organisent explicitement
autour de l’information et de l’évasion et semble remplir les critères de catégorisation de ce
titre dans le genre « presse people ». Dakhlia refuse cependant de considérer Paris Match
401
et VSD comme des titres people et parle de picture magazines ; ces magazines sont
402
classés, par ailleurs, dans la rubrique « Actualités générales » par l’OJD . Jean François
403
Dortier les catégorise, lui, comme relevant de la presse people , tout comme Philippe
404
Marion, dans un article daté de 2005 . Nous prenons également le parti de les considérer
comme des titres de presse people, les résultats des différentes analyses éprouveront cette
identification, comme les premiers éléments d’appartenance au genre qui ont émergé de
leur présentation.

399
Olivier Royant, rédacteur en chef de Paris-Match, dans un communiqué de presse du 22 janvier 2008, [en ligne : http://
www.lagardere.com/centre-presse/communiques-de-presse/communiques-de-presse-122.html& idpress=3458]
400
Présentation de VSD par son propriétaire Prisma Presse, [en ligne : http://www.prisma-presse.com/contenu_editorial/
pages/magazines/mag/vsd.php]
401
DAKHLIA, 2005, op. cit. p. 77.
402
Marque déposée, à laquelle ne correspond plus aucune appellation officielle développée. Nous reprendrons donc la fonction que
celui-ci se donne sur le site : Association pour le contrôle de la diffusion des médias.
403
DORTIER, J-F., « La presse people de Closer au... Canard enchaîné », Sciences humaines, 204, 2009, p. 16.
404
MARION, P., « De la presse people au populaire médiatique », Hermès, 42, 2005, p. 120.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

III. 2. 5. Le traitement journalistique dans la presse people.


L’importance du personnage dans la presse people confronte deux
dichotomies : « personnage versus évènement » d’une part, et « personnage versus
collectif » d’autre part. Une étude quantitative des 155 Unes de chacun des titres de
notre corpus, parues entre le 14 mai 2007 et le 30 avril 2010 montre que le récit people
est de manière très large centré sur des personnages. L’observation des Unes qui ne
sont, justement, pas consacrées à un personnage se révèle heuristique pour considérer
l’attachement de Paris-Match et VSD au genre people et distinguer des types de presse
405
people .

III.2.5.1. Personnage et évènement : la question de l’évènement-people.


406
Paris Match consacre sept Unes et VSD trois à un évènement plutôt qu’à ses (ou son)
407
personnages . Ces Unes mettent en scène un fait social construit à partir du matériel des
dépêches et transformé en évènement par les médias en étant dit, raconté, représenté et
408
donc façonné . Les Unes restantes sont consacrées à des personnages issus du monde
du spectacle, médiatique ou politique. L’évènement comme objet de médiatisation et de
narration est donc présent dans ces titres, contrairement aux autres journaux de notre
corpus dont la mise en personnage semble constante. Ce constat nous amène à réfléchir la
notion d’évènement et ses implications médiatiques intrinsèques mais, par ailleurs, à poser
la question de l’évènement people. Les évènements repérés dans ces deux titres sont des
évènements sociaux prenant place dans un magazine people. Dans quelle mesure existe-t-
il un évènement people ? Peut-on considérer et sous quelles conditions qu’une information
people puissent devenir évènement ?
Isabelle Garcin-Marrou rend compte du processus de transformation d’une information
en évènement : la configuration de l’évènementialité d’une information passe par
l’attribution d’un sens, d’une valeur ou d’une importance significative de cette information.
L’évènementialisation d’une information se définit donc moins dans son intelligibilité que
409
la charge symbolique que les médias instaurent en son sein . L’évènement est constitué
par un non-savoir radical ; le discours vrai est impossible, selon Jean-François Tétu :
« Si l’évènement crée une fêlure, ouvre une faille de la représentation et, dans cette
410
mesure, laisse interdit, il est aussi ce qui tout simplement va faire parler » : une
405
Nous avons retenu toutes les Unes dont le titre central ne mettait pas en scène explicitement un ou des personnages par
l’énonciation d’un ou plusieurs noms propres.
406
Paris Match 3047 du 11/10/07 sur la victoire de l’équipe de France de Rugby : « Que la force soit avec eux » Paris Match 3051
du 08/11/07 : « La dérive de l’Arche de Zoé » Paris Match 3091 du 14/08/08 : « JO : Une cérémonie à couper le souffle » Paris Match
3133 du 04/06/09 : « Vol AF447. Rio-Paris. La douleur. » Paris Match 3166 du 21/10/10 : « Haiti au cœur du malheur » Paris Match
3172 du 04/03/10 : « Tempête meurtrière. La France ravagée » Paris Match 3178 du 15/04/10 : « Après la tempête. La détresse des
sinistrés : Leurs maisons seront rasées » VSD 1658 du 04/06/09 : « Le crash a brisé leur vie » VSD 1659 du 10/06/09 : « Nos avions
sont-ils sûrs ? » VSD 1678 du 21/10/09 : « Dans l’enfer de la mode. L’enquête qui dérange. Anorexie, chantage, harcèlement. »
407
Cette dichotomie « évènement versus personnage » reste à nuancer, ces Unes sont souvent illustrées par les photos de victimes
permettant l’identification du lecteur. Seules deux Unes de Paris-Match sont « sans visage » et montrent, pour le n°3172, une photo
vue du ciel des dégâts de la tempête et, pour le n°3091, une photo de la cérémonie d’ouverture des JO.
408
VERON, E., Construire l’évènement. L’évènement et l’accident de Three Mile Island. Paris : Ed. de Minuit. 1981.
409
GARCIN-MARROU, I., « L’Événement dans l’information sur l’Irlande du Nord », Réseaux, 76, 1996. p. 47-60.
410
TETU, J-F., « De l’événement aux affaires », Médias et culture, Hors-série n°2, 2008, p. 22.

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Médias, politique et vie privée

multitude de discours comble la brèche en installant des suspensions et des intelligibilités


de l’évènement et en faisant « émerger des symboles qui (…) peuvent induire des
lectures différentes de ce qui s’est produit. Ceci occasionne des « décalages »
411
d’interprétation » . L’information-people peut-elle accéder au statut d’évènement par
ses seules propriétés ? Dans la littérature scientifique, le concept d’évènement-people
est formalisé par Dubied : l’évènement people est médiatisé ; il se focalise sur un ou
des personnages, dont l’une, au moins, est une célébrité, traité(s) dans le cadre de sa
(leurs) vie privée et mobilisé(s) « à partir d’un ou plusieurs attributs spécifiques
au personnage-people ». Enfin l’évènement people doit mettre en scène « un
fragment de la vie de la célébrité dans un fragment du monde-people spécifique
412
» . Cécile Rais le définit comme « un évènement médiatique mettant en scène
une ou des célébrités le plus souvent dans le cadre de leur vie privée, et qui
possède des caractéristiques spécifiques dans le traitement journalistique (tels que
413
la personnalisation de l’information ou le sensationnalisme, etc.) » . Les évènements
people traités dans cette étude sont des évènements médiatisés, par ailleurs, dans la presse
quotidienne nationale. De la même manière, dans « Une femme au gouvernement : un
feuilleton électoral entre politique et people », les auteurs « relève [nt] à ce propos un
cas exemplaire d’enchevêtrement du politique et du people dû aux tensions entre
un agenda politique, qui fournit une « pré-configuration » à l’intrigue médiatique,
et un agenda médiatique, qui mélange des informations d’ordre politique avec
des incursions dans la vie privée, ce qui s’apparente clairement à la définition de
414
l’événement-people » . Une fois encore, nous sommes face au cas d’un évènement
médiatisé à la fois dans la presse people et dans la presse dite sérieuse. Une réflexion est ici
nécessaire. Un évènement-people ne peut se réaliser ou se construire dans le confinement
du traitement journalistique people. Si la médiatisation, la personnalisation, la négociation
de normes sociales et l’installation d’un décor sont autant de propriétés de l’évènement et
de celles de l’information-people, la question du bouleversement de l’ordre et l’aporie du
savoir semblent faire défaut à cette dernière.
« L’évènement est une rupture qui conduirait à ruiner l’ordre et l’équilibre sur
415
lequel [la société] est fondée »
Ainsi, pour qu’une information-people devienne évènement-people, elle nécessite une
narration et un investissement hors de son lieu de déploiement typique, c'est-à-dire hors du
monde-people. Les différents auteurs mobilisant la notion d’évènement-people traitent d’un
évènement-people mais ces informations-people devenues évènements ont été projetés
hors du monde-people et vers les mondes politique, juridique et social pour les affaires
416 417
Stern et Sarkozy et Doris Leuthard , signifié, entre autres, par une médiatisation dans

411
GARCIN-MARROU, 1996, op. cit.p. 55.
412
DUBIED, A., « Les récits de faits divers et les récits people », Médias et culture, Hors-série n°2, 2008 (b), p. 38.
413
RAIS, C., « Presse et évènement people, une subjectivité qui s’affiche », Recherches en communication, 26, 2007, p. 226.
414
REVAZ, F., PAHUD, S. & BARONI, R., « Une femme au gouvernement : un feuilleton électoral entre politique et people »,
Communication, 27, 1, 2009. p. 159.
415
TETU, 2008, op. cit. p. 22.
416
DUBIED, A., « Le récit de l'affaire Stern dans la presse suisse-romande: fragmentation, cimentages narratifs et tissages
intertextuels », Nos récits, 2008 (c). & DUBIED, 2008 (b), op. cit.
417
REVAZ, PAHUD & BARONI, 2009, op. cit. p. 139-159.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

la presse dite sérieuse et par la propriété particulière du traitement de ces évènements


418
qui l’inscrive « sur une mémoire sociale, politique et historique » .
L’évènement nait d’une médiatisation pas d’un fait : « Ce n’est pas la réalité
419
du phénomène mais son apparence qui fait l’évènement » . Il se construit dans
l’attribution médiatique de sa propre valeur évènementielle, dans la lecture des symboles
420
liés à l’évènement et dans la mise en relation de ces symboles avec la mémoire historique .
Une information people peut devenir évènement sous certaines conditions, nous l’avons
dit. Une information people déjà évenementialisée dans d’autres lieux fait-elle toujours
évènement ? L’apparence de l’évènement interroge finalement ici sa permanence en tant
qu’évènement. On voit ici qu’une comparaison entre presse dite sérieuse et presse people
est incontournable pour penser l’évènementialisation d’une information-people, objet de
l’analyse dans le chapitre VII de cet écrit. A ce stade et sans répondre à une telle réflexion,
nous formulons deux hypothèses :
La spécificité de VSD et Paris-Match, et le refus de certains auteurs de les
considérer comme relevant de la presse people, repose sur leur potentiel
d’évènementialisation. La presse people, focalisée sur des personnages qu’elle
confine dans les mondes domestique et de l’opinion et légitimée par le caractère
révélatoire de sa ligne éditoriale l’empêchant de réfléchir un « non-savoir
radical », réduit au minimum le potentiel évènementiel de certaines informations-
people.

III.2.5.2. Les informations « immortelles ».


Dans notre observation des Unes non consacrées à un ou des personnages, nous repérons
une deuxième dichotomie heuristique « personne versus collectif ». Trois Unes sont
consacrées à un évènement dans VSD , onze autres ne focalisent le récit ni autour d’un
ou plusieurs personnages identifiables ni autour d’un évènement mais autour d’un collectif.
Cette observation nous conduit à vérifier si un tel traitement se retrouve dans les autres
titres.

418
GARCIN-MARROU, 1996, op. cit. p. 49.
419
TETU, 2008, op. cit. p. 16.
420
GARCIN-MARROU, 1996, op. cit. p. 56.

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Tableau 4 : Les Unes collectives


Ces Unes se définissent par le traitement collectif d’une thématique. Deux types de
collectifs sont traités : le collectif global (les stars ou les gens célèbres) et les collectifs
restreints (les héritiers/enfants de stars, les hommes politiques, les candidats d’une
émission TV, les sportifs, etc.). Public consacre plus de 45% de ces Unes à un collectif alors
que Closer arrive en seconde position avec 23%, Paris-Match et France-Dimanche
n’ont aucune Une collective. Ces Unes ne relèvent pas d’évènement mais dressent une
liste de célébrités concernées par la thématique abordée. Ces thématiques peuvent être
regroupées en quatre catégories. La première relève du rapport au corps et à l’apparence.
Nous trouvons alors des Unes consacrées à la question du poids, à la chirurgie esthétique,
aux complexes physiques, etc. La seconde se consacre à la vie quotidienne des stars et
leurs vies professionnelles (à travers la question, pour cette dernière, de leurs salaires et,
plus généralement de leurs rapports à la célébrité). La troisième est consacrée à la question
de la sexualité et de la vie amoureuse des stars. Enfin, la dernière, consacrée à une émission
télévisée, Secret Story majoritairement, sans être focalisée sur un des personnages, met
en scène l’ensemble des candidats. Ces Unes sont particulièrement intéressantes car elles
relèvent de la logique de mise en scène et situent le lecteur par rapport aux stars. Par le
traitement collectif d’une thématique, elles posent des éléments constitutifs et relatifs à la
célébrité, instaurant alors une distinction entre la personne célèbre et le lecteur. Pourtant,
plus qu’une distinction, elles imposent une relation entre ces deux sujets du monde de
l’opinion, révélatrice de leur ligne éditoriale.
Ces Unes questionnent la pratique journalistique dans sa répétition et son innovation,
421
imposée par les logiques marchandes .
« Cela engendre l’imitation, la copie et la recopie comme principe d’action
et comme autre figure de l’actualité. Il faut se dépêcher de recopier, comme
un élève pris par le temps ou son incurie à la fin d’une épreuve. Faute de
possibilité d’invention, parce que le temps manque toujours, et que, du fait de
la concurrence, le scoop est improbable, il n’y a que deux solutions : la fabrique
421
BOURDIEU, P., « L'emprise du journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales, 101-102, mars 1994, p. 5.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

du scoop ou du faux scoop (PPDA interviewant F. Castro), procédé hautement


méprisé, comme si la fabrique persistante d’événements (sports en particulier) ne
422
relevait pas de la même logique de construction ; ou la copie, le mimétisme… »
Benoit Grevisse et Denis Ruellan proposent, dans l’article « Pratiques journalistiques et
423
commémoration », une typologie des traitements journalistiques . Ils différencient scoop,
424
routine, prévision et marronnier . Le scoop désigne une « information exclusive qu’un
journaliste est seul à médiatiser », la reprise par les autres médias se faisant dans
un second temps. La routine concerne les informations dites « chaudes » reprises dans
différents médias en fonction de l’actualité. La prévision dévoile des informations dites
« froides », c'est-à-dire un traitement prévu mais qui attend un moment indéterminé pour
prendre la valeur d’une information « chaude ». Enfin, le marronnier est le traitement
d’un évènement à date régulière. Les Unes collectives relèvent d’informations « froides »,
publiées sans avoir attendu qu’elles deviennent d’actualité ou du moins de saison.
Leurs caractéristiques conviennent à la définition du marronnier mais leurs publications
irrégulières et anachroniques empêchent de les catégoriser comme tel. Ainsi, les régimes,
habituellement traités comme des marronniers dans la presse, à la fin du printemps et
au début de l’été, sont mobilisés de façon aléatoire par ces magazines. Par ailleurs, les
personnages de ces titres sont autant français qu’américains ; des articles comme « Au
425
soleil, les stars s’éclatent » peuvent alors paraître lors de période de froid en France,
comme cet exemple publié dans la semaine du 18 au 24 février 2008. L’irrégularité et
l’anachronisme de ces informations, augmentées de leur non-pertinence face à l’actualité
people et de leur traitement collectif, dévoilent des informations « froides » qui ne sont
426
pas conservées au « frigo » parce que précisément leur actualité est atemporelle.
427
Nous empruntons ici le terme d’ « immortelles » à Pierre Veilletet , pour désigner ces
428
informations qui sont hors de l’actualité tout en l’étant continuellement . Avant, de revenir
en détail sur le rapport star/lecteur construites dans les informations immortelles, nous
proposons une analyse des structures et rhétorique iconique des Unes Peoples, pour enfin,
conclure notre présentation de la presse people par la présentation de trois logiques de
mise en scène opérées par cette presse.

III. 2. 6. Structures et rhétorique iconique des Unes People

422
TETU, J-F., « Les médias et le temps», VITALIS, A., TETU, J.-F. & al. (dir.), Médias, temporalités et démocratie, Rennes :
Editions Apogée, 2000, p. 104.
423
GREVISSE, B. & RUELLAN, D., « Pratiques journalistiques et commémoration : Éléments de lecture du récit des festivités
d’anniversaire du débarquement de Normandie », Recherches en Communication, 3, 1995, p. 89.
424
Une cinquième catégorie figure dans cet article : la commémoration. Pourtant, nous ne l’envisagerons pas, en tant qu’elle n’est
pas pertinente face à notre corpus.
425
Public 293.
426
Jargon journalistique pour désigner le lieu où sont gardées les informations « froides » dans l’attente qu’elles prennent la prennent
la valeur d’informations « chaudes ».
427
VEILLETET, P., « Silence, on bronze… Marronniers et immortelles », Médias, 5, juin 2005.
428
Nous reprendrons en détail cette atemporalité de l’immortelle dans le chapitre 4, en mobilisant les « immortelles » de campagne,
un oxymore qui nous permettra alors de penser le rapport particulier de la presse people à l’actualité.

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[Figure 11 : Exemple de Une mosaïque]

[Figure 10: Exemples de Une "semi-mosaïque"]


Avec les titres Voici et Gala, Prisma Presse aura imposé « un style nouveau, une
429
manière originale de conduire le récit à partir de l’image » , que les autres magazines
suivront dans les années 90 et qui ordonne cette presse dans une logique de lecture
zapping, décomposant les informations et créant une véritable interdépendance entre le
texte et l’image. La logique de la lecture zapping est une nouvelle variable de distinction.
En effet, la structuration des Unes répond à la structuration du contrat de lecture. Nous
distinguons trois types de Une : la « Une Mosaïque », la « Une semi-mosaïque » et la « Une
mono-picturale ».

429
DAKHLIA, J. 2005. op. cit. p. 79.

112

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

La Une mosaïque suit pleinement la logique de la lecture zapping. Une multitude de


photographies la composent avec une faible hiérarchisation de l’information par la taille et la
place des photos. Cette structure est particulièrement utilisée par Voici , France Dimanche
, Ici Paris , Public et Closer . Les Unes que nous désignons comme semi-mosaïque
placent de façon importante et évidente une information comme étant le cœur du numéro,
la photographie illustrant cette information s’étend sur toute la page et devient ainsi l’arrière
plan d’autres informations. Quelques petites photographies sont ajoutées sur les bords afin
de présenter les autres informations présentes. C’est le cas des Unes de VSD , Gala et
Point de Vue .
Enfin, le dernier type de Une est exploité par Paris-Match . Il se compose d’une
seule image. D’autres informations sont présentées mais sont seulement énoncées et non
illustrées. Il nous faut noter que Paris-Match peut adopter ponctuellement une structure
semi-mosaïque mais utilise majoritairement la structure mono-picturale. Parallèlement,
l’interdépendance entre l’image et la photo est niée dans ces deux derniers types de Une,
les informations pouvant apparaître sans illustration, fait très rare pour les Unes mosaïques.

[Figure 12 : Exemple de Une mono-picturale]

113

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[Figure 13 : Exemples de Unes à l'esthétique


"ronde" de Point de Vue avant le 28 janvier 2009.]
La séparation heuristique entre photographie convenue et « volée » suit cette
distinction puisque nous repérons cette dernière de manière majoritaire sur les Unes
mosaïque. Ici, deux éléments rentrent en jeu : les cadres ronds et la rhétorique de la
photographie « volée ». Les cadres ronds sont absents des Unes de VSD , Paris-Match et
430
Gala . Pour Point de Vue , notre étude souligne un cas particulier dans leur utilisation.
En effet, depuis le 28 janvier 2009, plus aucun cadre rond n’apparaît en Une, alors que
jusqu’à cette date, les cadres ronds servaient à toutes les photographies sur la Une semi-
mosaïque de Point de Vue . Comme ces cadres ne semblaient pas insister sur le caractère
de révélation, nous interprétons cette utilisation systématique du rond comme relevant plus
d’une esthétique (symbolisée, par ailleurs, par le logo) que d’une rhétorique du flagrant délit
ou du vol. De la même façon, Public est le magazine qui exploite de la manière la plus
forte les cadres ronds ; pourtant, les photos qui y figurent sont autant des photographies
convenues que volées. Il apparaît dès lors que ces cadres participent à une esthétique
« pop » du journal, c’est-à-dire jeune et dynamique. Finalement, ce sont Closer et Voici
qui utilisent le cadre rond comme rhétorique pour signifier la ligne éditoriale d’une presse du
secret. Ici Paris et France Dimanche le font également mais dans une moindre mesure.

III. 2. 7. Les différentes logiques de mise en scène.


Personnification, jeu sur l’extraordinaire et l’ordinaire, rhétorique du secret et de la révélation
sont donc autant d’éléments qui se révèlent dans le visuel, le récit et de manière
plus général, dans les lignes éditoriales. Leur convergence identifie un genre mais leur
divergence permet d’établir différentes catégories au sein du genre people et d’établir une
typologie des logiques de mise en scène du people.

III.2.7.1. Le « mode mimétique haut »


430
Du moins sur notre corpus de 155 Unes.

114

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

431
Le « mode mimétique haut » insiste sur le caractère extraordinaire des personnages
people, celui-ci justifiant leur visibilité et leur monstration dans ces magazines. Si le
caractère ordinaire de la vie des peoples est énoncé, ceux-ci restent sur un piédestal :
le lecteur lève les yeux pour les regarder. Les Unes immortelles rendent compte de cette
extraordinarisation des personnages people. Elles glorifient le caractère extraordinaire de
leur vie amoureuse : « Comment elles sont surmontées leur chagrin d’amour… »
432
ou « Ses femmes qui ont su pardonner l’infidélité » ou démontrent le caractère
exceptionnel de leurs statuts : « Ce que gagnent vraiment les stars de cinéma », « Ce
que gagnent vraiment les politiques », « Fils et filles de… Les héritiers raflent la
mise… », « Quels avenir pour les bébés de stars ? », « Cette jeunesse dorée qui
433
ne connaît pas la crise » . Dans leurs rapports au corps, les informations immortelles
définissent la beauté et le glamour par les personnages people : « Spécial Mode : Les
434
reines du style » ou « Spécial fesses : ferme et sexy ! » . La ligne éditoriale s’organise
ainsi autour de la libido dominandi et, donc, autour d’une offre d’évasion et de projection.
La photographie convenue est le mode de monstration iconique dominant célébrant la
célébrité et installant, par là même, la dignité des personnages people au travers de leur
starification. Dans cette logique, les Unes judiciaires sont rares. Nous retrouvons là Paris
Match , VSD , Gala et Point de Vue ; les deux premiers se concentrant majoritairement
sur des personnages issus du monde politique et médiatique, Gala sur ceux du monde du
spectacle ou inspiré pour reprendre la typologie de Boltanski et Thévenot, et Point de vue
435
, sur les têtes couronnées, aristocrates et personnages du Gotha .

III.2.7.2. Le « mode mimétique bas »

431
FRYE, N., Anatomy of criticism: Four essays, [1ère éd. 1971], Princeton: Princeton University Press, 1990. La classification du «
mode mimétique haut » et du « mode mimétique bas » est reprise dans DAKHLIA, 2005, op.cit. p.82.
432
Gala 741 et 903.
433
VSD 1604, VSD 1622, Point de Vue 3142, Gala 948, VSD 1653.
434
Point de Vue 3162, Gala 791.
435
Pourtant, nous verrons, plus tard, que le phénomène de peopolisation tend justement à annuler de plus en plus cette distinction
par les personnages mis en scène.

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[Figure 14 : Voici 1080, un exemple de voyeurisme agressif.]

[Figure 15 : France-Dimanche 3232, un exemple de voyeurisme fictif.]


A l’inverse, le « mode mimétique bas » tend à rabaisser le personnage people au
niveau de son lecteur. La célébration passe par l’ordinarisation. Le lecteur s’identifie et se
console. Le récit se concentre sur le caractère voyeuriste qu’il propose au travers d’une

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

rhétorique forte de la révélation, du secret et du flagrant délit. Deux types de voyeurismes


se confrontent alors. Voici et Closer développent des récits au voyeurisme dit agressif,
signifié par un fort taux de Unes judiciaires et par une rhétorique du flagrant délit focalisée
sur la performance du photographe à montrer le caché. En Une du numéro 1080, Voici
montre, ainsi, Laurence Ferrari et son nouvel amant derrière une vitre, le reflet insistant
sur la difficulté de la monstration et amplifiant l’activité de révélation. Le second type
de voyeurisme sera considéré comme fictif, révélé par des effets de fiction insistant sur
l’intériorité des peoples, c'est-à-dire leurs pensées, leurs sentiments, leurs doutes, leurs
peurs... Ainsi, France Dimanche et Ici Paris , réunis autour d’une ligne éditoriale
pessimiste et d’évènements dramatiques et visant un lectorat plus âgé, se concentrent
moins sur la performance du photographe que sur la monstration du personnage dans son
intériorité prouvant une visibilité sincère, non-apprêtée et non-contrôlée en focalisant son
attention sur des visages hagards, non-maquillé et détournant le regard, comme le montre
la Une du numéro 3232 de France-Dimanche. Le mode mimétique bas s’étend donc à la
libido sciendi , installant un désir voyeuriste, et à la libido sentiendi, en construisant
436
un jeu entre eros et thanathos , et proposant un contrat de lecture de consolation et
d’identification. Les Unes immortelles insiste sur le rabaissement du people au niveau du
lecteur. Closer consacre vingt-sept Unes immortelles au rapport au corps et au look pour
dévoiler des physiques ordinaires. Mais plus encore, nous constatons une « diabolisation »
des critères de beauté encensés par le « mode mimétique haut » et incarnés par les
personnages people avec une très forte médiatisation du problème de l’ultra-maigreur, un
rejet des régimes et un encensement des kilos en trop et des rondeurs.
« 100 stars et leurs poids » « 50 stars et leurs poids » « Poids : ces stars qui
vont trop loin » « Ultra-maigreur : toutes les stars sont touchées » « Ultra-
maigreur : ces stars qui pourraient mourir » « Ultra-maigreur : encore de
nouvelles victimes » « Ultra-maigreur : elles font mal à leur corps » « Ultra-
maigreur : elles n’arrivent pas à s’en sortir » « 20, 30, 40 ans… Plus d’âge pour
l’ultra-maigreur » « Maigrir au risque de mourir » « Un régime ? Non merci ! »
« On a de la cellulite ? Et alors ? Les stars assument ! » « Plus rondes mais plus
437
heureuses » « Ils ne sont pas parfaits et c’est tant mieux ! »
Cette glorification du corps ordinaire rabaisse donc le people au niveau de son lecteur, voire
console le lecteur en lui montrant les problèmes que la célébrité entraine, ici, celui de l’ultra-
maigreur. Plus loin, c’est dans la catégorie de la vie quotidienne et professionnelle, que
Voici confronte sa ligne éditoriale avec celle du « mode mimétique haut » en particulier
avec l’évocation de l’argent et des salaires: « La crise ? Connaît pas ! Au soleil, il
claque un max ! », « Pour eux, c’est déjà l’été ! » ou « Comment ils claquent leurs
438
millions ? » . Comme pour VSD , il y a distinction du lecteur et du people, du grand et du
petit du monde de l’opinion mais cette distinction est construite par Voici sur la figure de
l’indécence. Le caractère extraordinaire des peoples est donc abordé sur un ton ironique et
désapprobateur par Voici et Closer . Enfin, le « mode mimétique bas » est exploité par
Closer et France-Dimanche par un mouvement inverse et parallèle : l’extraordinarisation
de l’ordinaire. Ils mettent en scène des personnes anonymes, des lecteurs, et leurs octroient
ainsi la compétence d’être (comme) les personnages célèbres.
436
LITS, 2009, op. cit. p. 132.
437
Closer 125, Closer 247, Closer 145, Closer 155, Closer 170, Closer 181, Closer 189, Closer 199, Closer 203,
Closer 251, Closer 196, Closer 204, Closer 255, Closer 193.
438
Voici 1104, Voici 1156, Voici 1169.

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III.2.7.3. Public , une monstration contradictoire.

[Figure 16 : Exemples de Unes "contradictoires" dans Public.]


Public est à la charnière de ces deux logiques de mise en visibilité en adoptant le
« mode mimétique haut » dans son visuel et le « mode mimétique bas » dans le récit. Il
rejoint la ligne éditoriale de France Dimanche et Ici Paris avec de très nombreux effets
de fiction sur l’intériorité des personnages people dans leurs rapports à leurs corps, à la
mode ou dans leurs relations amoureuses, des sujets plus futiles, justifié par un lectorat
jeune. Mais, ces effets de fiction sont absents de la rhétorique iconique avec l’utilisation
de photographies convenues. La particularité de ce titre va plus loin car elle relève d’une
inadéquation très fréquente entre la photographie et le récit qui questionne alors le rapport
entre le récit et l’image telle que nous l’avons définie plus haut. Les exemples ci-dessous
dévoilent des photographies de couples enlacés pour illustrer leurs ruptures mais aussi, des
visages souriant, sereins, apprêtés alors que les récits mettent en scène une agression et
une tumeur au cerveau.
Dans « Rhétorique de l’image publicitaire », Barthes explique texte la fonction de
complémentarité du texte, qui permet d’arrêter la chaine flottante du sens et/ou de compléter
439
les carences expressives de l’image . Laurence Bardin interroge cette complémentarité :
« Qu’est-ce qui prouve, dans le rapport texte/image, que c’est toujours le texte
440
qui joue le rôle de mode d’emploi ? » . Bardin dédouble alors les fonctions de
relais et d’ancrage proposées par Barthes et postule que, dans certains cas, c’est l’image
qui vient fixer le sens du texte et donc que le message iconique peut avoir fonction de
441
relais et d’ancrage . Sans nous attarder sur le débat, nous retenons la question de
complémentarité. Un enjeu fondamental de l’image réside dans son rapport au texte.
Comment penser alors son non-rapport ou sa contradiction ? De la fonction authentifiante
à la fonction de documentarité de la « photo-preuve » ou la « photo-illustration » jusqu’à
442
la « photo-source » comme lieu de déploiement du récit, il n’y a point de place à la
contradiction du récit par l’image. Pourtant, par l’utilisation de ces photographies, Public
439
BARTHES, R., Rhétorique de l’image, Communication, 4, 1964, p. 43-45.
440
BARDIN, L., « Le texte et l’image », Communication et Langages, 26, 1975, p. 102.
441
Martine Joly rejoint cette considération en parlant de réciprocité de ces fonctions (JOLY, M., Dictionnaire de l’image, Paris :
Vuibert, 2008, art. « texte ».)
442
GERVEREAU, L., « Une image ne parle pas », Image et Politique, Actes du colloque des Rencontres Internationales de
la photographie - Arles 1977, Arles : Edition Actes Sud, 1978, p. 48.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

nie le « cela a été » et le « c’est ça ». Il y a frustration du désir de voir, mais aussi


du récit et de l’action narrativisée. S’il est fréquent de trouver, dans la presse, des
photographies uniquement illustratives, c'est-à-dire des photographies de personnages ou
de lieux sans rapport direct avec la performance ou l’évènement raconté, la figuration ne
nie pas l’évènement.
« Rares sont les utilisations de photo en contrepoint, en décalage avec le texte.
Rares sont les échanges entre une construction particulière de l’image non
redondante ou amplificatrice et l’écrit ou la parole adjacents (…) l’image est
443
souvent pré-programmée. »

[Figure 17 : Public 282 et Public 279.]


C’est la question de la photo-document qui nous semble apporter une première
réponse. La photo a une fonction de documentarité en tant qu’elle fait document, disions-
nous plus tôt. Ici, les photos ne semblent pas pouvoir faire document, mais sont déjà
documents, c'est-à-dire qu’elles ne rendent pas compte de l’évènement mais lui préexistent.
Dans cette logique, nous identifions deux fonctions d’une photographie ancienne pour
illustrer un évènement présent. La première est qu’elle permet de garantir la célébrité, non
pas dans la visibilité de l’évènement présent mais dans la preuve qu’il y a eu médiatisation
antérieure : il y a constitution de la reconnaissance par intericonicité.
La seconde fonction de la photo-document nous amène à penser l’illustration comme
un garant de vérité, non pas comme preuve de la réalité énoncée mais comme authentifiant
444
une réalité passée. Ainsi, dans le n°282 mettant en scène la rupture de Matthias et Alice ,
nous trouvons des photos mettant en scène le couple heureux ; les mêmes photos parues
trois semaines plus tôt, dans le n°279, pour authentifier leur couple. Nous remarquons, dans
le numéro mettant en scène leur rupture, deux éléments intéressants : le premier réside
dans la légende : « Il y a trois semaines, Matthias et Alice roucoulaient en Afrique du
Sud plus in love que jamais, nous assurant dur comme fer qu’ils formaient un vrai
couple. Oui mais à leur retour Matthias décide de rompre. Vrai couple ou business
couple ? Il faut croire que l’amour à la télé a du mal à survivre à la réalité » et posant
alors la question d’une possible manipulation. Le second est le titre chevauchant les quatre
443
Ibid. p. 56-57.
444
Couple formé lors de Secret Story n°2.

119

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photos déjà parues trois semaines plus tôt : « Pourtant, on y avait cru autant qu’eux ». On
445
retrouve, par ailleurs, dans le numéro 328 sur la rupture de Jonathan et Sabrina , le même
type de titre sur une photo les mettant en scène heureux : « Et pourtant ils y avaient cru…
». Ainsi, les photographies authentifient, non pas l’actualité mais un précédent discours
pour finalement certifier la crédibilité du discours du magazine. La photo-document passe
donc d’une preuve de « cela a été » à une authentification ou remise en cause du « cela
avait été », confirmant la légitimité de l’énonciateur à énoncer mais faisant perdre, en même
temps, la fonction épiphanique attribué à la photographie people.
Cependant, cette fonction de la photo-document se retrouve uniquement à propos de
certains personnages. L’idéologie de la célébrité amène à rendre visible des personnes
visibles et ainsi, un surinvestissement de la célébrité, c’est-à-dire un redoublement de
l’intérêt « accordé à des individus n’ayant aucun talent professionnel particulier,
446
avant tout célèbres… pour leur célébrité » . Ce surinvestissement de la célébrité
amène une suspicion de manipulation, par ces peoples, de leurs actualités et donc de
leur célébrité, comme le montre la polémique sur Léo, un ancien candidat de la télé-
447
réalité, qui aurait organisé avec le magazine Voici une fausse tentative de suicide
, dénoncée par le paparazzi Jean Claude Elfassi. Ainsi, la photo-document, authentifiant
un discours précédent, permet de désarmer une possible suspicion de la part des lecteurs
et manipulation de la part des peoples et de maintenir une crédibilité d’énonciation. Cette
réflexion n’explique pas, pour autant, toutes les photographies en contradiction avec le récit.
Les sourires et les visages heureux d’une part, et l’utilisation de photos convenues d’autre
part, restent dominants dans les Unes de Public . Cette vision dynamique et optimiste
renvoie à son lectorat jeune et aux personnages rendus visibles dans ce magazine : les
peoples issus de la télé-réalité, les peoples américains comme Paris Hilton et Nicole Richie,
et les stars de séries télévisées américaines. Majoritairement, les personnages de Public
sont jeunes et peu connus du grand public, mis en scène dans l’ordinaire de leurs vies
privées en même temps que leur extraordinarisation se construit.
Une dernière piste d’interprétation relevée dans Le Journal Quotidien nous semble
pertinente.
« Avec la photographie, l’acteur de l’évènement devient son propre énonciateur
et le lecteur a l’illusion merveilleuse de le voir. La mutation ne porte donc pas sur
448
le contenu mais sur l’énonciation même du contenu. »
Ainsi, que la photo-document contradictoire vienne authentifier un « cela avait été » ou
prouver la notoriété du personnage, elle déplace l’instance d’énonciation du narrateur du
journal au personnage people qui sourit au lecteur et qui s’apprête à partager une tranche
de vie avec lui. Dans cette logique, Lucie, qui vient d’être opérée d’une tumeur du cerveau
ou Rihanna qui vient de se faire agresser, ne souriraient pas par rapport à l’action mise en
scène dans le récit, mais souriraient au lecteur devenu leur interlocuteur. La floraison de
Unes souriantes et heureuses malgré des récits mettant en scène des drames se justifierait
par un déplacement de ce qu’elles illustrent : moins l’action narrativisée que l’instance
d’énonciation.

445
Couple formé lors de Secret Story n°3.
446
DAKHLIA, J. 2009, op. cit. p. 74.
447
Voici 1171.
448
MOUILLAUD, M. & TETU, J-F., Le journal quotidien, Lyon : PUL, 1989, p. 97.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

Les Unes immortelles renforcent la spécificité de ce magazine dans sa logique de mise


en scène. Public détient le plus fort pourcentage de Unes immortelles (45%). 47% de ces
Unes relèvent du rapport au corps et au look.
« Spécial cuisses : régimes et chirurgies de star » « Spécial sourires de stars »
« Spécial cellulite : les trucs des stars pour ne pas en avoir » « Régime : toutes
les astuces de star » « Une peau de star cet été » « Régimes de stars : tous
leurs petits secrets » « Spécial fesses : tous les trucs de stars » « Spécial
cellulites : les astuces de stars pour l’éviter » « Spécial seins : les beaux, les
petits, les refaits, les vilains… » « Ce que font les stars : botox, collagène et
autres injections… » « Spécial poids : comment elles cachent leurs kilos ! »
449
« Spécial cellulite : comment lui faire la peau ? »
Comme pour les autres titres, il y a distinction du groupe « les stars » de celui des lecteurs,
mais ces récits ont la particularité de mettre en scène des conseils et finalement des
possibilités d’imitations pour le lecteur. Public prescrit ainsi, sur la base de différenciation
ordinaire-extraordinaire, une vision de la beauté à travers le corps et l’apparence des stars
comme dans Gala et Point de Vue . Il invite le lecteur à construire une idéalisation des
personnages people tout en lui offrant la possibilité de croire qu’il peut devenir comme eux
et donc les imiter. Ce contrat de lecture se poursuit dans la rubrique « Mode » et dans les
sous-rubriques « tendances », « shopping » et « beauté » où le magazine décryptent les
looks des personnages people et propose aux lecteurs des modèles à bas prix pour leur
ressembler. Dans la sous-rubrique « beauté », ce sont des méthodes de maquillage ou de
coiffure qui permettent l’imitation.
Public se construit ainsi autant dans le mode mimétique haut que le mode mimétique
bas : il place les personnages peoples sur un piédestal mais donne, parallèlement et
paradoxalement, les clefs aux lecteurs pour que celui-ci se hisse au niveau du personnage
people. Ce paradoxe se nuance dans l’identification de ces personnages : jeunes, célèbres
450
parce que célèbres et, pour la plupart, éphémères .
Dans ces pages, nous avons laissé de côté l’objet de notre étude – la peopolisation
– et ses personnages – les hommes politiques – pour définir l’espace de production des
récits de notre corpus principal. La définition du genre people, au travers de ces logiques
et du fonctionnement de ses récits, et la présentation de chacun des neuf titres présents
dans notre recherche nous ont permis de dévoiler l’identité de ce genre. Mais au travers
de leurs divergences, ce sont différentes logiques de mises en visibilité, de rapports à leurs
personnages et à leurs lecteurs qui sont apparus, découvrant de nombreuses hypothèses
pour l’analyse de notre corpus principal. Ce corpus est composé de récits issus de ces
neuf titres de presse people. La sélection de ces titres relève d’un choix simple : ils étaient
les hebdomadaires relevant du genre people, existant lors de la période de la campagne
présidentielle de 2007. Dans chacun de ces titres, nous avons sélectionné les récits mettant
en scène au moins un candidat à l’élection présidentielle et défini la période d’investigation
451 452
entre le 17 novembre 2006 et le 13 mai 2007 . Ainsi, notre corpus principal est composé
453
de 71 numéros différents et 96 articles, tous titres confondus .

449
Public 241 , Public 244, Public 246, Public 249, Public 257, Public 278, Public 288, Public 300, Public 305, Public
326, Public 331, Public 354.
450
Nous reviendrons sur la particularité de Public dans le chap. VII, montrant que celui-ci résiste à la politisation de ces récits.
451
Cette date correspond au lendemain de l’investiture de Ségolène Royal à la candidature.

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III. 3. L’identité dans le récit


Les espaces d’émergence des récits médiatiques sont multiples. La période de la campagne
présidentielle, moment fort dans l’actualité politique et de communication politique, délimite
les récits dans leur temporalité et par les personnages qu’ils mettent en scène en ignorant
l’injonction people inhérente à notre objet d’étude. Les médias constituent le lieu a priori
de notre étude ; le monde de l’opinion est alors projeté dans une mise en abîme multiple.
Le monde de l’opinion est le lieu, l’acteur et le narrateur de notre recherche. Parallèlement,
comme espace de production des récits de notre corpus principal, la presse people est une
presse qui joue avec les objets, les sujets et les grandeurs du monde de l’opinion en niant
ou exagérant leurs propriétés et en se constituant dans le creux de ses frontières au travers
du secret, de la révélation et de la célébrité. Ces lieux du récit engagent l’identité des êtres
de papier vers une incarnation particulière : celle du re-nom.
Le récit met en scène des actions et des personnages de papier. Le récit médiatique
installe des actions et des personnages de papier dans un rapport plus explicite à la réalité.
La visée des médias n’est-elle pas de rendre visible des évènements et des acteurs de
la vie réelle ? La question de l’identité, et plus particulièrement de l’identité médiatique,
questionne le rapport entre fiction et réalité et donc, un potentiel détachement des êtres de
papier par rapport aux êtres réels qu’ils représentent ? Le principe d’immanence sera donc
à nouveau investi, sous le prisme de son rapport avec les médias et de l’ancrage des récits
médiatiques dans le réel ou du moins dans leurs recherches de véridiction et de témoignage.

III. 3. 1. L’incarnation de l’acteur en sémiotique.


Notre étude est peuplée d’êtres de papier. Les récits les présentent et les mettent en scène :
454
ils sont le « lieu de fabrication et de diffusion de l’identité » de ces êtres . Comment
considérer l’individuation et l’identification des êtres à partir des théories greimassiennes
qui structurent notre travail ?
Dans la sémiotique du discontinu, l’acteur se comprend comme « le lieu
de convergence et d’investissement des deux composantes, syntaxique et
455
morphologique » ; il est investi à la fois d’un rôle thématique et d’un rôle actantiel et ne
peut se saisir qu’au niveau de surface. Le rôle actantiel se définit en fonction de la position de
l’actant à l’intérieur du parcours narratif et de l’investissement modal qu’il prend en charge.
L’acteur est donc déterminé par un contenu modal (dans la composante morphologique)
456
et une position dans le programme narratif (dans la composante syntaxique) . Mais
parallèlement, le passage de l’actant à l’acteur se réalise par la représentation sous la
457
forme actantielle d’un thème ou d’un parcours thématique : ici, c’est le rôle thématique .
Plus clairement, nous pouvons comprendre que l’incarnation d’un actant en acteur est un
glissement du niveau le plus abstrait jusqu’à la manifestation discursive. Son positionnement
452
Cette date nous permet de considérer les récits sur la victoire de Nicolas Sarkozy le 6 mai 2007, parus la semaine suivant
le verdict du scrutin du second tour.
453
La liste de ces articles et des numéros et titres dont ils sont issus figurent en Annexes. A.
454
COLLOVALD, A., « Identités Stratégiques », Actes de la recherche en sciences sociales, 73-1,1988, p. 40.
455
GREIMAS & COURTES, 1993, op.cit. p. 8.
456
GREIMAS & COURTES, 1993, op.cit. p. 4.
457
Ibid.p. 393

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

dans un parcours narratif et son investissement modal le hisse au niveau sémio-narratif de


surface, mais c’est finalement son investissement dans un rôle thématique qui va glisser
cette incarnation jusqu’au niveau discursif et qui va permettre alors sa pleine réalisation.
L’acteur peut donc être défini comme « le point de rencontre et de croisement des
structures narratives où des programmes narratifs mettent en rapport des rôles
actantiels, avec les structures discursives où des parcours figuratifs sont réductibles
458
à des rôles thématiques » , incarnant à la fois un modus operandi et un modus
essendi . En d’autres termes, l’incarnation de l’acteur ne peut se saisir qu’au travers du
459
parcours génératif que nous avons présenté plus haut . Au niveau sémio-narratif profond,
on conçoit les structures élémentaires des relations et des opérations qui sont converties
dans les formes syntaxiques et sémantiques de la narrativité au niveau sémio-narratif de
surface : on y trouve alors les schémas narratifs, les rôles actantiels et les structures
modales. Pourtant, c’est au niveau discursif que l’incarnation de l’acteur s’opère avec son
460
investissement sur un plan thématique et figuratif .
461
Suivons l’exemple de Ségolène Royal dans l’article « Le style Ségolène » dans lequel
nous trouvons deux programmes narratifs.

PN 1 : Séduire
PN 2 : Se battre

Attachons-nous au second PN, quelques instants. Ségolène Royal est instituée comme
un acteur dans le récit car dotée d’un rôle actantiel et d’un rôle thématique.

[Tableau 5 : L'incarnation d'un acteur - Ségolène Royal dans Gala 671]


Dans le PN 2, nous repérons le parcours figuratif du combat. Nous pouvons réduire ce
parcours figuratif à un rôle thématique qui constitue comme un condensé, un résumé de
tout le parcours : ce rôle est donc celui de la combattante.
Parallèlement, au niveau discursif, nous retrouvons trois sous-composantes, déjà
abordées dans notre second chapitre : la spatialisation, la temporalisation et l’actorialisation.
Ces trois éléments – acteur, temps et espace – sont susceptibles de donner l’impression
d’une référence hors du texte, en projetant dans le monde la figure qu’elle est susceptible
458
GROUPE D’ENTREVERNES, Analyse sémiotique des textes, Lyon : PUL, 1979. p. 99.
459
Cf. Chap. II. 1.1.
460
Nous reviendrons en détail sur la thématisation et la figurativisation au début de notre prochain chapitre.
461
« Le style Ségolène », Gala 671, paru le 10/05/2006.

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462
de représenter . Par l’actorialisation, au niveau discursif, l’actant se voit octroyer un
contenu sémantique propre qui le fait apparaitre comme une figure autonome de l’univers
sémiotique : c’est le processus d’individuation selon Greimas. L’acteur se comprend donc
comme la réunion de propriétés structurelles d’ordre syntaxique et sémantique : il est défini
par un ensemble de traits relatifs à son être et à son faire qui permettent de le distinguer
des autres acteurs. Cependant, pour le sémioticien, le processus d’individuation se saisit
à un moment donné dans le parcours génératif, il n’est pas constant tout au long du
récit. Dans le même article de Gala , on remarque que Ségolène Royal, sujet opérateur
du PN 1, est doté du rôle thématique de la femme séduisante, au travers du contenu
sémantique : « la ménagère raisonnable », « Ségolène en conquérante coquette »,
« La belle des champs », « La rayonnante », etc. Ainsi, le processus d’individuation
fait apparaitre Ségolène Royal dans un premier temps comme une femme séduisante et,
dans un second temps, comme une combattante : l’individuation de Ségolène Royale oscille
donc entre deux rôles thématiques. Elle est un « effet de sens reflétant une structure
discriminatoire sous-jacente », construite en fonction des autres acteurs présents dans
463
le même programme narratif relatif . L’individuation consiste donc, selon Greimas, en
un processus qui rend compte de l’unicité de l’acteur mais non de sa permanence ou
de sa cohérence. C’est le principe d’identité qui permet de le reconnaitre tout au long du
discours malgré les transformations actantielles et thématiques que celui-ci peut subir. Si
nous reviendrons plus tard sur la distinction entre individuation et identité chez Greimas, il
nous faut avant cela, comprendre comment se construit l’unicité de l’acteur dans le récit et
penser son rapport avec le nom propre et la dénomination.

III. 3. 2. Quelle identité pour des êtres de papier ?


Une fois encore, une comparaison entre les réflexions de Lits et celles de Greimas, guidera
notre réflexion, consacrée ici à l’identité. Chacun investit un concept, celui de personnage
pour le premier et celui d’acteur pour le second. Une réflexion autour des différences et des
similarités nous aidera à saisir l’identité des êtres de papier de notre étude.
Lits commence sa définition du personnage par ce qu’il n’est pas, c'est-à-dire qu’il n’est
pas une personne réelle, il n’est pas un actant (car incarné et donc au niveau discursif)
464
et il n’est pas un humain (il peut être incarné aussi par un non-humain) . Partant, et à
cet instant de la définition du personnage, nous pouvons appréhender le personnage de
Lits et l’acteur de Greimas comme deux termes différents représentant une même idée.
Cependant, très vite, la similitude s’arrête là. Plus loin, Lits considère le personnage à partir
de propriétés récurrentes : le nom qui lui permet d’accéder à la vie, les attributs qui le
caractérisent et qui vont lui permettre d’être différencié des autres, « de le situer et de le
reconnaitre de page en page » et un mode d’affirmation (son inscription dans des paroles
465
et des actions) . On voit que, chez Lits, le personnage accède, par ces trois critères, non
seulement à l’individualité mais aussi, à l’identité, ce que Greimas refuse. Il nous semble que
cette distinction tient à la place accordée à la référence dans leurs considérations. L’identité

462
PANIER, L., « Discours, cohérence, énonciation : une approche de sémiotique discursive », CALAS, Frédéric (dir.),
Cohérence et Discours, Paris : PUPS, 2006, p. 109.
463
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 186.
464
LITS, 2008, op. cit. p. 137.
465
Ibid. p. 138.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

de l’être de papier doit-elle être pensée avec le monde référentiel auquel elle renvoie ou
doit-on ne la considérer uniquement constituée par lui et sur lui ?

III.3.2.1. La question de la dénomination


La question de la dénomination et du nom constitue un des éléments de désaccord entre
Lits et Greimas. Pour le premier, le nom est condition d’accès à la vie. Alors que du côté
de la sémiotique narrative, « le nom ne constitue pas la condition sine qua non de
466
son existence » , l’acteur peut exister au travers d’un rôle thématique, comme ce fut le
cas, dans la presse quotidienne nationale, en juin 2006, lors de la première réconciliation
de Nicolas et Cécilia Sarkozy, d’Anne Fulda qui n’était jamais désignée par son nom
propre mais uniquement par son rôle thématique « la maitresse » ou « l’amie ». Nous
comprenons que, chez Greimas, l’onomastique, science du nom propre, est un complément
467
de l’actorialisation mais qu’elle n’est pas nécessaire . Rappelons-nous qu’autant du côté
de la sociologie pragmatique que de la sémiotique du discontinu, la personne n’est personne
en dehors de son action ou du récit qui la met en scène. Pourtant, nous avions précisé,
dans une note de bas de page, que, face aux critiques, Boltanski avait concédé, dans La
condition fœtale , une identité fixe aux personnes à travers leur nom propre pour permettre
leur reconnaissance quand elles passent d’un monde à un autre.
« On considère qu’il s’agit bien des mêmes personnes mais saisies sous des
qualifications ou dans des états différents, et alors il faut s’interroger sur la façon
dont s’établit cette ipséité (ce qui fait qu’un être est lui-même et non un autre)
468
minimale absolument nécessaire à la cohérence du modèle. »
La rigidité accordée à l’identité d’un être de papier par le nom propre révèle un
questionnement épistémologique quant à l’investissement sémantique qu’on lui donne. Or,
ème
deux écoles de pensées s’affrontent depuis la fin du 19 siècle quant à cela. La première
largement inspirée des travaux de John Stuart Mill dévoile le nom propre comme une
marque distinctive particularisante mais vide de sens, c’est « un pur désignateur qui ne
469
nous dit rien de l’objet auquel il permet de faire référence » . Le nom est une simple
marque qui distingue un objet des autres mais sans dire pourquoi celui-ci est différent. La
seconde école, avec Michel Bréal, fondateur de la sémantique, fait du nom propre une
marque distinctive propre, celui-ci étant le mot « le plus significatif car le plus individuel
470
de tous » .
Dans les années 1970, le débat est réinvesti par Saul Kripke à partir du concept de
« rigidité ». Kripke introduit ce concept et dévoile le nom propre comme un désignateur
rigide, c’est-à-dire comme une dénomination dont la dénotation ne varie jamais, elle désigne
471
toujours le même objet et renvoie au monde réel . A contrario, le désignateur accidentel
est une expression dont la dénotation varie selon le monde de référence : elle renvoie à
différents objets possibles. Si nous reprenons l’exemple d’Anne Fulda, nous comprenons
466
GREIMAS & COURTES, 1993. op. cit. p. 7.
467
Ibid. p. 261.
468
BOLTANSKI, 2004. op. cit. p. 84.
469
MILL, J., Système de logique déductive et inductive, [Ed. originale anglaise : 1843], Paris: Alcan, 1896, p. 35.
470
BREAL, M., Essai de sémantique, Paris : Hachette, 1897, p. 198.
471
KRIPKE, S., La logique des noms propres, [Conférences prononcées en 1970 et publiée, pour la première fois en langue
anglaise en 1980], Paris : Minuit, 1982.

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que la désignation « Anne Fulda » dénote un individu mais ne connote rien. A l’inverse,
l’utilisation du rôle thématique « la maitresse » ou « l’amie » appelle l’investissement
dans un monde de référence ; il peut désigner différents objets selon le monde possible
désigné. Le nom de cette dernière n’étant pas cité dans les articles, c’est au travers
d’un processus de référentialisation que nous sommes capables de dire « c’est Anne
Fulda ! » ; référentialisation opérée à l’aide d’autres récits médiatiques qui auraient pu la
citer et lui assigner parallèlement le même rôle thématique. Un lecteur, n’ayant pas cette
connaissance, pourrait assigner une autre personne à ce rôle thématique, voire laisser ce
rôle vide de personnalisation. C’est justement sur cet argument de possible que Kripke
472
construit son concept de « rigidité ». Une description définie , c'est-à-dire une désignation
par le rôle thématique, ne peut être rigide car sa dénotation reste incertaine, ce qui n’est
pas le cas pour le nom propre qui n’est pas soumis au changement de monde de référence
et qui ne dépend pas de la permanence des rôles. Ainsi, « un nom propre fonctionne
comme désignateur rigide, précisément en ce qu’il n’est pas réductible à un ensemble
473
quelconque de descriptions définies qui le caractérisent » . Parallèlement, c’est
justement sur la question de permanence que réside le deuxième principe de considération
de la rigidité : une description définie est affectée par des variations non seulement sur
l’axe de l’actorialisation mais aussi dans la lecture qui peut en être faite, et plus loin, dans
le monde réel à laquelle elle renvoie ou que le lecteur croit qu’elle renvoie. Dès lors, une
description définie peut servir à représenter un individu ou un objet mais ne peut désigner
ce même individu ou objet de manière permanente ou invariante.
« Par cette forme tout fait singulière de nomination que constitue le nom propre
se trouve instituée une identité sociale constante et durable qui garantit l’identité
de l’individu biologique dans tous les champs possibles où il intervient en tant
qu’agent, c’est-à-dire dans toutes ses histoires de vie possibles. (…) Le nom
propre est l’attestation visible de l’identité de son porteur à travers les temps et
les espaces sociaux, le fondement de l’unité de ses manifestations successives
et de la possibilité socialement reconnue de totaliser ces manifestations dans
des enregistrements officiels, curriculum vitae, cursus honorum, casier judiciaire,
nécrologie ou biographie, qui constituent la vie en totalité finie par le verdict
porté sur un bilan provisoire ou définitif. Désignateur rigide, le nom propre est
la forme par excellence d’imposition arbitraire qu’opèrent les rites d’institution :
la nomination et la classification introduisent des divisions tranchées absolues,
indifférentes aux particularités circonstancielles et aux accidents individuels
dans le flou et le flux des réalités biologiques et sociales. Ainsi, s’explique que
le nom propre ne puisse pas décrire des propriétés et qu’il ne véhicule aucune
information sur ce il nomme du fait que ce qu’il désigne n’est jamais qu’une
rhapsodie composite et disparate de propriétés biologiques et sociales en
changement constant, toutes les descriptions seraient valables seulement dans
474
les limites d’un stade ou d’un espace. »

472
L’expression « description définie » est introduite par Russel pour désigner une expression qui peut, sans modification
de sa signification, être paraphrasée comme « l’objet x qui détient la propriété p » (RUSSEL, B., Logic and knowledge, Londres :
Allen and Unwin, 1958)
473
MOLINO, J., « Le nom propre dans la langue », Langages, 16, 66, 1982, p. 14.
474
BOURDIEU, P., « L'illusion biographique », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1986, 62-63, p. 70.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

Dans cette perspective, Boltanski concède une identité fixe aux personnes. Le nom propre
ne véhicule qu’une seule information : celle d’un corps propre. Finalement, le nom propre
permet la singularisation qui permet elle-même la pluralisation des mondes, selon Boltanski.
« Sans cette singularisation, il serait en effet impossible de reconnaitre que
c’est le même humain qui agit ici en tant qu’homme, là en tant que guerrier, là
en tant qu’appartenant à telle ou telle lignée, etc. (…) On s’étonnerait que tel
être ne participe pas au festin, sans reconnaitre qu’il ne peut le faire ayant été
tué, quelques heures auparavant, quelques mètres plus loin, dans une situation
475
différente où il se serait manifesté sous un autre rapport. »
La nécessité de l’ipséité minimale (ce qui fait qu’un être est lui-même et non un autre)
semble claire. Pourtant, cette nécessité se maintient-elle quand on ne traite que d’êtres de
papier ? Plus loin, dans un récit, la reconnaissance d’un même individu porteur de deux
rôles différents à deux moments du récit importe-t-elle ? N’existe-t-elle que dans et par le
nom propre ?

III.3.2.2. L’identité des acteurs dans les récits : entre personne réelle et être
de papier.
Si Boltanski revient quelque peu sur l’identité fluctuante et plurielle des êtres qu’il étudie,
476
c’est par le concept de « désignateur rigide » de Kripke qu’il accorde une fixité à l’identité .
Le nom propre ne sert donc qu’à instituer la reconnaissance d’un corps propre à deux êtres
qui par leurs désignations et leurs rôles auraient pu passer pour deux individus ou objets
distincts.
« La façon dont la vie sociale façonne la condition humaine consiste dans un
va-et-vient constant entre la généralisation et la singularisation : l’appartenance
d’être à l’humanité est reconnue ; ils sont rapprochés dans des classes
d’équivalence, selon des traits, explicites ou implicites, susceptibles de faire
surgir entre eux des ressemblances telles que, saisis sous un certain rapport, ils
puissent être considérés comme relativement substituables ; mais ils sont aussi,
et par la même opération, singularisés, de sorte que chacun d’eux, en tant qu’il
477
est lui-même, ne puisse être remplacé par aucun autre. »
Nous voyons ici précisément l’enjeu du propos de Boltanski : la potentialité de chacun à
être un individu singularisé dans le monde social. Pourtant, le monde social n’est point notre
objet d’investigation. L’unicité de chaque être dans le récit est le résultat de l’individuation.
Si l’individuation est ce qui le fait un, elle n’est pas ce qui lui donne une cohérence ou une
permanence. Elle est induite par des attributs relatifs à son être et son faire et permet de
l’incarner au travers de la réunion, à un moment donné du parcours génératif, de propriétés
structurelle d’ordre syntaxique et sémantique. L’identité, de l’autre côté, « sert à désigner
le principe de permanence qui permet à l’individu de rester « le même », de « persister
478
dans son être » tout au long de son existence narrative » . Existence dans le monde
social pour Boltanski et existence narrative pour Greimas : la différence n’est pas moindre.
Or, si le nom propre est inhérent à la vie sociale, il ne « constitue pas la condition sine
475
BOLTANSKI, 2004, op. cit. p. 63.
476
Ibid. p. 58.
477
Ibid. p. 58.
478
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 178.

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479
qua non » de l’existence narrative d’un acteur. Mais alors, si le nom ne sert pas à signifier
l’unicité et la persistance de l’être, qu’est-ce qui le permet ? Nous nous rendons compte avec
l’exemple d’Anne Fulda que le nom propre peut ne pas être cité. Est-ce pour autant que
l’acteur désigné comme la « maitresse » ou l’ « amie » ne peut être doté d’une identité ou
persister dans son être ? Avant d’appréhender les différentes procédures par lesquelles il est
possible de reconnaître un acteur à tous les instants de son existence narrative, attardons-
nous sur la fonction du nom-propre dans le récit.
L’onomastique consiste, dans la sémiotique du discontinu, en une sous-composante
de l’actorialisation ; elle permet d’ancrer le texte dans le réel et constitue un simulacre
d’un référent externe. Elle renvoie au monde naturel, c’est-à-dire au « paraître selon
lequel l’univers se présente à l’homme comme un ensemble de qualités sensibles,
doté d’une certaine organisation qui le fait parfois désigner comme le monde du
480
sens commun » . Le monde naturel est « une structure discursive car il est
481
l’énoncé construit par le sujet humain et déchiffrable par lui » . Pour Greimas, plus
que d’octroyer une identité fixe à l’acteur, le nom l’ancre dans un temps historique et dans
le réel.
« Censée conférer au texte le degré souhaitable de la reproduction du réel, la
composante onomastique permet un ancrage historique visant à constituer le
482
simulacre d’un référent externe et à produire l’effet de sens « réalité ». »
Ainsi, chaque individu dans le monde social est porteur d’un nom propre, ce qui permet à
Boltanski de lui reconnaître un corps propre et de réfléchir sa singularité dans le monde
social pour penser, plus loin, la pluralisation des mondes qu’un même individu va ou peut
traverser. Pourtant, l’évidence et l’inéluctabilité du nom propre dans le récit n’est pas.
« L’individuation d’un acteur est souvent marquée par l’attribution d’un nom propre
483
» mais son absence ne nie pas son unicité et son individualité, et celle-ci n’intervient
qu’au niveau discursif. L’acteur du récit, comme le personnage décrit par Lits, sont avant
tout des effets du réel, une illusion anthropomorphique, n’ayant d’existence que dans le
monde fictionnel.
« Le personnage permet d’ancrer le texte dans le réel, parce qu’il est le pilier de
484
l’illusion réaliste, ce qui va favoriser l’investissement du lecteur. »
Le nom sert une prétention de véridiction et de reproduction du réel plus qu’il n’est une
condition d’individualité ou d’identité. Nous approchons une question essentielle pour notre
réflexion : si le nom propre sert la confirmation d’une réalité, comment le considérer quand
il est un nom à notoriété ?

III.3.2.3. Le nom propre à notoriété dans les récits : une désignation du


monde de l’opinion ?

479
Ibid. p. 7.
480
Ibid .p.233.
481
Ibid. p. 233.
482
Ibid. p. 261.
483
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 7.
484
LITS, 2008, op. cit. p. 139.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

Louis Hébert différencie nom spécialisé et nom à notoriété. Les noms spécialisés
« contiennent en inhérence seulement des sèmes macrogénériques : /humain/ et /
sexe masculin/ pour « Guy ». Les noms à notoriété possèdent en inhérence, à l’instar
de bien des noms communs, les quatre types de sèmes : « Achille », lorsqu’il désigne
le héros, contient des sèmes 1) macrogénériques (/humain/, /sexe masculin/), 2)
mésogénérique (/mythologie/), 3) microgénérique (/héros grec/) et 4) spécifiques (/le
485
plus brave/, etc.) » . Sans nous attarder sur la définition du sème et la typologie mise
à jour par Hébert, nous retiendrons que le nom à notoriété détient un plus grand nombre
486
de référents . Or, du fait de notre corpus constitué uniquement de récits médiatiques, ne
sommes-nous pas face à des acteurs dont les noms sont à notoriété ? Comment considérer
et interpréter les noms propres à notoriété dans notre recherche ?
Le nom propre à notoriété sert à la reconnaissance plus qu’à l’établissement d’une
identité ou individualité dans les récits : reconnaissance de la réalité dans le discours,
reconnaissance de l’être dans sa notoriété. « Il est peu discutable que les présidents
487
Bush ou Sarkozy existent et ont une vie dans la réalité » : énoncer leur nom propre
dans un récit médiatique invite le lecteur à saisir le récit dans son rapport à la réalité et à
investir le récit d’une fonction de témoignage ou de compte-rendu. Le carré véridictoire nous
permet de saisir cet effet de sens de réalité : l’être de Sarkozy dans la réalité ne peut être nié,
son être dans le discours devient alors vrai et se positionne sur l’axe de la vérité (paraître
+ être). Le nom propre sert la simulation d’un ancrage dans la réalité et la prétention de
véridiction des récits médiatiques.

[Figure 18 : Le carré véridictoire]

485
HÉBERT, L., « Fondements théoriques de la sémantique du nom propre. », LÉONARD, M. & NARDOUT-LAFARGE, É. (éd.),
Le texte et le nom, Montréal : XYZ, 1996, p. 42.
486
Nous reviendrons, plus tard dans cet écrit, sur la terminologie morphologique avec, entre autres, le terme « sème ».
487
LITS, 2008, op. cit. p. 144.

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Pourtant, la notoriété des noms propres de notre corpus sert, par ailleurs, à la
reconnaissance de la célébrité. « Il est peu discutable que les présidents Bush ou
488
Sarkozy existent et ont une vie dans la réalité » : cela est peu discutable parce que,
justement, ces personnages sont célèbres. La reconnaissance de l’être dans sa notoriété
retrouve le lien étroit entre visibilité et célébrité. Le nom propre à notoriété tel qu’il peut être
énoncé dans les récits médiatiques se construit dans un double rapport à la visibilité. Est
visible celui dont on parle et dont le nom propre produit un effet de « réalité » mais, est
aussi visible le nom propre en tant qu’il prend place dans un récit médiatique. Il y a donc
à la fois confirmation de la notoriété de l’individu porteur du nom propre et construction de
cette notoriété en rendant son nom visible. « L’individuation d’un acteur est souvent
489
marquée par l’attribution d’un nom propre » ; ce marqueur devient marque quand
il s’agit du nom propre à notoriété. Ici, nous retrouvons le répertoire des objets issus du
monde de l’opinion.
490
« Il est recommandé pour se faire connaître de posséder un nom. »
La grandeur de ce monde consiste en la réputation, la notoriété et la renommée.
Ce dernier terme nous semble particulièrement intéressant, en tant qu’il est construit,
étymologiquement, sur l’idée d’être nommé une nouvelle fois, le « re-» indiquant la
répétition. Le nom et son utilisation multiple font la re-nommée ou le re-nom. Le nom propre
491
intervient donc comme un objet du monde de l’opinion .
Cependant, l’idéologie de la célébrité dans la presse people retourne la fonction du
nom propre. En raison de la grandeur autopoïétique des êtres de papier de la presse people
– la célébrité est construite sur la célébrité –, la mention du nom propre comme lieu de
confirmation et d’investissement de la re-nommée devient inutile. La logique autopoïétique
est étendue au contrat de lecture, ordonné sur un accord tacite entre le lecteur et le
narrateur : on vous parle de personnes connues, vous les connaissez, point besoin de
vous les présenter . Ainsi, l’évidence de la célébrité peut, à son paroxysme, effacer le nom
propre. Par exemple, Ici-Paris 3279 titrait, en Une, « Cécilia : la nouvelle vie ». Le nom
« Cécilia » ne nous renseigne que sur deux sèmes macrogénériques /humain/ et /sexe
492
féminin / , mais ne nous dit pas a priori de quelle « Cécilia » nous parlons. L’absence
de nom de famille et de photographie démontre que la célébrité de Cécilia Sarkozy est telle
que tous les lecteurs savent qu’il s’agit d’elle. Le nom propre dans son absence devient
preuve de célébrité. Cette particularité de la presse people renforce, par ailleurs, notre prise
en compte du nom propre ; il est un marqueur d’une individuation tendant à devenir marque,
objet du monde de l’opinion, mais ne constitue pas une condition obligatoire de l’existence
narrative.

III. 3. 3. Construction de l’identité médiatique.


Le récit people détient une logique de personnification dont le lien fort au nom propre
nous a permis de penser la distinction entre identité et individuation dans les théories
488
LITS, 2008, op. cit. p. 144.
489
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 7.
490
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 225.
491
Pourtant, nous nuancerons ce propos dans le prochain chapitre à partir de l’analyse des termes révélateurs de l’incarnation des
êtres de papier dans les récits de notre corpus, et ce, au travers des réflexions proposées par Kantorowicz (1989) et Marin (1981).
492
HÉBERT, 1996, op. cit. p. 42.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

greimassiennes. Nous poursuivons notre parcours réflexif vers l’un des intérêts de nos
analyses, l’identité médiatique, et retrouvons une interrogation abandonnée plus tôt : si le
nom ne sert pas à signifier l’unicité et la persistance de l’être, qu’est-ce qui le permet ?
493
L’identité médiatique est la représentation médiatique de l’identité d’une personne
réelle mise en scène dans les récits. L’identité est à la personne ce que l’identité médiatique
est à l’être de papier. L’identité médiatique est donc à considérer comme le résultat
d’une traduction produite par un ou des porte-parole, c’est-à-dire, dans une perspective
immanente, comme le résultat d’une énonciation. L’identité, à laquelle nous nous référons,
est donc exclusivement linguistique : elle est révélée par l’identification d’objets ou d’acteurs
tout autant linguistiques mis en scène par des énonciateurs dans des énoncés.
Dans le second chapitre, nous avons évoqué rapidement la considération d’un individu
porteur d’une identité plurielle pour présenter la théorie de l’homme nomade de Thévenot.
A ce stade de notre argumentation, nous retenions la possibilité de saisir la pluralité d’un
individu dans ses déplacements avant de considérer les espaces qu’il traverse. Il est temps
de comprendre comment notre propos sur le mouvement et les espaces, fédère notre
définition de l’identité médiatique ; une identité produite par et dans les récits médiatiques.
Le mouvement dans le récit est de quatre ordres, avions-nous développé : le mouvement
de la narrativité, le mouvement de la traduction, le mouvement du chercheur qui varie les
échelles d’observation et le mouvement dans la narration. Ici, ce sont les mouvements
de la narration et de la traduction qui vont plus particulièrement nous intéresser pour
saisir l’identité médiatique. Parce que nous saisissons la re-présentation médiatique des
candidats, et ce, à partir d’un support unique, les médias, nous ne pouvons prétendre saisir
l’identité mais seulement une identité traduite et narrée.

493
Nous faisons le choix de ne pas nous attarder sur la notion d’identité autrement que par les auteurs mobilisés dans
cette recherche. Celle-ci étant très complexe, d’ailleurs souvent abordée comme une notion « boite-noire », elle mériterait une
investigation théorique et pluridisciplinaire approfondie, tâche que nous ne considérons pas comme nécessaire pour notre propos et
notre compréhension de l’identité médiatique.

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[Figure 19 : Le mouvement de narration]


Le mouvement de narration se situe au niveau des structures discursives lorsque
les actants sont incarnés, que l’énoncé est figurativisé et que des références spatio-
temporelles sont installées dans le récit par l’instance d’énonciation. C’est le mouvement
de papier dont on peut distinguer deux types : la transposition (passage d’une position
première à une position seconde) et la transformation (changement d’état). La transposition
n’indique pas un changement de figures, contrairement à la transformation qui l’illustre.
Ainsi, quand Ségolène Royal passe de la figure de la femme séduisante à celle de la
combattante, deux actorialisations sont repérables dans le récit : le passage de l’une à
l’autre constituant la transformation. L’actorialisation, comme la réunion d’un rôle actantiel
et d’un rôle thématique, révèlent alors l’unicité de l’acteur. Si nous reprenons notre schéma
illustrant les mouvements de narration, nous comprenons que chaque variation sur l’axe des
ordonnées indique une nouvelle actorialisation de l’être de papier. Ces variations verticales
signifient que l’acteur se voit attribuer au moins un nouveau rôle actantiel ou rôle thématique.
Ainsi, ces variations n’ont pas d’influence sur le principe d’individuation : celui-ci consiste en
la capacité de considérer un acteur comme unique sans pour autant stipuler d’une continuité
ou d’une cohérence. Intervient alors l’identité comme ce qui permet de le reconnaitre tout
au long du discours malgré les transformations actantielles et thématiques que celui-ci peut
subir.
« C’est au concept d’identité que l’on se réfère lorsqu’on fait état de la
permanence d’un actant malgré les transformations de ses modes d’existences
494
ou des rôles actantiels qu’il assume. »
494
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 178.

132

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

« Le principe de permanence qui permet à l’individu de rester le « même » et de


495
« persister dans son être » tout au long de son existence narrative » renvoie donc
directement aux mouvements et aux espaces de narration. Le schéma ci-dessus peut donc
être refiguré, cette fois-ci dans sa continuité, pour saisir l’identité médiatique. Attardons-
nous sur le détail de ce nouveau schéma pour en comprendre sa construction.

[Figure 20 : L'identité médiatique.]


L’axe des ordonnées correspond à l’ensemble des attributions identitaires qui sont
potentiellement mobilisable, pour un même sujet, par une instance de production : il
correspond finalement à différents modes d’existence d’un objet ou d’un sujet. Il est l’axe
paradigmatique. L’axe des abscisses illustre l’existence narrative d’un objet ou d’un sujet. Il
est l’axe syntagmatique. Nous retrouvons, par ailleurs, les segments horizontaux avec des
variations verticales qui nous avaient permis d’illustrer notre propos sur la transposition et
la transformation. Mais c’est dans la continuité et la discontinuité que l’identité médiatique
se révèle. Greimas relève trois procédures qui nous permettent de reconnaître un acteur
au fil de son existence narrative. La première est l’anaphorisation, c'est-à-dire la procédure
par laquelle l’énonciateur peut établir et maintenir l’isotopie discursive, au sein même de
496
l’énoncé . L’anaphore est une relation sur l’axe syntagmatique, elle consiste à relier deux
termes, deux phrases, deux paragraphes et de leur donner une cohérence.

495
Ibid. p. 178.
496
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 15.

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« L’identité mise en œuvre par la reconnaissance ou l’identification est relation


anaphorique formelle entre deux termes, dont l’un est présent ou actuel, et dont
497
l’autre est absent, ailleurs ou passé. »
Dans notre schéma, l’anaphorisation met en relation deux segments horizontaux qui se
succèdent bien que leurs positions sur l’axe vertical soient différentes. Elle est la procédure
de référentialisation entre deux modes d’existence d’un même objet à l’intérieur d’un même
énoncé et, donc, ce qui permet leur reconnaissance comme relevant du même objet ou
acteur. L’anaphorisation rend compte de l’identité narrative d’un être de papier dans un
énoncé. La seconde procédure de reconnaissance passe par l’emploi des déictiques qui
permettent de se référer un objet du monde naturel et plus particulièrement, à l’instance
d’énonciation qui va situer les êtres et les actions de papiers à partir de son espace énoncif.
Pour le sémioticien, le déictique simule avant tout une référentialisation externe car, au final,
c’est une référence qui doit se comprendre dans le rapport entre l’énoncé et l’énonciation
qui le met en place. Enfin la dernière procédure est celle de l’intertextualité qui se déploie à
498
partir d’un système de corrélations formelles entre différents énoncés .
Pour résumer, l’anaphorisation permet la reconnaissance au sein d’un même énoncé,
l’emploi de déictiques entre l’énoncé et l’énonciation et l’intertextualisation entre différents
énoncés. Pourtant, l’énonciateur n’est pas simple narrateur dans notre étude, tout comme le
récit n’est pas simple énoncé : un autre mouvement vient s’intercaler dans notre réflexion :
celui de la traduction. L’énonciateur est aussi acteur. En tant que porte-parole, il supporte
et porte les identités des êtres de papier. L’investigation de l’identité des êtres de papier au
sein d’un même énoncé, telle qu’elle peut être débrayée par la procédure d’anaphorisation,
ne suffit pas à saisir l’identité médiatique. Cette analyse doit être élargie non seulement
à son rapport avec l’instance d’énonciation, mais aussi aux autres énoncés portant sur le
même être. En considérant l’énonciateur comme un traducteur, l’identité devient le résultat
d’une traduction dans laquelle cohabitent ce qui a été énoncé et ce qu’il ne l’a pas été
mais qui aurait pu l’être. En tant qu’acteur, l’énonciateur opère un découpage de ce qui doit
ou pas être signifié. Nous ne pouvons considérer ce découpage sans justement prendre
conscience qu’il en est un : il donne une forme et une consistance à l’identité de l’être
de papier. Le schéma ci-dessus sera mis en application dans le chapitre VI. Pour chaque
candidat, nous illustrerons chaque identité dévoilée par les procédures d’anaphorisation
au sein d’un énoncé, ce qui permettra, sur un graphique, de considérer, simultanément,
toutes les identités dévoilées pour ce candidat dans notre corpus. En identifiant les rôles
thématiques et les rôles figuratifs qu’il incarne dans chaque énoncé, et en les alignant
sur l’axe paradigmatique – l’axe des ordonnées –, nous verrons apparaître les différentes
traductions de cet être. Tandis que l’axe syntagmatique nous permettra de concevoir son
existence au sein du récit, mais aussi, comment les différents rôles sont ordonnés entre
eux. Ainsi, Ségolène Royal pourra être décrite, dans certains énoncés, comme une femme
blessée et sensible, dans d’autres comme une femme autoritaire et indépendante. Ces
quatre rôles participent à son identité médiatique, même s’ils ne sont pas toujours mis
en scène. Parallèlement, les différentes existences narratives de Ségolène Royal en tant
que femme indépendante pourront montrer que, dans un énoncé, elle passe du statut de
femme blessée à celui de femme indépendante, tandis qu’un autre soulignera le mouvement
inverse. Ainsi, nous concevrons son identité médiatique comme le résultat de l’ensemble
des identités, mais aussi des identités entre elles (intertextualité) et dans leur rapport
aux instances d’énonciation (déictiques). L’identité médiatique contient donc toutes les
497
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 15.
498
Ibid. p. 194.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

variations possibles, dans l’identification de l’être de papier, mises en scènes dans notre
corpus.

III. 4. Construction d’un corpus people.


L’identité médiatique dans les récits médiatiques dévoile différents éléments ou enjeux de
notre recherche à l’origine de la sélection et de la transformation de notre objet en ce
corpus opérant. Cette recherche existe dans la convergence et la confrontation de trois lieux
d’émergence des récits : la campagne présidentielle de 2007, la presse people et la presse
quotidienne nationale. Le croisement de ces trois espaces produit des corpus multiples
pensés dans la tension du dédoublement de l’énonciateur comme narrateur et énonciateur,
la personnification des récits, de la notoriété et du potentiel people des personnages
politiques. Mais à ces critères s’ajoutent encore l’inévitable compréhension d’une période et
d’un phénomène dans leur clôture et donc par ce qu’ils ne sont pas ou plus, ce qui nécessite
la prise en compte de l’évènement-people, de la quiddité du phénomène de peopolisation à
partir des trois mondes et, enfin, de la construction de l’identité médiatique des candidats et
l’exploration des lignes éditoriales. Le mouvement de la recherche est là : il est la variation
des échelles d’analyse, la sélection des focales empiriques, le découpage dans le choix des
récits et la tension entre épistémologie, théorie, méthodologie et empirie.
Notre corpus principal s’intéresse, nous l’avons dit, à la médiatisation des candidats à
l’élection présidentielle de 2007, dans la presse people. Notre hypothèse principale guide
le mouvement de la recherche en son sein :
La campagne présidentielle de 2007, moment fort de l’agenda politique,
signe l’installation du processus de peopolisation, mettant fin alors aux
questionnements par rapport à sa légitimité ou sa validité, ce qui permet donc de
le définir et de l’inscrire dans l’espace public français.
Cette hypothèse investit trois fils directeurs : la construction de l’identité médiatique des
candidats, l’identification des lignes éditoriales par rapport aux hommes politiques et à
leur médiatisation et la définition du phénomène de peopolisation durant cette période
et au travers de cette presse. Deux types d’analyse explorent ce corpus : une analyse
sémantique et une analyse narrative. La première, réalisée au travers du logiciel Lexico
499
, isole tous les termes présents dans les récits people pour identifier les répertoires
des trois mondes relevant de la quiddité du phénomène de la peopolisation et relever les
isotopies sémantiques et sémiologiques. Dans un second temps, l’investigation des termes
ou expressions complexes, significatives de la confusion des mondes, réfléchit les éléments
à la croisée des mondes ; éléments révélateurs des tensions (incarnation – relations –
communication et actualité) qui se découvrent dans l’analyse narrative. Cette analyse ne
pourra combler nos ambitions explicatives du phénomène de peopolisation mais rendra
compte de son hétérogénéité dans les récits et dressera finalement un portrait sémantique
de notre corpus (Chapitre IV). La seconde analyse, dite narrative, portera sur les récits
dans leur génération, autant dans leurs composantes syntaxique que morphologique. Notre
logique qui suit le mouvement plutôt (plus tôt) que les espaces investit les mouvements de
narration pour dégager ses espaces et ainsi distinguer les différentes identités médiatiques

499
Lexico 3 : outil de statistiques textuelles a été réalisé par l’équipe universitaire SYLED-CLA2T, Université Paris 3 Sorbonne
nouvelle.

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des personnages (Chapitre VI) et les différentes lignes éditoriales dans la médiatisation
des hommes politiques (Chapitre V). Mais dans ce même chapitre, l’observation d’un type
particulier de récits – les « immortelles » de campagne – revient sur nos questionnements
sur l’actualité et l’évènement.
Ce corpus est élargi à d’autres récits, soit issus de la presse quotidienne nationale,
soit pris dans une autre période, afin de dépasser l’injonction people de cette presse
mais aussi, afin de penser le phénomène de peopolisation dans sa continuité comme
dans sa clôture. Quatre corpus secondaires viennent étendre nos observations et nos
analyses. La sélection des récits dans la presse quotidienne nationale suit cette volonté
de neutraliser l’injonction people du corpus principal en restant fidèle à notre objet et
notre problématique, pour comprendre comment le people prend place dans cette presse.
Cette attitude contradictoire, née dans la recherche de complétude, répond à une difficulté
empirique : trouver l’information-people sans la forcer en n’observant que le genre people.
Parallèlement, la presse quotidienne nationale ne figurant que comme une extension de
nos intérêts, c'est-à-dire comme le dépassement et la clôture de la presse people, oblige
à relativiser la volonté d’exhaustivité par une sélection réduite de récits. Procéder à un
découpage de deux types de corpus dans la presse quotidienne nationale est apparu
comme la seule solution viable pour notre étude : un corpus qui ne postule pas du traitement
people et un corpus qui le postule pour voir justement comment et si celui-ci est réalisé.
Pour le premier, l’exercice de sélection s’est avéré complexe : pour procéder d’une
comparaison, il fallait précisément trouver des points communs, mais en évitant de forcer
le caractère people du traitement. Parallèlement, nous souhaitions conserver l’exhaustivité
apportée par la campagne présidentielle avec douze candidats à potentiel médiatique
et people variable. Nous nous sommes alors tournés vers les portraits réalisés par les
500
journaux Le Monde , Libération , La Croix et Le Figaro . L’observation de
ces portraits nous permet de confronter l’identité médiatique de chacun des candidats telle
qu’elle est construite dans le genre people à ces récits personnifiés, fondé sur une logique
501
d’ « unification du moi » , logique qui permet la comparaison (Chapitre VI) .
Pour le second découpage, celui qui postule du traitement people pour voir justement
comment et si celui-ci est réalisé, nous sélectionnons des récits sur des informations-people
identifiées au préalable : le mariage de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni en février 2008,
l’accouchement de Rachida Dati, le 2 janvier 2009 et enfin, les rumeurs d’infidélités de
502
Nicolas Sarkozy et Carla Bruni, en mars-avril 2010 . L’objectif de l’étude de ce corpus
est d’identifier les différences de traitement entre presse people et presse quotidienne
503
nationale , mais aussi, parallèlement et en sélectionnant des informations post-campagne,
d’observer une possible évolution de la médiatisation des hommes politiques par rapport
à notre corpus principal. Ces informations-people sont, par ailleurs, considérées dans
504
leur évènementialisation ou leur potentiel événementiel dans les deux types de presse
(Chapitre VII).

500
Voir la liste des articles retenus en Annexes. A.
501
BOURDIEU, 1986, op. cit. p. 70.
502
Voir la liste des articles retenus en Annexes. A.
503
Nous focalisons notre attention sur les journaux : Le Monde, Libération, La Croix, L’Humanité et Le Figaro.
504
Voir la liste des articles retenus en Annexes. A.

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Chap. III. L’identité médiatique dans les récits médiatiques

Un troisième corpus secondaire opère, un autre changement de focale. Ce corpus


505 506
envisage les Unes parues entre le 14 mai 2007 et le 30 avril 2010 des neuf titres de
507
presse people figurant dans notre corpus principal. Il comptabilise 155 Unes par titre
et donc un total de 1395 Unes. Il a été conçu à partir de plusieurs variables : la visibilité
des personnages politiques dans la presse people, la catégorisation des personnages
politiques dans leur médiatisation par la presse people, la distinction de différents titres
de presse people dans leur mobilisation des personnages politiques et la politisation des
508
Unes de presse people . Les observations de ces Unes ont été transformées en données
509
quantitatives compilées grâce au logiciel Modalisa et interviennent à la fin de ce travail
(Chapitre VII). Enfin, un dernier corpus vient questionner l’installation du phénomène de
peopolisation dans l’espace public français et retrouve nos intérêts sémantiques pour
les répertoires significatifs des trois mondes et leurs confusions : il est constitué des
néologismes qui ont émergés dans la presse écrite française (Chapitre IV).
Ces corpus sont saisis dans une perspective immanente, comme des énoncés et
permettent de considérer les mouvements et les espaces de narration et de narrativité pour
appréhender les différentes identités médiatiques des candidats et les différentes lignes
éditoriales – dans leur continuité, en identifiant deux genres : presse people et presse
quotidienne nationale, et dans leur discontinuité, en dévoilant les différences de traitement
au sein d’un même genre ou les évolutions. Plus loin, le dédoublement du narrateur comme
énonciateur et acteur nous amène à considérer la manière dont les énonciateurs devenus
acteurs font et questionnent la peopolisation. C’est vers un dernier cadre d’analyse, à peine
introduit jusqu’alors, que nous nous tournons alors, celui développé par Boltanski dans
510
son dernier ouvrage : De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation . Dans
cet ouvrage, Boltanski revient sur sa pensée et son évolution, avec le projet d’articuler
sociologie critique bourdieusienne et sociologie pragmatique. Partant, il renouvelle la
boite à outil de la sociologie en distinguant réalité et monde et en réinstallant la
question de l’institution. Il propose alors une typologie de registres pratiques et réflexifs
résolvant l’incertitude dans la critique et l’accord. Ainsi, en conclusion, nous retournons vers
l’incertitude radicale, avancée au début de notre propos, mais élargie à nos analyses et
nous procéderons à une dernière analyse pour penser l’installation et la construction du
phénomène de peopolisation pour, enfin, contourner « l’horizon indépassable du texte
», tout en ne considérant que lui (Conclusion).

505
Cette date correspond au lendemain de la clôture de notre corpus principal.
506
Date où il nous a fallu le clore pour des questions de faisabilité.
507
Ce qui correspond aux 155 semaines de la période envisagée.
508
Ce corpus nous a permis, par ailleurs, de dégager des éléments fondateurs pour la définition du genre people et leurs
divergences, présentés plus tôt dans ce chapitre.
509
Modalisa, développé par P. Chappot est diffusé par la société Kynos et sert aux enquêtes de tous types par la création,
la codification et l’analyse de questionnaires et d’entretiens.
510
BOLTANSKI, L., De la critique : précis de sociologie de l’émancipation, Paris : Gallimard, 2009.

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et


confusion des mondes.

IV. 1. Des paradigmes aux mondes


Les trois mondes constituent, dans notre recherche, des espaces de significations
permettant l’identification et la reconnaissance du phénomène de peopolisation. L’axe
paradigmatique des récits décrit et fait la peopolisation en réinvestissant l’intériorité du
phénomène, sa quiddité, comme ce faisceau de sens et d’unités qui permet de le reconnaitre
et donc de communiquer à son propos. Cependant, au prisme d’une étude empirique,
d’un objet particulier de description, ce faisceau n’est pas infini. Il nécessite une certaine
entente, entre les actants d’énonciation, sur les possibles de la commutation afin que
l’objet décrit soit reconnu, identifié et donc que la communication soit réussie. Dans notre
second chapitre, notre propos sur les espaces procéda d’un déplacement idéel des mondes
aux paradigmes. L’axe paradigmatique fonctionne sur le principe de commutation et in
absentia ; il constitue un faisceau d’éléments mobilisables pour signifier l’objet narré. Les
trois mondes révélateurs de notre objets d’étude sont des espaces de signification, des
alternatives sur l’axe paradigmatique ; ils instituent une identification et une reconnaissance
du phénomène de peopolisation et, plus loin, ils permettent de saisir sa traduction et son
interprétation par le narrateur du récit. Désormais, et suite à notre investigation empirique,
ce déplacement s’inverse pour s’opérer des paradigmes aux mondes.
L’identité médiatique constitue la réunion des axes syntagmatique et paradigmatique.
Avant de s’attarder sur cette réunion, ce chapitre se consacre à l’axe paradigmatique.
Mais, parce que l’identité médiatique est le résumé de l’ensemble des identités dont les
procédures d’anaphorisation rendent compte dans chacun des énoncés de notre corpus
mais aussi dans le rapport qu’elles entretiennent entre elles et avec l’instance d’énonciation,
notre observation de l’axe paradigmatique sera transversale à l’ensemble des énoncés qui
composent notre corpus sur la campagne présidentielle. Dans notre approche, fondée sur
la sémiotique du discontinu dont le parcours génératif part du niveau le plus abstrait de la
structure sémio-narrative vers le plus concret des structures discursives, les mondes sont
saisis comme des unités minimales de la composante morphologique pour considérer leur
manifestation dans les récits. L’investigation de ces unités minimales dresse un « portrait »
de notre corpus à partir de ses termes et offre la possibilité d’élaborer un répertoire des
récits dans leurs confrontations à trois isotopies sémantiques révélatrices de la quiddité de
notre objet d’étude.

IV. 1. 1. Du sème à l’isotopie.


La terminologie de Greimas, identifiant et explorant la composante morphologique des
discours, sert à saisir les enjeux de notre objet d’étude. Elle invite, par ailleurs, à l’investir en
sociologie pragmatique pour comprendre dans quelle mesure et à quel niveau elle trouve
son pendant chez Boltanski et Thévenot.

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

Le sème, pour le sémioticien, est l’unité minimale de base sémantique. Il se définit dans
la relation aux autres sèmes, sa dépendance insiste sur une définition dans l’écart. Cet écart
se construit par rapport à trois modalités : la contradiction, la contrariété et l’implication. Ces
trois modalités correspondent aux relations constitutives du carré sémiotique. Ainsi, si nous
reprenons le carré véridictoire qui est avant tout un carré sémiotique, on comprend que l’être
contredit le paraître, contrarie le non-être et implique le non-paraître. Ces trois modalités
relationnelles déterminent le sème et le rendent opératoire. Le sème est donc une unité
minimale non atomique et non autonome. Pourtant, ce caractère minimal doit être relativisé
selon le sémioticien. Si l’analyse, dont l’objectif serait d’embrasser un minimalisme absolu
dans l’identification des sèmes primitifs d’une langue, semble imaginable, à défaut tout
champ d’investigation plus restreint ferait perdre l’opérativité de cette catégorie sémantique
qu’est le sème. Ainsi, Greimas insiste sur un caractère minimal lui-même relationnel, c'est-
à-dire fondé sur le champ d’investigation qui le fait exister.
« Le caractère minimal du sème (qui, ne l’oublions pas, est une entité construite)
511
est donc relatif et repose sur le critère de la pertinence de la description. »
Cette précision a son importance dans notre recherche ; le caractère minimal des sèmes
tient à notre prisme d’observation et au découpage de notre corpus. L’ordre de notre objet
établit son caractère minimal ; non pas celui absolu de la langue, mais celui restreint, fondé
dans son intériorité.
Deux types de sème cohabitent dans le discours : le sème nucléaire et le classème.
Ces deux sèmes sont constitutifs, au niveau de la manifestation, du sémème. Le sémème
512
est le sens particulier, l’acception d’un mot . Ce mot pouvant être compris comme le
lexème, c'est-à-dire comme un signifiant pouvant contenir différents signifiés une fois inscrit
dans l’énoncé. Le lexème « livre » comporte différents sémèmes reconnaissables dans les
phrases : « elle feuillette un livre », « elle livre un témoignage poignant », « ça coûte
une livre », « il y a trois livres de farine », etc. Le lexème est le résultat de tous ces
sémèmes, il est le produit de l’histoire d’une langue comme de son usage. C’est une unité
qui, grâce à sa couverture par un formant unique, peut donner naissance – une fois inscrite
dans l’énoncé – à une ou plusieurs unités de contenu appelées sémèmes. Le sémème,
on le voit, est donc le sens particulier d’un lexème ; il n’est saisissable qu’au niveau de la
manifestation, il émerge dans le déploiement du lexème sur l’axe syntagmatique permettant
513
de saisir son sens et d’arrêter précisément la chaine flottante du sens ou des sémèmes .
Pourtant, il y a deux types de sèmes ; deux types constitutifs de la réalisation du
sémème au niveau de la manifestation. Le sémème se compose dans la réunion d’une
figure sémique et d’une base classématique.

Sémème = figure sémique + base classématique.

La figure sémique correspond, au niveau de la manifestation, aux sèmes nucléaires


tandis que la base classématique au débrayement des sèmes contextuels ou classèmes.
La figure sémique c’est le noyau, ce que le sémème possède en propre, sa partie invariable.
La base classématique relève du mot en contexte.

511
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit . p.333.
512
Ibid. p.334.
513
Nous ne citons pas toujours l’origine de ces définitions, omniprésentes et transversales à l’œuvre de Greimas. Pourtant,
nos définitions ne sont que des traductions, que nous tentons de proposer le plus fidèlement, de sa théorie et de ses notions.

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Médias, politique et vie privée

« Nous le savons déjà, les figures n’apparaissent jamais isolées les unes des
autres (…) Ces sèmes [contextuels] n’appartiennent pas au noyau stable des
figures. Mais en se révélant dans et par le contexte, ils indiquent l’appartenance
des figures à une classe plus générale définissant un ensemble de contextes
514
possibles. »
Dans notre recherche, nous considérons les trois mondes comme des classèmes ou sèmes
contextuels, c’est-à-dire ceux qui sont récurrents et repérables comme des faisceaux de
sens. Le classème existe, à la fois, au niveau syntagmatique, parce qu’il se repère et
se définit dans la récurrence et, donc, in praesentia , mais aussi, et surtout, au niveau
paradigmatique, en tant qu’il est une unité sémantique fondée, in absentia , sur ce qu’elle
contredit, contrarie ou implique. Concevoir l’axe paradigmatique des récits décrivant et
faisant la peopolisation réinvestit l’intériorité du phénomène, comme ce faisceau de sens
et d’unités qui permet de le reconnaitre et donc de communiquer à son propos. Chacun
des trois mondes devient alors une unité minimale de la quiddité de la peopolisation, un
minimalisme non pas absolu mais fondé précisément dans et par notre objet. En tant
que sème contextuel ou classème, les trois mondes sont au niveau profond du parcours
génératif. Au niveau de surface, ce sème contextuel devient une base classématique,
permettant alors la réalisation d’un sémème au niveau discursif.
Observons le lexème « public » et accordons-nous à comprendre deux des sémèmes
qu’il contient : il peut désigner un groupe de destinataires d’un discours politique (les
électeurs), ou un groupe de destinataires d’un discours médiatique (l’audience). La figure
sémique comme cette partie invariable est, ici, « groupe de destinataires ». La base
classématique varie : monde civique ou monde de l’opinion.

Electeurs = « groupe de destinataires » + monde civique.


Audience = « groupe de destinataires » + monde de l’opinion.

Dans cette logique, on voit émerger, dans notre corpus, deux types de sémèmes autour
du lexème « famille ». La figure sémique est un « groupe de personnes ayant des traits
communs ». La base classématique, constituée de sèmes contextuels, va permettre de
signifier des sens différents. La première base classématique est le monde domestique :
ce qui nous renvoie vers la famille comme un groupe de personnes partageant des traits
communs en fonction de la filiation, d’une relation maritale, du biologique ou d’une même
domiciliation.
« Au début des années soixante, après de nombreux déménagements au gré
des affectations du militaire, la famille se fixe à Chamagne, un village des
Vosges, fief paternel. » « Dans la famille, les tâches ménagères se répartissent
515
équitablement. »
La seconde relève de la base classématique : monde civique, et renvoie à la « famille
politique » comme ce groupe de personnes partageant convictions politiques et adhérant
à un même parti.
« Nicolas Sarkozy à l’inverse, est entré dans la famille gaulliste, qu’il n’a jamais
quittée. » « La famille est donc à nouveau réunie mais l’UMP ironise sur une

514
GROUPE D’ENTREVERNES, 1979, op. cit. p. 121.
515
VSD 1548, Gala 717.

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

candidate qui « fait du neuf avec du vieux», et veut croire que le retour des
516
éléphants déplaira à l’opinion. »
Nous comprenons que chaque monde, comme espace de signification, est un sème
contextuel à partir duquel vont se réaliser, au niveau de manifestation, des parcours
sémémiques. Mais plus loin, la distinction entre sémème et lexème « libère l’analyse
sémantique des contraintes du signe et permet de retrouver, sous des couvertures
517
lexématiques différentes, des contenus sémémiques similaires ou comparables » .
Ainsi, dans notre corpus, nous pourrons considérer des lexèmes différents mais relevant
d’un même sémème, ce qui nous permettra de penser alors la synonymie.
Enfin, aux côtés du sème, unité minimale au niveau profond nous permettant
d’appréhender les traits fédérateurs des récits sur la peopolisation à son débrayage et du
sémème au niveau discursif, le concept d’isotopie élargit notre réflexion, rendant compte
non plus des unités élémentaires de signification mais de l’homogénéité du discours pour
l’énonciataire.
L’isotopie peut être définie comme un plan commun qui rend possible la cohérence
d’un propos. Aux deux types de sèmes précédemment identifiés correspondent deux types
d’isotopies. L’isotopie sémantique correspond à la redondance, au niveau discursif des
classèmes ou sèmes contextuels ; l’isotopie sémiologique est assurée par la permanence
et la répétition de sèmes nucléaires.
La figure « famille » nous aide à comprendre le phénomène d’isotopie. La figure
sémique : « groupe de personne ayant des traits commun » est composée de plusieurs
sèmes nucléaires : /relationnel/ + /ressemblance/. On a vu que celle-ci, selon sa mise en
contexte, peut aussi bien figurer, dans un article, comme la famille politique ou comme la
famille biologique ou maritale. La redondance du classème met à jour l’isotopie sémantique.
Ainsi, dans un énoncé, les termes « mère », « foyer », « éducation », « frères »,
« cuisine » installent le classème /monde domestique/, sa redondance institue l’isotopie
sémantique et amène le lecteur à comprendre que le terme « famille » est celui pris dans
le /monde domestique/. A l’inverse, l’enchainement des termes « parti », « politique »,
« conviction », « programme », « mentor » dévoile une redondance du classème /monde
civique/, la « famille » est celle du /monde civique/. L’isotopie sémantique permet donc de
désambiguïser l’énoncé.
« Les figures n’apparaissent jamais isolées (sinon dans le dictionnaire). Elles
518
sont toujours mises en contexte et rapportées les unes aux autres. »
Si, plus loin, dans l’article, on peut lire « Ses proches le soutiennent », le destinataire
du récit saura si ces « proches » sont des collaborateurs ou des membres de la famille,
tels qu’enfants, conjoint, etc., selon l’isotopie sémantique détectée par la redondance. Ainsi,
519
l’isotopie est une « grille de lecture qui rend homogène la surface du texte » .
Dans notre posture de recherche fondée sur l’incertitude, nous postulons de la quiddité
du phénomène de peopolisation afin de pouvoir le reconnaître et composer notre corpus
d’investigation. Ce postulat nous amène à envisager trois classèmes comme révélateur de
notre objet. Cependant, nous restons dans l’incertitude quant à leurs mobilisations et à la
516
Gala 722, VSD 1540.
517
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit . p.335.
518
GROUPE D’ENTREVERNES, 1979, op. cit.p. 121.
519
GREIMAS & COURTES, 1993. op. cit. p. 199.

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manière dont ils sont mobilisés. Mais chaque classème, dans sa répétition et sa permanence
au sein d’un récit, établit une isotopie, c'est-à-dire une homogénéité. Ainsi, avant de voir
comment l’hétérogénéité s’organise et construit le phénomène de peopolisation, nous nous
intéressons à l’homogénéité que chacun de ces espaces signifiants peut apporter, c’est-à-
dire la possibilité que chacun a de réfréner une incertitude anarchique des figures. Chacun
des mondes, comme isotopie sémantique, dresse une sorte de plan homogène (= isotopie)
possible, établissant un sens particulier à l’intérieur du récit : c’est sous cette acception que
nous isolons chacun des lexèmes de notre corpus afin de concevoir leurs différents parcours
sémémiques et donc de les catégoriser dans chacun des mondes retenus.

IV. 1. 2. Le répertoire : un portrait de notre corpus.


Nous avons cité et exploré l’ouvrage De la Justification. Les économies de la grandeurs
à maintes reprises. Il est intéressant de noter que cet ouvrage est paru, dans une première
version, sous le titre Les économies de la grandeur dans Les Cahiers du Centre
520
d’Etudes de l’Emploi . La deuxième version que nous mobilisons a effacé un élément
pertinent pour notre étude : les annexes. Ces annexes dressent six répertoires de nature
construit à partir des ouvrages de référence sur lesquels a été basée la typologie des six
521
mondes . Ces annexes sont particulièrement utiles car elles relèvent d’un de nos objectifs
empiriques : isoler les termes issus de notre corpus pour établir un répertoire révélant les
trois mondes de notre étude comme espace de signification.

IV.1.2.1. La construction d’un répertoire.


Le logiciel Lexico est un outil de statistiques textuelles grâce auquel nous pouvons isoler
chacun des termes présents dans notre corpus. Nous sélectionnons le corpus principal
et un corpus secondaire constitué des portraits des candidats dans la presse quotidienne
nationale. Deux raisons justifient cette sélection. Les autres corpus, constitués de récits
à propos d’un évènement, se focalisent sur certaines actions narrativisées ; ils déploient
alors des figures sémiques dont la sur-représentabilité influence les termes trouvés. Or nous
souhaitons obtenir un ensemble de termes le plus vaste possible sans que l’hétérogénéité
ne soit contrainte. La seconde constitue un critère de faisabilité. La presse quotidienne
nationale est archivée par des bases de données, telles que Factiva ou Europresse , il est
alors facile d’obtenir les articles en version .txt, format compatible avec le logiciel Lexico . A
l’inverse, la presse people, comme genre peu légitime dans l’espace scientifique ou l’espace
522
public français, n’est trouvable qu’en version papier ou version image . Afin de pouvoir
exporter les récits issus de la presse people dans le logiciel Lexico , nous avons numérisé
chacun des titres, puis utilisé un logiciel de reconnaissance textuelle afin de convertir ces
images en version texte. Pourtant, la structure éclatée et le nombre important d’images,
constituant souvent le fond de l’énoncé, ont rendu le travail difficile, souvent impossible,

520
BOLTANSKI, L. & THEVENOT, L., « Les Economies de la grandeur », Cahiers du centre d’études de l’emploi , 31, Paris :
PUF, 1987.
521
Ibid., p. 295-353.
522
Le site relay.fr permet d’acheter cette presse en format numérique, lisible uniquement à partir d’un logiciel de messagerie presse-
livre. Ce logiciel protège le document : l’impression et la capture d’image sont les seuls moyens de transfert ou de transformation
du document.

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

523
nous obligeant à retaper les textes . Cette opérationnalisation du corpus concerne notre
corpus principal de presse people composé de 71 numéros différents et 96 articles, tous
titres confondus. Ces articles souvent de plusieurs pages déploient ainsi notre corpus
principal sur 377 pages de presse people. Cette opérationnalisation concerne, par ailleurs,
524
les portraits de la presse quotidienne nationale .
525
Nous obtenons ainsi 388 pages de texte . Chacun des récits est séparé des autres
526
à partir de deux critères : titre de presse et numéro . Par ailleurs, le logiciel Lexico
différenciant un même terme selon s’il est écrit avec une majuscule ou pas, nous avons
supprimé toutes les majuscules. L’importation des récits sous ce format dans le logiciel
Lexico nous amena, par la suite, à identifier les délimitateurs permettant de séparer les
527
termes entre eux .

.,:;!?/_-\"'’()[]{}§$%

Le logiciel nous a proposé 15287 formes différentes dans lesquelles nous avons
supprimé tous les chiffres, délimitateurs et critères d’identification (date, titre, numéro).
Nous obtenons, alors 14825 formes différentes. Le logiciel permet de retrouver le contexte
de chacune des occurrences de chacune de ces formes, comme le montre cette capture
d’écran où apparait le contexte des occurrences des formes : famille, familles, familiales,
528
familial, familiale , c'est-à-dire toutes les phrases de notre corpus où apparaissent ce terme
et ses dérivés.

523
Cela était toujours le cas, lorsque le fond de l’énoncé n’était pas de couleur claire et unie, ce qui est très courant dans la mise
en page de la presse people.
524
Les portraits s’étendent sur 70 pages en version txt. La liste des articles, classés selon les corpus, figure en Annexes. A.
525
En version .txt, soit sans mise en forme et en « Courrier new » caractère 10. Précisons, par ailleurs, que toutes les
légendes des photos ont été prises en compte.
526
Pour la presse quotidienne nationale, le numéro correspond à la date de parution sous forme « 070425 » (pour le 25
avril 2007).
527
L’espace fait partie des délimitateurs, nous le soulignons ici, celui-ci ne pouvant être représenté sous une forme de caractère.
528
Ces contextes peuvent être regroupés selon les titres ou les numéros. Si, plus tard, nous utiliserons cette option pour
vérifier des hypothèses empiriques quant à certains titres, cette possibilité de regroupement n’a ici pas de pertinence.

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Figure 21 : Exemple de mise en contexte des formes dans le logiciel Lexico .


Nous observons le contexte de chacune des formes trouvées dans notre corpus pour
voir si cette forme est prise dans une base classématique révélatrice de la quiddité de notre
objet d’étude. L’identification à partir de ces trois bases classématiques n’est pas valable
pour tous les termes ou formes trouvées dans notre corpus. Nous ne sélectionnons que
ceux qui relèvent de la nature d’un monde ou d’un mélange entre les mondes. L’effacement
de certains termes peut ainsi relever d’une neutralité par rapport à notre intérêt ou d’une
faible manifestation dans le corpus qui empêche leur classification. Une telle observation
permet ainsi la construction d’un répertoire au prisme des trois mondes. Ce répertoire,
529
figurant en annexes , est constitué de 1130 groupes de formes. Notre intérêt est moins de
considérer la définition des termes que leur manifestation dans les récits de notre corpus.
L’identification de la base classématique des termes n’est valable qu’au creux des récits
observés, à partir du contexte de mise en discours. Ainsi, certaines classifications peuvent
apparaître surprenantes si l’on considère le terme détaché de tout contexte, mais c’est leur
manifestation dans notre corpus qui autorise l’appartenance identifiée. C’est le cas des
couleurs qui sont moins saisies comme telles que comme des symboles d’un parti politique,
530
impliquant alors leur qualification à partir de la base classématique /monde civique/ .
Le répertoire ainsi élaboré est proposé sous la forme d’un dictionnaire ; les termes
étant classés par ordre alphabétique. A côté du terme se trouve un code permettant de
considérer sa classification, puis suivent alors un ou plusieurs exemples de manifestation
de ce terme dans

529
Voir Annexes. B. 1. « Répertoire des mondes»
530
C’est aussi le cas du terme « gommer », comme nous le verrons dans les prochaines pages.

144

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

[Figure 22 : Exemple d'un terme de plusieurs natures.]


notre corpus. Dans le répertoire, nous ne listons pas toutes les formes possibles du
terme et nous regroupons généralement ses différentes formes : son féminin ou masculin,
son pluriel, son adjectif, son verbe, son participe passé, son adverbe, etc. En effet, les
dérivés d’un terme suivent majoritairement la même logique de manifestation. Pourtant,
cette majorité n’en fait pas une généralité. L’exemple du terme « famille » tient dans
l’identification de deux bases classématique : c’est le cas aussi pour son pluriel. Mais lorsque
nous considérons son adjectif « familial » et ses dérivés, nous observons que celui-ci n’est
jamais signifié à partir de la base classématique du /monde civique/. La forme « familial »
se distingue donc de celle de « famille » en ne révélant qu’une seule nature, à l’inverse de
la seconde. Ces deux formes sont donc différenciées dans notre répertoire.

IV.1.2.2. Les termes simples.


Ainsi, trois isotopies (/monde domestique/, /monde civique/ et /monde de l’opinion/)
focalisent notre regard et notre analyse des termes issus de notre corpus. Le codage que
531
nous utilisons dans notre répertoire est repris, pour une large part, à Boltanski et Thévenot
et mérite une explicitation pour permettre sa lecture.
Nous attribuons, à chacune des isotopies, un chiffre.

1 = /Monde civique/ 2 = /
Monde de l’opinion/ 3 = /
Monde domestique/

Certains termes sont dit « simples ». Ils sont la conjonction d’une base classématique
et d’une figure nucléaire. L’analyse revient à saisir le monde dans lequel le terme est pris :
aucune tension entre les mondes n’est comprise au creux de ce terme.

531
BOLTANSKI & THEVENOT, 1987, op. cit., p. 295-353.

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[Figure 23 : Exemple d'un terme simple]


Un seul chiffre à la suite d’un terme montre que celui-ci n’est mobilisé qu’à partir
d’une des trois bases classématiques qui nous intéressent, le chiffre identifiant la base
classématique sur laquelle repose le terme. Dans l’exemple ci-contre, le terme « fashion »
révèle la nature du monde de l’opinion et d’aucun autre monde. Seul le chiffre 2 est accolé
à ce terme.
D’autres termes sont complexes, c’est-à-dire pris dans une pluralité de mondes. Notre
posture tournée vers le mouvement plutôt que les espaces oblige à ne pas simplement
considérer cette pluralité comme une cohabitation ambiguë : l’analyse s’intéresse alors à
l’identification des mouvements au cœur même des termes, à partir de leur contexte de
discursivisation.
« Loin que ce soit l’être qui illustre la relation, c’est la relation qui illumine
532
l’être. »
Trois types de complexité apparaissent. La première consiste moins en une tension entre les
mondes qu’une ambiguïté. Certains termes sont soumis à différentes définitions, révélant
différentes bases classématiques, mais sans que ces bases ne se confrontent. La virgule
entre deux chiffres signifie l’ambiguïté de l’être ou de la relation qui peuvent être commune
à plusieurs mondes. C’est le cas de l’exemple « famille » utilisé précédemment. On l’a vu,
deux bases classématiques différentes émergent de notre corpus pour signifier ce « groupe
de personne ayant des traits commun », composé des sèmes nucléaires : /relationnel/
+ /ressemblance/. La base classématique du /monde domestique/ permet de considérer
la famille biologique et maritale, tandis que celle du /monde civique/, la famille politique.
Ce terme apparaît dans notre répertoire avec les chiffres du monde civique et du monde
domestique séparés par une virgule. Le /monde domestique/ et le /monde civique/ tiennent
tous deux ce terme à partir d’une double manifestation, mais ces deux mondes ne se
rencontrent pas au sein même d’une occurrence du terme. Il y a pluralité mais il n’y a
pas mouvement : nous classons alors ce type de terme dans les termes dits simples : la
complexité n’étant que de l’ordre de la pluralité.

IV.1.2.3. Le mouvement dans les termes.


Les autres termes révèlent, à l’inverse, une tension entre au moins deux mondes. Or « la
533
tension entre plusieurs mondes est ce qui caractérise les situations critiques » .
Cette tension peut être résolue par une forme de compromis ou conservée dans une forme
de dénonciation. Il y a donc du mouvement au creux de ces termes, que celui-ci investisse
une critique maintenue ou une critique apaisée. L’identification du mouvement consiste à
532
BACHELARD, G., Le nouvel esprit scientifique , Paris : PUF, 1958, p. 144.
533
NACHI, 2006, op. cit. p. 147.

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

repérer quel monde est l’objet de la critique et quel monde est celui qui dénonce la validité
de l’épreuve, de l’objet ou de l’état des êtres ou entre quels mondes un équilibre a été trouvé
pour former un accord autour de l’hétérogénéité.

[Figure 24 : Exemple d'un termedénonciation]


Le premier mouvement consiste en une dénonciation. La cohabitation d’au moins deux
mondes au sein d’un terme crée une situation critique par rapport au principe supérieur
commun d’un des mondes concernés. Cette situation critique nie le principe sur lequel
repose l’un des mondes suite à « la présence, dans la situation (…), d’êtres ne relevant
534
pas du monde dans lequel l’épreuve doit être agencée pour être valable » . La barre
oblique entre deux chiffres marque, ainsi, une dénonciation entre deux mondes. Le terme
« connivence » est soumis à cette relation entre deux mondes. En effet, celui-ci est
manifesté, dans nos récits, comme une situation critique fondée sur une relation du monde
domestique dans le monde civique. Le premier chiffre indique le monde qui est dénoncé – ici,
le monde domestique –, le second (après la barre oblique) celui d’où émerge la dénonciation
– le monde civique –. Le rejet du particularisme du monde civique est suspendu dans le
terme « connivence » par le dévoilement de lien de dépendances personnelles, niant le
mode d’évaluation des êtres du monde civique fondé sur l’intérêt général.
Pourtant, certaines situations critiques peuvent trouver un accord : le différend est
535
alors suspendu . C’est la figure du compromis comme « principe capable de rendre
compatibles des jugements s’appuyant sur des objets relevant de mondes différents.
Il vise un bien commun qui dépasserait les deux formes de grandeur confrontées en
536
les comprenant toutes les deux » .

[Figure 25 : Exemple d'un termecompromis.]


Le tiret entre deux chiffres indique la forme de compromis entre les mondes désignés.
C’est le cas du terme « écharpe ». En effet, celui-ci est toujours mobilisé comme le signe
534
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 267.
535
Nous reviendrons sur la figure du compromis en conclusion. Pour l’instant, cette définition, convient à notre propos.
536
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 338.

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ostentatoire d’un statut institutionnel : c’est l’écharpe du maire. Ainsi, l’écharpe est un objet
de communication qui instaure la visibilité et appelle à la reconnaissance : nous sommes
alors dans le monde de l’opinion. Mais, par ailleurs, le signifié de cet objet de communication
renvoie au monde civique et au statut de celui qui porte l’écharpe. Le terme n’a donc
pas deux significations dépendant de deux bases classématiques différentes, mais un seul
signifié pris dans un compromis entre les deux bases classématiques. Le terme se manifeste
comme un compromis entre monde civique et monde de l’opinion.
Enfin, dans notre corpus, nous trouvons plusieurs chiffres séparés par des signes
différents, ce qui renvoie à des mouvements complexes, dénonciation d’un compromis,
dénonciation au nom d’un compromis, etc.

Dénonciation au nom d’un compromis = 1-(2/3) Dénonciation


d’un compromis = (1-2)/3 Compromis à partir d’une dénonciation
= (1/2)-3 Compromis à partir d’un autre compromis = 1-(2-3)
Dénonciation par ou d’une autre dénonciation = 1/(2/3) ou (1/2)/3

[Figure 26 : Exemple d'un termecomplexe]


Observons le terme « gommer » qui est un exemple d’un mouvement complexe. Celui-ci
apparaît, dans notre corpus, pour désigner la disjonction d’une disjonction avec la visibilité.
Ce mouvement contient un autre terme de notre répertoire, celui de « carrière » ou de
537
« trajectoire » . « Gommer » consiste en la disjonction entre un évènement particulier
dans le parcours d’un candidat et la visibilité. Or cet évènement particulier relève d’une
dénonciation du monde domestique depuis le monde civique ; il décrit un dispositif qui
concevrait un parcours individuel et particulier d’un représentant de parti et dénonce alors
le particularisme du monde domestique dans le monde civique où celui-ci n’a pas sa place.
Cet exemple souligne bien, en outre, le rapport étroit de notre répertoire à notre
corpus. Si le terme « gommer » peut revêtir bien d’autres significations et dévoiler d’autres
mouvements à priori, il n’est utilisé, dans notre corpus, que dans le mouvement identifié.
Enfin, cette suite de chiffres et de signes peut aussi révéler plusieurs natures ou
relations, la virgule servant alors à séparer une dénonciation d’un compromis ou d’une seule
nature. La virgule est révélatrice de multiples manifestations dans notre corpus, soit relative
à une synonymie, soit à des détournements des termes.
Ce répertoire est finalement l’occasion d’identifier la nature des mondes mais aussi
ce qui est en jeu dans le mélange des mondes. Ainsi, en plus de dresser un portrait
sémantique, à la croisée des mondes, de notre corpus, il illustre notre posture focalisée sur
le mouvement, construisant des univers sémantiques dans leur rapport les uns aux autres.
Mais, plus encore, une fois les différents mouvements et natures contenus dans les termes
537
Nous reviendrons, en détail, sur ces figures sémique dans les prochaines pages.

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

appréhendés, le repérage de ces termes complexes permet celui des figures sémiques,
prises justement dans des dénonciations et des compromis. La focale de notre observation
est, une fois encore, déplacée. Dans notre corpus, la plupart des termes complexes peuvent
être regroupés en fonction de la figure sémique dont ils dépendent. Comprenons, le
mouvement tel qu’il est identifié dans notre étude, repose sur trois bases classématiques qui
se confrontent ou s’arrangent. Pourtant, la base classématique ne peut se concevoir sans
la figure sémique du terme, sans son invariable. Le repérage de ces invariables indiquent
que quatre figures sémiques dans notre recherche sont majoritairement soumise à un
mouvement de leur bases classématiques : l’incarnation, la communication, le relationnel
et celles transversales et relatives à la question de l’actualité. Ces quatre figures sémiques
dévoilent des objets, des qualifications et des épreuves, qui empêchent un être de rester
dans un monde ou d’ « être à son affaire », c'est-à-dire être dans une situation sans
être distrait. Ces quatre figures sémiques révèlent une tension entre les mondes et vont
occuper désormais notre propos.

IV. 2. Termes complexes : la confusion des mondes


Le répertoire élaboré dans l’isolement de chacun des termes de notre corpus se fonde sur
trois isotopies sémantiques, conçues à partir de l’élucidation de la base classématique des
termes. Certains termes ne sont pas attribuables à un seul monde mais construits dans
leur multitude ou leur tension : ce sont les termes complexes. La complexité d’un terme
est de deux types : soit elle révèle un mouvement au sein de celui-ci rendant compte de
figure de compromis ou de dénonciation, soit elle révèle différentes définitions du terme
dépendant de la base classématique dans lequel il est installé. D’un côté, nous avons des
termes-transaction, de l’autre, nous trouvons des termes-mosaïque. L’observation de ces
deux types de termes permet alors de saisir la confusion des mondes et de découvrir des
thèmes et des figures, opérateurs de conjonction ou de disjonction entre les mondes eux-
mêmes.
Ce répertoire est un « point de passage » dans notre méthode ; il découvre des variables
du mélange et du caractère hybride des mondes, des variables qui permettront, dans les
prochains chapitres, de comprendre comment la campagne présidentielle et ses êtres de
papier sont narrativisés dans le genre people. Enfin, ces variables dévoileront des points
de divergences entre les titres et les identités médiatiques des candidats. Ainsi, parce que
les résultats de ce chapitre seront réinvestis dans les prochains comme des axiomes pour
notre analyse narrative, nous les évoquons, ici, sans véritablement les investir dans notre
objet d’étude.

IV. 2. 1. L’/incarnation/ des êtres de papier à la croisée des mondes.


L’isotopie de l’incarnation est la première variable révélée par les termes complexes. Elle
est ce qui permet l’identification des êtres et renvoie à la question du corps. Chacun des
trois mondes définit l’incarnation de ces êtres en fonction d’un principe supérieur commun.
Dans le monde domestique, la question de la génération, de la tradition et de la hiérarchie,
distingue les êtres entre eux. L’âge, le sexe, la place dans la famille et l’appréciation, par
les grands de ce monde, au regard du respect de la tradition, organisent les êtres dans un
rapport de grandeur : la grandeur est relationnelle.

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538
[Figure 27 : L'incarnation dans le monde domestique ]
Ainsi, quand Ségolène Royal est installée dans un programme narratif comme la mère
de quatre enfants, c’est son être du monde domestique qui est manifesté, effaçant son être
du monde civique ou du monde de l’opinion. Ces figures se construisent à la fois en fonction
des autres êtres en présence dans les récits, construisant la grandeur relationnelle, mais
aussi à partir de cérémonies typiques du monde domestique, que l’on retrouve dans notre
répertoire avec les termes « mariage », « séparation », « divorce », « union »,
« fiançailles », « naissance », « remariage » , « décès ».
Dans le monde civique, les êtres sont incarnés comme représentant d’un collectif,
la manifestation d’une telle incarnation passe donc par le statut de l’être énoncé ou
par son appartenance à un collectif. Le « frontiste » est désigné, par exemple, par son
adhésion au Front National. C’est le caractère collectif qui prime, la singularité ne peut
539
exister qu’idéellement dans la représentativité. « Un magistrat n’a pas de corps » :
le monde civique est donc basé sur le mode de la représentation au sens symbolique.
Le corps, entendu comme partie matérielle d’un être animé, n’existe pas. C’est l’espace
d’indistinction des sujets. Seule l’énonciation par le statut ou le collectif permet cette
incarnation représentative, comme si seuls comptaient la fonction, le parti représenté
et l’adhésion des citoyens. L’incarnation du monde civique prend aussi en compte les
catégories socioprofessionnelles des citoyens, souvent mobilisé, dans le monde civique,
comme un segment de la population, un segment de l’électorat, découvrant des groupes
homogènes pour les prévisions de vote et les attentes.
L’incarnation, dans ce monde, n’est manifestée que par des descriptions définies ou
accidentelles, pour reprendre la terminologie de Russel et de Kripke. Ces termes servent

538
Tous ces termes sont issus du répertoire élaboré à partir de notre corpus.
539
BOLTANSKI & THEVENOT, 1987, op. cit., p. 295-353.

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

à représenter un individu ou un objet à partir de propriétés collectives mais ne peuvent


540
désigner ce même individu ou objet de manière permanente ou invariante .

541
[Figure 28 : L'incarnation dans le monde civique ]
La mise en abîme du monde de l’opinion questionne la possibilité d’une manifestation
pure du monde civique. La mise en visibilité des êtres qui incarnent ces fonctions est
inhérente aux lieux de production de nos récits. Elle les installe dans un processus de
reconnaissance au creux du mouvement d’intertextualité et des déictiques. Par ailleurs, le
genre people, objet de nos analyses, se fonde sur une logique autopoïétique de la visibilité et
de la célébrité. Ainsi, rares sont les désignations uniquement prises dans le monde civique.
Elles sont souvent accolées à un nom propre, soit directement, soit dans un mouvement
syntagmatique. Or le nom est une identité particulière qui distingue les individus entre eux,
les projetant hors du monde civique.
« Un nom propre fonctionne comme désignateur rigide, précisément en ce qu’il
n’est pas réductible à un ensemble quelconque de descriptions définies qui le
542
caractérisent. »
Peut-on s’autoriser pour autant à considérer la cohabitation d’un nom et d’une fonction
politique comme une forme de compromis entre monde civique et monde de l’opinion ?
« Elle s’est ensuite rendue en Israël afin de s’entretenir avec le premier ministre
543
Ehoud Olmert»
Cet énoncé décrit un dispositif d’êtres et d’objets pris dans le monde civique et qui ne semble
pas souffrir de tensions avec un autre monde. Pourtant, le nom propre du premier ministre
est énoncé. Dans quelle mesure la personnification de la fonction peut-elle restée dans le
monde civique ? C’est l’ouvrage de Kantorowicz qui permet une réponse. Cet auteur étudie
la fiction des « Deux Corps du Roi » dans une trame complexe de théologie politique à
l’époque médiéviste. Sans ignorer le travail d’historien de cette œuvre, nous ne retenons
que les principes qu’il décèle à propos de la double incarnation du roi. Selon Kantorowicz,
540
Cf. Chap. III.3.2.1.
541
Tous ces termes sont issus du répertoire élaboré à partir de notre corpus.
542
MOLINO, J., « Le nom propre dans la langue », Langages, 16-66, 1982, p. 14.
543
VSD 1528

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le roi possèderait deux corps : un naturel et mortel, l’autre immortel, surnaturel, incarnant
le royaume et le peuple. Le roi ne serait que « la juxtaposition étrange d’un corps en
544
décomposition et d’une dignité immortelle » .
« Son corps naturel, considéré en lui-même est un corps mortel, sujet à toutes
les infirmités qui surviennent par Nature ou Accident, à la faiblesse de l’enfance
ou de la vieillesse, et aux déficiences semblables à celle qui arrivent aux corps
naturels des autres genres. Mais son corps politique est un Corps qui ne peut-
être vu ni touché, consistant en une société politique et un gouvernement, et
constitué pour la direction du peuple et la gestion du bien public, et ce corps est
entièrement dépourvu d’enfance, de vieillesse et de toutes les autres faiblesses
545
et défauts naturels auxquels est exposé le Corps naturel. »
De cette distinction émerge celle produite, dans notre étude, entre monde domestique et
monde civique, imposant alors de considérer le roi à partir d’une « contradiction entre
546
le caractère transitoire de la chair » et de la génération, telle qu’elle s’impose dans
le monde domestique, et « la splendeur immortelle d’une dignité que cette chair est
547
censée représentée » , renvoyant, ici, à l’espace d’indistinction qu’est le monde civique.
Mais à cela, nous ajoutons une troisième voie, issue du travail de Louis Marin sur la
représentation, c’est-à-dire le portrait du roi.
« Le portrait imite le roi comme le roi imite le portrait et dans ce jeu de double
imitation, finalement, le réel a disparu (…) Le roi n'est qu'un portrait, mais c'est
un portrait qui fait croire. C'est là le fondement parfaitement arbitraire de la
548
légitimité royale. »
Selon Marin, il y aurait un « corps sacramentel sémiotique » qui permettrait l’échange
entre le corps politique et le corps physique.
« Représentation et pouvoir sont de même nature. Que dit-on lorsque l’on dit
pouvoir ? Pouvoir, c’est d’abord être en état d’exercer une action sur quelque
chose ou quelqu’un ; non pas agir ou faire, mais en avoir la puissance, avoir
cette force de faire ou d’agir. Puissance, le pouvoir est également et de surcroît
valorisation de cette puissance comme contrainte obligatoire, génératrice de
devoirs comme loi. En ce sens, pouvoir, c’est instituer comme loi la puissance
elle-même conçue comme possibilité et capacité de force. Et c’est ici que la
représentation joue son rôle en ce qu’elle est à la fois le moyen de la puissance
et sa fondation. Le dispositif représentatif opère la transformation de la force en
puissance, de la force en pouvoir, et cela deux fois, d’une part en modalisant la
force en puissance et d’autre part en valorisant la puissance en état légitime et
549
obligatoire, en la justifiant. »
544
KANTOROWICZ, E., Les deux corps du roi [ed. originale 1957], Paris : Gallimard, 1989, p. 314.
545
Ibid. p. 21.
546
Ibid . p. 313.
547
Ibid . p. 313.
548
CAZENAVE, J. & MARIN, L., « Imaginaire et pouvoir », LE GOFF & al. (dir.), Histoire et Imaginaire , Paris : Ed. Poiesis,
1986, p. 44.
549
MARIN, L., Le portrait du roi, Paris : Ed. Minuit, 1981, p. 11.

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

Les images, qu’elles soient écrites ou figuratives, sont des signes de la réalité royale.
« La représentation comme pouvoir, le pouvoir comme représentation sont l’un
et l’autre un sacrement dans l’image et un « monument » dans le langage, où,
échangeant leurs effets, le regard ébloui et la lecture admirative consomment
le corps éclatant du monarque, l’un en récitant son histoire dans son portrait,
l’autre en contemplant une de ses perfections dans le récit qui en éternise la
550
manifestation. »
Ainsi, selon la logique de Kantorowicz et de Marin, le roi est une image, ou plutôt la
réunion de deux images, l’image d’un corps naturel et l’image d’un corps politique. C’est au
cœur de la contradiction de ces corps que notre propos sur l’incarnation s’inscrit puisque,
551
en son sein « s’est caché un problème de continuité » . Cette continuité est repérable,
dans notre répertoire, au travers des termes « actuel », « ancien », « successeur » et
« prédécesseur ». Ces termes sont issus à la fois du monde domestique, avec son intérêt
particulier à la génération, et du monde civique, en insistant sur le caractère éphémère
des personnes et sur la persistance des offices. Dans notre étude, le répertoire permet
de distinguer des qualifications de chacun de ces corps, mais nous ne pouvons ignorer
qu’ils sont justement des mots manifestés dans des portraits du roi, ou plutôt des candidats,
à la fois, être domestique, être renommé et être politique. Le portrait médiatique unifie la
personne, amplifiant la confusion entre l’office (corps politique) et son titulaire.
A l’incarnation domestique fondée sur la place dans la famille, entre autres, à partir
de l’âge et du sexe et de l’état relationnel en contexte de l’être de papier et à celle du
corps idéel de représentation construite sur le collectif et l’adhésion, s’ajoute celle du
monde de l’opinion, à partir de la reconnaissance. Les grands sont les reconnus, les petits,
ceux qui reconnaissent. Un troisième type d’êtres cohabite dans le monde de l’opinion :
ils sont ceux qui permettent la reconnaissance : les magistrats chargés de faire valoir la
notoriété. Dans notre corpus, ce sont les « chroniqueurs », « journalistes », « observateurs »,
« photographes », les « publicitaires », les « reporters » mais aussi les « médias », la
« radio », la « télévision », les « hebdomadaires », « magazines », etc. Si nous avons
ignoré, dans le répertoire tous les noms propres, nous ne pouvons ignorer que ceux-ci
sont des termes révélateurs de la nature du monde de l’opinion, installant l’être désigné
dans un rapport à la visibilité et à la reconnaissance. Le nom propre est donc le premier
terme permettant l’incarnation dans le monde de l’opinion. Et pourtant, si l’absence de
tout autre renseignement sur cette incarnation installe la reconnaissance de manière forte,
552
comme si seul le nom suffisait à la re-nommée , sa présence, au milieu d’objets du monde
domestique ou civique, n’oblige pas son déplacement dans le monde de l’opinion : il ne peut
être qu’un signe de pouvoir. C’est donc l’observation du contexte discursif de l’incarnation
qui nous permettra de considérer si un mouvement vers le monde de l’opinion trouve
553
place .

550
Ibid, p. 13.
551
KANTOROWICZ, 1989, op. cit. p. 200.
552
Dans le précédent chapitre, cette question fut investie en profondeur, soulignant que la grandeur autopoiétique de ce monde
explose par l’effacement du patronyme, le prénom étant suffisant à la renommée.
553
Cette posture permet d’ailleurs de considérer les termes « mitterandien », « chiraquien » et « sarkozyste » comme des
termes fondés sur la base classématique /monde civique/.

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554
[Figure 29 : L'incarnation dans le monde de l'opinion ]
Cette séparation des incarnations est à l’origine de nombreux termes complexes qui
puisent leur ambiguïté dans l’illusion de l’unicité de soi, dans la recherche d’une cohérence
entre les différentes incarnations d’un personnage. Sans aller plus loin dans la réflexion, à
ce stade du propos, le parcours de l’ambition et de ses objets se révèle dans le mélange des
mondes, comme soumise à l’ambigüité d’incarnations multiples. Ainsi, nous repérons une
dénonciation du monde civique par le monde de l’opinion au travers des termes suivants.

Ambition, Ascension, Carrière, Autorité, CV, Propulser

Parallèlement, les métaphores guerrières ou sportives, qui servent à manifester


la campagne présidentielle et ses êtres, amplifient cette ambigüité de l’incarnation en
focalisant la compétence des gouvernants sur le corps physique et sur les aptitudes viriles,
sportives ou combattantes à faire et endurer la campagne, effaçant le corps idéel du
représentant du collectif. Certains termes sont mobilisés comme le compromis entre les
incarnations permettant à l’être de papier de passer d’une incarnation à l’autre tout en
maintenant l’illusion de son unicité. C’est le cas de « bottes », « endosser », « habit
», « masque » « stature » et bien sûr, « incarner » et l’expression « corps et âme ».
Ces termes contiennent le mouvement en permettant aux êtres de papiers de multiplier les
incarnations ou de passer de l’une à l’autre tout en fondant une procédure d’anaphorisation
invitant le destinataire du récit à reconnaître que c’est le même être manifesté dans cette
multitude d’incarnation. Le compromis est, donc, tenu, à la fois, dans l’énoncé-énoncé et
l’énonciation-énoncée.

IV. 2. 2. Quand les êtres de papier communiquent.


Dans le récit, deux types d’actants cohabitent, les actants de narration et les actants de
communication. Pourtant, les premiers peuvent être, par là même, débrayés dans un faire
de communication dont le récit rend compte. De nombreux termes relatifs au discours et à
la communication, dans son sens large, sont présents. Or, ces termes apparaissent souvent
comme pris dans un mélange des mondes révélant l’ambiguïté contenue par l’acte de porter
554
Tous ces termes sont issus du répertoire élaboré à partir de notre corpus.

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la parole des mondes tout en faisant porter la parole de ces mondes par des êtres issus de
ces mondes. La confusion de celui qui dit et qui fait dire révèle la confusion entre les espaces
significatifs de notre recherche, soumise à une mise en abîme du monde de l’opinion.
Les verbes de citations ou de communication semblent a priori contraints par le monde
de l’opinion ; celui-ci n’est plus seulement l’accès à la renommée des personnages, mais
aussi celui d’objets ou d’idées.
« A la racine du réel, il y a – il ne peut y avoir – que le verbe (non pas des faits
555
sous les mots, mais des mots sous les faits). »
Si nous reviendrons plus précisément sur le jeu des citations et des objets de celles-ci dans
le chapitre suivant, ici, nous nous intéressons à l’isotopie de la /communication/ comme
révélatrice des espaces dans lesquels sont installés les discours rapportés ou le faire du
discours. La plupart des termes fondés sur le principe de communication sont pris dans le
monde de l’opinion. C’est le cas des verbes suivants :

Afficher, annoncer, clamer, commenter, communiquer, convaincre, déclarer, démontrer,


dévoiler, diffuser, exhiber, exposer, influencer, manipuler, mentionner, montrer, persuader,
proclamer, révéler, signaler

Pourtant, d’autres verbes de communication sont construits dans notre corpus sur
plusieurs mondes. Les premiers sont révélateurs d’un compromis entre monde de l’opinion
556
et monde civique tenue par l’ambiguïté du terme « public » inhérente à ces deux mondes .
Les verbes de communication, soumis à l’ambition de « toucher l’opinion publique », c’est-à-
dire « l’enrôlement pour une cause dans le monde civique et la captation des regards
557
dans le monde de l’opinion » , sont donc le fruit d’un compromis.

Alerter, Appeler, Défendre, Dénoncer, Haranguer, Préconiser, Prêcher

Des objets ou des outils de communication contiennent ce même compromis entre


monde de l’opinion et monde civique.

Affiche, Appel, Meeting, Pamphlet, Polémique, Tract, Sondage, Pédagogie,

Mais le mélange de ces deux mondes peut être l’occasion, par ailleurs, d’une
dénonciation, quand la captation des regards du monde de l’opinion n’est plus utilisée pour
une juste cause.

Démagogie, Populisme, Propagande, Prosélytisme

Du côté du monde domestique, de nombreux termes pour signifier la communication


n’atteignent pas le monde de l’opinion, du moment où cette communication est confinée
dans une cercle restreint, limité et privé.

555
MOUILLAUD & TETU, 1989, op. cit. p. 130.
556
Une ambiguïté à l’origine, par ailleurs, de notre déplacement de la dyade espace privé/espace public à la triade monde
domestique/monde de l’opinion/monde civique.
557
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 386.

155

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Anecdote, aparté, confidence, compliment, discussion (si restreinte), murmures, papoter,


secret.

A l’inverse, lorsque ces paroles privées sont publicisées et donc découvertes par tous,
font places des compromis établis sur la révélation consentie, et des dénonciations, fondées
sur la révélation provoquée.

Compromis Affleurer, Blog, officialiser, confession, percevoir, raconter,


témoigner Dénonciation du monde domestique par le monde de l’opinion
Caché, démasquer, décrypter, officieux, polichinelle Dénonciation du
monde de l’opinion par le monde domestique Cajolerie, indiscret, rumeur

Enfin, ce sont les termes d’Affaire et de Scandale qui se révèlent particulièrement


intéressants, au prisme de cette isotopie, dévoilant un mélange pris dans les trois mondes.
Le scandale tient de la révélation de liens entre des personnes, des relations confondues
tant dans le monde civique que le monde domestique. Le scandale consiste donc en la
dénonciation par le monde de l’opinion d’une dénonciation du monde domestique par le
monde civique : (3/1)/2. L’Affaire est sa continuité, elle prend forme au moment où les
dénonciateur sont détachés de l’objet de dénonciation, au moment où l’opinion publique
(ou ses porte-parole) devient elle-même la dénonciatrice. Nous comprenons que l’opinion
publique, comme compromis entre monde de l’opinion et monde civique (1-2), dénonce la
dénonciation du monde domestique par le monde civique (3/1). L’Affaire est donc formulable
comme (3/1)/(2-1). Si nous nous arrêtons là quant à ces deux termes et leurs mouvements,
l’analyse, dans le chapitre VII, des récits médiatiques à propos des rumeurs d’infidélités
entre Nicolas Sarkozy et Carla Bruni, survenues en avril 2010, reviendra sur ces concepts
pour saisir l’itinéraire d’une rumeur devenue Affaire, découvrant alors les jeux entre ces
différents médiats au creux des espaces de signification de notre objet d’étude.

IV. 2. 3. L’isotopie du /relationnel/


Autre isotopie qui apparaît essentielle dans notre étude, l’isotopie du /relationnel/, qui
envisage les êtres dans leur dépendance et indépendance les uns aux autres. Ici, semble
s’imposer un axe heuristique pour notre analyse narrative : l’axe individu VS collectif.
Ce thème se déploie, dans le monde civique, en interrogeant la place de l’individu au
sein du collectif. Or, c’est l’adhésion à un collectif, la taille et l’importance de celui-ci qui fait
la grandeur des êtres : le monde civique se construit ainsi dans un rejet du particularisme.
Différents termes prouvent l’importance de l’appartenance au collectif et s’appuient sur des
dénonciations du monde domestique depuis le monde civique : autant de termes favorisant
l’individu au détriment du collectif.

Affranchir, Déchirer, Dissension, Dissidence, Divergence, Diviser, Indépendance,


Individualiste, Isoler, Retirer, Rivalité, Seul, Trahir

Mais cette même dénonciation peut revêtir une autre thématique : celle de la
composition du collectif.

Accointance, Adouber, Arrangement, Connivence, Népotisme, Parachuter, Propulser

156

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

Ici, le collectif n’est plus dénoncé comme un ensemble de particuliers niant l’intérêt
commun, mais par les liens domestiques qui unissent les membres du collectif, injectant le
collectif dans une forme de coalition déviante fondée sur le monde domestique. Le collectif
du monde civique se révèle par le collectif du monde domestique. Or si le terme de famille
se manifeste dans notre corpus selon ces deux natures, cette dernière dénonciation rejette
la confusion de ces deux familles en une seule, laissant les relations du monde domestique
dans celui-ci.

Adorer, Affection, Affinité, Aimer, Amabilité, Amitié, Amour, Apprécier, Attachement, Attendrir,
Attentif, Bienveillance, Câlins, Chérir, Confiance, Convivialité, Courtoisie, Dévouer, Embrasser,
Enfanter, Epauler, Eprouver, Fusionner, Humilier, Jalousie, Méfiance, Réconcilier, Renier,
Respecter

Certains termes apparaissent pourtant comme des compromis entre ces deux mondes
ou comme révélateur d’une double nature ou ambiguïté. La figure du « père spirituel »
ou du « mentor » renvoie précisément à cette compatibilité entre les deux mondes. De la
même manière, l’épreuve de collecte des 500 signatures pour être investi comme candidat
à l’élection présidentielle s’impose sémantiquement par le monde domestique avec la figure
du « parrainage ». Le monde domestique trouve alors un reflet dans le monde civique du
moment où il se crée sur une relation du monde domestique mais entre des êtres du monde
du monde civique. Par ailleurs, ces deux mondes se retrouvent dans leur rapport au temps
ou plutôt, à la persistance. L’univers analogique de la transmission se définit sur une double
nature entre ces deux mondes et ouvre des points de passage.
A l’inverse, on constate que les dénonciations entre monde civique et monde de
l’opinion sont plus rares. Dans l’ouvrage De la justification. Les économies de la
grandeur , aucune dénonciation depuis le monde domestique vers le monde civique,
n’est évoquée. Seule l’interdiction des sondages en période électorale est le résultat d’une
dénonciation depuis le monde civique vers le monde de l’opinion.
« L’opinion dans le monde du renom et dans le monde civique, diffère :
le suffrage qui, dans le monde civique, se sert de l’opinion d’individus
indépendants pour donner une expression de la volonté générale attachée au
collectif en tant que tel, s’oppose à l’opinion publique constituée comme la
558
convergence des adhésions de personnes soumises à l’influence des autres. »
Dans cette logique, nous retrouvons cette dénonciation, dans notre corpus, dans les termes
« Influencer », « Stratégie », « Gourou » et « Doctrine ». Cette dénonciation nous
renvoie vers la question du soutien. Celui-ci est pris dans le monde civique comme ce qui
rompt l’isolement par l’adhésion et le rassemblement tandis qu’il instaure l’harmonie au sein
du foyer et de la famille dans le monde domestique. Ces deux mondes se rejoignent sur le
rejet de l’égoïsme : le soutien y figure alors comme un aspect fondamental. Cependant, le
soutien, dans le monde de l’opinion, est l’évidence même de la grandeur. Il n’est pas pris en
compte comme fédérateur du collectif ou de la famille mais est ramené à l’intérêt particulier
des grands êtres. Ainsi, le soutien peut être, dans nos récits, à l’origine d’un compromis
si le monde de l’opinion est l’espace de l’épreuve. A l’inverse, il peut être l’occasion d’une
dénonciation quand il est un faire du monde domestique ou du monde civique, nous amenant
à le formuler comme : (1,3)-2 ou 2/(1,3), dans notre répertoire. Cette différence trouve, nous
le verrons, toute sa valeur dans la presse people qui déplace la grandeur des candidats

558
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 317.

157

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à l’élection présidentielle vers la célébrité, transformant alors une dénonciation a priori en


compromis.

IV. 2. 4. La question de l’actualité


Le concept d’actualité apparaît sous différentes acceptions dans notre étude et mérite un
intérêt particulier. L’actualité ne dit que rarement ce qui se cache en son sein et comment
la presse s’en saisit pour en faire son objet de discours. Il semble aller de soi que toute
information qui parait dans les médias relève de l’actualité. Le sens commun ne dit-il pas
que « regarder le journal télévisé » consiste à « regarder les actualités » ?
« Dans l'actualité, le rapport au temps est étrange puisque l'actualité est validée
pour la durée de vie de son support, et non par une quelconque référence à un
559
temps propre du monde vécu. »
Pourtant, l’actualité est produite dans un espace énoncif et énonciatif, entre un énonciateur
et son énonciataire et entre l’information et « l’horizon d’attente du même lecteur
560
» . Tétu nie le caractère extérieur de l’actualité, elle est produite dans le rapport entre
l’énonciateur et le lecteur, elle est liée à son support.
« L'actualité, donc, en somme, ne vise pas un temps particulier, mais une forme
de co-présence du journaliste et du lecteur-spectateur, à l'occasion de quelque
561
chose. »

[Figure 30 : L'actualité dans le corpus]


Dans notre corpus médiatique, le terme d’actualité n’apparait pas. En revanche, son
adjectif nous renvoie vers un terme qui relève de plusieurs natures : c’est un terme-
mosaïque pris, à la fois, dans le monde civique et le monde de l’opinion. Cet adjectif
revêt deux acceptions dans notre corpus et nous permet de saisir l’actualité de manière
particulière.

559
TETU, J-F., « L’actualité et l’impasse du temps », Sciences de l'information et de la communication, Textes essentiels,
Paris : Larousse, 1993, p.721.
560
Ibid, p. 720.
561
Ibid , p.721.

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

[Figure 31 : L'actualité de l'incarnation]


L’actualité de l’incarnation est une première variable. Elle est révélatrice du monde
civique à partir d’une incarnation éphémère d’une fonction. Cette incarnation est exogène au
discours du journal et renvoie à un univers analogique en rapport avec l’être dans sa relation
au pouvoir ou à l’autorité. Nous retrouvons, ici, notre propos sur les corps du roi. En effet,
cette conception de l’actualité caractérise les personnages de notre étude – les candidats à
l’élection présidentielle – et la logique personnifiée du genre people. Comme si, finalement,
l’actualité naissait dans la convergence du corps naturel du roi et de sa représentation dans
le portrait. Deux questions quant à la construction de l’actualité de notre corpus s’imposent :
est-ce la période de la campagne présidentielle ou sont-ce les récits sur les personnages qui
font l’actualité? L’actualité est-elle construite dans un rapport à l’évènement, à ce qui se
562
passe, ou aux personnages, déplaçant l’actualité de ce qui survient à ce qui est ?
La seconde manifestation de l’actualité au travers de son adjectif, nous renvoie vers un
mode de reconnaissance du monde de l’opinion. L’actualité, sous ce prisme, n’a rien à faire
de ce qui se passe mais se construit sur la logique autopoïétique de la célébrité dans le
monde de l’opinion. Ici, l’actualité n’a aucune mémoire ; elle a la fragilité de son éphémérité.
Cette seconde acception relève moins d’un présent que d’une période, une période qui n’a
aucune continuité avec celle qui la précède ou qui la suivra.
« Le monde de l’opinion accorde peu de prix à la mémoire. Il ne connaît même
pas cette forme de mémoire des épreuves passées que constitue la permanence
de l’argent au-delà du moment où il a été transféré dans l’épreuve. Les célébrités
563
peuvent être oubliées du jour au lendemain. »
Cette manifestation particulière de la thématique de l’actualité interroge le traitement
journalistique de la campagne présidentielle par la presse people, comme si elle se détachait
de l’actualité de ce qui se passe pour considérer l’actualité des personnages et des objets
de célébrité. Le répertoire, nous permet, ici, d’appréhender une relation singulière entre

562
Nous reprendrons ce questionnement dans le prochain chapitre en considérant deux manifestations de la campagne
présidentielle, dans notre corpus, comme contexte et comme période.
563
BOLTANSKI, L. & THEVENOT, L., 1991, op. cit. p. 223.

159

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les récits de la presse people et l’actualité ; relation qui sera examinée dans les chapitres
suivants.

[Figure 32 : L'actualité comme tendance]

IV. 2. 5. Des néologismes à la croisée des mondes


Face à cette considération sémantique de notre corpus, un questionnement quant à des
néologismes surgit à la fois dans l’épreuve de la méthode sémantique mais aussi autour
de notre réflexion sur l’hétérogénéité des êtres et des objets en présence dans la quiddité
de notre objet. Et si des néologismes politiques se révélaient à la croisée des mondes
et dévoilaient une consistance de la peopolisation? Nous quittons pour un temps notre
corpus de presse people et la période de la campagne présidentielle pour envisager
un dépassement à partir de termes produits autour de cette période. S’intéresser aux
néologismes qui ont émergé dans les médias est difficile car il est complexe de dresser
une liste exhaustive de ces termes. Mais, pour rester aux confins de notre réflexion, nous
choisissons de confronter cette question à des néologismes dits personnifiés, relatifs à une
personne. Parce que ce corpus est secondaire, nous faisons le choix de nous concentrer
exclusivement sur les néologismes concernant la personne qu’est Nicolas Sarkozy, pour
tenter de comprendre à quel aspect de son identité ils renvoient. Ici, la période de la
campagne présidentielle est dépassée; le personnage s’impose, donc, par son élection et
sa forte visibilité.
564
Pour trouver ces néologismes, nous nous sommes aidés du travail de Jean Véronis .
Ce chercheur a pu élaborer, à partir d’un outil qu’il a créé et du moteur de recherche Exalead
et de sa fonction « recherche par expression régulière » , une liste de 560 termes qui
apparaissent sur Internet avec le préfixe « Sarko ». Nous avons, ensuite, rentré chacun de
565
ces termes dans la base de données Factiva afin de voir ceux qui étaient utilisés dans
la presse écrite francophone. Nous avons sélectionné les néologismes qui apparaissaient
au moins dans trois titres de presse différents. Par ailleurs, nous avons éliminés différents
564
VERONIS, J., « Lexique : Sarkosyl et autres sarkotrucs », 2007,[en ligne : http://aixtal.blogspot.com/2007/ 09/ lexique-
sarkosyl-et-autres-sarkotrucs.html]
565
Base de presse nationale et internationale proposant l'accès aux articles de près de 10 000 sources (dépêches d'agence
de presse, journaux, magazines, transcriptions de chaînes de télévision) dans 22 langues en provenance de 118 pays : http://
global.factiva.com

160

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

566
termes, soit parce que ceux-ci n’avaient pas de rapport direct avec Nicolas Sarkozy , soit
567
parce qu’ils n’apparaissaient que dans le cadre de citations, directes ou indirectes , soit
568
parce qu’ils relevaient d’appellation . Enfin, nous avons fait le choix de ne pas retenir
les termes « sarkozysme » et « sarkozyste(s) », néologismes importants mais dont
l’analyse ne nous semblait pas pertinente dans le cadre de notre questionnement autour de
l’hétérogénéité des êtres et des objets. A cela, nous avons rajouté les termes rencontrés
dans nos autres corpus ou au travers de lectures diverses de la presse, dont tous concernent
Nicolas Sarkozy mais dont certains ne sont pas construits sur le préfixe « sarko- » tels que
« omniprésident » ou « président bling-bling » .
Au final, nous trouvons vingt néologismes et leurs dérivés (pluriel, adjectif, adverbe,
etc.). Nous allons désormais nous attacher à définir chacun de ces néologismes en
569
fonction des utilisations que les narrateurs de la presse écrite francophones en font .
Par ailleurs, en les définissant, nous catégoriserons les signifiés de ces termes selon
les isotopies sémantiques révélatrices de la quiddité du phénomène de peopolisation.
La plupart de ces néologismes sont polysémiques et révèlent un mélange de plusieurs
isotopies sémantiques. Tous les néologismes de ce corpus sont construits sur l’identité du
président de la République (ou du candidat à l’élection présidentielle ou du ministre de
l’Intérieur selon la période de mobilisation). Sans reprendre notre propos sur la place du
nom comme qualification de l’incarnation, nous partons du postulat que le préfixe « sarko- »
peut être soit issu du monde de l’opinion, soit une représentation du corps politique, sans
rapport au corps naturel du personnage, renvoyant alors à la base classématique /monde
civique/, comme il peut être l’image du corps naturel, sans rapport au corps politique que
ce corps naturel incarne.

[Tableau 6 : Catégorisation des néologismes]


566
Tels que « Sarkoth », personnage de science fiction ou « Sarkoïdose » , terme allemand pour désigner la maladie
« sarcoïdose »
567
Nous avons, par exemple, exclu le terme « sarkofan » car il n’apparaissait, dans la presse écrite, que dans le cadre
de citation directe de personnes se déclarant « sarkofan » ou le terme « s arkome » défini par le Progrès, le 20 mars 2009,
comme « la tumeur politique qui se développe aux dépens du tissu social » mais qui n’était mobilisé dans la presse que dans
des citations de slogans.
568
Nous avons éliminé, entre autres, les termes « Sarkophage » , nom d’un journal et d’un blogueur et « sarkostique » ,
nom d’un blog influent dans la blogosphère antisarkozyste.
569
Nous citerons alors certains exemples de la mobilisation de ces néologismes de la presse francophone. Ces citations sont
représentatives mais non exhaustives.

161

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La différence entre néologismes repose alors sur le mélange ou non des mondes entre
570
eux .
La première catégorie dévoile les néologismes pris exclusivement dans le monde
civique, elle révèle des termes qui restent en accord avec la cohérence et la grandeur de
ce monde. Ces néologismes manifestent alors Nicolas Sarkozy comme « à son affaire ».
Nous y retrouvons le terme d’ « hyperprésident » qui se dit d’un président qui agit sur
tous les fronts. C’est la version adulte et politique de l’enfant hyperactif. Parce que la
référence principale de ce terme est centrée sur l’action et parce que nous le différencions
des termes d’« égoprésident » et d’« omniprésident », nous plaçons ce néologisme
dans cette première catégorie qui concerne uniquement le /monde civique/. Le terme d’
« égoprésident » est une réponse au « je » omniprésent dans les discours du président ;
le « je » comme judicateur subjectif renvoie alors ce néologisme à la catégorie /monde
civique/ + /monde domestique/ et se construit sur la dénonciation du particularisme par le
monde civique. Le néologisme « omniprésident » se dit d’un président dont la visibilité est
exacerbée. En communication politique, si l’on distingue communication gouvernementale
et présidentielle, ce n’est plus le cas pour un « omniprésident ». Cette définition nous
oblige alors à la comprendre comme une dénonciation du /monde civique/ vers le /monde de
l’opinion/. Chacun de ces trois termes nous permet déjà d’appréhender trois des catégories
signifiantes pour l’étude des néologismes. A cela, nous verrons qu’une quatrième viendra
se juxtaposer : celle qui mélange non plus deux des trois mondes mais les trois. C’est le
cas du néologisme « sarkocratie » qui fut particulièrement mobilisé dans la presse en
2007 après l’élection de Nicolas Sarkozy et en 2009 lors de la polémique Jean Sarkozy/
EPAD. Ce terme revient à caractériser le gouvernement de l’ « omniprésident », un
accaparement de la quasi-totalité des médias, la manipulation de l'information et une
conception clanique et élitiste de la politique. C’est donc dans son rapport direct avec les
médias et la visibilité que nous plaçons ce terme dans l’isotopie /monde de l’opinion/. Mais
la conception clanique renvoie à une autorité traditionnelle et une légitimité subjective, ce
qui le place aussi dans celle du /monde domestique/. La figure est complexe. La relation
entre monde domestique et monde de l’opinion est équivoque, elle n’est pas le résultat d’un
compromis ou d’une dénonciation mais d’une cohabitation ambiguë. Ce terme se déploie
donc dans la dénonciation par le monde civique de chacun des deux autres mondes mais
aussi de leur cohabitation.
Le terme de « sarkoland » se révèle plus complexe car il est soumis à une utilisation
polysémique dans la presse francophone. En effet, il peut désigner trois types d’espace. La
première définition trouvée dans la presse renvoie ce terme à un espace géographique clos
et défini institutionnellement : les Hauts de Seine.
« Le « Sarkoland » est un pays où il fait bon vivre politiquement. Autrefois plus
connu des explorateurs, assez audacieux pour franchir le périphérique extérieur,
sous le nom de « Pasqualand », cet Ouest du haut d'en bas tire l'essentiel de
ses richesses de l'exploitation à ciel ouvert de millions de mètres carrés de
bureaux. Et il fait l'envie des conquérants du suffrage universel. Une légende, la
trébuchante légende des chiffres, attribuait à ce département un PIB comparable
à celui de la Belgique (…) Et voilà qu'en Sarkoland (…) le premier ministre et
le premier de ses ministres tenaient meeting. Un bon petit meeting des familles
UMP, sur l'air enchanteur de la réforme, des réformes, de la défense et illustration
570
Un répertoire des néologismes avec l’identification des espaces et des mouvements producteurs de ces termes se trouvent
à en Annexes. B. 2. « Répertoire des néologismes ».

162

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

des réformes et sauvetages divers entrepris par une majorité d'autant plus
héroïque que plus nombreuse. Normal ! Si eux ne défendaient pas la réforme, qui
571
le ferait ? »
Mais ce néologisme désigne, par là même, l’espace où Nicolas Sarkozy exerce son
omniprésence dans les médias et un système clanique et élitiste. Nous ne sommes plus
face à un espace géographique défini mais à un espace idéel.
« On a connu l'Etat-RPR, l'Etat-UMP, nous voilà aux portes du Sarkoland. Car ce
ne sont pas les beaux projets électoraux qui détermineront le pouvoir. C'est le
système que met en place le leader de la droite: un réseau d'amis, de notables,
de relais connectés entre eux, basés sur les coups de main croisés. Ainsi, le
Sarkoland domestique déjà les médias. » « "Les "Ch'tis", l'anti-Sarkoland, l'anti-
572
bling-bling" »
Pour ces deux définitions qui désignent finalement un espace géographique ou idéel où se
pratique la « sarkocratie », nous comprenons que ce terme doit être placé dans le mélange
des trois isotopies sémantiques. Pourtant, la dernière définition investit ce terme comme
573
l’espace où Nicolas Sarkozy est populaire , d’où sa présence aussi dans la catégorie /
monde civique/ et uniquement celle-ci. Le « sarkoland » est donc le lieu d’exercice de la
« sarkocratie ». Le « sarkoland » retrouve donc la même figure complexe.
A ces deux termes, vient s’ajouter un troisième qui rejoint leurs logiques
définitionnelles : la « sarkozie » révèle le réseau relationnel construit autour de Nicolas
Sarkozy. Ce réseau médiatique et politique est manifesté comme clanique par la presse
francophone, et rejoint donc la catégorisation des deux autres néologismes dans le mélange
des trois isotopies /monde domestique/, /monde civique/ et /monde de l’opinion/ mais
investit une nouvelle figure. La situation de compromis entre monde de l’opinion et monde
civique représentant ce réseau politique et médiatique dénonce le monde domestique par
la conception clanique du réseau.
« Hortefeux est resté dans son sillage : il en est le plus fidèle conseiller,
messager, confident et, surtout, le principal organisateur de ses réseaux, le
maître d'œuvre de la sarkozie. » « L'usage du prénom se répand (…) Voilà qui
prouve combien on est «cool», «copain», et combien on s'affranchit aisément des
marques de la hiérarchie et des différences de classe. En tout cas, ce nouveau
code est, pour le moment, réservé à la sarkozie. » « Avant que la Sarkozie,
président en tête, ne s'entiche de ce ministre qui connaît l'éducation nationale
comme sa poche. Deux galaxies situées à des années-lumière ont donc fusionné.
Erudition contre bling-bling, province tranquille contre Neuilly, politique à la papa
574
contre manières de bandit. »

571
Le Monde du 12/06/03.
572
L’Hebdo du 26/04/07, Libération du 31/12/08.
573
Par exemple, Le Parisien désigne, le 24 avril 2007, l’ensemble des régions où Sarkozy est arrivé en tête comme « Sarkoland ».
574
Le Monde du 02/10/2004, Le Figaro du 02/12/2004, Le Monde du 04/09/2008.

163

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Notre corpus comprend également vers les néologismes « sarkophobie » et « sarkophilie


575
» . Le premier désigne plus la crainte ou le rejet que la peur de Nicolas Sarkozy tandis
que le second désigne l’amour pour le président de la République.
« Le tabloïd allemand Bild, un brin sarkophobe » « Christian Jacob, chiraquien
peu suspect de sarkophilie aiguë » « La communauté juive de France est-elle
576
sarkophile ? »
Ces termes ne semblent pas renvoyer à d’autres mondes que celui du monde civique,
catégories dans laquelle nous les plaçons donc, contrairement aux néologismes «
sarkomania » et « sarkolatrie ». Le premier est construit sur le suffixe manie , du grec
mania : folie. C’est donc la folie qui règne autour de Nicolas Sarkozy. En 2002, uniquement
utilisé par Le Monde , ce néologisme désigne alors la folie de Sarkozy à vouloir devenir la
coqueluche des médias ; il est alors un premier symptôme de l’ « omniprésidence ». Mais
c’est en 2004 que le terme est repris par plusieurs titres francophones pour désigner la folie
non plus de Nicolas Sarkozy mais des citoyens ou des médias à son sujet. Ce néologisme
dévoile un phénomène collectif révélateur de la domination charismatique qui repose sur la
soumission extraordinaire au caractère sacré, à la vertu héroïque ou à la valeur exemplaire
577
d’une personne selon Weber . On voit que le corps politique est effacé pour ne laisser
place qu’au monde de l’opinion et à la révélation du charisme d’une personne.
« La " sarkomania " enflamme les collectionneurs sur eBay. Des préservatifs
et tongs estampillés " UMP Nicolas Sarkozy " (de 3€ à 7€), des aquarelles et
gouaches à l'effigie du nouveau président (dont une peinture de Kiki Picasso
adjugée 310 €), des autographes certifiés " authentiques (…), etc. Des centaines
d'objets spéculant sur la popularité du nouveau président sont proposées sur le
site d'enchères eBay. » « La sarkomania commence: celui qui menait jusque-
là un parcours somme toute traditionnel réussit à quitter la classe politique pour
s'installer dans l'opinion publique. Les élus sont honnis, lui devient un people,
bientôt une star. » « La France est certainement la seule démocratie à connaître
une telle omniprésence médiatique de son chef d’Etat. Impossible d’échapper à
cette Sarkomania qui tourne au Sarkogavage des oies télé-hypnotisées. » « Les
Français vont chercher sur TV5 Monde de quoi échapper à la « sarkomania» qui
a envahi leur petit écran. » « Sursauté en découvrant le mannequin illustrant une
série de mode pour hommes dans le Madame Figaro du 13 octobre. Le fameux
« cheveux longs, idées courtes » n'a manifestement plus cours dans la bonne
bourgeoisie puisque le modèle arbore une chevelure longue et dorée, tel un sosie
de... Pierre et Jean, les fils aînés de qui vous savez ! Où va donc se nicher la
578
Sarkomania... »
Le second néologisme « sarkolatrie » construit sur le suffixe du latin latria , lui-même
du grec ancien λατρεία , latreia , révèle l’adoration pour Nicolas Sarkozy. Mais si la
« sarkomania » est le fait du public et des médias, la « sarkolatrie » est celle de
575
Comme pour la plupart des termes qui suivront, notre recherche sur Factiva comprend aussi leurs dérivés: ici, sarkophobes,
sarkophobe, sarkophiles, sarkophile .
576
Le Monde du 08/11/2008, Le Figaro du 20/09/2007, Libération du 10/04/2007.
577
WEBER, 1995, op. cit. p. 289.
578
Le Monde du 31/05/07, L’Express du 23/08/07, La tribune de Genève du 21/09/07 , Le Matin du 07/10/07, Stratégies
du 18/10/07

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

personnalités politiques ou médiatiques. Elle concerne un particulier contrairement à la


« sarkomania », phénomène collectif. L’idolâtrie consiste à diviniser ce qui n’est pas Dieu.
C’est l’opinion du petit, du fan, qui fait la grandeur de l’idole, de la vedette. Une fois encore,
ce néologisme tient dans le monde de l’opinion.
« Bernard Laporte est un « ministre sarkolâtre » » « Pascal Sevran est un
« chiraquien devenu sarkolâtre » « Nadine Morano est « sarkolâtre ou sarko-
579
barge » »
Dans la même acception, « sarkoverdose » désigne une dose excessive de médiatisation
de ce personnage. Aux côtés de ces trois termes révélés dans la pureté du monde de
l’opinion, se trouvent les termes « sarkoshow », et « président bling bling » qui
dévoilent un mélange du /monde civique/ et du /monde de l’opinion/. Le premier désigne la
spectacularisation de la communication de Nicolas Sarkozy et tient d’un compromis entre
monde civique et monde de l’opinion mis à jour par Boltanski et Thévenot : « cette visée de
compromis depuis le monde civique se remarque particulièrement dans le cas des
campagnes (dispositif commun au monde de l’opinion –campagne de presse – et au
monde civique – campagne électorale) où, pour créer un climat favorable à l’adhésion,
il est fait appel à des instruments étrangers au civisme, à des thèmes mobilisateurs
580
évalués au degré auquel ils sont accrocheurs et attirent l’attention » .
« Au bord de la Sarkoverdose ? Hier soir encore, le chef de l'Etat s'est invité en
581
prime time dans les JT des deux principales chaînes de télévision »
Enfin, « président bling-bling » est à différencier de « gauche caviar ». L’expression
« Bling bling », habituellement utilisée pour désigner l’attirail de bijoux brillants et
bruyants des rappeurs américains, concerne, depuis 2007, le président de la République
et est largement mobilisée dans la presse francophone avec les symboles de la Rolex,
des lunettes Ray Ban, soirées au Fouquet’s, vacances sur un yacht et photos dans les
magazines people. Le néologisme sert donc aux narrateurs des récits médiatiques à
dévoiler Nicolas Sarkozy et son entourage comme le reflet d’une France riche, assumée et
« tape à l’œil ». Le corps spectacle devient l’incarnation du politique et dévoile une figure
de dénonciation.
Dans notre tour d’horizon des néologismes construit à partir de l’identité médiatique
de Nicolas Sarkozy, nous trouvons ensuite « sarkozette », « sarkoboy » et
« sarkocompatible » pour qualifier des personnes dans leurs rapports au président de la
République. Le premier trouve sa place dans la première catégorie, c’est-à-dire uniquement
dans le monde civique, quand il désigne une mesure politique de Nicolas Sarkozy comme
le déblocage de l’épargne salariale en 2004 ou la prime à la casse en 2008. Mais, il sert
aussi largement à signifier les femmes politiques qui gravitent dans l’entourage de Nicolas
Sarkozy, néologisme qui fait alors référence à la beauté et au personnage de Cosette, dans
Les Misérables , des références autant aux /monde civique/, /monde de l’opinion/ et /monde
domestique/
« Toutes sont fines, intelligentes et - pour ne rien gâcher - des plus
photogéniques. Les journalistes de l'Hexagone, qui savent combien leur
président aime s'entourer de splendides créatures, les ont surnommées "les
sarkozettes". » « Si elle est plus sarkozette que Cosette, si elle possède la grâce
579
Libération du 23/01/08, Aujourd’hui en France du 10/05/08 , Aujourd’hui en France du 21/12/08.
580
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 391.
581
Libération du 21/09/07

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de ceux qui ont eu une enfance heureuse, Rama Yade vit encore comme une
blessure le fait d'être passée «de la condition d'expatriée à celle d'immigrée »
« Fadela Amara, l'ancienne élue socialiste, la liberté guidant les cités, tombée
de Cosette en Sarkozette. Fadela Amara, l'anti-communautariste, la franc-tireuse,
582
partie jouer les triplettes de Belleville avec Rachida Dati et Rama Yade. »
Le néologisme « sarkoboy », quant à lui, désigne un membre de l’équipe de Nicolas
Sarkozy. « Boy » désigne un jeune garçon en anglais mais en français désigne aussi un
serviteur ou un domestique. Dans tous les cas que la référence soit celle de l’enfant ou du
serviteur, ces références sont en lien avec l’autorité traditionnelle du monde domestique,
que l’on retrouve dans la composition de ce groupe fait d’amis, de frères ou de fidèles.
« Parce que c'était lui, parce que c'était eux, les sarkoboys ne ressemblent pas
aux scouts habituels de l'UMP » « À 43 ans, l'ex-conseiller parlementaire de
Nicolas Sarkozy entre à l'Assemblée. Frédéric Lefebvre est l'un des plus anciens
de la bande des « Sarkoboys » : il a lié son destin à celui du maire de Neuilly
en 1993, en intégrant sous son autorité le ministère délégué au Budget. » «Les
sarkoboys (…) Tous formaient une équipe hétéroclite dans laquelle se mêlaient
amis, copains, « frères », fidèles de la première heure, pour qui la loyauté à
583
l'égard de Nicolas Sarkozy tenait lieu de pensée politique. »
Enfin, l’adjectif « sarkocompatible » sert à qualifier une personne ou une idée qui
partage des principes moraux et politiques avec Nicolas Sarkozy, comme Carla Bruni qui est
« sarkocompatible » selon Le Matin du 14 juin 2008 car pragmatique et calculatrice. C’est
le cas aussi de l’explication proposée par Antoine Flahault, directeur de l’École des hautes
études en santé publique, au sujet du rejet du vaccin par les Français : « syndrome d’enfants
gâtés, effet de mai 68 » ; explication « sarkocompatible », selon l’Humanité du 16 janvier
2010. Plus loin, le néologisme « sarkophrénie », jeu de mot avec la schizophrénie qui
désigne l’esprit coupé, nous inviterait à comprendre que le président est lui-même gouverné
par un esprit instable. Libération , le 2 novembre 2009, le définit comme le « désir éperdu
de transparence qui entre en collision avec une aversion viscérale à l’égard de tous
les contre-pouvoirs (justice, Parlement, presse) ». C’est donc un lien très fort au subjectif
qui est sous-tendu d’où sa catégorisation comme une dénonciation entre monde civique et
monde domestique.
Le terme de « sarkoïsation » est cité dans la presse écrite francophone, entre
autres, pour reprendre l’expression « sarkoïsation des esprits » de Lilian Thuram en
2005 et l’expression « sarkoïsation de la société » de Jack Lang en 2006. Mais nous
sommes alors toujours dans le cas de citations. Pourtant, ce terme est repris par ailleurs, par
différents narrateurs à leur compte pour désigner une omniprésence de Nicolas Sarkozy ou
pour traiter d’une personnalisation du pouvoir au travers des expressions : « Sarkoïsation
de la presse » ( L’Express 27/10/06), « Sarkoïsation de l’UMP » ( Le Figaro 16/09/06)
pour désigner le fait qu’il n’y a plus de place pour d’autres personnalités dans ce parti,
« Sarkoïsation du PS » pour dire finalement que « le chef prend le pas sur le collectif
» ( Les Echos 29/08/08) mais nous trouvons aussi « processus de sarkoïsation » défini
comme « personnalisation du pouvoir » dans Libération , le 13 août 2005. Enfin, les
trois derniers néologismes trouvés dans la presse écrite francophone révèlent un univers
signifiant uniquement civique. La « sarkologie » ou en d’autres termes l’expertise dans la
582
Courrier International du 17/04/08, Le Point du 21/06/07, Libération du 23/08/07.
583
Le Nouvel Observateur du 12/04/07, Le Figaro du 25/07/0 , Le Point du 25/10/07

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Chap. IV. Hétérogénéité sémantique et confusion des mondes.

politique sarkozyste, est un terme neutre, neutralité difficilement repérable avec les termes
« sarkonnerie » ou « sarkommence », ce dernier étant un titre de Libération , le 3
juin 2005 après le remaniement du gouvernement par Jacques Chirac, et repris pendant la
campagne pour désigner le début de l’ère de Nicolas Sarkozy.
On ne peut ignorer la prédestination purement phonétique du nom de Sarkozy. La
troncation est caractéristique de la langue parlée et populaire. Or, le langage populaire a
créé une série d’apocopes en -o , un diminutif en -o étant alors favorable au néologisme.
Pourtant, ce fut le cas pour Ségolène Royal dont le diminutif « Ségo » répond à la même
prédestination phonétique. Or, seulement 250 termes (contre 560 pour Nicolas Sarkozy)
ont été trouvés par Véronis sur Internet dont un nombre important correspond à des
584
pseudonymes issus de la blogosphère . Il y a donc une prédestination phonétique que
nous ne pouvons nier mais aussi l’identité médiatique de Nicolas Sarkozy.
La plupart des termes que nous venons de présenter sont des mots-valises, c’est-à-dire
des néologismes formés par la fusion d'au moins deux autres mots existants dans la langue.
Le mot-valise implique une troncation et un amalgame des éléments qui restent. « Les mots
valises sont surmotivés : ils concentrent sur un seul signifiant plusieurs signifiés présentés
585
comme amalgamés » . C’est justement la question de l’amalgame qui est importante
ici et qui rejoint précisément notre considération. Les termes dans les trois dernières
colonnes du tableau (Tableau n°6) sont construits sur un amalgame d’au moins deux
des mondes, deux isotopies sémantiques, et constituent une réunion d’univers signifiants
conflictuels. Pris dans la dialectique homogénéisation et hétérogénéisation, ils révèlent alors
un mouvement en leur sein. Pourtant, force est de constater que ces termes sont souvent
pris dans un mouvement de dénonciation qui pose alors la question de la consistance de la
peopolisation. Nous reviendrons sur la question des néologismes, en conclusion, pour les
penser comme un durcissement de l’existence sémantique du phénomène, nous permettant
alors de concevoir sa définition et l’état actuel du processus.

IV. 3. Conclusion
Sans avoir analysé les récits médiatiques de notre corpus, l’analyse sémantique de
l’hétérogénéité et la construction d’un répertoire à la croisée des mondes dessinent des
variables révélatrices de l’hybridité du phénomène de peopolisation.
Chacun des termes fixe la nature d’un des mondes investigués ou la tension de
plusieurs mondes, les dévoilant, à la fois, par ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont pas. Le
mouvement et les espaces sont donc au creux de termes que le narrateur choisit d’énoncer.
Dans la dialectique continu-discret, le continu est le corpus, cet ensemble de récits
sélectionnés à propos d’un homme politique, parus lors de la campagne présidentielle ; le
discret figure comme chacun des termes manifestés dans ces récits. Le répertoire, élaboré
à partir de la dialectique mouvement-espace, esquisse non seulement un « portrait » de
notre corpus ; il présente ses espaces, ses êtres et ses objets, mais il forme, par ailleurs,
un « portrait » de chacun des mondes. Plus encore, le répertoire dresse un « portrait »

584
VERONIS, J., « Lexique: Ségobidules », 2007,[en ligne : http://aixtal.blogspot.com/2007/09/lexique-sarkosyl-et-autres-
sarkotrucs.html]
585
SABLAYROLLES, J-F., « La double motivation de certains néologismes. », Faits de langues, 1, 1993, p. 224.

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sémantique du phénomène de peopolisation. Le répertoire révèle l’ordre et le désordre qu’il


contient en son sein.
S’il figure dans notre répertoire, le terme « peopolisation » est le seul dont nous n’avons
pas identifié l’ordre ou le mouvement, qu’il soit fondé sur une cohabitation ou sur une
tension, résolue ou non. Ce terme est énoncé à trois reprises dans notre corpus.
« Mais une élection n’aura jamais autant mobilisé les personnalités. Pipolisation
des politiques, politisation des pipoles. » « Comment réagiriez-vous à un
duel Sarko-Ségo ? Patrick Sébastien : je serais bien emmerdé ! Ce qui me
dérange, c’est la fameuse peoplisation des politiques. Mais pas parce qu’ils
deviennent des vedettes surtout parce que je me demande où ils trouvent le
temps de travailler » « Ils sont du gibier de psychanalyste. Ils se complaisent
dans les confessions, introspections, contritions, expositions, peoplisation,
transgressions et victimisation. Ils ne distinguent pas bien entre vie publique et
586
vie privée »
Nous retrouvons, dans ces trois manifestations, une cohabitation des trois mondes : monde
civique, monde domestique et monde de l’opinion, avec une mise en parallèle avec les
personnages people dans la premier extrait, avec les vedettes dans le second, et enfin,
avec de nombreux processus qui émergent de la confusion entre monde privé et monde
public. L’hétérogénéité transparait dans la mobilisation du terme, empêchant de le définir ici.
L’incertitude quant à ce qu’il en est de ce qu’il est ne peut être dénouée à ce stade de notre
propos. Si le répertoire révèle les premières variables qui fondent l’ordre et le désordre du
phénomène de peopolisation, une analyse narrative réinvestissant les axiomes découverts
dévoile un phénomène médiatique en train de se faire et une tension linguistique en train de
se défaire. La première étape de cette analyse narrative s’attache donc, dans le prochain
chapitre, à interroger la traduction de la campagne présidentielle et de ses êtres, dans la
presse people, afin de découvrir les différentes postures éditoriales.

586
Public 196, Closer 78, Closer 85.

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Chap. V. Les discours de campagne des porte-paroles

Chap. V. Les discours de campagne des


porte-paroles

V. 1. Quand la presse people porte la parole d’une


campagne présidentielle et de ses personnages
Le porte-parole parle « au nom des autres ». Il supporte la parole, c’est-à-dire condense la
parole de tous ceux qu’il représente en un seul corps ; mais c’est aussi celui qui porte la
parole en tant qu’il la déplace, la mène dans d’autres lieux, où elle ne pourrait aller sans
cet intermédiaire. La presse people est un genre qui joue le rôle, en continu, de porte-
parole, mais qui présente, en discontinu, un ensemble de narrateurs comme autant de porte-
587
parole produisant et consommant des espaces . Chaque narrateur traduit les êtres et les
actions hétérogènes qu’il met en scène ; en portant et transportant leurs paroles, il crée des
associations, trace et retrace les frontières des actions et des identités et rend intelligible
588
le réseau .
Dans le chapitre précédent, la construction d’un répertoire permet un portrait
sémantique de notre corpus au prisme des trois mondes, espaces signifiants de notre
recherche. Désormais, c’est dans la distinction des titres de presse people comme des
porte-parole que se révèlent les récits, tout comme les mouvements, les espaces et les
êtres contenus en leur sein. L’énonciateur est un narrateur ; il fait produire et consommer
des espaces énonciatifs aux actants de narration, mais installé lui-même dans le récit,
comme instance d’énonciation, il produit et consomme un autre type d’espace : les espaces
589
énoncifs . Ces espaces se révèlent donc dans le mouvement opéré par le porte-parole.
Ce mouvement est multiple, il est celui de dire ou de taire des paroles, celui de privilégier
la parole d’un être de papier plutôt qu’un autre, et s’opère, enfin, dans le déplacement des
paroles vers différents espaces et lieux de signification. Dans ce chapitre, notre intérêt porte
donc sur les paroles portées par les porte-parole, sur l’identification des êtres traduits et des
espaces dans lesquels leurs paroles sont déplacées.
L’identité des personnages, les logiques de révélation et de mise au secret, le jeu
sur l’ordinaire et l’extraordinaire, l’invitation à la projection ou à l’identification, les logiques
de monstration visuelle et narrative, sont autant de critères qui nous ont permis d’établir
une distinction entre les titres peoples. Ces éléments réinvestis au prisme de la campagne
présidentielle et de ses personnages vont nous permettre d’appréhender des logiques de
mise en scène de cette campagne dans le genre people. Mais avant cela, posons deux
questions à propos de la mise en scène de la campagne électorale :

587
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 133.
588
Nous utilisons le terme de réseau au sens d’organisation rassemblant des humains et non-humains agissant les uns sur les autres.
589
L’ « ailleurs » de l’espace énoncif et l’ « ici » de l’espace énonciatif sont des positions spatiales zéros, « des points
de départ pour la mise en place de la catégorie topologique tridimensionnelle qui dégage les axes de l’horizontalité, de la
verticalité et de la prospectivité » (GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 215.)

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Qui sont les personnages qui peuplent les récits mettant en scène au moins
un candidat à l’élection présidentielle ? Comment l’espace qu’est la campagne
présidentielle est manifestée dans sa mise en scène people ?

V. 1. 1. Les personnages des récits.


Nous repérons différents types de personnages dans les récits de notre corpus : leur place
et leur importance permet de saisir, dans un premier temps, différentes postures dans la
couverture de la campagne présidentielle par la presse people. Déployons ces catégories,
évoquées dans le chapitre précédent à partir de l’isotopie de l’/incarnation/, pour considérer
leur croisement et la possibilité d’un personnage d’appartenir à plusieurs d’entre elles.
Il y a les peoples, personnages typique de la presse qui nous préoccupe. A ce stade,
nous considérons ces personnages comme distincts des hommes politiques. Nous verrons,
cependant, que ces derniers peuvent cependant accéder au statut de people. Ici, les
peoples sont des personnages issus du monde de l’opinion et restent dans son confinement,
590
« en ce qu’ils se distinguent, sont visibles, célèbres, reconnus, réputés » . Dans la
presse people, les grands sont des personnages jugés « dignes d’intérêt » en fonction de
leur notoriété et de leur potentiel narratif. Virginie Spies identifie trois types de personnages
peoples :
« Ce sont les animateurs d’émissions et les personnes dont la notoriété nait à
la télévision par des programmes spécifiques (…). Ces personnes au succès
nouveau constituent une bonne partie du « fond de commerce » du magazine
people Public dont le lectorat est jeune et féminin. Enfin, la troisième catégorie
est constituée des acteurs et chanteurs qui occupent une grande place dans les
591
médias. »
Le people n’est donc pas le plus grand du monde de l’opinion, il est grand dans la presse
people car il répond aux injonctions de celle-ci : les critères de grandeur peuvent osciller
entre les différents titres du genre. Par ailleurs, dans le monde de l’opinion, à côté des
grands, se tiennent « les magistrats chargés de faire valoir la grandeur de renommée ».
Ici, ce sont les médias, énonciateurs qui peuvent eux-mêmes se débrayer dans les récits.
Mais cela correspond aussi à leurs concurrents, installés dans le récit, auxquels le narrateur
592
peut se solidariser ou desquels il peut s’affranchir. L’énonciation-énoncée installe, par
là même, les petits du monde de l’opinion, les lecteurs – les destinateurs du récit –.
Le narrateur peut leur octroyer un faire pour l’état de grandeur en les désignant comme
« l’opinion », « l’audience » ou le « public ».
Dans les récits de notre corpus, nous trouvons, par ailleurs, des personnages issus du
monde domestique : ils sont les membres de la famille, les amis, et les proches de manière
générale, dont la visibilité n’est investie qu’au prisme de leurs relations personnelles avec un
candidat. A l’inverse, ce sont les relations professionnelles, dans le confinement du monde

590
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991 , op. cit . p. 224.
591
SPIES, V., Télévision, Presse People : les marchands de bonheur, Bruxelles : De Boeck, 2008, p. 131.
592
Rappelons que pour Courtès, l’énoncé englobe l’énoncé-énoncé (qui correspond au narré) et l’énonciation-énoncée (qui est la
façon de présenter ce narré)

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Chap. V. Les discours de campagne des porte-paroles

civique, qui permettent d’identifier un autre type de personnages : les acteurs politiques. Ils
593
sont les militants, les membres d’un parti, les acteurs institutionnels, les gouvernants , etc.
Certains personnages appartiennent à plusieurs de ces catégories, le narrateur peut
choisir de les mettre en scène dans cette multitude comme dans un seul monde.

Exemples de personnages à multiples catégories. Domestique – Civique : Thomas


Hollande, François Hollande, Cécilia Sarkozy, Marine Le Pen, Brice Hortefeux, Pierre Charon,
etc. Civique – Opinion : Nicolas Hulot, David Douillet, etc. Domestique – Opinion: Christian
Clavier, Johnny Hallyday, Doc Gyneco, etc.

Enfin, il y a les candidats à l’élection présidentielle. La présence d’au moins l’un d’eux
dans le récit constitue un des critères de sélection de ce corpus. Si leur identification dans
le monde civique justifie notre investigation, celle-ci n’est pas obligatoirement signifiée par
les narrateurs des récits. Ces personnages peuvent être mobilisés exclusivement dans un
594
monde, comme déplacés d’un monde à l’autre au sein d’un même récit . Leur identité
narrative relève de leur identification par le narrateur et du mouvement par lesquelles cette
identification peut fluctuer. Si, la prédominance de certains de leurs rôles et des espaces
que le narrateur leur fait produire et consommer se révèle pertinente pour comparer les titres
de presse people, leur place dans le récit confronte deux types de presse people. Parce
que la présence d’au moins un des candidats justifie la construction de notre corpus, leur
omniprésence n’en fait pas toujours les personnages principaux.
En effet, lors de la campagne présidentielle entre le 17 novembre 2006 et le 14 mai
2007, certains titres ne leur accordent pas un état de grandeur suffisamment légitime
pour être visibles sans intermédiaire. Le politique n’est pas people. La médiatisation des
595
candidats est opérée dans ce cas à partir d’un personnage que nous désignerons comme
« un intermédiaire médiatisant ». L’intermédiaire médiatisant, ici, peut être incarné à la fois
par un être humain identifiable comme unique, mais aussi par un collectif ou un objet. Aucun
récit ne met en scène un candidat, dans Voici et Public, sans la présence conjointe d’un
people ou du collectif « les peoples ». L’homme politique n’est pas signifié comme assez
« digne d’intérêt » pour être mobilisé seul dans ces deux hebdomadaires.
L’identité de ces intermédiaires médiatisants se comprend à partir de l’état de grandeur
de celui-ci dans le titre sélectionné, mais aussi de l’existence d’un lien mobilisable entre
le people et le politique et, enfin, de l’existence d’un élément ou d’une thématique actuels
permettant justement de soumettre ce rapport à l’actualité. Ainsi, les personnages people
incarnant le plus fréquemment ce rôle d’intermédiaire connaissent une actualité people et
une relation avec l’homme politique offrant la possibilité de servir de point de passage pour
la mise en scène du politique. C’est le cas, par exemple, de Philippe Torreton qui, lors de la
médiatisation de sa rupture avec Claire Chazal, devient l’intermédiaire pour la mise en scène
de Ségolène Royal. La présence de cet intermédiaire médiatisant, son identification comme
celles de tous les autres personnages, en fonction du rôle attribué et des mondes que le
593
Ici, nous retrouvons les « descriptions définies » en rapport au collectif, typiques du monde civique.
594
Nous soulignons qu’un changement d’espace de mise en scène du candidat n’oblige pas un changement de rôle : ici réside
notre distinction entre deux types de mouvement de narration : la transformation et la transposition. Voir chapitre II.1.3.2.
595
Si nous utilisons le terme de personnage, nous n’oublions pas la limite posée par Greimas à ce terme qui institue une
confusion autour d’un actant humain et unique, notre utilisation du terme de personnage reprend la définition de l’acteur de Greimas,
c'est-à-dire un actant incarné au niveau discursif, comme désignant non seulement un être humain mais aussi les animaux, les choses
et les concepts ou un collectif.

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narrateur leur fait traverser et consommer, ouvre ainsi des pistes pour notre considération
de la presse people comme porte-parole. Mais la campagne présidentielle, comme espace
producteur de discours, intervient, par ailleurs, comme un axe heuristique pour cette même
investigation et dévoile d’autre intermédiaires-médiatisant servant la visibilité des hommes
politiques dans cette presse.

V. 1. 2. La campagne présidentielle : une période et un contexte.


La campagne présidentielle est un temps fort de l’actualité politique : c’est un espace
d’émergence des récits de notre corpus. Cette considération est double et ordonne, par
ailleurs, une nouvelle distinction entre les magazines peoples.
596
La campagne présidentielle est un espace extérieur aux médias , dans lequel
s’organisent des pratiques et des discours politiques stratégiquement orientées vers la
clôture de cette période : le verdict du scrutin. Face à cet espace, la presse produit et rend
compte de ces pratiques et de ces discours : elle traite, à la fois, de l’ensemble des offres,
de l’ensemble des demandes et des conditions d’ajustements opérés. Les narrateurs des
récits relayent et produisent une information quant à un fait, un évènement, un discours
survenu lors de la campagne. Ici, la campagne présidentielle est un contexte d’émergence
de pratiques ou de discours ; elle relève de la procédure de débrayage et est inscrite dans les
programmes narratifs à partir d’unités spatiales et temporelles récentes – des localisations
597
spatio-temporelles – créant l’illusion aux destinateurs et destinataires du récit de partager
l’évènement ensemble, de partager le présent.
La campagne présidentielle est, par là même, un espace producteur de récit : elle
crée l’occasion pour un narrateur de se saisir d’un évènement, d’un concept, d’un objet
ou d’un personnage. Bien que le discours ne soit jamais totalement détaché des pratiques
et des discours des hommes politiques survenus lors de la campagne, ceux-ci, dans ce
cas particulier, ne tiennent pas le propos. Le présent est installé dans les déictiques entre
l’énonciateur et l’énonciataire. L’actualité est la campagne présidentielle comme période,
peu importe que le récit soit produit au début ou à la fin de cette période : l’ensemble
de la période fait l’actualité du récit. Les localisations spatio-temporelles, inhérentes à la
campagne présidentielle comme contexte d’émergence d’actions et de discours, ne sont
plus inévitables. Cette actualité est donc moins celle d’un présent que d’une configuration
dicible dans le présent.
Cette double considération de la campagne présidentielle comme espace se construit
autour de la notion d’actualité. Le concept d’immortelle dévoile une information en dehors de
598
l’actualité tout en l’étant continuellement . La période de la campagne présidentielle nie ce
concept en niant la continuité de l’actualité d’une information. Il ne peut exister d’« immortelle
de campagne », oxymore qui serait pris, à la fois, dans un détachement de l’actualité tout en
étant contraint par une période actuelle. Et pourtant, dans notre corpus, de multiples récits
résultant de cette période qu’est la campagne présidentielle visent moins à définir ce qui
s’y passe que ce qu’il en est. C’est le cas, entre autres, des récits de l’enfance et du passé
des candidats. Ces récits ne se construisent sur aucun évènement, aucune rupture dans
le cours de la campagne, ils sont construits sur elle et par elle, pris dans l’actualité de sa
période mais détachée de l’actualité de ses évènements. Par exemple, trois récits consacrés
596
Du moins, elle a une réalité autre que celle médiatique bien qu’une des fins soit aussi la médiatisation.
597
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 214.
598
Cf. Chap. III-2-5-2.

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Chap. V. Les discours de campagne des porte-paroles

à l’enfance de Ségolène Royal paraissent, dans le magazine VSD , le 22 novembre 2006,


599
le 21 mars 2007 et le 25 avril 2007 . Ces dates de parution importent peu tant qu’elles se
tiennent dans la période de la campagne présidentielle pour conserver leur légitimité.
Finalement, dans l’« immortelle de campagne », nous retrouvons différents critères des
catégories de traitements journalistiques : Il y a la prévisibilité des informations dites froides
maintenues au « frigo », mais ces informations, selon Ruellan et Grevisse, « prendront,
600
à un moment indéterminé, la valeur d’informations chaudes » . Or, dans le cas des
récits qui nous intéressent, ils n’atteindront que la tiédeur d’une période et non la chaleur
d’un évènement. Plus loin, le lien aux personnages de la campagne semble renvoyer au
portrait journalistique, mais si tous permettent de conjoindre des attributs psychologiques
aux personnages, certains sont très éloignés du type descriptif, passéiste et biographique
du portrait. Il y a aussi la périodicité du marronnier, mais à la différence de celui-ci, ces
informations ne traitent pas de l’évènement qui revient mais des personnages qui le peuplent
et qui, eux, sont changeants. Enfin, le début et la fin de leur légitimité empêchent de les
considérer comme des immortelles, malgré une actualité constante dans une période de
601
plusieurs mois . Les critères de prévisibilité, individualisation, périodicité et limitation dans
le temps répondent chacun à un type de traitement journalistique, mais s’arrêtent trop
tôt pour que l’un soit considéré comme pertinent. Dans cette impossibilité de définition,
nous choisissons de garder l’oxymore « immortelle de campagne » tout en insistant sur le
caractère limité de l’immortalité de ces informations.
A ce propos, deux analyses doivent s’articuler. La première, qui sera investie dans les
prochaines pages, s’attardera sur le fonctionnement de ces « immortelles de campagne »
pour comprendre ce qu’elles nous disent sur les identités médiatiques des candidats et
finalement, comment, dans leurs énonciations, le narrateur porte la parole des êtres de
papier. La seconde nous renverra vers un traitement de la campagne distinct au sein de
la presse people. Certains titres se servent des « immortelles de campagne » comme d’un
« intermédiaire médiatisant ». Si celles-ci ne procèdent pas toujours d’un traitement collectif
des candidats, c’est généralement le cas, et toujours dans Ici-Paris , Voici , Public et
Point de Vue . Ces quatre titres ne mettent jamais en scène un candidat comme personnage
principal d’un récit, celui-ci est mobilisé soit au travers d’un personnage people, soit au
travers d’une « immortelle de campagne » soumise à un traitement collectif des candidats :
602
l’ « intermédiaire médiatisant » devenant alors le collectif des candidats . Enfin, c’est la
mobilisation de la campagne comme espace qui pose une dernière distinction puisque
seuls VSD , Paris-Match , Gala et Closer , se saisissent de la campagne comme
contexte d’émergence de pratiques et de discours des hommes politiques, survenus lors
de la campagne ; tous les autres ignorant ce qui s’y passe pour ne mettre en scène que
ce qu’il en est.

599
VSD 1526, VSD 1543, VSD 1548.
600
GREVISSE, B. & RUELLAN, D., « Pratiques journalistiques et commémoration : Éléments de lecture du récit des festivités
d’anniversaire du débarquement de Normandie », Recherches en Communication, 3, 1995. p. 89.
601
Soulignons que cette période de la campagne présidentielle, peut être divisée en deux périodes ; le scrutin du premier tour
consiste en une rupture qui opère une réduction dans le nombre des personnages.
602
Seul Closer met en scène Ségolène Royal dans une « immortelle » hors campagne. L’ « intermédiaire médiatisant » est
le collectif des stars, dans lequel Ségolène Royal est classée. Nous reviendrons sur cet article lors de l’analyse de Closer comme
porte-parole.

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V. 2. Les « immortelles de campagne »


Les « immortelles de campagne » sont, dans notre corpus, des portraits à partir d’un
thème (l’enfance, le signe astrologique, les traits du visage, etc.) ou des mises en
scènes de l’entourage des candidats, un entourage domestique ou people. Elles sont
propices à l’attribution d’un nombre important d’attributs psychologiques et relèvent d’un
traitement journalistique particulier. Elles sont appréhendables à partir de l’étude de leur
fonctionnement, leur contrat de lecture et la manière dont les narrateurs jouent, en leur sein,
avec l’identité médiatique des candidats.

V. 2. 1. Quand la presse people se fait astrologue ou psychologue…


V.2.1.1. Les récits d’astrologie, de morphopsychologie ou graphologie.
Certains titres de notre corpus proposent à leurs lecteurs de les aider dans leurs choix
électoraux grâce à des analyses astrologiques, morphopsychologiques ou graphologiques
des candidats. Ces articles sont plus descriptifs et argumentatifs que narratifs. Ils se servent
d’un parcours figuratif particulier pour installer des thèmes et des valeurs en jonction avec
les candidats. Trois parcours figuratifs apparaissent : les astres, l’écriture et le visage. Ces
trois parcours permettent au narrateur de présenter les êtres de papier dans leurs intériorités
et de leur octroyer de nombreux attributs psychologiques. Deux réflexions soulèvent la
particularité de ce traitement des êtres de papier : l’installation d’un contrat de lecture et
l’identité actualisée des candidats à l’élection présidentielle de 2007.
Plusieurs énonciateurs prennent place dans ces récits. La presse people ne se fait pas
astrologue ou psychologue seule ; elle a besoin d’un tiers pour construire son discours et
le légitimer. Plusieurs voix et plusieurs stratégies d’énonciation entrent alors en scène avec
deux objectifs communs : détenir et légitimer un savoir-faire pour enfin, faire-savoir et
aider le destinataire à faire son choix.
Il y a deux types de paroles dans ces récits dont les places varient selon la stratégie
d’énonciation. La parole du journal et celle de l’expert se croisent. Quand le magazine
déploie dans son propre discours une floraison de citations de l’expert, il s’approprie
ce discours, le commente, le déplace : il est le narrateur. C’est le cas des articles de
Gala. Le discours de l’expert est rapporté par un énonciateur secondaire : le narrateur
du magazine. Se côtoient alors deux stratégies. Des bribes du discours primaire (toujours
entre guillemets) sont proposées, faisant du contenu de la citation l’objet du discours. Mais
il y a aussi une conversion du discours de l’expert en objet du discours du journaliste avec
des réappropriations de ce discours primaire, à l’aide d’assertions telles que « explique
Martine Boulart » ou « poursuit Laurence Rateau ». Selon Mouillaud et Tétu, l’objet est
renversé : ce n’est plus le contenu de la citation, celui-ci est suspendu, mais la citation en
tant que telle qui est l’objet du discours. Selon ces auteurs, ces deux positions de l’objet ne
peuvent cohabiter dans un même discours.
« En vertu du fait qu’un énoncé ne peut avoir qu’une seule deixis, il ne peut y
603
avoir qu’une seule position d’objets »
Dans Gala 723, nous trouvons des citations isolées et d’autres converties en dire. Mais, le
contenu de la citation nous semble figurer comme objet du discours. Cela est appréhendable

603
MOUILLAUD & TETU, 1989, op. cit. p. 134.

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Chap. V. Les discours de campagne des porte-paroles

entre autres, à partir de l’utilisation de l’indicatif, l’effacement des guillemets pour certaines
descriptions et l’explicitation de l’objet du discours.
« Marie-George Buffet a la physionomie d’une femme de terrain, ancrée dans la
réalité. » (Sans guillemets) « La bouche serrée d’Arlette Laguiller est la marque
distinctive des gens qui ne parlent pas à tort et à travers. » (Sans guillemets)
« Sarkozy, Royal… dévoilés par la morphopsychologie. » « Notre expert les
a démasqués. » « Les candidats ont tous leurs petits secrets ? Grâce à la
604
morphopsychologie, ils ne peuvent plus les cacher. »
Dans d’autres récits, l’expert est lui-même le narrateur du récit. Ainsi dans VSD , l’expert
détient la parole. La présence d’un « je » est, cependant, confrontée à celle d’un « nous » et
d’un « il » dans la titraille. Le magazine est alors le Destinateur-manipulateur et l’adjuvant :
il confère à l’expert un pouvoir-dire en lui donnant un support et en le présentant dans la
titraille – il fait dire et l’aide à le dire.
« C’est à la lumière de ces connaissances que j’ai décrypté la carte du ciel des
candidats, déclarés ou non, à l’Élysée. » (Dans le texte) « Notre astrologue, qui
rédige en ce moment un livre, « Le pouvoir du ciel », décrypte ce que les étoiles
605
réservent aux principaux prétendants à l’Elysée » (en sous titre du dossier)
Il y a dissociation de la parole de l’expert et de la parole du magazine.
« Le journal, en tant que reproducteur du discours, est dans une position
ambiguë par rapport à leurs énonciateurs. Dans la mesure où il est une
« chambre d’échos », il est tributaire des voix qu’il reproduit (du coup, lui-même
est sans voix) mais il est maître du statut qu’il leur assigne, c’est-à dire de leur
606
pouvoir d’assertion sur le réel. »
Dans la confrontation de ce « je » et de ce « il » réside une « concurrence dont le réel
607
est l’enjeu » . La fin de cette concurrence, pour VSD, se situe en dernière page du
dossier sur le thème astral des candidats où figure un article d’un journaliste de VSD intitulé
« Retour sur terre » et commençant par : « Loin des conjonctions astrales… ». Si
le jeu de mots entre « terre » et « astre » est évident, le « retour sur terre » renvoie,
indéniablement, au réel, sanctionnant le discours précédent sur les astres. Le magazine a
été le destinateur-manipulateur et l’adjuvant du dire de l’expert et conclut le dossier comme
un destinateur-judicateur, en se distanciant du discours qu’il a permis de mettre en scène.
La tension entre les deux voix du discours est moins évidente dans les articles d’ Ici-
Paris et de Paris-Match . Le sous-titre du premier montre que nous sommes en présence
de deux énonciateurs : « Grâce à la graphologue Josiane Borgazzi, découvrez avant le
deuxième tour de la présidentielle leurs principaux traits de caractère, leur tempérament et
leur personnalité. », mais l’identification des instances d’énonciation s’arrête là. En effet,
dans le récit qui suit, aucune citation ne permet de différencier les deux instances, aucune
signature ne permet de savoir qui parle. Il y a amalgame des deux voix que l’on retrouve
chez Paris-Match avec une signature double : celle de l’expert et celle du journaliste. La
forme du récit ne permet pas, pour autant, de différencier ces deux voix : une fois encore,
c’est la titraille qui le permet : « On ne peut prévoir le choix des urnes mais Françoise Hardy
604
Gala 723.
605
VSD 1531.
606
MOUILLAUD & TETU, 1989, op. cit. p. 134.
607
Ibid. p. 134.

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a vu leurs forces et leurs faiblesses. » et la légende d’une photo de l’expert : « « L’astrologie


608
est une science humaine » assure Françoise Hardy, passionnée depuis ses 18 ans » .
Quelles que soient la stratégie d’énonciation et la place donnée aux deux énonciateurs
et à leurs paroles, la question de la légitimation de ces discours s’impose.
« Produire le réel et produire le vrai sont les deux grandes stratégies dont
609
dispose le locuteur pour imposer son discours. »
L’expert est l’astrologue ou le psychologue invité pour son savoir-faire à produire une
analyse. Sa présentation au travers de son nom propre et de son statut permet une première
légitimation du discours par sa dissociation avec le narrateur de la presse people.
« Grâce à la graphologue Josiane Borgazzi » « Analysés par Laurence Rateau,
610
graphologue »
La présence de l’expert légitime l’énonciation mais, dans un parcours parallèle, le récit
légitime l’expert en le renvoyant à un univers scientifique ou par l’évocation de sa
bibliographie en note de bas d’article.
« Notre astrologue, qui rédige en ce moment un livre, « Le pouvoir du ciel » »
« Martine Boulart, ancienne élève du docteur Corman et présidente de la société
611
française de morphopsychologie »
Mais l’appartenance de l’expert à un univers scientifique déploie, par ailleurs, dans certains
612
cas, une légitimation de la science même qui offre cette analyse.
« Même si Colbert l’a écartée de l’Académie des sciences en 1666, l’astrologie
a fait des progrès depuis les travaux de Gauquelin du CNRS, qui ont mis en
valeur la notion de planète dominante » « L’astrologie est une science humaine »
« Cette approche de l’humain, mise au point par le psychiatre Louis Corman
au début du siècle dernier, est avant tout un art basé sur l’observation des
caractéristiques du visage. Le bâti osseux révèle ainsi la quantité d’énergie dont
ils disposent, les yeux, le nez et la bouche, la qualité de leurs échanges avec le
monde extérieur, les hémifaces (moitiés du visage) droite et gauche, le sens de
leur évolution, le modelé (l’enveloppe de chair), leur degré de socialisation et
de maturité (…) Pour de nombreux spécialistes, cette technique d’analyse est
complémentaire de la Process Communication Management (PCM), une charte
établie par le psychologue américain Taibi Kahler mettant en évidence six types
de personnalité en fonction du mode de perception du monde de l’individu et de
613
ses croyances. »

608
Celui-ci figure comme un cas intéressant : il est le seul à ne pas installer un expert scientifique ou publiant comme instance
d’énonciation. Françoise Hardy, « passionnée depuis ses 18 ans », remplit ce rôle : people plutôt que scientifique.
609
MOUILLAUD & TETU, 1989, op. cit . p. 147.
610
Ici-Paris 3226, Gala 725.
611
VSD 1531, Gala 723
612
Nous éviterons le débat sur la qualification de l’astrologie, la morphopsychologie ou la graphologie comme science : nous nous
intéressons à la manière dont ces récits les construisent comme science et ignorerons la justesse ou la pertinence de cette légitimation.
613
VSD 1531, Paris-Match 3007, Gala 723.

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Chap. V. Les discours de campagne des porte-paroles

Légitimation de l’expert et légitimation de la science poursuivent leur chemin, dans les


articles sur l’astrologie, désamorçant les critiques et les doutes quant à de telles analyses.
VSD choisit, dans cette optique, de désarmer la critique en critiquant d’autres techniques
d’analyse : la psychanalyse et les sondages.
« Faire de l’astrologie, c’est voyager dans les mots, les concepts. C’est décoder
en partant du plus grand au plus petit. Tout est symbole, comme le décrivait
Carl Gustav Jung. La psychanalyse n’est pas une science. L’astrologie, non
plus. Ce n’est pas grave... » « Loin des conjonctions astrales, les états-majors
des candidats, putatifs ou déclarés, préfèrent, pour le moment encore, croire à
d’autres augures : les instituts de sondages, dont ils savent pourtant qu’ils se
614
trompent régulièrement depuis une vingtaine d’années. »
Paris-Match , de son côté, oppose deux types d’astrologie et invite le lecteur à déplacer
ses doutes vers « l’astrologie simpliste » pour blanchir l’astrologie qu’il propose :
615
« l’astrologie sérieuse » .
Légitimation de la parole, légitimation de l’expert et légitimation de la science
contribuent ainsi à la construction de la compétence du savoir-faire et à l’établissement
d’un contrat de lecture consistant à partager un savoir avec le lecteur. Comme nous l’avons
évoqué plus tôt, l’objectif explicite de ces articles est de proposer une lecture psychologique
ou astrologique des candidats. Mais cet objectif est pris dans une volonté de dépasser
l’évident ou l’affiché pour apporter une analyse qui raconte les candidats mieux qu’ils ne le
font ou ne veulent le faire : le principe de révélation est éprouvé.
« Angoisses, blessures, ils n’ont pas tout dit » « Décryptés par notre
graphologue, les candidats se révèlent bien différents de l’image qu’ils aimeraient
donnés » « Quelle est la véritable personnalité de celui ou celle qui va bientôt
diriger la France ? (…) Qui sont vraiment Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ? »
616

Finalement, l’objet du discours est moins de rendre compte d’un discours premier que de
décrypter la personnalité des candidats pour enfin résoudre l’indécision des lecteurs.
« On ne peut prévoir le choix des urnes mais Françoise Hardy a vu leurs
forces et leurs faiblesses. » « C’est à la lumière de ces connaissances que j’ai
décrypté la carte du ciel des candidats, déclarés ou non, à l’Élysée. » « Grâce
à la graphologue, Josiane Borgazzi, découvrez avant le deuxième tour de la
présidentielle leurs principaux traits de caractère, leur tempérament et leur
personnalité. Après, ce sera à vous de juger. » « Les candidats ont tous leurs
petits secrets ? Grâce à la morphopsychologie, ils ne peuvent plus les cacher.
Vitrine ouverte sur l’intériorité des individus, leurs émotions et les forces
inconscientes qui les structurent. Angoisses, blessures, ils n’ont pas tout dit. »
« Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal démasqué par leur écriture. Décryptés par
notre graphologue, les candidats se révèlent bien différents de l’image qu‘ils
617
aimeraient donner. »
614
VSD 1531
615
Paris-Match 3007
616
Gala 723, Gala 725, Ici-Paris 3226.
617
Paris-Match 3007, VSD 1531, Ici-Paris 3226, Gala 723, Gala 725

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Le contenu du discours premier (celui de l’expert) figure comme l’objet du récit, cela nous
amène à saisir le contrat de lecture proposé dans ces articles.

Le contrat de lecture PN d’usage Expert (Destinateur Informé) U


savoir-faire → Narrateur U savoir PN de base Narrateur (Destinateur
618
informé) U savoir → Narrateur U faire-savoir PN visé Lecteur
(Destinataire non-informé) U savoir → Electeur U décision

La particularité de ces articles s’installe donc d’une part dans les stratégies
d’énonciation mais surtout dans l’explicitation de ces stratégies. Greimas définit le récit
comme tout « discours narratif de caractère figuratif comportant des personnages
619
qui accomplissent des actions » . L’objet du discours étant le contenu des citations,
les actants de narration sont les candidats à l’élection présidentielle de 2007. Ces êtres
de papier sont conjoints ou disjoints de valeurs : ils sont sujets d’état mais jamais de faire.
Les sujets de faire, ce sont les astres, la forme de l’écriture ou du visage, des sujets de
faire qui ne sont pas sujets de la performance mais Destinateur : ils font faire, ils réalisent
la jonction entre le candidat et une compétence : « la compétence est un savoir-faire,
620
elle est ce quelque chose qui rend possible le faire » . Ainsi, les astres ou la forme
du visage ou de l’écriture créent la possibilité d’une action : mais cette action n’est jamais
réalisée dans ces récits. Or, le discours narratif se définit comme « une suite d’états,
621
précédés ou suivis de transformations » . La représentation de la relation entre états et
transformation est rendue possible par le programme narratif (PN) comme un enchaînement
réglé subsumant un sujet d’état en relation de conjonction (ou de disjonction) avec un objet
et un sujet de faire en relation avec une performance qu’il réalise. La transformation est
absente et aucune performance n’est mise en scène dans ces récits. Ce sont donc des récits
avortés ou embryonnaires ne dépassant jamais la situation initiale. Si certains verbes factifs
sont présents, ils sont soit déclinés au futur ou au conditionnel prouvant la non-réalisation
des actions, soit relatifs au Destinateur.
« Le chef de l’UMP aurait, quant à lui, accompli un gros travail sur lui-même pour
s’imposer à la tête de ses troupes. » « Elle gagnera certainement plus de sièges
de député à l’Assemblée en 2007. » « La dominante Mars-Pluton fait d’elle une
622
femme de pouvoir capable d’une fermeté inébranlable »
Le récit people se focalise sur ce qui caractérise le personnage dans son intériorité et dans
son intimité ; il se concentre sur les intérêts, les désirs et les attributs psychologiques du
personnage dans son action ou à la suite de son action. Les astres, la forme de l’écriture
623
ou du visage permettent de dévoiler l’intériorité des candidats de l’extérieur , sans enjeu
de pertinence par rapport à une action narrativisée.
« Les personnages se voient souvent attribuer des traits psychologiques, voire
des pensées ; et même si le récit journalistique ou les sources s’appuient sur des

619
GREIMAS & COURTES, 1993, op. cit. p. 307.
620
Ibid. p. 53.
621
Ibid . p. 134.
622
Gala 723, VSD 1531, Paris-Match 3007
623
DUBIED, 2009, op. cit. p. 59.

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Chap. V. Les discours de campagne des porte-paroles

actes ou des témoignages pour ce faire, les figures ainsi dessinées fonctionnent
624
sur un mode imaginaire fictionnel. »
On retrouve, ainsi, une des particularités du récit people, bien que ce récit ne soit réalisé
complètement du fait de l’absence de performance. Par ailleurs, cela crée la jonction avec
une multitude de valeurs, sans rapports les unes avec les autres. Les valeurs s’enchaînent
produisant une liste des attributs psychologiques intérieurs des candidats.
Mais, par ailleurs, le jeu entre les deux énonciateurs – expert et journaliste – est élargie
à un troisième énonciateur : les astres, les traits du visage ou l’écriture. Ils incarnent un
destinateur du récit dont on restitue la parole: ils disent ce qui est ou ce qui va arriver.
« Ce que révèle leur visage » « Des petites lignes en disent parfois plus que
tous les longs discours ! » « La conjonction de la Lune natale en Poissons (…)
indique une forte aspiration à faire cavalier seul, autrement dit à émerger de son
groupe d’appartenance en s’en affranchissant radicalement » « Son écriture
625
vibrante est révélatrice d’un esprit vif »
Ce premier discours, celui des astres, de l’écriture ou de la morphologie, est un effet de
fiction qui légitime le discours de l’expert et du journaliste. En octroyant un dire à ces objets,
on leur attribue un rôle de source (au sens journalistique du terme) authentifiant ce qui est
dit ; l’expert ou le journaliste devenant alors les traducteurs et les porte-parole et non pas
les producteurs d’un discours qui pourrait être soumis aux critiques. Plus loin, les astres
détiennent un autre rôle : ils sont sujets de faire et donc disent ce qui est, ce qui va arriver
mais, par ailleurs, font que ca est et que ca arrive. Ils ont un rôle prophétique : ils sont
Destinateur et destinateur.
« Ce qui devrait être un obstacle, c’est son Jupiter. Il y a opposition avec
la Balance, signe de Marianne. On voit mal comment il pourrait y avoir un
consensus national assez fort pour aller au-delà du premier tour. Cela n’empêche
nullement de faire un score honorable mais pas au point de rafler la mise. »
« Mais les transits de Jupiter sont bons, sur le thème d’Olivier Besancenot. Il
arrivera, malgré tout, à obtenir des satisfactions personnelles dans tel ou tel
626
combat contre l’injustice et les inégalités. »
L’énoncé prophétique renforce la virtualisation du récit : en projetant la performance au futur
et/ou au conditionnel, celle-ci ne peut être effective dans cet énoncé et le récit ne peut se
réaliser.

V.2.1.2. Le poids du passé et de l’enfance.


« Parler d'histoire de vie, c'est présupposer au moins, et ce n'est pas rien,
que la vie est une histoire et qu'une vie est inséparablement l'ensemble des
événements d'une existence individuelle conçue comme une histoire et le récit
de cette histoire. C'est bien ce que dit le sens commun, c'est-à-dire le langage
ordinaire, qui décrit la vie comme un chemin, une route, une carrière, avec ses
carrefours (Hercule entre le vice et la vertu), ou comme un cheminement, c'est-
à-dire un trajet, une course, un cursus, un passage, un voyage, un parcours
624
DUBIED, 2008 (a), op. cit. p. 149.
625
Gala 723, Gala 725, Paris-Match 3007, Ici-Paris 3226.
626
VSD 1531 (x2)

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orienté, un déplacement linéaire, unidirectionnel (la « mobilité » ), comportant


un commencement (« un début dans la vie »), des étapes, et une fin, au double
sens, de terme et de but (« il fera son chemin » signifie il réussira, il fera une belle
627
carrière), une fin de l'histoire. »
La presse people peut se faire psychologue, par ailleurs, au travers d’un passé et
de témoignages sur des histoires individuelles qui permettent l’émergence de récits
biographiques. La presse people choisit de reconstruire le contexte, la « surface sociale
» sur laquelle agit l'individu pour finalement lui attribuer certains traits psychologiques.
Plusieurs articles de notre corpus se consacrent au passé des candidats :

VSD 1526 « Ségolène Royal : L’enfance d’un chef » VSD 1543 « Le berceau des
candidats » VSD 1548 « Ségo/Sarko : Deux destins forgés par leurs fractures de jeunesse
Paris-Match 3008 « Nicolas Sarkozy, blessures secrètes » Paris-Match 3011 « Une baby-
sitter nommée Marie-Ségolène » Paris-Match 3015 « Bayrou, Royal, Sarkozy, ils marchent
vers leur destin. Retour aux sources. » Paris-Match 3017 « Et maintenant s’ouvre le temps
des prétendants » Paris-Match 3024 « Tout a commencé comme ça » Paris-Match 3025
« Nicolas Sarkozy : l’heure de la victoire » Closer 91 « Quand j’ai vu Ségolène Royal à la
télé, j’ai réalisé que je l’avais eu comme jeune fille au pair » Gala 722 « Mon père, mon
drame… »

628
Ces récits proposent un portrait d’un ou de plusieurs candidats à partir de données et
de témoignages sur le passé des candidats. Ces récits sont investis à partir d’une période
629 630 631
précise , d’un lieu , d’une relation particulière ou relèvent, plus généralement, de la
632
période antérieure à la candidature . Par l’attribution de traits psychologiques relatifs à
des évènements du passé, un double mouvement est opéré : le passé explique le présent,
le présent dénoue le passé. En ce sens, ces récits sont les lieux de construction de «
l’illusion biographique », c'est-à-dire comme si la vie constituait « un tout, un ensemble
cohérent et orienté, qui peut et doit être appréhendé comme expression unitaire d’une
633
« intention » subjective et objective d’un projet. » . Ces récits manifestent à de
nombreuses reprises l’illusion biographique par des phrases qui combinent passé, présent
et futur.
« Un petit entrainement facile, sans doute, sur ces petites proies faciles, avant de
s’attaquer, plus tard, aux éléphants du parti… » « Il n’est pas encore à l’Elysée
mais sur le trottoir d’en face. Il lui reste à traverser la rue » « L’actuel compagnon
de celle-ci ne l’était pas encore en 1978 » « Gros plan sur l’itinéraire d’une
gamine des Vosges, aujourd’hui prétendante à l’Elysée » « Elle a 34 ans et déjà
une envie féroce d’affronter le suffrage populaire » « Trente-six ans plus tard, la
627
BOURDIEU, 1986, op. cit. p. 69.
628
Notons que ces récits ne concernent que cinq candidats : Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou, Jean-Marie
Le Pen et José Bové.
629
Paris-Match 3011, Paris-Match 3015, Closer 91.
630
VSD 1543
631
Gala 722
632
VSD 1526, VSD 1548, Paris-Match 3008, Paris-Match 3017, Paris-Match 3024, Paris-Match 3025.
633
Bourdieu, 1986, op. cit. p. 69.

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Chap. V. Les discours de campagne des porte-paroles

sage adolescente a fait du chemin. En mai prochain, elle sera peut-être appelée
634
aux plus hautes fonctions de l’Etat français. »
Ces énoncés sont construits sur la dichotomie avant/après et installent, sur l’axe
syntagmatique, une logique de consécution, alors qu’ils reposent précisément sur un
principe de présupposition. C’est le présent qui justifie l’énonciation du passé, mais, au
niveau sémio-narratif, c’est le passé qui justifie le présent. Le premier mouvement signe la
présence d’une isotopie du souvenir ou de la mémoire avec une déclinaison des verbes :
635
se rappeler et se souvenir, et de leurs variantes (56 occurrences ). Il permet d’établir
certains évènements comme significatifs a posteriori. Chaque évènement cité considère
un trait psychologique du candidat dans son fondement ou sa persistance. L’exemple de
l’entrée de Ségolène Royal, en 1968, au lycée privé d’Epinal, est mobilisé dans quatre récits.
Cet évènement permet alors la conjonction entre Ségolène Royal et son avenir.
« Ses proches perçoivent que « c’est à partir de son entrée à Notre-Dame
que Ségolène a pris son destin en main » » « C’est à partir de son entrée à
»
l’institution Notre-Dame, à Epinal, que Ségolène a pris son destin en main
« L’enfant voit vite dans l’école un moyen d’échapper à l’austérité de la vie
familiale. Ce sera le cas en 1968 où elle intègre l’Institution Notre-Dame d’Epinal »
« Très vite, elle comprend que la seule issue possible est l'école. En 1968, à 15
ans, elle entre à l'institution Notre-Dame, à Épinal (88). » « Ses proches racontent
que c'est à partir de son arrivée dans ce lycée privé pour filles, tenu par des
636
religieuses, « qu'elle a pris son destin en main »
Cet exemple montre que des évènements choisis par les narrateurs servent de points de
rupture dans l’existence narrative d’un personnage afin d’épaissir son identité. Chaque
nouvelle position marque une coupure, créé de la discontinuité et, à ce titre, instaure
du changement. Or, comme nous l’avons dit plus tôt, c’est dans la rupture et dans
la discontinuité que le mouvement retrouve son dynamisme. Ici réside l’enjeu de ces
évènements définis par les narrateurs comme significatifs : ils marquent l’articulation entre
deux positions pour leur donner une cohérence et les insérer dans une dynamique, dans
une trajectoire de vie. Les évènements permettent de conjoindre le candidat avec un objet,
cet objet est lui-même investi d’une valeur, cette valeur sert alors de point de liaison et
d’explication d’une identité unifiée et cohérente. Les évènements et les valeurs peuvent
varier selon les énoncés, mais permettent finalement de dessiner un portrait psychologique
des candidats. Le parcours thématique de la souffrance, commun aux quatre candidats
principaux, rend compte de ce principe.
« Nicolas Sarkozy. Ses blessures secrètes. On a du mal à l’imaginer en petit
garçon mélancolique et délaissé, qui souffre du divorce de ses parents et de
l’incompréhension des autres. » « Le petit Nicolas a beaucoup souffert de la
séparation et du divorce de ses parents. A la fois affectivement et socialement,
Il a souffert de l’absence de son père à la maison. » « Selon un proche de la
famille, Ségolène, ses frères et sœurs souffrent » « Ses souvenirs douloureux
d’ « orphelin de la guerre ». » « Il souffre de grandir sans son père » « II y a

634
Paris-Match 3008, Paris-Match 3011, Paris-Match 3015, VSD 1526, VSD 1543, Closer 91.
635
Cf. Annexes. E. 2. « Concordances »
636
VSD 1526 (x3), VSD 1548 (x2)

181

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d’abord ceux qui, très jeunes, ont perdu leur père et en ont conçu une détresse
637
absolue. »
Le divorce de ses parents (pour Nicolas Sarkozy) ou le décès de leur père (pour François
Bayrou et Jean-Marie Le Pen) sont autant d’évènements qui créent une rupture et opèrent
une conjonction entre le candidat et la souffrance. Cette souffrance est alors investie par
les narrateurs, différemment selon les candidats, et permet l’attribution de nombreux traits
psychologiques.

[Tableau 7 : Extrait du tableau « Traits psychologiques des candidats]


Pour François Bayrou et Jean-Marie Le Pen, la souffrance est causée par le décès
du père : leur mort est une absence non-négociable et involontaire, cette absence est
638
alors le foyer de la douleur mais surtout de la force et de l’hommage . Ici, le passé sert
à expliquer l’attachement aux racines, aux origines. Parallèlement, le présent dénoue le
passé, en constituant une « revanche sur la vie », un baume sur la douleur. Le rapport
de Nicolas Sarkozy à son passé est différent et lui octroie la figure d’un homme blessé et
torturé de manière plus forte que ses adversaires. Nicolas Sarkozy n’est pas seulement
conjoint de tristesse ou souffrance mais aussi d’humiliations, de solitudes : l’absence du
père n’étant pas involontaire mais de l’ordre de l’abandon. De cela, la figure d’un homme
dépendant de ses proches avec un fort besoin d’être entouré et d’être aimé se dessine,
637
Paris-Match 3008, VSD 1526, VSD 1543, VSD 1548, Gala 722
638
Nous reviendrons sur ces parcours dans l’identité médiatique de ces deux candidats.

182

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Chap. V. Les discours de campagne des porte-paroles

une figure qui se retrouve dans l’analyse graphologique de Gala et astrologique de


639
Paris-Match . Sa souffrance passée n’est donc pas transformée en force comme pour
François Bayrou et Jean-Marie Le Pen : elle constitue ses faiblesses et nie certaines
compétences, contrairement à Ségolène Royal. Aucun évènement précis ne conjoint la
candidate socialiste à la souffrance : cet état est posé en postulat sans être amené par un
programme narratif d’usage comme c’est le cas pour les autres candidats. Les évènements,
points de rupture dans la trajectoire de Ségolène Royal, sont des coupures avec cet ordre
établi, opérant alors une disjonction entre celle-ci et la souffrance. Les événements signifiés
par les narrateurs octroient à la candidate des traits psychologiques qui confrontent et nient
sa position de victime : ce sont la détermination, l’indépendance, l’individualisme et l’autorité.
Ces portraits focalisés sur l’enfance ou le passé des candidats sont exemplaires. Il
y a une nature transitive de ces portraits permettant à l’individu d’incarner des valeurs
susceptibles de séduire les (é)lecteurs et de construire une certaine compétence à la
fonction de chef de l’Etat. Les traits psychologiques déploient alors des imaginaires
collectifs, celui de la République, de la gauche, de la droite, etc. Ces imaginaires sont
renforcés par de nombreuses références à la mémoire collective, permettant de placer la
trajectoire individuelle du candidat dans une trajectoire collective : celle de la France. Le
candidat, dans son parcours individuel s’intègre dans ce « quelque chose qui est quelque
chose de plus et quelque chose d’autre que la réunion d’une multitude d’individus
640
isolée » : « la société » . Par ailleurs, cette trajectoire collective invite les lecteurs à se
reconnaître dans les parcours individuels.
« Le portrait nous regarde et nous suit des yeux : il nous renvoie notre regard, et
641
parfois notre reflet. »
La définition de la reconnaissance par Ricœur se saisit à partir de trois phases : la visibilité,
642
se reconnaître soi-même et reconnaître l’autre . La médiatisation du passé des candidats
permet la première étape, la deuxième passe dans la reconnaissance du lecteur dans le
parcours du candidat pour enfin que le lecteur reconnaisse le candidat.
« Mai-68 avait fait souffler un vent de liberté, la pilule est arrivée. Pour la
génération de Nicolas Sarkozy, les choses sont devenues plus faciles et il en
a beaucoup profité. » « Ce premier job lui a surtout fait découvrir le goût de la
liberté et de l’indépendance. Pour elle comme pour la France, 1971 annonça
de profonds changements : cette année-là, 343 femmes célèbres ont signé
un manifeste en faveur de l’avortement, la destruction des Halles de Paris a
commencé, dans quelques mois, 6000 personnes iront à Millau manifester contre
l’extension du camp du Larzac… » « 1978-1980. Années «Voltaire»... Cabrel
chante « Je l'aime à mourir » et Renaud, « Dans mon H.L.M. ». L’U.R.S.S. a envahi
l'Afghanistan, Giscard règne, Mitterrand n'a pas encore pris le pouvoir -qui y
croirait après la déconfiture de la gauche aux législatives de 1978? » « Elle y écrit
sa devise: « La blouse en lambeaux, elle se destine à Sciences Po », y inscrit son
639
Ces traits psychologiques seront réinvestis dans les identités médiatiques des candidats au chapitre prochain. L’objectif, ici,
est moins de saisir comment le passé participe à l’identité médiatique de Nicolas Sarkozy ou d’un autre candidat, que le fonctionnement
de l’« immortelle de campagne » focalisée sur le passé et l’enfance.
640 ère
ELIAS, N., La Société des Individus , [1 ed. 1939], Paris : Fayard, 1991, p. 41.
641
WRONA, A., « Usages médiatiques du portrait », Communication et langages , 152, 2007, p. 35.
642
Cf. Chap. III-1-2. Note de bas de page n°302.

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expression favorite: « C’est génial! », et sa chanson fétiche, les Gypsie Girls. »


« Cette réflexion approfondie dans le monde des idées n’empêche pas ce lecteur
assidu de Claudel, de Péguy et de Gandhi de se saisir de la révolte de 1968 pour
643
faire ses premiers pas politiques. »
Quand la presse people se fait psychologue au travers d’un récit rétrospectif sur le parcours
individuel du candidat, elle propose un récit de vie mais parallèlement construit une identité
des candidats qui intègre une série de valeurs, permettant ainsi aux lecteurs de reconnaître
le candidat dans sa compétence à gouverner et à le représenter.

V. 2. 2. Etre soutenu dans l’épreuve.


Mais quand la presse people se saisit des candidats à l’élection présidentielle, elle se saisit
aussi de ceux qui l’entourent, autant dans le monde domestique que dans le monde de
l’opinion et permet d’opérer des hiérarchies de grandeur entre les différents candidats.
L’état de grandeur dans le monde domestique se construit dans la bienveillance et
l’appréciation, les hommes politiques y demeurent dans leurs relations à leurs proches
et leur famille. Mais, l’état de grandeur dans le monde de l’opinion est aussi fondé sur
la renommée et la réputation, être grand dans ce monde tient de l’entourage peuplé de
vedettes et de personnages célèbres. La mise en scène des proches issus du monde
domestique ou du monde de l’opinion permet d’octroyer aux candidats différents attributs
identitaires. Les « immortelles de campagne » dans la presse people investissent donc des
récits dévoilant l’entourage des candidats comme soutien dans l’épreuve de la campagne
électorale.

V.2.2.1. Le soutien des peoples.


Quand la presse people met en scène la campagne présidentielle de 2007 ou ses candidats,
elle n’oublie pas pour autant ses personnages typiques : les peoples. La campagne devient
alors le lieu pour envisager le soutien des peoples pour un candidat ou un parti. Les peoples
servent non seulement à légitimer la présence des candidats dans ce type de presse mais
aussi à construire une certaine identité de ces personnages politiques par leur intermédiaire,
au travers de leur être ou de leur dire. Le soutien des peoples donne à la presse people la
possibilité de souligner la renommée des candidats à l’élection présidentielle : ils sont objet
de légitimation de la mise en scène des politiques. Le personnage people devient la caution
de la grandeur de l’homme politique. Six récits de notre corpus comptabilisent ou identifient
les soutiens issus du monde de l’opinion.

VSD 1541 « Les stars et la politique, la guerre des étoiles » Voici


1009 « Le grand n’importe quoi ! » Ici-Paris 3221 « Pour qui votent
les peoples ? » Voici 1014 « Votez People ! » Public 196 « Pour
qui votent les pipoles ? » Paris-Match 3016 : « Présidentielle : les
peoples dans la campagne »

Le parcours thématique du soutien est développé, dans ces énoncés, à partir de termes
comme « favori », « admirateur », « partisan », « appui », « supporter », « soutien
» et « soutenir », « compter sur », « fidèle », « préférence ». Le soutien correspond
à un objet du monde de l’opinion, il tient en son creux la grandeur des candidats à la fois
643
Paris-Match 3008, Paris-Match 3011, Paris-Match 3015, VSD 1526, VSD 1543

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Chap. V. Les discours de campagne des porte-paroles

dans le monde civique et le monde de l’opinion. La popularité d’un homme politique est
un compromis entre monde de l’opinion, monde civique et monde domestique : elle est
révélatrice de la renommée, de l’aptitude à être élu et de l’appréciation de ces hommes
644
politiques. Ici, elle est déplacée du monde de l’opinion (ou domestique ) vers le monde
civique.
« Si elle a aucune star derrière elle, elle demeure d’une fidélité à toute épreuve
aux idées qu’elle a toujours défendue » « Le candidat du Front National n’a peut-
être pas de people à ses côtés, mais la précédente élection nous a appris que ce
n’était pas pour autant un candidat à prendre à la légère » « Et même si certains
candidats n’ont pas de people pour les soutenir, rien ne vous interdit de voter
645
pour eux »
Ainsi, ne pas être soutenu par des peoples justifie la petitesse des candidats et donc la
petitesse de leur candidature. Bien que ces énoncés négatifs installent un pouvoir-faire
malgré un non-soutien, la sanction du narrateur se construit sur la compétence à avoir un
entourage people comme compétence à pouvoir-être élu. Ces récits investissent deux
postures : la construction d’une hiérarchisation des candidats selon leur popularité people
et, par ailleurs, l’installation d’une compétence de pouvoir-faire autant dans le monde de
l’opinion que dans le monde civique. La hiérarchisation est amplifiée par la mise en scène
des candidats au niveau de la structure de la page : Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et
François Bayrou ont une place importante et centrale dans Ici-Paris . Public leur dédie
chacun une page, accordant un encart pour les autres : « Et aussi » ; cet encart est
intitulé « Les autres candidats ne manquent pas de soutien » dans Voici 1014,
tandis que le numéro 1009 du même titre et Paris-Match ne s’intéressent qu’aux trois grands
candidats, VSD uniquement à Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal.
La mise en scène des soutiens people offre, en outre, un contrat de lecture fondé sur
le faire-savoir.
« La présidentielle, c’est dimanche… Vous ne savez toujours pas à qui donner
votre voix ? Pas de Panique : pour faire votre choix, il vous suffit de suivre le
646
programme des stars ! »
Le personnage people devient la caution d’un vote, permettant à la fois de présenter les
candidats au travers des peoples qui les soutiennent et de déplacer, pour les lecteurs, le
non-savoir du monde civique vers un savoir du monde de l’opinion. Si le lecteur connaît
mal les candidats, il connaît bien les personnages people et peut alors juger les premiers
au travers des seconds. Les peoples deviennent, par là même, les experts sanctionnant
les hommes politiques. Le contrat de lecture développe une logique d’identification par
intermédiaire. Nous retrouvons le soutien à partir de la figure du compromis, tel que formulé
dans notre répertoire : 3-2.
L’identification se déplace du monde de l’opinion avec l’assimilation d’un attribut du
people qui sera rapporté à soi vers le monde civique projetant le vote du people au sien.
Cependant, VSD adopte une posture particulière en interrogeant le pouvoir-faire-savoir
des peoples.

644
Dans le cas de Nicolas Sarkozy.
645
Ici-Paris 3221 (x2), Voici 1014.
646
Voici 1014.

185

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Médias, politique et vie privée

« A en croire les sondeurs, le soutien actif de personnalité du showbiz aux


hommes politiques ne leur ferait pas gagner de voix. »
Dans Paris-Match et VSD, à la différence des autres énoncés, ce ne sont pas les peoples
qui sont sujet de faire, mais ce sont les politiques : le soutien de peoples est signifié comme
une stratégie dans le monde de l’opinion pour le monde civique et permet au narrateur
de dénoncer une telle pratique. VSD rend compte d’un sondage qui inverse la logique
d’identification pour appréhender l’influence de l’image d’un homme politique sur l’image
d’un people qui le soutient. Tandis que si le titre de Paris-Match installe les peoples comme
sujets de faire et de dire : « stars et personnalités ont laissé deviner leurs sympathies en
participants à des meetings ou par des déclarations publiques », son récit se construit sur un
mouvement qui va du paraître à l’être, dénonçant et sanctionnant négativement les acteurs
politiques qui se défendent de « vouloir épingler les artistes comme des papillons à un
tableau de chasse ». Il y a donc dénonciation du monde de l’opinion par le monde civique
(2/3) alors que, dans les autres titres, nous sommes face à une figure du compromis entre
ces deux mondes permettant la reconnaissance par procuration.
Le monde domestique est très peu présent dans ces articles et apparaît sous deux
logiques. La première concerne Nicolas Sarkozy, son entourage people étant signifié
comme amalgamé avec son entourage domestique, les peoples autour de Nicolas Sarkozy
647
sont « ses copains de toujours » , des « amis people de longue date », « dont il était
648
le témoin de mariage en juillet dernier » . La seconde installe le monde domestique,
dans ces énoncés, comme ce qui comble le manque de soutien people.
« Cousin proche de Marie-George Buffet, il représente le parti des travailleurs. Si
aucun people n’a déclaré le soutenir, il a l’appui de sa commune qui lui a décerné
la médaille d’argent du courage » « Il n’a pas de célébrité à ses cotés. Mais à 39
ans, ce juriste (…) peut assurément compter sur l’appui de sa femme et de ses
649
deux fils. »
Le monde domestique devient, en revanche, l’objet des récits consacrés à l’entourage
familial et amical.

V.2.2.2. Le soutien des proches.


La famille est l’une des figures modèles du monde domestique. L’influence de celle-ci dans
la campagne préoccupe particulièrement la presse people, comme si le soutien des proches
permettait l’accès à l’état de grandeur dans le monde civique. De nombreux récits mettent
en scène des membres de la famille d’un candidat, tantôt aux côtés de l’homme politiques,
tantôt comme sujet principal du récit. Ici, nous nous intéresserons aux récits focalisés sur
les rapports au sein d’un couple ou au sein d’une filiation, que le traitement soit collectif ou
tourné vers un candidat. Mais parce que notre propos se consacre aux « immortelles de
campagne », nous excluons tout récit répondant à une actualité récente, à ce qui se passe
lors de la campagne : nous ignorons les récits : « Ségolène Royal et François Hollande :
Un couple dans la tempête » et « Ségolène et François. Mais comment gèrent-ils leur
650 651
couple ? » qui suivent l’affichage de « quelques divergences sur le terrain » et la

647
VSD 1541
648
Public 196
649
Ici-Paris 3221.
650
VSD 1535, Gala 711.

186

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Chap. V. Les discours de campagne des porte-paroles

déclaration d’Arnaud de Montebourg sur le compagnon de Ségolène Royal et celui intitulé


« Cécilia : un atout charme pour Sarkozy » qui la met en scène lors de l’investiture de
652
Nicolas Sarkozy .

Paris-Match 3014 « Quel couple à l’Elysée ? » Paris-Match 3016 « Babeth et François


Bayrou : A deux tout est possible » VSD 1544 « Duel de premières dames » Point de Vue
3059 « Trois hommes et un destin » Gala 713« Nicolas et Cécilia Sarkozy : leur pacte
intime. Cinq clefs pour comprendre leur couple » Gala 716 « Fils et filles de politiques : ont-ils
attrapés le virus ? » Public 185 « Et si on votait pour son fils ? »

L’analyse de ces sept articles dégage des éléments heuristiques pour l’identité
médiatique de chacun des candidats. Si les récits sur le passé ont permis, au travers de
la figure du père et de l’enfance, d’appréhender comment se dévoilait un grand nombre
d’attributs identitaires, la mise en scène des conjoints et des enfants découvre le lien
familial comme investissement propice à l’accès au poste de président de la République.
Les proches des candidats incarnent des adjuvants et des opposants pour l’obtention de
compétences actualisantes à l’élection.
Les cinq premiers récits s’intéressent aux conjoints des candidats. La présentation du
couple installe une compétence de l’épouse (ou du compagnon) à vouloir-être première-
653
dame et, par là même, débraye une certaine identité de l’homme politique dans son être
dans le monde domestique. VSD focalise son récit sur Elisabeth Bayrou et Cécilia Sarkozy
comme les deux prétendantes au statut de première-dame bien que François Hollande soit
évoqué dans un premier énoncé de l’article. Ce duel Sarkozy/Bayrou pose la question du
pouvoir-être de la première-dame.
Le pouvoir-être dépend, sous un premier abord, de la présidentiabilité du conjoint,
débrayant les premières dames dans une hiérarchie de grandeur du monde civique
par l’intermédiaire de leur époux/compagne. Cependant, si la présidentiabilité révélait la
hiérarchie entre les potentielles futures premières-dame, François Hollande devrait figurer
dans ce duel ou du moins changer le duo en trio. Or le genre semble constituer un critère
fondamental dans la compétence de pouvoir-être « première-dame ». Le non-être-
femme de François Hollande semble compliquer l’identification de celui-ci dans ce rôle,
un non-être-femme évoqué dans Paris-Match , VSD et Point de Vue , mais aussi
654
dans Public au travers de la voix de Thomas Hollande . La sanction négative est franche
pour Paris-Match .
« Peu probable, en cas d’élection de madame (53 ans) à la tête de l’Etat, que
le premier secrétaire du PS (52 ans) se transforme en « premier-monsieur » à
655
l’Elysée. Il a d’ailleurs annoncé qu’il n’y habiterait pas. »

651
VSD 1535.
652
VSD 1534.
653
Nous utiliserons l’expression « première-dame » autant pour les hommes que pour les femmes, sans nier la connotation
forte de cette expression. L’attribution genrée de ce rôle dévoile précisément un de nos intérêts.
654
Public nie le rôle de chef de famille, voire la masculinité, de François Hollande et lui attribue celui de femme au foyer ;
nous reviendrons sur ce récit au chap. VI-3-1-2
655
Paris-Match 3014.

187

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Médias, politique et vie privée

Point de Vue renvoie François Hollande au rôle de prince Consort dans un parcours
656
polémique où Ségolène Royal « débat de l’avenir de la planète » . Dans cette même
logique, VSD installe trois énoncés dans le même article, un premier général sur les
premières-dames potentielles et passées, un autre consacré à Cécilia Sarkozy et un dernier
sur Elizabeth Bayrou. François Hollande apparaît dans le premier : « Dimanche 6 mai, les
Français n’auront pas seulement élu un nouveau chef de l’état, ils permettront aussi à
son épouse ou à son concubin, dans le cas de Ségolène Royal, de devenir « première
dame » . ». Le titre de cet énoncé – « Une femme à l’Elysée » – justifie la simple évocation
de François Hollande et l’absence d’un énoncé qui lui serait consacré dans le reste de
l’article. Le genre de ce dernier l’empêche d’accéder à la possibilité d’être « première-
dame ». Cette évaluation de référence est souligné en conclusion lors de la justification
d’un ne-pas-pouvoir-être-président pour George Clémenceau dû à son veuvage : « Ses
adversaire grincèrent : « Il est veuf et, à l’Elysée, il faut une femme . » Ce n’est pas
François Hollande qui dira le contraire. ».
Par ailleurs, la première-dame est investie du devoir de supporter son conjoint. Ce
rôle contient une hiérarchie de grandeur du monde domestique dévoilant toute une série
de stéréotypes genrés. Idéalement, la première-dame « joue son rôle d’épouse et de
collaboratrice », « dans l’ombre », elle est « le premier soutien », elle rend « son
657
époux plus proche, plus sympathique, plus humain » , elle « adoucit l’image
658
du candidat » , elle est « simple mais élégante » , « présente mais discrète »,
659
« intelligente à condition de ne pas le montrer » . Le rôle de première-dame investit un
compromis entre les trois mondes mais c’est un compromis qui reste confiné dans le monde
domestique. Le devoir de la première-dame est un investissement fondé sur la serviabilité
660
et « le rejet de tout égoïsme » établissant un rapport de grandeur entre le candidat
661
et la première-dame autour de la subordination et de l’honneur . Boltanski et Thévenot
définissent le monde domestique comme un monde établi sur les relations personnelles
entre les êtres. La grandeur se fonde dans une « chaine de dépendances personnelles
662
» , c'est-à-dire que les états de grandeurs se définissent toujours dans la comparaison de
plus grand que … ou plus petit que … La première-dame, qui ne doit son statut qu’à son
663
conjoint, figure donc comme plus petite que le candidat auquel elle se dévoue . Mais
dans cette chaine de dépendance se construit, par ailleurs, la figure de l’être supérieur :
le candidat.
De la même manière, Gala procède à une comparaison entre différents candidats
à partir de leurs enfants. Ici, l’être-entouré est déplacé vers l’être-admiré et l’être-imité. La
forme d’évidence du monde domestique tient de l’exemplarité : donner l’exemple et suivre
664
l’exemple. Thomas Hollande, Marine Le Pen, Marine Ronzani et Agnès Bayrou sont
656
Point de Vue 3059.
657
Paris-Match 3014
658
Gala 713.
659
VSD 1544
660
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 214.
661
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 215.
662
Ibid. p. 206.
663
Le cas de François Hollande sera investi en détail lors de l’investigation de l’identité médiatique de Ségolène Royal.
664
Marine Ronzani est la fille de Dominique Voynet.

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Chap. V. Les discours de campagne des porte-paroles

présenté dans cette succession filiale d’engagement et de politisation, ils suivent l’exemple,
« comblent les espérances des parents » prennent « la relève », partagent « le combat
» du père ou de la mère. C’est, d’ailleurs, le thème d’un combat partagé qui rapproche
Ségolène Royal et Thomas Hollande dans Public . Finalement, si la performance met en
scène les fils et filles de politiques qui suivent l’exemple, intrinsèquement le père ou la mère
incarnent l’exemple.
« Etant donné l’importance primordiale accordée à la hiérarchie, l’harmonie
naturelle du monde [domestique] se manifeste particulièrement dans les figures
qui présentent un suite ordonnée d’êtres dans la diversité de leurs états de
grandeur. C’est le cas de la succession des génération (les enfants sont le reflet
665
de leurs parents). »
Du conjoint aux enfants, les récits de soutien instituent le candidat à l’élection présidentielle
dans une supériorité inhérente au monde domestique et à cette figure hiérarchique que
constitue la famille. Le soutien devient la preuve de l’harmonie dans l’ordre établi entre les
êtres.
« L’accomplissement de ces devoirs est ce qui fait l’agrément de la « vie
en commun », ce qui « rend la vie agréable », ce qui permet aux relations
666
individuelles d’être harmonieuses. »
Les rumeurs sur l’absence de Cécilia Sarkozy lors de la campagne présidentielle répondent
précisément à cette injonction à l’harmonie dans le monde domestique déplacée dans le
monde civique, comme si la mésentente du couple niait le rôle de chef de famille de Nicolas
Sarkozy, et donc, sa compétence à pouvoir-être chef de l’Etat. De la même manière, la
compétence de parentalité est déplacée, comme nous le verrons, vers le monde civique
dans de nombreux récits. La transposition du rôle de père ou de mère dans le monde
domestique définit la compétence à pouvoir-être le père ou la mère des Français.
Quel que soit le parcours thématique investi par les « immortelles de campagne »,
celles-ci découvrent des éléments heuristiques pour saisir l’identité médiatique des
candidats. Mais, par ailleurs, elles installent des hiérarchies de grandeurs et des
compétences dans le monde domestique et le monde de l’opinion signifiées comme
révélatrices de hiérarchies et de compétences dans le monde civique. Les différentes
variables qui ont émergé de ce propos seront reprises, dans le chapitre suivant, dans une
investigation focalisée sur chacun des candidats à l’élection présidentielle. Mais, avant de
découvrir les identités médiatiques des candidats, considérons les différents porte-parole.

V. 3. La presse people comme porte-parole

V. 3. 1. La presse people faiblement médiatisante.


Quatre titres de notre corpus médiatisent très faiblement les candidats à l’élection
présidentielle. Dans chacun de ces titres, les hommes politiques n’accèdent pas à la
grandeur requise pour leur visibilité. Le personnage people se définit comme le personnage
mis en scène dans la presse qui lui est consacrée. Tous les grands du monde de l’opinion
665
BOLTANSKI & THEVENOT, 1991, op. cit. p. 218-219.
666
Ibid. p. 215.

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Médias, politique et vie privée

ne sont pas des peoples. Chaque titre construit une définition du personnage people en
fonction de sa ligne éditoriale et de ses récits. A travers l’analyse de chacun des titres
comme porte-parole de la campagne, la définition du personnage people prend forme, en
particulier au travers des différences opérées entre les hebdomadaires du genre. La presse
people faiblement médiatisante refuse de faire accéder les hommes politiques à ce statut.
Si le silence à leur propos n’est jamais total, le mouvement de mise en discours permet
de saisir qui sont ces personnages, héros de leurs récits, et comment la mobilisation des
hommes politiques répond à cette définition de leur personnage typique.

V.3.1.1. Point de Vue et France-Dimanche : les silencieux.


Point de Vue et France-Dimanche se distinguent par leur silence sur la campagne
présidentielle et autour des candidats. Seul le nom de Ségolène Royal apparaît dans Point
de Vue entre le 17 novembre 2006 et le 14 mai 2007. Il est énoncé dans le cadre d’un
667
article collectif sur les princes consorts . Cet énoncé relève d’une fiction mettant en scène
la rencontre de François Hollande, Bill Clinton et le Prince Philip, trois hommes renvoyés
au statut de « premier-homme ». Le narrateur de l’hebdomadaire est celui de la titraille
tandis que celui du récit est un expert, un journaliste-politique invité.
« Ségolène Royal et Hilary Clinton élue, François Hollande et Bill Clinton
deviennent premier homme, comme le prince d’Edimbourg depuis soixante ans.
Tandis que leurs femmes débattent de l’avenir de la planète, que complotent les
668
princes consorts. »
Le titre renvoie Ségolène Royal à un état supérieur par rapport à François Hollande. Si
nous ne pouvions ignorer cet énoncé, sa particularité fictionnelle et son unicité empêchent
toute conclusion sur le traitement de la campagne par Point de Vue , en dehors du constat
du silence. Rappelons que cet hebdomadaire est celui des têtes couronnés et du ghotta ;
les candidats à l’élection présidentielle n’accèdent pas à un statut qui leur permet d’être
mobilisés dans ce titre.
France-Dimanche , de son côté, s’intéresse aux personnages de Nicolas et Ségolène
dans la rubrique « Français, vous êtes formidable ! » dédiée à des personnes ordinaires
669
et anonymes . Le rubriquage de cette mise en scène est évident quand on identifie
les « Nicolas et Ségolène » mis en scène : ils sont des boulangers en Meurthe-et-
Moselle. L’article, intitulé « Nicolas et Ségolène : la politique, c’est pas leur gagne-
pain », s’organise dans la mise en parallèle de deux parcours narratifs, celui du couple de
boulangers et celui des deux candidats à l’élection présidentielle.
« Ils ne se sont pas connus sur les bancs de l’ENA mais, à la maternelle »
« Depuis quelques temps, on ne parle que de Ségolène et Nicolas … A la
télévision et dans les journaux, ils sont partout… Mais alors qu’on les croyait
ennemis, on découvre que ces deux là s’aiment à la folie depuis maintenant huit
ans ! »
Dans la première partie du récit, l’homonymie permet le parallélisme entre deux parcours
narratifs, celui des boulangers et celui des candidats. Mais la seconde partie confronte ces
deux parcours narratifs en créant un point de contact élaboré autour de la compétence à
faire de la politique : ici réside la performance principale du récit. Mais ce point de contact
667
Point de Vue 3059.
668
Point de Vue 3059.
669
France-Dimanche 3160.

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Chap. V. Les discours de campagne des porte-paroles

incarne précisément un point de divergence sanctionnant l’impossible réunion des deux


parcours narratifs parallèles. Les boulangers sont, à la fois, sujet de faire et d’état pour leur
disjonction avec la politique et incarnent, par là même, les destinateurs-judicateurs quant
au parcours parallèle de leurs homonymes.
« On ne veut pas prendre parti, ni pour la gauche, ni pour la droite, dit Ségolène,
23 ans. De toute façon, la politique ne nous intéresse pas. » « Nicolas et
Ségolène se sentent si peu concernés par ces élections qu’ils ne sont même
pas inscrit sur les listes électorales » « Cerise sur le gâteau, ils ne sont même
pas inscrits sur les listes électorales » « « Le dimanche, nous sommes obligés
de travailler, donc ça aurait été compliqué pour nous de voter » se défend
Ségolène » « Et pendant que les deux candidats se disputent le siège de
président de la République, leurs homonymes, eux, s’occupent paisiblement
de leur affaire » « Moi, le jour des résultats, je serai au lit à 20 heures, conclut
Nicolas, les gens me dirons bien le lendemain qui est le nouveau président »
La performance principale du récit débraye, ainsi, les deux boulangers dans un vouloir-ne-
pas-faire . Le désintérêt et le non-engagement politique sert donc le seul récit mettant en
scène les deux candidats à l’élection présidentielle dans France-Dimanche . La sanction
positive du narrateur quant à ce désintérêt : « C’est vrai qu’on ne peut pas être au four
et au moulin » sert-elle de justification pour le silence quant à la campagne présidentielle
de l’hebdomadaire ?
Les postures de France-Dimanche et de Point de Vue ignorent les candidats à
l’élection présidentielle ; elles les narrent une seule fois pour chaque hebdomadaire au
détour de leurs personnages typiques, les comparant à une reine ou à des boulangers,
comme si le statut et l’activité de ces hommes politiques ne justifiaient pas leur mise en
scène dans ces titres.

V.3.1.2. Ici-Paris et Public : l’énonciation par intermédiaire.


Ici-Paris , met en scène les candidats à l’élection présidentielle dans deux articles parus
entre le 17 novembre 2006 et le 14 mai 2007. Ces deux articles sont des « immortelles de
campagnes » :

Ici-Paris 3221 : « Pour qui votent les people ? » Ici-Paris 3226 : « Ségolène
Royal, Nicolas Sarkozy : ce que révèlent leur écriture »

La campagne présidentielle peut être divisée en deux sous-périodes. Dans la première


sous-période, il y a douze candidats, dans la seconde deux. Le verdict du scrutin du premier
tour constitue une rupture, réduit le nombre des personnages et opère une transformation
de ce qu’il en est. Ici-Paris rend compte du collectif des candidats dans sa complétude à
l’aide d’une immortelle de campagne pour chacune de ces sous-périodes de campagne.
Ce collectif consiste en l’intermédiaire médiatisant, comme si en dehors de son groupe
d’appartenance, l’homme politique ne pouvait avoir d’existence dans cet hebdomadaire.
Mais plus encore, Ici-Paris transfère le rôle de faire-savoir à un tiers : aux peoples, dans
le premier article, à une graphologue, dans le second. La mobilisation des candidats à
l’élection présidentielle se dessine dans un vouloir-ne-pas-faire, un refus de focaliser son
récit sur un candidat plutôt qu’un autre, un refus de mettre en scène les candidats comme
sujet de faire et un refus de dire qui s’installe dans le compromis de faire-dire. Le silence
d’Ici-Paris intervient donc dans une tension entre dire et ne-pas-dire : il dit en tant qu’il met en

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Médias, politique et vie privée

scène les candidats mais ne dit pas en tant qu’il délègue le rôle de destinateur aux peoples
ou à la graphologue.
Dans le premier récit, les sanctions à propos des candidats sont débrayées dans des
citations des peoples et dans une prise de distance du narrateur.
« De son côté, Massimo Gargia a déclaré au nouvel observateur: « dans mon
milieu, c’est à Sarko qu’on fait confiance » tout en ajoutant « Sarko, pour nous,
est people. Quand Cécilia est partie, on a beaucoup aimé. Sarkozy est un grand
playboy, et ça, c’est très positif, nous, on adore » « Le troisième homme a lui
aussi ses partisans. Patrick Sébastien, notamment, a déclaré dans le parisien:
« lors de nos discussions, j’ai senti un homme qui partage mes valeurs ».
« J’aime ce mec », a confié, de son côté, Vincent Lindon dans Paris-Match. »
« Philippe Torreton a déclaré au sujet de la candidate de gauche : « je suis
environnementaliste. Elle est la seule à prendre en compte les bouleversements
670
de la société à venir. En plus, elle est en de justice quête et de solidarité ». »
L’objet du discours d’Ici-Paris est le discours du people : l’hebdomadaire s’installe comme
énonciateur du discours rapporté, suspendant le contenu du discours du personnage
people. Le narrateur s’attribue le rôle d’énumérer la liste des soutiens pour chaque candidat.
« Ils sont nombreux à le rejoindre ! Doc Gyneco, David Douillet, Arthur, Steevy
Boulay, Didier Barbelivien, Claude Brasseur, Pascal Sevran, Jean-Marie Bigard,
Alain Prost, Philippe Candeloro, David Hallyday, Jean d’Ormesson, Henri
Leconte, Alain Delon, Michel Sardou, Pierre Palmade, Johnny et Laëticia
Hallyday, Cathy et David Guetta, Faudel, Jean Reno, Christian Clavier, Enrico
Macias, Yves Rénier…. » « Ségolène Royal est également soutenue par Jamel
Debbouze, André Dussollier, Cali, Juliette Binoche, Lambert Wilson, Diam’s,
Geneviève de Fontenay, Yvan Le Bolloch, Arielle Dombasle, Bernard-Henri Levy,
Guy Bedos, Carole Bouquet, Jacques Audiard, Michel Piccoli, Pierre Arditi,
Mazarine Pingeot, Daniel Prévost, Sylvie Testud, Samuel Benchétrit, Patrice
Chereau, Christine Angot, Elsa Zylberstein, Juliette Gréco, Agnès B, Nicolas Rey,
Erika Orsenna… » « Le candidat est également soutenu par Jean-Christophe
Rufin, Titouan Lamazou, Jean-Marie Cavada, Jean-François Kahn, François
671
Berléand et Richard Bohringer. »
Dans ce récit